‹ La vérité sur les Arnauld (volume 2)Chapitre 19 sur 99 · CLÉANTE · texte numérisé non relu

CLÉANTE

Cette cassette est donc un important mystère ^ ?

Hélas I elle contient toutes lettres que dans la ferveur de sa confiance, que dans l'embarras de ses méfiances Rancé a écrites à tout le parti janséniste. Celles qu'il a adressées à d' Andilly s'y trouvent ^. Ces terribles lettres sont l'épée de Damoclès, qui le menace jusque dans sa retraite. Au moyen de ces lettres on peut le mettre en contradiction avec lui-même, le signaler à la cour comme un Janséniste déterminé, c'est à dire comme un conspirateur,

Le grand Amauld écrit : « Il [l'abbé de Rancé] a té- (( moigné, par quelques lettres que l'on a encore, que

nauld et de tout le parti était iion dé demander le revenu des bénéfices, mab les bénéfices mêmes. (Œuvres d^ Amauld, t i, p. 24f et plus bas chap. III, secU i, arU 1 ; et V Appendice, noie K.)

1 AcL T, se I.

> Ces lettres n'étaient pas seulement conservées en original ; mais on en multipliait les copies pour quelques adeptes privilégiés. M. Sainte-Beuve se trouve en possession de copies semblables qui reproduisent quinze lettres de Rancé à mademoiselle la comtesse de Vertus ou A Hecquet, médecin de celle-ci. Ces lettres, toutes inédites, sont datées du iO novembre 168S, du S8 octobre 168S, du 28 mars, du Si octobre et du SU novembre 1685, du 4 avril, du 16 mai, du 27 septembre et du 80 décembre 1686, du 20 mai, du 29 août 1687, du 22 avril 1688, du 28 mal et du 4 novembre 1692; enfin une de ces lettres est sans date.

CHAP. II, SECT. If, ART. II, § VI. 209

« quoiqu il crût qu'on devoit signer par soumission, il f « ne condamnoit pas ceux qui étoient d'un sentiment ' <( contraire. Pourquoi donc n'a-t-il dit que le premier, (( et qu'il a tu le second dans cette lettre au maréchal de « Bellefonds? On le voit assez, et on voudroit bien ne le « pas voir ^ »

Larrière, dans la vie d'Amauld : « Si M. Arnauld « n'avoiUconsulté que ses intérêts et ceux de ses amis, il u auroit pu forcer Tabbé de Rancé à s'expliquer avec plus u de générosité, en mettant sous les yeux du public les u lettres dans lesquelles on voyoit l'estime dont il étoit n rempli pour ces mêmes personnes dont il paroissoit « rougir ^ n

Marcel, curé de Saint-Jacques du Haut-Pas, écrit à Rancë lui-même, le 26 janvier 1695 : « Je ne traiterai « plus avec vous, Monsieur mon très cher Père, le cha- « pitre de ces quatre lignes [sur la mort d' Arnauld] qui (c font tant de bruit..... J'espère qu'on n'y pensera plus, « et je le souhaite de tout mon cœur. Je vous en dis au- « tant de la lettre à M. le maréchal de Bellefons, la- « quelle on prit le parti de ne point relever; et vous vous u souviendrez bien que ce fut par ménagement pour vous, « et pour l'œuvre de Dieu qui est entre vos mains. Ce « fut aussi ce qui me fit supprimer, de concert avec « madame de Longueville...., celle que j'avois reçue de (( vous quinze jours auparavant, sur le même sujet, mais (( d'un style et d'un ton différent ' »

Enfin le comte de Charmel, l'un des meilleurs amis de l'abbé de la Tragpe, lui avait écrit le 1" janvier 1695 :

1 Œuvres dudoct. Arnauld, t. ii, p. 123, leU. cccxltii, du9 janv. i083. ^ Larrière, Vie d^ Arnauld, t. ii, p. 6S. * Lettre de I^ Sain de Tillem,^ p. 429.

I, ih

210 ROniîRT AnNAlXR n'ANHILLY.

« Vous savez, mon révérend P^re, que la pluspart de a ceux qui sont offensés méritent que vous les ménagiez ; « car c'est ce qu*il y a de plus saint dans TEglise, et qui « conserve plus de respect pour vous et pour votre œu- « vre. Ils sont fort surpris du peu de justice que vous « rendez à M. Amauld, malgré celle qu'il vous a toujours « rendue et dans ses discours et dans ses livres ^ et vous « me permettrez de vous dire sincèrement que votre a sentiment est condanné de tout le monde. On l'attri- « bue à la politique. Ce qu'il y a de fâcheux, c'est que a le remède est difficile ; car, scripta manent '. »

£h I sans doute les écrits restent, et il ne se trouve pas toujours à point nommé un exempt chargé de faire respecter le contenu des cassettes, et qui puisse dire à Rancé :

Remettez-yoos, Monsieur, d'ane alarme si chaude ; Nous vivons sons an prince ennemi de la fraude. Un prince dont les yeui se font jour dans les ecrars, Et que ne peut u-omper tout Fart des imposteurs ^.

Les perplexités d'Orgon ne durent que quelques instants : celles de Rancé se prolongent jusqu'à sa mort.

Et maintenant que le rideau est tombé, revenons à l'histoire. — Celle-ci admet-elle, dans toutes ses données, le parallèle que s'est permis notre fantaisie entre Fup des héros de Port-Royal et l'un des personnages de Mo-

* Voir en effet V Apologie pour les Catholiques, t. xii, p. 281-880, où le grand Aruauld fait en mîfme temps celle de Rancé et, chose étrange, celle des Jésuites.

2 lettre de I^ Nain de TiHem*, p. 1Î5.

^ Act. V, se. vrr.

CHAP. n, SECT. U, AllT. Il, § Vf. 2H

lière? — Hâtons-nous de le dire, elle ne l'admet qu'en partie. — Quelque exactes que soient nos citations, elles ne peuvent être complètes. Quelque formel que soit Tallemant, on peut en appeler d'un satirique. — Les lettres que nous avons laissé dormir dans le portefeuille de madame de Sablé ne sauraient, pour la plupart, venir d*un hypocrite ; et le dévot si gaillard dont parle Des Réaux avait soixante-dix ans au moment où écrivait ce cynique. — Le correspondant de madame de Sablé lui dit bien [26 janvier 1660] : « Ma santé est telle que je ne sçaurois « comprendre de quelle sorte cela peut estre. U faut que « je fasse réflexion pour m*avîser que j'ay plus de trente- « cinq ans , quoyqu'il se soit passé un pareil nombre « d'années depuis que j'estois à cet âge. » Pure vanterie de vieillard. — Et puis d'ailleurs madame de Sablé, quoiqu'elle dérobe jusqu'à six ans à son extrait de baptême^, n*en touche pas moins à la cinquantaine K Tallemant, il est vrai, la peint dans son langage, qui peut être véridique sans être choisi, comme une grosse dondon fort bien portante '. Mais il ajoute que, si elle est toujours au lit, « elle y est faite comme quatre œufs, et que le lit est « propre comme la dame. » D'Andilly avait été d'une cour trop bien informée, et dans Port-Royal il appartenait par Sacy, son neveu, à une famille trop biblique *♦ pour ignorer que madame de Sablé n'était pas une Susanne; et d'ailleurs, d'après ce que dit 'Tallemant du lit de cette dame, il parait que ses amis, même septuagénaires, n'avaient jamais eu de chance pour la voir au bain.

1 Hiêtorieiietj t ii, p. 335.

2 Jbid., t u, p. 820, D. 1.

» Jbid., U II, p. 321.

* Tout le monde sait que la Bible dePorl-Royal a eu Sacy pour Iraducleur.

Cette circonstance seule ne serait-elle pas assez atténuante pour transformer en acquittement le verdict de rhistoire ? — Oui, certes, à notre avis. — Mais le verdict prononcé, nous ne pensons pas qu'aucun juré voulût prendre d'Andilly pour directeur de sa conscience, surtout si ce juré contrit projetait de se retirer à la Trappe.

Cette conclusion est la seule que nous voulons tirer de notre drame. Jointe à l'explication que ce drame suggère également de l'embarras de Rancé vis-à-vis du parti janséniste, elle contient, selon nous, la clef de cette double énigme que nous avions à cœur de résoudre.

Et maintenant la vie de Rancé converti se révèle à nous sans lacune et sans obscurité. — Les trois années qui seules en offraient s'écoulent tout entières sous la direction immédiate de Port-Royal, dont l'interprète est un vieillard léger, caqueteur (il le dit lui-même) , et de plus assez galant (sa correspondance prouve au moins cela). Rancé finit par s'en apercevoir, et d'Andilly, qui s'est vu frustré de l'éducation de Louis XIV, qui est sur le point de perdre la direction de Fabert, perd en attendant la confiance du célèbre réformateur de la Trappe. — Aux mécomptes que lui ont ménagés Mazarins et Péréfixe, le P. Adam et les Jésuites, il faut en ajouter un nouveau que lui valent ses propres imprudences et très probablement celles de madame de Sablé.

ARTICLE III

D'Andilly exilé de la solitude.

Cependant la dictature de d'Andilly à Port-Royal n'a pas encore reçu tous ses échecs. Le plus cniel de tons,

CIIAP. 11, SliCT. H, ART. lU. 213

celui qui la termine, est sur le point de l'atteindre [1664]. Péréfixe, ce rival heureux de Robert à la cour, est devenu son rival jusque dans sa retraite. Péréfixe est archevêque de Paris. (Où ne conduit pas l'éducation d'un prince 7) A peine investi de sa nouvelle dignité ' , il entreprend de soustraire les deux Port-Royal à Tuifluence du Jansénisme et de la famille Arnauld K Le jeudi 10 juillet 166A la fille de d'Andilly, Angélique de Saint-Jean, adresse de Port-Royal de Paris, où elle réside, à Port- Royal des Champs, où vivait son père, cette lettre alarmante : « L'heure du combat est si proche' que ne pouce vaut sçavoir si nous en sortirons en vie, nous vous « conjurons de nous vouloir donner la consolation de « vous voir avant notre mort. — Je ne crois pas qu'il y « ait d'hyperbole à donner ce nom au traitement dont on « nous menace, et je puis assurer au contraire que la mort c( nous paroltroit une grâce et une grande délivrance si (( on nous y condamnoit plutôt qu'à tout ce qu'on nous « prépare. Nous aurions la consolation d'aller paroltre (( devant un juge dont on peut espérer la miséricorde, « quelque misérable qu'on puisse être et quelques en-

1 Péiéfixe, nommé le 80 juillet i663, ne reçut ses bulles que le 24 mars leè^. (Gall. Christ., t. vu, col. 181.] --Cf. Œuvre* du docU Arnauldt H\»UduFormul,y part ii*, t xxt, p» 160; HUt, detPer»écuU,p, 300.)

2 Voir VHisU des PenicuU, p. 206-310.

s Un mois avant cette lettre, le iO juin, la M. Angélique de SaintJean avait engagé un premier combat contre Tautorité de son archevêque, Hardouin de Péréfiie ; et déjà à la suite de cet essai de ses forces elle s^écriait : » Nous nous sommes vcues presqu^à la veille de noire mort. » {Uitt. des PersêeuL, p. 237.) ApKs avoir sur\'écu une premiùrc fois à ses terreurs, Angélique aurait pu, ce nous semble, paraître un peu moins alarmée. Il est vrai que les lettres de d'Andilly n'éluient point propres ù rassurer sa fille. Il lui avait rét)ondu le IS juin : « Nouj> ne uoiu> rcverrou^ peut-Ctre jamais en celte vie, » (/6iU, p. 253.)

« nemis qu'on puisse avoir, pourvu qu'on ait k vérité «pour amie» et qu'elle prenne notre défense; ce que « nous espérerions plus que jamais en cette précieuse c< occasion» où l'amour que nous lui portons nous attire If la haine du monde. C'est donc fait de nous, si Dieu (( laisse agir les hommes, comme ils ont la volonté et la « résolution de faire. Celui qui a été choisi pour ministre « de l'exécution de l'arrêt de Dieu [l'archevêque] doit « venir samedi in timoré et tremore magnitudinis bra- « chiisui. On en tremble déjà par avance. Mais grâces à tt Dieu on n'en est pas ébranlé, et on a le cœur aussi « ferme que le doit être celui d'un chrétien, qm ne craint « que le péché et l'étang de feu et de soufre, où seront « précipités les timides et tous ceux qui aiment ou qui « font le mensonge, pour quelque considération que ce « soit. — Toutes sortes de raisons rendent votre présence « absolument nécessaire dans cette rencontre, et je suis « députée pous vous supplier très humblement de ne « nous la pas refuser pour samedi [12 juillet], de bon (( matin. ' )>

Mais l'intervention de l'évêque de Meaux, prédécesseur de Bossuet 2, suspendit Forage annoncé pour le

^ Leclerc, Vie édif, <i0 P. A., 1 1, p. 8i4«

3 Bossuet lui-même, alors simple abbé, essaya, mais vainement, de sHnterposer dans les afTaires de Port-RoyaU c M. de Paris, écrit la M. Angélique ide Sainte-Thérèse Arnauld d'Andilly [septembre 1664], nous dit, à I la M. Agnès et à moi : Je tous prie, voyez M. Tabbé Bossuet ; c^est un ■ homme sçavant, et le plus doux du monde. l\ est comme il vous Faut, car 1 il n'est d'aucun parti. La mère [Agnès] répondit : Monseigneur, nous c écouterons qui il vous plaira, mais nous ne pouvons avoir confiance à

une personne que nous ne connaissons point... M. Tabbé Bossuet vint

nous voir ce même jour. C'est assurément une personne savante, qui ne 'emporte point; mais il est néanmoins plus embarrassant qu'un autre;

car il semble qu'il veuille surprendre les personnes. 1\ nous fit beaucoup

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