II
326 LES RELIGIEUSES DE LA PAinUJS ARNAULD.
f( que nous perdons plus à ne point voir vos jolies invenu tions, que voua ne ferez à voir des accommodanens « fort naturels et grossiers... » S* il y a quelque chose de plus touchant que la demande un peu gauche du vieux soldat, c'est à coup sûr le tour ingénieux et tendre que prend ce refus tout féminin pour lui en dissimuler la gaucherie.
Il ne faut pas croire toutefois que les quatre-vingtdeux lettres d'Agnès au chevalier de Sévigné, dont notre manuscrit contient la copie, reflètent trop souvent c^ nuances délicates d'un esprit qui, sans le savoir, rencontrerait à Port*Royal les inspirations de l'hôtel de Rambouillet. La plupart sont remplies d'une piété aussi grave qu'elle est affectueuse, et souvent la maladie et la mort apparaissent entre les deux vieiUards sans qu'aucun d'eux sourcille à cet aspect. «Vous serolt-\lbien\eimdans a l'esprit, mon bon frère, que le silence que j'ay gardé c( à vostre esgard, depuis que Dieu vous tient en sa main « pour vous purifier par une fâcheuse maladie, auroit « esté une marque que j'oublie ce que je vous dois en sa « présence? Non, certes, vous avez trop de justice et de « bonté pour donner lieu à une pensée qui seroit si désa- « ventageuse à la reconnoissance et à la charité que Dieu « me donne pour vous. Je luy ay donc demandé durant « plusieurs jours qu'il vous disposast à une s^nte mort. « Mais il vous a rappelle à la vie... Vivez donc, mon bon « frère, de la vie des saints, puisqu'il n'a pas voulu que « vous mourussiez de la mort des justes ^ »
Ailleurs c'est le chevalier qui envoie son testament à Port-Royal, et Agnès lui répond ^r «Nous avons reçu,
* F* s, leUre it, dn 2 mai 1664.
a F» 28, v°, lettre lv, de décembre 1070.
; CitAP. VI, ÔECT. ï, ART. lîl, § I. 327
(( mon très cher frère, le saint dépost qu'il vous a pieu « nous coûfier. Il nous a attendrie d'abort; mais il faut « plustostiouer Dieu qui vous fait agir si chrestienne- « ment. » Ou bien c'est Agnès elle-même, qui, toujours valétudinaire et lasse de souflVir, écrit de son lit le 5 février 1671': «J* avoue, mon très cher frère, que j'au- « rois esté plus heureuse si j'avois achevé ma course... « Car encore que je confesse que tout ce que j'ày fait « jusques à présent ne mérite ^ue confusion devant Dieu, « néantmoins je croy que la mort acceptée de bon cœur « comme la fin des péchés est plus capable de satisfaire « à Dieu que tout ce que nous pouvons faire en ce c( monde... Jen'ay point esté à la messe depuis le jour « de sainte Geneviefve, et par concéquerit je n'ay bougé « du lict, ce qui me fait croire que nous serons encore (c quelque temps sans nous voir, que devant Dieu. » — Ils ne se revirent plus en effet que devant Dieu. Quinze jours plus tard, la sainte femme était allée en recevoir sa récompense 2.
ARTICLE III
Lacune datis la correspondance de la Mtre Agnès,
S I. La Mère Agnès et sa famille.
Des différents points de vue sous lesquels notre collection permet d'envîsager l'existence de la Mère Agnès, nous voudrions pouvoir rapprocher celui qui nous révélerait ses relations de famille. Malheureusement sa correspondance avec les siens n'a point été recueillie dans le manuscrit de ses lettres; et nos layettes ne contiennent
1 F» 25, v», lettre lx.
2 Le 19 février 1671. fAftm. de ta M. Angélique, t. iti, p. 222.)
528 LES REUGIEUSES DE LA FAMILLE ARZfACLD.
de sa main qu'une exhortation à Luzancy malade, et des regrets de ne le pouvoii* visiter, puisque, lui dit-elle ^ 0 vous estes à présent dans une closture encore plus es- « troite que la nostre, vostre lict estant vostre monastère tt dont vous ne pourrez de longtems sortir sans violer (( Tordre de Dieu...; mais dont aussy vous sortirez tout « renouvelle... » A défaut des lettres, sans doute dispersées, d'Agnès à sa famille, il n'est pas une seule des correspondances reproduites par notre manuscrit dans laquelle n'éclate à tout instant la sainte et profonde affection qui l'unit avec ceux que la nature et le Christ ont fait doublement ses proches. « Je n'ay osé vous rien respondre, (( écrit-elle à l'une des sœurs du désert^ sur le sujet du (( voyage qu'on dit que je feray tous les ans à Port-Aoyal. (( Vous ne devez point douter que je ne le désire extrê- « mement ; mais je n'y auserois penser eu esgard kV acca- (( blement où fut nostre mère [Angélique] l'année passée, « car j'en ay les larmes aux yeux quand on me le raconte. « Néantmoins il y auroit une grande diflTérence, qui seroit c( la présence de M. Singlin qui luy manquoit, et qui a « un pouvoir admirable de la mettre en repos. »
Dans l'une des lettres si pleines d'abandon et d'enjouement qu'aux jours heureux Agnès adressait à madame d'Aumont, c'est par une piquante anecdote que se révèle la sollicitude dont elle était l'objet de la part d'Angélique : «Je crdns fort, dit Agnès, la petitte vérole a [qui sévit à Port-Royal] pour la petitte Guillart [Ma- <( rie^?] qui est jolie, car cette malicieuse maladie s'at-
1 Le 9 mai 1663.
2 F» 71, v", lettre cxxivi, à la sœur Dorothée Lecomte, religieuse de i 026 ou !•' novembre 1674. Voir NéeroL de P. /?., p. 411*
3 Cf. Sccroi de P. n,, p. 350.
CHAP. TI^ SECT. I, ART. III, j^ I. 329
<( taque plustost à celles-là pour leur imprimer sa défia guration. J*ay eu autrefois ce mal à la cellule de « Sainte-Thérëze, audessus de Saint-Bernard, et la mère « Angélique, qui ne Tavoit point encore eue, et qui la a craignoit extresmement, me venoit voir par la fenestre «du grenier ^»
Dans la correspondance adressée à madame de Foix,
^ F» 88, lettre uxxi. — Cf. M. Saînte-BeuTe, Port-Hoyal, U i, p. i04f et UDe lettre de la mère Angélique du 14 mai 1649 [Lettrei, t, i, p. 4231.— La charité de la mère Angélique avait bravé cependant de plus grands périls; mais cette légère Taiblesse d*une grande ftme pouvait tenir à la première éducation, comme le ferait croire ce passage d*ttne lettre de Tablié de Feuquières, qui venait d'être atteint de la petite vérole en 1649 : « Mon oncle me « mène jusqu'à Louvres. C*est la seule maison où je peux aller en liberté ; « car à Pomponne, quoiqu'ils ne prétendent guère en beauté, ils sont bien « aises que je n'y aille pas... » (M. Et. Gallois, LeiL inid* de» Feuquiéres^ 1. 1, p. 391.) Ces traces d'une première éducation trop mondaine disparurent bientôt devant les austères enseignements du doitre. La mère Angélique voulut y soigner cette cruelle maladie, en hii atteinte et feillit en perdre la vue. (Mém. de la M. Angélique, t. i, p. 199. — Cf. p. 518.) Depais lors elle brava toutes les maladies pour elle-même, et ne les évita que pour sa communauté ; et encore, pour ceci, encourut-elle le blAme de Saint-Cyran, « qui « lui témoigna même un jour qu'il ne lui auroit pas conseillé de quitter la « maison [de Port-Royal] des Champs [en 1626] pour venir s'établir dans « la ville [à Port-Royal de Paris] si elles eussent été dès lors sous sa « conduite ; et comme elle lui eut répondu : Mon pére^ nau* étiom qnel- « guefoii très malades, et il n'y en avait pas de reste pour assister les « autres, ni même pour aller au chœur, 1\ lui répliqua : Tant mieux. Ne a vaut-il pas autant servir Dieu dans Vinfirmerie, quand il le veut, que « dans Nglise? U n'y a point de prières plus agréables que celles qui se « font dans les souffrances* •(Mém, de Laneelot, t. ii, p. 317 ; Mém, de la M. Angélique, L ii, p. 2.) Il est vrai que la mère Angélique aurait pu trouver de quoi modifier, dans le sens de ses premières impressions, les rudes paroles de Saint-Cyran d'après l'exemple même de celui-ci : « Car « M. de Saint-Cyran lui-même, ayant fait depnb sa prison un voyage à a Port-Royal-des-Champs avec M. son neveu [Barcos], et s'y étant trouvé A incommodé, il en partit dés le lendemain, ne jugeant point que cet air « lui ffit propre, et croyant être obligé de ménager ce qui lui pouvoit « rester de vie et de sanlé pour achever, si Dieu le vouloit, ce qu'il avoit a commencé pour le service de l'Église. » (Ibid,, p. 318.)
330 LES HELIGIEUSES 1)£ Lk FAHUXE A&NAUU>.
du sein de la persécution, voici comment se peint à son
tour Taffectueuse et profonde vénération d'Agnès pour
sa sœur, qui vient d'expirer dans ses bras à Port-Boyal
de Paris : « Il faut donc, ma très chère mère, vous trait-
« ter dans la dernière confiance en vous envoyant tout
« ce que vous désirez de nostre chère mère, sçavoir du
« sang de son cœur, et une petite croix faitte de celle
(c qu'elle portoit sur son habit, qui est le présent qui est
« parfaitement bien receu, et à quoy on peut moios
« trouver à redire parceque c'est un objet de dévotion.
(( 11 y en a qui les font enchâsser dans des croix d'or,
f( d'argent et de cristal. [Je vous envoyé en mesme temps]
« pour vos filles, de son voile et quelques images qui ont
« touché à son cœur ^ »
Et puis lorsque les années ont un peu calmé cette idolâtrie de la douleur, ce ne sont plus les restes mortels de la sainte, mais ce sont ses vertus qui devienneot l'objet d'un culte touchant. Agnès écrit au chera/ier de Se vigne lorsqu'il veut se fixer dans le désert-; (( Vous n'avez point d'autre intention que de vous tirer
c( à l'escart pour suivre l'exemple de Jésus-Christ
« en y joignant la mémoire d'une âme que vous croyei « transfigurée en Dieu, et de laquelle il a dit, comme la « conficnce en sa miséricorde nous donne sujet de le « croire î C'est ici/ ma fille bien aymée en laquelle /ay « pris mon bon plaisir; escoutez-la,... C'est ce que vous a faittes en vous souvenant sans cesse de ce qu'elle vous (( a dit. Demandez à Dieu, je vous supplie, que sa voit
) F» 460, v«>, IcUrc cclvi, du U septembre 1661. — La mère Angâkiue avait prévu etcléfeiidu celle canonisation anlicipée. (Sîém, delà A#. Ange' tique t U 11, p. 350.)
2 Fo I, lettre I, en 1063.
CHAP. VIj SRGT. l, ART. m^ $ U. S31
a se fasae entendre tousjours parmy nous, et. . . nous res- (( veille de nostre assoupissement. Vous faittes peut-estre tt selon son intention en recherchant [ Port-Boy al-des« « Champs] ce lieu qu'elle a tant aymé que nous en es- « ticms jalouses. Mais Dieu nous a consolées dans nostre « affliction de sa perte, d'avoir voulu qu'elle ait fmy sa (( vie avec nous ; ce qui rend les deux maisons esgales, (( sinon que Dieu préférera celle qui possédera d'aven- ({ tage l'esprit de nostre sainte mère, à laquelle je donne n hardiment le tiltre de sainte, parceque c'est à vous « seul, mon bon frère, à qui je parle. »
S II. Stoïcisme de la Mère Agnès.
Nos citations n'auraient pomt de terme si nous vou* lions ainsi recueillir tous les témoignages de la tendresse d'Agnès pour chacun des membres de sa famille dont notre manuscrit rappelle le souvenir. — Mais dans les lettres que nous avons choisies, il est un des caractères de cette tendresse qui ne ressort pas suffisantment ; celui du stoïcisme chrétien de la femme forte au milieu de la douleur. Il se dessine mieux dans un billet écrit à madame d'Aumont au moment où venait d'expirer l'aînée de toute la famille Arnauld, cette veuve infortunée qui dans le monde avait porté le nom de Le Maistre et dans le cloître celui de Catherine de Saint* Jean : «Nos- « tre chère sœur a donné charge à monsieur [le docteur] « Arnauld de vous assurer qu'elle mouroit vostre très « humble servante, et dans la reconnoissance de tous (( les biens que vous aviez faits à la maison et que vous y « faittes tous les jours. Monsieur Arnauld escrit cela à (( M. Singlin. Je n'ose vous aller voir, ma chère sœur.
3S2 LES BEUGIEDSES DE LA FAMILLE ABNADLD.
', a de peur de vous attendrir vous-mesme plustost que « moy qui suis moins sencible. Je ne me trouve point a mal , sinon que je suis un peu effrayée et estonnée « d'entendre la voix de Dieu qui nous parle en ces octt casions '• »
Il ne faudrait pas cependant que l'humilité d'Agnte fit croire chez elle à un stoïcisme trop facile. Son insensibilité prétendue n'était qu'un rare courage, dominant du haut de la croix tous les mouvements de la nature humaine. On l'avait bien vu lorsqu'une dernière et cruelle maladie était venue frapper k ses côtés la soeur Catherine de Sainte-Félicité [28 février 1641]. — C'était le nom qu'avait pris sa mère. — Au milieu de la nuit, toute la communauté avait été appelée pour assister à l'agonie de la sœur Catherine \ Hsds l'agonie se prolongeait, et l'heure étaitvenue d'assister aux matines. Agnès, comme abbesse, s'y rendit à la tête de sa congrégation. Seulement elle pria celles qui veillaient de frapper contre la voûte boisée du chœur, au dessus duquel gisait la moribonde, pour prévenir lorsque approcherait l'instant fatal. Bientôt le signal retentit. — Agnès sortit seule, et avant la fin de l'office elle était rentrée. — La communauté croyait à une fausse alarme, et y crut bien plus encore lorsqu'elle entendit l'abbesse réciter tout haut, comme à l'ordinaire, l'oraison dominicale, liais après avoir prononcé ces paroles : Que votre volonfé soit faite, soudain l'abbesse se tut, et la fille éclata en sanglots ^
* F» 41, leUre xc, fin de janvier i644»
' Relation de S' Françoise de Sainte-A^Uie de Sainte-Maitbe. (Mèmu d£ la M, Àn^tifue, L tu, p. 8840
CHÀP. VI5 SECT. n. 333