‹ La vérité sur les ArnauldChapitre 3 sur 28 · II · texte numérisé non relu

II

(( j'en ay eu dans ce moment. Tout ce que je te puis « dire, c'est que l'on ne peut pas trouver deux plus jolis « anfans. Toinon paroist effectivement un anfant qui « promet beaucoup : il est sage naturellement, et n'a- « prand rien ancore, hors des vers, pour luy former la « mémoire. Pour l'aisné, M. de Sacy que j'ai mesné à « Pomponne, me paroist très contant de ses estudes, et « m'a dit qu'il vous en escriroit. — C'est assez vous « parler des anfans. Il faut revenir à ton père. Je l'ay u trouvé en très bonne santé ; mais le visage beaucoup « plus vieilly et tiré. Il est plus palle. Il est aussy beauce coup plus sourd1 ; il ne marche pas tout à fait tant, « quoyque ce soit avec autant de force. J'ay trouvé que « deux ans et demy font beaucoup sur un homme de son « âge. Il m'a fort entretenu de toute chose, surtout de « la résolution qu'il avoit prise de demeurer avec nous. « Ce n'a pas esté sans peine, car l'on a fait tout ce qu'on « a peu pour l'en destourner; et nous avons toutes les « obligations du monde à ma p. mère et à Clément 2 ;

1 Cf. Mérn. de l'abbé Arnauld, pari, m, p. 170.

2 Nous pensons qu'il est ici question de Mme Hippolyte Clément, et d'une personne de sa famille. Cetie dame, jadis tourière de Port-Royal-des- Champs (Guilbert, Mém. chron., t. m, p. 130; Nécrol. de P. R., p. 17), s'était retirée à Pomponne en septembre 1664 avec d'AndiMy, qui écrivait a Mmc de Sablé le 24 du même mois : « Je travaille autant que je puis à « cslablir mon petit ménage; et c'est une ebose incroyable que ce que o Mmc Hypolile fait pour cela. Je serois perdu sans elle... L'une des plus « grandes peines de mon exil, est qu'il m'oste l'espérance d'avoir, tant qu'il « durera, la joye et la consolation de vous voir. » (Biblioth. du roi, layette de Mmc de Sablé.) — Le 23 janvier 1668, d'Andilly écrivait à sa fille Angélique de Saint-Jean : o Je vous écris ceci sans lunettes, encore que je « touche à quatre-vingt ans, et tout le reste va a proportion. Mais y prenant « l'intérêt que vous y prennez, vous devez, après Dieu, en sçavoir gré à « Mrae Hypolite, qui me décharge de telle sorte de tous soins que je n'ai « a penser qu'à mon salut, et ù employer mon tems le mieux que je puis, »

« car la première, quelque presse qu'on luy ay faite « pour parler à mon père, elle a toujours dit que nous « et nos anfans luy estions aussy chers et mesme plus « que une comunauté, qui pouvoit trouver bien d'au- « très consolations que nous; et que d'oster mon père « de nos bras, c'estoit nous faire trop de tort de toute « manière ; que tout ce qu'elle pouvoit faire, c'estoit « d'estre neutre, sans rien dire, et se disposer à suivre « mon père en quelque lieu [où il prend roit résolution « de demeurer. M. de Sacy, mon frère, et toutes les re- « ligieuses sont bandés contre elle; [Si l'auteur des Pro- (( vinciales avait été Jésuite, ou que les Jésuites eussent « eu quelque homme de génie pour leur écrire des Pro- « vinciales!1] et dissent qu'elle en est cause. Mon père « a offert à mon frère [qui habitait Pomponne avec lui] a de le laysser aller sy il voulloit ; mais qu'il ne se pou- « voit pas résoudre à voir despérir une terre qui estoit « en sy bon estât par tous les soins que l'on y a pris, et « que puisqu'il y a pris tant de peine, il veut aller jusqu'au « bout ; que dans le temps que vous faites tout ce que « vous pouvez pour vos anfans, il est bien juste de vous

(Le Clerc, Vies édif., t. i, p. 360. — Cf. t. îv, p. 117 et 136.) « J'ai dit «quelquefois ici [à Pomponne] en voyant les assistances que Mmc Hip- « polyte rend aux pauvres, que si j'avois une sœur, je la tiendrois mille fois « plus heureuse et plus honorée de faire ce que fait ici Mmc II) ppolite, que « si elle avoil la qualité de duchesse. » (Lettre de Sacy, du 24 janvier 1683, Le Clerc, Vies edif., t. iv, p. 516.)

1 « L'enjouement de M. Pascal a plus servi à votre parti que tout le sé- « rieux de M. Arnauld. » (Racine, Lettre A Nicole, OEuvres, t. vi, p. 25.) Port-Royal le savait aussi bien que Racine, et voilà pourquoi, lorsque celui-ci attaqua Nicole et ses amis, par deux lettres qui, à notre avis, valent bien les Provinciales, tout le parti s'interposa pour apaiser cette voix vengeresse (ibid., p. 82) qui, avec quelques paroles de plus, eût détruit tout l'ouvrage de Montalte.

120 les fils d'aunauld d'andilly.

« segonder, et de faire icy ce que vous ne pouvez faire de (t sy loing. J'ay fort parlé à mon frère, et il ne me paroist « pas contant. Je peus dire mesme qu'il m'areceu avec * bien du froit. J'en ay parlé à madame Hipolite ; elle « dit qu'il ne faut pas s' an estonner, et qu'il ne lais- « sera pas de faire tout de mesme pour nos afaires. Je (( ne croy pas qu'il veuille quiter mon père ; mais il va « très souvent à Port-Royal, et il y demeure quinze ajours, trois semaines, un mois de suitte.... Vous le « trouverez fort changé, car il se tourmente en un point « que cela ne se conçoit pas. — Pour Clément, c'est un

« trésor »

Le vieillard avait-il résisté à cette conjuration d'une moitié de sa famille contre l'autre? Ses petits-enfants et ses arbres l' avaient-ils emporté, ou bien des conventions secrètes avaient -elles ralenti les poursuites de Port- Royal? Nous ne saurions le dire. Mais s'il avait pris des engagements, le solitaire choisit avec une rare habileté l'instant de les réaliser. — Dans une tentative pour laquelle il avait été impossible d'agir sans le consulter, on avait placé les deux plus âgés de ses petits-fils au collège ; mais l'essai avait mal réussi, et dès le mois de mars 1673 ces enfants étaient rappelés au sein de la famille1. Peu après, leur père, au comble de la faveur, avait suivi le roi au siège de Maëstricht 2. Tout à coup, le 25 mai 1673, le vieillard disparaît de Pomponne 5. Il y laisse ses élèves

1 Lett. inéd. des Feuquières, t. n, p. 110. Ils y avaient rejoint leurs deux plus jeunes frères restés près de d'Andilly et de leur mère (ibid).

2 De Quincy , Hist. milit. de Louis XIV, t. i, p. 349 ; Lett. inéd. des Feuquières, t. ii, p. 178. — Pomponne ne rentra chez lui que vers Noël 1673. (Ibid., p. 243.)

3 Guilbert, Mém. hist. et chron, sur P, R,} t. i, p, 575; Lett, inéd, des Feuquières, t. n, p. 230.

sans maître, leur mère sans conseil l. Il espère sans cloute par ce coup d'état ressaisir tout son ascendant. — Dioclétien n'est pas le seul jardinier qui ait regretté l'empire! — Son fils allait probablement le supplier d'abord de revenir, puis sur son refus consentir à lui envoyer ses petits-enfants, ses chers élèves.

Mais le fils, inflexible dans sa circonspection, lui écrit ces lignes désespérantes : « Du camp de Mastrict, ce 13

«juin 1673 Je prens part à la satisfaction que vous

« trouvez au lieu où vous estes , et de celle que vous « tcsmoignez de mes filles. Elles gagnent à la perte de

«leurs frères » Le pauvre vieillard est navré, et

cependant il continue à feindre un grand contentement. Il n'ose se plaindre de son fils, et se plaint à mots couverts de sa bru. Puis tout à coup son cœur éclate : il demande, ce qu'on ne lui offre pas, ses chers petitsenfants. <( Je prens grande part, lui répond son fils, du « camp de Mastrict, le 18 juin 1673 [cinq jours seule- « ment après la lettre précédente?], je prens part à la « satisfaction que vous me marqués de vostre nouvel « establissement, et vois avec plaisir la justice que vous « rendes à ma femme sur vostre sujet. Elle m'a tesmoi- « gné sur vostre départ les mesmes sentimens qu'elle « vous a fait paroistre. — Vous croyez bien que souhait- (( tant au point que je fais à mes enfans une éducation « aussy avantageuse que celle que j'avois espéré qu'ilz « trouveroient auprez de vous, je verrois avec bien du « plaisir qu'ilz pussent retrouver le bien qu'ilz ont perdu. « C'est sur quoy il m'est difficile de vous dire mes sen-

1 11 paraît nuine que Robert avait profilé d'un voyage quo I\I",C de Pomponne avait fait à Paris, pour quitter leur résidenee commune. (Lclt. incd. des Fcitquicrcs, 1. h, p. 150, lettre du 18 mai 1(573.)

(( timens, et ce que je pense de la proposition sy obli- « géante que vous m'en faittes. Les voilà présentement « establis à Pomponne, et ilz y passeront l'esté, au moins « la plus grande partie, avec leur mère. Cependant je « vous suis infiniment obligé de la pensée que vous aviez a eu pour eux, et vous en rends trez humbles grâces. « Vous croyez bien que je ne leur souhaitterois rien « d'avantage qu'une demeure semblable à celle de Vaua mûrier, et, qu'à choses esgalles, je la préférerois à <( toutte autre. Je veux espérer qu'ayant autant de désir « que j'ay de les bien eslever, Dieu bénira ma pensée, a et y pourvoira. »

Cette lettre, dans notre recueil, est la dernière de celles que Simon adresse à son père. Un an après, Robert était mort; mort à quatre-vingt-cinq ans, sans avoir vu réaliser son dernier vœu. — Hâtons-nous de le dire cependant, Pomponne, par un de ces tempéraments qui ramenaient l'équilibre entre son affection filiale et sa prudence paternelle, avait adouci les suprêmes instants du vieillard. — Ne pouvant lui confier à Port -Royal l'éducation de ses fils, il les lui avait envoyés pour y passer leurs vacances l ; attention pleine de délicatesse envers l'aïeul dont l'hospitalité devenait une récompense, pleine d'habileté à l'égard des jeunes étudiants pour qui le séjour de Port-Royal devenait une fête. — Les calculs du courtisan valaient bien ceux du solitaire. — Mais la mort les déjoua, et transforma la fête en deuil [27 septembre 1674]. En même temps, il est vrai, elle transforma le deuil en liberté. Depuis lors Pomponne ne conduisit

1 Besoigne, Ilist. de P. I\., t. n, p. 493. Il paraît qu'ils avaient mérité celte récompense par des succès de collège. ( Voir la 'etlre du 5 septembre 1674, Letf. ined. des Fcuquicres, t. m, p. 36.)

les siens à Port-Royal que lorsqu'ils n'eurent plus rien à craindre du pouvoir, après leur trépas 1t Sans doute il espérait ainsi faire glisser inaperçues, quoique vivaces, ses propres sympathies sous le linceul.

ARTICLE II

Pomponne après la mort de son père.

$ I. Disgrâce et faveur.

Pomponne avait pu, jusqu'à un certain point, dissimuler ses propensions. Mais il était une chose qu'il ne pouvait ni ne voulait sans cloute dissimuler : c'était son nom ; de sorte, dit madame de Se vigne, que sa signature lui était un crime 2. — Sa signature toutefois était tolérée depuis huit ans, pendant lesquels elle avait figuré au bas des actes les plus importants et les plus glorieux de la monarchie ; et rien ne semblait menacer sa fortune. — La disgrâce l'atteignit cependant; et, chose étrange! elle sembla lui venir par la seule des passions de son père

1 En 1676 il y avait déposé les restes d'une de ses filles, Catherine Angélique, morte le 12 avril de cette année. (Guilbert, Mém. cfirôn. de P. /?., t. vi, p. 292.) En 168/j, il était dans la disgrâce lorsque Sacy mourut à Pomponne. Il paraît qu'il voulut s'opposer à ce que les restes du défunt fussent transférés à Port-Royal. (Le Clerc, Vies édif. de P. Pu, i. iv, p. 47.) Rien ne prouve, sinon une assertion de Besoigne [Hist. de P. II., t. n, p. 593), qu'il s'y soit trouvé aux obsèques de sa sœur Angélique de Saint- Jean, et à celles de Luzancy, son frère, morts la même année. Mais lorsqu'il fut rappelé au pouvoir, et ceci est à sa louange, moins pusillanime, il y fit célébrer un service pour son fils le chevalier de Pomponne, mort en novembre 1693, et assista en 1695 au service qui y fut célébré pour le docteur Arnauld. (Besoigne, ibid. et p. 594; voir aussi Guelfe, Retraite d'Arnauld, p. 1.)

2 Lettres de madame de Sévigné, t. vj, p. 22, 25, 35, 59, 62.

contre laquelle il ne s'était pas mis en garde, à laquelle même il avait cru pouvoir s'abandonner sans danger; par l'amour de ses jardins et delà campagne. — Le secrétaire d'état préférait trop souvent Pomponne à Versailles *. — Le 2 septembre 1679, il avait scellé à Fontainebleau le dernier acte d'accession au traité de Nimègue, celui de la Suède et du Danemarck 2; puis il avait profité de la paix générale pour se donner quelques jours de repos à Pomponne. Il y reçut un courrier qui lui annonçait l'accueil fait, par la cour de Bavière, aux ouvertures de Louis XIV pour le mariage du grand dauphin. C'était le jeudi 16 novembre 1679. Un dernier rayon de soleil, quelques plantations peut-être firent que le ministre employa deux jours à déchiffrer ses dépêches. Le 18 novembre, lorsqu'il se présenta pour les remettre, ce fut Colbert qui les reçut et qui lui transmit en échange l'ordre d'envoyer sa démission 5. Louvois avait le plus contribué à ce dénouement. Colbert en profita. Croissy, frère de celui-ci, reçut le portefeuille des affaires étrangères.

Louvois ne pardonna jamais à Pomponne de n'avoir pu le dépouiller. La mort seule mit un terme aux rancunes de cette ambition déçue. L'exil en avait mis un autre aux goûts trop vifs de Pomponne pour la campagne. Louvois mort, Louis XIV rappela l'exilé dans le conseil, mais en lui témoignant le regret de ne pouvoir lui

1 Cf. Lett. inéd. des Feuquiëres, t. ni, p. 344, et t. iv, p. 196, 210.

2 Act. et Mém. des négociât, de la paix de Nimègue, t. iv, p. 558; Disdier, Hist. de la paix de Nimègue, p. 324, etc.

3 Voir Mém. de Gourville, t. il, p. 327 ; Testant, politiq. de Colbert, p. 375 ; Lettres de madame de Se vigne, t. vi, p. 25, 35, 59, 62 ; Mém. inéd. de Louis de Bricnne, t. H, p. 268,

restituer son portefeuille, et la crainte de l'en voir mécontent1. En sortant de l'audience du roi, Pomponne se rendit chez Croissy, l'heureux détenteur de ce portefeuille, et lui demanda son amitié. Robert, s'il eût vécu, aurait pu s'écrier, comme autrefois dans ses Mémoires, que son fils s accommodoit mieux que personne à toutes sortes d'humeurs; mais il s'en serait consolé sans doute par le succès que recueillit une conduite si sage. Non seulement Pomponne obtint de Croissy l'amitié qu'il demandait, mais lui, dont le mariage avait été l'œuvre de Fouquet, il maria sa fdle à l'héritier des Colbert, au marquis de Torcy 2, fils de Croissy même, dans l'héritage duquel se trouvait compris le portefeuille des affaires étrangères.

Ainsi la modération de Pomponne ressaisissait ce précieux portefeuille à travers une amitié et un mariage ; et, chose bizarre ! comme si la fortune eût voulu conduire jusqu'au bout un capricieux parallèle entre la conduite politique du père et celle du fils , celui-ci eut à diriger la carrière de son gendre au début, comme jadis Robert avait dirigé la sienne. Le roi voulut que le jeune ministre des affaires étrangères ne travaillât que sous le contrôle de Pomponne; et non seulement l'heureux négociateur qui jadis était descendu dans la disgrâce sur les trophées de Nimègue mourut cette fois au pouvoir sur ceux de Riswick; mais son gendre s'y maintint jusqu'à la Régence. — L'héritier de tant de grandeur retrempée à tant de sa-

1 Mcm. de Saint-Simon, t. iv, p. 167.

2 Le mariage eut lieu, par ordre du roi, le 13 août 1696, quinze jours après la mort de Torcy, qui était décédé le 28 juillet précédent. La charge de secrétaire d'élat des affaires étrangères fut exercée en commun par Pomponne et par son gendre. (Mcm. de Saint-Simon, t. u, p. 180.)

gesse, ne fut écarté que lorsqu'il devenait inutile ; après le règne de Louis XIV.

Une existence aussi accidentée que le fut celle de Pomponne, où la fortune se releva sans cesse de chutes en escarpements, ouvre dans sa correspondance des aspects variés, mais non pas inattendus ; car il vivait dans un monde où l'étiquette réglait tout par avance. A chaque revers, on prévoit le compliment de condoléance. A chaque succès, on est certain de la congratulation. Les têtes s'inclinent et se relèvent, selon les circonstances, et d'après un mouvement convenu. C'est en mesure que l'on monte vers la faveur; c'est en cadence que l'on bat en retraite après l'échec. Les plus illustres marquent le pas. Le prince de Condé, les cardinaux de Bouillon, de Forbin-Janson, d'Arquien, de Bonzi (ce dernier avait été le plus âpre compétiteur, et se trouve le plus ardent complimenteur de Pomponne) l ; une foule d'archevêques et d'évêques; les abbés de Polignac et de Gondi; les maréchaux de Bouliers, de Villeroy, de Joyeuse, d'Estrées, de Créquy ; Villars, ïessé, Tallard, d'Humières, Chamilly, Puisieux ; les ducs de Charost, de Luxembourg, de Lavardin, de Gramont, d'Aumont, de Coislin, de Croy ; le comte de Béthune [Pologne] 2, etc. , etc. , c'est à dire l'élite de la noblesse française ; et parmi les potentats étrangers, le duc de Lorraine, l'électeur de Bavière, le duc de Holstein-Gottorp, le prince de Furstemberg, l'électeur de Trêves, Tekeli, le grand-duc de Toscane, le duc de Savoie, le prince de Monaco, le prince Lanti de La Rovère, l'ambassadeur de Venise, etc., figurent

1 Cf. Ménb, de l'abbé Avnauld, part, m, p. 10<j.

2 IbiiUi p. 199.

CHAP. IV, SECT. Il, ART. II, § 1J. 127

dans cette partie de notre correspondance, où tout est banal, excepté la signature.

Parmi ces grands noms se glissent aussi parfois des noms plus obscurs ; et pour ceux-ci, soit ignorance du protocole des cours, soit empressement bourgeois, soit crainte démultiplier l'importunité, la circulaire complimenteuse n'est pas seulement, comme pour ceux-là, une préface aux pétitions futures ; souvent elle contient la pétition même. Souvent aussi le compliment fait défaut; car les sujets de compliment peuvent ne pas se succéder sans interruption, — même dans une existence ministérielle. La pétition seule a ce privilège : elle est de tous les temps. Or, à travers les louanges, et les suppliques qui se produisent sous leur escorte, se retrouvent plusieurs faits relatifs à la famille Àrnauld. — Il en est trois surtout qui nous paraissent mériter quelque attention.

§ II. Pomponne et la famille Servieu.

D'intimes relations 's'étaient établies entre la famille Arnauld et celle d'Àbel Servien, l'habile négociateur du traité de Westphalie. Àbel, qui avait acquis de l'amie galante, janséniste et friande de d'Andilly1 la terre de Sablé en Anjou, était étroitement lié avec l'abbé de Saint- Nicolas, depuis évêque d'Angers2. D'Andilly, qui avait connu Servien investi de la faveur de Richelieu, et qui même à ce titre en avait reçu quelques services 5, saisit adroitement l'instant où une disgrâce momentanée confi-

1 Voir pus haut, t. i, p. 178.

2 « M. Servien... faisoit une étroite profession d'amitié avec mon frère « l'abbé de Saint-Nicolas. » (DIcm, d'Arn. d'Andilly, part, h, p. 12o.j

3 Md., p. 63.

nait à Sablé l'ancien favori, pour lui offrir une amitié égale à celle de l'abbé son frère. Cette amitié, Robert y avait apporté d'abord l'emportement qui, d'après l'expression de son fils Antoine, faisait ressembler toutes ses affections à de l'amour l, Servien, rappelé aux affaires2, n'eut point pour celles de Robert le dévouement emporté que celui-ci manifestait pour sa personne 3 ; et leur liai-

1 Mêm. de l'abbé Arnauld, part, i, p. 64. — Le 15 mai 1643, Robert écrit à Servien (Lettres, p. 409) : « je ne puis plus m'empêcher de vous dé- « couvrir une pensée dont je me sens pressé il y a longtemps, et qui n'est « connue que de Dieu seul. C'est, Monsieur, qu'estant détrompé au point « que je le suis de toutes les fausses aparences de bonheur..., et l'injustice & de la fortune vous ayant fait voir par expérience combien elle est enci nemie de la vertu, je dois espérer que vous n'aurez pas désagréable de « m'honorer d'une amitié qui soit à l'espreuve de tous les accidens du « monde... Cette proposition, vous ne sçauriez l'approuver, à moins de me « donner vostre cœur en recevant le mien. » Et ailleurs (p. 179) : « Je « trouve [dans l'affection dont vous obligez mon frèrej] son bonheur si « grand, que je cesserois d'estre sincère, si je n'avouois que je commence « d'en avoir de la jalousie. » Ailleurs encore (p. 383; : « Je vous laisse à «juger combien je tiens mon frère heureux, dans la créance que j'ay « qu'il n'y a personne qui ait plus de part que luy en vos bonnes grâces, « dont je vous avoue que jusques icy j'avois eu, bien que possible injuslc- « ment, quelque jalousie... »

2 Robert (Mcm., part, ii, p. 123) prétend que ce fut à ses instances que Servien dut son rappel ; mais celui-ci était l'homme du cardinal Mazarin, donl le choix, nous l'avons vu (t. i, p. 36), ne coïncidait pas toujours avec les vœux de Robert.

3 « En rentrant dans les emplois et dans la faveur, je le trouvai... si « différent de lui-même..., que je renonçai de bon cœur à ce que je devais « attendît de sa reconnaissance. » (Mcm. d'Arn. d'Anditly, part, n, p. 124 ) Le secret du refroidissement de Servien ne se trouverait-il pas dans deux lettres, dont l'une précède, dont l'autre suit celle par laquelle Robert lui offre et lui demande son cœur. Dans la première Robert écrit (p. 405) : « Vous voyez aussi clair que moy-mesme dans mes sentimens sur le sujet « de M. l'abbé de Saint-Cyran... Il se tient si honoré de la faveur que vous « luy avez faite, [en témoignant tant de joye de sa liberté], que je ne puis (( assez vous dire jusques à quel point il la ressent: et je ne sçaurois mieux, <> ce me semble, vous faire voir combien j'y participe, qu'en vous souhailtant « la connoissance et l'amitié d'un homme si détaché de tous les intéresls

son se refroidit. Mais cela ne rompit point l'amitié sur laquelle Robert avait greffé la sienne; Servien et l'abbé de Saint-Nicolas, devenu évêque, continuèrent à vivre dans une telle union qu'il en coûta au roi la ville d'Angers, surprise tandis que le nouvel évêque était accouru près de son ami pour le consoler d'une perte cle famille1. — Servien mourut au pouvoir2.

Il avait essayé d'y faire participer son fils Augustin Servien, abbé de Saint- Jouin-lès-Marne3, et deux de ses neveux, Hugues de Lionne, et Hugues Humbert Servien, abbé de Gruas et de Léoncel 4. — Augustin Servien fut un de ces abbés spirituels , inappliqués , scandaleux , qui firent les délices des ruelles, la désolation de leur famille et la honte de l'Église. Il mourut comme il avait vécu, hors de propos, dans la maison d'un danseur, au moment où s'ouvrait la Régence5.

Hugues de Lionne fut sans contredit l'un des ministres les plus habiles de Louis XIV. C'était lui que Mazarin à son lit de mort avait désigné comme le plus capable de le remplacer aux affaires étrangères G. Il fut en même temps pour la famille vlrnauld un constant et

« de la terre... » Et dans la seconde lettre (p. 430) : oNoslre amitié ne seroit « qne l'ombre de ce qu'elle doit estre, si elle ne se terminoit toute a Dieu. » Celte lettre, datée du 8 octobre [trois jours avant la mort de Saint-Cyran], est la quatrième et la dernière que Robert ait écrite à Servien en 16/43. C'est la dernière aussi qu'il ait imprimée, bien que son recueil s'étendît jusqu'au 11 mars 1645.

1 Mém. de Vabbé Arnauld, paît, ni, p. 13, 22, Al»

2 Moreri, v° Servien (Abel) ; Mém. de M***, collect. Petilot, 2e série, t. LVin, p. 69.

3 Gall. christ., t. n, col. 1277.

4 Moreri, v° Servien (Enncmond).

5 Mém. de Saint-Simon, t. xix, p. 102 ; t. xx, p. 132 ; t. xxvi, p. 238.

6 D'Auvigny, Vies des hommes illust., t. v, p. 469; Mém, de Clwisy, p. 113; Mém. de Mme de Mottcville, t, vi, p. 13, etc.

généreux ami1. C'est à lui que l'abbé de Saint-Nicolas dut la mission diplomatique qui le conduisit à l'épiscopat; Pomponne son retour d'exil, sa première ambassade et jusqu'à son ministère. « Sur la fin de l'automne « 16/15, écrit l'abbé Antoine, mon oncle, l'abbé de Sainta Nicolas, reçut une lettre de M. de Lyonne, son ami très et particulier, qui lui mandoit de venir à Paris, et que « M. le cardinal Mazarin l'avoit choisi pour aller à

a Rome 2 » — «Il falloit être autant ami que M. de

« Lionne, dit encore l'abbé, et aussi généreux que lui « pour oser proposer au roi, pour un des plus importans « emplois qui fussent alors [l'ambassade de Suède], un « misérable exilé [Pomponne] qui souffroit encore actuelce lement les effets de sa colère. Mais il surmonta les crain- « tes qu'un autre auroit pu avoir dans cette rencontre, ne « considérant que l'intérêt de son ami, et celui du roi qu'il « crut que mon frère pourroit servir utilement 3. » — Une seconde fois, Pomponne retournant en Suède, Lionne, qui par ordre du roi devait lui donner ses instructions, le chargea de les dresser lui-même. « C'est ici, dit An- « toine, un des plus beaux endroits de la vie de M. de <( Lionne. Des gens reconnoissans ne sçauroient assez le « publier pour en conserver la mémoire. Il porta au roi « ces instructions sans y rien changer. Sa Majesté les « goûta, et dit à M. de Lionne que cette fois il s'étoit suret passé lui-même. . . Pour une âme moins bien faite que « la sienne, ce discours auroit pu le piquer de dépit ou « de jalousie.. . Sans hésiter un moment : Il ne faut point,

1 « M. de Lionne qui en toutes occasions s'est montré de nos amis. » (Mém. de l'abbé Amauld, part, m, p. 73.)

2 lbid., part, ii, p. 3.

3 lbid., part, m, p. 75.

<( sire, lui dit-il, imposer à V. M. C'est M. de Pomponne « qui a fait ces instructions... — J'en suis bien aise, dit « le roi, c'est un homme dont on pourra se servir dans a l'occasion. — Nous avons cru, et avec beaucoup d'apte pareneeque ce fût là le premier fondement de la fortune « de mon frère ; il en sera éternellement redevable à ce « généreux ami1. » — À ce dévouement pour la famille Arnauld Lionne unissait une vive sympathie pour le Jansénisme. C'est lui principalement qui avait secondé Madame de Longueville lors de la pacification de 1668, a en se cachant surtout, dit l'abbé Arnauld, de M. de « de Péréfixe, archevêque de Paris, et du P. Annat, Jé- « suite, confesseur de Louis XIV 2. » On voit de quel culte les Arnauld devaient environner le souvenir de Lionne.

Un souvenir non moins cher se rattachait pour cette famille à la branche des Servien dont sortait l'abbé de Cruas. Madame de Saint-Ange, l'amie dévouée que d'Andilly avait associée à ses ambitions dans le monde, à sa retraite dans la solitude, à l'éducation de ses filles dans leur commun veuvage, avait laissé un seul fils dans le siècle ; et ce fils s'y était uni à la sœur de l'abbé Hugues Servien 3. Au moment où la mort de Lionne compléta la fortune qu'il avait ébauchée pour Pomponne, dont le roi fit son successeur [1671], Hugues Servien se trouvait à Rome chargé de négociations qui se rattachaient probablement à la pacification de 1668. Le négociateur y était investi du titre de camérier du pape.

1 Mém. de l'abbé Arnauld, part, ni, p. 116.

2 Ibid., p. 99.

3 Mém. de l'abbé Arnauld, part, il, p. 1/|9. — Voir plus haut, t. i, p. 18, 197, 217 ; et plus bas, chap. m, sect. n, art, I.

— En 1679, lorsque Pomponne était sur le point d'être disgracié, l'abbé de Cruas se trouvait toujours à Rome, négociant, à ce que nous pensons T, au sujet de cette querelle de la Régale, où le Jansénisme, habitué à une double opposition envers la papauté et envers la royauté, se trouva fort empêché ayant à choisir entre deux oppositions contradictoires 2 faites, l'une par Rome à la fiscalité de Louis XIV, l'autre par Louis XIV à la suprématie romaine. — Or, après huit ans écoulés, le négociateur était toujours camérier du pape ; et cependant, dit Moréri, il avait rendu de grands services. Ces services, comme nous allons le voir, étaient même sur le point de le faire nommer auditeur de rote, ce qui devait le conduire au cardinalat5.

Ce fut alors qu'éclata la disgrâce de Pomponne. Voici la lettre qu'à cette occasion lui écrivit l'abbé de Cruas : «Je « me préparois, Monseigneur, à répondre à vostre der- « nière lettre du 17 novembre, où vous me parliez sur « l' ad vis que je vous avois donné sur un de vos parens 4, « quand par une lettre qui me vint par une voye plus

1 On se rappelle que la querelle de la Régale s'envenima vers 1678.

2 On sait que le Jansénisme sortit de cette situation embarrassante en succombant tour à tour, et sous le même pontificat [celui d'Innocent XI, 1676-1689], aux deux tentations qui le sollicitaient à la fois; faisant de l'opposition contre le roi dans l'affaire de la Régate [1678], contre Rome dans la célèbre Déclaration [1682] qui fut la suite de cette querelle, et dans l'affaire des Franchises [1687J, qui la termina. — Voir d'ailleurs le résumé des raisons qui dictèrent au Jansénisme celte conduite, OEuvres d'Arnauld, t. m, p. 391, 408, 73/j, et passim, dans la correspondance du célèbre docteur.

3 Mém. d'Arn. d'Andilly, part, i, p. 68.

4 Nous ne voyons guère que le docteur Arnauld à qui puisse se rapporter ce passage. Ce docteur, comme nous l'avons dit plus haut (t. n, p. 28), venait alors de quitter la France, et nous verrons plus bas, même chap., même sect., § 4> qu'il avait d'abord songé à se retirer à Romet

a prompte, je fus frappé comme d'un coup de foudre « de la nouvelle qu'on me manda. J'ay perdu mes on- « clés qui estoient comme vous, Monseigneur, dans le mi- « nistère; j'ay perdu mon père, j'ay perdu de tendres « amis et des personnes qui m' estoient extrêmement « chères; mais je n'ay de ma vie senti tant de surprise « et de douleur. Je say que c'est à vous, Monseigneur, « à me consoler ; et que la force de vostre ame est telle « que vous n'avez besoin que d'une partie de vous mesme. « Mais vos serviteurs ont besoin de vous, et moy surtout « qui suis l'homme du monde qui vous est le plus rede- « vable et qui vous a le plus aymé et respecté dans la « fortune , non pour vostre fortune, mais pour vous « mesme. Mon malheur est que vous le connoistrez main- « tenant, et je serois bien heureux d'avoir évité ceste « expérience. Cependant, quelque douloureuse qu'elle « soit, il la faut subir et s'accommoder aux ordres de la « Providence; si j'estois sur cela capable de consolation, « je remarquerois comme tout le monde que vous en « sortez après avoir fait de très glorieuses ambassades et « très utiles à Testât, après avoir soutenu le ministère « avec une intégrité parfaite, une fidélité sans relâche, « une modération et un désintéressement peu commun ; (( après avoir soutenu la fatigue pendant la plus grande « guerre de la monarchie, après estre intervenu dans la a conclusion si glorieuse de la paix [de Nimègue], avoir u eu un applaudissement général mesme dans la disgrâce « qui est une suite de la douceur de vostre humeur et « de la solidité de vostre vertu, et enfin avoir tiré dans a ce fatal moment des marques de l'estime et de la gé- « nérosité de Sa Majesté. Mais, Monseigneur, que ces « consolations, qui sont grandes pour vostre réputation, ii. 10

1?>'i ufà fils d'aunat ld D'ANoirry.

x seroient frivoles si je ne considérois que mon intérest ! ( Je pers un protecteur, un père ; enfin je n'y puis pen- ( sersans une douleur inexprimable, (l'est, Monseigneur, ( Testât où je suis, qui ne me permettra pas si tost de i vous faire mes très humbles remercimens de ce que t vous dites au roy sur le rectorat de Saint-Louis dans la ( dernière audience que vous prîtes avant le grand malheur qui m'est arrivé. J'ose m' adresser à vous, Mon- ( seigneur, pour présenter cette lettre à madame de ( Pomponne à qui je suis malheureux de n'avoir écrit ( que dans cette occasion ; mais il est temps qu'elle t sache comme vous, Monseigneur, que ny vous ny elle, ( de toute vostre maison n'avez personne dans le monde < qui soit plus attaché à vos intérêts et qui ait pour c vous un respect meslé d'une plus sincère tendresse et i d'une plus profonde soumission. J'ose vous conjurer ; de me permettre de vous en assurer souvent, et de : vouloir me dispenser vos ordres et vos conseils que je respecterai tousjours autant que ceux de mon pro- ( pre père.»

Cette lettre si noble, si dévouée, si touchante dut se traduire dans la conduite de l'abbé de Cruas par des actes compromettants pour sa fortune, car lui-même fut disgracié ; et l'ancien protégé de sa famille, Pomponne, étant revenu aux affaires en juillet 1691 *, il lui écrivit le 10 août 1(596 : « Monseigneur, je ne puis aprendre « ce qui vous arrive à l'occasion de la mort de M. de a Croissi 2, sans me donner l'honneur de vous témoigner « la part extrême que je prens à celle que vous aurez aux

1 Voir V Appendice, note O bis.

2 Croissi laissait la place de secrétaire d'état à son fils le marquis de Torcy; nous avons dit que celui-ci, d'après la volonté de Louis XIV, dut

CHAP. IV, SEGT. II, ART. lï, § II. 135

(( affaires estrangères. Vous connoissez , Monseigneur , « mon très sincère et très respectueux attachement à « vostre personne ; vous savez ce que je vous dois, et « que ma chute ne vint que du changement de ministère. « Vous savez que j'ay servi le roy avec quelque succès, a à C imitation de mes pavens, et que je l'ay fait avec si a peu d'intérest que je n'ay mesme receu aucune ordond nance pour plusieurs voyages en qualité d'envoyé exce traordinaire que j'ay tous faits à mes dépens. Vous k n'ignorez pas que j'arrestois à Rome le parti contraire; « et l'empêchant d'agir contre les intérests du roy, je le « disposois à se rendre favorable, et pénétrois cependant « ses allures qu'on ne pouvoit découvrir d'ailleurs. Vous « savez, Monseigneur, la disposition où l'on fust de a m'accorder l'auditoriat de rote, et que mon affaire « ne manqua que par fatalité ; et enfin vous savez que a dans ma chute, la seule intrigue, et quelque inimitié « particulière, ont fait agir le reste sans que j'aye jamais « manqué de zèle, de fidélité, d'attention et mesme de « succès pour le service de S. M. Cependant on m'a fait « perdre mes charges, plus de douze mille livres de « rentes, et, plus que toutes choses, les bonnes grâces de « mon maistre, de mon bienfaiteur, de mon roy, qui

(( depuis m'a fait assurer que toutes ces impressions

« sont entièrement effacées ; mais il ne m'a' pas rendu sa « royale présence, ny ne m'a pas remis dans les occa- (t sions de son service. Quand j'eus l'honneur de vous « voir à Paris, j'estois chargé de commissions qui au- « roient assuré l'ajustement entier de tous les différens « à de moindres conditions que celles dont on est con-

prendre en tout les avis de son beau-père, le marquis de Pomponne, Voir plus haut, t, u, p. 125.

l?>f> LES FILS D'ARNAULD D'ANDILLY.

« venu sous ce pontificat1, et qui auroient contribué à « éviter les occasions d'une guerre2 qui n'est pas encore « finie, et qui, sans l'étoile du roy, auroient exposé le « royaume à quelque danger. Peut-estre que parmy ceux (( qui ont eu l'honneur de servir sous feu M. de Lionne, « et sous vous, Monseigneur, peu d'autres ont surpassé « l'attention que j'ay témoignée, ont découvert plus de (( terrain et ont plus travaillé; et dans l'ajustement des « princes d'Italie, où en qualité d'envoyé extraordinaire, « avec plein pouvoir, je < réussis au gré du roy et des <( parties dont j'ay preuve^de la main de S. M.; et dans a les affaires de Rome, dont vous estiez, Monseigneur, a assez content. C'est dans ces affaires que j'ay consumé <( ma jeunesse, ma santé et plus de quatre-vint mille a livres que mes parens m' av oient laissées. Il est vray a que j'eus, ou par mes soins à Home, ou par les bontés u du roy, des abbayes, des charges, et d'autres bénéfice ces ; mais il est aussi vray qu'il y a près de dix ans « que je languis dans l'oysiveté, et que je la souffre avec « une parfaite résignation aux sentimens du roy mon « maistre. Gomme ma relégation en Bretagne a esté « depuis changée (quoyque spatieuse, puisque j'avois <( toute une province pour mon exil) , en une liberté en- <( tière d'aller partout, mesme dans les pays estrangers a et à Rome, j'ay quelque espérance que Vostre Excelci lence, Monseigneur, pourra, par la continuation de <( cette bonté bienfaisante dont j'ay éprouvé tant d'effets,

1 II s'agit ici sans doute de l'accommodement de 1693 entre la cour de Fiance et Innocent XII, accommodement qui mit fin à cette série de griefs qu'avait ouverte la querelle de la Bégaie [édit du 10 février 1673] et continuée celle de la Déclaration du clergé et le retrait des Franchises.

2 Cette guerre avait éclaté en 1688, par suite de la ligue d'Augsbourjj [1687].

« contribuer à me remettre sous les yeux de mon prince « et dans l'action pour son service. J'ay cinquante ans; «je ne voudrois pas mourir sans cet honneur; mais je « soumets tous mes désirs aux volontés du roy et à vos- « tre extrême prudence. J'ay cru devoir, Monseigneur, « vous informer de Testât des affaires d'un homme que « vous aviez receu pour vostre créature, par vostre gé- « nérosité, par vostre souvenir de la tendresse et de l'es- « time pour vous de feu M, de Lionne, mon oncle [sic «cousin-germain?] et de l'attachement inviolable de « ceux dont je tiens le jour pour vostre personne, et « aussi pour celuy que vous m'avez toujours vu pour « tout ce qui pou voit vous regarder, Je n'ay plus, Mon- « seigneur, après cette déclaration de toutes choses, « qu'à attendre très patiemment ce que vous détermine- « rez de mon sort ; et soit qu'il vous plaise de proffiter « des bons momens pour me rétablir, et me donner a l'honneur et la joye de vostre veue, soit que vous ne « le trouviez pas à propos, je seray tousjours ce que j'ay « esté depuis que j'ay servi sous vous, etc.. À Valence.

« [/*.£.] Le roy a depuis peu accordé une grâce à mon « beau-frère en le faisant premier président à Metz, et « M. le duc de Beauvilliers, à qui j'ay l'honneur d'ap- « partenir, n'est pas sans inclination et sans bonté pour « moy ; ce que j'oze vous dire, pour vous dire tout.»

L'extrême prudence de Pomponne, à laquelle l'abbé de Cruas avait soumis ses désirs* était, nous l'avons dit, une qualité que l'homme d'état devait à ses disgrâces, mais qu'il portait un peu loin peut-être lorsqu'il s'agissait des disgrâces d' autrui; car dix-huit mois après avoir reçu la supplique de l'exilé, il en reçut le billet suivant : «Rien « n'égale nies vœux pour vostre prospérité et pour vostre

138 LES FILS D'ARNAULD p'ANDILLY.

(( santé... Rien aussi n'égale vos vertus... Rien n'égale « non plus la durée de mes malheurs, sans que j'en sache « la cause et sans que j'en voye la fin... Cruas, 21 dé- « cembre 1697. »

Cette lettre alla rejoindre la précédente dans les dossiers de Pomponne; et l'année suivante, à la même époque [5 janvier 1699], un nouveau billet vint encore glisser dans un compliment un appel à l'extrême prudence du ministre puissant : « Je me flatte que vous me fairez la « justice d'estre persuadé de mes sentimens, et que le « malheur qui m'écarte des lieux où vous estes, ne m'é- « cartera pas de la protection que vous avez tousjours « daigné me continuer.» — L'extrême prudence de Pomponne n'eut pas^le temps de se démentir. Il mourut huit mois après avoir reçu, étiqueté et classé dans ses liasses ce dernier billet [26 septembre 1699]. 1

Le courtisan, rentré en faveur, avait-il donc méconnu le serviteur dévoué qui avait pris part à sa disgrâce? L'homme puissant avait-il oublié la famille à laquelle il devait le pouvoir? La reconnaissance s'était-elle glacée au cœur du vieillard ? Nous ne le croyons pas, et la présence des lettres de l'abbé Servien dans sa correspondance est une preuve du contraire. On ne prend pas tant de soins pour conserver un remords. — Comment donc expliquer ce long oubli? — Un peu sans doute par des difficultés qui nous sont inconnues; un peu aussi par le jugement sévère, trop sévère même, que Louis XIV avait exprimé sur Pomponne après l'avoir disgracié , mais qu'il sembla rétracter en le rappelant aux affaires. « J'ai

1 L'abbé Servien mourut en Dauphiné le 14 août 1723. (Journ. de Vevdnnh octobre 1723. p. 3Ô2.— Cf. août .1710,- p. 449; septembre 1715. p. 198 ; janvier 1717, p. 7/j.)

a souffert, écrivait le grand roi, j'ai souffert plusieurs « années de son inapplication, de sa faiblesse, de son « opiniâtreté l. » — L'inapplication que Pomponne n'avait pas craint d'apporter parfois aux affaires de l'état, il avait pu l'apporter aux affaires de l'abbé Servien.

§ III. Pomponne et la famille Du Fossé.

Cette inapplication toutefois, Pomponne ne l'apporta point à d'autres affaires, où sa reconnaissance personnelle était moins intéressée que ses affections de famille. — Une alliance dont nous avons déjà parlé 2 et sur laquelle nous aurons à revenir 3 unissait les Arnauld aux Feuquières4. — Une autre alliance avait été contractée entre une famille normande et les Le Maistre 5, qui tenaient de si près aux Arnauld [1677] G — Celle-ci s'était accomplie

i Œuvres de Louis XIV, t. n, p. 458. — Cf. Menu de Du Fossé, p. 400.

2 Voir plus haut, t. i, p. 50 et 254, et t. n. p. 6, n. 3.

3 Voir plus bas, chap. vi, sect. m, art. n.

4 II faut à ce sujet lire les quatre volumes des Lettres inédites des Feuquières et les Introductions dont les a fait précéder M. Etienne Gallois. Voici un échantillon de la correspondance du marquis Isaac de Feuquières avec le marquis de Pomponne : « Je prends garde que vous avez bien des af- « faires pour ma race, depuis l'ambassadeur jusques à l'écolier, et tout ce « qui est entre eux deux. Je crois que, pour la fatigue, si vous n'y preniez « un peu de plaisir, elle égaleroit bien celle d'une de vos provinces; et à « propos encore, combien n'avez-vous pas d'affaires pour mes frères et « sœurs ? J'ai peur que cela ne vous dégoûte de vostre charge. >j (Lettre du 5 septembre 1674, t. ni, p. 37.)

5 On se rappelle que la mère deSacy, de Le Maistre, de Sainl-Klme, etc., était la sœur d'Arnauld d'Andilly. Voir plus haut, t. i, p. 258.

6 Le Clerc, Vies édif., t. îv, p. 364. — L'éditeur des Menu de Du Fossé (vie prélim., p. xxvm) donne pour date à ce mariage l'année 4671. Mais Du Fossé lui-même (p. 345) dit que le premier né de son père naquit au bout de deux ans de mariage, puis il ajoute : « Dans la même année 1670 « arriva, etc.» (p. 346); ce qui se rapporte parfaitement avec la date indiquée par Le Clerc. — (Cf, Menu de (a M. Angélique, t. x, généal. p. xvin.)

par l'entremise de Port-Royal l , car Port-Royal ne s'intéressait pas seulement aux mariages des princes ; et de même qu'il avait apporté son veto dans celui du duc d'Orléans , son assentiment à celui du roi de Pologne 2 ; de même il avait selon ses convenances rompu l'union projetée du plus célèbre des Le Maistre3 et conclu celle d'une nièce de ce dernier, Mademoiselle de Séricourt, fille de Le Maistre de Saint-Elme4, ancien solitaire rentré dans le monde 5, avec Augustin-Thomas Du Bosroger, frère de Thomas Du Fossé, solitaire persévérant.

Thomas Du Fossé avait été remis par son père dès l'âge l de neuf ans [1643] entre les mains de Saint- Cyran, qui l'avait fait élever à Port-Royal 6; et depuis ce moment ses destinées s'étaient étroitement unies à celles de la famille Arnauld. Enfant, son compagnon d'étude fut le jeune Villeneuve 7, le dernier des fils de Robert. — Au sortir des bancs, Robert lui-même le prit pour en faire son élève en jardinage 8; et Le Maistre, cet illustre neveu de Robert, l'employa de son côté à revoir les traductions de celui-ci9, qui, à ce qu'il paraît, ne s'entendait pas si bien au grec qu'à la taille des arbres10. —

1 Mém. de Du Fossé, p. 341, et vie prélim., p. xxviii.

2 Voir plus haut, t. i, p. 12.

3 Mém. de la M. Angélique, t. i, p. 472. —Cf. M. Sainte-Beuve, Port- Royal, t. i, p. 388.

4 Mém. de la M. Angélique, généal., p. xvn.

5 Voir l' Appendice, note À ; Mém. de Fontaine, t. j, p. 120.

6 Mém. de Du Fossé, p. 25. Son père le plaça à Port-Royal par l'avis de Saint-Cyran « à cause de la corruption des collèges. » (Voir plus haut, t. i, p. 38, n. 3.)

1 Mém. de Du Fossé, p. 26, 99, 129.

8 Ibid., p. 74.

9 lbid., p. 158. — Cf. vie prélim., p. xxxvi.

10 <\l. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. n, p. 271 ; Biblioth. universelle et kisi, de Le Clerc [Jacques BernardJ, t. xxiv, p. 82, n. d.

CHAP. IV, SEGT. H, ART. II, § III. Ul

Le jeune Thomas, sauf quelques instants donnés à une autre amitié, celle du savant Tillemont1, servit de secrétaire à Le Maistre jusqu'à la mort de ce dernier2. — Il avait appris l'hébreu avec Tillemont3; Sacy, frère de Le Maistre, traduisait alors la Bible. Thomas devint le collaborateur et ensuite le continuateur de Sacy 4. Celui-ci s'occupait encore d'hagiographie, et pour certaines parties de son travail la connaissance de l'espagnol et de l'italien était nécessaire ; Du Fossé apprit l'italien 5 et l'espagnol6. Fidèle à Le Maistre jusqu'au tombeau, il suivit Sacy jusqu'à la Bastille 7. — En vain Pomponne lui avait offert de l'attacher à ses ambassades 8. Thomas n'était dévoué qu'aux membres de cette famille dont la persécution était le partage, nullement à ceux dont il eût pu partager la fortune. — Caractère vraiment admirable, vraiment chrétien, qui s'est humblement effacé derrière tant d'existences bruyantes, préférant l'obscurité au grand jour, l'abnégation aux disputes, le dévouement à la gloire, et dont la vie s'est épandue avec un parfum évangélique aux pieds de ces illustres persécutés.

Et cependant (la triste humanité ne glisse-t-elle pas ses faiblesses au sein de toute vertu?) les faveurs qu'il

1 Mém. de Du Fossé, p. 130, 171.

2 lbid., p. 155-168, et vie prélim., p. xxn.

3 lbid., p. 432.

4 lbid., vie prélim., p. xxni, xxx et xxxv ; Mém. de Fontaine, t. n, p. 175, n. ; et la lettre du 10 novembre 1698, Vies édif. de Le Clerc, t. iv, p. 330.

5 Mém. de Du Fossé, p. 166. — Cf. Vie de Wallon de Beaupuis, p. 122.

6 lbid., p. 165 et vie prélim., p. xxxur. — Le grand Arnauld fut obligé d'apprendre l'espagnol quand il n'eut plus près de lui quelqu'un qui le sût. (Œuvres, t. ni, p. 213.)

7 Mém, de Du Fossé, p. 263-201 ; Mém. de Fontaine, t. n, p. 3U-33/i.

8 Mém. de Du Fossé, p. 280. — C'est cependant à cet homme désintéressé que les Jansénistes ont reproché de spéculer sur ses ouvrages. ( Recueil m-12, p. 549.)

1A2 LES FILS D'AllNAULD D'ANDILLY.

avait repoussées pour lui-même, Du Fossé les recherchait pour les siens. De quatre frères, il ne lui restait qu'un frère; de quatre sœurs, qu'une sœur1. Le frère était celui qui avait épousé mademoiselle de Séricourt [1677] ; la sœur avait épousé un M. de Prétot [1643] 2. Le solitaire dont la vie devait se terminer comme elle avait commencé, par le dévouement, avait consenti à unir sa fortune à celle de son frère et de la nièce des grands hommes qu'il avait tant aimés. Fixé pendant les vingt dernières années de sa vie [1677-1698] 3 où s'étaient concentrés ses souvenirs et ses affections, il n'oubliait pas cependant cette sœur dont il vivait éloigné. Celle-ci avait un fils, officier de marine, à l'avancement duquel le solitaire intéressait la jeune femme qui formait le lien de sa propre famille avec le puissant Pomponne 4. Une première fois déjà il avait obtenu, secondé par elle, le grade de lieutenant de vaisseau pour son neveu, de Prétot 5. Les infirmités qui dans sa vieillesse étaient venues l'assaillir lui faisaient prévoir une fin prochaine; et, avant de mourir, il eût voulu laisser à ce neveu le brevet de capitaine.

Il écrit à Pomponne pour lui témoigner ce désir, et sa lettre est accompagnée d'un commentaire de madame du Bosroger, où se trouvent sur les derniers jours du modeste collaborateur de Tillemont, de Le Maistre,de Sacy, des détails qui ne sont indiqués dans aucun des Mémoires de Port-Royal, et qui complètent ceux de Du Fossé

1 Mém. de Du Fossé, vie prélim., p. xvi, et p. 98. 167, 366, 473.

2 Ibid., vie prélim., p. xvn et xxviii.

3 Ibid., p. xxvin-xxxiv.

A « M. de Pomponne, dont ma belle-sœur étoit nièce à la mode de Bre- « tagne. » (Ibid., p. 399.)

s Celle promotion élait de 1693. (Arch. de la marine, état de 1702, M:\)

CHAP. IV, SECT. II. AKT. II, § I1J. l/t3

lui-même; car l'humble solitaire a laissé des Mémoires. Il en a même écrit de deux sortes, les uns, comme d'habitude, pour autrui, sous le nom de Pontis 1 ; les autres sous son nom, afin de parler plus à son aise de ceux auxquels il s'était dévoué. — Nous transcrivons le commentaire de sa belle-sœur :

« Voilà, Monsieur, une lettre que M. Du Fossé a fait « effort pour se donner l'honneur de vous escrire, et « pour laquelle j'espère que vous voudrés bien avoir « d'autant plus d'esgard que c'est, je crains bien, la « dernière recommandation qu'il vous poura faire de sa a main. Et si vous voyés Testât où il est, vous sériés « mesme estonné comment il peut tenir la plume ; car il <( ne peut plus faire aucun usage de sa main, et la parace lisie gagne tellement tous les membres de son corps, a qu'il ne peut casy plus marcher. Il ne saurait plus « monter en carosse ; on le porte en chaise à la messe, a et je crains bien mesme que cette consolation ne luy a dure guère. C'est la chose du monde la plus pitoiable « que son estât, car il ne se peut pas faire la moindre « chose à luy-mesme, et ne peut pas dire un seul mot « pour le demander, et n'a quasy pas la force de faire « un signe, la paralisie gagnant extresmement la main « gauche aussy. J'espère, Monsieur, que cet estât où est « vostre ensien amy, vous portera à avoir plus d'égard à a la prière qu'il vous fait pour M. de Prétot, à qui j'ay en « mon particulier bien de l'obligation pour tous les soins « qu'il a pris de mon fils 2, à qui il a servy de père.

1 Mérii. de Du Fossé, p. 1G0 ; Lettres de la M. Angélique, t. n, p. 339.

2 Ce fils de M mc Du Bosroger était filleul du grand Arnauld. (OÈuvres du doct. irnauld, t. ni, p. 431, lettre du 27 février 1692. — Cf. Mém. de Du Fossé, p. 3/j5.

« Nous craignons, et avec quelque fondement, que la « promostion de la marine ne se fasse à Fontainebleau (( comme elle se fit il y a quelques années, pour éviter « la foulle des officiers qui viennent l'hyvers à Paris. « Comme personne n'en peut mieux estre informé que u vous, Monsieur, nous prenons la liberté de vous su- « plier très humblement de ne pas souffrir qu'elle se « fasse sans que vous nous fesiez la grâce de nous don- « ner des preuves de l'honneur de vostre protection, que « les amis de M. Du Fossé sçavent qu'il vous a demandé a instament pour son neveu ; et comme tous ses meaux a ne le rende que plus respectable, l'on espère, Monseia gneur, que vous y aurés mesme égard, et que vous a vous ferés un plaisir de le consoler dans un estât où il <( ne lesse pas d' estre sensible à ce qui regarde ses amis, « qu'il sert en touttes occasions, estant tousjours prest à a faire charité ; car, malgré tous les meaux de son corps, « son esprit est tousjours le mesme. Il a mesme fait plua sieurs accommodemens depuis qu'il ne peut plus par- « 1er, et madame la contesse de Granmont *, aussy a bien que touttes les personnes qulle voyent, sont suret prises de la justesse avec laquelle il résout en deux «ligne, sur son ardoise, les choses les plus diffîcille ; (( et elle avoit regret, il y a quelque temps, de voir eifa- « cer ce qu'il y mettoit, disant que se seroit des sen- « tenses dignes d' estre gardés. Il y a mesme sur son a visage une sertaine joye qui surprend et console tout a ceux qui le voyent ; et son temps est aussy réglé que « jamais, n'ayant pas un quard'heur de vide dans sa a journée, qui est toutte employée en prières, lecture et

1 Cf. Mcm. de Du Fossé, p. 488.

travail. Comme il a peine à escrire, il s'occupe à revoir le texte de la Bible, et y faire les petittes notes comme dans le Pintatheuque, parcequ'il y a beaucoup plus à lire qu'à escrire. Ce sera la dernière espreuve pour luy, quand il ne poura plus tenir la plusme ; car l'occupation luy fait oublier une partie de ses meaux qui sont excessive ; car il ne fait aucun repas qu'il ne soit comme à l'agonie pour pouvoir avaller. Outre cela il a une salivation la plus incommode du monde, et qui fait qu'une serviette est persée en moins d'une heure ; se qui luy fait une peine et une mortification qui ne se peut exprimer, et que l' hivers rendra encore bien plus fâcheux. Je croy, Monsieur, que vous vous ferés un plaisir de donner quelque consolation à une personne que tous ses meaux n'y rendrons pas insensible, et qui sera ravi de recevoir ses marques de vostre bonté pour luy, dont nous ne lesserons pas de partager, M. Du Bosroger et moy, la très humble reconnoissance. Il vous présente, Monsieur, les assurance de son profond respect, aussy que celle qui est vostre très humble et très obéissante servante, Le Maistre du Bosroger. »

Cette lettre est du 27 octobre 1698. Six jours après, c'est à dire le h novembre, anniversaire de la mort de Le Maistre, son premier ami, Du Fossé mourut1. Voici la lettre qu'il avait écrite six jours avant sa mort : « Vous « serez sans doute surpris, Monseigneur, de voir de mon « écriture dans l'état où vous sçavez que je suis réduit: ou « peut-estre que vous aurez peine à reconnoistre le ca- « ractère d'une main autrefois si ferme, et maintenant si

a Mém. de Du Fossé, vie prélim., p. xxxm, et tous les Nécroloycs,

(c tremblante. Mais avant qu'elle me manque entièrement, u je fais un effort pour me donner l'honneur de vous écrire a ce billet, et vous dire, Monseigneur, que l'obligation « très sensible que nous vous avons, d'avoir procuré il « y a plusieurs années une lieutenance de vaisseau à mon « neveu de Prétot, en le recommendant à M. de Pontu chartrain, préférablement même à M. de Feuquières1, u à cause de ses services, m'engage à vous suplier très « humblement de vouloir bien employer encore vostre u crédit pour luy procurer un brevet de capitaine à « cette promotion, comme vous en avez procuré un à « M. de Feuquières il y a déjà quelque temps. Je suis a persuadé que vous le pouvez, Monseigneur, si vous (( le voulez ; et je ne puis croire que vous manquiez de a bonne volonté pour une personne que vous honorez « depuis si longtemps de vostre bienveillance, et pour qui « vous vous souvenez sans doute que feu M. d'Àndilly « avoit une bonté singulière. Vous sçavez, Monseigneur, a que celuy que je prends la liberté de vous recomman- (( der a beaucoup de service2 ; qu'il a toujours été attaa ché à son devoir, et qu'il fut l'année passée du voyage u de Carthagène3, où il agit avec tout l'honneur d'un (( officier qui songe uniquement à s'acquitter de sa charge, (( et d'où il ne raporta qu'une incommodité considérable, (( dont il n'est pas encore tout à fait guéri. Mais tout cela

1 Le personnage dont parle ici Du Fossé n'était pas le seul de sa famille dont Pomponne eût procuré l'avancement dans la marine. (Voir Leit. inéd, des Feuquières, t. ri; p. G2, 185, 231, 350, 363, 381, 389; t. ni, p. 114, 153, 159, 173, Ail, 445 ; t. iv, p. 240, 257, 309, 415, etc.)

2 Le jeune de Prétot était enseigne depuis 1689 seulement. (Archiv. de la marine, élat Mss de 1702.)

3 On sait qu'une escadre sous les ordres de M. de Pointis débarqua devant Carlhagène, en avril 1697, et ne rentra dans le port de Brest qu'après avoir ruiné la ville américaine.

a a besoin encore d'un patron aussi puissant que vous restes, Monseigneur; j'ose donc vous demander pour « luy tout vostre crédit, et la grâce de me croire, en « quelque état où je me trouve, avec un profond res-

a pect, etc tf

Cette supplique, où le solitaire moribond rappelle avec tant de présence d'esprit les droits de son neveu, antérieurs à ceux de Feuquières et cependant méconnus, avait, nous ne voulons pas en douter, d'autres fondements que la nécessité de réparer un passe-droit de famille. DuFossé d'ailleurs méritait assez, surtout aux yeux de l' héritier des Àrnauld, pour que son dernier vœu fût pris en considération. Pomponne fit de son mieux pour le réaliser1. — Feuquières lui-même, outre sa parenté et son nom, avait sans doute aussi, par ses services, légitimé et secondé la bienveillance de son protecteur. — Mais l'abbé Servien n'avait-il pas également clés titres, son nom et quelques droits à la gratitude de Pomponne? Il n'était pas, il est vrai, de sa parenté. — Le second des reproches que Louis XIV adresse à ce ministre est la faiblesse. Cette faiblesse, Pomponne l' aurait-il eue surtout pour sa famille ?

1 II ne le réalisa toutefois qu'en partie. En 4 698 le roi désigna le lieutetenant de Prétot pour servir au département du Havre de grâce. (Archiv. de la marine, Ordres du roi, 1698-1699, p. 30.) En 1699 de Prétot fut attaché au département du Port-Louis, toujours en qualité de lieutenant (ibid., p. 224, v°); mais ces missions allaient sans doute amener son avancement lorsque la mort de Pomponne [26 septembre 1699] vint mettre un terme à ses espérances. En 1702 il ligure toujours sur les étals comme lieutenant de vaisseau. Enfin, malgré les actives recherches de M. Jal, qui a bien voulu seconder les nôtres, nous n'avons pu retrouver son nom sur aucun état depuis 1705 ; d'où il faut conclure que, vers cette époque, il est mort ou a renoncé au service.

§ IV. Le marquis de Pomponne et le grand Arnauld.

Mais quelque penchant qu'éprouvât à obliger les siens l'habile diplomate, dont l'âge mûr s'était soustrait à l'influence d'un père,, ou nous nous trompons fort, ou, pour mieux satisfaire un tel penchant, il l'eût subordonné aux précautions de cette extrême prudence qui, sans avoir rien de l'oubli, pouvait en revêtir l'apparence, et même, comme pour l'abbé Servien, aboutir à des résultats semblables. — Personne à coup sûr, clans la famille de Pomponne, n'eût à ses yeux légitimé ses complaisances mieux que le grand Arnauld. — Une version assez répandue met en effet au nombre des griefs de Louis XIV, lorsqu'une première fois il retira le portefeuille des affaires étrangères au négociateur de Nimègue, le projet qu'avait formé celui-ci d'élever son oncle au cardinalat l. Le principal auteur de cette version, Loménie de Brienne, qui avait été lui-même ministre des affaires étrangères, Oratorien et Janséniste avant de devenir fou, était, sa folie dissipée, en assez haute estime auprès du grand Arnauld2. Mais l'opinion qu'il exprime, vraisemblable

1 « Le cardinal d'Estrées donna avis à Sa Majesté que M. Arnauld serait « infailliblement cardinal, s'il vouloit l'être, et si elle ne l'empêchoit pas. « Cela fut la principale cause de la disgrâce de son neveu... Je suis perce suadé, quant à moi, que le Jansénisme, et la peur qu'eurent les Jésuites « de voir M. Arnauld cardinal, ont contribué plus que tout autre chose à la a perte de M. de Pomponne. » ( Mém. incd. de Loxiis de Brienne, t. n, p. 271. )

2 « 4 juillet 1692.... Vous savez que le confrère de Brienne eut quelque « égarement d'esprit ,d'où ses païens prirent occasion de le faire enfermer ; « et on prétend que, quoi qu'il fut tout à fait revenu en son bon sens, ils « le retenoient toujours dans une très rude captivité... Dieu l'a tiré de « celte oppression... Il faut avouer que pendant le tems de la persécution, « il avoit rendu de grands services à la vérité. » (OEuvres, t. m, p. 516.)

CHAP. IV, SECT. Il, ART. II, § IV. 1A9

tout au plus si elle attribuait au docteur l'ambition d'une dignité qui eût servi à la défense et à la propagation de ses idées, devient inadmissible, à notre avis, du moment où elle rend Pomponne complice de cette ambition.

Le 21 septembre 1(576 était monté sur le siège de S. Pierre un pontife austère dans ses mœurs, inflexible devant le pouvoir, ami des réformes, prévenu contre les Jésuites, et tel enfin que pouvait le souhaite]- Port-Royal. La querelle de la Régale commençait à s'échauffer. — Un an à peine écoulé, Innocent XI était en rupture avec Louis XIV, Arnauld donnait au pape son

Au nombre de ces services Aniauld mettait sans doute celui dont parle Irailh dans ses Querelles littéraires (t. ni, p. 310). « Lors de la paix de « Clément IX, Arnauld dut être présenté à Louis XIV. Il alla trouver au- « paravant le confrère Brienne de l'Oratoire... et lui confia son ignorance « extrême des usages de la cour, le priant de le mettre en état d'y paroître « décemment. Brienne, se mettant sur un fauteuil : Prenez, lui dit-il, que « je sois le roi, et que vous ayez à le haranguer. Arnauld trouve l'expé- « dient très bon. Il ôte son chapeau, et fait un discours. Fort bien, reprit « Brienne; voilà tout ce que vous avez à dire. Le compliment impromptu « est mis par écrit, et ce fut celui-là même qu'Arnauld fit au roi.» — Arnauld d'Andilly a pris le confrère de Brienne pour collaborateur dans la publication d'un recueil de poésies. (Voir l'abbé Goujet, Bibliotli. franc., t. xvi, p. 302.) — On sait que le confrère de Brienne avait laissé des Mémoires, et que M. Barrière en a publié qui portent son nom. Mais nous craignons que chez M. Barrière l'homme d'esprit n'ait fait tort à l'éditeur, et que celui-ci n'ait admis trop facilement les modifications ou les suppressions que conseillait celui-là; car divers fragments do ces Mémoires avaient été publiés durant le dernier siècle, dont aucun ne se retrouve dans l'édition qu'a donnée M. Barrière. Ceux de ces fragments qui sont parvenus a noire connaissance sont imprimés à la suite du premier volume des Mémoires de Joly, èà'ït. de 1738, p. 235; dans Bacine, IFist. ecclés.y t. xn, p. 357; dans Colonia, Biblioth. des iirres jansén., t. in, p. 53; enfin un dernier fragment a été récemment publié par M. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. i, p. 507. — Ce qu'il y a de singulier, c'est que M. Barrière assure que Brienne ( Mém., t. h, p. 2/jl» n. 2 ) n'a point laissé sur Nicole une appréciation qui cependant se trouve imprimé? à la suite des il/cm. de Joli/ ( t. i, p. 239.) — Sur Brienne, voir Mém. de Lancalot, t. n, p. 367, II. 11

adhésion, et Pomponne essayait en vain de concilier au roi le silence de son oncle. « Il faut, s'écrie l'oncle en <( parlant du neveu, il faut que l'air de la cour soit bien « contagieux pour inspirer un tel dessein à M. de Pom- « ponne... Je ne puis l'imputer qu'à un excès d'affection « pour une maison sainte [Port-Royal] dont il appréhende « la ruine, qui lui fait croire que pourvu qu'on ne mente « point, il n'y a rien qu'on ne puisse dire pour appaiser « un roi injustement irrité l. »

Quant à l'inflexible et courageux docteur qui n'appréhendait rien, ce n'est plus bientôt à son neveu qu'il s'adresse, c'est au monarque lui-même2; et ce n'est point sa cause seulement, c'est aussi celle de tous les affiliés à la maison sainte qu'il veut plaider près de Louis XIV. Mais sa lettre doit passer par l'intermédiaire de Pomponne, qui l'intercepte : « J'ai reçu ce matin [8 mai « 1679] , dit le ministre au docteur, la lettre que vous m'a- « vez adressée. Mais vous jugerez, je m'assure assez, que

« je ne la dois pas rendre Vous écrivez au pluriel, et

« comme parlant pour d'autres personnes que pour vous, a C'est justement ce qu'on ne veut pas. Ces manières « de corps et de communautés sont ce qu'on veut le a moins3.» Cinq semaines après avoir reçu ce billet [le samedi 17 juin 1679] 4 Arnauld quittait sa patrie. Pendant

1 OEuv. du doct. Arnauld, t. n, p. 31 , lettre cccxix, du 29 décembre 1678. — Arnauld ne prit cependant une part directe aux disputes sur la Régale que le 9 août 1680, dans sa Lettre d'un chanoine à un évèque, t. xxxvn, n°xvn.

2 Ibid., t. ii, p. 40, lettre cccxv.

3 Ibid., p. 44 ; voir aussi, p. 8 et 21, deux lettres d'Arnauld, que Pomponne n'a pas jugé à propos de communiquer au roi.

4 Ibid., p. 45, note marginale ; Guelfe, Relation de la retraite, p. 7 ; Larrière, Vie d'Arnauld, t, n, p, 112, etc.

quelque temps il avait caressé l'idée de se retirer à Rome r. Mais c'eût été rendre Louis XIV implacable ;*ei il se réfugia enfin dans les Pays-Bas, où, d'après la version qu'appuie le témoignage de Brienne, il espérait, de concert avec Pomponne2, se faire investir plus facilement qu'en France, plus facilement qu'à Rome surtout, de la pourpre romaine. Mais le ministre qui n'osait remettre un placet à Louis XIV parcequ'on y parlait au pluriel aurait-il osé faire un cardinal hors des états et contre les intérêts du grand roi?

Pour Arnauld, c'était différent. S'il n'avait plus rien à espérer de la France, il pouvait tout prétendre du côté de Rome. Ses écrits contre les Calvinistes lui avaient ramené les esprits aliénés par ses premières disputes théologiques5. Dès le commencement du nouveau pontificat, il avait obtenu d'Innocent XI 4 des lettres si flatteuses que ses ennemis en suspectaient l'authenticité 5. L'attitude qu'il venait de prendre dans la querelle de la Régale

1 « Il eut d'abord la pensée d'aller à Rome... mais il craignit que le roi « ne se tînt offensé du choix de cette retraite. » (Lanière, t. ir, p. 112. )

2 Ceux qui voudraient soutenir avec Brienne que Pomponne était dans la confidence du docteur, et le complice de ses projets ambitieux, pourraient peut-être s'appuyer d'une lettre de l'abbé Servien, que nous avons donnée plus haut, t. ir, p. 132 ; et, à dire vrai, cette lettre nous semble mériter considération. Mais elle est trop vague pour autoriser une assertion.

3 « On sait que l'on est présentement bien revenu à Rome des préven- « tions qu'on a pu y avoir contre moi il y a trente ans. Mes livres y sont <f estimés et bien reçus par les plus habiles cardinaux... » (OEuvres, t. m, p. 767, lettre mxxix, du 5 avril 1694; voir aussi ibid., p. 193, 196, 201, 213, 224, 288, etc. ; t. iv, p. 49.)

4 Lettre du 2 janvier 1677, ibid., t. i, p. 772.

5 Ibid., t. h, p. 5, lettre ccxcvm, du 14 juin 1677; t. n, p. 17, lettre cccn, de septembre 1677. — « Ils ont dit d'abord que le bruit de cette « lettre étoit une fausseté, et qu'il n'y avoit point d'apparence que le pape « m'eût fait écrire d'une manière si avantageuse. Ils ont longtemps amusé « le monde, par le doute où ils l'ont mis si ce n'étoit point une imposture

152 LES FILS D'AttINAULD D'ANDTLLY.

méritait une récompense ; les persécutions que faisait supposer sa retraite demandaient un dédommagement.1 Les amitiés chaleureuses qu'il avait trouvées dans la patrie de Jansénius étaient toutes puissantes à la cour de Rome 2, que les officiers du roi taxaient en plein parlement de Jansénisme3. Enfin il s'était ménagé par lui-même d'intimes et puissantes sympathies dans le sacré collège: « Ses liaisons avec... Rome, dit Irailh, étonneront « sans doute, mais elles ne sont pas moins véritables. a II entretint toute sa vie des correspondances avec les « cardinaux du sacré collège. Il avoit des instructions (( très sûres concernant les papiers les plus importans « envoyés à la congrégation de la Propagande. Personne « ne connoissoit mieux que lui la bibliothèque du Vatican.

K des Jansénistes... Depuis que la lettre se fut répandue, ils se sont avisés « de dire que j'en avois retiré les véritables copies, pour en laisser courir de « fausses..., etc. »

1 « On pourroit considérer au lieu où vous êtes [à Rome] que ce sont « mes Considérations sur les affaires de l'Eglise qui ont acharné contre « moi les ennemis de l'Église et de toute vérité, et qui font dire à celui qui « en est le chef, c'est à dire à M. l'archevêque [de Paris], qu'il a cinquante « mille livres à employer pour me faire prendre, et qu'il faut que lui ou « moi périsse. » (OEuvres, t. n, p. 164, lettre ccclxxxvii, du 20 octobre 1682.)

2 « En 1681 M. Arnauld étoit en Hollande avec M. l'abbé de Pont- « château. On y étoit fort occupé des bonnes dispositions d'Innocent XI et « de ses ministres de confiance MM. Favoriti, Casoni, etc., intimement « liés avec M. de Neercassel, qui gouvernoit les Catholiques des Provinces « Unies [et qui était devenu l'ami le plus intime du docteur exilé ; voir " dans les OEuvres tf Arnauld, t. i et ir, leur correspondance]. On saisis- <( soit avec zèle toutes les occasions que la divine Providence pouvoit fournir « de faire servir ces heureuses ouvertures au plus grand bien de l'Église. <- M. do Pontchàteau n'avoit point eu d'autre but dans les deux voyages « qu'il avoit faits à Rome en 1677 et en 1679.» (OEuvres du doct Arnauld, t. xxiv, p. 583, préf. hist.)

3 OEuvres du doct. Arnauld, t. in, p. 73, lettre dcxlvii, du 16 février 1688.

<( Il citoit les pièces originales, l'endroit où on les avoit « placées, et défioit les Jésuites d'en contester l'authen- « ticité. Ils ne purent pas faire mettre à l'index sa « Morale pratique [pamphlet en huit volumes contre la « Société de Jésus] tandis que le livre du père Le Tel- « lier sur les Chrétiens de la Chine y fut mis. Son crédit « à Rome étoit au point qu'il en plaisantoit lui-même : <( On me croit en France, disoit-il, le plus grand ennemi « des papes, et l'on ignore comme j'ai toujours été avec « eux. 1 )>

Ces faits, sur lesquels on prenait soin d'édifier le public, avaient rendu probable l'avènement d'Arnauld au cardinalat. De tous côtés on en complimentait sa famille2 ; luimême en parle dans ses lettres3, et, quoiqu'il traite ce qu'on en dit de bruit ridicule, il y revient avec une complaisance dont on pourrait conclure qu'il n'eût pas été fâché de donner à ce bruit une autre épithète. Quoi qu'il en soit de cette hypothèse 4, deux années d'exil n'avaient encore réalisé pour lui que des déceptions. Pomponne était tombé du pouvoir quatre mois après la fuite de

1 Querelles littéraires, t. ni, p. 311.

2 Larrière, Vie d'Arnauld, t. n, p. 132.

3 Lettre mxii, du 11 février 1694, t. m, p. 738 ; lettre mliii, du 17 juin 1694, t. iv, p. 51. — Cf. Racine, Hist. de P. Il, p. 175.

4 Le P. Quesnel, qui avait été compagnon de l'exil d'Arnauld durant les dix dernières années de la vie du docteur, était loin de regarder comme une hypothèse l'intention qu'aurait eue Innocent XI d'élever celui-ci au cardinalat. (Voir Justification de M. Arnauld, t. i, p. 109. — Cf. Larrière, Vie d'Arnauld, t. n, p. 489.) Ce même Quesnel (Vie d'Arnauld, p. 206] aflirme que ce docteur n'avait à Rome ni agents ni aucune intelligence, et que cependant il parvint à y faire condamner la morale des Jésuites; condamnation qui d'après Irailh serait due surtout à ces mêmes relations niées par Quesnel. — Quant aux agents du docteur, Quesnel ne pouvait ignorer lu présence a Rome de M. Du Vaucc), cet infatigable correspondant de son compagnon d'exil.

son oncle ; et si l'exilé félicitait le courtisan de sa disgrâce, c'était par cette triste considération que la famille Arnauld n'était plus exposée à voir l'un de ses membres délaisser l'innocence sans appui en face de l'injustice L Nicole, sur qui le fugitif comptait pour partager sa retraite, l'avait abandonné dans une terre étrangère2. Innocent XI, à qui il avait écrit une longue lettre qui tenait à la fois du manifeste, de la pétition, du réquisitoire et de la mercuriale3, s'était contenté de lui faire répondre que la situation des affaires ne permettait pas de recourir immédiatement aux remèdes proposés. 4 t^ette réponse dilatoire était d'ailleurs accompagnée d'éloges et de bénédictions.

La querelle de la Régale provoquait alors en France la célèbre déclaration du clergé. Arnauld, qui avait secondé les vues de Rome sur la Régale, seconda celle du roi en applaudissant au projet de la déclaration 5. A cette

1 Œuvres, t. n, p. 61, lettre cccxxv, de novembre 1679.

2 On sait avec quelle amertume les Jansénistes jugèrent cette démarche de Nicole (voir plus haut, t. i, p. 330), avec quelle douceur celui-ci se défendit (Goujet, Vie de Nicole, part, n, p. 130; Œuvres cl' Arnauld, t. n, p. 66, etc.); enfin, avec quelle générosité Arnauld lui vint en aide {OEuvres, t. n, p. 53, lettre cccxix, du 9 août 1679 ; p. 60, lettre cccxxiv, du 2 septembre 1679: t. xlii, suppl. p. 17, lettre xn, du 29 juin 1679). a Je « ne sais où M. Thomas a trouvé que M. Nicole ne vouloit pas être avec « moi, parcequ'on m'attribue tout ce qui se fait. Je suis assuré qu'il n'est « point capable de cette basse jalousie. >* Ceci est digne de Nicole et d'Arnauld; mais ce qui suit est de trop, ce nous semble : « Après tout, puisqu'il « veut bien travailler à une chose très importante [le Traité de l'oraison], « il faut profiter de sa bonne volonté, et ne rompre point avec une personne « à qui on a pour le passé de très grandes obligations, et qui est encore « très capable de servir à l'avenir. » {Ibid., t. n, p. 61, et Goujet, Vie de Nicble, part, n, p. 112.)

3 OEuvres, t. il, p. 80, lettre cccxxxvi, vers 1680.

'i JOid. , I. n, p. 88, lettre du 9 avril 1680. « Condilio icmporum « non paiitur remédia quœ proponiiniur, statim aggredi. » à Ibid., t, ii, p. 109, lettre ccclwxvih, du 12 novembre 1682.

époque aussi la conspiration des poudres suscitait en Angleterre une violente persécution contre les Jésuites. Arnauld prit vivement la défense des Jésuites l dans le même ouvrage où il donnait son adhésion aux tentatives du clergé français2. Ce fut, dit-on, la première de ces démarches qui fit échouer à Rome son cardinalat. 3 — Toutes deux auraient dû lui rouvrir les portes de la France. Les Jésuites y étaient puissants, et la déclaration triomphante. — Son livre y fut arrêté ; ceux qui l'y introduisaient, jetés à la Bastille 4. Arnauld exaspéré voulut se plaindre publiquement au roi. Ses amis s'y opposèrent 5. Il voulut du moins lui écrire. On ne con-

1 « Quand ce seroit un Jésuite qui auroit fait Y Apologie pour les Catlw « tiques, je ne sais s'il auroit travaillé avec autant de soin que je l'ai fait à « ramasser toutes les raisons qui m'ont paru devoir faire juger.... qu'ils sont « entièrement innocents de tout ce que le docteur Oales leur a imputé.... Rien « ne m'obligeoit d'entreprendre celle apologie.»» (Mémoire au roi, t. xxiv des OEuvres du cloct. Arnauld, p. 621.) — Rien sans doute n'obligeait Arnauld à cette démarche; et cependant le crime que les Anglicans attribuaient aux Jésuites, et dont Arnauld défendait ceux-ci, était précisément celui que Port-Royal aurait voulu faire exécuter par la main de Fabert. (Voir plus haut, t. i, p. 78-86.) Seulement les Jésuites ne l'avaient jamais conçu, et il n'avait manqué à Port-Royal qu'un bras pour l'accomplir.

2 OEuvres du doct. Arnauld, t. xiv, p. 283, etc. — Cf. Racine, Ilist. de P. jR., p. 175. — «On ne sçauroit faire un ouvrage plus favorable aux rois... « Le pape y est traitéavecles égards qu'il mérite, etjene sçaurois assez louer « qu'on y fasse, autant qu'on a pu, l'apologie des Jésuites... Le roi d'An- •< gleterreet le duc d'Yorc sont très bien traitez, et il n'y a pas jusqu'à l'em- « pereur qui ne doive sçavoir gré à l'auteur de la manière dont il parle de « la Hongrie.» (Lettre de Nicole, dans sa Vie par Goujet, part, n, p. 268.)

3 a M. Casoni dit un jour que le pape Innocent XI auroit été disposé à et faire M. Arnauld cardinal, si ce docteur ne s'étoit point expliqué dans sa « première Apologie pour les Catholiques, en faveur des iv articles du « clergé de France. » (OEuvres du doct. Arnauld, t. iv, p. 51.)

4 OEuvres, t. n, p. 160, lettre ccclxxxiv, du 19 octobre 1682.

5 Voir les remontrances dont les fragments ont élé recueillis, ibid., t. x\i\, p. 618; lettre ccclxix, du 1er mai 1682 ; lettre ccclxxti, du 18 juin 1682 ; lettre cccxciv, de décembre 1682 ; lettre cccxcv, du 1er janvier 1683 ; let-

seilla point à Pomponne de remettre la lettre î ; et le ministre disgracié, loin de venir en aide au docteur proscrit, n'osa môme aller toucher pour celui-ci des rentes qui lui appartenaient sur l'Hôtel-de- Ville2.

Bien plus, l'homme qui jadis écrivait, en protestant contre la pensée d'abandonner son oncle alors enj)utte à de premières persécutions : « Je ne crois pas que la fai- « blesse et la fortune puissent aller jusqu'au point de a faire craindre ce que l'honneur et la conscience conseil- <( lent"; » ce même homme laissait dans le dénuement cet oncle octogénaire sur une terre d'exil4. Des étrangers

tre cccxcix, du 29 janvier 1683; lettre cccci, du 12 février 1683; lettre cccciv, du 11 mars 1683; lettre ccccxxvii, du 24 juin 1683, et surtout lettre ccccxxxvm, du 26 août 1683, cccclii, du 21 novembre 1683, t. n, p. 138, 148, 180, 181, 191, 199, 202, 277, 338, 367, etc. ; t. xxiv, p. 590. préf. hist., art. ni, « — L'opposition des amis d'Arnauld portoit d'ailleurs sur la forme, et non sur le fond. 11 reste a ce sujet un Mémoire fort curieux que l'on croit de Pomponne, t. xxv, p. 354. — Voir aussi, t. xlii, suppl., p. 26, lettre du 17 octobre 1682 ; p. 32, lettre du 21 mars 1663.

1 OEiivres, t. n, p. 299, lettre ccccxxxin, du 19 juillet 1683 ; t. iv, suppl., p. 144, lettre ix, du 15 novembre 1682. Voir aussi, t. n, p. 126, lettre ccclxi, du 6 février 1682. — Pomponne se refusa même à parler au roi. (Larrière, Vie d'Arnauld, t. n, p. 208.)

2 « On a fait tort [à M. de Pomponne ] de n'avoir pas voulu le prier de faire <» recevoir mes rentes sur l'hôtel de ville et l'hôpital général, et qu'il faille « avoir eu recours pour cela à M. Des Moches, comme si je n'avois pas un »< seul parent qui me voulût rendre cet otlice. 11 m'est indifférent par qui « je les reçoive; mais je ne crois pas qu'il soit honorable à mes pareus de « témoigner tant de peur sur mon sujet. » (OEuvres, t. u, p. 141, lettre ccclxxi, du 6 mai 1682.)

3 Voir plus haut, t. n, p. 55.

4 « 11 me semble que c'est une preuve que sa piété n'est guère éclairée, « de ce qu'il a eu si peu de soin de l'un de ses proches, lorsque l'on savoit « qu'il avoit besoin d'assistance, et qu'il a fallu en effet qu'il en reçût des « étrangers. Des personnes de qualité ayant demandé s'il ne l'assistoit pas, « comme on n'a pu mentir, ils en ont été fort étonnés. C'est plus pour lui « que pour moi que j'en parle; car certainement ce!a ne lui fait pas d'hon- « i;eur. » (OEuvres, t. m, p. 362, lettre dcccxii, du 1er août 1691; voir

seuls en prenaient soin ; et parmi ces étrangers se trouva, contraste singulier ! la veuve du ministre Lionne l faisant l'aumône pour ceux dont son mari avait fait la fortune et qui abandonnaient dans le besoin sa famille et la leur, l'abbé Servien et le grand Àrnauld. — Cette tache dans la vie de Pomponne a failli nous en obscurcir toutes les pages, et transformer à nos yeux sa louable ambition en étroit égoïsme, et son extrême prudence en excessive lâcheté. — Un examen plus général nous a rendu plus juste 2. Mais la pénible impression que nous avons éprouvée, il n'est pas étonnant qu'un oncle l'ait profondément ressentie. Pendant plusieurs années [1682-1688] le nom de Pomponne disparut de la correspondance du docteur.

On l'y retrouve à propos d'une accusation de déisme que les Jésuites intentaient à la mémoire d' Àrnauld d'Andilly3. Il s'agissait de la participation qu'aurait prise celui-ci à un complot impie tramé dans cette as-

aussi, p. 344.) « J'ai de la confusion de recevoir des étrangers ce qui « m'aide à subsister, pendant que mes proches, qui sont fort riches, ne se « mettent pas seulement en peine de savoir si j'en ai besoin. » (lbid., t. ni, p. 520, lettre dcccxciii, du 16 juillet 1692.)

1 OEuvres, t. n, p. 665, lettre dcccclxm, du 21 juillet 1693.

2 II ne serait pas équitable d'ailleurs de s'en rapporter uniquement aux plaintes du docteur, dont l'esprit violent et l'humeur intraitable inspiraient à Pomponne une juste méfiance. (OEuvres du doct. Arnauld, t. xxn, p. 593.) Ne peut-on pas supposer que celui-ci était au mombre des inconnus qui venaient en aide à son oncle? Sa charité n'eût été que plus chrétienne, en devenant plus prudente. Le fils de Pomponne se cacha sous le nom de son précepteur pour satisfaire à un désir charitable de son grand-oncle, (lbid., t. m, p. 750 et 761, lettres mxix et mxxv, du 3 et du 23 mars 1094.) Arnauld lui-même parle de deux de ses parents qui lui envoyaient des secours avec mystère; cette fois, il est vrai, le nom de ces parents lui est révélé. Mais d'autres fois il a pu ne l'être pas. Ceci n'est qu'une supposition, je l'avoue; mais l'histoire est un jury devant lequel les beaux antécédents doivent faire admettre les circonstances atténuantes.

3 OEuvres, t. in, p. 60, lettre dcxli, du ?2 janvier 1688.

semblée de Bourgfontaine à laquelle croyait l'évêque de Marseille, le charitable Belzunce *, qu'un arrêt du parlement déclara depuis une imposture2, ce qui n'empêche pas M. Sainte-Beuve d'incliner à en admettre la réalité3. Le docteur ne demandait à son neveu, au fils de d'Andilly, qu'une procuration afin de poursuivre luimême les calomniateurs devant les tribunaux du Brabant. (( On ne court aucun risque, écrivait-il le 22 janu vier 1688, et l'on ne voit pas comment des personnes a de qualité [qu'importe la qualité?] pourraient souf- <( frir en conscience que l'on fît passer publiquement « leur père pour un impie et un déiste. 4 » — Dix jours après cette lettre [ 3 février ] Arnauld avait reçu de Pomponne un refus péremptoire. « Je ne me soucie « guères, répondait- il, qu'on ne m'ait pas envoyé la « procuration. Je m'en passerai bien. [ Alors pourquoi « la demander, sinon pour entraîner son neveu dans « ses querelles?] Et quand tout le monde m'abandon- « neroit, je n'en défendrois pas avec moins de vigueur « l'honneur de la famille 5. » — Arnauld, en cela, ne remplissait qu'un devoir; car c'était lui qui avait attiré cette avanie sur sa famille en excitant les neveux de Jansénius à tenter contre les Jésuites un procès pour lequel il écrivit quatre factu?nsG. Cette démonstration du docteur fut d'ailleurs le seul résultat qu'obtinrent de leur démar-

1 OEuvres du doct. Arnauld, t. xxix, préf. hist., p. LV.

2 Ibid., t. xxx, préf. hist., p. lxi.

3 Port-Royal, t. i, p. 303.

4 OEuvres du doct. Arnauld, t. m, p. 60.

5 lbid., t. ut, p. 70, lettre dcxlvi.

6 a Quatre factums pour les petits neveux de Jansénius, contenant la ré- « futation du roman de l'assemblée de Bourgfontaine et autres calomnies,» [publiés de 1685 à 1688]. (OEuvres, t. xxx, n. xi.j

che les proches de Jansénius, et qu'eussent atteint sans doute les parents de d'Andilly en se laissant envelopper dans le même procès où leur fougueux représentant voulait accoupler son nom à celai du chef de ses doctrines. Arnauld rentra pour trois ans [1688-1691] dans le silence à l'égard de Pomponne ; et lorsque au bout de ce temps il le vit revenir au pouvoir : « Je n'en espère rien, « écrivait-il1, pas même pour l'affaire qui me tient le « plus à cœur, qui est la résidence du pauvre insulaire.2)) — Peu de temps après il envoyait à une amie commune, Madame de Fontpertuis, une autre lettre3 que devait lire son neveu, dont on lui avait vanté les bonnes dispositions. Cette lettre montre le docteur un peu plus confiant, ou du moins sa méfiance n'y perce que par des allusions; mais dans une lettre secrète qui accompagnait la lettre ostensible : « Pour vous parler à cœur ouvert, dit-il, de « la disposition de votre ami dont vous êtes si édifiée, «je crois tout ce que vous m'en dites... Mais je crains « bien qu'il ne soit pas trop éclairé sur beaucoup de ses

1 OEuv. dudoct. Arnauld, u ni, p. 358, lettre dcccix, du 30 juillet 1691.

2 V insulaire était le P. Du Breuil, Oratorien, qui en 1672 eût été nommé général de son ordre s'il n'eût été janséniste ( voir Menu de Du Fossé, p. 467), qui en fut exclu depuis pareequ'il l'était; qui en 1682 fut jeté à la Bastille pour avoir introduit en France l'Apologie des Catholiques, où Arnauld plaidait la cause des Jésuites d'Angleterre (OEuvves, t. h, p. 1 01 J; qui fut transféré six fois de prison à l'âge de quatre-vingts ans, et relégué, sous le ministère de Pomponne, au fort de Brescou, où, dit Arnauld, l'air est si malsain qu'on en change la garnison tous les trois mois (ibid., t. ni, p. 295, 429, 465 et 509). Le P. Du Breuil mourut, toujours prisonnier, le 4 septembre 1699, douze jours avant Pomponne, qui depuis huit ans était ministre. Il est vrai que quand il s'agissait de le transférer d'une prison dans une autre, l'un des oncles de Pomponne lui envoyait son carrosse. (Ibid.; voir aussi la relation sur la mort du P. Du Breuil, suppl. au Nécrol, de P. 11., p. 4-14.)

s Œuvres, t. m, p. 360, lettre dcccii, du 1er août 1691.

a devoirs, et principalement sur l'obligation de ne point <( abandonner par timidité ou par complaisance le parti « de la vérité et l'innocence opprimée. l »

Cependant l'exil pesait de plus en plus au vieillard fugitif. Il avait perdu en Hollande son meilleur appui, l'évêque d'Utrecht, M. Neercassel [ 6 juin 1686] 2, et ses ennemis avaient fait choisir pourl'évêché de Malines [1689] M. de Precipiano, c'est à dire, écrivait-il, « un « très misérable sujet que les Jésuites pousseront à chi- « caner ceux qu'ils lui feront passer pour Jansénistes 5.» Quelque temps après, le gouverneur des Pays-Bas espagnols, le marquis de Castanaga, qui l'avait pris secrètement sous sa protection, la lui retirait tout à coup [1690] 4. Innocent XI était mort [1689] sans avoir réalisé l'attente du Jansénisme 5; et le conclave avait élu Alexandre VIII 6, qui, selon le violent docteur, « étoit

i OEuv. du doct, Arnauld, t. ni, lettre dcccxii, p. 361, el lettre dcccxiii, du 3 août 1691, p. 364 : «Je ne me promets rien de ce côté-là; et bien des « gens qui se promettent merveilles, se trouvant trompés, perdront bientôt « la trop bonne opinion qu'ils avoient du nouveau ministre. »

2 Ibid., t. ir, p. 671, lettre dlxxi, du 11 juin 1686.

3 Ibid., t. m, p. 235, lettre dgcxxviii, du 12 août 1689.

4 lbid., t. m, p. 283, lettre dcclxiii, du 3 avril 1690.

5 Ibid., t. m, p. 239, lettre dccxxxii, du 1er septembre 1689.

<î lbid., t. ni, p. 733, lettre mx, du 26 janvier 1694. — Arnauld, qui d'abord avait refusé d'entrer en communication avec Alexandre VIII (ibid., t. m, p. 365 et 367, lettres dccxlix et dccli, du 30 décembre 1689 et du 25 janvier 1690, avait cependant fini par lui écrire. (Ibid., t. m, p. 269, lettre dccliii, du 26 janvier 1690, lendemain du jour où il avait déclaré qu'il ne lui écrirait pas. ) Voici ce qui l'y avait décidé : « Votre lettre du « 7 janvier nous a fait changer tous nos projets ; car sur ce que vous dites « que la lettre au père de Saint-Martin [le pape] lui sera rendue par un « homme fort sage, en sorte que si cette affaire ne réussissoit pas aussi bien « que nous le souhaiterions, elle pourroit demeurer secrelte, nous nous n sommes résolus d'écrire. » (lbid., t. ni, p. 268, lettre dcclii, du 26 janvier 1690.)

CHAP. IV, SECT. IL, ART. Il, § IV. 161

(( l'opprobre du Saint-Siège1 et l'exécration de tous les « gens de bien 2. «—Aussi l'exilé, qui ne supposait plus à son neveu une générosité spontanée, fait un appel détourné à F amour-propre de celui-ci. Il écrit à Madame de Fontpertuis que tout le monde s'attend à voir se rouvrir devant l'oncle du ministre les portes de la France, et que le bruit en a couru jusqu'à Rome \ Puis il la charge de s'informer près du ministre même s'il y aurait du danger pour l'un de ses compagnons d'exil à repasser les frontières 4; puis il s'enquiert si lui, le docteur Àrnauld, ne pourrait aussi rentrer dans Paris incognito ; 5 et enfin, lorsque la glace est rompue, les demandes se succèdent. C'est d'abord en faveur du pauvre insulaire^,

1 « Cet homme ne manque point de hardiesse. II possède assez bien le « caractère de Port-Royal. Il traite le pape familièrement. Il parle aux « docteurs avec autorité. » (Racine, deuxième lettre a Nicole, Œuvres, t. vi, p. 89.)

2 A ces expressions on reconnaît l'ôpre Janséniste qui a composé une Dissertation selon la méthode des géomètres {OEuvres, t. xxvn, p. 50-7 1. Cf. t. m, p. 72, lettre dcxlvii, du 16 février 1688) pour démontrer qu'on peut dire des injures à ses adversaires. L'auteur des Provinciales, qui avait usé de la chose, n'avait du moins essayé d'appliquer la méthode qu'à la démonstration de celte sainte doctrine qui prêche l'oubli des injures. (Voir l'abbé Goujet, Biblioth. franc., t. i, p. 167 et t. ni, p. 325.)

3 « Cela s'est répandu dans tout Rome... Je vois bien que cela n'est « qu'une chimère. Mais... comment l'a-t-on pu mander aux cardinaux? « OEuvreSy t. m, p. 378, lettre dcccxxii, du 15 septembre 4 691.) Le carce dinal Carpegna... témoigna être surpris de ce que M. de Pomponne étant « si fort en faveur à la cour, le docteur fût encore obligé de se tenir caché. « Cet exemple fait voir ce que pensent bien des gens. » (Ibid., p. 524, lettre dcccxcv, du 29 juillet 1692.

4 Ibid., t. m, p. 387, lettre dcccxxiii, du 24 septembre 4691; p. 379, lettre dcccxxvi, du 30 septembre 1691 ; p. 483, lettre dccclxxvu, du 12 mai 1692.

5 Ibid., lettre dcccxxiii, etc.

6 Ibid., t. m, p. 428, lettre dcccxlix, du 19 février 1692.

et ceci fait l'éloge du solliciteur1; puis c'est en faveur de toute la congrégation de l'Oratoire, dont Y insulaire a fait partie2; puis de l'abbaye de Port-Royal3; enfin du Jansénisme entier4. Il faut démontrer au roi qu'on ne lui a créé que des fantômes 5, que le projet de Bourgfontaine est une imposture 6, les Jésuites des imposteurs 7, son confesseur un fourbe8, et l'archevêque de Paris, cette vieille Madame des Arquins °, comme on

1 On est heureux d'avoir à transcrire des lignes comme celles-ci, écrites au moment où tout semblait se disposer pour le rappel de l'exilé : « M. l'ar" « chevêque de Paris dit qu'il n'avoit tenu qu'à moi de retourner à Paris, « et d'y être en toute sûreté; mais que je ne Pavois point voulu, à moins « qu'on ne donnât la liberté au P. Du Breuil, à qui on ne l'avoit ôlée que « parcequ'il m'avoit rendu service... Ne devrois-je pas être encore dans la « même disposition ?...» Nous espérons bien que cette dernière interrogation n'exprime ni une hésitation, ni un doute, quoique immédiatement après les éditeurs déclarent qu'il y a une demi-page déchirée dans l'original. La demi-page aura été enlevée probablement parcequ'elle contenait quelque imputation trop violente contre Pomponne ; car la phrase qui suit cette lacune commence ainsi : « Cela ne donne pas sujet de croire qu'on s'employera « avec chaleur pour l'affaire dont je vous parle dans l'autre lettre » [où il s'agit de son retour, à condition qu'il ne rendra compte de sa conduite qu'à Louis XIV]. QEuv.f t. m, p. 458, lettre dccclxiii, du 25 mars 1692.) Il est vrai qu'ordinairement les éditeurs ne se sont pas montrés si scrupuleux envers la mémoire de Pomponne. (Voir plus haut, p. 156, n. 4-) Mais la lettre dccclxxxix, du 1er juillet 1692 (t. m, p. 511), nous fait regarder notre hypothèse comme étant la plus probable.

2 lbid., t. m, p. £08, lettre dcccxxxvii, du 5 décembre 1691.

3 lbid., p. 465.

4 lbid., p. 461, lettre dccclxv, du 3 avril 1692.

5 lbid., etc.

fi lbid., t. m, p. 472 et 533, lettre dccclxx, du 22 avril 1692, et lettre dcccci, du 25 août 1692. — Cf. p. 489, 521, 545, 569, 592, 634, etc.

7 La fourberie de Douai, lbid., t. m, p. 361, 374, 379, 403, 438, lettre dcccxii, du 1er août 1691; lettre dcccxviii, du 29 août 1691; lettre dcccxxiii, du 4septembre 1691, lettre dcccxxxiii, du 1er novembre 1691; lettre dccclv, du 29 février 1692.

8 lbid., p. 523, lettre dcccxcv, du 29 juillet 1692, et p. 457, lettre dccclxii, du 24 mars 1692.

9 « Comment a-t-on pu prendre fondement sur les belles paroles de celle

l'appelait dans l'argot janséniste, une langue calomniatrice1. A l'appui de tout cela, l'infatigable vieillard envoie mémoires sur mémoires 2. Les termes, de son aveu, y sont un peu forts; ses amis, il en est sûr, voudroient les supprimer 3. Pour lui, il veut qu'on les remette même à Madame de Maintenon 4, à laquelle il applique cette citation empruntée REslher, la tragédie de prédilection du nouveau Mardochée :

Elle a parlé ; le ciel a fait le reste. 5 Cette pétulance octogénaire eût effrayé, on le conçoit,

<* vieille Mme Des Arquins, qui a toujours trompé tous ceux qui ont eu affaire « à elle... C'est assurément une habile femme et bien fine; il seroit àsouhai- « ter qu'elle fut meilleure. Nos cousines [les religieuses de Port-Royal] s'en « trouveroient mieux.» {OEuvres, t. n, p. 97, lettre cccxlii, du 2 avril 1681.)

1 Ibid., t. m, p. 510, lettre dccclxxxix, du 1er juillet 1692; p. 521, lettre dcccxciv, du 25 juillet 1692; p. 710, lettre dccccxcviii, du 20 décembre 1693. Il consent toutefois à voiler dans la vie de l'archevêque, occulta dedecoris (ibid., t. n, p. 278, lettre ccccxxvn, du 24 juin 1683) ; mais on en parle fort crûment dans un Mémoire qui fait partie de ses OEuvres, t. xxv, p. 359, et qui semble sorti de sa plume.

2 Ibid., t. m, p. 481, lettre dccclxxvi, de mai 1692 (et non 1688.) — Cf. Lanière, Vie d"1 Arnauld, t. n, p. 405 et 406.

3 Ibid. — Ce n'était pas la première fois d'ailleurs que l'injurieux docteur se trouvait, pour les emportements de sa plume, en butte au blâme de ses amis. Nicole lui écrivait le 5 mai 1684 : «Vous ne concevrez jamais assez « les effets que font les duretés des écrits sur l'esprit du monde, et prin- « cipalement des amis. On ne se soucie point du tout des sottises, des ca- « lomnies, des aigreurs des autres : on y a même quelque complaisance, « pareeque l'on sait que cela leur attire l'indignation publique [ceci est fort «juste; est-ce chrétien?] Mais quelque chose de dur et d'aigre dans les « personnes que l'on aime, met les gens au désespoir, et cause des afflictions « plus sensibles que je ne vous le saurois exprimer. Vous devez donc faire état « que tout ce qu'on vous en mande n'est rien en comparaison de ce qu'on « en ressent : faites votre compte sur cela. « (OEuvres du doct. Arnauld, t. ii, p. 412.)

4 <( Celte fierté [des Jansénistes] n'en vouloit qu'au pape, aux archevê- « ques et aux Jésuites. » (Racine, Lettres à Nicole, OEuv., t. vr, p. 15.)

5 OEuvres du doct. Arnauld, t. m, p. 482. — On sait qu'Arnauld préférait Esther a Alhalie {ibid., p. 343, lettre dccc, du 10 avril 1691).

tout autre qu'un diplomate. A plus forte raison dut-elle épouvanter Pomponne, dont la dernière disgrâce avait été précédée de la menace faite par Louis XIV, en plein conseil, de jeter à la Bastille celui de ses ministres qui lui remettrait un écrit du docteur janséniste l. — Ce dernier ne se rebuta point. Le roi assiégeait Namur, et Pomponne l'accompagnait. La propriété d'un des hôtes dont Arnauld avait éprouvé la générosité sur cette terre d'exil se trouvait menacée. La reconnaissance fait illusion au fugitif. Il tranche du protecteur, et veut obtenir du roi une sauvegarde en faveur de son hôte 2. Il ne voit rien de mieux pour cela que de s'adresser à son neveu; rien de plus sûr que d'envoyer son secrétaire près de ce neveu même. Le secrétaire était connu, et parmi ses connaissances toutes n'étaient pas diplomates. « Etant « arrivé au camp, écrit Arnauld, M. Guelphe [ c'était le « secrétaire ] ne trouva point M. de Pomponne dans sa « tente; mais un ancien domestique l'ayant reconnu, il t< en eut tant de joie qu'il se jeta à son col, et lui de- « manda en pleurant de mes nouvelles. M. de Pomponne « étant revenu de chez le roi, M. Guelphe le salua et « lui présenta la lettre que je lui avois écrite. Il la lut, et « demanda de C encre pour y faire réponse. Et avant que « d'écrire, il dit : Je vous assure que je ne comprends pas « comment vous êtes venu ici, y ayant tant de danger pour (( vous, étant aussi connu que vous l'êtes ; car si le con- <( fesseur le découvroit, il vous feroit faire un affront.3 » Ce contraste entre la joie du valet et la circonspection du ministre, nous le soupçonnons ménagé par l'amer-

1 Ibid., t. vu, préf. hist. , p. xvm.

2 Ibid., t. m, p. 492, lettre dccclxxxii, du 11 juin 1692.

3 Jbid., p. 50G, lettre dccclxxxvjii, du 28 juin 1G92.

tume malicieuse qui perce dans une autre lettre où le docteur écrit à madame de Fontpertuis : « Votre ami a « eu grand soin de vous donner avis de la visite qu'on « lui a faite. Je n'ai pas été surpris de la surprise qu'il « en a eue. Ce lui a dû être une espèce d'enchantement « et de spectre, de voir le petit frère [Guelphe] dans sa « tente au siège cle Namur. Mais je le suis beaucoup de a ce qu'il paroît, par la manière dont il vous en a écrit, « que cette visite lui a fait de la peine, et qu'il a eu peur « qu'on ne lui en fit une affaire... Est-ce donc que je se- « rois le seul dans le monde pour qui ses proches ne se « pourroient employer, ni recevoir quelqu'un venu de « sa part pour leur apprendre de ses nouvelles, sans se « faire des alfaires ? Pour moi j'ai bien meilleure opinion « de notre grand prince, et je me tiens assuré que si votre u ami lui avoit conté sa surprise, en lui témoignant la a joie qu'il avoit eue d'apprendre les aventures de son « oncle, de la bouche d'une personne qui venoit d'auprès « de lui, ç'auroit été la meilleure ouverture du monde «pour parler... en faveur de cet oncle... Maison n'a « garde de rien tenter, quand on tremble au seul nom du « père confesseur l ! »

Pomponne était-il donc aussi misérable que le dépeint ici le correspondant de madame de Fontpertuis? Nullement. Plus que personne peut-être il souhaitait le rappel du proscrit - ; mais il savait que le principal obstacle à

1 OEuv. du duct. Arnauld, t. ni, p. 499, lettre dccclxxxvi, du 21 juin 1692.

2 lbid , t. m, p. 303, lettre noccxnr, du 3 août 1691. — Cf. la plupart des lettres de sou oncle adressées à Mmc de Fontpertuis de 1691 à 1694; très souvent l'impatient vieillard y répété cette phrase ou l'équivalent : « On est assuré de son affection ; mais il est timide. » {lbid., t. m, p. 729, lettre mviii, du 22 janvier 1693.) Cela n'empêchait pas le soupçonneux

ce rappel était le proscrit lui-même; et que les indiscrétions d'un zèle trop bruyant étaient plus à redouter que les secrètes suggestions du confessionnal. Aussi luttant à la fois contre ces deux influences, tâchant de déjouer celle-ci et de prévenir celle-là, accusé d'un côté d'empressement intempestif, de l'autre de lenteur impardonnable, et par chacun de trahison ; n'ayant que soi pour confident, et d'appui que dans sa conscience, Pomponne épiait de sang -froid l'instant favorable, et mettait toute son habileté à le faire naître. — Enfin après deux ans d'efforts, de calculs et d'attente, le grand roi lui demanda comment son oncle se portait. Soudain cette question s'envola jusqu'en Hollande x.

C'était évidemment le préliminaire d'une amnistie, nous nous trompons, d'un traité entre deux despotes dont le moins altier n'était pas l'exilé. Celui-ci cependant fut d'abord tout entier à l'espoir si doux de retrouver une patrie qu'il aimait. La patrie alors était inséparable du monarque, et l'exilé écrit avec trop de joie pour y mettre de la malice : « Tous ceux qui me connoissent savent « que j'ai un amour pour ma patrie et pour mon roi que a beaucoup de gens trouvent excessif2... ; je crois même

docteur et ses amis de croire qu'il suffisait de parler à Pomponne de l'exilé pour le refroidir dans les affaires où il paraissait le mieux disposé. [OEuv. du doct. Arnauld, t. m, p. 612, lettre dccccxlii, du 11 mars 1693.— Cf. p. 621.)

1 Elle s'y envola même sans attendre la réponse que dut y faire Pomponne, (lbid., t. ni, p. 705, lettre dccccxcvi, du 15 décembre 1693 ; p. 719, lettre miv, du 8 janvier 1694.)

2 lbid., t. m, p. 456, lettre bccclxii, du 24 mars 1692. — Et ailleurs : « Il y a une chose qui seroit assez à propos que le roi sût, qui est que dec puis douze ans que je suis sorti du royaume, j'ai rencontré partout beau- « coup d'amis qui m'ont toujours témoigné être fort contents de moi, hors « un seul point, qui est que j'étois, à ce qu'il leur sembloit, trop passionné ■■<■ pour mon roi. » [Ibidn p, 279, lettre dcclx, du 5 mars 1690. — Cf. p. 459,

« que le désir d'aller finir mes jours dans le royaume où « j'ai eu le bonheur de naître, fait partie de l'estime et « de la vénération que je dois avoir et que j'ai toujours a eue pour mon roi [. » Ce roi d'ailleurs, il en était fier jusqu'à trouver impertinent que le prince d'Orange eût donné à Louis XIV, dans une déclaration de guerre, le nom de roi des François au lieu du titre de roi de France2. Enfin il n'avait pas oublié sa famille. A l'hymne que lui fait entonner dans une de ses lettres l'espérance du retour il ajoute un post-scriplum par lequel il assure Pomponne qu'il serait heureux de l'embrasser avant de mourir 3.

Mais après ce premier élan le chef du Jansénisme se met à songer aux protocoles qu'il était de sa dignité d'insérer dans les négociations qui allaient s'ouvrir. Alors commence un spectacle curieux, celui d'un duel diplo-

leltre dccclxit, du 24 mars 1692, et p. 730, lettre mix, du 26 janvier 1694.) Sans doute parmi les amis d'Arnauld, qui trouvaient à redire à son affection pour le roi, se trouvaient ces gouverneurs des Pays-Bas espagnols (les marquis de Grana et de Castanaga), qui lui accordaient de secrets saufconduits pour le mettre à l'abri des poursuites de Louis XIV, et à qui en revanche il communiquait les Provinciales el tous les livres jansénistes qui étaient à Vinclex dans la cour espagnole. (Cf. Lanière, Vie d'Arnauld, t. ii, p. 199, 290, etc. ; Œuvres du doct. Arnauld, t. ni, p. 194, 196, 200, lettre dccvi, dccvii, dccx, du 29 avril et du 9 mai 1689, etc.)

1 OEuv. du doct. Arnauld, t. ni, p. 707, lettre dccccxcvii, du 20 décembre 1693.— Cf. Racine, Hist. de P. 11., p. 171.

2 lbid., t. m, p. 207, lettre dccxiv, du 2 juin 1689. — Le grand Arnau'd ne prévoyait pas le succès qu'aurait en 1789 celte importation d'outre- Manche. Aussi s'élève-t-il plus d'une fois contre des habitudes qui ressemblent singulièrement à celles du système anglo-politique* Dans une de ses lettres, par exemple, il traite tout crûment de filou un candidat éligiblc qui s'était donné sa propre voix. (Oiïuvrcs, t. n, p. 528, lettre nxiv, d'avril 1685.)

5 « Je reprends la plume, Monsieur mon très cher neveu, pour vous « assurer... que j'aurois une grande joie de vous embrasser encore avant « que de mourir,., » (Ibid., t, m, p. 708, lettre dccccxcvii, du 20 décembre 1693.)

168 LES FILS D'ARNAULD D'aNDILLY.

matique dans lequel des champions habiles , souples , déliés, dirigent, détournent ou amortissent respectueusement et en silence les coups qu'ils se portent au nom de ces deux royautés hautaines qui ne pourraient s'approcher sans se heurter, et dont l'une, malgré tous les efforts de ses mandataires, finit même par se précipiter dans l'arène. — D'un côté c'est Pomponne soutenu de presque tout le ministère1; de l'autre l'archevêque de Paris soutenu du confesseur 2.

Le docteur janséniste avait pris pour devise :

Qui timide rogat

Docet negare 3

Une demande timide appelle un refus. — Ses demandes n'étaient pas timides. — 11 fallait d'abord que le roi ne parlât de ce qui se traitait « ni à son archevêque ni à son confesseur4. » L'affaire conclue, il fallait qu'au retour de l'exilé on n'obligeât celui-ci à les visiter ni l'un ni l'autre, « car que dire à des gens que je ne puis douter qui ne me « haïssent, et qui croient avoir grand sujet de se plaindre « de moi ; au lieu que c'est moi qui prétends en avoir « beaucoup plus de me plaindre d'eux. . . ; et d'ailleurs ces a visites seroient prises pour une espèce de satisfaction « que je leur ferois 5... Enfin, ajoute-t-il, je souhaiterois

1 Voir, OEnv. du doct. Arnauld, t. m, p. 482, la lettre dccclxxvi» de mai 1692. — Cf. Mém. de L'abbé Arnauld, part, m, p. 76 ; Le Clerc, Vies édif. de P. H., t. iv, p. 55.

2 Voir plus haut, t. n, p. 162 les notes 8 et 9 ; p. 163, n. 1 ; p. 164, n. 3 ; p. 165, n. 1, et toute la correspondance d'Arnauld, passim.

3 OEuv. du doct. Arnauld, t. ni, p. 764, lettre mxxviii, du 1er avril J 694.

4 lbid., t. m, p. 523, lettre dcccxcv, du 29 juillet 1692. Voir aussi, p. 458, lettre dccclxiii, du 25 mars 1692.

5 lbid, p. 458.

(( n'avoir obligation de cette grâce qu'au roi seul, et que « Sa Majesté eût la bonté de m'en faire encore une autre, « en voulant bien que ce fût à elle seule que je rendisse « compte de ma conduite par l'entremise d'un de ses « ministres ï. » — Ce ministre l'eût été par indivis entre le docteur et Louis XIV.

Et cependant, chose étrange ! le confesseur et l'archevêque, si l'on n'avait pas acquiescé en ce qui les concerne, et cela est probable, au premier article d'un semblable ultimatum, ne semblent pas détourner le roi d'accepter les derniers ; car on offre à l'exilé son neveu pour intermédiaire, et l'hôtel de celui-ci ou la terre de Pomponne pour retraite. Mais le docteur se récrie : a Je ne puis me « soumettre à ce qui feroit dire à mes ennemis, que tout « ce que la faveur de l'un de mes proches a pu obtenir « de Sa Majesté, est que l'on me traiteroit comme un a coupable, à qui l'on feroit grâce pour le passé, et de « qui on se seroit assuré pour l'avenir... Ce seroit d'une a part une honnête prison, et de l'autre une reconnois- (( sance que, n'ayant rien fait qui vaille par le passé, on a ne me l'a pardonné, à cause de mon grand âge, qu'à « condition que je n'y retournerois plus2... 11 ne faut « donc point s'attendre que je me résolve jamais à dea meurer à la campagne, ou à la maison de Paris de a votre ami. Ma raison principale est que je veux être en « liberté et vivre à ma guise 3. »

Puis il lui vient en pensée, à lui qui, simple prêtre, frappe son archevêque d'interdiction en ce qui concerne

1 OEav. du doct. Avnauld, t. m, p. 708, lettre dccccxcvji, du 20 décembre 1693.

2 Ibid., t. m, p. 455, lettre dccclxii, du 24 mars 1692.

3 lbid., t, ni, p. 709, lettre dccccxcviii, du 20 décembre Wù'ô.

ses affaires, que l'on pourrait tout confier à l'épouse douteuse de son royal adversaire ; et c'est l'intermédiaire quelque peu profane de Racine * qu'il choisit pour enlever madame de Maintenon au parti du confesseur 2. Mais madame de Maintenon (Racine ne l'éprouva que trop pour lui-même) était un allié peu sûr ; et le confesseur était bien habile. — On parut vouloir accorder au docteur tout ce qu'il demandait s'il se résignoit à ne plus écrire. — « Je serois donc bien mal avisé, répond-il a à madame de Fontpertuis, si ayant vécu sans reproche « jusqu'à un âge si avancé, et ayant présentement tant « de préjugés pour moi, je me deshonorois moi-même « par une promesse de ne plus écrire, semblable à celle « qu'on fait faire aux mauvais plaideurs de ne plus plai- « der, pour passer le peu de temps qui me reste à vivre « avec plus de repos et plus de satisfaction 3. » — Mais si on lui demandait seulement de ne plus écrire contre les Jésuites ? — « Je pourrai bien ne le pas faire, dit-il, a mais je ne puis pas le promettre, parceque j'y pourrois

1 Louis Racine a imprimé dans les Mémoires sur la Vie de Jean Racine, t. ii, p. I/jl, une Icllre écrite en juillet 1G92 que les éditeurs des OEuvres d' Arnauld ont oublié de reproduire. Elle est du docteur au poète. Le premier n'y ménage pas Pomponne. Il dit en parlant de son exil et de Louis XIV : « 11 faudioit avoir dissipé un nuage que j'ose dire être une tache dans le « soleil. Ce ne seroit pas une chose dillicile, si ceux qui le pourroient faire, « avoient assez de générosité pour l'entreprendre. »

2 « Il me vient présentement une pensée ; c'est qu'il seroit bon de mon- « trer la lettre et le mémoire à l'ancien voisin de la sœur Claude [Racine]..., « outre qu'il pourroit peut-être en parler ù la dame [de Maintenon]... » ( OEuv. du doct. Arnauld, t. ni, p. 709.) — Le grand Arnauld, pour ranger M",e de Maintenon de son parti contre le confesseur, comptait sans doute sur le souvenir de l'approbation que jadis lui-même avait donnée au confesseur lorsque celui-ci s'était prêté au mariage de Mme de Maintenon. (Ibid., t. in, p. 109, leUre dclxvif, du 3 juin 1688.)

3 lbid., L ni, p. 767, lettre mxxix, du 5 avril 1694.

« être obligé pour le bien de la vérité et de l'Église qui a me sont plus chères que toutes choses ; outre qu'il ne (( seroit pas raisonnable que je m'engageasse à ne plus « écrire contr'eux, à moins qu'ils ne s'engageassent aussi « à ne plus écrire contre moi *... » Cela semblerait assez juste en effet. — Ainsi il accepterait sans doute une clause de silence réciproque ? — Oh ! que non pas, « car ses en- « nemis en tireroient un grand avantage ; et bien loin de « souhaiter leur silence il voudroit qu'on leur ordonnât « de lui répondre. Le silence où ils sont réduits depuis <( plus de quatre ans fait assez voir qu'ils ne le sauce roient rompre qu'à leur confusion ; au lieu que si on « leur avoit fait cette défense, ils ne manqueroient pas « de dire qu'ils étoient prêts de mettre en poudre tout ce « qu'il a écrit contre eux ; mais que le respect qu'ils ont « pour tous les ordres de Sa Majesté les a seul arrêtés2.» Ceci est sa réponse officielle libellée dans une lettre patente.

Quant à son motif véritable, il lui échappe dans un appendice secret, précédé de ces mots à l'adresse de madame de Fontpertuis : ïibi soli. — « Je ne puis promettre « de ne plus écrire. Il y a surtout un huitième volume a qu'il faut absolument qui passe 3. » Voyez la bonne foi ! C'était le huitième volume de la Morale pratique des Jésuites, le plus violent plaidoyer qu'on eût fait contre ceuxci depuis les Provinciales. « Si ces huit volumes étoient « achevés, dit-il ailleurs, je pourrois laisser les Jésuites

1 OEuv. du doct. Arnauld, t, m, p. 456, lettre dccclxii, du 24 mars 1694 ; p. 712, lettre dccccxcviii, du 20 décembre 1693.

2 îbid., p. 768, lettre mxxix, du 5 avril 1694, et p. 720, lettre miv, du 8 janvier 1694-

3 lbid., p. 768, lettre mxxx, du 5 avril 1694.

« en repos — pourvu qu'ils ne me dissent plus rien *. » Voyez la générosité ! Aussi son infatigable correspondante, madame de Fontpertuis, lui écrit qu'il est un lion, et les Jésuites des renards qui ont juré de l'exterminer. « C'est, dit-il, une fort bonne nouvelle,... car il n'est (( pas vraisemblable que les lions se laissent accabler « sans se défendre... On ne manqueroit pas de pièces « pour faire le procès à ces méchantes bêtes. Mais il fau- « droit bien se garder de se tenir sur la défensive ; ce « seroit perdre tout son avantage 2. » Voyez la charité !

Que pouvait faire le pieux et prudent Pomponne contre ces emportements d'un âpre génie qui semblait parfois s'inspirer de l'exemple de Bossuet, son contemporain, mais parfois aussi préparer les voies de Voltaire, cet octogénaire futur dont la naissance, par un singulier rapprochement, eut lieu l'année même où s'éteignit l'irascible vieillard [1694] ? — Pomponne perdait toute espérance sinon toute patience, et prenait en dégoût jusqu'au pouvoir que lui rendait inutile l'impétueux jouteur. « Il a peu d'attachement, écrivait à l'oncle madame de « Fontpertuis en parlant du neveu; il a peu d' attachece ment pour le poste où il est, et on peut dire même que « le désir qu'il a de son salut le lui rend insupportable. » — « Cela, répondait le caustique docteur, cela me donne « plus d'espérance que je n'en avois encore eu ; car je « savois bien qu'il étoit fort dévot, mais je ne le croyois « pas si détaché3. »

Pour lui, à mesure que s'animait le combat, il se

1 OEuv. du doct. Âvuauld, p. 537, lettre dcccciv, du 5 septembre 1692.

2 lbid., p. 744» lettre mxv, du 13 février 1694.

3 lbid., p. 721, lettre miv, du 8 janvier 1694.

CHAP. IV, SECT. Il, ART. IL, § ni. 173

sentait plus détaché ; car sa vieillesse lui disait que la délivrance était proche, et son ardeur qu'il mourrait indompté. Les glaces de l'âge, fondues par la lutte, diminuaient d'autant les glaces prochaines du trépas; et toujours plus opiniâtre à mesure qu'approchait l'instant suprême, il poursuivait son combat en s' écriant :

Fortem facit vicina libertas

Senem *

La liberté qui \ient rend sa force au vieillard !

La liberté vint, et le trouva debout, multipliant les coups non plus en faveur de son retour, il y avait renoncé; non plus seulement en faveur de ses idées, qu'il croyait impérissables ; mais aussi en faveur de la forme qui devait hâter leur triomphe, défendant la Satyre en la personne de Boileau, et recommandant la lecture des Provinciales au fils de Pomponne. — Les dernières lettres qu'il écrit2 sont donc uniquement consacrées à la glorification de ses doctrines, des procédés sous lesquels il aimait à les produire, et des maîtres qui avaient le mieux usé de ces procédés. — La dernière qu'il reçoit3 lui apporte un exemple de conciliation donné par Racine, un blâme théologique de la part de Bossuet et un conseil de modération sorti de Port-Royal même. Heureux du moins d'entendre ainsi murmurer à son oreille affaiblie, au lieu

1 « Procès en calomnie au sujet du placard intitulé : Jansenismus omnem « destruens rcligioncm, » vc partie, publiée en mai 1G94 ( OEuv. du doct. Arnauld, t. xxv, p. 251) : « Enfin l'âge où je suis ne me laisse guère lieu « de m'inquiéler de l'avenir. Fortem facit, etc. »

2 Ibid., t. iv, p. 71, lettres mlxiv et mlxv, du 27 et du 30 juillet 1694.

3 Ibid., p. 73, lettre mlxvi, du 6 août 169/j. — Il mourut le 8 août « deux «jours, disent ses éditeurs (ibid.3 p. 7/»), après la date de celte lettre qui « lui auroit donné beaucoup de joie. »

17ft LES FILS D'ARNAULD D'ANDILLY.

des bourdonnements de la mort, les noms les plus glorieux, les plus vénérés et les plus chers de la patrie absente î

Quant à Pomponne, ne pouvant plus rien dans cette patrie en faveur de son oncle, il avait du moins cette fois pourvu aux derniers besoins du vieillard dans l'exil I, Bien plus, ce qu'il n'avait pas fait du vivant de celui-ci, il le fit après sa mort. Pour accomplir ses dernières volontés, il hasarda la disgrâce du maître. — Le docteur, on se le rappelle, avait spéculé sur l'île de Nordstrand2; et le secret de cette spéculation que n'avait pas encore pénétré Louis XIV, Pomponne, on se le rappelle aussi", en avait été dépositaire. Quelque temps avant sa mort, le spéculateur s'était flatté cle recouvrer une partie des sommes engagées dans cette affaire, celles-là même dont le débiteur était le duc de Holstein ; et il avait écrit à l'amie dévouée qui lui servait d'intermédiaire près de

son neveu : « Si nous avons besoin d'une personne à

a qui nous pouvons bien nous fier, il y a en ce pays-là a M. l'abbé Bidal, docteur de Sorbonne, et agent du roi, « qui est présentement en une ville du royaume de Da- « nemarc, qui est tout à fait de nos amis, entre les mains a de qui nous pourrons remettre toutes nos affaires...4 » Arnauld, qui dans ce moment même exigeait, on l'a vu,

!. « Si cela continue de la sorte, de quoi pourrai-je subsister, que de « [1500 liv. de pension] qu'on [M. de Pomponne] a promis d'une mate nière si obligeante? » (OEuv. du doct. Arnauld, t. m, p. 753, lettre mxxi, du 10 mars 1694.) — La promesse dut se réaliser promptement, ou le vieillard ne put en ressentir ^efficacité. — Voir aussi lettre dcccclxxxvii, du 18 novembre 1693, t. m, p. 695; lettre dcccclxxxix, du 24 novembre 1693, p. 697, et lettre mxix, du 3 mars 1694, p. 751.

2 Voir plus baut, t. î, p. 299.

3 Voir Y Appendice, t. î, note N.

4 OEuvrcs du doct. Arnauld, t. m, p. 448, letlreDcccLVin, du 8 mars ! 692.

que Louis XIV mît un ministre en commun avec lui, pouvait bien faire demander à un ministre de charger en commun des affaires du Jansénisme et de celles du roi un agent diplomatique de la France.

Pomponne savait mieux que personne combien et pourquoi l'abbé Bidal, son subordonné, était dévoué aux intérêts de sa famille, car au moment de sa disgrâce il avait reçu du père de cet abbé l la lettre suivante : « Mon- « seigneur, je ne puis exprimer par mes parolles l'excès « de la douleur que j'ay ressentie de me voir privé de « l'avantage que j'avois de travailler sous votre con- « duite ; elle a esté pour moy si remplie de bontés qu'il « me sera toujours impossible d'en avoir autant de re- « connoissance que je dois. Ce n'est pas pourtant là, « Monseigneur, où se terminent les obligations dont je « suis redevable à votre grandeur. Elle m'a honoré de « sa protection dans un tems où elle étoit toute ma res- « source, et je sçais, Monseigneur, que c'est par votre « moyen que j'ay esté rétably dans tous mes biens dont « j'avois esté entièrement dépouillé ; ce qui m'obligera « toute ma vie à faire des vœux au ciel pour qu'il ré- « pande sur vous ses faveurs les plus précieuses, et qu'il « soit la récompense de votre vertu pour laquelle j'ay « toute la vénération que doit celuy qui est avec un pro- « fond respect, Monseigneur, de vostre grandeur, vostre « très humble, tout obéissant et tout obligé serviteur. « — Bidal. — Hambourg, ce premier décembre 1679. »

1 Pierre Bidal, baron d'Asfeld, résident a Hambourg pour Louis XIV, eut pour fils, outre le maréebal d'Asfeld, et l'abbé de La Vieuville zélé Janséniste, Etienne Bidal, abbé de N. D. de PEscal-Dieu, résident dès 1682, puis envoyé extraordinaire à Hambourg, puis l'un des plus fermes soutiens de la bulle Unigenitus. {leti. Inéd. des Feuquiéres, pQSSÎm; Cerveau, \ccrol., t. \, p. 74; L ", p. 102, etc.

Pomponne, on le voit, devait compter sur un dévouement complet de la part de l'abbé Bidal en chargeant celui-ci de veiller aux intérêts des anciens spéculateurs de Nordstrand ; et cependant il ne les lui confia, comme nous l'avons dit, qu'après la mort de son oncle ; c'est du moins ce que semblent prouver les deux lettres suivantes: « Monseigneur, j'ay creu qu'une de mes princi- « pales obligations, à mon arivée en ces quartiers, étoit (( de vous rendre de très humbles grâces des bontés exce traordinaires que vous m'avés toujours témoigné, et (( à ma famille, que je vous prie très instament de me a vouloir accorder. — Je n'ay encore pu rien faire pour « l'affaire dont votre grandeur m'a chargé, et je ne pouce rai apparament y travailler avec succès qu'après que a M. le duc de Holstein l sera revenu de Suède, où il doit a aller incessament pour épouser la princesse. Je ne néa gligerai rien alors pour le porter à rendre la justice « qu'il doit ; et cependant je tâcherai d'en toucher quelce que chose à ses ministres. Je suis, etc. — Hambourg, a le 7 mars 1698. »

a Monseigneur, je n'ay pas oublié la part que vous « m'avez tesmoigné prendre à l'affaire de Nordstrand, et (( je n'ay perdu aucune occasion d'en parler aux minis- « très de M. le duc d' Holstein. J'ay même redoublé mes « instances sur la fin de l'année dernière, afin de vous « pouvoir mander au commencement de celle-cy quelce que chose qui vous pust contenter. Je n'en ay pu tirer

1 Frédéric, qui avait succédé a son père Christian-Albert en 1695, et qui devait épouser la sœur de Charles XII, dont il fut un des plus fermes appuis. ■ — On sait que Frédéric, tué à Clissow en 1602, est l'aïeul de Pierre III, cet époux infortuné de Catherine qui lit asseoir sa maison sur le trône de Russie.

« jusques à présent que des paroles, et ils remettent au « mois de février d'entrer en négotiation sur cela, vou- « lant auparavant terminer plusieurs payemens qu'ils « sont engagez de faire à la foire de Riel qui se tient « dans quinze jours. — Considérant cette affaire comme « un moyen de vous pouvoir faire connoistre la recon- « noissance que j'ay des obligations dont je vous suis « redevable, je ne néglige rien pour y pouvoir réussir. « En attendant je feray des vœux pour la continuation a de vostre santé pendant la présente année, etc. — Ham- « bourg, ce 2 janvier 1699. »

Il y avait, selon nous, un assez grand péril à provoquer et à recevoir ces lettres ; elles ne pouvaient sans doute constituer un crime de lèse-majesté, quoique Louis XIV fût assez enclin à transformer en crime tout ce qui choquait sa volonté. Mais à coup sûr le correspondant de l'abbé Bidal a fait sagement de classer les dépêches qu'il en recevait au nombre de ses papiers personnels. Quels motifs avaient donc entraîné cette fois Pomponne à négliger les conseils de son extrême prudence? — Il ne s'agissait plus de gratitude à témoigner pour la mémoire d'un bienfaiteur; la famille de Lionne n'avait aucun intérêt dans l'île de Nordstrand. — Il ne s'agissait plus de la fortune des proches ou des alliés du ministre; le grand Arnauld n'avait fait qu'un seul legs dans sa famille, et ce legs, destiné à son filleul, ce fils de Madame de Bosroger à qui M. de Prétot avait servi de père, consistait en une Bible latine couverte de chagrin noir *. —

1 Testament temporel du grand Arnauld dans Larrière. (Vie cl' 'Arnauld, t. ii, p. 445.) — Comme d'Andilly, son frère, le docteur avait un crucifix de bronze (Ibid., p. (\l\l\. — Voir plus haut, t. il, p. 17.) Celui-ci épargnait-il cette fois les allusions a sa famille, en léguant ce symbole d'un

Enfin il ne s'agissait plus d'arracher à l'exil, au besoin, un oncle persécuté ; et liquider les affaires de Nordstrancl était plus périlleux que de recevoir les rentes de l'hôtel-de-ville. — Encore une fois quels motifs entraînaient Pomponne ?

Le grand Àrnauld avait légué vingt mille livres à Port- Royal l, et un passage de ses lettres prouve que cette somme devait être prise en partie sur les vingt mille livres qu'il avait jadis placées à Nordstrancl 2. Pomponne, chez qui la crainte d'emportements indiscrets ne paralysait plus le zèle, obéissait à une triple impulsion de sa nature logique, affectueuse, persévérante, — en poursuivant jusqu'à sa dernière solution un projet auquel les lettres d'Antoinette Bourignon prouvent qu'il s'était employé dès le principe 3, — en accomplissant le vœu d'un parent vénéré au profit de l'asile glorieux et persécuté de sa famille, — en se laissant enfin dominer par cette tendance dont Louis XIV lui faisait un troisième défaut, l'opiniâtreté!

Cette opiniâtreté d'ailleurs fut couronnée de succès; mais Pomponne avait mis tant de prudence à s'y abandonner que le succès n'eut lieu qu'après sa mort. Peutêtre même le retard en fut-il calculé de manière à ce qu'une heureuse conclusion ne prévînt pas l'instant où l'habile ministre n'aurait plus rien à en redouter. En effet,

dévouement impérissable au courageux secrétaire qui devant Namur avait affronté la colère du confesseur? — (Sur Guelfe, voir, outre les ISécroL, les Mém. de Lancelot, t. n, p. 444, les lettres d'Arnauld, passim, Racine, Fragm. sur P. 11., OEuv., t. vi, p. 300.)

1 Larrière, Vie d'Arnauld, t. n, p. 448.

2 OEuv. du doct. Arnauld, t. xlii, p, 42 du suppl., lettre du 13 juin 1684. S Voir plus haut, 1. 1, p. 322, 332.

le résultat connu, Louis XIV fut loin de s'en montrer satisfait. Les fonds remboursés sur Nordstrand durent être arrêtés par ses ordres entre les mains des notaires I„ Mais lorsque ceux-ci furent prévenus de la volonté suprême, il se trouva que, la veille même, le remboursement avait été effectué au profit de Port-Royal. — Quelques mois écoulés, Port-Royal n'existait plus.

SECTION III

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