‹ La vérité sur les ArnauldChapitre 4 sur 28 · HENRI DE LUZANCY · texte numérisé non relu

HENRI DE LUZANCY

Celui des membres de la famille Arnauld dont le dévouement pour l'illustre maison qui profita si peu des effets posthumes de la bienveillance de Pomponne s'était consommé avec le moins d'éclat, et par conséquent avec le plus de désintéressement, est le frère puîné du prudent ministre, Charles-Henri Arnauld, écuyer, sieur de Luzancy 3. Le troisième fils d' Arnauld d'Andilly avait, comme ses deux aînés, suivi plutôt la volonté paternelle

1 Guilbert, Mém. chron., t. v, p. 546-551 ; le Recueil in-12, p. 536, n.

2 Le compte rendu par d'Andilly à ses enfants, le 23 décembre 1652, indique d'où venait à son troisième fds le surnom de Luzancy : « Toutes c les aquisilions que j'ay... faites à Pomponne, y compris celle des bois de « Luzancy , le basliment et toutes les clostures de Belleveue..., la maison de « Belair que j'ai fait balir 5 Pomponne..., etc. » — On sait que ce surnom du troisième (ils de d'Andilly fut usurpé par le bâtard de l'actrice Beauchateau, Jésuite renégat, qui suscita un violent orage en Angleterre contre les Catholiques, et que le grand Arnauld apprécia sévèrement dans son Apologie pour les Catholiques, — Cf. Goujet, Vie de Nicole, part, il, p. 38.

s C'est le titre qui lui est donné dans le testament de Simon Eon (15 octobre 1658; voir plus bas, p. 183), où il est désigné comme exécuteur testamentaire.

que sa propre vocation dans le choix d'une carrière ; et Robert, dont l'ambition s'efforçait d'échelonner les siens sur toutes les avenues du trône, l'avait placé comme page chez le cardinal de Richelieu l. Mais le jeune page n'avait rien de ce qu'il fallait pour réussir près du grand ministre. Il était d'une capacité contestable, d'une ignorance incontestée2, et manquait surtout de la qualité que possédaient jusqu'aux femmes de sa famille, l'énergie. En même temps, il avait des siens l'inquiétude et l'opiniâtreté; et comme les siens aussi, il laissait ce double défaut influencer ses impressions, qui tournaient à des méfiances invincibles ou inclinaient à des dévouements absolus. — Toutes ces tendances aspiraient à un appui. — Robert l'avait cherché pour son fils au faîte du pouvoir; Luzancy ne le trouva que dans le cloître et dans la prison. Au lieu de briguer les faveurs du puissant cardinal, il implora les conseils de son captif, l'abbé de Saint-Cyran 3, qui du fond des cachots de Yincennes eut pour interprète et pour auxiliaire une jeune novice, Catherine de Sainte-Agnès, la sœur aînée du page 4. Celui-ci, rendant au ministre une enseigne qu'il

1 Mém. de d'Andilly sur Saint-Cyran ; Le Clerc, Vies édif. de P. R., t. i, p. Al ; Mém. de Lancelot, t. i, p. 338. « Il avoit élé mis page tout c jeune chez M. le cardinal de Richelieu, chez qui ces places-là étoient u alors extrêmement briguées... » (Mém. de Fontaine, t. i, p. 123.)

2 « On le mit avec M. de Saci pour lui apprendre le lalin... Mais, à la « première tentative, on reconnut aisément qu'entre tant de talens que « Dieu lui donnoit, il n'avoit pas reçu celui des sciences. » (Mém. de Fon~ taine, t. i, p. 125.)

3 Lettres de Saint-Cyran, du 1G mars 1641 et du 15 novembre 1642, t. i, p. 83 et 122 ; Mém. de Fontaine, t. i, p. 123; Mém. de Lancelot, t. i, p. 339. — Cf. l'indication des personnes à qui sont adressées les lettres de Saint-Cyran, Recueil in-12, p. 150.

4 Catherine de Sainte-Agnès. (D. Clémencet, Ilist. de P. R,, t. vm,

en avait reçue î et qu'il desservait dans les douceurs d'une garnison, fut, à dix-neuf ans [1642], s'abriter aux murs de Port-Royal2. — Il y trouva son véritable point d'appui. Pendant quarante-deux années que vécut encore ce pieux transfuge des camps [1684], activité, désirs, élans de l'âme, affections de famille, tout se concentra pour lui dans cette vallée des champs où son cœur pouvait n'obéir qu'à sa meilleure impulsion, le dévouement. En dehors, au contraire, tout redevenait pour lui inquiétude et méfiance3, même parmi les siens. Trois fois la persécution le chassa de cet Eden, où sa véritable vie s'était éveillée, et le renvoya sous les frais ombrages de Pomponne4. Là il retrouvait la solitude, la prière, une partie de sa famille 5, et, clans sa famille même, des exilés comme lui. Mais son esprit agité ne pouvait s'y prendre à aucune consolation ; et trois fois on le vit, entraînant avec lui ceux qu'il aimait le mieux, ses compagnons d'exil,

p. 32 ; Mém. de Lancelot, t. 11, p. 178.) Elle avait été novice au Saint- Sacrement; mais elle n'y était plus, comme le dit Besoigne. (llist. de P. R., t. iv, p. 4- — Cf. Nécroi de P. /?., p. 71 et 491, et D. Clémencet, t. iv, p. 352.) M1Ie Poulain de Nogent {Hist. abrég. de P. R., t. n, p. 31) confond Catherine de Sainte-Agnès avec Angélique de Saint-Jean. — Catherine, fdle aînée de d'Andilly, mourut à Port-Royal de Paris, à l'âge de vingtneuf ans, le 23 décembre 1643. « Elleavoit presque perdu la vue, pour avoir « transcrit la plus grande partie des lettres de M. de Sainl-Cyran [ imprimées « par d'Andilly, son père], qui étoient mal écrites, et quelques-unes seule- « ment en crayon. » (Recueil in-12, p. 161.)

1 Mém. de Du Fossé, p. 75; Nécroi. de P. R., p. 73, et Mém. de Fontaine, t. î, p. 123 ; D. Clémencet, Hist. de P. R., t. vin, p. 35.

2 Voir plus haut, t. n, p. 17, p. 20 et p. 121.

3 Voir plus haut, t. n, p. 120, lettre de Mine de Pomponne.

'» En mars 1656. (Mém. de d'Andilly, part, n, p. 139-148 ; le Rucueil in- 1 2 p. 231.) — Le 9 septembre 1664. (Ibid., p. 153.)—Enfin en 1679, (Mém. de Du Fossé, p. 351; Le Clerc, Vies édif., t. iv, p. 56-59; Guilbert, Mém. chron., t. il, p. 574. — Cf. Nécroi. de P. R., p. 74, etc. )

5 D'Andilly, Sacy, Pomponne et ses enfants.

182 LES FILS D'ARNArLD D'ANniLLY.

errer sur les limites de son paradis terrestre, jusqu'à ce qu'enfin il expirât sur le seuil [1684] r.

Les joies qu'il y regrettait étaient cependant bien humbles et bien peu souhaitables en apparence. Au milieu de toutes ces gloires qui faisaient l'auréole de Port-Royal, gloires de l'épée et de la plume, de la noblesse et du génie, près du duc de Luynes et de la duchesse de Longueville, près de Le Maistre, de Sacy, de Pascal et du grand Àrnauld, Boileau et Racine le virent sans doute plus d'une fois tel que nous le représentent ses biographes, faisant le ménage de tous 2 ; et, le ménage intérieur accompli, montant un petit cheval pour aller veiller au ménage extérieur; gourmandant les valets dans les champs 5, aidant les moissonneurs sous le soleil4, et revenant vers le soir en récitant le long des chemins ses prières et son chapelet 5.

Cette vie de détachement et de charité a laissé dans notre dépôt des traces moins fastueuses que méritoires, et qui, pour n'avoir rien de littéraire, pas même l'orthographe, ne déparent point toutefois les archives de la

1 Voir plus bas, chap. vi, sect. i, art, i, § 1.

2 « Il faisoit valoir les terres avec M. Le Maistre, et conduisoille ménage « lui tout seul.»Besoigne, Hist. de P. R., t. iv, p. 6. — Cf. Mém. de Fontaine, t. i, p. 246.

3 « Les deux qui n'ont point étudié [Luzancy et d'Eragny] ont par charité « pris le soin de notre labour que nous avons été obligées de reprendre, nos « fermiers nous ayant quitté tous ruinés à cause des tailles.» (Lettres de la M. Angélique, t. i, p. 336, lettre à la reine de Pologne, du !\ juillet 1647. ■ — Cf. le Recueil ï/j-12, p. 211. ) — « On le rencontroit toujours priant quand « il alloit à cheval par les champs. » (Besoigne,#2s£. de P. R., t. iv, p. 6. — Cf.Nécrol de P. R.,$. 73.)

4 « Il scioit les bleds au temps de la moisson, faisoit les foins, etc. » (D. Clémencet, Hist. de P. R., t. vin, p. 36.)

s « On l'a vu allant a cheval par les champs... prier sans cesse pendant « toute la longueur du chemin.» (D. Clémencet, ibid., t. vîir, p. â8.)

famille Àrnauld, dont elles attestent la bienfaisance; non plus cette bienfaisance qui éclate dans les Mémoires de ses membres en donations au profit de Port-Royal *, où ceux-ci placent à fonds perdus les dots de leurs filles 2, l'équivalent de leurs retraites, ou le pain de leurs vieux jours; mais cette bienfaisance obscure qui répand tout en secret, sans rien recueillir qu'un espoir pour l'autre monde. Tantôt c'est un registre où sont notées les distributions quotidiennes de vêtements octroyés à la nudité souffrante, et un mémoire des /tardes achetées d 'après l'ordre de la mère Angélique, où figurent des brassières de femmes et des chemisettes de garçons 3 évidemment destinées aux aumônes des religieuses. Tantôt c'est le testament d'un vieux serviteur du duc de Luynes, Simon Eon, mort au château de Vaumurier, sur les hauteurs de la sainte vallée, et qui répartit ses épargnes entre Port- Royal, sa famille et les pauvres4, en désignant Luzancy pour exécuteur testamentaire. Ou bien c'est Tillemont qui prend celui-ci pour l'architecte d'un bâtiment qu'il se construit à Port-Royal et lui délègue le soin d'en

1 Cf. Le Clerc, Vies édif. de P. R., t. m, p. 482; t. iv, p. 51, etc; OEuvres du dort. Arnauld, t. xxm et xxiv, passim; Mcm. de la M. Angélique, t. i, p. 56, 291; t. ii, p. 272, elc. ; Mcm. de l'abbé Arnauld, part, n, p. 147 ; Recueil in-12, p. 214 ; Hist. des persécutions de P. R., p. 4-5, etc. ; Actes, lettres, relut., t. n, n° 7, p. 50, etc. ; Menu de Lancelot, t. n, p. 224, 230, elc. ; Racine, Hist. de P. R., p. 22, elc.

2 « J'ay donné à mes trois filles aisnées, en les faisant religieuses, « 14,000 liv. » (Compte rendu par d'Andilly à ses enfants, le 23 décembre 1652.)

3 C'était ainsi que Saint-Cyrau faisait faire des chemises, des camisoles et des bas pour des femmes qui étaient enfermées avec lui à Vinoennes, portant l'attention jusqu'à prescrire quelle devait être la dimension des chemises. (Mém. de Lancclot, t. i, p. 188.)

4 II donne 1,500 liv. aux pauvres, 2,000 liv. à sa famille, et 3,000 liv. à Port-Royal.

18/l LES FILS D'ARNAULD D'ANDILLY.

compter les sacs de plâtre, les pièces de bois, les voitures de pierres, et les clous [1676] T; office dont Luzancy s'acquitte avec une patience égale à celle du savant historien, dont les citations ne sont ni plus exactes ni plus multipliées que les comptes de son mandataire. A l'appui de ces comptes figurent une foule de Mémoires, — Ce sont les seuls qu'ait laissés le modeste Luzancy.

SECTION IV

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