‹ La vérité sur les ArnauldChapitre 5 sur 28 · JULES DE VILLENEUVE · texte numérisé non relu

JULES DE VILLENEUVE

Le quatrième et dernier des fils d'Àrnauld d'Àndilly, Jules de Villeneuve, a laissé quelques souvenirs à peine dans les Mémoires de son père, de la mère Angélique., salante, de Lancelot, de Fontaine, de Du Fossé, solitaires de Port-Royal ; et ces souvenirs se rapportent plutôt à son enfance qu'à son existence virile.

ARTICLE Ier.

Biographie de Jules d'après les Mémoires de Port-Royal.

Jules de Villeneuve a dû naître dans le mois d'août 1634 2. L'ami de son père, l'abbé de Saint-Cyran, dont c'était, comme on sait, la dévotion d'élever des enfants*

i La plus profonde cslime attachait d'ailleurs à Luzancy, Tillemont, qui lui offrit de vivre en commun après la mort de Sacy. (Le Clerc, Vies édif., t. iv, p. 117.)— « H m'éloit impossible de connoître une personne si humble « sans l'aimer, et cet amour faisoit partie de ma vie. » (IbicL, t. iv, p. 445, lettre de Sainte-Marthe.)

2 Lettres de la M. Angélique, t. i, p. 40, lettre xxxn, du 19 août 1634.

3 Mém. de Fontaine, t. i, p. 192; Mém. de Lancelot, t. i, p. 290.— « M. de Saint-Cyran ayant cette idée de l'éducation de la jeunesse et la re- « gardant comme un des emplois les plus nécessaires à l'état et à l'Église, « disoit souvent, et il me l'a écrit autrefois, qu'il auroit été ravi d'y passer „ toute sa vie.») (Mém. de Lancelot, t. n, p. 33*.) Nous ne savons trop corn-

( seule dévotion d'ailleurs qui lui fût commune avec les Jésuites1) , réorganisait en 1640, du fond de ce cachot de

ment accorder avec eux-mêmes Saint-Cyran et Lancelot, lorsque l'un dit et que l'autre rapporte ces paroles : « 11 est indigne d'un prêtre de s'amuser « à régenter des classes de lettres humaines et de sciences profanes, comme « on fait dans les collèges. »(Mém. de Lancelot, t. n, p. 167.) H ne faudrait pas cependant conclure de ce passage que Saint-Cyran fût un fauteur ardent de l'éducation laïque. Ce nYlait pas pour retirer des collèges les professeurs ecclésiastiques, mais c'était pour mieux retirer à ceux-ci leurs élèves que le fondateur des écoles de Port-Royal déclamait contre l'éducation cléricale ; car il se permettait, en dehors des collèges, ce qu'il blâmait chez les prêtres attachés à ces établissements : « Un jour qu'il alla acheter une « paire de bas chez un marchand, il vit un petit garçon qui lui parut de « bonne espérance. Il eut regret d'apprendre qu'on l'envoyoit au collège, « ou il étoit en danger de se gâter (voir plus haut, p. 38, n. 3), et il dit a « ce marchand qu'il l'envoyât chez lui [il était prêtre depuis longtemps], et « qu'il lui feroit la leçon avec son neveu, ce qu'il fit pendant quelque « tems. Mais cet enfant n'ayant pas correspondu depuis au bien qu'il lui « vouloit, il fut obligé de le remoyer. Dans sa prison il avoit pris trois « petits enfants qu'il se donnoit la peine d'instruire... »> (Mém. de Lancelot, t. n, p. 343. J Saint-Cyran ne fut pas plus heureux avec les élèves qu'il s'était donnés sous les verrous qu'avec celui qu'il avait arraché à la corruption des collèges. « Un de ces petits garçons, dit Lancelot (ibid.., p. 333), « ayant commencé par dérober à M. Singlin une vieille calotte qu'il vendit « deux liards pour avoir de quoi jouer, et prenant ensuite tout ce qu'il « pouvoit friponner, il s'avança tellement à grands pas dans le précipice « qu'il prit jusqu'à des cuilliers d'argent, et tomba dans toutes sortes de « désordres. » M. Singlin, dont ce misérable déroba la calotte, avait été ordonné prêtre par Vincent de Paul, avant de connaître Saint-Cyran. (Cerveau, NécroL, t. m, p. 90.) « Mais, dit Lancelot (ibid., p. 344 > d'abord « que M. Singlin se fut donné à M. de Saint-Cyran celui-ci fut ravi de la « proposition qu'il lui fit de se consacrer aux enfants, et il ledeslinoit à cet « emploi pour lequel il me disoit autrefois que Dieu le lui avoit envoyé. » — Il est vrai que Saint-Cyran avait cru à cette mission avant que son élève eût dérobé une calotte ; or ce dernier fait avait pu lui révéler l'inconvénient de donner aux enfants des précepteurs ecclésiastiques.

1 Dans cette dévotion il y avait des nuances. Saint-Cyran ne fouettait les enfants que pour de grandes fautes (Mém. de Lancelot, t. n, p. 335); mais il mettait au nombre des grandes fautes les éclats de rire. Il y avait eu outre une difiérence essentielle entre la manière dont Saint-Cyran et les Jésuites entendaient leur dévotion. Chez ceux-ci, on sait combien elle était libérale, et comme elle s'adressait gratuitement a toutes les classes pauvres

186 LES FILS D'AIiiNAlLD D'A.NDILLY.

Vincemies où l'avait jeté Richelieu, les petites écoles de Port-Royal, dont il avait posé les fondements dès avant

de la société. Saint-Cyran au contraire avait à ce sujet des restrictions beaucoup plus aristocratiques. « Il ne pouvoit souffrir qu'on fit le capital, « dans l'éducation des enfants, des sciences et de l'étude, comme on fait « aujourd'hui. Il regardoit cette conduite comme une des grandes fautes « qu'on pouvoit faire dans la sainteté de cet emploi, et observoit qu'outre « qu'elle dégoûloit ceux qui étoient tardifs, et donnoit de la vanité aux « autres [Saint-Cyran n'eût pas approuvé les concours généraux], elle rc- « tomboit encore ensuite sur la république et sur l'Église, chargeant l'ô- « pouse de Jésus-Christ de quantité de gens qu'elle n'a point appelles, et l'État « d'une infinité de personnes oisives qui croyent être audessus de tous, « depuis qu'ils savent un peu de latin, et qui penseroient être déshonorés « de suivre la profession où leur naissance auroit pu les engager. C'est « pourquoi il disoit qu'entre les enfants dont on auroit été entièrement « maître, quoiqu'en grand nombre, on n'en auroit dû faire étudier que fort « peu, et seulement ceux en qui on auroit reconnu une grande docilité et « soumission, et quelque marque de piété, et d'une vertu assurée. »(Mém. de Lancelot, 1. n, p. 338.) Heureusement ce n'est pas notre affaire de défendre ces théories contre les prétentions des capacités. Nous recommandons à celles-ci la lecture d'un autre passage de Lancelot (ibid., p. 194) : « Ce qui « est bien remarquable, c'est qu'il ne se régloit nullement sur les talents « naturels pour faire ce discernement [entre ceux qu'il fallait ou qu'il ne a fallait pas faire étudier] ; mais sur les semences de vertu qu'il voyoit que « Dieu jettoit dans le fond de l'âme. Lorsque j'allai à Saint-Cyran, à la fin « de 1639, on me mit entre les mains un enfant qui paroissoit un prodige « d'esprit pour son âge. La mémoire et le jugement alloient de pair, et « surpassoient tout ce qu'on en peut dire. Car à l'âge de huit ou neuf ans « il apprenoit lui seul les principes du latin, voyant que je ne vouîois pas « les lui apprendre, et il expliquoit quelquefois assez heureusement l'office « de l'Église. Il retenoit tout ce qu'il lisoit et entendoit, de sorte qu'il savoit « une infinité de choses, sans qu'on pût presque dire comment il pénétroit « tellement dans tout ce qu'il lisoit, qu'il en fesoit ensuite des discours et « des livres. Je lui surpris une fois un traité qu'il avoit fait de l'Antéchrist « composé de ce qu'il avoit ramassé de côté et d'autre, qui avoit beaucoup « de suite et qui surprit tout le monde. M. de Saint-Cyran voulut qu'on le « lui envoyât dans sa prison pour le voir. On ne remarquoit en cet enfant « rien qui tînt de la corruption, mais seulement une avidité étrange de « savoir, jointe à une grande curiosité, avec un désir ardent de se jelter «dans l'Église et d'avoir des bénéfices, désir que ses parents lui avaient « inspiré sans qu'il pût seulement savoir ce que c'étoit. M. de Saint- « Cyran voulut que je lui en disse mon avis, et après que je l'en eus averti,

1638 '. Le jeune Villeneuve, âgé de sept ans, y entra en 1641 2. De 1641 à 1643, c'est à dire tout le temps qu'elles furent établies dans les dehors de Port-Royal de Paris, il y demeura sous la conduite de Lancelot. En 1643 elles furent transportées à Port-Roy al-des-Champs, et plus particulièrement soumises à la direction du célèbre avocat pénitent, Antoine Le Maistre, cousin-germain de son élève 3. Celui-ci, qui avait aussi retrouvé parmi les habitants du désert son frère Luzancy, fut obligé en 1644 de quitter Le Maistre, Luzancy et le désert, par suite de l'éclat que faisait alors le livre du docteur son oncle, sur la Fréquente communion''. Jules émigra avec ses condisciples au Chesnay, près de Versailles, chez l'un des solitaires qui y possédait une demeure5. En 1645 les jeunes émigrés revinrent à Port-Royal-des-Champs, et en 1646 à Paris, où les écoles furent fixées pendant trois ans, près du Luxembourg, impasse Saint-Dominique-d' Enfer6 sous la direction de Wallon de Beaupuis, dont les prin-

« il conclut sans différer qu'il ne falloit poinl du tout le faire étudier, et « cela fut absolument exécuté. » Les Jésuites ont a se reprocher d'avoir fait étudier Voltaire. Nous ne croyons pas que Saint-Cyran ait fait l'éducation d'aucun homme de génie ; sa sagacité ne le mit en défaut que lorsqu'il s'agissait d'enfants qui, au lieu de songer à s'enivrer de la science de leurs maîtres, s'appliquaient à en dérober la calotte. (Voir la note précédente.)

1 D. Clémencet,//esf. de P. R., t.n, p. 82 et 448.— Cf. Mém. de Fontaine, sur les écoles de Port-Royal, t. i, p. cxm ; Mém. de Lancelot, t. i, p. 290, 356 ; Goujet, Vie de Nicole, part, i, p. 21 ; Vie de Wallon de Beaupuis, p. 60.

2 D. Clémencet, ibid., t. n, p. 450 ; t. m, p. 344, et Mém. de Lancelot, t. ir, p. 258 et 344-

3 D. Clémencet, ibid., t. n, p. 450; Mém. de Fontaine, 1. 1, p. 191, 195-1 98; Mém. de Du Fossé, p. 26 et 58 ; Mém. de Lancelot, t. i, p. 108.

4 D. Clémencet, ibid., t. ir, p. 451 ; Mcm. de Du Fossé, notice, p. xvin.

5 D. Clémencet, ibid.

6 D. Clémencet, ibid. ; Mcm. de Du Fossé, notice, p. xvm; Goujet, 1 îe de Nicole, part, i, p. 23.

188 LES FILS D'ARNAULD D'ANDïLLY.

cipaux collaborateurs étaient Nicole et Lancelot *. En 1649 2, les écoles, transférées de nouveau au Chesnay, et en même temps aux Troux et à Magny, près de Port- Roy al-des-Champs3, en furent expulsées le 12 marsl6504, et se reformèrent, dès 1650 même, toujours à Port-Roy aides-Champs. Jules de Villeneuve y retrouva d'Andilly, qui s'y était retiré au moment où son fils avait quitté le désert pour Paris, vers 1646. En 1652, la Fronde porta le trouble dans les écoles 5, et quoique Luzancy fût toujours censé en faire partie, vers janvier 165/i, il étudiait à Port-Royal-des-Champs sous un précepteur particulier 6. Enfin, le 20 mars 1 656, un ordre de la cour dispersa ces écoles, et les jeunes gens qu'elles contenaient se réfugièrent une dernière fois dans des résidences particulières 7, jusqu'à ce que le 12 mars 1660 elles fussent à tout jamais anéanties. 8

Dès 1655, le jeune Villeneuve, alors âgé de vingt et un ans, avait cru ne pas devoir prolonger cette éducation am-

* D. Clémencet, Ilist. de P. R., p. 449, 451.— Cf. Lettres de la M. Angélique, t. i, p. 360 ; Vie de Wallon de Beaupuis, p. 63.

2 Goujet, Vie de Nicole, part, i, p. 36, place cetle dispersion en 1648.

3 D. Clémencet, Hist. de P. R., p. 453; Mém. de Du Fossé, notice, p. xix; Goujet, Vie de Nicole, part, i, p. 28.

4 Goujet, ibid., p. 37.

5 Dans la Vie de Wallon de Beaupuis, p. 72, il est dit que les écoles subsistèrent à Paris de 1647 à 1653, sans doute parcequ'en 1652 la Fronde y avait ramené une partie des élèves de la campagne.

6 Mém. de Le Maistre dans le Recueil in-12, p. 213 et 221. —Dès 1653 une partie des condisciples de Villeneuve étaient retournés au Chesnay avec Wallon de Beaupuis. (Vie de Wallon, p. 74. — Cf. Recueil in-12, p. 231.)

7 D. Clémencet, ibid., t. ni, p. 341 ; Mém. de Du Fossé, p. 169, et surtout le récit de Ponlchàteau dans \c Recueil in-Vi, p. 228; Vie de Wallon de Beaupuis, p. 99.

8 Mém. de Lancelot, t. i, p. 317; le Recueil in-12, p. 235; Hist. des Persécut,, dise, prclim., p. x ; Vie de Wallon de Beaupuis, p. 117.

CHAP. JV, SEGT. IV, ART. I. 189

bulante que son père et Port-Royal n'auraient pas mieux

demandé de transformer en vocation définitive. Agitation

pour agitation, il préféra celle des camps, où dès sa

première expédition il trouva son repos dans la mort *.

Un de ses compagnons d'études, Thomas Du Fossé, a

consacré à sa mémoire ces lignes touchantes : « Ce fut

( alors [1656, lors de la dernière dispersion des écoles,

( ou plutôt en 1655, car les souvenirs de Du Fossé,

( nous le verrons plus tard, doivent le mal servir] que

[ je me vis séparé de M. de Villeneuve^ avec lequel j'a-

t vois été si uni, depuis l'année 16A3 que j'allai demeu-

t rer la première fois à Port-Royal. Comme il persista

( toujours à vouloir embrasser la profession des armes,

( il mourut dès sa première campagne, lorsqu'il étoit

( enseigne-colonel du régiment du maréchal Fabert

c J'avoue que cette séparation de M. de Villeneuve fut t pour moi le sujet d'une grande tristesse, car nous nous aimions, et nous n'avions rien de secret l'un pour l'autre. Il avoit beaucoup de disposition pour les études, et sa mémoire jointe à la pénétration et à la vivacité naturelle de son esprit, le rendoit capable de soutenir avec éclat la gloire et la réputation de tous ceux de sa famille. Il étoit habile en blason et en généalogie. Il savoit parfaitement la géographie et l'histoire. Il avoit trouvé de lui-même des règles certaines pour faire en très peu de tems toutes les anagrames qui se pouvoient faire sur chaque nom des personnes. Il déchiffroit tous les chiffres très promtement. Enfin on peut assurer que ce jeune gentilhomme avoit d'excellentes qualités; et s'il eût continué de s'appliquer aux

1 Mém, d'Artit d'Andilly, part, n, p. 157; Mém. deLancclot, 1. 1, p. 339.

190 LES FILS b'ARNAILD D'ANDILLY.

(( sciences, comme il avoit commencé, il auroit été aussi a loin en ce genre qu'on peut aller l. »

Cette courte oraison funèbre et les faits qui la précèdent contiennent les seules indications que l'on puisse jusqu'à cette heure recueillir sur l'existence de Jules de Villeneuve. Mais personne n'y avait encore puisé les éléments d'une biographie, malgré les plaintes élevées depuis longtemps à ce sujet par les éditeurs des Mémoires de Lancelot, contre tous ceux qui se sont occupés de la famille Arnauld 2. Pour réparer cette lacune nous pouvons, grâce à notre dépôt, faire mieux que rapprocher des textes épars, mais connus. La correspondance de Fabert et de d'Andilly, nous l'avons déjà entrevu, contient sur Villeneuve des renseignements inédits, d'autant plus précieux qu'ils suppléent à ce que nous ignorons du fils, et ajoutent à ce que nous savons du père.

ARTICLE II

Biographie de Jules complétée par Fabert,

D'Andilly, qui, dans le siècle, avait destiné à l'ambition celui de ses fils dont le caractère aspirait à la solitude 3, retiré du siècle, voulait consacrer à la solitude le plus jeune de ses fils, qui brûlait d'ambition. C'était toujours cette même volonté inflexible dans son égoïsme, s' efforçant de façonner, de ployer, de tordre à son image tout ce qui l'environnait. Mais dans ses pérégrinations d'écolier le jeune Villeneuve avait été soustrait de bonne heure à cet ascendant impérieux, et tout en combinant

1 Mém, de Du Fossé, p. 129-130.

- Mém. de Lancelot, t. i, p. 3£0, n.

3 Voir plus haut, t. n, p. 179-18/j.

CilAP. IV, SECT. IV, AUT. JI, § 1. 191

ses anagrames, tout en décomposant ses chiffres, il rêvait beaucoup plus à l'hôtel Rambouillet et à la carrière des ambassades qu'aux cloîtres de Port -Royal. Or d'Andilly, qui n'était plus dans le monde pour lui apprendre comme à ses aînés de quelle manière se tressaient les guirlandes poétiques r , et qui avait donné à son fils préféré la carrière de la diplomatie, insistait par lui-même et par tous les siens pour que Villeneuve imitât plutôt Luzancy que Pomponne. Voyant que rien ne pouvait y décider le jeune étudiant, il lui permit enfin de recommencer au loin la carrière chanceuse que le premier et le moins aimé de ses fils avait abandonnée après l'avoir obtenue à la suite ci' une résistance semblable 2.

§ I. Vocation entravée.

C'était à Philipsbourg, à Metz et à Verdun, sur les frontières, et non par les molles oisivetés d'une vie de page ou de garnison, qu'Antoine avait dû s'initier dans le rude métier auquel l'avait condamné l'impuissance d'en choisir un autre qui lui convînt5. Ce fut à Sedan (nous savons pourquoi Sedan fut préféré à Metz ou à Verdun) 4 que Villeneuve dut commencer son apprentissage. La correspondance de son père nous apprendra si

1 Voir plus haut, t. h, p. !\k»

2 Voir également, t. ir, p. 1-20.

3 II est juste de remarquer toutefois que d'Andilly avait laissé à son fils aîné le choix entre Fontainebleau et Metz, après avoir voulu l'expédier à Philipsbourg, où les revers d'un de ses parents [Isaac Arnauld] l'avaient empêché de se rendre. (Mcm. de Vabbc Arnauld, part, i, p. 21 et 33.) — Villeneuve ne parait pas avoir été consulté.

. 4 Voir plus haut, t. i, cfmp. ir, sect. ir, art. i, § 1. — Cf. la Vie de Fabert, du P. Barre, t. n, p. loi.

on lui en adoucit les débuts. — D'Andilly écrit à Fabert le 18 novembre 1655 : « Monsieur, ayant conservé depuis (( tant d'années qu'il y a que je n'ay eu l'honneur de vous « voir, la mesme estime pour vostre mérite, et la mesme a confiance en l'amitié que vous m'avez fait la faveur « de me promettre, que si je n'avois point esté esloigné « de vous, vous ne devez pas, s'il vous plaist, Monsieur, « estre surpris de la marque que je vas vous en donner « par la prière que je me resous de vous faire, et par la a plus grande ouverture de cœur avec laquelle on puisse « parler à une personne que l'on honore parfaitement. « — De quatre fils que Dieu m'a donnez, il y en a trois « dont je ne sçaurois estre plus satisfait que je le suis. « [Nous savons à quelle condition il était satisfait d'An- « toine, déjà dépouillé des biens paternels [1643], et qui a bientôt [1660] devait l'être du patrimoine de sa mère.] a Le quatriesme, qui est le plus jeune de tous, et qui a « environ vingt et un ans [il est donc né en 1634], est tel « que je vas vous le dépeindre. Il a tesmoigné avoir de « l'esprit dans l'estude des langues, de la philosophie, « et de quelques autres choses. Mais je ne sçaurois avoir « bonne opinion de son jugement £, puisqu'il s'est porté a à prendre une espée, quelques raisons que j'aye pu luy « représenter pour l'en destourner; et quoy que je luy a aye dit pour luy faire connoistre combien il pouvoit « estre heureux en suivant d'autres conseils que je luy

1 La mère Angélique avait à peu près la même opinion du père de Jules ; seulement elle l'exprime moins crûment : « Votre bonté, lui dit elle, « prévaut quelquefois au dessus de votre jugement. » (Lettres de la M. Angélique, t. i, p. 29, lettre du 28 mai 1626.) — Si quelque chose avait prévalu sur le jugement de d'AndiUy, à l'occasion de Villeneuve, ce n'était à coup sûr point la bonté.

i donnois. Ce qui me fait aussi voir qu'il ne se connoist t pas bien luy-mesme, c'est qu'encore que grâces à Dieu

< il ne soit ny petit, ny de mauvaise taille, il ne voit pas

< qu'il n'a pas le corps fait d'une manière avantageuse, y ( ayant je ne sçay quelle contrainte, au lieu de la liberté ( qui rend la taille des hommes agréable, et qui donne I de la grâce à ce qu'ils font; outre ce qu'ils (sic) parle ( avec une certaine lenteur dans laquelle il paroist quel- ( que chose de niais. Mais ce qui me donne le plus de

< peine à souffrir, c'est que non obstant ces deffauts, il i tesmoigne n'avoir pas mauvaise opinion de luy-mesme « et est si aveugle que de se persuader qu'il pourra faire ( fortune. [Nous savons que les prédilections de d'An- ( dilly reposaient sur celui de ses fils qui s'était montré

< le plus apte à faire fortune.] Quant à ses mœurs, elles ( sont fort bonnes jusques icy, grâces à Dieu ; et il a

< l'humeur fort douce. — Voilà, Monsieur, une fidelle ( peinture de ce garçon. Que si elle est peu agréable, au ( moins vous fera-t-elle connoistre que je ne me flatte c pas en ce qui regarde mes enfans. Voyant donc que ( je ne pouvois détourner celuy-cy de ce dessein, je luy

< ay fait apprendre la perspective à desseigner, et l'exer-

< cice du mousquet avec assez de méthode; car pour ce qui ( est de l'esprit, il comprend les choses facilement ; et un ( peu à danser et à tirer des armes, afin de luy former ( le corps ; à quoy je doute fort qu'il ait réussy. Après

cela, considérant tous les amis que Dieu m'a donnez, ne voulez-vous pas bien, Monsieur, que j'aye jette les yeux sur vous pour vous supplier très humblement de trouver bon que mon fils aille apprendre auprès de vous comme en la meilleure eschole du monde, à mon gré, le mestier qu'il a résolu de suivre. Mais afin que

Ï9h Ï.ES FÏLS D'ARNAUT.D I)' ANDILLY.

« ma prière ne soit point indiscrète, je n'ay pas voulu » vous l'envoyer sans sçavoir auparavant si vous l'aurez « agréable, et si ce n'est point abuser de vostre bonté a que de vous supplier d'en vouloir prendre quelque « soin. Ce soin iroit principalement , Monsieur, à vous « conjurer de commander qu'on le traitast en simple « soldat, et sans l'espargner en quoy que ce soit, afin « qu'il se rende capable de cette profession.

Nous verrons bientôt quelle est la sincérité, sinon de cette dernière recommandation, au moins du prétexte dont elle s'appuie, et si elle a pour but de former le jeune soldat à sa profession ou de l'en dégoûter ; car dès sa seconde lettre, datée du 11 décembre 1655, d' Andilly écrit à Fabert: uLa connoissance que j'ay de luy [de Villeneuve] <( et du siècle auquel nous vivons, où il faut avoir un « mérite aussi extraordinaire qu'est le vostre pour con- « traindre la fortune de céder quelque chose à la vertu « [toujours l'inaptitude au succès préoccupe d' Andilly], « me fait vous renouveller ma très humble supplication a de n'espargner, s'il vous plaist, à mon fils aucune de « toutes les fatigues1 des moindres soldats, afin que l'ex- « périence d'un mestier si rude, faisant dans son esprit « l'impression que mes raisons n'y ont sceu faire, ou il « surmonte toutes ces peines par une violente inclination u pour la profession qu'il n'embrasse, à mon avis, que « manque de la connoistre, ou qu'il s'en rebutte, et reu vienne auprès de moy pour en choisir une [que je sçay « par mes propres espreuves estre] la plus heureuse du « monde [principalement à une personne qui, ayant es-

1 La minute de cette lettre, écrite par un secrétaire, portait aucune des fatigues ; c'est d'Andilly qui ajoute de sa main ; de toutes les fatigues.

« tudié, a de quoy s'entretenir plus facilement avec Dieu « dans la solitude] . . . » l

Fabert répond le 1er janvier 1656 : « J'ay trouvé tout « ce que vous m'aviez comfiez du jugement que vous « avez fait de monsieur vostre fils. [Ainsi Villeneuve « n'était plus à Port-Royal, comme le dit Du Fossé2, lors « de la dernière dispersion des écoles, qui eut lieu le « 20 mars 1656.] 3 Je l'ay fait mettre dans une pention « avec beaucoup d'autres personnes de condition. . . Quand « à la fatigue, il n'y aura entre luy et le moindre soldat (( aucune diférence. Je sçay cella estre important ; et puis « vous l'ordonnez ainssy, qui est tout pour moy. » — Le jeune soldat se tire fort bien de ce noviciat aggravé, et Fabert croit faire plaisir à son père en le lui apprenant.

[10 février 1656.] « Quand à monsieur vostre fils,

« il vist icy en sorte que vous devez en estre satisfaict. a J'ay fait un voyage d'un mois pour viziter les troupes « logées dans la Champagne 4. . . Celuy qui comande icy a en mon absence m'asseure qu'on ne sauroit mieux vivre <( que monsieur vostre fils a vescu dans la condition où « il est à présent. Je sçay que cella vous donnera de la «joye...»

Voici comment se manifeste la joie de d'Àndilly [28 février 1656] : « J'ay un sensible desplaisir de ce que

« mon fils n'est pas tel que je le souhaiterois, pour pou- « voir profiter des avantages qu'il a d' estre auprès de « vous. Car qu'est-ce d'avoir seulement des mœurs assez

* Ce qui se trouve ici entre [ ] se trouve dans la minute, mais biffé par d'Andilly.

2 L'éditeur du Recueil in-12, p. 231, fait d'ailleurs la même faute que Du Fossé.

3 D. Clémencet, Hist. de P. R., t. m, p. 342. — Cf. p. 344.

4 Cf. le P. Barre, Vie de Fabert, t. n, p. 154 et 303.

<( réglées, et de manquer des autres qualitez capables « de le faire aussi bien réussir que vous me faites l'hon- « neur de le désirer...?» — Fabert, un peu déconcerté, ou n'ayant rien de mieux à dire, se contente de répondre [12 mars 165G] : « Celuy [de messieurs vos fils] qui est a icy, dans sa condition cherchera de la gloire. » Puis il ajoute comme par une triste prévision1; «Je prie Dieu

1 On sait que, d'après les bruits populaires, Fabert était doué du don de prédire l'avenir. Nous transcrivons à ce sujet une note manuscrite que nous croyons dictée par M. de Paulmy, et qui se trouve en tête de la Vie du maréchal, par le P. Barre. [Biblioth. de l'Arsenal, imprimes, Ilist., n° 6840, in-12] : « J'ai entendu, dans mon enfance, des vieillards dont les « pères avoient connu le maréchal Fabert, et qui répétoient encore que « Fabert avoit commencé par être soldat, et que s'étant donné au diable « pour devenir maréchal de France, le diable, après lui avoir tenu parole, « s'étoit payé par ses mains en l'étranglant dans son lit de mort. — Ce « sont deux sottises. — Fabert étoit fds d'un homme riche, et petit-fds d'un « homme anobli pour ses services. Il avoit donc le droit de commencer « comme tant d'autres par le grade d'officier. Il se lit cadet aux Gardes « Françaises a l'âge de quatorze ans [Cf. le P. Barre, t. r, p. 41], et le fut « quatre ans. Le service des cadets étoit réputé noble, comme celui des « Mousquetaires... Il parvint de bonne heure à une haute considération.

A quarante ans il avoit la confiance intime de Richelieu... — Ce qui a pera suadé que le maréchal Fabert donnoit dans la magie est facile à expli- « quer. C'est 1° L'audace extraordinaire avec laquelle il se présentoit aux « dangers, sa sécurité pour lui-même, ses pressentiments pour d'autres « dont il a prédit les malheurs. Le soldat se figuroit que Fabert savoit « charmer les armes... 2° La complaisance qu'il avoit de laisser subsister « cette prévention sur ses connoissances surnaturelles ; c'éloit un des arts « de sa politique... 3° A l'audace et à la politique se joignoit chez Fabert « le foible pour l'astrologie judiciaire et la confiance en son horoscope, qui a ne le menaçoit qu'a soixante-trois ans... [Cf. le P. Barre, t. n, p. 277.] « Ce fut à cet âge qu'il mourut. — Fabert étoit un homme trop célèbre pour « que ses faiblesses fussent ignorées. On savoit donc qu'il croioit à l'astro- « trologie judiciaire, science... qui dans l'opinion vulgaire se confond avec « la magie. De là naquit l'impertinente fable qu'a sa mort le diable lui « tordit le cou. Un écrivain qu'il avoit mécontenté inventa ce beau récit; « et il se trouva des gens pour le croire. » (Cf. le P. Barre, Vie de Fabert, t. ii. p. 203.)

a qu'il y soit aussy heureux qu'il faut l'estre pour y vivre (( longtemps avec ce sentiment ! »

Trois lettres succèdent à celles-ci sans que Fabert fasse môme une allusion à sa jeune recrue ; et lorsqu'il en reparle, c'est pour dire [28 mai 165(3] : « Quand à ce qui « est de monsieur vostre fils, il doit vous escrire ses sen- (( timents, et me montrer sa lettre. Il advoue avoir le a deflaut de la veue, le pire qu'un homme de guerre a puisse avoir pour luy-mesme et pour le service. Mais « il dict que ne voyant nul moyen de s'establir dans la « robbe comme il le souhaitteroit, ny dans l'églize avec « des bénéfices, qu'il ne luy reste que l'espée à laquelle (( par force il se résoud; ne le pouvant de s'attacher au- « près de vous, par la craintte qu'il a qu'en vous perdant <( il ne se trouvast perdu aussy, demeurant engagé pour a toute sa vie dedans un lieu où rien ne l'auroit fait en- « trer que le désir d'estre auprès de vous. Je n'eusse « pas creu, Monsieur, dans une personne de son aage a trouver des raisons aussy fortes qu'il en donne pour « apuyer son opinion, ny tant de fermeté à un jeune a esprit qu'il en tesmoigne pour suivre ce qu'il choisit. a Je plain ce deffaut de la veue, car sans cella je serois <( d'avis qu'il suivist les armées. Un homme d'autant de « force y mouroit, ou y réussirait. Mais ses yeux à mon (( opinion luy sont un grand obstacle à sa fortune. Je luy (( en parleré encor ; et en cella et en toute chose, je feré, « Monsieur, toute ma vie tout ce qu'il vous plaira me (( commander. »

Dans la lettre suivante [2& juillet 1056] Fabert est

encore plus explicite : « J'ay veu la lettre que vous es-

« crivez à M. de Yilleneufve, laquelle il me donna hier. 11

a m'a aussy fait veoir la responce qu'il y faict. Je ne sçay,

198 LES FILS D'ARNALLD d'ANDILLY.

« Monsieur, que vous dire à cella. Il m'avoit paru plusré- « solu qu'il ne fait à présent à s'engager dans la proffession « esclésiastique auprès de M. son oncle [d'Angers], et je « ne sçay pas mesme s'il n'a pas pencé, en vous escrivant « ainssy quil a fait, vous faire parestre son obéissance « entière. [D'Andilly eût donc mieux aimé gratifier, pour (( la seconde fois, l'Église et son frère d'un sujet douteux « que de partager dans le siècle ses soins entre deux de (( ses fils, et d'y créer peut-être une concurrence à celui « qu'il jugeait le plus apte à parvenir.] Ce que je vous « dis sur cella procède de l'opinion clans laquelle je suis (( qu'il est impossible, après ce qu'il m'advoua du deffaut (( de sa veue, qu'il puisse encor avoir d'inclination pour (( la guerre. // com fessa qu'il pouvoit s'y faire tuer, sans « pouvoir donner autre opinion de luy, sinon qu'il seroit a allez aux ennemis sans les avoir veu, et sans savoir a qu'ils seroyent devant luy ; qu'au contraire, venant à « perdre des gens qui seroyent avec luy, l'on l'en accu- « seroit, et l'on diroit que ce seroit un crime de donner « des gens à mesner au combat à un officier qui ne ver- « r oit pas à dix pas devant luy. Enfin, Monsieur, dans « nostre entretient, qui fust long, il me parust entière- « ment persuadé qu'il ne pouvoit acquérir ny honneur a ny fortunne dans la profession dans laquelle il est... » Ainsi il demeure bien constaté pour d'Andilly que son fils ne se jette dans la carrière des armes qu'avec la presque certitude de s'y faire tuer, et pareequ'il ne se trouve ni suffisamment de chances pour s'établir dans la robe, qu'il préfère, ni assez de vocation pour entrer dans l'Église, sur le seuil de laquelle il hésite ; surtout pareequ'il veut fuir Port-Royal, où son père a résolu de l'enfouir à vingt et un ans, sans s'inquiéter de l'y laisser

bientôt seul, dépourvu de vocation pour le présent et de consolation dans l'avenir. — Le pauvre enfant préfère donc la mort. — Mais on ne lui laissera pas sans doute accomplir son suicide. On veut le dégoûter seulement d'un état dans lequel lui-même convient qu'il ne peut acquérir ni honneur ni fortune.

a II faut, ajoute Fabert, laisser passer quelques jours, « et puis sy vous voulez l'on luy pourra parler. Je n'ay « creu luy devoir rien dire présentement, parcequ outre « que rien ne presse, il faut, à mon opinion, le laisser « pencer à loisir à la permission que vous luy avez don- « née de demeurer où il est. Il faut ensuitte qu'il croye a qu'il ira à l'armée, et qu'il face un project pour sa con- « duitte à quoy je pence qu'il trouvera beaucoup de u difficultez. » — Ces difficultés doivent le rebuter; mais Fabert ne veut point s'y prêter avec une excessive facilité. Trop abonder dans le sens du père, trop insister sur l'incapacité du fils, semblerait peut-être un double prétexte pour décliner un service. — 11 poursuit : « Cepen- « dant, Monsieur, je vous offre un enseigne dans la gar- « nison de Sedan qui vaque à présent et que je garderé (( jusques à ce que vous m'ayez fait l'honneur de me « mander sy vous voulez que l'on la luy donne pour le « façonner un peu dans le comandement, après quoy « vous pourezle mettre dans un régiment d'imfanterie ; « car pour la cavallerie, vous savez qu'il y a peu de « suitte, et que la guerre finie, elle est licentiée. Je sou- « haiterois, Monsieur, pouvoir pour M. vostre fils quelque a chose utille à sa fortunne. Vous verriez avec combien « de joye je me porterois à le servir, pour vous tesmoi- « gner combien j'ay de pation et de zelle pour ce qui « vous regarde.... M. de Villeneufve ne sçait pas ce que

<( je vous escrit du drapeau vaquant icy. » — L'offre de Fabert pouvait tout concilier. Une charge de garnison n'expose à aucun danger et permet d'éprouver un jeune officier autrement que comme soldat. Une fois éprouvé dans ses véritables fonctions, ce serait au père de décider si son fils doit affronter le champ de bataille. Le père, s'il devait un jour l'y laisser descendre, serait impardonnable de n'avoir pas saisi cette ouverture. Mais d'Andilly sans doute a fermement résolu d'en détourner à jamais Villeneuve ; car on voit comment il accueille les propositions de Fabert à la manière dont celui-ci lui répond, le 6 août 1656 : « M. de Villeneufve ne saura « jamais que je vous aye proposé quoy que se soit pour (( luy. Je ne luy dire plus rien sur ses affaires. L'on ne « luy donnera nulle espérance de charge qui quelque- « fois vaquent dans la garnison de cette ville, et que des « jeunes gens sont bien ayse de faire quelque temps. « Enfin, Monsieur, s'il estoit aussy obéissant à vos \o- (( lontez que j'y suis soubmis, vous auriez autant de « subjet d'estre comtent de luy, que vous en avez de me <( croire vostre très humble et très obéissant serviteur. » En effet Fabert se montre d'une soumission excessive dans les lettres suivantes [26 août 1656] : « Je n'ay pas a parlé à M. de Villeneufve depuis que vous me fistes « l'honneur de me mander qu'il vous avoit escrit d'unne a manière un peu différente à ce qu'il avoit comencé « de faire lorsque je luy avois dis tous vos sentimens et « qu'il me sembloit qu'il m' avoit parlé assé librement « des siens. J' avois néantmoins remarqué en luy quelque (( fermeté contre des raisons qu'il ne pouvoit condapner. a Mais je vous comfesse, Monsieur, qu'il m' avoit persuadé « qu'il vous escriroit dans une entière soumission, à la

CHAP. IV, SECT. IV, ART. Il, § I. 201

réserve d'aller auprès de vous où il me dict tousjours qu'il ne se resoudroit que par le pur motif de l'obeyssance. J'ay creu depuis cella qu'il falloit le laisser. Je l'ay moins caressé. 11 veoid des cadetz sortir d'icy pour entrer dans des charges, et je ne pence pas qu'il ait nulle espérance de pouveoir sortir d'icy que par vos ordres, ny parvenir à quoy que ce soit ny dans la garnison, ny dans l'armée; je ne sçay, Monsieur, sy vous serez de mesme advis que moy que cella poura plus opérer en luy que la répétition des choses qui luy ont estez dittes, qu'il vaut mieux estre ruminées par luy que dites plusieurs fois à un homme qui ne les gouste pas. Le temps et les réflexions qu'il fera de luy-mesme, pouront plus opérer en luy que ce que je pourois luy rebattre tousjours d'une mesme manière. Mais sy, Monsieur, vous jugez qu'il faille en uzer autrement, vous serez obéy absolument en tout ce que

vous commanderez »

[13 septembre 1656.] « M. de Villeneufve ne m'a pas parlé, ny moy à luy, depuis quelque temps. Je continueré à vivre avec luy de cette sorte et vay donner à deux de ses camarades une lieutenance et une enseigne vaquante dans la garnison de la ville. Lorsqu'il vous plaira que j'en uze autrement, vous me le comanderez, et je vous assure, Monsieur, qu'en cella et en toutes autres chose vous serez obéy ponctuellement... [1 octobre 1656.] «Responcc à celle du 23 septembre. — Vostre désir est sy juste à l'esgard de M. vostre fils, que quand je ne serois pas vostre très humble serviteur au point auquel je le suis, j'agirois pour cella avec la mesme volonté que j'ay de contribuer tout ce qui dépendroit de moy pour le faire réussir. Les froids, qui von t

(( venir, peut-estre aycleront ceux que M. vostre fils peut « remarquer qu'on a pour luy, à le porter à prendre la ré- « solution à laquelle il n'a pu se porter. J'ay estez marry « que ceux ausquels j'ay baillez des charges qui ont va- « quez en cette garnison ne sy soyent trouvez pour s'en « mettre en possession, aiïin d'augmenter encor son desa goût. Après que cella aura estez faict, et que la saison « rude luy aura fait de la peine, s'il demeure tousjours « ferme, vous m'ordonnerez, s'il vous plaict, ce que a j'auré à faire. Dès maintenant je vous asseure de ne « disposer pas du premier drapeau qui vacquera, que par a vostre ordre. Je croy que vous voudrez que M. de Vil- « lencufve demeure quelque temps avec charge dans une « garnison , avant que de le mettre dans C armée. Le « temps peut-estre opérera en luy ce qu'on ne peut en a avoir aujourd'lmy... Le peu d'apétit que vous avez me « fait un peu de peine. Mais Dieu qui se sert de vous « pour tant de bonnes choses ne vous laissera pas longa temps hors d'estat d'agir. Il fera bien plutost cella pour « sa gloire, que par mes prières... »

Cela devait être si les prières de Fabert n'avaient pas plus d'influence auprès de Dieu que ses conseils sur d'Andilly ; car Fabert, on le voit, tout en suivant d'une manière aussi stricte les prescriptions paternelles, continue à témoigner au père sa bonne volonté, au fils sa sollicitude, en réservant à celui-ci une charge de garnison. Le 25 novembre, d'Andilly répond qu'au printemps il fera connaître ses intentions. Fabert pense sans doute qu'elles seront conformes à ses offres, car le 7 décembre 1656 il écrit: «J'aurois souhaitté avoir présente- « ment une charge vaquante dans la garnison pour la « donner à M. de Villeneufve. Mais comme il n'y en ya-

(Al AP. IV, SECT. IV, ART. Il, § II. 203

« que point, j'attencleré, Monsieur, pour lui en donner

a une, le temps auquel vous me faitte l'honneur de me

« marquer que vous y consentirez. »

Jusque là Fabert croit devoir garder le silence. Mais

le 21 février 1657 d'Andilly le rompt de lui-même : «Ce que vous ne me mandez rien de mon jeune fils ne me fait que trop juger, Monsieur, qu'il ne revient point de son aveuglement ; en quoy ma seule consolation est

< qu'il a l'honneur d'estre auprès de vous. » — «Je ne me suis plus donné l'honneur de vous escrire de M. de Villeneufve, répond Fabert le 28 février 1657, parceque vous me fistes celuy de me mander, il y a quelque temps, que vous m'ordonneriez au printemps ce que vous voudriez que je fisse à son esgard. J'atend vos commandements sur cella. Je n'ay pas voulu luy parler, ne l'ayant pas jugé nécessaire, que vous ne fussiez résolu sur son faict. S'il persiste à vouloir porter les armes, je puis mettre deux enseignes à ma compagnie. Il sera le second aussytost que vous me l'aurez comandez, et cette charge sera créée pour luy ; car dans la ville il n'y en a point de vaquante. »

% II. Vocation accélérée.

D'Andilly, bien convaincu désormais, comme il le disait le 21 février, que son fils ne revenait point de son aveuglement, acquiesce enfin, le 6 mars 1657, aux offres de Fabert, qui lui écrit le 18 du même mois : « Je ne me « donnay pas l'honneur de respondre à vostre billet du 6 « par le précédent ordinaire, parce, Monsieur, qu'estant « sur le subjet de M. de Villeneufve, je voulois qu'il « fust en possession de la charge que vous approuviez

20& LES FILS D'ARNALLD D'AINDILLY.

« qu'il prist, avant que de vous dire que je tiens à offence « ce qu'avec un excez de bonté vous me dittes là-dessus. « C'est une bagatelle que la charge qui a esté créée... » Cette charge cependant avait cela d'avantageux qu'elle laissait, comme l'avait voulu Fabert, le jeune officier myope à l'abri dans une garnison. Mais à peine celui-ci en est-il investi, le père s'informe près de Fabert s'il n'y a pas quelque chance de mettre des régiments en campagne, et il lui laisse toute latitude pour y placer son fils.

Un étranger ne saurait être plus scrupuleux qu'un père, et Fabert répond le 11 avril 1657 : « Il n'est pas « encor bien certain que j; envoyé des compagnies d'im- « fanterie à l'armée. Il faut en lever pour cella, à quoy «je trouve beaucoup de dificulté. Mais sy je l'entre- « prend, M. de Villeneufve y poura avoir employ, puis- « que vous laissez cella à moy ; mon opinion estant « qu'ayant une espée au costé, il la faut rendre utille à « sa patrie, ou la remettre au crocq. Une campagne vous « fera cognoistre ce que l'on doit attendre du génie de (( M. vostre fils. // a beaucoup de volonté. Il ne prend (( pas légèrement des pencée. Il est ferme dans ses réso- (( lutions et ne veut pas demeurer dans un estât au des- « sous de sa naissance. — Mais, ajoute Fabert comme par « une espèce de remords, sa veue seule me fait peine. « Hors cella, je serois absolument persuadé de luy pour « toutes choses. »

Ce regret que la conscience de Fabert glisse comme un dernier avertissement, tout à la fin de sa lettre, ne produit aucun effet sur l'esprit du père, à qui la faiblesse de la vue chez son fils cause moins de peine sans doute que l'énergique entêtement de celui-ci à fuir la solitude. Aucun obstacle ne s'élève donc pour entraver la bonne

CHAP. IV, SECÏ. IV, ART. II, § il. 205

volonté de Fabert, qui écrit le 15 avril 1657 : « Je viens «demander à Son Eminence [le cardinal Mazarin ], « qu'ayant eu responce des personnes qui doivent lever a les quattre compagnies d'imfanterie que j'accorde de « lever, des dix que l'on me demandoit, que je ferez com- « mencer à y travailler aussytost que j' aurez receu les (( commissions pour cella, et que l'année prochaine je « ferez les autres compagnies que je n'ose entreprendre « à présent. Sy, comme je croy que l'on ferra, l'on m'en- « voye ce pouvoir de lever, je changeré la charge de « garnison de M. de Yilleneufve [il l'a depuis un mois] ce en une charge de campagne ; et sy Tannée prochaine « vous voulez pour luy une compagnie, l'on la lu y don- « nera. . . »

Fabert oublie- t-il donc que le 2 h juillet précédent il écrivait : « Ce seroit un CRIME de donner des gens à « mesner au combat à un officier qui ne verrait pas à « dix pas devant luy?)) Le sang humain lui était-il si peu de chose? Nous préférons croire que le vieux guerrier se sentait rassuré par la froide sécurité du père, et entraîné parles instances du fils; car celui-ci, ainsi que le disait encore tout récemment Fabert, avait beaucoup de volonté, ne prenait pas légèrement des pensées, et se montrait ferme dans ses résolutions. «M. de Villcncufve, a dit-il le 18 avril 1657 à d'Andilly, tesmoigne une exce trême envie de servir à l'armée. Je n'ay pas encor fait « comencer à lever les compagnies que je prétend ence voyer en campagne cette année. J'atend pour cella les ce commissions et l'ordre que j'advance l'argent de la lec< vée et armement, sy l'on ne veut m'en envoyer présence tement. Je croy dans quinze jours que cella sera fort ce advancé ; et vous pouvez compter, Monsieur, vostre

« fils pour officier de campagne, sy de la cour l'on ne a change cette affaire. » Le 2 mai suivant, Fabert écrit encore : « Aussytost qu'un gentilhomme que j'ay envoyé « à La cour reviendra, je croy que l'on comencera la leu vée des quattre compagnies que le roy veut que je « face ; auquel cas M. de Villeneufve quittera la garni- « son, puisque vous le luy permetez, et que vous luy en « accordez lajoye. »

On ne peut songer sans frémir à ce qu'était cette joie, lorsqu'on se rappelle que celui qui la ressent, d'après son propre aveu, n'a embrassé la carrière des armes que par force, et que depuis il a acquis la certitude de ne pouvoir en attendre ni honneur ni fortune, mais seulement de s'y faire tuer, sans pouvoir donner autre opinion de luy, sinon qiiil seroit allez aux ennemis sans les avoir veu, et sans savoir qu'ils seroyent devant luy. • — Cette joie n'inspire à son père que de la reconnaissance pour Fabert. « Permettez-moy, je vous supplie, Monsieur, « écrit-il à celui-ci le 21 mai 1657, que pour vous des- « charger entièrement mon cœur sur le sujet des obligaa tions que je vous ay touchant mon fils, je vous dise au « moins une fois en ma vie que celuy-là estant le seul de « mes enfans dont j'estois en peine, vous ne pourriez « sans injustice ne pas avouer que je ne sçaurois trop res- « sentir l'extrême faveur que vous me faites d'en vouloir « prendre tant de soin... »

D'Andilly se trouve sans doute bien rassuré désormais sur l'avenir de son quatrième fils, puisque celui-ci entre en campagne. Fabert écrit au père le 23 mai 1657 : (( Je croy que voicy le dernier [billet] que vous aurez « de moy avant le despart pour l'armée de M. de Ville- « neufve... » 11 parait cependant que le départ du jeune

CHAP. IV, SECT. IV, ART. II, g II. 207

pfficier fut ajourné, carie 8 juillet 1657 Fabert écrit de nouveau : « Je suis marry, Monsieur, de ce que M. de u Villeneufve vous a mandé une bagatelle l, à laquelle je « puis vous jurer avec vérité que je ne songeois plus. Je « ne penssoispas qu'il eust osé vous escrire sur ses sortes « de choses. Ce que je puis vous dire de cette affaire est « qu'on a creu qu'il avoit escrite la lettre dont il vous a « escrit, ce qui m'obligea à luy parler comme je fis, pour « luy faire cognoistre le desplaisir que vous recevriez, sy « vous apreniez qu'il fust capable de semblable chose. <( Il me nia fortement l'avoir fait; et il ne me resta dans « l'esprit que l'opinion qu'il estoit d'un esprit ar resté, et « capable de croire qu'il pouvoit persuader ce qu'il luy « plaisoit. Depuis ce temps-là, il m'a voulu parler, s'at- « tachant fortement à faire ce quil veut, et voulant « confondre de raison ceux ausquels il parle. Pour ra- <( batre cella, je ne l'ay pas voulu entendre; au contraire, « je l'ay blasmé devant des gens qui luy ont dit que je « trouvois à redire en luy cette manière d'agir. Je con- « tinueré en aparence à mespriser ses raisonnements, « sy vous le trouvez bon, parcequ'il s'y apuye trop, et « que je croy nécessaire de le corriger de cella. Sy je « savois quelque autre chose, je vous le dirois aussy in- « génuement que je vous dis cella ; et sy, Monsieur, vous « voulez que j'en uze autrement avec luy que je ne fais, « je le ferrez. Mais je croy que vous luy feriez tord. Les « capitaines de la garnison savent que je luy veux oster « de cette créance qu'il a de pouvoir faire aprouver tout « ce qu'il fait et qu'il dit, et il agiront pour cella de leur

1 D'Andilly, qui a conservé tant de lettres de Fabert, n'en a pas conservé une seule de son fils; mais, comme Ta dit un autre de ses fils, ses enfants délaient pas ce qu'il aimait le mieux. (Voir plus haut, t, n, p. 16.)

« costez. Vous verrez bien par ces choses-là que je ne « croy pas cella incorrigible, et ce deffaut n'est pas une a chose qui doive vous donner la moindre afliction. »

Cette manière toute militaire de juger les gens sans vouloir les entendre n'était pas propre à donner au jeune officier plus d'affection pour son état. — La lettre de Fabert expliquerait d'ailleurs au besoin pourquoi celui-ci s'est porté si facilement à mettre Villeneuve en campagne. Un officier de ce caractère peut gêner dans une garnison ; et jusqu'à un certain point l'on comprendrait que le vieux soldat, fatigué d'avoir à concilier sa politesse avec la discipline, écrive avec une espèce de soulagement le 25 juillet 1657 : « Je croy dans trois jours, ou quattre au plus « tard, faire partir de Sedan les compagnies que j'ay « faitte lever, où M. de Villeneufve est maintenant place cez. » Nous concevrions encore que, tranquille du côté de la discipline, il partage ou prévienne la sollicitude paternelle dans la lettre suivante du 9 décembre 1657 : « M. de Villeneufve ne m'a pas escrit. Mais j'ay une lettre « de celuy qui commande les quattre compagnies d'im- « fanterie que j'ay envoyées à l'armée, dans laquelle il « ne me marque pas qu'aucun des officiers soit malade1, « et il y a pourtant des particularitez de moindres impor- « tances. Les dites compagnies ont leur cartier d'hiver « assignez à Rheims ou dans les lieux qui en despendent. a Mais je ne sçay sy le bruict que les Espagnols font « courir qu'ils attaqueront Mardik2 ne fera pas demeurer

i Une épidémie s'était déclarée à Mardick, mais elle n'attaqua que les Anglais qui étaient dans cette garnison malsaine. ( La Mesnardière, Relations de guerre; siège de Dunkerque, p. 44-51.)

2 Au commencement de décembre les Espagnols n'avaient donc pas encore pris leurs quartiers d'hiver, quoique Monglat dise (Mém., t. iv, p. 156) qu'après le 2 novembre les deux partis se mirent en garnison.

« les troupes du roy sur la frontière de Flandres jusques « à ce que les Anglois l ayent asseurez ce poste, ou que « les ennemis se soient mis en cartier. »

Mais quelle interprétation donner à la résolution d'un père dont le fils avoue que sa seule chance à la guerre est de s'y faire tuer, qui refuse d'abord pour ce fils une place de garnison où les jeunes officiers se forment d'ordinaire au commandement, qui accepte ensuite cette place en laissant toutefois la latitude de l'échanger contre les chances d'une campagne, qui sans se rétracter voit les chefs de son fils et son fils lui-même opter pour le parti le plus dangereux, et à qui Fabert, avant cinq mois écoulés, écrit la lettre suivante ? [23 décembre 1657. ] « En recevant hier le billet du 16 que vous m'avez fait « l'honneur de m'escrire, l'on me rendist aussylecy-joint a du lieutenant-colonel du régiment d'imfanterie de Fa- « bert, par lequel, Monsieur, vous verrez que c'est vous « qui m'aprenez la pertte que vous avez faitte. Je la a ressens doublement, Monsieur, parcequ'elle m'est sen- « sible par la douleur qu'elle vous cause, et parcequ'elle « m'oste les moyens de vous donner quelques foibles « preuves de cette ardante pation que j'ay pour tout ce « qui vous touche de plus [près], Monsieur. Ayant con- « sidéré M. de Villeneufve comme vostre fils, je n'avois a pu me deffendre de sentir pour luy les mesmes mouve- « ments que j'aurois pour le mien s'il estoit en son aage. « Je sçay , Monsieur, que la concidération en laquelle vous

Fabert, qui venait de recevoir des nouvelles du théâtre même de la guerre, devait savoir mieux que personne si les ennemis s'étaient mis en quartier, et si ses propres régiments s'étaient rendus a Reims.

1 On sait que Louis XIV était alors l'allié de Cromwell. Voir entre autres La Mesnardière, Relations de guerre ; siège de Dunkerquc, p. 11, 22, etc.

« estes, avec la volonté qu'il avoit de se rendre digne clés « employs, lui en auroit fait avoir de bien considérable. « [Il ne tenait donc qu'à d'Àndilly de seconder l'ambi- « tion de son fils ailleurs que sur le champ de bataille. ] « Mais je me flatois que, ne pouvant luy estre util à sa « fortunnej'aurois la satisfaction encor quelques années « de le tenir dans un corps qui me donnoit moyen de luy « parler avec liberté [ceci est une adroite allusion à la « lettre du 8 juillet 1657], et de luy tesmoigner que « je m'interressois pour luy. Je n'entreprend pas, Mon- « sieur, de vous parler de consolation en un rencontre a pareil. Dieu vous a mis sy haut au dessus des autres « hommes, qu'il semble que se soit pour leur faire des « leçons et leur aprendre comme il se faut conduire dans « les malheur, qu'il vous a vizité. »

C'était donc pour la plus grande gloire de d'Àndilly que son fils était mort. Mais d'Andilly, dans son humilité, prétendait que c'était pour le plus grand avantage de ce fils même : «Le dernier de mes quatre fils, écrit-il dans ses u Mémoires, mort jeune à l'armée, avoit été élevé d'une « manière si chrétienne, et M. le maréchal Fabert, qui a m' avoit fait l'honneur d'en vouloir prendre autant de « soin que s'il eût été son fils, V avoit confirmé de telle « sorte dans ses bons sentimens, que j'ay sujet de croire « que Dieu l'a retiré du monde pour ne l'y pas laisser cor- « rompre T. » — C'était évidemment un bienheureux que Robert et le maréchal avaient ajouté aux dyptiques de la famille Arnauld. — Aussi tous les Arnauld de Port-Royal n'avaient pas manqué de s'associer à une œuvre qui devait avoir de si précieux résultats. « M. de Villeneuve,

1 Mém, de d'Andilly, pari, u, p. 157.

CHAP. IV, SECT. IV, AttT. IT, § ÏT. 211

(( dit Lancelot dans ses Mémoires1, en parlant de son ana cien disciple, qui avoit été élevé avec grand soin dès a son enfance, n'a pu persister [à Port-Royal], quelques (( remontrances que M. son père et tous ses parents luy « ayentpu faire, Il s'en alla, pour ainsi dire, prendre la « place que M. de Luzanci, son frère [ou plutôt la place « périlleuse que l'abbé Àrnauld, son autre frère], avoit « quittée dans la Babylone de ce monde; mais il n'y vécut « pas longtems. Car Dieu, ayant égard sans doute aux « prières d'une multitude de bonnes âmes sorties de sa « famille, lui fit la miséricorde de l'appeler bientôt à lui. « Il mourut à Calais, où il alloit commencer sa première « campagne2.» — Le doigt de Dieu d'ailleurs n'était-il pas visible dans l'acquiescement si prompt donné à ces prières? «On remarqua, dit Du Fossé, le pieux condisciple « de Jules, que la même année, trois jeunes gentilshom-

1 Mém. de Lancelot, t. n, p. 339.

2 Est-ce la mémoire de Lancelot qui se trouve ici en défaut? — On ne commence pas de campagnes au mois de décembre; on les termine. — Les lettres de Fabert prouvent que celle où périt le jeune Villeneuve s'était ouverte vers le 1er août 1657, et que son père avait reçu la nouvelle de sa mort avant le 16 décembre. Evidemment cette mort avait eu lieu durant les dernières opérations de la campagne, que Ramsay indique en ces termes dans son Ilisloire de Turcnne, t. n, p. 83 : « A la fin de novembre, les François « quittèrent Rumingbem, et les ennemis, campés derrière Dunkerque, se « retirèrent en Flandre. Le vicomte [de Turcnne] retourna à la cour après « avoir mené son armée dans le Boulonois, où elle demeura jusqu'à la fin « de décembre, et s'y distribua ensuite en diverses provinces de la France. » D'un autre côté La Mesnardièrc ( Relat. de guerre; siège de DunLer.,u. /|8 ) dit: « Nous avions esté obligez... d'y mettre [à MardickJ jusques aux « troupes domestiques du cardinal, pour assurer le séjour des Anglois dans « ce réduit et dans celui de Bourbourg, qu'il fulloit nécessairement garder « toid l'hiver à la veue des bastions de Dunkercke, contre les insultes « méditées continuellement de Bruxelles... En effet nostre armée eut ordre « de tenir la campagne vers ces points-la, jusqu'à ce que nos ennemis, « estonnez de nostre constance parmi des incommoditez effroyables, mirent « en quartier d'hiver par leur propre lassitude. »

<( mes élevés à Port-Royal; savoir le marquis d'Àbain, (( M. de Villeneuve et M. de Fresle, furent enlevés dès « leur première campagne *. »

Puisque le Jansénisme reconnaissait si habilement le doigt de Dieu où la sagesse humaine, pour ne pas croire à deux crimes dont le moindre eût été le suicide, n'aurait pu découvrir que deux entêtements myopes concourant à un résultat inévitable ; comment les esprits méditatifs qui surveillaient les destinées du parti ne songèrent ils pas à reconnaître un châtiment providentiel dans cette série de malheurs qui assaillit Port-Royal et la famille Arnauld à dater du moment où Villeneuve eut quitté le lieu de sa captivité préméditée pour marcher vers son sacrifice ?

En 1655, au moment où d'Andilly adressait son fils à Fabert, les deux Port-Royal étaient en pleine prospérité2, Robert lui-même en dirigeait les affaires comme plénipotentiaire avoué, stipulant en 1654 la paix avec la cour au nom de tout son parti3, et protégeant, par une simple

1 Mém. de Du Fossé, p. 129.

2 D. Clémencet, llist. de P. R., t. m, p. 336 ; tous les historiens de Port- Royal ; Remarques de M. de Ponlchâleau sur ce qui s'est passé en 1656, Recueil in-12,p. 229 ; Mém. de la M. Angélique, t. n, p. 106. — « Toutes les « deux maisons sont dans la paix et dans la joie. » (Lettres de la M. Angélique, t. ii, p. £73, lettre dcxxxv, du 5 avril 1654. « Nos enfants sont « aux deux maisons soixante et douze» (p. 91, lettre dcclxxi, du 5 novembre 1655.) — Cf. p. 544, lettre dclxxvii, t. ni, p. 82,85,202.)

3 «Lorsqu'en 1654 on tint au Louvre chez M. le cardinal Mazarin cette « assemblée d'evêques, et que mon frère le docteur répondit par quatre « écrits à tout ce qu'alléguoit le P. Annat, Jésuite, confesseur du roy; j'en « envoyois toutes les feuilles à Son Eminence a\ant qu'elles fussent im- « primées... Après cette assemblée... M. le cardinal m'ayant fait témoigner « par M. l'évêque de Coutances qui lui rendoit mes lettres qu'il désiroit « extrêmement qu'on n'écrivît plus, je dis à mon frère et à ceux de mes ■( amis qui avoient le plus de part dans cette affaire, que.,, il me sembloit

lettre datée du 2 mars 1656 19 son frère le docteur, plus efficacement que ne l'avaient pu faire soixante théologiens 2. — Mais dès le 20 du même mois les écoles extérieures se trouvaient dispersées et les solitaires arrachés de leur retraite 3. D'Àndilly n'était rentré seul au désert qu'après l'avoir fait évacuer par ordre de la cour 4. C'était en passant sous les fourches caudines de Mazarin que le dictateur regagnait son Capitole. — Peu à peu ses compagnons l'avaient rejoint sans bruit [1657]% au moment où la mort allait frapper son fils. — Dès 1658, le premier habitant du désert et l'un des plus chers à d'Andilly, l'ancien avocat Le Maistre, expirait sous les yeux de ce dernier G. — Vers la fin de 1659, Robert perdait la confiance de Rancé 7. — En 1660, les écoles extérieures de garçons étaient définitivement dé-

fi qu'ils dévoient en demeurer lu, pourvu que les Jésuites de leur côté •< n'écrivissent plus aussi. Us l'approuvèrent. Mais comme je n'ai jamais •< donné de parole que je n'aye tenue..., je les obligeai de signer ce qu'ils « me promettoient. J'écrivis ensuite à M. le cardinal ce que j'avois fait. « Il en fut si content qu'il porta à l'instant ma lettre à la reine..., etc. » (Mém. de d'Andilly, paît, n, p. 135. — Cf. Lettres de la M. Angélique, t. ii, p. /|62.)

1 Larrière, Vie d'Arnauld, t. i, p. 167.

2 Larrière, Vie d'Arnauld, t. i, p. 151 ; Lettres de la M. Angélique, t. m, p. 150, lettre dcccviii, du 6 janvier 1656; p. 215, lettre dcccxliv, du 20 avril 1656; p. 239, 245, etc.

3 D. Clémencet, Hist. de P. H., p. 339 ; Lettres de la M. Angélique, t. m, p. 199, lettre dcccxxxcv, du 24 mars 1656; p. 201, 205, 248, etc. ; Mém. de la M. Angélique, t. ir, p. 108-119.)

•'» Mém. de d'Andilly, part, h, p. 139-147; Lettres de la M. Angélique, t. m, p. 231, lettre dcccli, d'avril 1656. — Cf. Mém. de Fontaine, t. il, p. 192.

5 Mém. de Du Fossé, p. 155; D. Clémencet, Ilist. de P. Ti., t. n, p. 470, etc. ; Mém. de Lancclot, t. i, p. 343, n.

6 Mém. de Du Fossé, p. 162; Mém. de Fontaine, t. n, p. 162, 166, 174, 519, etc , et tous les Nécrologes.

1 Voir plus haut, t. i, p. 174-

Page 1