‹ La vérité sur les Cent-joursChapitre 5 sur 23 · P %X VÉRITÉ · texte numérisé non relu

P %X VÉRITÉ

« personnelle ; que la gloire de mourir en aveugle « était trop commune et sans charme pour lui. — Ces w terreurs exagérées , peut-être factices , de quelques « membres en inspirèrent de réelles à la masse qui « se croyait assise sur un volcan. Elle attendait , avec u une impatience dont chaque moment augmentait « l'irritation , l'arrivée des ministres , lorsque vers les « quatre heures le prince Lucien entra dans la salle « avec les quatre ministres Garnot , Fouché , Gaulain- « court et Davoust. »

, Lfi cb^mbre dçs députés, se forma , eu comité secret (i); c'est daus fSie,comitétqu^.;uous,par-

(1) NousTeprodiitrôn^ ici en entier' ccfttë séaniië tà^tà-^fait iQeofnxitte,et ou se trouvent le messagei deUEmlpe^ veuf etie discours. du priaoe LuâeiiK .M.;. :...;

COMITE SECRET DU 21 JUIN lol5.

-,. jyi Je prési^eAt dqiinç Içptwre dH.m^ssage ,- 4pî>Ua teneur suit : ,

c( Monsieur le Président, ■ . /

' M eAprè» la bataille de< LigtiyMet-âe 'Mont^amt«-Iean , t<aet>ayarèSi'iaviittr >p(OUjrFUi.aUfil3dli9mQlit A^ i lffi99^ i^ «;oAViÇ^p^% et à .pbilipp^yiillfi,.^..4ft,d^i5pftfe d^?.,^pl^ces 4t .frontières, et à celle des villes de Laon et de Soissons, c je me suis rendu à Paris pour cpnpprter avec mesmitt nistres les mesures de la défense nationale , et rii'èntt tendre avec les chambres sur tout ce (fu'èiigelè sàlut w 'de îa patrie:- •' ' • • ' - • • ' -^ '•'•:•• •

ttiij'aïfovmé un comiliéidu ministEe desinSa^riQS ét^an^

SUR £.BS CENT- JOURS. 5l

lames en vain au nom de l'Empereur ; il ne pouvait pas se persuader que l'on :voulût se

« gères, du comte Carnot et du duc d'Otrante, pour

« renouveler et suivre des négociations avec les puis-

« sances étrangères , afin de connaître leurs véritables

« intentions , et de mettre un terme à la guerre , si cela

«< est compatible avec l'indépendance et l'honneur de la

« nation. Mais la plus grande union est nécessaire , et

« je compte sur la coopération et le patriotisme des

«« chambres, et sur leur attachement à ma personne.

« J'envoie au milieu de la chambre , comme com-

u missaires , le prince Lucien et les ministres des affaires

« étrangères , de la guerre , de l'intérieur et de la policé

« générale , pour porter le présent message , et donner

« les communications et les renseigne mens que la cham-

« bre pourra désirer.

.ft Au.palai$4er£lysée, Le.21 juin 181Ô. . , .

il Si^né y Napoléon. »; '

Lk paiNGE XiGCiEN,. l'ujDi des commissaires de sa ma* jesté 9 après avoir pcéseAté quelques observations sur 1^ nécessité de l'unipn. entre les cprps politiques. u.Tout « est à craîjodjre, a ditril, « si de sages inesur^s pe dirigeât « pas les.yojio^t4s >ve;jr$ Je mêmÇ: but. L'airmée 9a iralUe 4c et sa fo|jQe.£MLigm<çatera chaque fjjoiv^, pourvju.que la M. boime iatdHigencarpréside aux .çpiji^eiils de l'état. On. r^ « doit d'ai)le^rs.^ttçndre quelques succès des inesures dif^ plomatiques adoptées par l'Bnipereur, qu'autantqu'il M sera démontré, d'une manière léf^at^Wtta» qu'unpremier H ravei»i|i,'a pi^ dJtirMi^ l'u^Mé^YOlioïités et de seutimens «V. qui <a fait la .4br«e ^ la Fir^i^ce; Q^a^t aux ^roiibl^a

séparer de lui , et décourager ainsi les armées au moment où on avait le plus besoin de Tu-

<i qui se sont manifestés dans plasieurs déparlemens , «< c'est par les mêmes moyens qu'ils peuvent être « apaisés; le salut de la patrie, enfin, est tout entier dans (c l'union de ses premiers magistrats, m

Le ministre de la guerre , obtenant la parole, exprime le regret de ne pouvoir encore donner les renseignemens qu'on peut désirer sur la situation de l'armée. Il croit que le mal n'est pas aussi grand qu'on le publie , et que la perte du matériel peut être réparée. Il assure qu'il se trouve à Paris plus de quatre cents bouches à feu, et que les fusils ne manquent pas. Il répond à l'interpellation d'un membre , que les pertes de l'armée commandée par l'Empereur , et dont il ne peut connaître Tétendue , ne sont pas telles qu'on ue puisse arrêter la marche de l'ennemi ; qu'il y a des ressources dans les corps placés sur la Loire et à de courtes distances ; qu'on peut envoyer des renforts vers les points menacés ; que la capitale est défendue par des retranchemens et des batteries consi* dérables , et qu'avec de sages précautions et de la bonne volonté , elle sera vraiment à l'abri des dangers. Le mi-^ nîstre désire qu'il soit nommé une conmnission , à laquelle il se réserve de donner des renseignemens plus particuliers, qui pourraient être de quelque utilité.

Le ministre des relations extérieures monte à la tribune. Un membre demande qu'il veuille bien s'expliquer sur l'objet des négociations à rouvrir avec les puissances étrangères, et sur les motifs d'espérance qu'on en peut concevoir.

Le ministre s'en réfère au rapport dont il a donné communication à la chambre , et dit qu'avec le concours

nion de tous; je Tai déjà dit, nous ne manquâmes pas à notre devoir; la chambre, un

des représentans y et à l'aide de Tuaion , on doit espérer de convaincre les puisGances qu'elles ne feront accepter à la France que des conditions honorables dont les bases soient Tintégrité de son territoire et Tindépendance de son gouvernement.

Un membre expliqueque le nouveau comité des affaires étrangères ne paraît pas en mesure d'obtenir des conditions satisfaisantes après les succès de l'ennemi. Il fait la proposition formelle qu'il soit nommé , dans le sein de la chambre , une commission chargée de porter aux puissances le vœu de la nation française et de tiaiter en son nom.

Le ministre de l'intérieur retrace sommairement les faits exposés dans la correspondance du gouvernement. Il observe qu'on s'est plu à exagérer le désastre de l'armée , qu'un premier revers n'a pu abattre son courage, que l'ordre se rétablit sensiblement dans les rangs , et qu'avec des munitions , des effets d'équipement et des ;renforts , on lui donnera les moyens de reprendre ses avantages. Il faut en même temps, ajoutet-il , tenter d'amener les étrangers aux bases des négociations sur lesquelles on est généralement d'accord.

Un membre, parlant de l'opinion que l'Europe entière est armée contre l'Empereur , fait sentir que si toute négociation est impossible , il ne restera d'autre paiti à sa majjesté que celui que saurait prendre un Anlonin sur le trône , de résigner son pouvoir et d'en faire le sacrifice au salut de la patrie. C'est devant les commissaires mêmes de l'Empereur qu'il confie à la sollicitude de la chambre cette importante ouverture , et il

moment émue, s'arrêta dans sa course insea^ sée. Mais dans ce temps d'arrêt que nous ob-

ajoute que si elle est accueillie , il serait nécessaire que la mesure à prendre en conséquence fût combinée de manière à ce que les ministres continuassent les fonctions du gouvernement.

Le prince Lucien oppose à cette ouverture des consi— dérations d'un autre ordre. Il dit, « que les alliés n'ont «t refusé de communiquer avec l'Empereur que parie ce qu'ils affectaient de douter des dispositions de la « France , et qu'ils se sont flattés ensuite que les Fran- « çais manqueraient de persévérance et céderaient au « premier choc : c'est là le principe de l'obstination des t« ennemis à repousser la paix. Mais serait-il vrai que « leurs calculs ne dussent pas tromper leur ambi- « ûon , et que la France ne trouvât pas en elle cette « énergie dont la Russie, dont l'Espagne lui ont fourni <c des exemples contre elle-même ? s'il en était ainsi , c< poursuit l'orateur, si nous abandonnions nous-mêmes u notre propre cause , il ne resterait plus qu'à déplorer w la perte de la patrie, m

Le général Lafayette s'élève avec force contre les inculpations de légèreté qu'il croit avoir été faites au caractère français par le préopinant. Il rappelle les désastres d'Espagne, de Moscou et de Leipsick, où les Français n'ont montré que trop de constance et d'attachement pour un chef qui les conduisait à leur ruine.

Un autre membre, consultant la situation des affaires, demande s'il est possible de sauver la France avec l'Empereur ; et , dans ce cas , il repousse l'idée de l'inviter à déposer le pouvoir ; dans le cas contraire, il appuierait

tînmes on entendait sourdement rogir la tem-* pête. Parmi les commissaires y quelques-ans

la proposition d'en appeler à lui-même et de provoquer sa générosité. Si les alliés n'en veulent qu'à sa personne, l'Empereur est assez grand pour faire tous les sacrifices que peut exiger le salut de l'État. L'orateur désire que les ministres se mettent en mesure d'éclairer la délibération de la chambre.

Un autre membre repousse l'alternative proposée. Il croit que rien n'est perdu si l'on veut fortement sauver la patrie , et qu'on sache employer les ressources qui lui restent.

Le ministre des relations extérieures déclare consentir au nom du gouvernement à la formation d'une commission de cinq membres , qui se réunirait au comité nommé par l'Empereur , pour renouveler et suivre des négociations

Un membre estime que la mesure tendant à renouveler des négociations par le gouvernement avec le concours des chambres est celle qui présente le plus d'avantages. On pourra dire aux alliés : Vous repoussez Napoléon; mais s'il se retire, quelle garantie donnez-vous de votre respect pour l'indépendance nationale ? Si des garanties sont offertes , nul doute que Napoléon lie se sacrifie au bien public ; si on les refuse , les Français n'auront à consulter que l'honneur et le désespoir.)

Il est fait une nouvelle interpellation au ministre de» relations extérieures sur les négociations qui peuvent avoir été entamées à Vienne pour assurer le retour en France de l'impératrice Marie-Louise.

Le ministre répond qu'il n'a été rien omis de ce qu'il

56 LA vÉaiTÉ

se flattèrent d'avoir réusfii ; je n'eus pu n

cette illusion d'nn moment; je ne le vis qae

trop, la chambre avait passé leRubicon et

les paroles ne signiâaîeot plus rien.

Le chef de l'état, par l'enToi de ses ministres et d'un commissaire extraordinaire dans le sein des chambres, avait déjà, pour

avaitàdire dans le» commanîcaùons faites à la chambre.

Diverses propontions sont successÎTement présentée» par les membres et par les mimstres.

Le prince LcaEK demande qu'il soit formé tuie cent— mission chargée de s'associer au coaseil des miaistres , et de coopérer aux mesures de saiut public qu'exigeroDt les circoastaoces.

Plusieubi hehbbes fout observer que dans l'état actuel de la discussion , la chambre ne peut pas prendre une mesure définitive. Ils pensent qu'il convient de désigner provisoirement une commission de cinq membres qui , de concert avec une commission de la chambre des pairs et les ministres de S. M. , s'occupera sans relâche des moyens de salut public à proposer 1 la délibération des chambres.

lies opiuioiis se partagent sur le mode de formation et sur les attributions de cette commission. Il est présenté à cet égard deux propositions qui paraissent devoir concilier les suffrages , et sur lesquelles la chambre se réserve de délibérer en séance publique.

On demande que le comité secret cesse à l'instant. La chambre consultée, M. le président fait ouvrir les portes des tribunes publiques.

SUR LES CENTWOURS. 5j

ainsi dire, abdiqué son pouvoir; il reconnaissait de fait l'usurpation d'une des chambres et sa transformation en convention nationale; notre seule présence sur la sellette rendait toute éloquence impuissante. Si l'Empereur avait voulu le moins du monde user de ses droits constitutionnels , notre mission eût été une fausse démarche; mais il avait quitté son camp pour essayer de réunir tous les efforts contre les envahisseurs; décidé à ne pas relever le gant de la guerre civile , il voulut tenter encore un rapprochement : ce fut le dernier sacrifice offert par lui sur l'au*tel de la concorde. Ceux qui repoussèrent toutes ses démarches se conduisirent - ils comme devaient le faire les représentans du peuple français? Hélas! ils se conduisirent (sans doute à leur insu pour la plupart) comme les alliés de Blûcher et de Wellington^.... Et Wellington et Blûcher aimaient trop leur patrie pour pouvoir beaucoup ho-*norer ceux qui défendaient la leur d'une si étrange manière.

58 LA TÉRITÉ

« L'EmpereoTy affidssé sons le poids des fktigues et « du malheur, s'était jeté dans un bain en arrivant à « l'Elysée-Bourbon ; mais les mêmes terreurs qui pla— « naient sur les chambres ne tardèrent pas à l'envelop- « per. Pendant qu'on disait aux représentans que Na— <• poléon allait les dissoudre , on persuadât à Napoléon « que les chambres exigeaient son abdication et étaient « prêtes à prononcer sa déchéance. Il est vraisembla«> u ble que son arrivée sans pompe , sans escorte , au sein « de l'assemblée, eût tout calmé : mais, soit que l'aru tisan de tant de défiance ait eu le pouvoir d'empêcher « des communications qui auraient détruit son ou- « vrage ; soit que l'Empereur n'eût pas cette espèce de tt courage nécessaire pour lutter dans une grande as- « semblée el s'exposer à la mort des Gracquesf soit « enfin qu'il eût plus de confiance dans l'éloquence de « son frère Lucien , qui lui avait été si utile à Saint- « Gloud le 18 brumaire, il le chargea d'aller haran- « guer les représentans du peuple. » *

L'Empereur avait toutes les sortes de courage ; en accourant à Paris, il déploya le plus

SUR LBS GBNT-JOURS. Sg

admirable, le plus rare des courages, un courage puisé à la même source que celui âë Gurtius se précipitant dans le gouffre pour conjurer les maux de la patrie. Ce ne fut point par afiaissement qu'il ne se rendit pas lui-même dans la Chambre des Députés. Élu, pour la troisième fois , par les votes indivi-* duels des Français , sa dignité était celle du peuple souverain qui l'avait élu; se présenter en suppliant à une chambre qui s'était déjà déclarée en état d'insurrection contre la charte y ce n'était pas du courage, c'était de la' lâcheté : c'est ainsi qu'il envisagea cette proposition qui fut faite dans le conseil des ministres, et rejetée sans hésitation. Il envoya des commissaires par un reste de confiance dans le patriotisme des chambres. « Allez, K nous dit -il, et parlez de l'intérêt de la « France qui doit élre cher à tous ses repréce sentans; à votre retour, je prendrai le parti « que me dictera mon devoir. »

Nous remplîmes notre mission , incertains du parti que prendrait l'Empereur. Avant de le quitter, je me promenais seul avec lui dans le jardin de l'Elysée; une foule immense couvrait les alentours de ce jardin; et chaque

6o hk VÉRITÉ

fois que nous arrivions au bout de la grande allée, d'où le peuple pouvait le voir, un seul cri formé de vingt mille cris saluait l'Empe-reur; on lui demandait des armes pour marcher contre ses ennemis; hommes , femmes , enfans, se jetaient à genoux et tendaient des mains suppliantes. Oui , c'étaient bien des enfans qui sollicitaient leur père de ne pas les

abandonner.... Un mot et les ennemis de

l'Empereur eussent succombé; un mot, et la guerre civile eût ajouté ses horreurs à celles de la guerre étrangère.

Dans ce concert d'enthousiasme populaire, combien peu d'hommes eussent pu maintenir leur âme dans ce calme , dont la sublime expression éclatait alors dans les traits de Napoléon? Subjugué par la circonstance, j'interrompis un silence de plusieurs minutes en lui disant : a Eh bien ! vous entendez ce peu- (c pie ! il en est ainsi par toute la France ; (c l'abandonnerez - vous aux factions ? » — « Suis -je plus qu'un homme, me dit -il en « s'arrétant et répondant par un salut de la « main aux cris d'enthousiasme de la foule; « suis-je plus qu'un homme , pour ramener u mille députés égarés à l'union qui peut seule

SUR LES CENT- JOURS. 6l

u nous sauver? ou suis-je un misérable chef u de parti pour allumer inutilement la guerre « civile? Non ^ jamais : en brumaire, nous de- « vions tirer l'épée pour le bien de la France; « pour le bien de la France nous devons au- « jourd'hui jeter cette épée loin de nous. Allez « essayer de ramener les chambres : je puis tout « avec elles; je pourrais beaucoup sans elles « pour mon intérêt, mais je ne pourrais pas c< sauver la patrie. Allez; je vous défends sur- « toutde haranguer, en sortant , ce peuple qui cr me demande des armes: jetenterai tout pour c< laFrance, je ne veux rien tenter pour moi. » Telles sont les paroles qui sortirent alors de la bouche de Napoléon ; mes yeux se remplirent de larmes ; et, pour la première fois de ma vie, je tombai à ses genoux, admirant du fond du cœur ce père de la patrie, trahi , mé*connu par des représentans égarés. Nous nous rendîmes à la chambre , nous traversâmes en silence les vagues agitées de cette multitude exaspérée ; nous remplîmes la mission que le chef de l'État nous avait confiée, et nous retraversâmes la foule en silence. Je l'affirme encore : un mot.... et les ennemis de l'Em-pereur eussent succombé.

6a LA, VÉKITÉ

« Lucien, homme d'esprit et de <satacdène, mérite H de fixçr un moment notre attentk)». h^ Uns le regiar^ « daient comme un ambitieux , qui , filous le règne, de M l'Empereur, refusa des couronnes parce qu'elles ne « lui offraient pas un pouvoir indépendant, et qui cher- « cha dans ce refus une gloire qui le distinguât de ses »« frères ; ils prétendent que , par suite de cette ambi- « tîon , il engagea l'Empereur à donner son abdication u en faveur de son fils, et cela dâins rës{)émn^ d'ètré « le premier ministre pendant la régence de l'ImpérAf fi trice. D'autres nous le peig&ent comme un phi^ « sophe , ami des Içttres et de la liberté , qui eut ipis K sa gloire à vivre sous le portique , et qui n^ consentit ^ à quitter sa retraite que, lorsqu'il vit que de. grands H dangers allaient menacer son frère , et qu'il y avait « quelque mérite à s'y exposer. »

Loin de moi cette accusation* Un trône yaiH mieux qu'une régence.... Ai-je jamais Eût

une lâdieté pour acquérir un trône ? — Si Napoléon II eût succédé à son père^ quelle prétention pouvais -je avoir à la régence?

Notre famille n'avait-^elle pas pour son chef mon aîné; le prince Joseph, l'un des es<*prits les plus éclairés, des coeurs les plus droits , des caractères les plus nobles qui aient jamais honoré le trône? Ce frère, que ceux qui l'ont approché dans l'intimité ont pu seuls apprécier à toute sa valeur, me servit de père dans mon* enfance; et nous ne sommes pas d'un sang à répondre à la tendresse par l'ingratitude , à supplanter lâdiementpar de sourdes menées notre chef de famille , et à sacrifier souvenirs et conscience à la triste ra^ du pouvoir. J'espère qu'on me pardonnera de m'étendrè sur mon caractère^ ii^ar j'abandonne à tout venant oe qu'on voudra dire sur mon esprit. Diaprés Lamarque , une partie du public me regarde donc comme un ambitieux coupable d'avoir conseillé l'abdi-* oation de Napoléon pour régner Q(ms le nom de son fils ! -*- Qu'on me permette de rappeler ki que je n'ai jamais désiré le pouvoir. Ma eonduite me donne le droit de le dire et de m'expliquer -en détail sur mes sentimens $

64 l'A. VERITE

calomnié dans tant d'écrits , il est juste que je repousse une fois la calomnie.

Personne n'ignore que pendant ma retraite en Italie^ je reçus plusieurs fois l'offre d'être rappelé au pouvoir, ou en France ou sur un trône étranger. Les lettres de ma famille , celles de Talleyrand et de Fouché, qui furent tour à tour chargés de me faire accepter les offres de Napoléon, toutes ces lettres seront insérées dans mes Mémoires ; elles attesteront les instances que j'ai reçues et la résistance que j'y opposai toujours. Il n'est pas, je pense, tres*commun de faire de pareils refus; et c'est du moins une présomption assez pro-> bable qu'on n'est pas dévoré d'ambitioa.

Sans doute, à toutes ces offres Napoléon mettait une condition qui blessait mes affeo^ tions domestiques, et qu'il n'aurait jamais proférée s'il m'avait mieux connu à cette épo« que; mais enfin, si j'avais voulu pactiser le moins du monde, et pour quelque jours, avec ma conscience , je pouvais le &ire à mon gré : il m'est donc permis de conclure, au moins, que mon ambition fut pluo faible que mes affections et mon devoir. Ma conduite de tant d'années repousse donc la supposition

qui me représente comme cherchant à tromper un de mes frères pour supplanter l'autre ; et Lamarque eût exprimé une opinion moins dubitative sur mon compte^ s'il avait consulté ma vie.

Ce n'est pas que j'aie eu un si grand mérite que mes amis ont pu le croire à préférer au pouvoir mes affections domestiques : je le déclare très-sincèrement , je n'eus à cela aucun mérite; car, en refusant le pouvoir/ je refusai ce qui me parut toujours un funeste présent dans la situation politique où nous avait laissés le consulat. Dès mon enfance, je m'étais habitué à regarder le gouvernement à contre-poids de l'Angleterre , comme la seule espèce de monarchie compatible avec la liberté publique ; témoin et acteur de la révolution française, je ne pouvais pas ignorer que l'antipathie nationale en France avait pour but le pouvoir aristocratique : dès-lors je n'ai jamais pu concevoir comment, après avoir proscrit les corps intermédiaires, on pouvait rêver une royauté constitutionnelle. Sans patriciat, je n'ai jamais compris, et je ne comprends pas davantage aujourd'hui, une monarchie tempérée : j'ai toujours pensé, et je

pense encore y que la France ne voulant pas se réconcilier avec un patriciat héréditaire et indépendant par sa fortune et sa position, elle ne pouvait pas espérer uiie liberté à Tanglaise , et qu'elle ne pouvait par conséquent s'asseoir que sur une base républicaine.

Voilà pourquoi j 'ai regretté que Napoléon ue se soit pas arrêté au consulat à vie , qui le rendait aussi puissant, et qui le laissait à la tête de tous les peuples du tontineot. .Ce regret ne s'est jamais affaibli en moi., même dans les jours les plus miractileux de l'em*pire; et j'ai toujours cru voir le trône impérial sur le bord d'un abîme. Sans do^te l'Empereur ne pouvait pas, d'un souffle^ reconstituer une classe de grandâ propriétai*res; ses créations de ducs impériau^L, qui me rappellent la* pittoresque expression de mon excellent ami le maréchal Lefebvre :

u Nous sommes, des ancêtres j m ses dotations territoriales prises sur lès /pays conquis; seç restitutions de Hehs non vendus, aux pre*mières familles de Tanciènne France; ses majorats.«. tout cela n'était que le commenteement d'exécution de la grande pensée de Napoléon : (( Jbter la sase d'un nouveau pa*- .

TRICIAT9 CAPABLE y SOUS SES SUCCESSEURS , Dk SERVIR DE <îONTRE-POÏ»S AU POUVOIR ROYAL ET AU POUVOIR ÉLECTIF. »

Je dis SOUS ses successeurs : le règne tout entier du fondateur de cette nouvelle moparcfaie ne poi^vant , ne devant être qu'une dictature , indispensable pour reconstituer la France sur une base à la fois monarchique et libérale. Ces fondations de Napoléon , si critiquées par tant de boas citoyens, n'en ' sont pas moins la noble preuve de son désir d'établir sur de fortes bases un gouvernement constitutionnel; et y quelque étrange que puisse paraître mon assertion à certains es^ prits, c'est dans ces mesures patriciennes que je vois la justification de l'empire : elles ré^r vêlent à l'observateury. que l'âme du. consul ne cesèa point de battre sous le jnaoteau im^ périalîdu dictateur. Mais enfin icesf mesures d'ordre constitùtiodriel' ne furent hasardées par Napoléon que plus tard et successive-»mait; dans les derniers jours du .consulat à vie, je le confesse , tout ne tendait encore, en apparence , qu'à la centralisation et au despotisme; le grand fondateur^ quoi qu'on en dise^ en fait de mesures. d'État n'eut jamais

de conseiller que sou propre génie , que souvent nous-mêmes ^ ses ministres ^ nous étions loin de comprendre : le plus jeune , le plus ardent de ces ministres , je le comprenais moins que tout autre ^ et je m'éloignai^ convaincu que la liberté rétrogradait en France, et que le héros sacrifiait à l'éclat de son pouvoir l'avenir constitutionnel de la patrie.

Cette conviction profonde m'empêcha de supposer au pouvoir impérial la durée ni la valeur qu'on lui donnait généralement; et les offres que je refusais, brillantes aux yeux du public, ayant peu de solidité à mes yeux , il n'y avait pas grand mérite à les refuser : aussi je n'ai jamais éprouvé l'ombre d'un regret; et loin de sacrifier le moindre mouvement de mon âme à ces offres qui me paraissaient si peu désirables, si je m'étais rapproché de l'Empereur, ce n'eût été que par dévouement fraternel. Tel fut l'unique sentiment qui m'anima dans les Cent-Jours, où d'ailleurs la monarchie constitutionnelle devenait moins impossible , parce que la charte de Louis XVIII , en avançant dans la route de réorganisation sociale ouverte par l'Empereur^ avait rétabli une pairie héréditaire , et

SUR LES CENT-JOURS. 6g

s'était ainsi rapprochée des institutions anglaises, autant que le permettaient la diversité des mœurs politiques et la différente division de la propriété dans les deux pays.

Je ne me dissimule pas ici que ces institutions, indispensables à la monarchie tempérée, furent précisément ce qui fit le plus de tort à l'Empereur dans le parti libéral : je ne me dissimule pas que ces institutions sont encore antipathiques à l'opinion publique, comme elles l'étaient il y a trente ans; mais ce que l'on peut conclure uniquement de cette antipathie, c'est qu'il faudrait la vaincre par l'influence de la presse monarchique et constitutionnelle, ou bien qu'il faut en revenir au consulat avec deux chambres.

Si l'on se souciait de pénétrer plus loin dans l'opinion d'un citoyen qui , depuis tant d'années, végète dans l'exil, je dirais que si une monarchie à l'anglaise pouvait s'établir en France, je la crois préférable, pour le bien de l'humanité , même à la république consulaire, parce qu'elle est plus propre à modifier, par la seule force de l'exemple , les monarchies absolues du continent, et à coordonner ainsi toute l'Europe dans le système constitu-

yo LA TraUTE

tioDoel , sans révolutions nonvelles oo avec le moins de revolations possible. — Mais si les générations snccessiTes , comme on l'assure , croissent dans la haine des corps héréditaires, je ne vois de liberté possible pour la France que dans une république dont les pouvoirs électifs , établis dans un sage équilibre , auraient la force de nous tenir à une égale distance du despotisme et de l'anarchie. — Je m'arrête à ce mot d'équilibre , et Je crains presque d'avoir blasphémé! L'équilibre des pouvoirs fut jadis parmi nous l'objet d'un culte universel : nos meilleurs écrivains ^ nos plus grands citoyens méditaient sur ce thème favori. — Aujourd'hui notre progrès est tel que ce mot suranné est presque devenu ridi<cule.

II me parait, cependant, que les vérités sur lesquelles se fondait cette doctrine , du temps de l'Assemblée constituante, n'en sont pas moins positives, quoiqu'elles aient passé de mode. Sans l'équilibre des pouvoirs, peut-on concevoir autre chose que le despotisme d'un seul sous une monarchie absolue , ou le despotisme de plusieurs sous une aristocratie absolue, ou bien une pure déittocratie ? **-

Personne ne pense , parmi nous ^ à regretter le gouvernement de Gonstantinople et de Venise; personne ne désire la justice du damas turc ni celle du Conseil des Dix; et la question rentre entre la démocratie pure et un gouvernement* à contre-poids. Qu'on me permette quelques mots sur cette question.

72 L\ VERITB

La démocratie peut-elle exister avec des privilèges? — Non^ sans doute y puisqu'elle ne signifie que l'égalité des droits politiques. Or, dans aucune république ancienne ou moderne, cette égalité poliiique n'a jamais existé dans un État plus grand qu'une ville. Ouvrons le livre des constitutions des États-Unis de l'Améri-' que que l'on cite toujours, et avec raison , comme les plus libres des États : le cens élec^ toral existe dans presque toutes ces constitutions; et le cens électoral, qu'est-ce autre chose qu'un privilège politique? Vous votez parce que vous possédez; je ne vote point parce que je ne possède rien ou pas assez :

vous êtes donc citoyen, et je ne le suis pas; je ne suis qu'habitant d'une patrie où je n'ai pas

droit de cite. — Eh bien! qu'est devenue la démocratie dans cet état de chose ? Elle a disparu : votre démocratie pure est devenue un gouvernement de privilèges ; et comme partout le nombre des propriétaires est moindre que le nombre des prolétaires , votre prétendue démocratie n'est plus qu'un gouvernement de minorité, c'est*à-dire une aristocratie de privilèges. Ainsi la démocratie pure n'a pu s'établir même dans un pays nouveau ; comment peut-on la rêver dans une société vieillie? Ce ne peut être dans notre monde qu'une chimère philosophique 9 une utopie qui s'évanouit devant la moindre réflexion sérieuse.

La démocratie pure étant impossible / et le despotisme d'un seul ou de plusieurs ne tentant plus personne , il en résulte qu'il n'y a point d'autre gouvernement désirable pour des hommes éclairés qu'un gouvernement à contre-poids, où l'influence des propriétaires» établie sur une base fixe comme la propriété, soit balancée par l'influence de l'élection générale , de sorte que le plus humble des prolétaires soit aussi protégé par la loi que le plus riche des propriétaires.

Cette combinaison de l'influence des pro-

74 l'A. VÉRITÉ

priétaires ayec celle des prolétaires est jaste^ parce qu'elle est commandée pai; un fait mar tériel qui existe partout : — r8k^$oçiatioi3i pour l'intérêt commun des personnes fit d^s, biens de chacun. Celui qui ne possède . qu'un arpent veut et doit le conserver comv^9 et pas pkis , que celui qui en possède cent mille; celui qui ne possède que sa force et son talent peut et doit conserver l'exercice dejon talent et de^a force. Tous doivent avoir la bièmé valeurdevant la loi ; et voilà la liberté , l'égalité civile^ but de tout bon gouvernement • Mais celui qui possède cent mille arpens est plus sûrement intéressé au sol de la patrie que celui qui n'a que ëes bras ou ses talens,. propriété transportable partout et à toute heure :. il doit donc j pour l'intérêt commun, avoir plus de part que le prolétaire à l'administration publique; et voilà l'inégalité politique^ élément inéin-table de tout gouvernementé

Coordonner ces inégalités sociales de sorte que chacun jouisse de ses droits, voilà l'équilibre politique, qui doit se formuler différemment dans les divers pays, parœ que l'harmonie législative des inégalités d'influence personnelle dépend nécessairement des cir-

coDstances variées et transitoires de chaque société. Ce n'est pas la formule qui importe » c'est le produit. Or, ce produit des inégalités sociales sagement combinées , cette liberté personnelle pour tous, cette égalité civile devant la loi y ce n'est pas une chimère I j'écris dans un pays as^ez. heureux pour jouir de ces biens depuis un siècle ; quoique les prolétaires n'y soient pas représentés, nulle part la dignité humaine ne respire plus à l'aise ; et cet heureux pay^^ dont j'envie chaque jour davantage la liberté pour ma patrie , ne slendort pas dana la voie du perfectionnement : il avance, mais à pas comptés., afin de main tenir, toujours le même équilibra jégi^latif entre des influences quî ne peuvept pa^ être stationnaires ; se^ agitations d'ailleurs sont bien p^u considérables aux regards de l'observateur :. car qujmporte la supériorité des whigs ou des tories? L'un et l'autre parti n'aiment-ils pasi également leur sainte constituMon ? Le domicile de l'Anglais est**il moins inviolable sous sir Robert Feel que sous lord Grey? Les jurés sont-ils moins, ipdépendans, la presse moins libre? • — La grande propriété gouverne par la chambre, des pairs, héréditaire comme la transmission

76 LA YBRITÉ

du territoire ^ dont la plus grande partie lui appartient. La petite propriété gouverne par la chambre des communes. Et pour balancer ces pouvoirs de la propriété grande et petite, exercés par les deux branches de la législarture, un chef immuable , héréditaire comme la pairie et puissant comme elle , un chef ir^ responsable, qui re^e et ne gouverne pas ( chef-d'œuvre de la sagesse humaine) , sert de clef à la voûte sociale. La monarchie, ainsi comprise, n'est-elle pas le meilleur -des gouvememens, surtout là où se trouvent de grandes propriétés territoriales?

Mais, comme toutes les choses humaines, le même principe, mis en œuvre ici par une institution , ne peut être mis en œuvre ailleurs que par une autre combinaison , qui , pour pouvoir exister , doit se conformer prudemment à la division de la propriété, à Tétat dé l'instruction publique. et au caractère de la génération. Aussi cette constitution anglaise qui produisit le meilleur mode de gouvernement que les hommes aient jamais connu avant les États-Unis ( qui furent eux-mêmes Tarriére-produit de la liberté anglaise), cette constitution ne pourrait jamais s'appliquer,

telle quelle , à un état où il n'y a plus de grands propriétaires de territoire , où , si l'on supporte encore deux cent mille électeurs pour trente millions de citoyens ^ an ne peut pas supporter les privilèges de deux cents patriciens , où l'on déteste enfin tout corps intermédiaire. Il est évident qu'il n'y aurait pas de sens à une pareille application. Il nous faut changer notre esprit public (et c'est l'œuvre du temps ) , ou il faut renoncer à l'équilibre politique de l'Angleterre. Il faut donc rechercher une autre sorte d'équilibre, approprié à notre état social, matériel et intellectuel. Quel pourra être cet équilibre politique de la France? Il faut partir nécessairement des faits que nous ne pouvons pas changer. Or/ s'il est vrai que notre état social repousse le grand patriciat héréditaire, à quoi bon un gouvernement héréditaire? Cette hérédité monarchique ne servant plus de frein nécessaire à la puissance aristocratique, qu'est -elle donc autre chose qu'un hors-d'œuvre ? Vous retranchez de votre constitution le pouvoir que l'hérédité monarchique doit réprimer, et vous laissez au monarque autant de puissance et d'argent que s'il avait l'aristocratie anglaise à balancer ! Ce

78 LA VEHITÉ

monarque (fut41 le meilleur des citoyetis ) ne sera pas toujours affranchi des passions ^ des erreurs humaines j s'il s'égare; où est le corps indépendant, puisisant, inamoTible comme lui f héréditaire comme lui y qui puisse l'arrêter sans recourir à l'émeute, juste contrepoids des pouvoirs qui n'ont pas de contrepoids légaux? Vous le cherdiez en vain, ce corps intermédiaire qui vous eut empêchés à temps d'approcher de l'abîme. i.. et vous donnez au inonde le hideux spectacle de Lyon et de Transnonain, après un demi-siècle de prétendus progrès politiques ! Puisque votre pairie est à vie, votre chef ne peut être héréditaire, ou bien il n'y a plus d'équilibre. Et si votre chef lui-même est à vie , vous voilà arrivés à la république consulaire, vous voilà arrivés au grand électorat de ce Sièyes dont je ne pense pas qu'aucun législateur: ait janiais surpassé la profondeur.

Il fsiudrait un livré entier pour épuiser cette matière : en voilà assez pour m'excuser d'avoir osé louer L'équilibre des pouvoirs. Il est inutile de déclarer qu'en parlant d'aristocratie, je n'entends parler nullement d'une caste nobiliaire, niais d'une branche législative con-

SUR LES CE|«iT-JOURS. 79

fiée à la grande propriété. Une noblesse qui s'étend à toute la famille ^ et qui n'a point de part à la législature, est nuisible au lieu d'être utile. Ce qu'on doit regretter, pour la France monarchique f c'est une magistrature héréditaire, personnelle aux aînés et étrangère au reste de la fsunille. Une haute chambre à vie, comme le propose , dans ses Mémoires, le gé* néral Lamarque , choisie parmi les plus im-* posés de chaque département, ne serait suffis santé que sous un chef à vie.

Dans les deux combinaisons, la haute chambre devrait être accessible , comme elle l'est en Angleterre , aux grandes illustrations. Des institutions législatives aussi utiles ne peuvent pas être comprises dans la haine que l'on ressent justement parmi nous pour Ta-* ristocratie de la régence et de Louis XV.

Qu'ont de commun ces grands seigneurs d'antichambre avec les pairs d'Angleterre ou.avec les patriciens de Rome, les Scipion, lesThraséas , les Caton , qui , malgré leur gloire et leurs vertus, n'en étaient pas moins des nmtocrates? Ce terrible mot, qui fut un arrêt de mort pour tant deFrançais, comprend, comme tast d'autres mots , des idées opposées , que

fio LA TEKITÉ

Yen ne peut eonfoiidre sans afasardité. ContinnoDS de détester à umt jamais les aristocrates oppresseurs des peoples, vils esdaves de la tyrannie , cmek suppôts de la fêodalité« ronés du Palais-Royal, valets de la Dnbarry, tek qu'il n'en existe pins heureusement en France; mais honorons , chérissons lesarislOOTates défenseurs de la liberté , pères de la patrie 9 placés par leur influence, par leurs richesses , par leur pouvoir héréditaire , audessus des intérêts vulgaires, et rendant à la chose publique, par leurs services, plus qu'ils n'en ont reçu par leur élévation.

Observons enfin que plus l'élément aristocratique donne de solidité à l'édifice politique, plus on peut sans danger étendre le droit de suffrage : c'est ainsi que l'Angleterre compte huit cent mille électeurs; et nous n'ep avons que deux cent mille ! C'est d'après l'équilibre des pouvoirs que le système représentatif peut être assis sur une base plus ou moins large , depuis un sens électoral élevé jusqu'au suffrage universel à plusieurs degrés, comme dans la constitution consulaire , où tous les Français nommaient leurs notables , tous les trois ans , et exerçaient ainsi une censure su*-

SUR LES CENT-JOURS. 8î

prêmc sur tous les fonctionnaires publics. Les gouvernemens faibles doivent se défier des prolétaires; mais les gouvernemens forts peu* vent y avec de bons élémens aristocratiques et monarchiques ^ appeler sans danger tous les hommes au droit de cité. Après cette longue digression, je rentre en matière. Si ces pensées sont fausses , leur expression du moins est sincère. Je prie d'ailleurs qu'on veuille observer que si j'ai trop long-temps parlé de mes opinions politiques , c'est pour mieux faire comprendre combien ces opinions ayant été et étant toujours restées conformes à celles de l'illustre Sièyes, elles expliquent mon peu d'empressement à rentrer dans un système alors contraire; d'après mon peu de foi dans le pouvoir impérial , je ne pensais pas faire un grand sacrifice en demeurant hors de la famille politique de Napoléon. Quant à mon refus d'un trône, la même explication pourrait suffire; mais elle serait incomplète , et je désire m'étendre aussi sur ce sujet, parce qu'il me parait offrir, sur la politique extérieure de l'Empereur, un nouvel aperçu qui n'est pas indigne d'attirer l'attention des historiens.

Si je ne fus jamais ambitieux, comme l'ont

supposé ceux qui m'ont mal jug^^ je ne mérite pas trop non plus ce nom de philosophe dont mes amis m'ont honoré ; je ne fus pas assez étranger aux passions humaines pour avoir toujours regardé d'un œil de dédain le rang suprême.

Tant que l'Empereur y en me méconnaissant , put m'affliger par des propositions indignes de moi , la question était personnelle et parfaitement étrangère à toute considération politique. Mais lorsque mon frère me connut mieux , et qu'après tant d'offres affligéantes , il me fit ^ dans la conférence de Mantoue^ des propositions honorables , je l'avoue sans détour , le trône pour la première fois m'apparut avec tous ses prestiges : je me complus dans la brillante perspective de Naples, de Florence , de Farn^ , ou je pouvais régner sur des peuples habitués à des mœurs monarchiques que j'aurais pu améliorer. Ce futalors avec beaucoup de peine que je résistai à Napoléon^ d'autant plus qu'avec le front impa&^ sible de la politique , quoique avec l'accent ému d'un cœur fraternel , il ne me dissimula pas^ en me donnant le baiser d'adieu, quL'il fallait rentrer dans son système ou me prépa-

rer à quitter le continent où il ne voulait plus supporter mon opposition silencieuse. Je quittai le continent. — Pour achever ma réponse à Lamarque, je dois m'expliquer sur ce qui détermina ce dernier refus et mon départ.

Placé hors du tourbillon impérial, j'avais plus de loisir que personne pour apprécier en masse la conduite de l'Empereur envers ses frères : j'eus le bonheur de bien juger cette conduite. Je vis que Napoléon , en donnant aux siens des royaumes , ne pensait nullement à leur agrément, à leur intérêt ou à leur gloire ; il ne pensait dans ces érections suc** cessives de trônes qu'à l'intérêt de la grande nation. Ses frères étaient pour lui les agens les plus puissans pour une immense manœuvre politique ; voulant s'en servir pour la France, il pensa que le meilleur parti était de neutraliser la valeur personnelle et trop forte de ces rois tributaires, afin que s'il était obligé de les sacrifier à la paix avec l'Angleterre , ses desseins rencontrassent moins de difficultés : cette vue peut avoir été erronée parce qu'aucun homme n'est infaillible; mais elle n'en étaût pas moins éminemment profondément patriotique.

En empêchant^ par sa haute direction^ que «es frères ne se fortifiassent trop sur des trônes qu'il prévoyait devoir peut-être leur enlever tôt ou tard , Napoléon faisait précisément rinverse de Louis XIV. Au lieu de sacrifier à l'établissement des siens les moyens de la France, il sacrifiait à l'intérêt de la France les tributs, les peuples, le repos et la grandeur des siens. Je ne doute pas que, dans une position analogue , il n'eût également sacrifié à la grandeur de la France l'intérêt de son fils comme celui de ses frères. Sans doute, si la victoire eût comblé ses vœux , il eût maintenu ses frères sur leurs trônes, glorieux rayons du grand empire d'occident, et, dans ce cas, il leur eût laissé développer tous leurs moyens de s'établir dans le cœur de leurs peuples; et loin de les contrarier, il eût joui de leurs succès. Mais dans l'incertitude des affaires , les trônes européens devaient plus probablement faire les frais de la paix générale, but constant des envahissemens successifs de Napoléon j et il fallait alors que ces trônes ne fussent pas trop fortement assis.

Si Napoléon eût ouvert son âme à ses frères, il eût mieux agi vis-à-vis d'eux; mais • les

peuples conquis , qu'il devait tenir dans une situation précaire^ n'auraient-ils pas pu profiter d'une confidence indiscrète? D'autre part f si ces peuples n'avaient été régis que par des vice-rois y comme la Lombardie et le Piémont , une telle organisation , commune à toutes nos conquêtes ^ aurait paru la preuve évidente d'un projet de monarchie universelle; au lieu de préparer des compensations pour nos colonies perdues , cette organisation eût éloigné les probabilités de la paix. Les vice - royautés annonçaient ce que le conquérant voulait définitivement garder. Les royautés, qu'on ne laissait pas afiermir, annonçaient ce que l'on pouvait rendre.

Napoléon , père de la patrie française , devait donc faire vis-à-vis de ses frères ce qu'il a faitetcpmme il l'a fait; et rien ne prouve mieux ce que j'avance que les souvenirs honorables laissés par eux à Naples, en Espagne, en Hollande , malgré les liens sans nombre dont la politique française lesgarrottait sans cesse. — On concevra maintenant quelle force cette conviction devait avoir sur son esprit. JTeus le mérite unique d'avoir apprécié la politique impériale. Dans la conférence de Mantoue,

Hb LA. VERITE

OÙ Napoléon leva sans réserve tout obstacle domestique , je voulus m'assurer si cette opinion était poûtive:jeluiden]aDdai u, quelque fut l'état qu'il voulait tne confier, je pourrais m'y conduire à ma guise pour l'intérieur , laissant pour l'extérieur toute latitude à sa direction suprême : « Je vous comprends, me (f dit-il^ et je vous réponds aussi franchenient (( que vous m'interrogez ; à l'intérieur comme « à l'extérieur, tous les miens doivent suivre K mes ordres : vous voudriez à Florence faire H le Médicis.... Non, cela ne me convient pas : it et vous vous conduiriez à ma place comme i< je me conduis : l'intérêt de la France, voilà « à quoi tout doi tabou tir ; conscription, codes, K impôts, tout dans vos états doit être pour K le plus grand bien de ma couronne. Sans <i cela n'est-il pas évident que j'agirais contre « mon devoir et contre mon intérêt? pouvez- H vous nier que si je vous laissais faire , la « Toscane, tranquille etheureus^, feraitenvie if aux Français qui viendraient y voyager? »

Telle fut l'interpellation de Napoléon : et je conviuft&anspeinequ'ilne devait pas me laisser régner comme je l'entendais. ; mais qu'aussi il devait m'excuser si je préférais rester dans la

SUR LES CBNTWOURS. 87

vie privée, m Soit , me répondit-il , vous n'au- « rez plus rien du moins à me reprocher. »

Non f sans doute ^ je ne reproche rien à son héroïque mémoire. Sa conduite envers ses frères ne leur fut pas favorable; mais eux seuls et leurs peuples auraient le droit de s'en plaindre ; et la France ne peut voir dans cette rare conduite ^ que l'âme du Grand Consul, du citoyen dévoué , sous le brillant maqteau de la dictature impériale. «

Je quittai donc le continent. — Un trône étranger ne pouvait plus me séduire.

vni.

« Quoi qu'il en soit de ces deux opinions opposées , « Lucien , qui ne fut jamais plus éloquent , écboua <t à la cb ambre des représentans : il rappela en vain tous « les titres de Napoléon à la reconnaissance nationale ; ii en vain il en appela à la fidélité , à la générosité de te cette nation française sur laquelle l'Empereur avait tt accumulé tant de gloire , et il fut interrompu par ces pâte rôles deXafayette : m Nous avons suivi votre frère dans « les sables de l'Afrique , dans les déserts de la Russie ; «« lesossemeos des Français épars dans toutes les régions u portent témoignage de notre fidélité. » L'babile orai< teur ne se déconcerta pas: il fit voirie précipice dans ce lequel on entraînait la France ; le peu de fondement u que nous devions faire sur les promesses des alliés u qui faisaient la guerre non à l'Empereur, mais à la na- M tion, qu'ils voulaient priver de son indépendance. t< Tout fut inutile , l'esprit de parti dominait dans l'as- « semblée, et Lucien, que des murmures avaient souvent

SUR LES GBfiT^JOURS. 89

« interrompuy descendit de la tribune ayéc la conTÎc-^ « tion que dans vingt-quatre heures l'autorité de l'Em- « pereur ou celle de la chambre devait avoir cessé. »

Oui j telle était ma persuasion : dans vingtquatre heures l'autorité de l'Empereur ou celle dô la chambre devait avoir cessé. Or, je le demande aux esprits du plus ardent répu^ blicanisme : laquelle de ces deux autorités eût dû cesser pour le bien de la patrie ? Je le demande aux plus scrupuleux soutiens de la légalité : qui avait brisé la légalité? Un corps que le chef de l'état a le droit de dissoudre, en se déclarant en permanence, fait-il autre chose que violer son mandat, se révolter contre l'ordre légal, et jeter au gouvernement le gant de la guerre civile? Après cette insurrection de là chambre, parler de la charte n'était plus qu'une de ces inconséquences dérisoires qui trop souvent se mêlent aux sérieuses opérations des hommes ; c'était évoquer un mort ; c'était le même non-sens que Tappel fait, à Saint^Cioud, de la constitution violée et tuée en fructidor.

Lafayette , tout en invoquant la souveraineté du peuple, brisait, par sa proposition

de permanence, la souveraineté du peuple

9» . I LA. VEAIT£

exprimée dan» l'acte additionnei, volonté dont les accens retentissaient encore au Champde-Mars , et sous les voûtes mêmes où parlait Lfi£tyette« La déclaration de permanences a voit bdsé la charte ^ et changé le carsiotàre Iqgal de la chambre en caractère r^volMtioimsâre* U , fallait dissoudre la chap^rç » ou aban^ donner le poste que l'Empereur ayait reçu du peuple français.... il le fallait dans quelques beurçs. .. Je la sentais^ cette niécessit^ témble ; je la voyais en face pour la sAcopde fois de If» viej et je Tavoue, celte seconde fois , je ^'hésitai pas un instant ^ comoae j'avais hésité en ; hçi^maire ; ce fut sans 1^ moindre incertitude^ que je conseillai la dissolution d'une dçii chambres représentatives. A Saint-Cloud^ Napoléon fut réduit à usurper ^n droitt de dissolution que rien ne lui doi^nait; et la France cependant ^ la France, eptière s'en^ pressa de l'absoudre , en l'élevant .heureuseijnent au consulat et (malheureusement peut^ êtr,<;) à l'empire; mais enfin en Vy élevant par une votation libre, sincère et indivîdu^lU^ unique .légitimité pour qiiioûnque cr^it à la souveraineté n^itîpnalie»

: ISpu^ étions sans doute oonvaioeus^ à Sm^tr

SUR LBS CBNT-'JOURS. 91

Gioud I que riinmense majorité , la presque totalité des Français nous approuvait; mais enfin notre audaœ a précédé la manifestation légale du voeu de la France. ... et c'est pour eela que nous hésitâmes... et le vainqueur de tant de batailles fut un moment troublé sur la place pubbque , non (comme on Ta ridicu<^ lement affirmé) par faiblesse , mais parce qu'il usurpait un droit suprême qu'il n'avait pas encore ; parce que près de nous étaient l'écha** faud et le nom de traîtres dont on nous eût flétris , si nous eussions succombé avant d'a-^ voir pu convoquer la nation , pour qu'elle prononçât sur notre audace. Au reste , si Napoléon fut un moment troublé, ce trouble fut bientôt vaincu; nous bravâmes l'écha-- (aud. . . . et le consulat sauva là patrie.

Mais, dans les Cent- Jours, l'hésitation ne me paraissait pas même permise — parce que l'Empereur avait droit de dissolution — parce que la déclaration de permanence était un at? tentât à la souveraineté populaire à laquelle les chambres sont aussi sujettes que les rois — iparce que les ennemis étaient à nos portes ^ et que dès^lors tout ce qui se révoltait contré le gv^uvômement servait par le fait nos enne*

mis y en nous affaiblissant. Qu'eût répondu le citoyen des deux mondes, si au lieu d'être garrottés par leur mission sur une triste sellette y et d'être réduits à parler raison à une majorité égarée , les commissaires de l'Empereur eussent déployé le message de dissolution, et qu'après r avoir communiqué avec le calme du droit et de la force, ils eussent dit : a Si quelqu'un ose proclamer la guerre civile, a que le sang de la guerre civile retombe, sur (c sa tête : la chambre est diissoute en confor- (f mité de la charte : les alliés sont, à nos (« portes : que celui qui veut combattre la « charte et Napoléon , le peuple et l'armée « i< se lève : et qu'il s'arme : la lice est ouverte. » Qu'eût répondu l'ami de Washington? Aurait-il déshonoré sa longue carrière de vertus civiques , pour se faire l'allié des Anglais , des Autrichiens , des Prussiens et des Russes ? — Non : Lafayette et la chambré eussent obéi à la loi. La dissolution, la dictature de Napoléon tant que les Alliés n'auraient pas évacué notre territoire , et la levée en masse*. , . tel fut alors mon avis , et le temps n'a fait que le confirmer. Mais Napoléon ne croyait pas pouvoir se passer du concours des chambres ; et nous

SUR LES CBNT-iOURS. 9?

n'avions d'autre mission que d'implorer ce concours.... et les bornes de cette mission étaient connues!... Les factions cédèrent-elles jamais à ceux qui les implorent? Lafayette eut beau jeu, de brandir sonépée contre ceax qui ne pouvaient pas tirer la leur hors du fourreau !

L'Empereur se trompait-il sur son impuissance à sauver la patrie malgré les chambres?., hélas, qui oserait parler affirmativement d'erreur , en parlant d'un tel homme !

Tant de trahisons à l'armée et dans Paris, tant de divisions au moment du péril , étonnèrent et troublèrent peut-être sa grande âme de citoyen. Toute l'Europe à repousser... et la guerre civile au lieu du concours patriotique qu'il était venu chercher ! n'était-ce pas audessus de ses forces ; et n'avait-il pas raison de s'écrier : t< Suis-je donc plus qu'un homme ?n Il était venu s'offrir sans armes aux députés, comme il s'était ofSert sans armes, au retour de l'Elbe , au peuple et aux soldats ; mais le peuple et les soldats baissèrent leurs baïonnettes devant leur empereur , qui leur montrait sa poitrine découverte. . . Et Lafayette et les députés de ce même peuple levèrent leurs

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