SUR
SDK
Dites-donc r le soleil est-il roud ou quadrangulaire ?
Je commence mon travail par les paroles qu’un patriote publia en 1859 dans une des Revues parisiennes. Il disait : « La nation polonaise ne peut et ne doit renoncer à ses droits de l’indépendance, à son autonomie politique, et, quoique elle est démembrée, quoique ses révolutions principales, ses insurrections partielles, ses manifestations populaires ou dyplomatiques, en commençant depuis 1772 jusqu’aujourd’hui, n’étaient courounéesdesuccès, néanmoins cette nation doit se préparer à reparaître de nouveau sur l’horizon politique de l’Europe.
« 11 ne faut pas que les Polonais se découragent
parce qu’autrefois leurs efforts de recouvrer l’indépendance de leur patrie furent réprimés. Des soulèvements non-réussis ne signifient la perte de la partie pour toute la nation ; au contraire : autant que les revers se succèdent en Pologne, détruisant les actions patriotiques ou les sociétés politiques partielles, au dqpens des victimes individuelles , lésées en biens materiels et moraux, ou même au prix de sang et de la vie, autant toute la nation gagne renouvelant, refondant pour ainsi dire sa vie politique dans le même sang, et s’avoisinant de plus en plus à l’indépendance désirée et revendiquée, l’obtiendra à la fin. Personne ne peut nier la vitalité d’une telle nation , qui prouve par les faits qu’elle existe ; or elle existera comme groupe politique, quoiqu’elle était anéantie comme telle...
Après chaque défaite les Polonais doivent se dire: soulevons-nous! en en exécutant par les faits. Soulevons -nous toujours, et ne nous effrayons point par les vaines raisons d’user les forces de la nation! Ces forces, ù l’instar de celles d’un être organique qui passe sa vie dans une inamovibilité, se paraliseraient , et par cela même seraient pour jamais perdues... Si la nalion polonaise, avant de se réveiller de son sommeil létargique, dans le- , quel elle est tombée par la perfidie, par les intrigues et par l’influence de la force brutale de ses trois voisines — elle attendait du dehors quelque secours matériel — oh 1. elle s’avilira jusqu’à tel point, qu’à la fin elle s’habituera à porter docilement son collier de misère politique... Malheur à la Pologne, si ses enfants ne démontreront ouvertement leur aversion pour ce collier, et ne tâcheront jour et nuit
de travailler pour rompre les liens par lesquels leurs vainqueurs veulent les attirer dans les nouveaux guetsapens politiques ! Malheur à la Pologne si ses fils, sentant que leurs gouvernants — envahisseurs de leur patrie — ont un peu relâché ce collier de rigueurs qui régissent leur pays, Se croiront satisfaits par une fata morgana des institutions politiques, dressée par les imposteurs couronnes, et se laisseront duper par des nouvelles astuces! Malheur! trois fois malheur! si les Polonais attendront les années infinies sans rien entreprendre pour réhabiliter les droits de leur patrie!!!.. Alors, mais seulement alors, la Pologne tombera dans le doute de ses propres forces, dans l'indifférence apathique, dans ce marasme politique, qui s’appelle la mort de la nation , et alors s’accomplirait son suicide politique... »
Grâce à la persévérance du patriotisme des Polonais — toujours combattants contre l’absolutisme, personnifié dans les monarques de Russie, d’Autriche et de Prusse, spoliateurs de la nation polonaise, de son indépendance, de son autonomie et de ses lois constitutionnelles — auxquelles aujourd’hui retourne presque toute l’Europe civilisée, — celte même Europe commence prendre de l’intérêt dans la situation malheureuse du peuple qui était si utile pour elle
aux temps des Jagellon, des Sobieski
Les ellorts des Polonais dans leurs manifestations politiques sont secondés par tous les publicistes , hommes de cœur ; mais il se trouva un savant, qui ferme ses veux pour ne pas voir les haillons de misère dans la vie politique des Polonais; qui bouche ses oreilles pour n’entendre les voix d’une nation qui invoque la raison et la justice, qui pro-
teste et démontré qu’elle peut, qu’elle veut vivre' indépendamment et constitutionnellement organisé; et ce savant , — toujours un grand savant — c’est M. J. Proudhon. D’où lui viennent de telles idées?... Si je n’avais pas lu et relu ses lettres du 6ell6 septembre imprimées dansLct Presse de Paris, du 12 et du 23 du même mois, je ne pouvais croire qu’il ait pu arriver à tel point d’injustice dans raisonnement; je croyais ces lettres pleines de rhétorique et de sophisme, apocryphes, pour nuire à l’autorité gagnée par cet écrivain ; mais trouvant ces lettres jugées sévèrement par le même journal qui les a publiées, je suis chagrine que M. Proudhon a choisi le rôle que le lecteur de mon travail lui désignera spontanément : je me présente — comme avocat-partie — de cet appel à la raison de l’opinion publique, à la justice des peuples civilisés qui savent défendre les faibles (1854, 1855, 1859): qu’efies prononcent leur jugement!
et tu, Brute, contra me?....
Paroles de J. César.
Fort de son autorité et de son talent, M. Proudhon veut être l’avocat des trois scélérats qui ont écartelé la Pologne. Cependant, il a reconnu que ce partage était un crime. Or, point de crime sans scélérat, et leur véritable nom ne doit choquer personne. M. Proudhon, si conséquent avec ses principes en .ce qui regarde la religion, comédie invehtée, dit-il, pour tromper le genre humain et pour mieux l’avilir ; lui , si véridique* , si invincible en tout ce qui concerne l’économie politique , les droits dé l’homme; lui, qui se pose en champion de la paix, du statu quo européen, à quel prix veut-il atteindre son but ? Au prix de la vie de toute une nation qui revendique énergiquement et avec ténacité ses droits politiques, sociaux, son indépendance, son autonomie, sa liberté, trésors ravis par trois envahisseurs. Grande est l’autorité de M. Proudhon; pourtant moi, admirateur de ces vérités dont sa plume a doté l’htimanité, je suis , touchant son jugement sur les affaires de Pologne, son adversaire amical, qui, réfutant ses idées, veut aider leur auteur à quitter la fausse route dans laquelle il est entré'.
Beaucoup de personnes, avant Ma lecture de la lettre savante du 6 septembre, n’ont pu admettre que la vie de la nation polonaise soit éteinte; pourtant lui-même, plein de verve, se charge de démontrer cette mort politique par les paroles sentencieuses, par lesquelles il commence sa lettre. Voici ces paroles : « S’il est vrai que le partage de la Pologne fût, de la part de Cathérine, de Frédéric et de Marie- Thérèse un crime, il ne l’est pas moins qu’il fût ainsi, de la part des Polonais, le résultat d’un suicide. » 11 est regrettable de voir un publiciste de la force de M. Proudhon tomber, en ce qui regarde la Pologne, dans la même erreur que M. Lamartine, disant que « l’Italie est la terre des morts »... Il me sera facile de prouver à M. Proudhon que la Pologne n’a pu se suicider, mais qu’elle a été sufToquée par les efforts inouïs de ses bourreaux. Les fers, les cachots, les chaînes traînées jusqu’en Sibérie ne leur ont pas suffi.
Les potences et les échafauds* rouges du plus illustre sang polonais, les champs de bataille jonchés de cadavres de la nation polonaise, n’ont pu cependant jusqu’aujourd’hui l’anéantir, et si terrible que soit la main de fer sous laquelle sont courbés les Polonais, la lutte n'est pas encore terminée...
Non! la nation polonaise ne s’est pas suicidée! Devant le monde entier, elle vit, mais terrassée par trois oppresseurs représentés par plusieurs millions de baïonnettes, quelques cent-mille chevaux et quelques milliers de bouches à feu; mais qu’est ce que tout cela devant le patriote polonais?... Il protestera par les faits, parles paroles, contre toutes les assertions qui prétendent que le partage de sa patrie a été le ' 4
résultat du suicide politique de ses aïeux; et moi je
proteste solennellemerft contre l’avis de M. Proudhon, si précieux pour les diplomates russes et allemands, et je demande la parole devant la tribune loyale de l’opinion publique pour démontrer l’erreur du célèbre Savant.
Avant de démontrer cette vérité, que le peuple polonais vit encore et qu’il ne cessera de donner des signes de vie politique, je rappellerai les paroles de M. Elias Régnault, dans la Presse du 12 septembre: « Nous ne voulons pas, dit-il, plus que M. Proudhon, « du sentimentalisme et nous ne prétendons nous at- « tacher qu’aux faits. Or les faits historiques démen- « tent l’accusation (par M. Proudhon) des Polonais, « de suicide. En effet, même après 1772, les Polonais « reconnaissant déjà les vices d’une Constitution qui « donnait carrière aux désordres , travaillèrent de « tous leurs efforts à en corriger les«abus, et malgré « les .intrigues de Repnin, l’agent moscovite , ils y « réussirent eh volant la Constitution du 3 mai 1791, « pleine de sages réformes , et apportant toutes les « promesses d’une régénération; mais les Russes qui « trouvaient que le peuple mort se portait trop bien, « firent entrer leurs troupes sur le territoire encore « mal affermi, et la.Prusse, qui s’était rendue garante « de la Constitution, joignit ses troupes à celles des « Russes. Ce second crime était si patent, que l’Au- . « triche refusa d’en être complice , et il faut assuré- « merit qu’une cause soit bien mauvaise pour effrayer « la conscience de l’Autriche » (la conscience de l’Autriche, elle était involôntaire!) « Et en effet», (à en croire les récits des historiens russes, autrichiens •et prussiens), « le premier partage s’était fait sous « le prétexte de mettre fin aux désordres en Pologne,
« le second se fit effrontément pour empêcher l'établissement de l’ordre, le troisième s’accomplit à « la sourdine au milieu des immenses commotions « de la République française. »
Dans sa lettre du 6 septembre, l re partie, M. Proudhon avoue qu’il n’est pas assez au courant des mystères de la diplomatie à l’époque de ce partage, qui fit beaucoup crier, etc. etc. Je lui dirai que la Pologne a voulu suivre l’exemple, de la France en se donnant la Constitution de 1791, elle a fait en 1794 un suprême effort pour se débarasser d’entraves avec lesquellessesperfidesvoisin.es voulaient la suffoquer. La Pologne en 1794 et en 1831 a succombé dans une lutte inégale; mais elle avait arrêté deux fois les hordes moscovites , promptes à se joindre aux phalanges prussiennes et autrichiennes pour se ruer sur la France... En.1830, l’organisation politique de la France a pù être changée, et son sol n’a pas été, foulé par les étrangers comme en 1814.... Napoléon I n’a pas été prévoyant: s’il avait, profitant de ses victoires, rétabli la Pologne des Jagellons, il aurait évité 1812 et ce qui suivit... Il aurait eu à son côté une nation alliée, reconnaissante, et un fort point d’appui dans l’Orient de l’Europe... Voilà ce que M. Proudhon devait savoir , lui défenseur des grands principes de la Révolution française, défenseur de la Démocratie et de la Justice. Oh! il sait bien cependant que dans-le siècle passé, le principe de la nonintervention n’était pas appliqué si strictement comme actuellement, il était même inconnu... Aussi aujourd’hui voyons-nous l’Italie, après la modeste, mais incompréhensible pour le plus grand nombre, et. jusqu’à présent incomprise paix de Villafranca ,
ratifiée par le traite de Zurich, s’organiser et se reconstruire sous tous les rapports, grâce à l’influence de ce principe de non-intervention et de l’alliance anglo-française...
Pour mieux combattre les arguments de M. Proudhon , je compare hardiment la Pologne du siècle passé à un homme déjà bien affaibli par des maladies intérieures, qui, sur le point de se guérir de tous ses maux, est assailli par trois voisins, se disant parents et amis qui le mettent dans uh état pire. La nature a donné deux bras à l’homme, .qui à la rigueur peut se défendre de deux ennemis ; mais au milieu de la lutte arrive un troisième adversaire portant au malheureux des coups mortels. Cet homme, fût-il géant, doit être vaincu... Telle est la Pologne, telles sont ses luttes, avant et depuis 1772. M. Proudhon daignera-t-il le comprendre?... On dit, et je le vois bien, qu’il n’y a rien de si facile à donner que les conseils, mais il y- a conseils et conseils. Dans sa lettre du 6 septembre, M. Proüdhon en offre aux Polonais des paniers pleins. Pour le remercier je lui offre une telle hypothèse. Si les Français, ou pour mieux dire, leur gouvernement, voulaient réformer la Constitution qui les régit, et doter le pays de nouvelles lois, ou de dispositions, qui contrarieraient les vues des ambitieux voisins, et si la guerre venait, pour ce motif, à éclater entre la France d’une
part, et une coalition belge-allemande-espagnole de l’autre, que dirait M. Proudhon, si la fortune n’était pas favorable aux Français; si leur sol était partagé entre les envahisseurs; et si les coutumes desTrançais, leurs lois, leur Constitution, leurs propriétés, etc. étaient détruits par les vainqueurs?... Selon M. Proudhon, les Français n’auraient pas le droit de revendiquer même moralement et par la voie de la presse et des tribunes libérales, ni faire matériellement des efforts pour recouvrer le sol qu’occupaient leurs ancêtres, comme, selon lui, les Polonais ne peuvent déjà prétendre au même droit pour recouvrer leur indépendance incontestée et incontestable, leur Constitution de 1791, ni leurs biens ravagés, parce que notre savant dit que ce sont des riens en comparaison de cet état, de ce bienêtre qu’il promet à toute l’humanité dans sa République Universelle....
Que dirait M. Proudhon si un publiciste polonais, après le démembrement supposé de la France, conseillait aux Français de se tenir tranquilles, et de travailler seulement pour rapprocher le jour de l’avènement d’une telle République, les harangant par un beau discours:... « Le rétablissement de votre « nationalité dans le sens actuellement attaché à ce « mol, en dehors du cours naturel des choses, du droit « mfeux compris de la guerre et de la teneur des « traités, est une impossibilité à la fois matérielle et « morale (!!!), parce que l’Europe rétrograde en lais- « sanl se consommer le partage de la France, et plus « tard, en le ratifiant, a contracté, ipso facto, l’obli- « gation envers les Français, de leur obtenir et d’as- « surer toutes les garanties qui résultent pour les
« vaincus en général , du droit de conquête. »
En vain le même publiciste crierait à tue-tête, que les Français spoliés de tous leurs droits et propriétés, loin d’être recevables dans leurs prétentions nationalistes (parce qu’autrefois les Bourguignons, les Bretons, les Provençaux, les Normands, les Lorrains, etc. composèrent les états autonomes), sont à tous les points répréhensibles.» Qu’ils agissent contre les intérêts européens et contre eux-mêmes (sic!), lorsqu’ils affichent avec éclat leur antipathie pour le peuple allemand (composé de Teutons, Saxons, Bavarois, Styriens, Tyroliens, Slaves, Tsêques, Hongrois, Polonais, Croats, Serbes, Italiens, Roumains, etc.), tandis qu’il leur serait si facile de s’entendre avec le parti liberal allemand (1)... Peut-être, ce publiciste engagerait-il les braves Français à poursuivre, de concert avec les Allemands, les réformes dont ils ont tous respectivement besoin?
Et puis , c’est toujours le publiciste polonais qui parlerait, lorsque les Français entraveraient dans les Chambres belges le développement des libertés, affectant de dire , que ce qui seT passe en Belgique ne les regarde pas, attendu qu’ils ne sont pas Belges, mais Français; et lorsqu’enfin , dans la querelle hypothétique entre l’Espagne et le Portugal, ils (Français) prendraient parti pour les Portugais, et chercheraient, dans la dissolution d’un autre Etat, la restauration du leur... osera-t-on dire qu’ils agis-
(1) Voir la 2' appendice. A mon avis ce parti est d’un libéralisme très-snspect, qui n’existe que dans les chansons des bourches (étudiants), mais nulle autre part, de même que l’unité allemande, chantée déjà, par Schiller, premier unitaire.
saient contre les intérêts européens et contre euxmêmes; ou assimilera-t-on un tel publiciste à l’archevêque de Tolède, dont parle Gil-Blas; mais dans ce cas. à qui serait dévolu le rôle de son trop naïf secrétaire?... Maintenant il me reste à demander aux Français, si mon hypothèse est rationnelle ou non?...
En attendant, je continue la réfutation des sophismes politiques de M. Proudhon, qui dans la II e partie de'sa lettre s’exprime ainsi:
« A l’inflexible loi d’absorption des États, les uns «par les autres, on oppose le principe de nationalité. « On soutient qu’une nation ne saurait jamais périr, « que, si déchue qu’elle soit, elle peut toujours se « relever, et que tout démembrement viole le droit « naturel. et le droit des gens. »
Après un tel axiome, M. Proudhon s’écrie, et à juste titre: « Expliquons-nous! En ce qui concerne « les races, les personnes, les institutions, les cultes, «des langues, le travail, la propriété, les nations « sont inviolables. Le droit est absolu. Toute exter- « mination est un crime, que je n’ai prétendu nulle « part justifier. Le droit de la force que j’Jfïirme et « j’entreprends de justifier, ne va jusque là.- Devant « ces choses, la guerre est incompétente, et l’homme « d’Etat , même dans le cas de l’incorporation la « mieux justifiée, doit s’abstenir d’y porter la main. « Mais en tant que la nationalité est prise pour le « groupe politique, c’est autre chose. Le principe de « nationalité ne peut pas, en toute circonstance et « quand même, être respecté. Il est subordonné à un « principe supérieur , au principe de l’humanité , « c’est-à-dire, à la civilisation , lequel recommande
« tantôt, que deux ou plusieurs états se fondent en un « seul, tantôt, que d’un seul on en fasse deux ou plu- « sieurs, le tout en vue de satisfaire à des conditions « d’équilibre et de sûreté générale. »
Tout homme qui connaît l’histoire de la Pologne, mais l’histoire impartiale et non celle, écrite par ordre des tzars ou autres usurpateurs , est convaincu que les conditions, posées par M. Proudhon, pour maintenir l’équilibre européen et la sûreté générale en Europe, existaient parfaitement avant le démembrement delà Pologne. Peu d’immixtion de la Russie dans les affaires d’Europe et les actes généreux de Ladislas IV et de Sobieski, démontrent que ni l’équilibre, ni la sûreté générale de l’Europe n’ont jamais été troublés par les Polonais. •
M. Pnoudhon emploie les grands mots : Le principe supérieur, principe de l’humanité, c’est-à-dire de la civilisation. Or, ou il ne connaît pas l’histoire de Pologne, ou il ne la connait qu’écrite par une plume ennemie des Polonais. Peut-être voit-il le passé du peuple polonais, comme une nation, à travers le prisme de Voltaire, ce grand penseur qui, disons-le franchement, fut choqué des défauts de l’aristocratie polonaise, mais sur le jugement duquel eurent une grande influence les amitiés de Frédéric, les présents de Catherine et les prévenances de Joseph, fils de Marie-Thérèse. L’amour-propre du philosophe gagna quelque chose, sa fortune aussi (-le château de Ferney), aux critiques et aux satires du François Arouet contre les Polonais duXVIIl me siècle. Le défenseur de Calas ne trouva pas une ode pour les Polonais, dont la poitrine servait de rempart à l’Europe contre la barbarie , toujours prête à l’en-
vahir. Qui oserait dire le contraire? Qui oserait dire qu’ils s’immisçaient dans les affaires de l’Europe occidentale, méridionale ou centrale ? Ils étaient parfois invoqués comme des arbitres de paix, mais jamais le clairon polonais n’a sonné en Europe le pillage, la désolation, la dévastation. Pour mieux dire, l’Europe , sous l’égide de la Pologne forte, s’est civilisée, débattant ses intérêts domestiques selon ses propres volontés ; par conséquent il ne semble pas que les Polonais aient été tellement insupportables, que même leur nom doive être rayé de la carte d’Europe.
En ce qui regarde le principe suprême de haute civilisation qui doit conduire à la République universelle, M. Proudhon, pour arriver à ce but compte pour quelque chose les Polonais , mais seulement ceux qui voudraient se confondre avec les Russes. Il ne veut plus des Polonais de Gallicie et de Posen. Dans sa République Universelle, il dresse une table près de laquelle il range quelques grandes nationalités civilisées, sans mentionner leur nom, mais il n’est pas difficile de reconnaître parmi elles la nationalité russe.
Depuis quand M. Pçoudhon connait-il cette nationalité, sa civilisation, son histoire, sa littérature? Je la connais depuis longtemps, et c’est pour cela que je n’v trouve pas de mérites assez grands pour la rendre supérieure à la nationalité polonaise. Pour lui, l’amalgame des peuples qui constituent l’empire russe (1), dont la population arrive à 71 millions d’habitants, représente une grande nationalité. Un
(1) Voir la 5® appendice.
pareil raisonnement serait tout au plus pardonnable dans la bouche d’un bureaucrate moscovite, mais jamais dans celle de M. Proudhon. Pour moi, après beaucoup de recherches sur le lieu , cet amalgame ne constitue ni une grande, ni une remarquable nationalité. Je sais, que dans cette agglomération de peuples, un quart à peine parle la même langue ; sa littérature, son histoire datent d’hier ; sa civilisation n’a pas fait de grands progrès , comme cela se voit par les procédés du gouvernement dirigeant cette nationalité: les belFes-lettres et la poésie, voilà ce qui fleurit en Russie. Les autres trois quarts de la prétendue nationalité russe sont hétérogènes, trompés ou conquis ; quelle est leur littérature , leurs traditions écrites, leur avenir ? Ils pleurent leur passé et maudissent le présent... Tels sont les Cosaques de l’Ukraine, de Tchernomorié et en partie du Don ; tels sont les peuplades finnoises ; tels sont les Tatars de Kasan, d’ Astrakan, et tels furent enfin les Tatars de Crimée, avant leur émigration en masse ét spontanée accomplie l’an passé ; tels sont toutes les peuplades du Caucase et de la Sybérie...
À une semblable nationalité russe, M. Prondhon réserve tous les honneurs et prodigue tout son encens, bien qu’elle s’affuble des vêtements d’autrui, et parce qu’elle est fortement organisée, et parce que de loin, elle brille d'un éclat fictif improvisé de larmes des oppressés ; parce qu’elle a des diplomates, des églises multipliées, un souverain prodiguant ses libéralités à ceux dont le talent voile les baïonnettes et les knouts sur lesquels s’appuie le tzar moscovite. Je ne veux certes pas ranger M. Proudhon parmi les défenseurs de la nationalité russe, mais s’il ne re-
vient pas sur ses pas pour reconnaître les droits des Polonais à l’autonomie, à l’indépendance et à la liberté, je me verrai forcé avec chagrin de le mettre au nombre de ces avocats du vieux principe de légitimité russe, des églises orthodoxes et de toutes ces belles choses, que lui-même a autrefois condamné. Il oublie que la nationalité polonaise se base sur la civilisation, qui ne dit pas, comme les écrivains russes, en prose et en vers, que l’Occident pourri n’a rien à offrir à la jeune et fraîche Russie... La littérature polonaise a elle aussi quelque mérite depuis le seizième siècle ; ses parchemins historiques ne renferment ni des parjures, ni des avilissements semblables à ceux qui ont eu lieu dans l’histoire du tzarat moscovite, plus tard baptisé du nom d’empire russe...
Il est vrai que les Polonais ont été grandement coupables de ne pas suivre le conseil de Sigismond Auguste à son lit de mort, et qu’ils ont tenu avec trop de soumission le rosaire catholique romain, au lieu de saisir le sabre; mais M. Proudhon fera bien de se désillusionner, de bien comprendre le libéralisme des tzars, qui jètenf la poudre d’or aux yeux du peuple, pour l’empêcher de voir le knout et la baïonnette, cachées sous la Bihle. Je me prononce autant contre le rosaire, que contre tous les accessoires du trône et de la sacristie orthodoxes russes, et je dis : "Vive la royauté constitutionnelle ! vive la fraternité des nations ! vive la liberté et l’égalité des droits!!! Je fais remarquer à M. Proudhon : 1° l’humanité avance, donnant de plus en plus, à chacun, le droit à la justice ; 2° les Polonais infortunés ne sont pas privés de ce droit, et enfin, 3° l’opinion publique honnête pourrait bien se prononcer contre M. Prou-
d lion, en disant que les beaux jours de sa gloire et de sa valeur de logique s’en vont , si les tzars sont défendus par lui.
Mais, objectera-t-on, les Polonais persécutèrent les Cosaques , leurs braves gardiens du Sud-Est, les Polonais traitaient mal les Israélites !... £
La réponse à cette double accusation est facile, et je la donne en peu de mots, en ce qui concerne les derniers.
Déjà en 1791 les Polonais ont compris ces fautes, et ils les auraient corrigées, si la force brutale n’était pas venue détruire leur Constitution , alors proclamée par la Grande Diète, et non par quelque chancellerie impériale, eut-elle été aulique ou de la Il de Section... Et s’il y a eu au XVII siècle quelques affaires de famille entre les Polonais et les Russiéns (Cosaquçs), elles n’entravaient ni la civilisation, ni la politique, ni le commerce d’Europe. Ces querelles se seraient vidées tranquillement, si le haut clergé catholique et russe et les Allemands n’étaient venus jeter de l’huile sur le feu. Secondés par ces derniers les Moscovites; après s’ètre parés autrefois du nom de Grands-Russes (1), ont dupé les Rnssiens en les nommant les Petits-Russes; dupent tout le monde, et s’acheminent constamment au but de la politique apprise des héritiers de Constantin , des lieutenants de Tamcrlan , au but plus clairement dessiné dans le testament de leur premier empereur Pierre, surnommé le Grand, — oui, le grand scélérat • — qui, pour la réussite de sa politique, n’a pas hésité a faire étrangler son fds premier-né... (2).
(1) Voir la 3 <: appendice.
(2) En 1858 a paru en Russie un article dans une des Revues
Mais ce qui est fait, est fait!... Ce n’est pas le frioment de relever le voile qui couvre le passé de Russie : c'est accidentellement que , poussé par M. Proudhon, j’y avais touché, et c’est pourquoi je ne me lamente, ni je ne désespère du sort de la Pologne, jii de celui de la Russie...
Pour que la Pologne soit fortement rétablie de manière à repousser les agressions des Mongolo-Moscovites, il faut deux choses : 1° que le peuple polonais sache être libre, et n’appartenir qu’à lui-même, et 2° que l’Europe libérale seconde indirectement la résurrection des Polonais... L’une de ces conditions n'est rien sans l’autre : et si l’opinion publique se prononce pour M. Proudhon et contre les publicistes, champions de la cause polonaise, espérons alors que la* génération à venir sera gouvernée par la bonne volonté des tzars promulguée dans les bénins ukases, émanés de ce gouvernement, qu’aujourd’hui déjà M. Proudhon nomme paternel, à l’instar des écrivains semi-officiels russes, gouvernement, qui se distingue par ses actes tant à Varsovie, qu’ailleurs (4).
périodiques mensuelles , où l’auteur, les documents en main , a prouvé cette vertu d’Etat dans le fondateur de l’empire russe.
(t) Qui ne connaît les dispositions barbaro-grotesques de ces satrapres qui ont gouverné a Varsovie, ou qui gouvernent dans toutes les provinces polonaises? Il faut s'étonner qu'il y ait des gens assez obstinées, qui se croyent aptes à régir la malheureuse Pologne : l’exemple de Gortschakoff, de Wielopolski, de Gerstenzweig n’a pas pu les persuader que toutes les mésures seront inutiles, à l’exception de la séparation, dans toute la'force de ce mot.
Maintenant, que M. Proudhon me permette de lui adresser quelques questions. Qu’est ce que ce principe supérieur, principe de l’humanité qui laisse nonseulement absorber, mais même écarteler la plus précieuse propriété d’une honnête et paisible nation, c’est à dire , so*n indépendance , qui seule peut lui garantir, comme groupe politique, l’inviolabilité des personnes, d’institutions, de propriétés, et la liberté des cultes, de la langue et du travail ? Sur tous ces points, les nations, selon M. Proudhon, doivent être inviolables, pourquoi donc en excluer la Pologne ?
Qu’il visite une fois, une seule fois,’ les provinces qui jadis formaient la République de Pologne, et connaissant l’idiome de ses habitants, mêlé avec eux, qu’il entende et comprenne bien les doléances du bas peuple, sur le sort qui lui est fait, tandis qu’on dénationalise sa patrie par tous les moyens possibles. Voyez, par exemple, ce qui se passe dans le Grand-Duché de Posen. L’art. 1 er de l’acte final du traité de Vienne (1) dit que la nationalité polonaise
(i) Tous parlent de ces traités mesquins, — il faut donc les mentionner; mais à la fin quand arrivera cette heure de félicité des peuples que ces traités seront tout à fait annulés?.'
sera maintenue dans tous ses droits, etc. etc. Or, quels furent les actes du gouvernement prussien? En moins d’un demi-siècle, presque la moitié de la population est devenue allemande pur-sang, avec toutes les institutions libérales, sans lesquelles l’autre moitié végété; mais dites en face du monde où sont disparus les aborigènes qui ont occupé les terrains qu’engraissent les nouveaux venus, terrains qui ont été le berceau de la Pologne?
On objectera: les Polonais ne savent pas défendre leur langue maternelle, ils se laissent facilement germaniser.... Qu’on visite donc les provinces qui composent la monarchie prussienne, on rencontrera en beaucoup de contrées quelques chaumières, bien pauvres, dont les hôtes parlent une langue étrangère à l’allemande, l’idiôme polonais. On dira, ce sont des colons nouveaux venus, mais d’où? Peut-être de laPosnanie allemande, dont les habitants jurent qu’ils sont aborigènes! Voici un des griefs des députés polonais, qui aux parlementsde Francfort et de Berlin, protestaient et demandaient que l’équité e\ la justice fussent égales,' tant sur les rives de l’Eyder, que sur celles de la Vistule ou de l’Oder. Si M. Proudhon, avant d’anathématiser les Polonais (courbés par la force brutale, la perfidie et la trahison sous le sceptre du monarque prussien), apprenait la langue des paysans polonais, et s’il voyageait depuis l’Oder jusqu’au Dnieper, depuis la Baltique jusqu’aux Karpathes, il recueillerait quelques notions, utiles aux Polonais, aux Européens et à lui-même.
Après cette visite à la Posnanie allemande et polonaise, qu’il aille en Gallicie, si bien travaillée en 1846 par les agents de ^iettcrnich. Là, il se convaincra
que les Antrichiens sont plus équitables que les Prussiens, et qu’ils traitent les Galliciensavec la même baguette que les Vénitiens, les Hongrois, les Croates, les Transylvaniens, etc.
Pour remercier les Hapsbourg qui en 1$46 ont fait écraser par leurs ageqjs les patriotes polonais, les complices de Berlin et de Pétersbourg ont donné à celui de Vienne en pâture la république de Cracovie... La providence a béni cet acte de haute convenance entre les trois protecteurs de cette république: l’incendie éclaté en février 1847 dans le château autrefois royal, en signe de cette bénédiction, a détruit bien des souvenirs chers aux Polonais. Oh! cette bonne providence! Elle a oublié que, ce qui meurt
pour la nation en réalité revivra dans le chant
Cela prouve que la providence allemande-russe,/)rolidence des bureaucrates, peut se tromper elle aussi. . .
En Gallicie, M. Proudhon pourrait voir l'influence jésuitique sur .l’instruction et la morale du peuple de toutes les classes : les pauvres sont abrutis, les riches démoralisés, afin de les ramener et les conduire plus facilement au niveau de nullité et d’obéissance passive.... Mais M. ProucHgjn se contente de peu. L’Autriche, à ses yeux, est déjà purifiée, régénérée, par cette ombre de constitutionnalisme qu’elle affiche pour allécher les races hétérogènes.... Ces races sont liées par les baïonnettes en un faisceau qui s’appelle empire autrichien, qui a feint de changer la caserne en Parlement, et qui, loup vorace, qu’il est, endossa une peau de mouton pour mieux réussir dans ses machinations.... La fata morgana politique, qui se présente à Vienne, pour moi ne signifie rien autre chose, qu’une supercherie pour
tromper l’Europe libérale, en octroyant des soi-disants libertés; tromper les capitalistes crédules, afin d’obtenir d’eux quelque nouvel emprunt, voté .par la majorité des membres du Reichsrath; enfin éviter par ce moyen une banqueroute financière et pouvoir alors renouveler la* lutte en Italie contre la France....
De Gallicie, peut-être, M. Proudhon daignera-t-il faire une promenade non à Varsovie, ni aux grands centres de population polonaise, mais dans les provinces, parmi les simples campagnards. Là, s’il veut observer l’état des choses, comprendre les paroles entrecoupées, les chants à mi-voix, et gagner la confiance de ces pauvres villageois, il apprendra que — pour guérir la douleur de ces braves gens, de la perte de leur patrie — il existe deux remèdes, dont l’un est — de les seconder à recouvrer l’indépendanot de leur patrie, qui vit dans leur cœur par l’intluence des mots sacrés, que garde tout polonais: « La Pologne n’est pas encore perdue, tant que nous vivons...» L’autre remède est plus simple et plus expéditif: passer outre, décapiter, pendre — enfants, vieillards, homnflfe et femmes. Oui, les femmes aussi! parce que la femme polonaise, sauf de rares exceptions, est une bonne patriote: il semble que le tzar applique rigoreusement ce remède-là...
M. Proudhon a proposé à l’opinion publique de se prononcer pour les vues de M. Régnault ou pour les siennes, qu’il étale devant la Pologne dans sa lettre du 6 septembre. Je l’imite en demandant à cette même opinion de se prononcer pour l’un des remèdes ci-dessus mentionnés, pour finir, une fois pour toutes, cette question polonaise !
Là où le simple, campagnard vous dit avec assurance, que
* • Jak swiat stoi swiatem
Nigdy Mazurowi Moskal nie byl bratem...*
(depuis que le monde existe, jamais un moscovite n’a pu être le frère d’un mazovien)
là, point de demi-mesure !.%. Mais, observera M. Proudhon, d’autres sentiments vivifient les Russiens (Cosaques, dont la lactique moscovite appelle Petits-Russes); peut-être dira-t-il, qu’en Lithuanie, les Russes-Moscovites sont vus d’un bon œil...
A cela je réponds brièvement: dans ces provinces, le nom de Moscal... est synonime de l’expression de reproche, dont je ne retrouve l’équivalant en français: le peuple des goubernies habitées par les Cosaques, les Polonais et les Russes-Rlancs emploit ce nom comme une parole finale pour exprimer un mépris, un dédain du plus haut degré....
Engagez après cela les Polonais à se donner au . gouvernement russe, mais ce sera perdre inutilement son temps et prêcher dans le désert. Le peuple n’a pas de velléités de domination, ni d’idées sociales, quand il pense et parle ainsi : c’est qu'il ^eut s’appartenir, être gouverné par ses lois et parler sa langue.
• Je ne veux pas enregistrer ici tous les griefs des Polonais contre les gouvernements russe -et allemands, qui, par les actes arbitraires de leurs sbires, ont violé les propriétés particulières, les institutions, le culte, la langue, la Constitution, en un mot, ont renversé l’existence de la nation. Et pourtant, il se*rait bon d’imprimer tout cela en lettres de feu devant
M. Proudhon, pour qu'il comprenne toute l’injustice qu’il a commise envers les Polonais, en disant que la séparation entre les oppresseurs et opprimés est im : possible. Il s’oublie lui-même, se faisant le parjure de la liberté, qui partout est la plus grande félicité de l'homme! La séparation entre la Pologne et la Russie est impossible, mais, pour qui? Peut-être pour les Russes-Moscovites, parce qu’ils seraient refoulés en i* Asie... Or, ils se cramponnent énergiquement à la
Pologne, oubliant qu’aujourd’hui les chemins de fer, les télégraphes, relient les nations les plus éloignées, et les unissantéconomiquement, permettent de les di-. ■ viser politiquement pour le bien-être de ces nations et de l’humanité, dont la devise consiste en ce trois paroles sacrées et simples: « Liberté, Egalité, Fraternité », paroles, qui ne sont pas étrangères à la doctrine de M. Proudhon.
•. Peut-être cette séparation est aussi impossible
pour les gouvernements prussien et autrichien?...
• Cela se conçoit ; mais dans ce cas je ne trouve pas de différence entre ces deux» gouvernements et ces malfaiteurs, qui, profitant de la faiblesse du pouvoir des juges d’autrefois, ne veulent pas même entertdre parlgr de la restitution des propriétés spoliées à leur victime... Pourtant aujourd’hui d’autres principes, d’autres droits commencent à avoir la force obligatoire; espérons donc que même les juges d’ aujourd’hui se montreront à la hauteur de leur mi$- . sion...
Dans sa première lettre M. Proudhon est incomparable quand il dit: le rétablissement de la Pologne serait la même affaire que le rétablissement de l’autonomie de la Lorraine , du Comtat Venaissen et d’autres provinces, qui composent la France actuelle; mais l’auteur oublie, *ou il ne veut pas dire, que ces provinces ont été intégralement absorbées par la France, et que l’absorption n’est pas le démembrement. Peut-être, les Polonais cesseraient-ils de se plaindre, si toutes les portions de leur patrie, aujourd’hui partagées entre les trois potentats voisins, appartenaient, à un seul d’entr’eux — quel qu’il soit; alors, mais seulement alors, la comparaison de M. Proudhon serait juste, autrement, ni les Polonais, ni les honnêtes gens ne donneront guère d’importance aux assertions du Savant définissant l’existence ou la mort d’une nation...
Mais il 'y a un passage dans la lettre de 6 septembre, où l’auteur fait une chùte malheureuse lorsqu’il dit que si les rivalités des puissances, et le fracas de toutes les révolutions qui onteu lieu depuis 1772, n’avaient réchauffé les cendres de la Pologne, elles seraient déjà tout-à-fait refrodies. Ainsi, pour lui, la vitalité de la force patriotique n’existe pas dans le sein
de la nation polonaise!... Ce que j’avais dit jusqu’à présent prouve le contraire, et je rappelle à tout le monde, qup même après 400 ans d’esclavage la nation grecque est ressuscitée... Cet exemple prouve que la nation-, qui a eu son passé glorieux et des traditions pleines de civilisation, ne meurt pas, à moins qu’elle ne soit pas démembrée... Mais Fauteur de cette lettre ne permet pas aux Polonais le droit à l’indépendance, aux publicistes le droit d’émettre leur avis au sujet des possessions volontairement unies autrefois à la Pologne des Piast et des Jagellon.... et, sans vouloir aller au fond des choses, il soutient que les échos de toutes les révolutions retentissant sur le sol Polonais, ont produit des démonstrations plutôt fictives que réelles...
• Je réponds, que M. Proudhon a tort; car, s’il a compté toutes les victimes du patriotisme polonais depuis 1772 jusqu’à nos jours, et si le nouveau droit social, lé suffrage universel était appliqué en Pologne, ils édifieraient sur ce sujet l’auteur de ladite lettre. Voilà ma réponse à un tel jugement émis par Fauteur du Spéculateur....
Je ne veux pas réfuter ces parties.de sa lettre, où il se présente comme un vrai Savant.... Je n’ai pas l’habitude de m’occuper des discussions presqu’inutiles.... M. E. Régnault, dans ses rapides observations dans La Presse du 12 septembre, dit très-justement: « la discussion, des mots: modification et abrogation (du traité de Vienne) ne doit pas être aujourd’hui renouvelée: les traités de 1815 sont déchirés et tombent en lambeaux, mais la valeur de ce mot — modification — comprend d’une autre manière le roi de Hollande en ce qui regarde la Belgi-
que, que M. Proudbon... » Puis, notre Savant, incorrigible, n’admet d'autre principe pour l’équilibre européen, que ce qui dérive des traités de 1815...
Il ne veut rien savoir de ce nouveau principe équitable qui a donné de si beaux résultats en France et en Italie , le principe de la volonté du peuple , basé sur te droit humain. Qu’un légitimiste et un sanfédiste adorent un autre droit, nommé divin, qui perd dé plus en plus sa valeur, c’est compréhensible; mais que M. Proudbon rompe une lance pour ce droit divin, c’est à dire, pour les traités de 1815, proclamant que c’est le pacte qui a consacré l’équilibre, qui conserve la paix européenne, et que hors ■ce. traité, il n’y a pas d’autres lois en Europe, c’est trop fort!...
Où peut après cela s’arrêter M. Proudhon?... Je le laisse courir sa bannière de rhétorique à la main, et je passe à la V me partie de sa lettre. Dans cette partie il traite ironiquement les moyens de restauration de la Pologne et demande plus qu’ironiquement : « quelles seront les frontières des Polonais indépendants et unis? »
A mon avis, il y a bien des moyens de rebâtir la Pologne partagée. Cet acte de justice est non-seulement possible, mais plus que nécessaire pour l’équilibre européen, pour la sûreté générale; pourtant la discussion de ces moyens est inopportune... Mais ces moyens ne sont pas aussi impraticables que lè pense M. Proudhon, et atteindre ce but , ce serait même régénérer la Russie semi-barbare, ce serait la civiliser. Je suis tellement persuadé de l’efficacité de 'ces moyens que même j’ajoute, qu’en vertu de cette politique panacée, l’Autriche cessera de peser sur les
races slave, magyare, polonaise, roumaine, italienne, etc.; la Confédération Germanique "pourra devenir bientôt transformée en un grand empire des Germains , ou , si on préfère , des Allemands (1).
Pour obtenir ces résultats, il y a évidemment des conditions dont la première serait de seconder l’Italie dam son unification définitive et dans son organisation intérieure...
Toutes les combinaisons jusqu’aujourd’hui proposées quelque fois, pour restaurer la Pologne aux dépens des autres, sont déraisonnables... En ce qui regarde les frontières de la Pologne reconstituée, elles doivent être telles que l’equilibre européenn’en soit pas affecté, et que la sûreté générale des peuples puisse être créée et garantie... Ces frontières doivent, non-seulement être celles que la nature du . sol 'polonais et son histoire ont tracées sur la Carte d'Europe, mais encore celles que la raison et . la justice de la politique d’aujourd’hui doivent faire prévaloir sur les subterfuges et la partialité, sur l’imprévoyance et l’indolence de la politique d’autrefois...
Dans la .VI e partie de sa lettre M. Proudhon reproche à M. Régnault d’avoir compromis la cause dont il s’était fait le champion, conseillant aux Polonais: Patience, Persévérance, Espérance... Le reproche ne m’arrête pas : pour moi la cause de.s opprimés est au-dessus de tout, et je ferai mon devoir jusqu’au bout, défendant cette cause bonne et juste, la soutenant contre tous, même contre M. Prou-
(1) Voir la 2 e et 3' Appendices.
dhon, qui de reste facilite parfois ma lâche. Par exemple, il demande aujourd’hui seulement... si le gouvernement russe est âla hauteur de sa mission en Pologne? (1) C’est par trop naïf... 11 n’a, s’il veutconnaître le gouvernement russe, qu’à Hre les ouvrages • russes publiées a Londres, ou celui de M . de Custine, ou qu’il prenne t La Vérité sur la Russie , » édité à Paris en 1860, par un russe, et qui plus est, par le Prince russe Pierre DolgoroukolT, descendant de Rurick. Dans ce recueil de documents ■réels et non apocryphes , il trouvera un saisissant tableau des actes ignominieux du gouvernement mpscovite de St-Pétcrsbourg , non seulement en Pologne, mais en Russie même... - Je ne suppose point que M. Proudhon, avant d’écrire ses deux lettres sur les affaires de Pologne, ait. lu « La Vérité sur la Russie » ; s’il l’a lu ,. il doit comprendre que ce gouvernement inepte à gérer les affaires du domaine héréditaire ou du domaine acquis depuis longtemps, ne peut changer et devenir moins barbare pour gouverner les provinces dernièrement ravies; et qu’il est hors de saison d’engager les Polonais à rester tranquilles sous cette administration paternelle; et de leur conseiller de joindre leurs efforts à ceux du parti libéral en Russie , pour être trop facilement trahis et traînés en Sibérie, à- Kamtchatka, etc., lieux où le gouvernement russe, le tzar, en tête , cache les perturbateurs politiques qui ressemblent beaucoup à M. Proudhon, non à celui de 1861, mais à celui de 1848, 1849 et d’autres dates...
(1) Voir la*t c et 5' Appendice.
M. Proudhon me surprend vraiment, quand il propose, seulement aujourd’hui, de faire une enquête pour savoir si les tzars ont observé le respect des personnes et des propriétés, l’égalité devant la loi et devant l'impôt, la participation aux emplois, la liberté des cultes , la conservation de la langue et des coutumes, etc., et qu’ensuite viendra la réclamation.... Si par cela il entend une enquête pareille à celle qui a eu lieu en Turquie par l’entremise de la Russie (4860), à la bonne heure! Que l’Europe libérale formule sa proposition; mais depuis 1772, d'autres enquêtes et réclamations ont été faites à plusieurs reprises, et il est grandement temps d’ouvrir les Assises Européennes , car ces enquêtes ont démontré d’une manière surabondante que les vainqueurs de la Pologne, méconnaissant le droit de la guerre, ont confondu la tyrannie .avec la conquête. Après une enquête sérieuse et définitive, tout le monde se convaincra que le régime turc est préférable au système des potentats qui composent la Sainte-Alliance, parce que tuant le corps d’un peuple, le Turc laisse vivre l’âme de ceux qu’il a conquis, c’est-à-dire leur nationalité...
Par exemple, qui né connaît les tristes épisodes de l’histoire de Pologne, après 1831, et jusqu’aujourd’hui? Ils sont résumés en peu de lignes dans une brochure récemment publiée à Turin ( Les Israélites devant la loi, ou Situation politique et .sociale des Israélites d’autrefois et d’aujourd’hui en Eùrope, et particuliérement en Pologne et en Russie ). On y lit (pag. 31):
« Mais venu 1831, le cataclysme politique ruina « tout de nouveau dans ce pays... Ce qife n’osèrent
Digitizêd by l^oogli
« pas faire les Jésuites en deux cents ans, osèrent « l’accomplir les Moscovites en quelques mois.
« Instituts, Académies, Facultés, Collèges, Gym- « nases, Licées, Écoles, Pensions, tout fut supprimé « pour Catholiques, pour Protestants et pour Israé- ■« lites: les professeurs emprisonnés ou exilés; les « musées, bibliothèques, galéries et archives trans- « portés à Pétersbourg et mutilés en route..'.. La « civilisation et l’instruction furent .proscrites olfi- « ciellement en Pologne, et le règne des vices, de « la débauche, de la corruption, de la barbarie, in- « auguré et propagé solennellement pour tout le « monde!!!..» •
Et cela est incontestable. A l’œuvre donc, M. Proudhon! Demandons sincèrement f enquête sur les affaires de la Pologne et même de la Russie: ce serait plus humain que conseiller aux Polonais de cesser d’exposer les malheurs de leur pays...
Tout publiciste, homme de cœur sait depuis longtemps quelles garanties, quels droits furent promis aux Polonais par cette mesquine charte, qu’on nomme traité de Vienne, et comment elle a été observée. Mais M. Proudhon, la tête plongée dans les idées véritablement humaines, mais encore inappliquables , que même en Pologne on ne les repo.ussc pas absolument, quand elles peuvent y pénétrer, il démontre par ses raisonnements, qu’il ne peut ou même ne veut pas comprendre l'alpha des affaires intérieurs de la Pologne. Il croit à la lettre les journaux voués aux absolutistes et les documents qu’ils fabriquent; il porte des jugements à l’instar de Philippe de Macédoine, et imite ce diplomat qui a dit,
jr t ces écrivains qui ont répété que « l’Italie n’était qu’une expression géographique... »
M. Proudhon d’un ton doctoral prononce carrément que la séparation des portions de la Pologne ravies par Cathérirte, Frédéric et Marie Thérèse est aujourd’hui impossible pour la Russie, la Prusse et l’Autriche, bien plus encore, impossible pour l’Europe, et il promet, mais seulement aux Polonais transubstanciés en Russie, la conquête de toute la Russie et de la Sibérie même, à la condition qu’ils se tiendront dans la voie légale. Mais en Russie quelle est cette voie légale?... Avilissement moral — abjurer sa nationalité, servir ses dominateurs, lécher les mains qui, en caressant, chargent de chaînes dorées, etc. ; voilà l’avenir des Polonais renégats de leur nationalité , voilà la voie légale en Russie ; mais quel avenir est réservé aux Polonais des deux autres fractions, et quelle recompense mettra-t-on à leur transubslantiation politique: peut être pour les uns, la conquête de Spandau , pour les autres de Spielberg, ou quelques autres minières de ce genre?.'.. La Prusse et l’Autriche en fourmillent...
Non! M. Proudhon, les Polonais ne peuvent être de votre avis, et je souhaite que les malheureux orphelins politiques considèrent vos dernières lettres comme nulles et non-avenues... La magnanimité est une des vertus des Polonais: l’oubli des outrages les a distingué toujours...
A, différentes reprises, dans le cours de ma vie tant militaire que civile, j’avais énoncé quelques réflexions ayant rapport au sujet que je traite aujourd’hui. D’abord en 1837 (en manuscrit) je me suis occupé de l’idée d’amélioration de l’état des paysans internés sur. les domaines de la Banque de Pologne... Ensuite, enl847(aussi en manuscrit), j’avais traité dt la situation du soldat, de l'officier et de l’habitant de Caucase, celte riche contrée, appartenant en une grande partie à l’Asie et à l'Europe... Les forces productives de la Russie sont de nature à épouvanter le statistique le plus assidu, qui voudrait compulser et évaluer en chiffres cette immense richesse (1)... Et bien! Là, où au milieu de l’abondance des produits du sol, des milliers d’hommes mouraient quelque fois de faim ; là, la situation du soldat, de l’officier et de l’habitant laisse bien à désirer... Enfin, une troisième fois (1857-8), je me'
(1) Oui connaît les œuvres d’économie politique de Tengoborski, de Hakslhausen , de Biélomorski . de Wiernadski, et des autres économistes qui traitaient de cette matière , celui-là appréciera mon expression à propos de la richesse des forces productives en • Russie.
suis servi de la presse pour exposer les moyens d’améliorer le sort des millions d’habitants de la même puissance par la construction des chemins de fer de Varsovie à Tiflis. Ces trois tentatives ont été nommçs Pia desideria. Aujourd’hui je me vois consolé : M. Proudhon s'asseoit à mon côté, et en vrai humanitaire, déroule ainsi son programme :
« L’équilibre européen ébauché, le régime par- « lementaire partout en vigueur, le problème éco- « nomique se pose à son tour, ayant pour corollaire « dans tous les grands Etats (et que sont devenus les « petits?) le licenciement des armées, la décentrali- « satidn administrative, ce qui équivaut à peu de « chose près à la Confédération des nationalités,, à « la République Universelle. Dans cet état de choses,
« la Pologne reparaît, autant du moins qu’une « réapparition de cette nature est possible. Son « peuple jouit des mêmes avantages que les peuples « les plus libres, ses citoyens sont sur le même « pied, vis-à-vis du tzar, devenu roi constitutionnel,
« que les Anglais... » De grâce! assez! C’.est trop: et trop nuit!... Peut être l’humanité jouira-t-elle de ce bonheur, mais pour la Pologne il ne peut être réalisé: l’expérience acquise depuis 1815 jusqu'à 1830 a convaincu les Polonais de ce que pourrait être le tzar constitutionnel; un tel avenir est impossible pour la Pologne. Vouloir donner une seconde représentation d’une comédie sifflée à la première, n’est pas adroit: on mécontentera le public et on n’enrichira pas la direction...
Dans l’enivrement de son improvisation, M.
Proudhon oublie de dire quelles seront ces bienheureuses nationalités qui existeront pour prendre •
place au banquet social. 11 est vrai qu’il mentionne la réapparition de la Pologne, mais avec une restriction ... — Néanmoins cela ne regarde que seulement la Pologne sous> la domination russe, et il ne parle point des deux autres fractions .que possèdent les Autrichiens et les Prussiens: si elles eussent tellement perdu leur nationalité que M". Proudhon ne les retrouve plus, il est à craindre que la Pologne russe puisse sauver la sienne aussi, au milieu de l’élément moscovite, très-hardi dans tous ses empiétements (1). Les preuves abondent dans toute la Lithuanie, dans l’Ukraine et partout... Les faits accomplis justifient mon assertion d’autant mieux, que l’auteur ne désignant aucune époque pour l’inauguration de la République Universelle, laisse à mon pessimisme, pleine et entière liberté pour prétendre que les générations futures seraient seules appellées à en jouir, mais dans une époque très-éloignée de la notre.
A mon avis, avis de positiviste, nos yeux ne verront ni cette vie constitutionnelle à la Proudhon dans la Pologne, ni cette République Universelle, parceque le knout et le bâton, ou, pour parler plug clairement, les scôptres absolus ne peuvent souffrir les républiques, bien que, selon les traités, elles avaient le droit d’exister... Or, 'comme ces beaux insignes de l’absolutisme — le knout patriarcal en Russie, et en Autriche et en Prusse le bâton féodal, en roulés du simulacre de constitutionnalisme, régiront quelque temps encore tous Jes actes de ces gouvernements-caméléons, j’ai donc raison de dire à mon
(1) Voir la 3 e appendice.
— retour à M. Proudhon : Tous vo» raisonnements sont Pia desideria...
Mais supposons un moment que les générations à venir jouiront de celte vie parlementaire, si séduisante, que décrit M. Proudhon, est-ce que, à cette époque, les traces de la nationalité polonaise existeront encore ? Non t Les ennemis de cette nationalité travaillent de toutes parts et réunissent leurs forces pour appauvrir et démoraliser les Polonais par tous , les moyens; pour les germaniser ou les russianiser plus facilement; donc, et dans ce cas un tel raisonnement est faux et tombe par soi-même.
Selon M. Proudhon , les Polonais gagneront immensément en se liant fraternellement avec les Russes Panslavistes-libres-penseurs. Sur ce premier point, je suis de son avis; mais pour y arrivér il eut fallu que M. Proudhon prêchât le renversement du tzarisme, la division du tzarat, ainsi que le conseillent les écrivains russes, c’est-à-dire, la formation de quelques Etats autonomes, faisant la Confédération Slave. Si M. Proudhon imitaitles patriotes russes, il eut évité le chagrin qui le ronge à l’avance, car ses péroraisons ne produisènt et ne produiront aucun changement dans les sentiments des Polonais contre leurs dominateurs.
Selon moi , les Polonais agissent honnêtement et •raisonnablement en continuant leur antagonisme contre, les Allemands et les Russes , adulatexirs du despotisme. Cet antagonisme doit être une lutte à mort , tant que la domination étrangère pèsera sur la terre. polonaise ; mais une fois cette domination repoussée, — n’importe comment, — et l’autonomie du pays dés Polonais sera rétablie avec les fron-
tières, que les circonstances rendent indispensables, ils deviendront excellents voisins, parce que l’expé- , rience acquise dans une école de malheurs et de privations fera de tous ces orphelins de bons citoyens. A cette école du malheur les Polonais ont appris à faire aux •autres ce qu’ils vaudraient qu’on leur fit aussi; — à savoir s’aider sans demander le» secours du ciel; et enfin, à faire ce qui doit être, en attendant qu’advienne que pourra... .
De plus , dépouillant les vieux préjugés de leurs ancêtres, ils ont pu en apprécier les vertus, en reconnaissant leurs propres défauts. Aujourd’hui , tout le monde en Pologne comprend qu’une Constitution sage et libérale ravivera leur patrie et sera le véritable palladium de leur indépendance politique. ■ Liberté de conscience , de culte , d’enseignement (1), commerce libre et libre accès aux emplois à tout véritable talent , uni à la probité et au patriotisme — telle serait le fond de cetteConstitution, basée sur le droit humain, emanée de la saine raison et sanctionnée par le trône héréditaire.
Quand en général on commence à s'intéresser aux affaires de Pologne, quand les Anglais même, nation honnête , mais froide et concentrée , — ont fait des discussions au Parlement , dans les clubs’et dans la presse sur la question qui nous agite ;
(1) L’enseignement doit être obligatoire pour tout le moftde. Les précepteurs se trouvent en nombre suffisant en Pologne. Le programme pour un tel enseignement doit comprendre : lecture , écriture , éléments de calcul , un court abrégé des derniers siècles de l’histoire de Pologne et des droits fondamentaux, obligatoires pour tous. Les cours d’enseignement trois ans.
quand l’Angleterre peut-être entrevoit, que par le rétablissement de la Pologne, le libre commerce pourra être mis partout en pratique , et que son in- , fluence en Orient n’y perdrait pas un iota , mais . au contraire y gagnerait beaucoup le même moment M. Proudhon a choisi pour dissuader les Polonais d’avoir foi dans l’avenir ! Eh bien ! je dis, moi inconnu, que se laisser convaincre par ce Savant et par ceux qui prononcent rcquiescat à la Pologne, ce serait le jour du véritable suicide politique de la part des Polonais. Or, au nom du génie de la politique qui a dicté l’alliance anglo-française, il n’en doit être ainsi , pour la plus grande gloire de cette al- .liance bienfaisante !1 !
Pour mieux prouver mon désintéressement, moi je he demande, quoique j’aurais le droit pour moi,, aucune concession ou faveur pour les Polonais : je ne demande que justice. Mes vœux se bornent à souhaiter: 1° que l’Italie devienne libre et indépendante des Alpes à l’Adriatique (1); 2° que la Confédération Germanique devienne l’empire des Allemands (2); et 3° que les habitons de l’empire russe se décident à devenir des citoyens libres (S). Cela désigne suffisamment un honnête et impartial programme... Quand seulement le premier point de ce programme sera réalisé , les suivants et leurs corollaires satisferont les légitimes désirs’des honnêtes gens...
Maintenant , quelques paroles encore à l’adresse de M. Proudhon. La fln de sa lettre du 6 septembre
(t) Voir la 4 e Appendice.
(2) Voir ia 2« Appendice.
(3) Voir la 3» Appendice.
est au-dessus de tout étage par la sincérité des reproches, qu’il adresse à la démocratie française, qui, dit-il, se trompait, lorsqu’en 1830 elle applaudissait à l’insurrection de Varsovie, et harcelait le gouvernement de Louis-Philippe qui ne savait que, répondre; et « lorsqu'en mai 1848, elle fit cette déplorable manifestation qui décida de la perle du parti républicain. î
Si ma mémoire ne me trompe pas, M. Proudhon fut un des importants personnages d’un parti et dans les Assemblées de ce temps-là, vaincus par la politique de Napoléon 111. Oui, ce fut l’âge d’or pour M. Proudhon. Se rappelant ces beaux jours, les re-- n grets lui font chercher des coupables qui directement ou indirectement l’en^ont privé; il les a trouvés, et traduits à la barre de l’opinion publique; mais il oublie qu'il est homme, et que comme tel il peut se tromper...
Errare humanum est. En blâmant la sympathie de la démocratie française pour la cause polonaise, il blâme par cela même cette cause , mais comme il s’étend longuement, dans sa lettre , sur cet objet, que faire? Après lui avoir répondu tant bien que mal, je lui pardonne ce tort qu’il a fait à moi, son admirateur, à moi, soldat de la cause juste... oui! il faut lui pardonner, car les hommes, abstraitement pris, ne sont malheureusement pas irréprochables.
Par exemple : les Polonais trop dociles instruments du papisme dans les exécrables mains des Jésuites, d’où dérivaient toutes les plaies , tous les malheurs de leur patrie. Par exemple: les Allemands-Prussiens défendant le principe de nationalité dans les Duchés Holstein,Lauenbourg ou Scleswig,et dénationalisant
le Grand-Duché de Posnanig. Par exemple: les Allemands-Autrichiens voulant dominer et germaniser toutes les races qui composent l’empire — amalgame, aujourd’hui constitutionnel... et demain ? une caserne militaire, comme hier, parce que, qui connaît l’Autriche, même avec sa Reiehsrat d’aujourd’hui, sait que cette monarchie peut exister encore quelque temps dans le camp, mais point dans une Assemblée parlementaire. Par exemple : les Allemands-Russes cherchant à s’immiscer dans les affaires de l’Europe, au lieu de propager la civilisation dans l’extrême Orient, la civilisation européenne et •non moscovite ,• qui a le lustre, les belles manières, en un mot l’extérieur de la vraie civilisation , mais qui n’en a pas Je fond. Par exqpiple... par exemple... M. Proudhon lui-même n’est pas irréprochable, parce qu’en défendant la cause de la légalité instituée par la force brutale, base du droit divin, il accuse les Polonais d’inconséquence, quand ils combattent une telle légalité; parce qu’en les dissuadant de sortir de la voie légale, ij admet seulement ce principe de l’équilibre européen, comme bonheur de l’Europe, qui est émané des traités de 1815; parcequ’à la fin il divinise par cela même la légitimité, battue en brèche - sur plusieurs points du territoire européen par les faits accomplis, qui, présentant des lambeaux de ces mêmes traités, ne doivent pas mériter l’inimitié d’un Savant, véritable ami de l’humanité.
Il oublie qu’il existe une autre légalité , consacrée par le nouveau droit humain, issue du principe du suffrage universel , droit du peuple, qui depuis 1852 gouverne la France, lui donne de nouvelles forces matérielles, et lui a rendu sa force morale
èt l’influence du prestige d’une nouvelle politique en augmentant sa gloire militaire. Il oublie que le nouveau principe aide l’Italie à se constituer en une nation forte, indépendante et libérale, sous l’égide de la non-intervention, un des corollaires de ce principe. 11 oublie que le nouveau droit du peuple, comme un autre Hércule adolescent, commence ses exploits et chaque journée prouve qu’il devient plus robuste, plus résolu... Attendons donc la fin de la lutte, qu’il a entamée avec l’hydre de Lerne : l’heure des autres monstres viendra à son tour; or, n’anticipons pas sur notre jugement...
Je m’arrête, en demandant un peu de bienveillance de la part de M. Proudhon, pour les braves Polonais et pour le nouveau principe, sur le quel ils fondent toute leur espérance, parcequ’ils ne veulent être ni germanisés ni russianisés,mais dont l’unique désir est de devenir citoyens dans leur pays natal; de voir rétablie V autonomie de leur patrie indépendante et constitutionnelle, et avec ces frontières qui doivent être, non-seulement celles que la nature du sol polonais et son histoire ont tracées sur la carte d’Europe, mais encore celles que la raison et la justice de la politique d'aujourd'hui doivent faire prévaloir sur les subterfuges et la partialité, sur l’imprévoyance et l’indolence de la politique d’autrefois, savoir les frontières, nécessaires pour garantir V équilibré et la sûreté générale en Europe.