LKi» FKtK£6* D'ARMALLD D'ANUILLY
3au6 doute envers lea consciences capitulaires, car en môme temps il presse- le chapitre de Paris et les grandevicaires qui gouvernaient le diocèse en i* absence du cardinal de Retz, expatrié, de se déclarer contre le Formaiéure par une ordonnance ; et l'ordonnance, en effet, parut le 8 juin 1661 ^ — Dans cette occurrence, le plus adroit u' était poiiit le prélat diplomate. — Soudain celui-ci, piqué au vif comme s'il eût craint d'ôtre supplanté dans la confiance du docteur son frère, prit en mains la défense des grands-vicaires que menaçait le conseil d*état; et, le premîerd'entreles évèques, il écrivit au roi pour les soutenir^. Cette démarcfae lui valut le blflme et les menaces de la cour» Porl-Roy al dirigea vers lui un flot de bénédictions \ Le directeur, M. Singlin, lui écrit que sa lettre au roi le comble de gloire ; la mère Angélique s'arracbe à s<m ironie {>our s'écrier que cette lettre est un miracle, et d' Andilly surpris se trouve en aimer mille fois plus son frère ^ Le docteur seul n'écrivit pas, mais il dut bien jouir. Le prélat, comblé d'éloges, adressa lettres sur lettres au roi, aux évéques, au pape ^ La mêlée devint générale.
Mais les couri^e^ factices se lassent vite à porter des coups infructueux. Après deux ans de lutte [fin de 1662], 8n parlait de conciliation^'; et soit encore i^éminiscence
trouver, quoique imprimée, la lettre dans laqwdle le docleur répond à son frère; mois Besoigne en donne Tanaly se. (Vies des quatre évéq,, 1. 1, p. S77.)
^ Larrière, Vie du doeU Amauld, U i, p. 208.
s <Xu»rt$ du docU Amauld, L xxii, p. 010»
* Besdigoe, Vies des quatre évéq., U i, p. S77.
4 Jbid., p. 278. — ce Les lettres de la AI. Angélique de Sainl-Jean, Attes, Lettres, Reiat,, t i, n. 1, p. 49*
B Bcsoigne, itid,, p. 179-285. La plupart deoes lettres ftirent rédigées par le docleur lui-même. Voir (Xnvres, U xxi, préfiioe hislorique, S xvii,
p. XXXVIII.
c ficfoigne, ibid.t p. 280.
CHAP. m, SECT. I, ART. U. 263
dîplonjatique, ou toujours ressentiment du joug fraternel, Févêque d'Angers inclinait à parlementer. Cette fois encore il retrouvait d'Andilly comme auxiliaire '. On eût dit une ligue renouée contre leur cadet. L'instant était d'ailleurs parfaitement choisi. Le grand Arnauld se trouvait aux prises avec l'immortel Pascal ^. Celui-ci, dans son zèle emporté^ trouvait la résistance du docteur trop timide ; et l'on pouvait croire que son illustre antagoniste, dans ime lutte aussi formidable, soit qu'il fût entraîné en avant, soit qu'il se rejetât en arrière, perdrait féquilibre. Le champ de bataille était toujours le Formulait^e. Pascal voulait y proclamer nominativement l'orthodoxie de Jansénius. Le parti le plus modéré, à la tète duquel se trouvait M. de Choiseul, évèque de Commînges, ami prudent de Robert ' et de Henri, voiilait substituer à un nom propre une clause de soumission absolue aux doctrines orthodoxes, de soumission silencieuse sur le fait de l' évèque belge. Dans cette clause, le grand Arnauld proposait d'introduire, mais seulement par une phrase incidente, le mot subjidentés *. Ses deux frères consentaient à ce que la phrase d'incidente devînt principale, et voulaient amener le docteur à capituler sur le mot subjicientes, en lui donnant cette forme subjicimus!
Sur un point si délicat on ne put s'entendre. Les négociations durèrent plus d'une année ^ ; les conférences
* Larrière, Vie du docU Arnauld, L i, p. 225. > IHd., p. 207.
3 Voir pliu haut, chap, ii, secU u, art» ii, $ 2, p. 110.^ Cf. Mém. de d^Andiliy, part, ii, p. 146.
4 Larrière, ibid.f p. 245. — Cf. Le Recueil ia-i2, p. 559.
^ Voir une partie de laeorrcspunduiicc quelles occabioiiiR'reiit. (Œuvres du docU Arnauld, 1. 1, p. 302-488, et t. xu et xxii en enUcr.)
26& USS FRÈRES D'ARNAULD D'AMDIUY.
se multiplièrent, Taigreur s'en mêla et produisit une péripétie menaçante pour T intrépide et inébranlable docteur. Abandonné d'abord par les siens, il le fût ensuite de tout Port-Royal. Achille se retira sous sa tente. Ses amis l'y suivirent pour l'accabler. Ce fut d'abord M. Le Nain, père du savant Tillemont, qui. vint lui dire anathème. « Vous serez condamné, lui écrit-il, et devant (( Dieu et devant les hommes, pour me servir des termes <( d'un des premiers magistrats du royaume [le premier c( président Lamoignon], si vous ne voulez pas croi]:e un (( prélat, aussi éclairé, aussi vertueux^ et aussi éloigné
«de tout soupçon qu'est M. de Commenges -Et
a quoique ma lettre soit signée de moi seul, regardez-la « comme celle de vos meilleurs amis qui m'ont chargé <( de vous l'écrire en leur nom, et qui se servent de ce ma plume pour vous faire savoir les véritables sen- (( timens qu'on a sur cette rupture ^ » L'inflexible docteur répond : « Jc suis peu touché de ce que vous (( dites, que nous nous trouverons abandonnés de tout (( le monde. L'état où nous sommes réduits depuis un « assez. long tems n'est pas fort différent de celui-là; (( et si Dieu nous y a bien soutenus, il le pourra faire (( encore danë un abandonnement plus général ^. »
Mais voici venir un nom vénéré, celui qui d'ordinaire exerce un effet magique sur le disciple de Duvergier de Hauranne. L'abbé de Saint-Gyran, neveu et successeur de ce grand homme, déclare qu'il embrasse les ouvertures et les propositions que fait l'évêque de Gomminges\ Mais
1 OEuvret du doet Arnauld^ lettre du lemars 1663, 1. 1, p. 310 et 311. — Cf. Lettre cxLViii, du 23 mars 1663, p. 324, etleUrecLii, du 6 mâî 1668, p. 365.
2 Jbid.. lettre cxlix. du V avril 1663, t. i, p. 135. 3;6/i/.,p. :310et3H.
CHAP. Ul, SECT. I, ART. U. 265
l'impassible docteur répond qu'en cela l'abbé de Saint- Cyran se contredit, et il fait un livre pour le démontrer'.
Cependant le directeur de Port-Royal intervient, celui auqjiel le grand Amauld a confié le soin de sa conscience. M. Singlin lui déclare qu'il est en danger de commettre un péché mortel s'il empêche la paix de l'Église par un. attachement à son propre sens ^. ci Mais, répond le pénitt tient- agenouillé et insoumis, comment veut-on que je « discerne si l'éloignement que j'ai de toutes ces voies a obliques de duplicité et d'équivoques ne vient que a d'attachement à mon propre sens et non pas de la « lumière de la vérité? De raisons, on ne m'en apporte « point; d'autorités ou d'exemples, aussi peu. Mais toute « la preuve que je suis un entêté est, qu'ayant des amis (( si éclairés, je ne me rende pas à leurs avis... C'est là- 0 dessus qu'on soulève contre moi... jusques à mes pro- 0 près frères ! ' »
Ses frères, en effet, venaient lui représenter à leur tour tt qu'après avoir fort considéré cette affaire deavant Dieu, ils ne voyoient pas qu'il pût refuser de
tt passer ce mot de subjicimus Ne séparons non
« plus, lui disaient-ils, la vérité d'avec la paix, que la « paix ne doit janiais être séparée de la vérité *. » A cette exhortation évangélique et fraternelle le docteur faisait une réponse doublement habile. Au chaleureux Robert il
1 OEuvreê du éo€t, Amauld, leltre gxltiu, da 2<l man 1608, 1. 1, p. 91i* — Cr. U XXI, préface hbloriqae, p. lxxx.
3 îbid,, t. f, p. 322.
* Ibid.^ lettre gxlviii, da 26 mars 1668, t. i, p. 821. —CC La lettre d^ 4 juin 1663, p. 377; lettre cuu, du 1*' septembre 1668, p. 404 ; lettre clxiii, du 13-23 septembre 1668, p. 416.
4 Ibid., leltre du 23 mars 1668, 1. 1, p. 326.— Cf. Lettre du 10 avril 1663, 1. 1, p. 351.
266 LE8 FRÈRES D'ARNADLD D^ANDaLY.
parlait le langage du cœur, au flegmatique évêque celui de la diplomatie. « L'amitié que vous avez pour Tévêque « de Commenges, disait-il au premier, vous en fait con- « cevoir une si haute idée que vous n*avez plus d'yeux « pour rien voir qui vous le rabaisse au dessous de l'o- . « pinion que vous vous en êtes formée. Mais est-il possi- « ble, mon très cher frère, tpie l'amitié ne vous redonne « point les yeux que l'amitié semble vous avoir ôtez ? <t Est-ce donc que je n'ai plus dé part dans votre cœur? « Est-ce que quelque estime que vous avez eue jusques « ici pour moi s'est entièrement effacée de votre esprit? « Faut-il donc que cette nouvelle union ruine les plus « anciennes, et que vous soyez incapable de rien ap- « prouver de la part de ceux mêmes que vous n'avez que « trop estimés, aussitôt qu'ils ne se'trouveront pas cona formes aux lumières de cet ami, qui semble occuper « maintenant toute votre â.me? Non, je ne puis croire que « cela dure. Dieu ne le souffrira jamais. Il réveillera <( dans votre cœur le feu qu'il y avoit allumé pour ceux « que la nature et la grâce vous ont unis si étroitement, n 11 vous donnera la même créance pour ceux qui sont « toujours les mêmes et qui le seront jusques à la mort, « quelque ennemi de notre bonheur qui se soit efforcé « de troubler un si parfait accord de volontés et de sen- « timejis. Dieu ne nous a plus Isdssé que quatre au (( monde ! pourquoi faut-il que cette malheureuse affaire K nous soit venu diviser? Nous souffrions en paix et (( avec joie notre commune persécution en la souffrant « d'un même accord : pourquoi faut-il que l'espérance w imaginaire d'une fausse paix, avec des ennemis* sans u foi et sans conscience, nous ait jettes dans le trouble? « Non, non, mon très cher frère, encore une fois, un état
CUAP. m, »Ei:'i. 1, AKi. il 267
« si violent ne sauroit durer ^ 1 » llien de plus touchant à coup sûr que ces lignes ; et quel beau langage I
Mais quelle adresse aussi dans cette réponse à Tévéque d* Angers. « Je suis assuré, écrit le docteur à Tancira « diplomate, que si vous aviez été en la place de M. de « Commenges et avec tous les avantages que lui donnoit « une négociation entreprise par l'ordre du roi, nous «•n'en serions pas où nous sommes. Si Dieu vous a « donpé tant de fermeté et tant de courage, pour souteff nir lar vérité et la justice. .., vous n*en auriez pas man- « que pour représenter au roi qu'il n'y avoit plus de « sujet de se figurer une. nouvelle secte d'hérétiques « contre laquelle on dût armer l'Église et l'état.... Le « crédit des Jésuites que vous avez si peu appréhendé ir parmi les plus grandes menaces qu'on puisse faire à a un évèque, ne vous auroit pas empêché de lui rendre V ce témoignage sincère, en lui rendant compte de votre « négociation ; et cela seul auroit été plus capable de « rendre la paix à l'Église, que tous les petits moyens « qu'on a voulu employer.... Voilà ce qu'un grand évê* « que et un bon François auroit dû représenter à Sa a Majesté. •• Mais il est vrai que pour le tenter, il falloit « se résoudre à avoir les Jésuites pour partie, et entre- « prendre de les confondre devant le roi même. Vous « avez assefe témoigné par votre conduite que cela ne « vous auroit pas arrêté. Mais qu'il y en a peu qui vous tt ressemblent! et que la vraie générosité est une qualité « rare ? I » Cette lettre était datée du 6 avril 1663. Quelques jours avaient dû s'écouler avant qu'elle parvînt à son adresse. Le 11 avril, l'évêque d'Angers écrivait à
1 OBuvreê du doeU ArnauUi, lettre cl, du 5 avril iWS, U i, p. 9i|0. > Ibid., lettre eu, du • airril iWh U i, p. 84«.
268 LES FnÈRKS D'âRNALLD D'AMDILLY.
celui de Comminges pour rétracter l'approbation qu'il
avait donnée aux démarches de ce prélat^, et le 15 il
adressait ces lignes à sa propre nièce, la mère Angéli-
' que de Saint* Jean : a Assui'ez M. Amauld que j'entre
« dans toutes ses raisons, et que je suis si éloigné de
« vouloir plus rien faire en faveur de M. de Commenges,
(( qu'il n'y a rien au monde que je ne voulusse faire pour
(( raccommoder ce que j'ai gâté. Il faut néanmoins queje
« me ménage avec M. d'AncUlly^ mais ce ménagement
a n'ira pas à faire rien de plus pour M^ de Commenges,
« qui ne mérite en aucune façon du monde les éloges
« qu'on lui donne ; car on peut dire qu'il a agi comme
n un esclave des Jésuites ^. n
Quant à d'Andilly, qui ignorait cette défection, il se rendait moins facilement, et s'appuyait sur l'autorité de l'évègue d'Angers ; (^ Que si ce que je vous représente, « écrivait-il au docteur, ne fait point d'impression dans « votre esprit, à cause que vous ne me regardez que « comme un laïque ignorant, tel que je suis. • . , je pense
c( qu'au moins les sentimens d'un homme tel que
c( M. l'évèque d'Angers, ne vous doivent pas être indiflfé-
«rens Or vous n'ignorez pas quels ils sont, et il
« m'écrit sur cela d'une manière qui augmente encore « ma douleur, par celle que me donne la sienne ; et la (( sienne et la mienne sont si grandes de voir l'horrible « persécution où cette rupture, si elle arrive, va exposer c( une mûson [Port-Royal] dans laquelle Dieu a rassem- « blé tant de personnes qui nous sont chères. . . , .que je
1 Larrière, Vie du doct, Amauld, L i, p. 262. — ÇC OEucns du dvcU Arnauldf t. i, p. 354* > Larrière, Vie du docteur Arnauîd, L f| p« 262.
CHAP. m, SECT. I^ AKT. If. 269
o ne saurois trop vous conjurer, mon très cher frère, * If par la tendresse que vous avez -pour elles, de ne I^ « pas lûsser tomber dans un tel malheur.... Quant à ce « que vous dites que vous n'avez jamais considéré cet « accommodement que comme une chimère, et le nom* « mez une misérable négociation, pardonnez-moi si je « vous réponds que j'ai le cœur percé de douleur de ce «qu'il n'est que trop vrai que, depuis le temps que l'on « traite cette afiTaire, je vous ai toujours vu triste lorsqu'il « y avoit sujet d'espérer qu'elle réussiroit, et toujours « gai lorsqu'elle paroissoit être rompue '. »
La réponse du grand Amauld tient cette fois bien plus du logicien inflexible que du frère attendri. Il est victorieux d'un de ses deux plus chers antagonistes, et il écrit à Tautre : « J'ad beaucoup de respect pour les sentimens « de M. d'Angers ; mais je suis résolu de ne prendre « pour ses véritables sentimens, que ce qu'il m'aura ré- Il pondu, après avoir ouï toutes mes raisons; et non pas fc ce qu'il a pu dire ou écrire avant que d'être pleine- « ment informé des choses.... Quant à ce que vous dites « que j'ai paru triste lorsqu'on m'a engagé, par empres- 0 sèment et par importunité, en des propositions qui ne « me paraissoient pas assez conformes à la sincérité chré- « tienne, et guai quand ces propositions n'ont point été If acceptées : je ne dissimule point que je n'aie été en « cet état. Je l'ai déclaré à M. de Commenges ; et je « veux bien qu'il montre à tout le monde la lettre que je « lui ai écrite sur ce sujet. Rien ne justifie davantage « l'amour que j'ai eu pour la paix, que de ce que je me « suis rendu, quoiqu'avec peine, à des propositions aux-
1 OEuvrei du doct. Amauld^ lettre du 10 avril 1063, 1. 1, p. 953 et 350.
270 LE.S FRÈRKS D'ARNAIXD D'ANDIUY.
• « quelles j'avois de moi-même beaucoup de répugnance. « Et la joie que j'ai ressentie quand elles ont été re- « jettées, ne peut être attribuée avec justice qu'à l'amour « que Dieu m'a donné pour la vérité, qui me causoit de u grands scrupules d'avoir passé des choses dont j'avois « sujet d'appréhender qu'on n'abusârt pour l'affoiblir,... « De sorte que s'il me reste quelque peine d'esprit dans « cette affaire, ce n'est pas d'avoir trop peu fait pour « la paix, mais c'est d'en avoir trop fait ^ »
A ce passage sont jointes quatorze pages de démonstration, mais pas une ligne sur l'exposé pathétique qu'a fait d'Andilly des dangers de Port-Royal. Ces dangers cependant n'étaient que trop réels; d'Andilly, nous le savons ^, allait l'éprouver bientôt. N'espérant plus garaiH tir ce saint asile d'une ruine prochaine, il voulait du moins sauver à son ami, l'évêque de CcHSuninges, une avanie publique que lui ménageait l'intraitaUe docteur. Il H^nace celui-ci de rompre avec lui s'il exécute son projet. Mais il était seul alors à s'opposer aux volontés du théologien courroucé, qui lui répond : « Je suis étran* tt gement choqué de certaines lettres où l'on ne craint « point de dire, que si on n'a plus de soin de ménager « les anus d'un tel, il se tournera contre nous, et que « nous nous trouverons par là dans le plus mauvais état « où nous ayions jamais été.... Toutes ces menaces ne « me touchent gu^*e, pour ce qui me regarde. Je n'en « suis touché que pour celui qui les fait. J'ai le cœur « percé de douleur de le voir dans une telle disposition ; « et je prie Dieu qu'rl ne lui impute pas d'avoir eu seu*
1 Œuvreè du docU Amauldj lettre glii, du 6 mal 1668, 1. 1, pt 865 et 869.
2 Voir pluft haut, p. Si S,
CHAP. m, SECT. I, ART. H. 271
« leniegt la pensée d'un dessein si étrange, et si peu « digne d'une personne à qui Dieu a fait connoître et « aimer la vérité. Cela me fait voir que c'est souvenj un c( grand malheur à des personnes qui ont de la piété, « mais qui ne connoissent pas l'esprit et la conduite de « l'Église, de se mêler des affaires qui la regardent, « quoiqu'ils ne s'y engagent d'abord qu'avec un bon a dessein. Ils veulent que tout s'y conduise par les n^gles « (Tune politique humaine, et souvent même par des ima- « ginations toutes contraires à toute véritable prudence : « et lorsqu'ils voient que des théologiens ne sont pas de « leur avis, ils pensent les avoir bien réfutés quand ils « ont dit qu'ils savent la théologie; mais qu^ ce sont les « plus méclmns négociateurs qui soient au mondée Les H événemens même ne*sont pascapables de les détrom- « per, et de leur faire reconnoitre que ceux qu'ils avoient o tant méprisés ont vu plus clair qu'eux, et que pour « avoir aimé la simplicité de la colombe, ils n'en ont « pas moins eu la prudence du serpent ^. »
On s'en apercevrait, même sans l'aveu du docteur, ^ ces nobles lignes où brille à la fin de. sa lettre autant d'habile conciliation que d'affection fraternelle et de simplicité chrétienne : « Ce qui me reste est de recommander
1 Ce n*étaiL pas la première fois que d*Andilly reccTait ces reprocher el subissait ce jagement de la part des chefs du parti. Vingt-quatre ans au* pararant [1640] Saint-Cyrao lui avait écrit : « Je tous avoue que vos
• langages et vos tempéraments que vous donnes aux paroles, je dis les
• aeadémisteê, ne s'accordent point bien avec l'éloquence des pensées, des a actions et des mouvements que donne la vérité divine à celui qui la a connoit et qui Taime. Les raisonnements et les trop grandes mesures de
paroles n'appartiennent qu'aux philoaopkeê et aux cour/tsaits, etc. s (Afém. de Lancelot, 1 1, p. 169.) Ces représentations de Saint-Cyran avaient sî peu corrigé d'Andilly, que celui-ci, en publiant les lettres de celui-là« y mit la dédicace que nous savons. (Voir plus haut, p. 80.)
^ OEuv, du doct. Àrnauldf lettre clxxt, du 2A avril 1664» 1. 1, p. 484 et 4^3.
272 LES FRfeRES D'ARNAULD D'ANDILLY.
« à Dieu celui qui me menace de la plus étrange division • « que Ton se puisse imaginer^ et de faire une protestation « toute contraire ; qui est que rien ne sera jamais capable « de me désunir d'avec lui, et de rompre de ma part une « amitié que je suis résolu de conserver autant que ma « vie '. » En même temps, il est vrai, le docteur conservait ses intentions contre Tévêque de Comminges. Mais soit que ses dernières paroles eussent subjugué le cœur de Robert, soit que la conscience de l'ancien courtisan lui eût fait l'aveu de son incapacité théologique ^, à dater de ce moment, laissant à son frère la direction des doctrines de la famillis, il se borna à en administrer les affaires temporelles ; nous verrons bientôt avec quelle ardeur.
1 Œuvre* du docU Arnauld, L f, p. 485. .
3 D*Andilly avait pris tellement au sérieux ce rôle de chef de secte que lui reconnaissait Mazarin (voir plus haut, p. SS, n. 3), que par instant il s*en était cru théologien. (Voir plus haut, p. A4-21$, et plus bas, chap, nv $ect, n, S 8 ; même chap,^ uct, iv, arU ii, J 2, à la fin. ) Port-Royal avait partagé cette illusion, ou du moins Pavait ménagée, jusque vers le moment où la mort de Sînglin [17 avril 1664], et VaTilorilé que donnait au docteur Arnauld le talent joint à Ténergie, firent pencher, comme nous venons de le voir, la balance en faveur de celui-ci. Avant toutefois que celte révolution intérieure f&t consommée, et durant la transition qui la préparait, Port-Royal commençait à plaisanter avec les intimes et à les détromper sur le rôle de d'Andilly : « Je vous avoue. Madame, écrivait le 98 juin 1659 la « M. Angélique à la coadjutrice de Xaintes (voir plus bas, ckap, vt, »eet, i, « art, u, S i ), que j*ai eu envie de rire de ce que vous vous êtes adressée et à mon frère d*Andilly pour les dispositions du baptême. Vous le prenez, ff Madame, pour un théologien, ce qu'il ne fut jamais. Tout son talent est n de tradiiii*e. » {Lettres delà Aï, Angélique, L m, p. 460, lettre dcgccxci.) — Huit ans auparavant une autre religieuse, amie de Port-Royal, s'était également méprise sur le rôle de d'Andilly, à ce point qu'elle le croyait sur les rangs pour être évéque. Ceci méritait bien autant le rire de la M. Angélique que la consultation de madame de Xaintes ; mais elle se contenta de détromper gravement sa correspondante. cCe n'est pas mon frùre d'AndiUy « qui est évéque d'Angers, lui dit-elle; c'est M. [l'abbé] de Saint-Nicolas a [mon second fr^]. » (Ibid., 1. 1, p. 031, lettre cccxxv, de 1650.)
CHAP. rà, SECT. I, ART. II. 273
Mais pendant qu'il s'humiliait ainsi pour toujours dans sa défaite devant le génie de son frère, leur autre frère, Févêque- d'Angers, comme tous les esprits secondaires et Vacillants, en était revenu à hésiter, à douter ; et le docteur le surprit se demandant encore une fois, en présence d'une nouvelle bulle qui exigeait définitivement la signature du Fonnutaire, s'il ne valait pas mieux que sa main signât, au lieu d'avoir continuellement à raflermir la mi-^ tre sur sa tète ? — Le temps de la diplomatie était passé, comme celui de la tendresse. — Non seulement d'Andilly, mais Port-Royal tout entier, subjugués par l'intrépide persévérance du grand Amauld, s'étaient ralliés à son opinion, et se pressaient autour de lui à l'approche de l'orage : « Nous nous imaginons être nécessaires à Dieu, <c écrit le docteur au prélat; il n'a que faire de nous, et « il tirera plus de gloire de notre accablement, si c'est « sa volonté que nous demeurions écrasés sous le poids a de la persécution... , que de toutes les peines que nous ^ nous donnons, sans qu'il en résulte presqu' aucun bien. . « « S. Chrysostôme dit qu'on ne sauroit être bon évêque, ce sans être toujours prêt à être déposé.... ^ » Puis il lui demande en quoi, lui qui paraît tenir à Tépîscopat, il s'en est montré digne depuis quinze ans qu'il en est investi? La réponse que fait le docteur lui-même à la question qu'il s'est posée est foudroyante. — Henri en demeura terrassé à tout jamais sous la main de son frère.
Depuis ce moment jusqu'à sa mort [1666-1692] vingtsept ans s'écoulèrent sans qu'ilosât soulever de sa poitrine cette main puissante ; et tandis que d'Andilly ensevelissait dans les jardins de Pomponne les soupirs que lui ar-
* Œuvres du do€i, Arnauld, IcUrc clxxxvii, (ravnll685, t i, p. 526 el524.
27/| LES FRÈftES d'ARNAI LD D'ANDTLLY.
radiait la dispersion de Port-Royal, Tévcque d'Angers fit constamment partie de ces quatre prélats opposants qui, d'après les instiiictions du docteur, « témoignèrent une « fermeté de pilier (fermeté réelle ou factice, n'im- « porte ^ ) , en se aK>quaiit de toutes les menaces qu'on « leur fit, et demeurant dans une pure négative, sans <( répondre autre chose sinon que cette introduction de (( signatures étoit une nouveauté qui leur paroissoit dana geréuse, et qu'ils ne vouloient point autoriser par leur (I exemple, ni rien faire qui pût donner sujet de croire « que les évêques de cour eussent rien à leur comman- « der^.D — L'évêque d'Angers, désormais fidèle à cerOle, parut désormais au docteur digne de l'épiscopat.
Les luttes ardentes, opiniâtres, dans lesquelles les deux frères s'appuyèrent publiquement l'un sur l'autre
1 Celte fenneté était réelle diez le dootewr Ârnauld, factice ou pUil6t
empruntée chez Tévéque d* Angers, pour qui son frère et Nicole rédigeaient le plus sonvent tes pièces où elle se montre davantage. (Voir, entre autres preuves, celles que contient la Vie de Nicole, par Goujet* p. lii« 4IS, 490, 123, 194, etc.) «M. Arnauld [Œuvr,, t xxiii] a fait la troisième partie de <r V Apologie des religieuses de Port-Royal, c'est h direlea lettres de M. d^Anff gers, » (Racine, OËuvr.^ t. ti, p. 298.) Aussi rien de surprenant dans les éloges que donne le docteur aux écrits de son irère ; * car, dit Racine'(préfaoe de la deuxième lettre à Nicole, Œuvr,, u vi, p. 84), » ce n'est pas leur coutume « [des Jansénistes] de laisser rien imprimer pour eux, qu'ils n'y meticnt « quelque chose du leur. On les a vus plus d'une fois porter aux doctcws « les approbations toulcs dressées : la louange de leurs livres est une chose ff trop précieuse. )h ne s'en fient pas ù la louange de ta Sorbonne ; les « avis de l'imprimeur sont d'ordinaire des éloges qu'ils se donnent à eux- (t mêmes ; et l'on scelleroit ù la chancellerie des privilèges fort éloquents, <t si leurs livres s'imprimoient avec privil^e. n (Voir plus haut^ p. 28, n. 3.) Et ailleurs : " Surtout louez vos Messieurs, et ne les louez pas avec retenue, ff Vous tes placez justement après David et Salomon. Ce n'est pas asset. a Mettez-les devant. Vous ferez un peu souffrir leur humilité ; mais ne cral- « gncz rien : ils sont nccoutumés à bénir tous ceux qui les font souffrir, » (Ibid., p. 88.) •
2 Oliuvrrs du doct» Àrnmildf lettre cLXVi, de 1664, t. i, p. 464.
CHAP, in, SBCT. f, AJIT, lïl. Î75
jusqu'à la mort o'ont laissé aucune trace daus notre dépôt, qui renferme surtout, nous l'avons vu, des papiers relatifs à la vie privée de la famille Arnauld, Le caractère de ces papiers, dont notre but principal est de rendre compte, nous oblige à étudier surtout les rap^ ports intimes et la biographie personnelle des membre/^ de cette illustre famille. Les excursions que nous nous permettons faors de notie dépôt, lorsqu'il n'ofii^ pas ces renseignements, ne peuvent avoir pour but que d'eo réunir d'analogues- C'est ainsi que nous venons d'être conduit à constater, par des documents semMaUies aux nôtres, quelle avait été la position de Henri & l'égard de ses deux frères, avant d'indiquer, dans notre dépôt même, les documents qui se rattachent aux premim*, et les complètent en nous montrant l'évoque d'Angers, non plus dans sa vie relative et subordonnée» mais dans une partie de son existence plus isolée $( plus libre*
ARTICLE III
Henri, dans ^intérieur de son diocèse.
Les papiers qui nous restait de l'évèque d'Angers se rapportent tous à sa conduite dans l'intérieur de son diocèse* Ils sont nombreux, mais en général ils offrent plus d'édification à la piété que de satisfaction à la curiosité. Ce sont des mandements, des lettres pastorales, des sermons, des instructions synodales, des exhortations, des oraisons funèbres, quelques facturas aussi relatifs aux procès que le prélat eut à soutenir contre son clergé. Le nombre de ces pièces témoigne d'une assez grande activité; leur contenu, d'une conscience éclairée et d'un talent vulgaire. Les productions épiscopales de Henri sont loîii de valoir sa correspondance diplomatique. Mais on revanche
la vie du prélat est plus édifiante que celle du négociateur. Sa biographie ' et son éloge ^^ qui se trouvent parmi ses papiers, ne laissent aucun doute à ce sujet. ' — Comme pour expier son noviciat nomade, il se condamne à une résidence non interrompue de quarante-trois ans au sein de son bercail. Cette résidence, il Texige de tous ceux qui avec lui contribuent à en diriger les ouailles. Tout ecclésiastique pourvu de plusieurs bénéfices entraînant charge d'âmes est obligé d'opter pour un seul. Il poursuit ceux qui s'y refusent jusques au parlement, dont un arrêt sanctionne cette louable réforme. — Les situations régularisées, il régularise les mœurs. Son clergé s'adonnait à d'assez grands désordres, dont le principal théâtre était le cabaret ; le zélé prélat veut rappeler ses clercs du cabaret au sanctuaire, et les clercs s'insurgent. Les moines leur viennent en aide : ils absolvent, sous les yeux de l'évèque, ceux qui transgressent ses ordres; et l'évèque est obligé de mettre la fréquentation des Meux de débauche au nombre des cas réservés. Les moines crient à la violation de leurs privilèges, au mépris des pouvoirs qu'ils tiennent du pape. Après avoir intenté un procès en parlement, Henri se vit intenter un procès en cour de Rome. Sa cause y demeura victorieuse, et sa charité guérit les blessures qu'avait faites son triomphe. — Cette charité, il l'étendsdt à tout ce qui
1 La biographie nous parait écrite par Tabbé Amauld, neveu et commensal de l'évèque d^Angers. La plupart des faits y sont relatés avec les mêmes termes où ils se trouvent rapportés dans les Mémoires de Tabbé.
3 Cet éloge, prononcé par Tabbé Pelletier, te 16 novembre 1692, devant l'académie d'Angers, a été imprimé en 1712 ù la suite des quatre lettres Uiéologîqiics contre un mandement de M. de Bîssy. — Cf. Mém. de Du Fossé, p. 430.
3 Cf. Besoigne, Vies des quatre éréq., t. i, p. 258-27?,
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souffre. U la rendait prodigue, ingénieuse, inépuisable ^ et de son vivant elle lui fit aux yeux des pauvres une auréole que plusieurs à sa mort voulurent transformer en nimbe. Ses vêtements furent disputés comme des reli-ques, et ses reliques engendrèrent des miracles^ — C'est du moins ce qu'affirment la biographie et le panégyrique qui font partie de ses papiers, d'accord en cela avec les écrivains de Portr-Roy al. L'un de ceux-ci^, empruntant de ce panégyrique même un passage où il est dit que les témoignages de la douleur du peuple allaient au-delà du respect et de la vénération, s'écrie : «Que peut-il y avoir tf au-delà de ces deux choses, si ce n'est l'invocation? » On s^dt la tendance qu'avait le Jansénisme, même avant l'époque du diacre Paris, à canoniser les siens. Si l'hum* ble degré du seuil au bas duquel l'évèque d'Angers voulut être enseveli dans sa cathédrale ^ se fût trouvé dans le voisinage de Saint-Médard, les convulsions auraient pu commencer trente ans plus tôt.
Et cependant, à dire vrai, il n'y avait pas de quoi. L'évèque d'Angers, nous venons de lui rendre cet hommage, était un vertueux prélat; mais autour de lui la faiblesse humaine a jeté des voiles trop peu diaphanes pour se prêter à une transfiguration. — Ainsi ses bio-
^ Les détails les plus circonstanciés sur la rie du saint prélat se tronrent dans on manuscrit de la bibliothèque royale. lOrataire 206, in-folio.) On y lit que pendant une inondation il allait en bateau par les rues, préparant luinème de la bouillie pour les tout petits enHunts et des tartines de beurre pour ki plus grands. (Cf. Menu $ur la vU et sur la mort d^ Henri Àrnauldt etc., fpar le P. deBonrecueil, de rOratoire], dans Des Molets, Mém. de litt., U m, p. 360, et dans le Journal de$ eavante, \aïAe^y Arnauld (Henri) et teite,l737,p,W.)
2 Bcfloîgne, Vies des quatre éviq.» U i, p. 603. — t Henri Aniauld
• mourut le 8 juin 1602 en odeur de sainteté... U étoit Tun des quatre
• évéques, etc. » (Mém^ dis hamctlot, (. i, p. d5.) s Besoignei ibidt
278 LES FRËIl£b D'AKNAULD D'ANDILLY.
graphes, ses amis, sa famille ^ louent à Fenvi, et avec raison, cette résidence non interrompue dont s'affranchissaient trop souvent les évèques de cour. Mais dans lefi lettres du grand Arnauld lui-même on trouve quelques traôes d'infractions faites par son frère à cette résidence ^ Il est vrai que c'était en faveur non de la cour, mais de Port-Royal.
Le vigilant évoque avait à juste titre interdit à son clergé la pluralité des bénéfices ; mais lui-même cumulait l'abbaye de Saint-Nicolas avec l'épiscopat \ et permettait le cumul à son neveu, au fils aîné de Robert, qui ne l'avait pas quitté depuis le voyage de Rome. Ce cumul, il est vrai, ne portait pas sur des bénéfices à charge d'àmés, et n'était alors incompatible qu'aux yeux de Port-Royal et de l'austère docteur, qui écrit, en parlant de son frère, à propos de leur neveu : « Il a fait une grande <{ faute de charger de bénéfices * une personne qui en a c( toujours été très indigne, n'ayant jamais eu la moindre
1 ÛEuvreê du doct, Arnauld, t ix, p. 75'4t leUre dcit, de février 1687 ; Mém» de l'abbé Àimauld, part, tti, p. S.
2 Œuvre» d* Arnauld, L i, p. 137^ letlre lin, da 28 juio 1656: • L'érèque • d*Anger$ mon frère roas aura dît fà la mère Angélique. de Saint-Jean] ■ (oui te (ftii regarde rassemblée. Nous n'jen avons rien appris depuis quHl ê'eit parti,
< Gallia christ, ^ édit. de 1656, t. ii, p. 150, et t. m, p. 691; Mém, de tabbé Arnauld, part, iir, p. 185.
4 De CM bénéflees dont l'abbé Arnauld aurait été chargé par son 1)ncle, nous tié connaissons <fne le prieuré du PlessIs-aui-Moines, pour lequel le bétkéficier fut en proc^a?ecTalleinant des Réaux. (Œuvres de Patru, t ir, Pk 1 ; M. de Monmerqué, Notice sur T\illemanf, t. ti, p. xxTm.) Lt* docteur lui-même n'indique que ce prieuré, outre Tabbaye de Gliaume, que Ponnponne procura à son frère oi 1674* (Cf. GaU, Christ,, t. xii, col. 187 , dans une lettre où, parlant de son neveu, il dit : c [ Pourquoi ] garder te prieuré «r de SOOO livres, outre son aUiaye ? •» {Œntres du doet» Arnauld, t. m, pk 699, letlrtt occcckcii du S7 novembre 1698» j Voir plus bas, chap, iv, sect^m^art i, S ^*