‹ La véritésur les Arnauld, complétée à l'aide de leur correspondance inéditeChapitre 34 sur 88 · CHAP. IV; 8ECT. I, ART. I · texte numérisé non relu

CHAP. IV; 8ECT. I, ART. I

sa fille, tous trois tels que les poètes représentent Latone au milieu du jeune Apollon et de la petite Diane; tant il éclattoit d'agrément et de beauté dans la mère et dans les enfans I Dès lors, continue le mythologique abbé, elle me fit Tbonneur de me promettre de 1* amitié ; et je me .tiens fort glorieux d'avoir conservé jusqu'à cette heure un don si cher et si précieux. Mais aussi je dois dire, à la louange du sexe, que j'ai trouvé beaucoup plus de fidélité dans mes amies que dans mes amis, ayant été souvent trompé par ceux-ci et ne l'ayant jamais été par les premières. C'est même ce qui m'obligera de passer légèrement sur ce que j'aurois encore à dire de ce qui me regarde, ne pouvant me ressouvenir, sans un renouvellement de douleur, des mortels déplaisirs que j'ai reçus de quelque^uns dont je le devois le moins attendre ; et qui m' ayant gâté l'esprit et l'humeur, m'ont rendu vieux avant le tems, malgré un assez heureux tempérament qui sembloit me promettre toute autre chose. — Il n'est pas nécessaire de fatiguer mes lecteurs par le reste d'une vie malheureuse, traversée de mille ennuis secrets que de justes considérations m'obligent plutôt de taire que de publier, et que Dieu a sans doute permis pour me détacher des amitiés du monde, auxquelles, par mon inclination naturelle, je ne m'attachois que trop fortement. J'en ai donné assez de preuves en ma vie, et à mon frère [Simon] plus qu'à personne, en lui donnant presque tout mon bien pour le marier ^ M. Fou-

^ « Ce ne fui pas sans douleur [qu*au sortir de mes études] il flillut me « résoudre à Ctre séparé de mon frère [Simon]. Nous avions toujours été « élevés ensemble ; et comme je n*avois que deux ans plus que lui, nous 0 aûons presque toujours été capables des mêmes exercices et des mêmes

10 LES mil B'ARNAULD B'AimH.LY.

« quet, procureur général et surintendant, dont il étoit « l'ami, avoit bien proposé son mariage à M. Ladvocat, ce maître des comptes, lui témoignant même qu'il le « souhaitoit. Mais ce n* étoit pas assez pour un homme qui « pouvoit raisonnablement aspirer à de meilleurs partis « pour Mademoiselle sa fille, si je n'eusse assuré à mon « frère ce qu'on ne lui voyoit encore qu'en espérance. Je « ne me repens point de ce que j'ai fait ; mais je ne le « conseillerai jamais à personne ^ »

Antoine, après la mort de sa mère [1687] et d'un oncle maternel [16&9] ^, avait hérité, comme aîné, et de la terre de Briottes, dont son frère portait le nom, et de celle de Pomponne, devenue pour son père une retraite de prédilection. Mais ce n'était pas assez que l'un lui dût son nom, l'autre son repos ; dépouillé de Briottes comme il Favait été d'Andilly, il fallut encore qu'il se dessaisît de Pomponne pour doter l'heureux cadet, auquel il avait sauvé deux fois la vie dans leur enfance ^, et sur lequel reposaient maintenant, grâce à lui, les destinées de la famille. En revanche, huit ans après le mariage de Simon [1660-1668],

« diverlissemens ; ce qui avoît fait ane union entre nous telle qu'elle de- (( TFoit toujours être entre des frères... Je puis dire que de mon côté je n*ai « pn»i manqué à ranûtié que j'aTols pour lui. On verra dans la suite les « marques que je lui en s^ données, et s'il y a répondu comme il devolt. » (Menu de Vabbé AmauldL, part, i, p. 19.)

1 Ibid,, part, ni, p. 62.

S Jhid., part, n, p. 159. « Celte terre [d^AndîHy] m'appartenoit à caose « de ma mère... Quant a«^ bien de ma firmme, voiçy en quoy il oonsistoit : a Pomponne... Briottes... la ferme deChelles... la maison de la rue Geoffroy* a Lasnier, etc.. Je me servis de Toccasion favorable de M. d'Elbène qui, a à cause du voisinage de sa terre de Villeseau, désira d'acbeter Briottes, a pour le vendre du dénier trente... » (Compte^rendu de d'Andiiiy à tcê enfants, 23 décembre 1651.)

* Mèm, de l'abbé Àrnauld, part i, p. 7.

G^AP. IV^ fiBGT« l, ART. I. il

Antoine eut Thonneur, toujours un peu dispendieux, de tenir sur les fonts baptismaux Tune de ses nièoes ^ — La perte d' AndiUy lui avût du moins rapporté cent pistoles. — Et cependant il devait savoir gré à son frère de cette onéreuse distinction. Elle ne lui avait pas été dévolue sans obstacles, sans combat môme, du moins & en juger par un billet de Pomponne à son père, qui se trouve dans nos liasses sous la date du h septembre 1666, et qui fut écrit par conséquent deux années avant que s'accomplit le baptême où Antoine devait figurer comme parrain* « Mon frère m'a mandé qu'il faisoit état de venir cette « automne à Paris pour tenir Fanchon K J'ai à vous sup« a plier, en ce cas, de vouloir le traiter aussi bien que « vous auriez fait autrefois, et de ne lui rendre pas le

t « n 7 atoit kngtenw qii^oii ne gardoit «ne de mes nièces peur la « MMuner for les fonts» •• Quand j'arrivai, je ne trannu point mon frère.*. « Ma commère [belle-sonr de mon firère] éloit en Champagne... mais je « trooTai tout un monde nouveau pour moi : deux neveux et deux nièces que a Je ne connaissob point.. » [ÈUm, de CaèhéÀnutmld, part m» p. M^OS.) Galle de ses nièces que tint sur les Amis Fabbé Amauld dut être Charlotte, plus tard religieuse professe de Malnoue, née en 1665. — - Voir la note suivante.

^ M. de Monmerqué, Mém, dt Coulangei, p. 4i8, n. 2j pense que reniant désigné ici sons le nom de Fanchon est Félicité, depuis mariée au marquis de Torcy. Mais le Journal de Verdun^maï 1755, p. 999 (Cf. la Gazette de Frtmce, du iS aoAt i69S, p. 505), prouve que FétteHé naquit en 1672, c'est à dire quatre ans après le baptême où Tabbé Ara«il4 figura comme parrain* l\ ne peut élie question dans la leUre de Pomponne à son père que de sa troisième fille (la première étant morte en ifisa, et la seconde, Marie BmmanneMe, étant née en 1655. — Volt phia bas, cAap^ v, au coB< ■enoement) ; cette trobième fille, née le 26 mai»i565, devait avoir poui marraine M-« Hébert, Tune des sœurs de M"« de Pomponne, et dut porter d^abord le nom que lui destinât ceUe dame (Mém de f^abèé Amamld, part« 111, p. 99); mais M"* Charlotte Ladvocat, autre sœur de M"* de Pomponne, ajrant été substituée, comme nous venons de le dire, à M"* Hébert (ibid^, p. i05\ la jeune catéchumène dut recevoir le prénom de sa marraine véritable.

12 USS FILS D^ARNArU) d'anduly.

a séjour de Pomponne désagréable, [de Pomponne dont c( il s'était volontairement dépouillé I ] comme il le troufc vera sans doute si vous lui témoignez de la froideur. 0 Je souhaiterois qu'il se pût accommoder avec nous ; « et au lieu de joie, il n'y trouveroit que de la douleur, c( si vous lui fsdsiez mauvais visage. Je vous supplie très a humblement, non pas tant de vous contraindre, que « d'agir natureUement en ne gardant rien sur le coeur ^» Mais l'inflexible vieillard garda toujours envers l'atné de ses fils quelque chose sur le cœur ; et Briottes luimême, devenu, aux dépens de son frère, seigneur [1660], puis marquis [1682] ^ de Pomponne, et secrétaire d'état à Vside de la fortune qu'il liS devait [1671], laissa' écouler trois ans sans faire tomber sur Antoine aucune des faveurs qu'il distribuait comme ministre ^. Ce n'étaient cependant ni l' affection ni la bonne volonté qui manquaient au ministre ; la suite le prouva. C'était encore moins la puissance. Qu'était-ce donc? L'explication jaillirait-elle du rapprochement de deux dates ? — Robert mourut le 27 septembre 1674 *. Un mois après, Antoine fut abbé de Chaume ^ — Rien d'ailleurs ne contredit la

1 Mém, de Coulanges, p. A 13, o. 3.

3 Voir La Chemaye DesboiSj Dictionn, de noblesse, t« Pomponne.

A On sait que les secrétaires d*état aTaicnt, outre leur département, certains mois affectés à chacun d^eui, pendant lesquels ils eipédialent tour à tour les lettres pour Unis les bienfaits, dons et bénéfices que le roi accordait dans ces mois-là. Les mois du secrétaire d*élat pour les affaires étrangères étaient mars, juillet, novembre. (Piganiol de La Force, Jntrod» à la des* cription de la France^ 1. 1, p. 571 •)

4 fiém, de CabbéAmauld^ part, ir, p. 240.

K « An mois de norerobre 1674 le roi me donna Tabbaye de Chaumes, « p^us considérable par le voisinage de Pomponne que par son revenu. » (Méni. de Vabbé Àrnauld, part, m, p. 175. ) Nous venons de dire que Pomponne signait les lettres de faveur en mars, en juillet, et en novembre*

CBAP. IV, SBCT. h ART. L IS

triste interprétation qui naîtrait de ce rapprochenoent. Au contraire, la correspondance de Robert et de Pomponne ajoute aux présomptions qui en résultent un nouveau degré de probabilité.

Le solitaire de Port-Royal avait écrit, à la demande de son fils de prédilection, ces Mémoires dont plusieurs fois déjà nous nous sommes entretenus. Il les lui avait communiqués ainsi qu'à l'évèque d'Angers '. Ce dernier avsdt cru devoir adresser i son frère quelques observa^ lions sur le silence qu'il y gardait au sujet d'Antoine ; et la lettre du prélat avait été envoyée à Simon. « Pour « la lettre de M. d'Angers, écrit Pomponne à son père c( le 8 janvier 1667, je ne suis pas seulement de son avis <( touchant mon frère, mais je vous en prie. Et tout ce c< qu'Antoine a fait lorsqu'il portoit l'épée, et son chan-

D^AiidllIy était mort le S7 septembre; Pomponne avait done profité de son premier mois de grftces en faveur de son frère. Il fit venir ce dernier clies lai immédiatement après les rigueurs de Tliiver; et peut-être le plaisir qu^eut Pomponne à se réhabiliter près de son aîné, peut-être aussi le bonheur qu^éprouva Antoine à se voir réintégré dans sa famille, leur fit-il oublier trop promptement qu^iis venaient de perdre leur père ; car ce dernier était mort depuis dix mois seulement lorsque M".* de Sévigné écrit à sa fille [26 juillet 4675] : c Croiriei-vons bien que je reviens de l*Opéra avec M. et « M"* de Pomponne, et Tabbé Amauld... ? La fiHe se feisoit pour Tabbé c Amauld, qui n*cn a pas vu depuis Urbain VIII, quMl étoit à Rome avec « M. d'Angers. U a été fort content » On le voit, les querelles du Formu» taire n'avaient point éteint à Angers tous les souvenirs de Rome, non plus que la morale janséniste n*jr avait neutralisé tous les souvenirs de TOpéra. Après cet acquit de conscience, « sur la fin du mois d'août, dit Tabbé An- « toine, je fus passer huit jours à Chaume, oàj> n'avoU point encort été, ■ (Mém., part m, p. 194. ) L'Opéra avait eu le pas sur l'abbaye. L'abbé ne dit point qu'il fût allé visiter à Port-Royal le tombeau de son père (Voir cependant, ibid,, p. 170; et dans Le Clerc, Vie» édif. de P. il., t. fv, p. 109, une lettre de l'abbé Amauld en date du 11 janvier 1684, d'après laquelle il semblerait que celui-ci eut un instant le projet de se retirer à Port-Royal. ) t Mém* de Caulange$, p. 41 )•

14 LSS nu D'AUiVU) D'MUUT.

« getnent de profession doit y être marqué t comme il « est l'aloé de votre famille, U semble que ce soit aussi a celui dont vous devei parler davantage. Si vous des- « cendez jusqu'à nous en particulier dans cea Mémoires, « il auroit sujet de sentir vivement que vous l'eussiez « oublié. Ainsi non seulement je crois absolument né- « cessure, mais je vous supplie encore très bumble- H meut de parler de lui en une manière qui marque votre * amitié, et qui fasse voir un jour h vos petits-fils qu'une « des plus grandes bénédictions d'une fomille, c'est lors- H qu'un père se loue de tous ses enfants. Avouez seule- « ment qu'il 7 a en cela quelque ressentiment, car je u sais bien que vous conviendrez assez qu'il n'en faut u point avoir. Je vous serai infinimuit redevable, si vous n voulez lui âter ce déplûsir. a

Ce noble plaidoyer du frère préféré en faveur du frère méconnu, M. de Uonmerqué l'a déjjt emprunté k notre dépdt >, ainsi que les lignes suivantes, écrites par Povt~ ponne le 15 janvier 1667 : « J'ai reçu, au sujet de vos a Mémoire», une lettre de mon frère qui les admire, et « qui loue fort la pensée que j'iù eue de vous supplier de « les écrire; mais il me témtùgne une sensible douleur (I de touèli (qui est le mot dont il se sert, à ce qi/il dit, u pour ne rien dire de pis) , avec lequel voua l'y avez K trûté, ayant parlé de tous nous autres, sans vous souci venir de lui. Il témoigne que cette affectation pourra « peut-être étonner tous ceux qui le connoissent ; et n comme il ne doute pas que ce ne soit le F" [sic Formu- <i laire?] qui en est cause, et qu'il a le cœur percé de a l'éloignemenl que vous faites paroltre pour lui, il finit

t Mm. dt Contaitga, p. 413.

CB4?, lY^ aCT, 1^ AIT. 1. H

Il par ee vers, après avoir exagéré votre vertu et fait « voir votre colère :

« Tantane animis cœlesHinu int! ^

« En vérité, si je n'avoîs point déjà vu que vous l'avez

« fait', et que j'espère que vous le ferez de même

a dans toutes les rencontres qui se présenteront de parler « de lui, je vous en supplierois encore. Rien ne seroit « d'un plus mauvais effet, non seulement à son égard, (( mais aussi à celui de mes enfants, qui ne connoltroient c( pas assez à quel point il a plu à Dieu de voua bénir « dans votre famille ^. n

Ces deux lettres ont un terrible commentaire dans les Mémoires d'Antoine: « Mon père, dit-il, étoit né avec « d'excellentes inclinations, et bien lui en prit ; car étant « fort ardent en toutes choses, si ses passions s'étoient « tournées au mal, il n'y auroit -peut-être point eu

« d'bomme qui s'y fût plus abandonné que lui I II

« aimoit extrêmement ses amis ; mais on peut dire que « les nouvelles amitiés avoient toujours en lui quelque « préférence sur les anciennes K II est aisé de juger par

1 Povrqnoi pas? N'est-il pas de saintes colères? et même de saintes haines? La mère-Angéliqae écrit à son ftère d'Andilly : « Nos bona pères c ont tonte Tespèrance après Dien, en tous. Les autres [les Jésaîtes?] f disent qu'ils tous craignent parcequHk ont appris que tous êtes de toute • la cour le plus assuré ami et le plus puissant ennemi. Ainsi soit-H; et c que ce soit toujours pour d'aussi justes causes. » (Lettres <U la M. An^ gélique, t. i, p. 24, lettre xt, du 15 août 1625.)

3 Voici Tindicatton des seuls passages où, à la prière de Simon, Robert a rétabli le souTcnir d'Antoine : Mémoires <^Am, iCAndilly, part, i, p. 85, 70, 74; paru ii, p. iOi et 158.

s Mém, de Coulanges, p. 4i4«

4 Le frère de Robert, le grand Arnanid, lui écrÎTalt à lui-même : « Est-ce « donc qu'on ne peut aToir qu'un seul ami, et qu'aussitôt qu'on en acquiert c un nouTeau, il faut oublier tous les autres?... Que Teut dire une si injuste « acception de personnes? En Térilé elle m'épouTanteî... t (CEuvres du

16 tes FILS d'aknauld d'andilly.

« là que ses enfans n'étoient pas ce qu'il aimoit le « plus... ^ »

Ces plaintes de l'un des fils de Robert, rapprochées des touchantes supplications de l'autre, légitiment suffisamment, on le voit, l'explication que nous donnons à l'apparente ingratitude du généreux Pomponne. Celui-ci craignait de surexciter les rancunes du vieillard. Il ne voulait pas que le chevet du moribond fût confident d'une malédiction, ou d'un oubli, pour celui à qui il

doci.Amauld, 1. 1, p. 483, lettre du S4 arril 16640 II faat lire toute cette curieuse épitre et celles qui se trouTent p. 841 et p. 356 du même recueil, pour connaître Topinion qu^avait de Robert le membre le plus éclaire de sa famille. — Voir aussi TopiDion du M'> de Feuquières, cousin germain de RoberL (Mém, de l'abbé Amauld, part i, p. 93.)

i Mém, de Vabbé Amauld, part x, p. 2. — Celte dernière assertion se trouve confirmée et commentée par d*Andilly lui-même dans une de ses lettres à M"* de Sablé :

« N*arex-Tou8 pas bien jugé... comme qooy tous pénétriez le fond de « mon cœur en exprimant mieux que je ne le pourrois faire de quelle sorte « je préfère comme vous les sentimens de la vertu à ceux du sang et de la « nature. Je sçay qu^il ne (but manquer à rien de ce qu*elle oblige de ren- « dre aux enfans : mais je confesse n^avoir jamais pu comprendre cet c aTeuglemcnt stupide qui oste la veue de leurs deffauts, et cette passion tt brutale qui les fait aimer quoy qu*ils soient indignes de Tcstrc. Les réff ritabljs amis peuvent bien tenir lieu de tout : mais si les enfans n^ont m des quaiitcz qui leur fassent mériter d^eslre considérez comme aroy, ils

• ne doivent tenir lieu que d'enfans ; et qui dit enfant, ne dit pas tout Je « passerois bien encore plus avant en faveur de Tamitié, si j^osois dire que « Ton peut douter ^ Ton aime moins un parfait amy qu*un enfant quoyque

• nostrc amy ; tant Tuoion que la seule nature fait, me paroist estre au a dessous de celle que la seule vertu est capable de produire. Mais admirez, o je TOUS prie, comme quoy vous m*engagez insensiblement à parler de « choses que je n*avob jamais tant desmélées dans mon esprit; me contcn- « tant d'en avoir Fimpression dons le cœur... [4 février.] »

Cette étude de psychologie morale est accompagnée dans le recueil de M"* de Sablé d*un petit traité dont les copies sont répétées à profusion dans notre dépôt, et qui a pour titre : Que l'on doit préférer ion amy d «rt patrie, D^Andilly faisjit marcher de front dans ses affections la famille et la patrie. De quoi pouvaient be plaindre ses enfants ?

GHAP. IV^ SBGT. l, ART. I. 11

devait sa fortune ; et il ajournait sa reconnaissance. — Ce prudent et: fraternel attermoiement ^ fut couronné de succès, de tout le succès, du moins, qu'il était permis d*en espérer. Nous avons sous les yeux les dernières volontés de Robert ^. — Il donne à Pomponne ses manuscrits (les nôtres maintenant)^ ; et ses livres, au fils de Pomponne. — A Luzancy, le troisième de ses «enfants, il lègue tous ses meubles et même l'appartement qui les contient au château de Pomponne, appartement qu'il a rendu, dit-il, fort commode pour y passer une vie retirée. (Luzancy était son compagnon de solitude.) — Quant à Antoine, voici l'article qui le concerne :

<( Comme il ne me reste, grâces à Dieu, rien de consi- (( dérable dont je puisse disposer, outre les legs que j'ay « faits, et ne pouvois ne point faire, et à quoy tout ce que « j'ay de vaisselle d'argent sera employé, avec ce que je (( laisseray en argent, que je ne garde que pour cela ; il c( ne me reste qu'à dire

« Que je donne à mon fils aisné mon crucifix de bronze^ »

Son crucifix de bronze! dernier souvenir qui renfermait tout un symbole, incohérent en apparence, et tel qu'av£dt dû l'enfanter le cerveau d'un moribond ; mais véridique et terrible, car la miséricorde y était sans entrailles. — Effrayant aveu, ou scrupule cruel, qui croyait devoir, par une compensation suprême, faire le pardon de bronze comme l'avaient été les ressentiments!

^ Antoine semble n*en avoir pas sufiisamment apprécié les motifs lorsqu'il éerit dans ses Mémoirei (part, i, p. 19) le passage que nous avons transerit plus haut, t ii, p. 9, n. 1.

a En date du 8 avril 1667 avec un codicille du 30 janvier 1669; voir aussi les quatre legs datés tous quatre du à juin 1674*

^ Voir dm VAjnwîdicet note Q*

18 LES FILS D'ABffAUtD D'ANOUXT.

Et toutefois la haine d'un père, une haine qui dure plus d'un demi-siëcle« nous semblerait quelque chose de tellement impossible, si elle était spontanée, qu'un grief même personnel et persistant ne suffirait pas, selon nous, à la provoquer et à Tentretenir. Il faudrait encore, à notre avis, qu'elle fût attisée par une main intéressée ^ Or cette main, hâtons-nous de le faire remarquer à la décharge de d' Andilly, cette main inflexible qui trace au milieu des plaisirs du pauvre abbé les mots de sa condamnation, il ne serait peut-être pas impossible, sinon de la surprendre, du moins de la soupçonner mystérieusement agissante.

Dans une des lettres que le généreux Pomponne écrit à d'Andilly en faveur d'Antoine : Mon frère, dit-il, ne doute pas que ce ne soit le F[ormulai]re^ qui est cause de f oubli où vous le laissez. — Une dissidence d'opinion et de con-

^ En effet la correspondance de d'AndtlIy arec Fabert, si ramour-pn>pre de celuMà n'a point voulu donner le change ù celui-ci, semble témoigner d*une intermittence dans les rancunes de d*AndiUy contre Antoine. Dès le 18 novembre 1655 le solitaire écrit au futur maréchal : « De quatre fils « que Dieu m*a donnes, il y en a trois dont je ne sçauroisestre plus satisfait « que je le suis. » (Voir plus haut, t. i, p. 51.) Antoine était Tun des trois qui faisaient la satisfaction de leur père. Dans une autre lettre du fiS férrier 1656, où il est question de celui de ses fils qu'il avait confié à Fabert et dont il n'était pas satisfait (nous verrons bientôt pourquoi), d'Andilly écrit : c H « faut pourtant que je me console en ce que tous les frères ne peuvent pas c se ressembler, vous pouvant dire. Monsieur, dans nostre entière confiance « que j'ay d'autres fils qtie vous jugeriei dignes, s'ils avoient l'honneur « d'estre connus de vous, d'avoir part en voslre amitié. » Enfin dans une troisième lettre du 21 mai 1657, toujours eu parlant du pupille de Fabert : « Celuy-là estoit le seul de mes enfans dont j'estois en peine, v D'Andilly, il est vrai, ne s'était guère mis en peine d'Antoine que pour le dépoailler.

3 La lettre autographe de Pomponne porte : /e f>* et M* de Monmerqué a reproduit cette abréviation, sans l'interpréter. (Menu de Couianfeif p. 415.) Mais niNis pensons que la lettre du docteur Amauld que nous avons indiquée précédemment (t. i, p. 280), et ce que nons avons dit dans VarticU où nous l'indiquons, autorise ù lire eomme now le ttàaooB ici.

CRAP. IV^ SBCT. I, ART. t 49

duite, au sujet du Formulaire, entre Fabbé mondain et le rigorisme de Port-Royal, dissidence que nous avions déjà soupçonnée ', était donc venue s'ajouter aux anciens griefs de d* Andilly, et redoubler les premières froideurs du père pour l'atné de ses fils. — Mais le Formulaire avait, dans la famille Arnauld, occasionné d'autres chutes que celle d'Antoine ^. Deux sœurs de celui-ci, toutes deux religieuses à Port-Royal, avaient cru devoir signer ; et si leur père, dans un premier mouvement de dépit, les avait traitées de pauvres oisons '^ ces mots, d'abord, indiquaient plus de compassion que de colère ; puis les coupables avaient bientôt obtenu leur pardon. — Pourquoi donc Antoine ne fut-il jamais pardonné ? — Au sein de sa famille se serait-il trouvé quelque membre influent dont il eût encouru l'animadversion, et dont les dispositions, hostiles à son égard, auraient entretenu ou fait renaître Téloignement que dès sa jeunesse il inspirait à son père? Cette supposition est la seule qui puisse pallier les torts de celui-ci. Sachons si elle aurait quelque fondement.

La famille Arnauld ne comptait alors que six membres dont l'opinion fût de nature à influencer celle de d* Andilly : l'évoque d'Angers, le docteur Arnauld et leur sœur la mère Agnès; Pomponne et Luzancy, frères d'Antoine, et leur sœur Angélique de Saint-Jean. — Agnès, témoin de la chute de ses deux nièces, en devint l'ange consolateur ^; car dans cette grande âme, nous le reconnaîtrons plus tard, le stoïcisme chrétien était aussi

1 Voir plus haut, U i, p. S80.

2 Voir plus bas, ekap, ti» $ecU h art» i, $ u * Lettrée de madame de Sévigné, U i, p. 71*

4 Mém* de ta M* Angiiiqtu, U nif p» j^i» et pin» biSf l€f nolts dn chap* Tt, Mcf« I, art^ h%U

indulgent qu'inébranlable. — Angélique de Samt-Jean, dont la persistance avait eu plus de faste, n*en eut pas moins de charité pour ses sœurs repentantes ; et cette même charité tenta d'attirer Antoine à Port-Royal *. — Pomponne et Tévëque d'Angers, nous le savons, intercèdent tous deux pour le proscrit. L'un lui donne un asile à son foyer, l'autre lui maintient sa place dans la famille. Ses secrets persécuteurs ne sauraient donc être que le docteur ouLuzancy. — Mais Luzancy, timide et bon, nous le verrons bientôt, est une des plus douces et des plus saintes figures de la famille Arnauld ! Il pèche plutôt par excès de méfiance que par défaut d'affection. Il craint l'attaque et la fuit. Il aime les siens et ne provoque personne. Ce n'est pas lui qui est l'agresseur de son frère. Son caractère du moins repousse ce soupçon, et rien ne le fait naître ni dans ses actes, ni dans ses papiers, ni dans ceux de sa famille. — Le docteur Arnauld, au contraire, mieux doué du côté de l'esprit, l'était moins bien par le cœur ^. On lui connaît plus d'antipathies que d'amitiés ; et pour savoir combien ses antipathies étaient violentes il suffit de rappeler ce qu'en dit un témoin oculaire, le marquis de Louville. Cet honnête et habile négociateur rapporte qu'admis tout enfant dans l'intérieur d' Arnauld il était fort étonné, lorsque le docteur et ses amis se mettaient à parler des Jésuites, de voir soudaui se gonfler les veines de leur cou ^. Des hommes

f Le aerc. Vies édif. de P. R., t iv, p. 109.

2 Nous sommes fàclié de nous trouver sur ce point en désoccord avec M. Crétineau Joly, Hiêt. de la Compagnie de Jésui, t ii, p. 518.

^ « M. Arnauld, qui, hors la théologie, avait la simplicité d^un enraot, « se mêlait volontiers aux jeux [de Louville], au point que la gravité de ces c savants personnages [Arnauld, Nicole, Desmarels] en était souvent comc promise. Celait autant de pris sur des conversations la plupart du temps • pleines d'amertume et de malignité f car ces Messieurs, rapporte notre

CflAP. IV, SECT, h AKT. lî. 21

de cette complexion et de ce caractère ne devaient pas épargner les leurs, lorsqu'ils croyaient ceux-ci contraires à leurs intérêts. Nous avons entrevu déjà, dans la biographie de Tévêque d'Angers, que lé docteur crut ses intérêts lésés par l'abbé Arnauld, et qu'il ne l'épargna guère. Reprenons d'une manière plus suivie l'histoire des griefs de l'oncle contre le neveu, pour savoir quel membre de leur famille a dû le plus probablement exciter le père contre le fils.

ARTiaE II.

Relations dt Antoine avec son oncle te docteur.

La première trace des relations du docteur avec YahM Antoine se trouve dans une lettre de l'oncle, écrite le 19 septembre 16i0, à propos de la résolution que prenait alors le neveu de renoncer aux armes pour entrer dans l'Église, u Vous avez eu raison de croire, dit Arnauld (( à un correspondant inconnu, que rien ne nous pouvoit <( donner tant de joie que ce que M*** avoît à nous dire. <( L'intérêt de la gloire de Dieu, et celui d'une personne « qui nous est si chèx*e, se rencontx*ant ensemble, il est « impossible que nous ne soyons pas touchés sensiblett ment de voir que Dieu commence à arracher d'entre a les bras du monde le reste de notre famille pour la « consacrer à son service. Mais pour vous dire le vrai, « comme on a de la peine à croire entièrement ce qu'on c( désire le plus, nous attendons les suites de cette aflaire

c aulcur, parlaient toujours des Jésaites, et nVn parlaient jamais que la ■ gorge ne leur enllât, ce qui le (hippail beaucoup. § {Mém* secrets de LourUle, U i, p. 3.)

22 LBB FILS D'AKNAULD D ÂinOIlXT.

« pour en recevoir un parfait contentement ; parceque « dans nos maximes nous n'estimons les meilleures réi< solutions que par la persévérance et les œuvres. Nous « espérons néanmoins que Dieu âU^hevera par sa grâce ce c( qu'il a commencé dans cette chère âme, et qu'il ne tt laissera pas son ouvrage imparfait, pourvu qu'elle ait « soin de se présenter à lui comme un vaisseau vuide ce qui n'attend que la rosée de sa grâce ^.^ » Cette rosée de la grâce était sans doute celle que le docteur distillait, àl'instant même où il écrivait cette lettre, dans son traité de la Fréquente communion; et ce vaisseau vide, il espérait bien Ten emplir. La conversion du jeune abbé semblait promettre un nouvel auxiliaire au docteur dans sa famille même. Aussi, sauf un peu de doute où se révèle une arrière-méfiance, d'ailleurs fort concevable, la lettre du docteur est pleine de bienveillance.

Mais cette bienveillance dut n'être pas de longue durée ; car après la lettre qui la révèle il s'écoule quarante années [16&3-1682] sans que la moindre allusion soit faite à l'existence de l'abbé Amauld dans les quarante-deux volumes des Œuvres du docteur. Nous nous trompons; il s'y trouvé sur Antoine un passage, un seul ^ ; et ce passage, on peut se le rappeler, car nous

1 Œuvres du doeU Amauld^ 1. 1, p. 35, lettre xr. — Celte lettre, datée du 19 septembre 1643, mais où ne se trouve pas nommée la personne dont il y est question, ne peut se rapporter qu^à la conversion de d'Anditly ou à celle d* Antoine,. son fils aine, qui eurent lieu toutes deux en 1643. (Mém, de d'Andilly, part, ii, p. 124 et 138 $ Mém, de Vabbé Amauld, part i, p. 260) ; mais celle de d'Andilly n*ayant eu lieu qu'après la mort de Saint-Cyran, qui arriva le 11 octobre de cette année (ibid. et tous les Nécrologes), la lellre du 19 septembre ne peut se rapporter qu'ù son fils.

2 Œuvres du doeU Amauld^ t» i, p. 525, lettre clxxxtu, du 15 février 1C65.

CHAP. IV^ 6EGT. U ART. n. 21

l'avons déjà cité ^ exprime un blâme plein d'aigreur sur sa conduite à propos de ce même Formulaire, qui, d'après Pomponne, lui aurait une seconde fois aliéné d'Andilly. Le même fait avait donc rompu le silence glacial de l'oncle, et déterminé chez le père une recrudescence de froideur ; double incident dans lequel on peut croire que les dispositions de l'un ont réagi sur l'esprit de Tautre. Ce fait expliquerait même, si Ton veut, Toubli affecté du docteur pour son nev«u après 1665, époque où celui-ci avait encouru le blâme de celui-là; mais, d'un c6té, c'est précisément après cette époque que se rouvre la correspondance de ces deux personnages [1682] ; de l'autre, c'est antérieurement àeette époque, et pendant vingt-deux ans [del6&8 à 1665], que le silence du grand Amauld est le plus absolu et demeure par conséquent le plus inexplicable. — Durant ces vingt-deux années cependant, celui-ci entretenait une correspondance fort active avec d'Andilly et l'évêque d'Angers, dont l'un, en qualité de père naturel,dont rautre,à titre de père adoptif, devaient exercer une si grande influence sur le mousquetaire converti.-^ Mais si le nom d'Antoine est absent de la correspondance des trois frères, cela ne proviendraitil pas de ce qu'une correspondance directe s'est établie entre l'oncle et le neveu ? Si cette correspondance eût été satisfaisante pour les deux parties, d'abord elle se fût très probablement conservée. L'amour-propre de la famille et le zèle de ses partisans ne l'eussent pas laissée périr. Et puis lorsque le docteur entretient une correspondance, son habitude n'est pas d'y concentrer exclusivement les faits qui la provoquent. Ces faits suintent

i Vmr pins haut, 1. 1| p. S80«

2/i LES FILS D'ARNAULD I>*ANDILLY.

pour ainsi dire, et pénètrent dans ses autres correspondances. Ce qu'il eût écrit à Tabbé Arnauld, il n'eût pas manqué de le répéter en partie à l'évêque d'Angers et et d'AndiUy, soit pour en être secondé, soit pour en être approuvé. Nous verrons tout à l'heure que quand ses relations recommencent avec son neveu elles ont un écho dans plus d'un recoiq de ses autres relation?. — Peut-être aussi ce silence si profond et si persévérant n'est-il qu'une marque d'indifférence. Des bonnes dispositions que manifestait la lettre du 10 septembre lôA3, le docteur serait donc passé à un oubli immédiat? Lui qui recrute des auxiliaires sur tous les points de l'Europe, il aurait négligé ceux que lui offrait la nature? Cela est peu probable. — Mais s'il avait échoué à discipliner les siens, son humeur était-elle de recevoir un semblable échec sans en éprouver du ressentiment? £t, ce ressentiment conçu, était-il dans sa nature de ne point chercher à le communiquer ^ ? Ce que nous en connaissons ne le ferait pas présumer ; mais comme ce point doit être mis hors de doute, si nous voulons atténuer l'odieux de la conduite de d'AndiUy envers son fils, puisque nous ne pouvons le faire qu* en • attribuant la persévérance de ses rigueurs aux dispositions de son

1 « On vous a vu de tout temps louer on blftmer le même homme, selon « que vous étiez content ou non satisfait de lui... On a loué Desmarets « dans les Provinciales, D*abord Fauteur en a voit parlé avec mépria^surle « bruit qui couroit qu'il travailloit aux apologies des Jésuites. 11 vous fit u savoir [à Port-Royal] qu'il n> avoit point de part Aussitôt il fut loué « comme un homme d'honneur et comme un homme d'esprit. — Tout de «1 bon ne vous semble-t-il pas qu'on pourrait faire sur ce procédé les mêmes « réflexions que vous avez faites tant de fois sur le procédé des Jésuites ? « Vous les accusez de n'envisager dans les personnes que la haine ou l'an mour qu'on avoît pour leur Compagnie : vous deviez éviter de leur « ressembler. » (Racine, Lettres d Mcole^ Œuvres, L vi, p. 20,j

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