CHAP. IV, 6ECT. I, AKT. H, § I
frère pour ce dernier, voyons quelles lumières peut nous donner à ce sujet ce qui reste de la correspondance de l'oncle et du âeveu. Et d'abord sachons à quelle occasion elle se renoue.
S I. Le docteur Arnauld créancier sur titre.
Vers 1641, époque de la mort de leur mère^ (leur père était mort en 1619) 2, l'évêque d'Angers avait reçu du docteur, à titre de prêt, nous l'avons déjà dit, une, somme pour les intérêts de laquelle celui-ci devait percevoir chaque année deux cent trente-deux livres ^ En 16A3, le docteur s'était cru obligé de se dérober aux poursuites du pouvoir, et s'était ménagé en France une retraite d*où il ne sortit qu'au bout de vingt-cinq ans, lors de la paix de 1668 ^. Durant ce laps de temps, et même quelques années après, l'abbé de Saint-Nicolas, devenu successivement ambassadeur [1645], puis évoque [1649], avait, en soignant ses intérêts, ceux de son prince, et son troupeau, perdu de vue cette misérable rente de deux cent trente-deux livres ^ dont son frère ne
1 Le 28 février iddi. Mém, de la M. AngélUfue, Relation de la vie et des vertus de madame Arnauld, t. m, p. 305.
3 Mém. de d'AndiUy, pêrt, i, p. 28.
^ Voir plus haut, 1. 1, p. 281.
4 Quesnel, Vie d^ Arnauld, p. 119 ; Larrière, Vie d*Arnautd, t. r; p. 65, 463, etc.; Mém. de Fontaine, t. ir, p. 112, etc. Elait-ce Arnauld que Racine avait en vue dans sa $eeonde Lettre à Nicole ? (OEuvrei, t. vi, p. 88.)
• Commencez à faire les importants; mettez-vous dans la tête que Ton ne « parle que de vous, et que Ton vous cherche partout pour vous arrêter. « Délogez souvent; changez de nom, etc.. •
B « .... Six mille livres me sont dus... pour n*avoir pas été payé pcn-
• dant plus de vingt-neuf ans des arrérages de ma renie. » (OEuvreê du doct. Arnauld, t. ui^ p. 423, lettre dcccxlvi, du 28 janvier t692.} Voir plus haut, t., I, p. 28 J, n. 3 et 4*
26 UBd FILS D'AKNAULD B'AHDUXT.
pouvait d'ailleurs avoir grand besoin dans une captivité économique. Mais la liberté est dispendieuse, et le docteur, délivré, dut songer à T arriéré de ses rentes. Au moment où il y songea [1671] ^ la vingts-neuvième année courait, emportant son revenu comme les vingt-huit précédentes ; et ce revenu seul, à n'en pas calculer les intérêts, s'élevait à la somme de six mille sept cent vingt-huit livres*. Le bruit public lui apprenait d'ailleurs que si son frère d'Angers s'était condamné à la rési*dence stricte des évoques de la primitive Église, il ne s'était pas condamné à leur frugalité. Pour n'Être pas à la coUr, le prélat résident ne s'en nourrissait pas moins bien en province ^ et son neveu l'aidait à faire largement les honneurs d'une table* qui absorbait non seulement les rentes du docteur, mais un peu plus que les revenus de l'évêché. Le prélat, dont plus tard Rome aurait dû préconiser les vertus,, sur l'information de son frère ^, se trouvait dès lors passablement endetté. Il est vrai qu'il n'avait pas signé le Formulaire. Mais le docteur était
^ Cf. Gaelfe, Retraite d'Arnauldf p. 65; Larrière, Vie (CArnautdf t ii, p. 33 ; Œuvres du doct, Ârnauldf L iv, p. 139, lettre vi, du 9 octobre i6i9i ; p. ihd, lettre tt» du dS novembre 1682 ; p. 148, lettre x, da 12 Janvier 1683 ; t XLii, êuppL, p. 42, lettre xxit du 18 join 1684, etc., etc.
2 Le 13 juin 1684f le docteur dît que sob frère Ini a fait une obligation de plus de 6,00a livres (ibid.) ; le 14 mai 1691, il dit que sa dette doit t*élever de 5,000 à 6,000 livres (ibid.^ t. m, p. 347) ; le 28 janvier 1692, il dit qu^dle est de 6,000 {itnd , L xit, p. 428) ; le 23 octobre, le 18 et le 37 novembre 1693, la dette est de 6,700 et tant de livres (t'Md., p. 684» 695 et 699). La mémoirie revenait au docteur à mesure qu'il avançait en âge. En effet 832 livres pendant vingt-neuf ans, font 6,728 livtes, et même, il faut le remarquer, sans compter les intérêts des intérêts.
^ Larriëre, Vie d*Amauld^ t. ii, p. 33.
4 îhid,, p. 33 et 34 ; Œuvres du doct, Ârnauld, U m, p. 187, lettre Dcciix, du 4 avril 1689 [perperam 1688J.
i> Voir plus haut, t, i, p. 284.
GHAP* ly, 8BGT| l, AUT. îl, g L 37
décidé à lui faire ûgner un billet de six mille sept cent vingt-huit livres pour les arrérages dq. ses rentes. Dans cette vue, le créancier eut recours au neveu qu'il oubliait depuis si longten^>8, et lui écrivit une lettre qui ne nous est point parvenue, mais dont il est question dans d'autres lettres de cette correspondance ^ Le neveu répondit à Tun de ses oncles que l'autre était pour le moment insolvable ^ D'après cette réponse, au mois de septembre 1671, le grand Arnauld partit pour Angers. . Des relations officielles ont été publiées de ce voyage qui en font une espèce d'ovation de la part des fidèles de l'Église janséniste ^. Or il en existait une histoire manuscrite, dont les éditeurs si féconds des documents favorables au parti ne nous donnent qu'une analyse ^, et dont le texte nous semble avoir dû indiquer le budget du triomphe. Mais tout Ce que nous savons de ce budget, c'est que l'évèque d'Angers y contribua pour le billet de ses arrérages seulement ^ En échange, il reçut une semonce sur sa table, dont il essaya d'excuser la friandise en disant que c'était pour lui le moyen le plus efficace d'agir sur l'esprit dies Angevins ^. Il dut fsdre valoir aussi, comme compensation, la sobriété qu'il exigeait du bas clergé.
1 Cf. CEuvreê en doct. Àmauld, t. n, p. lA&i l«ltrl ccgluivi du S8 ik«< 1683, et lettre dcuii déjà iodiquée.
S Jbid., t« III» p. 423, lettre dcccxlti, du 28 janvier 1692.
> Larrière et Guelfe, toc. ciU ; Cf. Besoîgne, Vite dcê quatre évéq,^ t, i, p, 299 ; Goujel, Vie de Nicole^ part, ii, p. 67, etc.
4 Relaiion manuscrite du voyage d^Angert^ indiquée par Larrière, Vie d^ Arnauld^ t ii, p. 81, 32, etc.
B Voir les notes précédentes.
5 Larrière, Vie d* Arnauld^ t. ii, p. 33 : « Ce prélat très sobre». • avoit « néanmoins une assez bonne table, parcequ'il croyoil, disoil-il, dans les ff commencements devoir se servir de ce moyen pour connolUrc et gagner « Messieurs les Angevins.
28 |£S FILS D'ARNâPLD D'ANDILLY.
S'il tenait table ouverte, n'avait^l point fermé les ca* barets ' ? Le docteur partit indemnisé, mais laissa impénitents son neveu et son frère. Tout le temps que ses rentes furent ponctuellement servies, il parait ne s'en être plus inquiété.
En 1679, la paix rompue, le grand Arnauld crut devoir s'expatrier'. Dans son exil, par surcroît de précautions, il jugea prudent de se cacher ^. Retombé dans la retraite, ses rentes lui devenaient moins nécessaires ; tel parut être du moins l'avis de son frère d'Angers, cac dès le 9 octobre 1681 le docteur écrit à un abbé Jannin : « Est-ce donc qu'il faut se résoudre à perdre le coûte rant de ma rente, après en avoir perdu vingt-huit ou « vingt-neuf années, pendant tout le tems que je suis « demeuré caché ? Et cependant je sids accablé de dettes. « Peut-on, en conscience, agir de la sorte? J'ai honte « d'en écrire à M. l'évoque d'Angers. Mais il me semble « que ce seroit une charité, autant pour lui que pour « nioi, si quelqu'un vouloit bien lui repi'ésenter Tobliga- « tion qu'il a de ne me pas faire perdre mon bien. Car a ce ne seroit pas seulement un délai, ce seroit une perte (( entière de toutes ces années-ci, si elles n'étoient point « payées quand Dieu l'appellera à lui *. »
Ainsi, en 1681, l'évêque d'Angers devait déjà de nouveaux arrérages pour plusieurs années, et son frère
< Voir plus haut, 1. 1, p. 276.
^ Mém, de Fontaine, t. ii, p. 406, et la plupart des Mémoire$ jansénistes, dont quelques-uns comme ceux de Fontaine, exagèrent ou supposent des périls que ne courait pas le docteur. Voir ce quMl dit lui-même des motifs de sa retraite dans les lettres qu^il adresse & sa ramillc, au roi, à son archevêque, mi chancelier. (Œuvres, t. ir, p. 37-52. — Cf. Quesnel, Vie tCÀr^ nnutd, p. 446.)
' Guelfe, Retraite it Arnauld, passim.
4 Œuvreê du doct» Àmauld, t ly, p. i39«
GHAP. IT^ 8ECT. I, AKT. U, $ h 29
n'en comptait encore qua deux d'exil ^ Ces arrérages devaient dater de l'année même où avait commencé l'exil ; c'est du moins ce qui semble résulter de la lettre suivante^ écrite le 15 octpbre 1682 par le docteur à Madame de Fontpertuis, son alliée et sa plus fidèle correspondante^ : a J'ai un peu honte de parler si souvent « de l'affaire. . . [Le proverbe est contre les honteux. ] Mais « que faire quand on est pressé de payer ses dettes, et « que ceux qui nous doivent ne nous payent pas ? Je ne (( sais comment on l'entend; mais je sais bien que, dans « les règles, on ne devroit pas donner l'absolution à des « débiteurs qui persisteroient depuis plus de quatre ans u dans une injustice si manifeste. Est-ce que ceux qui « sont obligés de donner ces règles aux autres se peu- « vent dispenser eux-mêmes de les observer'? » — Surtout si pour l'avenir ils ont quelque chance d'être canonisés!— Cependant le futur bienheureux avait, à ce qu'il semble, versé un à-compte; car le 12 janvier 1683 son frère écrit à la même dame : « Comment faire si on ne f( me paye pas ce qu'on me doit?... Cela m'a fait résoua dre enfin d'écrire au débiteur [d'Angers], et de le prier
i Cétaitle 17 juin 1679 que le grand Ârnauld avait quUté Paris, (Guelfe, Retraite (TArnauld, p. 7.)
2 Larrière, Vied*Amautd, t. u, p. 36 et 42. — Cf. Goujet, Viedefiieole^ part I, p. 67 ; Lettres de ta M, Àn^tique, t i» p. 544* — « Madame de « FoDspertuis.... bonne femme, bonne amîe, mais un peu portée & IMn- « Irigue, et ne haïssant pas à se faire de fête surtout a^^ec les grands sel- « gneurs. » (Racine, Fragmenta sur P, /?. ^ OEuvreê^ U ti, p. 390.)
A OËuvree du doet. Arnauld^ t iv, p. 446. — U faut le dire' à la louange de Robert, il fit beaucoup moins de bruit d'une somme plus considérable que luF devait son fr(*re d'Angers, sur laquelle nous ne trouvons de renseignements que la note suivante : « M. d'Angers me doit i2,000 livres. » (Compte-rendu de Robert & ses enfants, 23 décembre 4652.) Sans doute celui-ci considéra ces douze mille livres comme un dédommagement des frais occasionnés par le séjour de son ûlsprîs de son frère, à Angers ; mais alors te docteur aurait dû être mdns iosistaDi à Tégard d* Antoine.
10 LBS FILS D'ARNADLD D'AIVDILLT.
to très humblement de me payer trois années^ dont la t( dernière écherra au dernier de mars prochain. Je verrai i( ce que cela produira ^ »
S» n. Le doeteur Aroaold créancier par itidactlod.
Cette lettre est la dèfiaière où le docteur se montre pressant à l'égard de Tévêciue. Ses insistances prennent tout à coup une autre direction. Il a tout récemment appris 2, ce qu'il ignorait complètement, que son neveu, d'ailleurs bénéficier assez mince vers cette époque', était gratuitement hébergé par son débiteur. Soudain de sa propre autorité, substituant à ce débiteur âgé de quatrevingt-cinq ans, le commensal plus jeune qui aidait celui-ci à s'endetter, îl rend le neveu solidaire des créances de l'oncle; et durant les premiers mois de 1682, sous prétexte de ramener ce nouveau débiteur aux règles de l'Évangile, que sa sollicitude jugeait inutile de lui rappeler depuis quarante ans, le docteur lui signifie qu'ail se constitue son créancier *.
Cette ouverture dut être assez mal accueillie, car le docteur dît, le 28 mai 1682, à la mère Angélique de Saint^Jean, sœur d'Antoine : « Depuis ma lettre écrite, (( j'en ai reçu une de M. l'abbé Arnauld dont je ne me « plains point, parceque je pouvois lui en avoir donné u sujet par des remontrances que je lui avois faites, « peut-être mal à propos. Je viens de lui faire réponse,
1 Œuvrti du doct, ÀmatUd^ U it, p. 148*
3 Jbid., t lu, p. 187, lettre dcciii, du 4 avril 1^66 [1689]. ^ Voir plus haut, 1. 1, p. 978, n. 4 •
4 Cr. Œuv. d'ÀrnauU, t u, p. 146, letlre ccglxuv, du 28 inai i6Ô2, que mm allons Iramcrin «a partie, ei l, ni» p. i87, kUre kcui d^à indiquée.
GHAPé IT, 8EGT. 1^ ART. U, $ S. ai
c( et je suis bien incorrigible i car je n'ai pu enqpre ic m' empêcher de le prèclier, quoique je craigne bien « qu'il ne soit guère en état de profiter de mes sermons, a Mais n'y a-t-il point lieu d'appréhender que Dieu ne u nous xlemande compte d'un talent qUe nous aurons « manqué de faire profiter, [ le docteur en savait faire Cl profiter tant d'autres I ] si étant de quelque degré ou a dessus de nos amis, nous laissons passer les occasions « qui se présentent de les avertir du danger qu'ils couci rent de se perdre, lorsque se contentant de mener une « vie honnête et réglée selon le monée, ils ne pensent c( point à satisfaire aux devoirs essentiels de leur condi- « tion, selon les règles de l'Évangile ^ »
Ici, on le voit, Tabbé Arnauld est encore un honnête homme selon le monde. C'est même un homme délicat; car lui, pauvre bénéficier, a cru devoir répondre pour le riche prélat des dettes auxquelles sa qualité de commensal ne rivait fait qu'accessoirement participer. «Je ne 0 sais, écrit le docteur à Madame de Fontpertuis le a 16 mars 1089, où sont les papiers qui prouvent tt que les vieux arrérages [ de 6,728 livres ] n'ont et point été acquittés. Mais M. l'abbé Arnauld, qui (c sera comme je le crois le principal créancier du bon « prélat, parcequ'il avoit répondu pour lui^^ sait fort c( bien que je n'en ai point été payé ; et il a trop d'hon-- « neur pour s'en vouloir tirer par une fin de non rece- « voir, parcequ'ils n'ont pas été demandés à tems. Pour « moi, s'il y avoit quelques formalités à faire, je serois c( bien aise qu'on les fasse; mais je ne pourrois pas me
1 Œuvra du doct. Arnauld, i, ii, p. àhbé
3 Cet engagement contracté par Tabbé Aniauld ne concernait point les arrérages réclamés par le docteur, comme va le prouver la suite de leur correftpoodance.
S2 US& nu d'abnauld d'aniully.
(( résoudre à plaidera» Quinze jours après [& avril 1689]^, le docteur craint sans doute que ses réclamations ne paraissent pas suffisamment motivées à sa correspondante, car il ajoute : « Je ne sais si je vous ai dit autrefois ce « qu'il y avoit à considérer pour la dette d'Angers. C'est ^ que l'abbé Amauld, qui sera apparemment le prinçi^ « pal créancier du débiteur, ne peut refuser de la payer « sans une très mauvaise foi. Car je lui ai fait autrefois « remarquer, par une lettre assez forte, qu'il étoit cause « que le débiteur ne me payoit pas, parcequ'il étoit chez tt lui avec un valet de chambre, deux laquais, un cocher (( et deux chevaux, isans payer aucune pepsion ; laquelle, (( s'ill'avoit payée,' il auroit été bien facile au débiteur « de me payer par an 232 livres. Cela lui pourroit être « représenté d'une manière douce, et sans se servir d'aua cun terme dur, et en le prenant par la conscience et « par l'honneur, plutôt que par toute autre voie. On pouru roit néanmoins, sans plaider, lui proposer de mettre « ce différent à juger à des arbitres. »
C'est d'ailleurs bien son neveu qui, aux yeux du grand Amauld, est désormais son véritable débiteur. « Quand « je vous ai écrit, dit-il à Madame de Fontpertuis le « 20 mai 1689, pour ce qu'on me doit encore à Angers, « ce n'a été que sur ce que vous m'avez mandé que le « prélat étoit bien malade, et que l'on craignoit qu'il ne f< mourût; car je ne souhaite pas qu'on lui demande « rien tant qu'il vivra; mais seulement que l'on veille à tt ce qui se pourra recevoir de cette dette après sa mort.
« C'est ce que je m'en .vas mander à M. Frameiî ', qui
* Œuvres du doct, AvnauU^ L ni, p. 475, leUrc pcxcTiii. 2 Dans Pimprimé, t. m, p. 187, daléc de 4088. ft Voir plus bas, même chap., aeet. ii, art. i, S 4, n.
GHAP. IV^ 8ECT. I^ ART. n, S ^^ '^
« m'a écrit pour me témoigner que vous l'aviez prié d'é- « crire de cette affaire à l'abbé Amàuld^» — C'est ici que viennent chronologiquement se placer les trois lettres que nous avons déjà citées dans l'un des articles consacrés à l'évêque d'Angers ; lettres par lesquelles le docteur, durant le sursis qu'il octroie à la vieiUesse d'un frère, insiste pour qu'on amène l'abbé à se regarder après la mort de son oncle comme l'héritier de ses dettes \
Cet oncle mort, le docteur se trouve définitivement en face du débiteur qu'il lui a prudemment substitué. Mais le débiteur se prétend créancier lui-même. — C'est le 3 juin 1692 que l'évêque a rendu le dernier soupir.^ Le 2 juillet suivant, le docteur, qui est caché dans les Pays-Bas à Bruxelles ^, a déjà reçu cette nouvelle, a écrit en conséquence à l'abbé, et reçoit une réponse dont il transmet le résultat à Madame de Fontpertuis : a J'ai « à vous dire un mot du billet de l'abbé. Il est bien à (( craindre que les réparations n'absorbent tout ce que ce le prélat a laissé en meubles et en arrérages qui lui f( peuvent être dus de ses revenus. Je cours donc fortune « de n'avoir rien des six mille [728] livres qui me sont (( dus, à moins que l'abbé ne considère ce que je vous ai .« représenté, qu'il a été cause, en ne payant point de (f pension à son oncle, qu'il n'a pu me payer les arrérages « de ma rente; et qu'ainsi c'est à lui à réparer ce dom- « mage. Mais loin de cela, il semble qu'il prétende être c( payé de ses quinze mille livres, [ l'abbé était donc « créancier de 15,000 livres], avant que je reçojve rien
1 Œuvre» du doct, Amautd^ t. in, p. 206, lettre Dccxiii.
2 Voir plas haut, U i, p. 281-284.
^ Tous les Nécrologe»; Vies des tfuntre évéq,, U i, p. 308. 4 Guelfe, Retraite d'Amauld^ p. 57 ; Lanrîère, Vie d^Amauld^ t. ii, p. 298f<-Ct Quesnel, Vie d'Arnauld, p. 6 et 222, Anatomie, p, i68, etc.
84 LES FILS B'AIINAUIB D^ANDICtT,
(( de ce qui ih*est dà. Ce qui néanmoins ne peut pas ètr^; 0 car le prélat, n'ayant point laissé de bien en fond, « mais seulement des efiets.mobiliers, tous ses créanciers « doivent être payés au sol la livre, s'il n'y a pas de a quoi les satisfaire tous. Et par conséquent, il ne peut K recevoir cinq sols que je n^en reçoive deux si ma dette (c est de six mille livres. De sorte que si, les réparations (( faites, et de certaines dettes privilégiées acquittées, il a testoit quinze mille livres, il faudroitqu'il m'en donnât (( i,285 et quelques sols, sans qu'il me donnât rien du a sien ^ » •
Le docteur, comme on le yoit, calculait fort bien. li le devait sans doute à ses speculations.de Nordstrand. Son neveu cependant, sans sortir d'Angers, ne calculait pas moiifis bien. Mais chez ce dernier cela ne peuvsdt proveQir que d'égoîsme : « H y a longtenDs, dit le docteur à Madan^e <( de Fontpertuis le 8 octobre 1602, il y a longtems que « j'ai reconnu par expérience que celui dont vous n'êtes tt pas plus satisfaite que moi, s'aime beaucoup luiroième, «• et rien autre chose \ m Et cependant le IS janvier 1 693 ce même docteur écrit de son neveu: a On dit qu'il a (( toujours fait beaucoup d'aumônes, et que cela le fait « regretter au lieu où il étoit [l'abbé Arnauld avait quitt(& « Angers pour se H^er à Paa'is]. Cela est bon; mais ce ^ n'est pas tout. Car quelque grandes qu'aient été ses « aumônes, si ce n'a été que le tiers ou le quart de ce « qu'il en devoît faire selon l'esprit de l'Église, il a volé « ces ^^ux tiers ou ces trois quarts. Durm est hic germe. « Cependant s'il es); vrai, que deviendra-t-on ' ? »
1 Œuvrèê du dod. Arnauld^ t. m, p« 514» lettre Mcac, du S jaiHet 169JI. 3 Jbid.i p. hhht lettré dcccgix* ^ ÎHd»f p. 5S/|« lettre iHïcccnix.
aU9. IV» flBTX I> AIT. n» g Q. S5
Ce n'était donc pas toute fait Fégolsme qui fenniût le cœur de l'abbé aux réclamations du docteur. N'éUûantee pas plutôt quelques griefs secrètement accumulés entre cekii-GÎ et tous les membres de «sa famille qu'il n'avait pu entraîner dans ses luttes acharnées? Le correspondant de Madame de Fonlpertiiis nous le ferait croire lorsqu'il lui dit : «Vous ayant fait connoUre diveru ses choses qui rendoient M. Prunsterer [gentilhomme ff livonien parsécuté pour la religion] digne qu'on lui fît « du bien, et vous ayant n)ème fait remarquer qu'il aua roit apparemment besoin d'une prompte assistapce, je « m' étpis attendu que vous porteriez votre ami [le marc( quis de Pomponne], et son frère atné [l'abbé Amauld], à « l'assister, en ma considération, avant même que d'avoir « considéré ses mérites personnels, fit vous m'apprenez « que de ce qu'il ne s'est pu tenir de leur parler d&moi, « cela ks a tellement refroidis que vous me faites quasi a comprendre qu'il n'y a plus guère à. espérer de ^e « côtérlà ^ ».
Cette froideur rallume et fait flamboyer plus que jamais le zèle du docteur pour le salut si longtemps négligé de son neveu. Le 27 novembre suivant, il écrit à sa correspondante habituelle : <( Je ne puis m* empêcher de « vous parler encore de l'ancien abbé. J'ai une extrême « peine de ce qu'il ne* me parolt daiïs sa conduite auc( cune marque d'une véritable conversion.* • [Car] il n'y « a point de vraie conversion sans un regret sincère de
« ses péchés, et une ferme résolution de les expier
(( Or, ce qu'il y a de plus criminel dans sa vie, est l'abus « qu'il a fait des biens de l'Église, qu'il ne devoit point
1 ûEitv. du dock. Ammdd, t, ut p. 611, lettre ttcccesth ^u li mars i69S»
36 IfS FILS D'âRNA0U) D'ANlMtLY.
u avoir, n'ayant rendi» aucun serfiçe àVÉ^i^e, et mené <i au plus la vie d'un honnête honane selon le monde. H C'est aussi T avidité qu'il a eue à se faire donner plu- « sieurs bénéfiees, jusques k y employer dç mauvaises « voies, dont je sais que. ceux dont on s'.est servi ont -eu « beaueeup de scrupule *. C'est donc de eela qu'on dea vroit voir présentement qu'il a beaucoup de regret, et « ce qu'il devroit réparer de tout son -pouvoir. Loin d'ace voir ces pen&éesy il se croit en droit de vivre en grand « seigneur, sur le patrimoine de JésusrChrist, avoir une a maison de 1,200 livres, lorsqu'il peut loger chez son « frère [c'est ce qu'il avait fait chez son onde], et un « carrosse à quatre chevaux, lorsqu'il né sortpoiat. Pans . «'la cherté où sont toutes choses en ce tems-ci, la dé- ({ pense de carrosse, chevaux, cocher' et palefrenier va « pour le moins à 2,000 livres. On n'a donc qu'à la re- « trancher, ce que Ton peut faire sans aucune incommo- « dité,-pôur s'ôter toyt prétexte de garder le prieuré de « 2;000 livres, outre son abbaye. [Ainsi .cette multitude M de bénéfices se réduit à deux,. dont l'un ne date que « de 1674.] Pourroît-on être bien converti, et ne pas voir « des choses si claires? Cela ne ^ peut; car Jl n'y a que a la cupidité dominante dans le cœur qui répande sur . « l'esprit de si épaisses ténèbres ^. »
^ Ceci regarde évidemment Pomponne; or on se rappelle que les serapvies de oeluî-d s^étaîent évanouis le lendemain de la mort de son père. Mais le blâme du grand Amauld était plus tenace ; et ce blftme, exprimé yngt ans après Poctroi du. bénéfice [1674-1693], permet de supposer que si la présence de d*Andilly avait entretenu les scrupules de Pomponne, les dispositîoM du docteur u*avaient pas été sans influence sur celles de son frère. Cela indiquerait aussi, î\ est vrai, que Pomponne avait plus de respect ponr les volontés de son père que pour celles de son onde ; et c'e&t ce qu*cn effet nous prouverons amplAnent par la suite.
s û&iivrc! du docU Amauliif ù in« v p* 699» lett» vcccacr*
CHAP. Vf, éECT. I^ ART. n, $ 1. 37
Le secret de cette violente sortie que le docteur a mis quarante ans à improviser, et qui depuis dix n'avait pas encore atteint ce degré de paroxisme, ne se trahirait-il pas dans ce Post-scriptum : a Quant aux six mille sept « cent et tant de livres, on sera content pourvu que celui « à qui vous en devez parler veuille bien déclarer, ou tt par un acte particulier, ou par son testament, que sa tt volonté est qu'elles soient payées sur ce qu'on lui doit c( de sa pension viagère ; [faite par le marquis de Pom- (( ponne, à qui il a cédé son patrimoine?] quand même « il ajouterait qu'il laisse à la conscience du débiteur de « cette pensino de payer cette somme quand il le pourra « faire, sans trop s'incommodera » C'eût été, pour la seconde fois, substituer un débiteur plus jeune à un débiteur plus âgé. Mais il parait que l'abbé récalcitrant n'avait voulu s'y prêter, ni par acte particulier, ni par testament ; car le 17 juillet 1694 son créancier aux abois se réfugie dans un superbe dédain : « Le vieil abbé, ditce il, me fait grand' pitié ; car il ne parolt guère se mettre tt en peine du compte qu' il aura à rendre à Dieu ^. » Vingtdeux jours après cette lettre écrite, le grand Arnauld lui-même était allé rendre ses comptes devant Dieu [8 août 1694 ] ^. Son neveu lui survécut près de quatre années [février 1698] *.
Or voici ce que nous apprend Saint-Simon à propos de la mort d'Antoine : « M. de Pomponne perdit l'abbé « Arnauld, son frère. C'étoit un homme fort retiré, et « gi'and homme de bien, qui n' avait Jamais fait parler
t OKuv. du doct. Arnauld, t. m, p. 700.
3 Jbid,^ t. IT, p. 70.
S Tous les Nécrologes et toutes les Vies du docteur.
4 Mém. de Vabbé Arnauld, Avis, p. viii.