‹ La véritésur les Arnauld, complétée à l'aide de leur correspondance inéditeChapitre 61 sur 88 · SECTION I · texte numérisé non relu

SECTION I

us SŒURS D'ARNAtLD D'ANDIUX.

ARTICLE I"

La mère Angélique et ta mère Agnès.

S I. Angéliqae rappni et le BodUe de ieax gtotnXhxih

Ce fut d'abord la mère Angélique prts de qui' tous se groupèrent ; heureux de rencontrer la vigueur où abondât la tendresse. — Sa mère, vingt fois briâée sous les dotileurs de la maternité ', sa sœur aînée, madame Le Mûstre, que cinq enfants n'avaient pu consoler du père qu'elle leur avait donné ', vinrent étayer Ifeur abattement à son courage. Ses quatre sœurs puînées y abritèrent leur virginale ignorance', qui se dissipa bientôt, mais seulement pour le bien, après s'être épanouie chez quelques-unes en force, chez toutes en dévouement. — Les hommes même, car les hommes de cette famiUe n'en furent pas toujours la portion la plus virile, allèrent tremper leur découragement à l'énergie de cette femme héroïque. D'Andilly, l'habile courtisan, Le Mùstre, le

1 Vrirploshiui, L I, p. S9t;L n, p. IIB, etCi Itê iUm. 4t la U. giliifMt, L m, p. 17S-a08ré(c.

1 Min. (Tini. iPÀnditls, putl, p. 36 ; lUm. à* (a M. AngHiqiu, t f . St»-!».

> Voir plut haut, t. t, dan* VApptndice, note A, et Mim. de ta M. À Jffw,-!. I, p. 71; t. lit, p. 101-)7S,»0-4li,tlV-4U, Ct4U-4e9>

M8 LES REUGIBUSE8 DE LA FAMILLE AIRAUU).

célèbre avocat, ces âeux aîné» des deux mères à qui le monde avait fait payer ai chèrement ses joies^ ensevelirent les mécomptes de leur ambition ^ dans le désert, sous les yeux d'Angélique, au milieu des saintes femmes qui leur étaient si chères. £t qui pourrait dire les consolations et l'ingénieuse tendresse dont ils furent environnés! Les trois volumes de la correspopdarice incomplète' d'Angélique laissent entrevoir seulement quelle dut être cette vie où les forts veillaient pour les faibles, où les faibles s' entr' aidaient, où la prière secondait le conseil, où la grâce implorée descendait des lèvres d'une mère ou d'une sœur. ' -

Et comme si tant de consolations n'eussent pas suffi au dédommagement oti à la récompense de cette première génération de pénitents et de saintes, il lui fut donné de les transmettre à une seconde. D'Andilly fut précédé ou suivi, dans le désert, de Luzancy son fils' et de ses six filles, parmi lesquelles était une autre Angélique *. Le Maistre y fut accompagné ou remplacé par ses frères les plus jeunes, dont l'un fut le vertueux Sacy ^ Dans cette nouvelle génération, aussi grande à certains égards que la précédente, la difficulté des temps voila

1 Eo ce qui concerne d'Andillj, voir plus haut^ L i, pa$$im» Pour Le Maistre, Toir Tallemant des Rénox, L ii, jp. 819. ^— Cf. Mm, de la JK Angélique, t. i, p. 73.

> Akfirti$»ement du L i.

^ Voir plus haut, t. ii, p. 42, 179, et t. i, Appendice, note A.

4 Mêm, de la M. Angélique^ t. m, p. A89-496, A98-574> 588-595. c C*étoit « k chère ftlle de M. d'AndUly et dont 1 me disoit : Conptes que tons mes c frères, tous mes enfants et rooî, nous sommes des «ots en compsurMOP • d*An0éliqiie. Jamais rien n*a été bon de tout ce qui est sorti de ces paysc là, qui n'ait été corrigé et syiprouvé dVIIe. Toutes les langues» toutes les % sciences hii sont iiifuses... etc. • (Lett, de madàm£ de Sévigni^ t« ti, p. 88.)

^ Voir phis liaul, 1. 1; Appendice^ note A.

CilAFt TI5 iECT* 1. AIT. U $ h M9

cependant parfois certaiiiea vertus, et parfais raidit les autres. Au milieu dea ,perséoutioiis [iôftA], F énergie s'exagéra et )a faiblesse s'abattit. Angélique de Saint- Jean, la femme forte de cette deuxième époque, mit un peu d'ostentation à repousser le Formuiaire ^ \ deux de ses sœurs mirent un peu de précipitation à le signer '. Mais il est des vertus qui ne connaissent jamais d'excès, et que développe surtout l'orage i le dévouement et la charité. La tovurmente les porta à leurs dernières limites dans ces âmes en péril qui descendirent de leurs hauteurs, ou se relevèrent de leurs chutes, pour se confondre en une indicible aiTection.

Il n'y eut pas jusqu'àî l'impérieux eV fougueux d'AndiUy qui ne se montrât plus attendri du retour, qu'irrité de l'abandon de ses deux filles. « Que voulez-vous, dl- « sait-il un peu confus â madame de Sévigné en parlant « de l'une d'elles, le pauvre oison a signée? » Mais au

1 Cf. Le Clerc, Vies édif. de P. R.» t. i, f. 314« e( U m, |^ 971, le procèfl-Terbal da 27 août 1664; Lettre d'Angélique de $mt-J«fi« ^ d^Andilly, du iO juillet 1664', et Menu de d*AndiUy, part. 11, p. 151 ; Relafifffi de la captivité d* Angélique de Saint-Jean^ écrUa pftr ell^-mêpie s sei interrogatoires, dans VHitt. des Persécut,,^ui^ inter., p. 95 s Mém, delà H* Aitgélique^ U m, p. 514, etc. « La mère Angélique de SaipWeao éloit entêtée c aussi qu'elles ne dévoient signer en aucune sorte ; et quand Tacçoipc niodement |de 1666] Ait fait, elle persistoit toujours dans son opinion. • M. d'Ale^ lui écrivit, M. AfnaukI, M. de Sacy; tout cela inutilement, c M. Nicole eut ordre de faire un écrit pour la convaincre. Enfin elle se c rendit, il ne sait Comment, en disaïkt qu'elle n'étoit nullement conTaincue.B (Racine, Fragm, sur P, A., CEuv., t. vi, p. 298.)

3 Marie- Charlotte de Sainte-Claire et Marie- Angélique de Sainte-Thérèse. Voir la relation qu'çUes-mêmes ont écrite de leur chute : Relation de la captivité de six religieuses dans le Recueil des Àctes^ Lettres^ etc., n** iv, p. 39 et 150; et Menu de la M. Angélique^ L m, p* 523, 590 et 592*: iiist, 'des Persêcul.t p.. 464, 474*

* Lettres de M*"* de Sévigné, 1. 1, p. 71 .

SOO LES REUGOCUfiBS DB Lk FAimUS ARNAULD.

premier repentir il leur pardonna, et il les confondit dans sa dernière bénédiction avec leur sœur Angélique [167&]^ Ces trois femmes, Luzancy leur frère, etSacy leur cousin, se trouvèrent alors les seuls membres de cette famille d'anachorètes que la mort eût épargnés dans la solitude K L'une de& trois sœurs suivit même de près son père ^ ; et l'afiection, jaidis répartie entre dix-huit des leurs, se concentra panïii leà quatre qui survivaient avec une égale intensité, modifiée cependant par certaines affinités de caractère. Ainsi l'inébranlable Angélique se reposait dans sa force [sur le courageux Sacy ^, et dans ses faiblesses le prenait pour confident entre eUe et Diea^. Luzancy, méfiant et timide, ne se sentait jamais mieux rassuré que près d'Angélique ^. La sœur Thérèise (c'était celle qui avait failli), se sentant si faible et si humiliée ^ s'attachait au' plus faible pour

i Vdr le CodieiU da SO jaoTier 1669 ajouté pur d'Andilly à aoo tesUnent; la lettre d* Angélique de Saint-Jeau dans Guilbert, Mém. hùU et ekr<m.t 1. 1, p. 579, et dans les BÊénu de la M. Angélique^ t* ni, p. 529. — Cr. Besoigne, But. de P. A., t. ii, p. 498.

3 Cf. L'interrogatoire delà M. Angélique de Saint-Jean, BUU deê penie., p« 90*

S Marie^Ihariolte de Sainte-Claire mourut le 9 septembre 1678. C£. Àete,^ Letirtêf RelaLt t. ii, n* ui, p. 14*

4 Mém. de Fontaine^ t ii, p. 923, 586. — Besoigne, HUt, de P, JL^ i ni, p. l'os.

^ Mémm de la M. Angélique^ t. ui, p. 526, 535, 541. -^ Jfeifi, de LaneeloU i, II, p. 469. — Mém, de Fontaine^ t ii, p. 420. — Guilbert, Mém. tkrom.^ t n, p.* 206, 287, 245, etc.

s Mém. de Fontaine ^ t. ii, p. 588.

7 « EUe en resta humiliée le reste de ses jours, Bt jamais die n*oablia • son péché et ne cessa de le pleurer. » Mém, de la M. Angélique^ U ni» p. 591. « Prosternée deTant Dieu dans ce dernier abaissement o6 une t créature criminelle puisse être, je demande très humblement pardon... à c toute r£g1ise de ce que je Taî scandalisée en signant le Formulaire.,, » (RétracUtion d*Angélique de Sainte-Thérèse, Aetet^ Lettres^ Belat., no nr, p. 63( n*T, p. 86»)

GHAP, VI^ SSGT. I, ART. Ij S I* SOI

mieux s'approcher des forts ; son médiateur était Luzancy ^

Un second orage, qui de la cour s'étendit à la solitude [1670] , vint les séparer ^. C'était celui qui arrachait Pomponne à ses dignités ; il arracha Sacy et Luzancy à leur retraite. La terre àé Pomponne' servit de refuge commun au courti^n et aux anachorètes ^. Mais tandis que le cœur de l'un a^pirairà Versailles, celui des autres était à Port-Royal ^ ; et plus d'une fois sans doute ceuxci rompirent leur ban en secret^. Cependant, depuis cette époque, Sacy ne fit plus que travailler avec excès ou languir ^ ; Luzancy s'agitait outre mesure \ Tout à coup, le 3 janvier 168&, Saçy, après avoir réuni à son compagnon d'exil, pour les exhorter, quelques vieux serviteurs poursuivis comme eux par la persécution, se sentit dé-

1 Le Clerc, Vieê idif, de P. ILi U ir» p. 7i. — La sœur Thérèse avait elle-mènie porté dans le monde le nom de M"* de Luzancy. Elle avail longtemps hésité à le quitter. (Mém, de ta M» AngéUqufi,i, m, p. 588 ; Lettre» de la M, Angélique, t. u p. 958, 552, 494; Le Clerc, Vie$ édif^ t ii, p. 409.)

3 Mém, de la M, Angélique, L ni, p. 532-; Mém, de Fontaine^ t. ii, p. 499, etc.

3 Voir plus haut, t. n, p. 59, n. i, et p. i81 ; AUm, de Fontaine, t. ii, p. 501 ; Le Oerc, Vie* édif. de P. R., t. ir, p. ^7, 70, 75, ^, etc ; Cuilbcrt, Mém, ehron,, t. ii, p. 559, etc.

4 « L^union toute de grftce qu^avoit M. de Luzand, avec M. de Sacy et la « mère Angélique, montroît assez qu'il vivoit de la même vie que ces deux « personnes, qui étoient pour lui des sources très pures dont il avoit soin n de puiser ses lumières. » (Lettre de M. de Sainte-Marthe, Vieê édif,y t. it,

^ Voir plus haut, t. ii, p. 120^ la lettre du 29 août 1671, et plus has celle du 6 février 1670, Jfcf. n, art, n ; Le Clerc, Vies édif, de P» R.,U iv, p. 52, et surtout t. n, p. 283 ; Guilbert, Mcm. hiât,, t ii, p. 550. . .

6 Mém! de Fontaine, t ii. p. 501-529 ; Le Clerc, Vie» édif., L iv, p. 68.

't Voir plus haut, t. ii, p. 120, la situation d*esprit dans laquelle il était liors de Port-Hojral.

S02 I£S RELIGIEUSES DE LA PÂMILLB ARNACLD.

faillir*. Il mourut le lendemain 2. Avant d'expirer il demanda d'être enseveli à Port-Royal ^ Son hôte, le prudent Pomponne, craignait que cela* ne déplût à la cour*; mais la femme la plus faible de la famille, la pau\Te Thérèse, réclama pour son. désert *, et d'autres femmes, Tune amie du grand Arnauld, l'autre d'Angélique, madame de Fontpertuîs et mademoiselle de Vertus ®, enlevèrent et escortèrent au milieu des glaces d'une nuit de

1 Mém. de Fontaine, t« ii| p. 526 ; Eloge funèbre de M. de Sacy, Le CScKt Vies édif.^ t. it, p. 46.

> Mim, de Fontaine, t. ii, p. 525.

3 Ibid,, p. 5di. « U voulut laisser 190 corps où son oorar avoit toajovs <t élé. u (Cf. p. 96,)

4 M Conque vous avex de lui, mes sœurs, [son corps] tous eftt été ravi

• par une peur qui saisit un de ses 'amis que la gloire du siècle tient « captif, ou .que du moins la prudence humaine rend timide, si un « [sans doute M"* de Vertus, Le Clerc, Viet édif, de P, R.,i, iv, |i. 95, « lettres du 7 et du 9 janfier 1684 ; peut-être M"* de Fontpertuis ; Guilbcrt, « Blém, ehron., 1. 11, p. 555] que Dieu retient prisonnier dans un corps osé,

• n^eAt percé Thorreur des ténèbres par sa Ijimière, et Taincn par son artt deur la violence du froid, des neiges et des glaçons, pour vous enrichir de <i ce trésor. » (Eloge Ainèbre de M. de Saqy, Le Clerc, Viee édif. de. P H,, t. IV, p. 47.] n Nous lui avons rendu les derniers et tristes devoirs à Pon* « ponne, et nous nous préparions à les lui aller rendre chei vou«. Vous «r aurez appris les raisons qui nous en ont empêché, et je m^assnre que ff vous les aurez approuvée!». // est de la prudence de ne se pas attirer de « nouvelles affaires lorsque Pon en a déjà de fâcheuses à soutenir, v (Lettre de M. de Pomponne à la M. Angélique de Saint-Jean, du 9 janvier 168^. Le Clerc, t6tU, p. 98.)

> M. de Sacy était mort le 4 janvier 1684, vers six heures du soir (Guilbert, ilfi^m cAron.^ t. 11, p. 552), et le 5, à huit heures du soir, la saur Thérèse* écrit à Luzancj : r Ni vous ni personne ne nous dit sMl a fait ce quelque testament, et sMI n^a pas ordonné ce qu'il nous a tant promis que " nous serions les dépositaires de son corps et de son esprit. C*est m^me un « droit de famille, puisque la sépulture de la famille y est choisie il y a A longtemps. Je né doute • pas que vous ne pensiez & cela, puisque votre n cœur y est aussi. » (Le Clerc, Vies édif, de P. /?., L iv, p. 71 ; voir d^aotres lettres de Thérèse, ibid.^ p. 426, et tiist des Perséeut., p. 39.)

^ Le Clerc, Vies édif., t. iv, p. 96, 100 ; Mém, de Fontaine, t. ir, pw 533.

CBàK \l, SICT, I^ AIT. I, S L S03

janvier ^ }es saintes dépouilles qui embarrassaient Texil du courtisan. Luzancy, éperdu de fièvre et de douleur, ne put les suivre ^. Angélique les reçut calme, impassible, et sans verser une larme. Autour d'elle étaient réunies ses filles, à qui elle avait intierdit les pleurs comme un outrage pour le bienheureux ^ A Pomponne on avait jeté un linceul autour des restes mortels de celui*cr. Elle voulut qu'on ouvrit sa bière et qu'on le revêtit de ses ornements sacerdotaux K — £Ue put ainsi le contempler une dernière fois ^ — Lorsque la tombe

> « On mena ce corps [ à Porl- Royal ] an travers des glaces et des neiges

« les plus effroyables du monde Nous ftmes bien surpris lorsque nous

« trouvant sur les sept heures du malin à l>égUse [de SainV^cques du « Haut-Pas, où il avoitété déposé la veille, lorsqu'on Tavoit amené de Pom- «t ponne], on nous dit qu'on Tavoft transporté pendant la nuit. Nous mar- « efiAmes avec bien de la douleur €ur les traces du carrosse qui étoient « bien avant marquées sur la neige. » (Mém* de Fontaine^ U ii, p. 532. — Cf. Guilbert, Mém, ckron.^ t. ii, p. 556.)

2 Le Clerc, ibid., t. iv, p. 98.

9 MéwL de la M. ÀngélUiue, t> ui, p. 541 } Méwi, dt Fontaine, t. ii, p. 535. — « Celte sage supérieure croyoit qu'il éloit indigne de celui à qui « on rendoit ces derniers honneurs, de le pleurer... i'

4 Menu de Fontaine, t. ii, p. 531.

» « On le revêtit donc pour la dernière fols de ses habita sacerdotaux, a On chanta les pseaumes ordinaires. On fit les asi)ersions et les encense- « mens, et ensuite on ouvrit les portes du couvent' pour nous le laisser « porter au lieu qu'on lui 9voit préparé au dedans pour sa sépulture. « Nous portâmes ce corps au travers d'une longue haie de saintes religieuses « qui étoient venues le recevoir à leur porte le cierge à la main. Leurs 0 yeux, si morllSés, si accoutumés à se fermer à tout le reste, ne purent, « tout mouUlés de larmes qu'ils étoient, s'empêcher de s'arrêter sur ce a saint corps pendant qu'il* passoit seulement au travers d'elles, afin de « démêler dans oes petits intervalles que nous leur donnions, les traits d'un a visage qu'elles ne dévoient plus voir. Elles lui témoignèrent tontes le pror « fond respect qu'elles avoient pour lui par les Inclinations que chacune c( faiwit lorsqu'il passoit devant elle; et lorsque enfin il fut au lieu, les a principales s'empressèrent en l'accommodant pour le descendre dans la o fosse, de lui donner de saints baisers, pendant que tout le chœur coutinuoit ii le chant avec une gravité que je n'ai pu asseï admirer depuis, toutes les « fois que j'y al pinsé. » (i}lénu de Fontaine, L ii,' p. 535.;

30& LES REUGIEtJSRS DE LA FAMILLE ABNADL0.

fat refermée, on la vit pendant quinze jours s'y répandre en prières/ (t G*étoit, dit l'auteur d'une relation de sa a vie ^ c'étoit la brebis qui venoit demander instamment u au pasteur de le suivre. » Le quinzième jour elle fut exaucée. Elle se releva du pavé où elle était prosternée avec une violente oppression K Le 20 janvier la rejoignit à son saint directeur ^.

La fatale nouvelle s'était glissée jusqu'au chevet de Luzancy comme l'un des rêves de sa' fièvre. « Sa sœur, (( la mère Angélique de Saint*Jean, dit Fontaine ^, d'un « mot de letti*e ayoit la force de dissiper tous ses en- « nuis... Il se promettoit [depuis la mort de Sacy] , en « déchargeant souvent son cœur dans le sien par ses (( lettres, ne lui étant pas permis de le fsdre de vive voii, « qu'eUe pourroit calmer au moins de tems en tems a sa douleur. • . Mais quand comme un coup de tonnerre « la nouvelle lui vint de son agonie, il fut tellement saisi (( qu'étant immobile il ne voyoit plus rien, il n'entendoit (( rien ; et étant tout consterné, il fif promtement seller « son cheval, afm d'aller reoueillir ses derniers soupirs. (( Combien souhaitta-t-il de fois dé rendre Tâme avec elle, (( et de joindre ses funérailles à celles d'une sœur à qui « la grâce Tàyoit lié depuis si longtems par un nœud (( incomparablement plus fort que celui de la nature ! « Tout lui déplut en ce monde après cette mort ; tout lui « devint insupportable; Il ne pouvoit plus souffrir la vie, (( Le feu de l'ardent amour qu'il avoit toujours eu pour

1 Mém, de la M. Angélique, t. ni, p. 541» diaprés Fontaine, MhiUt \» it, p. 537.

3 Relation d*une religiense de Port-Royal, dans les JM^ de la M» Ait^ gélique, t m,, p. 560.

* NécroL de P. R,, p. 57. ^

4 Métm de Fontaine, U ii, p. 588, — CC Guilbertf BÊim. ckr^, t. Uip» 574.

GHAP. TI^ 8ECT. l, ART. I» $ I. SOS

(( ces deux personnes se rallumant plus que jamais dans « son cœur, fit d'étranges ravs^es dans son corps ; et c( leur absence lui causa un si grand renouvellement « d'ardeur, que sa chair eut peine à en jsouffrir Timpé- « tuosité. Elle se rendit ; eUe tomba. Tous ses sens furent « éteints; et étant déjà mort par avance avec son cher « cousin, et ensuite avec sa chère sœur, il ne pensa plus « qu'à consommer sa mort par celle de son corps. Ainsi « tout possédé de ces pensées, il partit de Port-Royal, « et revint à Paris, chez M. de Pomponne son frère. Dès a qu'il y fut arrivé, il se mit au lit ; [et il mourut douze « jours après sa sœur, le 10 février 1684] ^.. »

Quelques jours auparavant la sœur Thérèse avait écrit au défunt 2, à propos de la mort d'Angélique : « Je ne suis « encore capable ni de penser, ni de parler; et je trouve « ma force à adorer Dieu dans le silence... Le présent et « l'avenir sont quelque chose où l'on se perd ; mais perce dons-nous en Dieu, et abandonnons-nous à sa provi-

« dence ; c'est l'unique moyen de n'en être pas abanc( donné... Je serai plus humblement que jamais toute (c à vous, n'ayant plus que vous d'une parfaite con- « fiance... » Et voilà que soiîdain ce dernier appui lui avait manqué et qu'elle restait seule, elle, pauvre fiUe tout humiliée et toute meurtrie de ses chutes, tout abîmée sous sa faiblesse, seule héritière dans Port-Royal de ce grand nom d'Amauld '. Elle espérait bien sans doute

i M"* Poulain de Nogent (Nouv. BUU abr. de P. fl., t. iv, p. M.) — « H c semble que Dieu a voulu unir dans le ciel ceux qui rétoient si élroîlemenl « sur la terre. »f OLn». du doct, Amauld, U ii, p. 40 J, lellre du 15 fé?. \ 68 V)

« Le Clerc, Vie» édif., l, iy, p. 70, lellre du 5 janvier 16^.

» « Elle a passé quarante-cinq ans dans le doltre, et a été [dans Porl- « Royal] la dernière religieuse du nom d'Amauld. » (Mém. de la M. Angélique, U IU| ?• 59i.}

306 LES RIElGIEUSB DE LA VAMUXJS âUIAULD.

en mourir \ màlB sans doute aussi elle n'osait le demander à Dieu ', car elle n'avait pas encore assez expié sa faute à son gré. La divine ^miséricorde dut en juger de même ; ^elle la punit encore de seize ans de vie. — La deniière année de ce dix-septième siècle^ dont la première avait ouvert le dottrè à la grande Angélique, le ferma pour sa famille sur la tombe .résignée de l'humUe Thérèse «.

S n. Agnès Tcp^i et le lien des éeax génératioiis.

Entre ces deux générations d'héroïnes et de saintes, se prolonge comme une transition lumineuse la vie de Catherine-Agnès de Saint-Paul. Sœur puînée de la première Angélique^ tante de. la seconde, elle passa dans le cloître soixante ans près de l'une [1599-1661] , quarante ans près de fautre [16J50-1671]. Celle-ci lui survécut treize années seulement [1671-1684]. Celle-là ne la devança que de douze à Pprt-Royal [1599-1611] ^, Moins impétueuse que son aînée, moins absolue que sa nièce, aussi grande, aussi ferme, aussi pure que toutes deux, elle réalisa à la fois l'idéal de la sagèsjse humaine et de la vertu chrétienne. Son courage plus pinident, ses affections plus mesurées, ses. sentiments mieux surveillés, ses élans mieux contenus semblaient la détacher da-

^ ff Dieu Itn fit la grâce d*offrîr en ceUe occasion dans son cccur le ssh Il crifice de louanges, en le soumeUant à sa Tolonté divine. » (Mém^ de la M, Anfféiiqne^ t m, p. 591.) '

t Elle mourut le 8 jantfer 1700. (Supptém. au NécroL âêP.IL,p, 196.) « C^étoit une bonne filfe et un cœur sincère, » disent ses etaminviems Ion de l*lnteijogato!re de 1601. (Bi»ûde$ Persécut,, p. 110, et rinterrogafoire de madape de Saint-Ange, iH^f., p. 128.)

> Mém, de ta Jf. Angélique^ passim. On sait que la Bière Agnès Ait tbbesse de Saint*Cyr avant d^entrer à Port-Royal.

CHAIN YI^ flSGT. I^ ART. I» S IL Ml

vantage de la terre. « Elle portoit déjà gravée dans son « âme une image de l'éternité» écrit sa nièce Angélique ' ; « car elle ne regardoît jamais que le moment présent, (( ayant aussi peu d'inquiétude sur l'avenir qu'elle fai-. u soit peu de réflexion sur le passé. » *

Ces saintes femmes sont seules digfies de se louer entre elles, et c'est encore à la seconde Angélique^ qu'il faut demander par qud éclat divers brillaient les vertus de ses deux tantes : » Il sembloit que Dieu, dans les a dons qu'il leur avoit départis, les eût partagés dlffé-* (( remment afm que leur conduite pût être utile à toutes (( sortes de personnes. Dans la mère Angélique il parois- (( soit une charité ardente, vigoureuse et tendre, qui « savoit s'abbaisser et s'élever à propos , qui se faisoit « craindre et se faisoit aimer, qui avoit le secret de tout « renverser par sa force et de tout relever par sa bonté. (( D^s la mère Agnès, au contraire, on vôyoit une éga- « lité toigours uniforme, une sagesse toujours la même, (( une gravité accompagnée' de douceur, qui inspiroit la « confiance et le respect, et qui instruisoit autant par « son silence que par ses paroles; Il ne falloit que son « exemple pour régler une communauté. ... »

« Rien n'est plus consolant pour moy, écrit à son tour (( au grand Arnauld, dans une lettre inédite, l'une des « religieuses de Port-Royal ', après l'élection de la sè- (( conde Angélique pour abbesse ; rien n'est plus conso-

i Mém* delà M, AngélUptet U m, p. 26S. ,

3 Jbid,, p. 207.^Cr! la leUre de Le Maîstre, dans lè Recueil in-i2, p. SÔ6. s Sœur Jeanne de Sainle-DomiUle Personne, morte le 19 aTril 1694. (Cf. Supptém. au NécroL de P. R,, p. 567; Gfrilbçrt, Menu chrott,, t. ui, p« 200 ; (Xuvres du docU Arnauld, i, ii, p. 450, lettre ccgglxxxit, du 1*' septembre 1684, et L it, p. 145, lettre ix, du 15 novembre 1682 ; interrof^toirei dans VBiwt, de» Ptrsicut., p. 170 et if57.)

308 LES REUGIBCSES DE LA FA1IILI£ ARIfAtILa

(( lant pour moy que le reproche que vous me faites sur « inon doute prétendu [à l'égard de l'aptitude de la nou- « velle abbesse pour ses fonctions]. Je dis prétendus car « la vérité est que jen'ay nullement douté. Et si je vous (( ay pressé de parler, ce n'apas tant esté pour apprendre « vos sentimens que je âCipuis ignorer touchant nostre « mère abbesse, que pour avoir lieu de vous marquer les <c miens un peu plus particulièrement que je n'avois fait c( d'abord. Je voulois donc, mon très cher père, que tous (c ne fussiez pas content que je vous eusse dit en général « que notre mère Angélique est bonne, et qu'elle se fait (( beaucoup aimer. J'avois envie que vous me deman- (( dassiez comment elle a ainsy gagné le cœur de tant de K pei'sonnes en si peu de temps. Si vous m'aviez inter- (( rogée là-dessus, je vous aurois répondu que c'est par « sa charité, par son humilité, par sa douceur, par sa « sagesse plus divine qu'humaine, par son zèle tout plein ci «d'onction, par la bonté dont elle tempère sa gravité « (ce qui s'éprouve encore mieux dans le particulier « qu'en public) , par l'application qu'elle a à nostre « avancement,, par la manière respectueuse dont eUe ^ traitte les âmes qui luy sont soumises, ce qui la fait « respecter elle-mesme comn^e si c'estoit un ange que « Dieu nous eust envoie pour nous gouverner; et çnfin ((' par toutes les vertus et les plus grands talent qu'on « puisse souhaiter dans une supérieure de religion. « Voilà, mon très cher père, ce qui rend notre mère (( Angélique aimable et vénérable à toutes celles qui ont « des yeux pour yoir et des oreilles pour "entendre ; et (( je dois croire que comme il a plu à Dieu de me faire « cette miséricorde, il Ta faite aussy aux autres; j'en (( voy des marques qui m'édifient beaucoup, surtout un

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