LBS REU6IBUSSS DE. LA FAMILLE ARNAULD
de sa main qu'une exhortation à Luzancy malade, et des regrets de ne le pouvoir visiter, puisque, lui dit-elle ^ « vous estes à présent dans une closture encore plus este troite que la nostre« vostre lict estant yostre monastère tt dont vous né pourrez de longtems sortir sans violer a l'ordre de Dieu...; mais dont aussy vous sortirez tout « renouvelle. .. ^> A défaut des lettres, sans doute disper- 9ées, d'Agnès à sa famille, il n'est pas une seule des correspondances reproduites par notre manuscrit dans laquelle n'éclate à tout instant la sainte et profonde affection qui l'unit avec ceux que la nature et le Christ ont f^t doublement ses proches. <( Je n'ay osé vous rien respondre, « écrit-elle à Tune des sœurs du désert^, sur le sujet du « voyage qu'on dit que je feray tous les ans à Port-Royal. « Vous ne devez point douter que je ne le désire extrè- « loement ; mais je n'y auserois penser eu esgard àl'acca- (( blement où fut nostre mère [Angélique] l'année passée, « car j'en ay les larmes aux yeux quand on me le raconte. (( Néantmoins il y auroit une grande différence, qui seroit a la présence de M. Singlin qui luy manquoit, et qui a « un pouvoir admirable de la mettre en repos, d
Dans l'une des lettres di pleines d'abandon et d'enjouement qu'aux jours heureux Agnès adressait à madame d'Aumont, c'est par une piquante anecdote que se révèle la sollicitude dont elle était l'objet de la part d'Angélique ^ a Je crains fort, dit Agnès, la petitte vérole « [qui sévit à Port-Royal] pour la petitte Guillart [Ma- « rie ^ ? ] qui est jolie, car cette malicieuse maladie s'at-
^ Le 9 nyai 1663.
2 po 7j, >o^ leUre cuxvi, à la sœur Dorothée Lecomte, religieuse de
1626 au i«' novembre 4674. Voir IféeroL de P, /}„ p. 411* s Cf. Nccrol. de P. /?., p. 850.
CHAP. Yly SECT. I^ ART. III^ J$ I. S29
« taque plustost à celles-là pour leur imprimer sa défice guration. ' J'ay eu autrefois ce mal à la cellule de (( Sainte-Thérèze, audessus de Saint-Bernard, et la mère « Angélique, qui ne FavDit pmnt elicore eue, et qui la (c craignoit extresmement, me venoit voir par la fenestre « du gretiier'. 1) Dans la correspondance adressée à madame de Foix,
) F* 98, leUre lxxxi. — Cf. M« Sainte-BeaTe, Port-Royal, U i, p. 494, et une lettre de la mère Angélique du 14 mai 1649 {Lettres, U i, p. 4S8}.^La charité de la mère Angéli(fue avait bravé cependant de plus grands périls; mais cette légère faiblesse d*une grande Ame pouvait tenir à la première éducation, comme le ferait croire ce passage d*une lettre de Tabbé dé Feuquières, qui venait d'être nttdnt de la petite vérole en 1649 : a Mon oncle me « mène jusqu'à Louvres. C*est la seule maison où je peux aller en liberté ; « car à Pomponne, quoyquMIs ne prétendent guère en beauté, ils sont bien a aises que je n*y aille pas... )» (Mt Et. Gallois, Lett, inéé, des feuquiirt$^ U I, p. 691.) Ces traces d'une première éducation trop mondaine dispfl^nirent bientôt devant les austères enseignements du cloître. La mère Angélique voulut j soigner cette cruelle maladie, en fut atteinte et fUllit en perdre la vue* (Hévu de la M. Àngétiipte, L i. p. 199: -r Cf. p. 518.) Depuis lors die brava toutes les maladies pour elle-même, et ne les évita que pour sa communauté ] et encore, pour ceci, encourut-elle le bl&me de jSaint-Gyran, a qui c lui témoigna même un jour quMl ne lui aurait pas conseillé de quitter la a maison [de Port-Royal] des Champs [en 1626] pour venir s'établir dans « la ville [& Port- Royal de Paris] si elles eussent été dès lors sous sa « conduite ; et comme elle lui eut répondu i Mon péréf noua étion» quel" a qmefoi» très malade», et il n'y en avait pas de reste pour assister les « autres^ ni même pour aller au ehcfur, l\ lui répliqua : 7>fif mteiou Ne ff vatt/-t7 pas autant servir Dieu dans Vinfirmerie^ quand il U veut, que c dans l'église? U n'y a point de prières plus agréables que telles qui se c font dans les soufrances. » (Mém,.de Lancelot, t. ii, p. 617 ; Mém, de la BL Angélique, L ii, p. S.) l\ est vrai que la mère Angélique aurait pu trouver de quoi modifier, dans le sens de it» premières impressions, les rudes paroles de Saint-Cyran diaprés l*exeidple même de eèlvi-d ; « Car « M. de Saint-Cyran lui-même, ayant fait depuis sa prison un voyage à « Port-Royatdes-Champs avec M. son neveu [Barcos], et s'y étant trouvé « incommodé, il en partit dés le lendemain, ne jugeant point que cet air a lui f&t propre, et croyant être obligé de roénnger ce qui lui pouvoit a rester de vie et de sanlé pour achever, si Dieu Je vouloil, ce qiCil avoit a commencé pour le service de TÉglise. » (Ibid., p. 818.)
330 UvS n£UGI^US£$ pl2 Ik FAinLUS iBIlAULD.
du sein de la peFsécution, voici comment se peint àsop
tour Vaffectiieuse et prpfpnde vénération d'Agités pour
^ sœ|ir, gui yiept d'fsxpirer dajis 3P9 bras 4 BQrt-p.oj'^1
(ip Paris : « ]\ faut dqnp, ma tfès chèr^ mère, vous trait-
« ^er 4if^ns la dpri^ièfe cqnfiance ei} vous envoyant tqut
« ce que vous désirez de nostre chère .mère^ sçavoir du
(( sang fie son cœur, et t^qe petite croix fai^ta 4e celle
« qu'elle portoit sur son habit, qui est le présent qui est
j( parfaitement Wen receu, et à quoy on peut moins
(( trouver i redire parceque c'est \in -objet de dévotion.
<( Il y en a (fui les font enchâsser dans des croix d'or,
a d'argent et dp cristal. [Je vous envoyé en ipesme tempç]
(( pour vos filles, de son voile et quelques images qui ont
« touché à son cœur ^ » \
Et puis lorsque les «années put un peu calmé oette idolâtrie de la douleur, ce ne sont plus les restes mort^els de l,a sainte> mais ce sont ses vertus qui deviennent l'objet d'un culte touchant. Agnès écrit au chevalier de Sévîgné lorsqujl veut , se fixer dans le désert-: « Vous n'avez point d'autre intentiop que de vous tirer
« à l'escart pour suivre Texemple de Jésus-Christ
(f ep y jpigpj^nt la mémpirp d'une âme qv^Q vous croyez i( tiransfigurée en Dieu, et de laquelle il a dit, comme la « cqnfience en sa miséricorde nous donne sujet de le
a croire : C'est icy ma fille bien aymée en laqueUe J'ay « pris mon bmi plaisir; escoutez-la.... C'est ce que vous « faitte§ eh vpus souvenant sans cesse de cp qu'elle vous u a dit. Demandez à Dieu, je vous supplie, que sa voix
9 F° 460, V», Jellrç cclvi, d\\ I4 s^lembre 1661. — La mère Angélique avuK prévu cl dcTTcudu ccUe cunonisulion a^Ucjpéc (âJém, dcia 3/. Au^" tique, C, 11, p. 350.)
2 r«> f , lettre I, en i663.
CHAP. VIj SPCT, I, ART. IIJ, g U. ISt
(( se fasse ^^tep(i^e <;pii3JQur§ pwwy npus, et... ooi|s resc( vpille de nostre assoupissjgjffifiRt, Vqm faittjas p^ptrestre » spjpp son iptpption w replièrcbap); [PprtrOoyalrdesr j( lEbaipps] ce peu qu'elle ^ tâ«t ^yipé qup RQUS en es- (( tions jalouses. Mais Dieu nous a consolées 4aQa nestre 0 affliction de sa jpei^e, d'avoir vqulu cf\i^fH\^ aU iipy sa n vi^ fiyep nqps; cg qpi reqçi les dei|x iqaisoqs esgiiea» (( sinon que pieu proférer»* c^Ue qui possédera d'aven- « tage l'esprit de nostr^ sainte màre,^à laquelle je donne f( hardiment le filtre de sainte, parceque e*est à vous « seul) mon bon frère,^ à qui je parle* »
I II. Slofcîsme <ie la Mère Agnès.
Nos citations n'auraient pqipt de tei;me ai aoua vou* lions ^nsi recueillir tous lea téxuoignages de la tendresse d'Agnès ppur ^bacun des membres de sa iéuille drât nptr^ man'nsGrit rappelle le souyemr. — Mais dans les lettrée que uqus avons choisies, il est un des car^aotères de cette tendresse qui ne roasort pas su^iâan^ment ; celui 4u st^Qïcisnie abr^tien de la femme forte au milieu de la douleur. U se dessine mieux dans un' billet écrit k nns^dame d'Aumont au moment où venfût d'expirer rainée de toute la famille Arnauld, cette .veuve infortuné qui dana le monde avait porté le nom de Le MaUtce et dans le cloître celui de Catherine de Saint* Jean : « Nosr (( tre cbëre sfl^ur a donné charge à nionsieur [le docteur] « Arnauld de vous assurer qu'elle mouroit vostre très (( humble servante, et dans la reconnoissance de tous « les biens que vous aviez faits à la maison et que vous y « faittes tous les jours. Monsieur Arnauld escrit cela à (( M. Singlin. Je n'ose vous aller voir, ma chère soeur,
3S3 LES RXUGIBDSE8 DE LA FAIULLE ARNACLD.
a de peur (je vous attendrir vouB-mesme plustost que a moy qui suis moins sendble. Je ne me trouve point u mal, ùnon que je suis im peu effrayée et estonuée « d'entendre la voix de Dieu qui nous parle en ces ocn casions '. »
n ne faudrait pas cependant que l'humilité d'Agnès fit croire chez elle à un stoïcisme trop facile. Son insensibilité prétendue n'était qu^in rare courage, dominant du haut de la croix tous les mouvements de la nature humaine. On l'aviùt 'bien vu lorsqu'une dernière et cruelle maladie ét^t venue frapper à ses cdtés la sœur Catherine de S£dnt&-Félicité [28 février 1641]. — C'était lenom qu'avût pris samère. — Au milieu de la nuit, toute là communauté avait été appelée pour assister à l'agonie de la sœur Catherine '. Mais l'agonie se prolongeait, et l'heure était venue d' Assista: aux matines. Agnès, comme ablesse, s'y rendit à la tète de aa congrégation. Seulement elle pria celles qui veillaient de frapper contre la voûte Itoisée du chœur, au dessus duquel gisait la moribonde, .pour prévenir lorsque approcherait l'instant fatal. Bientôt le signal retentit — Agnès sortît seule, et avant la Gn de l'ofBce elle ét^t rentrée. — La communauté croyait à une fausse alarme, et y crut bien plus encore lorsqu'elle entendit l'ahbesse réciter tout haut, comme à l'ordinaire, l'onûson dominicale. Hais après avoir -prononcé- ces paroles : Que votre volonté soit faite, soudun l'abbesse se tut, et la fille éclata en sanglots ^.
41, lettre xc, fin de jiinier istft.
tation de S' Françohe de Sabte-Agatbe de SaiMe-Hvtbtv (tUm. de
Vngilùpu, L tn, p. 0S4.)
CHAP. yi, 8BCT. n. 333
SECTION n.
ANGfiUQUE DE SAINT-JEANf HLUS D'ARNAULD D'ANDHXY.
Angélique de Saint-Jean a beaucoup plus et même beaucoup mieux écrit qu'aucune des femmes de sa fa* mille ^ Ses ouvrages sont présique tous connus du public; mais ses lettres ont été mofns nombreuses ou plutôt moins bien conservées que celles de ses deux tantes. ^
1 « M. Nicole estime qu'elle ayoit plul d'esprit même que M. A'rnauld; t très exacte à ses de?oirs, très sainte, ïnais naturellement un peu scienti- « fique, et qui n*aimoit pas à être contredite. > (Racine, Ffagm. $ur P. Jl., CEu?., t. IT, p. 298.) • M. de^Pompone demandpit un jour à M. Nicole : • Tout de bon, croyet^voua que ma sœur ait autant <te$prit que madame t Duple$$is GuénegaudTU, Nicole traita d'un grand mépris une pareiUe t question. > (Ibid.f p. 19%) • Madame de LongueTÎHe ne Taimoît pas, et f pourtant convenoit de loules ses bonnes qualités. Elle avoit |)lus dégoût f pour la' mère Du Fargis, qui savoit beaucoup mieux 1ii\reS{Ibid,f p. 298.) Tout en admiraot la mère Angélique de Saint-Jean, nouv avons déjà fait et nous faisons de nouveau une restriction. Elle est bien loin, à notre avis, de posséder l'esprit de charité à un degré aussi éminent que ses deux tantes, la première Angélique et la mère Agnès. Sa fermeté est presqne toujours voisine de la rébellion et de l'entêtement. Avec une nuance de plus, cette fenneté deviendrait chez elle ce qu'elle est devenue chei quelques-unes de ses compagnes, de l'aigreur, de l'emportement et presque de la haine ; ses Helationt ne s'éloignent pas asses du ton qui règne, par exemple, dans celles de la sœur Geneviève de l'Incarnation Pineau (sur la singulière vocation de ceUe fille voir Mém, de la M, Angélique, t. n, p/ 323), ton que4)eut Taire excuser, mais non approuver, la position difDcile dans laquelle se trouvaient ces filles. (Voir Hi$t, dee Pereétut.j p. 325-442.) Quelle différence entre ces violents foctums et la relation si calme et si touchante ^ù la pauvre Thérèse raconte que sa tante, la mère Agnès, la laissa libre dé signer, sans vouloir même l'influencer par un avisi (Act., lett,, rèlat,, t. i, n* iv, p. 29-65.)
2 Voir cependant Le Clerc, Vies édif. de P. R., 1 1, p. 256-324, et t. iv» pa$$im ; ainsi que la plupart des recueils et histoires relatifs à Port-Royal, où ces lettres sont citées ; comme le Éerueil in-42, p. 377, 386, 523 ; Hist. deê Pertécut., p. 51^ 108, 237, 270 ; Actes, letL, relat., n* i, p. 49, n" v, p. 10, 26, 33, 46, relation de la captivité, etc.; xbid., n" vi, lettres de la mère Angélique de Saint-Jean à M. Amauld, etc., et t« ii, q" xii, p. 51.
â^ft LES R£UGIE)JSSS {^ L^ ^J^Mff^ ABNALLD.
Il ne s'en trouve que fort peu de publiées, et notre dépôt n'en renferme que dix-huit ip^if^. — Celles de la première Angélique qui nous sont parvenues donnent une idée Complète des rel^atims de cellerci avec des étrangers, avec ses amis, avec ses proches. — Celles de la mère Agnès ne sont adressées qu^à ses compagnes ou à des personnes amies. — Les lettres d^'Angélique de Swit-Jean se rapportent presque exclusivement à sa famille. Dans celles qui sont imprimées, il n'est guère question que de Sacy et du grand ArBauld.Dans les nôtres, qu'elle adresse presque toutes à d' Andilly, son père, elle sejnontre surtout préoccupée de lui, des petits-enfants du solitaire et de Luzancy. — Ce sentiment est d'ailleurs celui auquel s'abandonne le plus volontiers cett& fille de Robert, même dans ses autreis écrits*, où les intérêts, les périls, les catastrpphes de Port-Roysd sont un- thème que reviennent presque toujours dominer lestérainiscencés du foyer domestique. Ces réminiscences* il est vrai,\s'absoFbent tout en Dieu ; mais peut-être, devant Dieu même, avaientelles quelque c^ose d'excessif ^
ARTiaE I
* AngéHque iHe Saint-Jean et son père.
Nous-aurions grand regret toutefois à ce qu'Angélique se fût moins préoccupée de sa famille, car l'histoire y perdrait de curieux renseignements sur les persécutions de Port-Royal, et notre dépôt des lettres comme celle-ci : « Je ne scay [mon père] si vous vous persuaderez faci-
1 Voir connient, k ce sujet, Angélique de Saint-Jean avoue u)n im/^" feciion et «Vn confesfÇ; Mér^* dç la M* Ànaéliquej t. i, p. Ij2.
CH4P. YI, SpCT, n, AÇT. I. 335
« lement h quel poiR^je ressens mon bpqhej^r, parcpqujB (f je dqji^iB si y pus aviez bj^ji preu combien }1 q'a f^U doi^- « ner à Dieu depuis plu? dp 4ev}x ans [la lettre est datée « du !•' mars 1668] pour me priver de la conspl^tioo que «je reçois aujourd'huy en ïflQ donnant l'honneur de vous 0 escrire, et qui est une suittp de celle qu'il vp^s ^ pieu « enfin de me donngr après un si long silence [dont le « motif ou le prétexte était la persécution dp 1664-1 6Q8]. « J'ay creu fevivrQ quand j'ay yeu vostre billet; car il «sembbit.que jusqups-là nous fussipns au r^ng des « morts de ne recevoir aucunes alargues de ypstre spu- « venir, et vous ne pouriez pas vous imagiper de com- « bien les années m'en ont paru- plus longues.— U n'y (( avoit pas jusques à cette pa^faitte amie qpe PiQu nous a « ostée ^ qui ne le ressentît comme moy, quoy qn'ellp pût « incomparablement plus de vertu. Et encore ce m'estoit « un soulagement de m'en pou voir, consoler avec elle. « Mai& je pense que Dieu a eu pitié de moy à présent « que je ne l'aurois plus, puisqu'il vous a donné çitôst (( après sa mort la volonté et l'occasion dp nous consoler « d'une si grande perte, et de toutes les autres afflictions « de nostre estât dont vops nous parlez d'une manière si « avantageuse ^, qu'il ne faut qn'estre pleinement perte suadées, comme nous le sommes, de toutes^ces grandes « véritez pour n'avoir nulle impatience d'en sortir et « nulle appréhension de tout ce que les hommes pou- (ç roient pnçore y adjouster de rigueur ; puisque la me- (( sure de n^^ souffrances sera la mesure de )a grâce et
1 Sçeur Ax^e de Saiute-Eogénte de Boulogne, dite dans le monde ma-> dame de Saint-Ange, morte le 13 décembre 1667.
^ Voir la lettre écrite par d'Ândilly à sa (ille le 23 janvierli668, Le Clerc, Vies éS(», 1. 1, p. 8S6.
536 LES REUGIEUSES DE LA. PAHILLE ARNAULD.
« de la gloire qu'il plaira à Dieu de nous donner pour « récompence de ce que nous aurons enduré pour sa vé- « rite et la justice. Ainsy tout ce que je puis vous dire « pour nouvelles de ce désert est que, par la miséricorde « de Dieu, personne ne s'y ennuyé et que s'il y faut estre « quarante ans avant que d'arriver à la terre de pro- « messe, j'espère qu'ils nous seront comme quarante fl jours, pourveu que Dieu continue par sa miséricorde « à' nous nourrir du pain du cier qui est la consolation « de sa grâce, et la paix de la conscience qui adoucit « toutes les amertumes de là vie et mesme celles de la « mort; comme nous l'avons veu en celles d'entre nous « qui sont parties avec* ce viatique qu'il ne dépend peint « de la puissance des hommes 'de leur oster ou de leur « donner.— Je ne vous diray rien de particulier de celle « [de MT de Saint-Ange] qui nous a le plus touchées. Vous (t pouvez en avoir desjà appris quelcfue chose ;'€t s'il n'y a « rien de plus vray que cette parole si commune que la c( mort est semblable à la vie, il vous est plus facile qu'à un « autre de juger combien sa mort devoit estre heureuse, « parceque vous avez mieux connu combien sa vie avoit « esté sainte. J'avois bien eu une pensée sur ce sujet que « je pense que je dois vous dire, qui est qu'il me semble « que vous qui faittes proffession de rendre encore des « devoirs aux ombres mesmç de l'amitié, vous devriez bien « quelque chose à une amitié si solide, si parfaitte et si « persévérante ; et peut-estre que vous le devriez aussy à «la charité et à l'édification des personnes qui seroient « animées pa;* les exemples d'une vie aussy édifiante que « r ar esté celle de cette personne dans toutes sortes de con- « ditions. Ce seroit de faire une relation fidelle et exacte « de tout ce que vous avez connu d'elle, ou que vous en
CHAP. yi, SECT. n, ART. I. SS7
0 avez appris des autres ou dans ses entretiens, de sacon- (( duitte et de tout ce qui luy estoit arrivé avant vostre con- « noissance. Quand vous auriez fait tout ce que vous sçac( vez, nous.vous fournirions peut-estre bien des mémoires « pour achever une histoire complète ; mais quand vous n refuseriez'le reste de cette proposition^ au moins je me « promets tout-à-fait que vous donnerez de bon cœur à ce <c que je vous ay demandé d'abord, tout le temps que vous « auriez bien voulu mettre à vous entretenir avec cet autre « vous-mesme^ si depuis quatre ans vous aviez esté dans a la mesme liberté qu'^autrefola de venir répapidre vostre « cœur dans le sien', où Ton trouvoit tousjours une source (( de douceur qui ne s'épuisoit jamais quoy qu'elle se (( communicast à tout le monde. II. est certam que je « m' estime. trop heureuse àe ce qu'il a pieu à Dieu me c< fairç la grâce de luy rendre quelque assistance. Je luy « devois incomparablement plus que tout ce que j'eusse «pu faire pour son service; et mesme j'estois obligée de « tenir en cette rencontre la place de tant de' personnes « qui auroient souhaitté de luy pouvoir rendre tous les « devoirs que la piété et l'amitié demande de ceux qui « ont eu une union toute sainte durant la vie. L'ordre de « Dieu et l'injustice des hommes l'a privée de cette con- (( solation ; mais, en récompence, il luy en a donné tant (( d'autres dans la veue de l'éternité bienheureuse où il « alloit la faire entrer, qu'il a esté vray d'elle que la mort « ne luy a paru qu'un passage fort doux de la prison à (( la liberté, et du péril à l'acssurance; en sorte qu elle « n'a fait paroistre que de la joye où les autres n'ont « que de la crainte. La communauté a fort ressenty cette « perte, et avec raison, car elle estoit l'exemple de tou- « tes et en toutes choses. M$ds surtout la mère Agnès y
33S LES REd&IÈ'UéÊS bE LÀ FAMILLE ÂBNAULD.
« à pëi'du la plus grande doiicéur de sa vie-; car, elle qui « agit sans cesse et ^ui iie parle que pour T utilité et le « seri^ice dès autres, n*avoît proprement à se délasser « que le tèhips qii' elle s'entrèterioît avec ma sœur Anne- <c Eugénie [de feaiiit-Aiigë] qu'on âlloit quérir quand elle « âvôlt besoin de 6e reposer et de se délasser un peu. Ceu pendant elle a porté cette affliction comme toutes les au- « très, fc'èst à dire dans Tégalité d'eSprît, la soùsmission et (( k paii qui |)aroist en elle comme une disposition im- « muablé dans toutes sortes d'événéh}èns.— Le monde a « besoin dé ces exemples, et je ne doute pas que ce ne soit « une des raisons pour lesquelles il [le Ciel] nous la con- (( serve. Ce tf est pas sans mille appréhensions que nous (( avons eu sans cesse depuis qu'elle est îcy ; mais enfin il « s'est tousjoûrs' laissé fléchir aux prières qu'oii lîiy a « fàittes, et quoyqu'elle sôit fort éloignée d'avoir autant « de santé.qu*îl plaist à Dieti de nous en conserver, et au- « tant cte jeunesse si l'on en juge par la vigueur et non par « les années, néantmoins elle est incomparablement « mieux que nous n'aurions ozé l'espérer de la revoir ja- « mais, et elle agit presque comme elle faisoit auparavant, « sinon qu^on la ménage un peu plus pour ne pas tant tra- « vailler de suîtte ^ — Elle a eu pour sa part une joye sen- « sible de vostre billet, et nos mères et mes sœurs aussy; « car cela fait renaîstre le primtemps dans rtiver, et je « croy que si vos plants avoient esté capables d'y prendre « part, tous vos arbres àuroient fleury avai\t la satison en « voyant le caracthère d'une main qui leur est si connue
i On ménaffeait tellement Ja mèrç Agnès qae dorant la Aoafadie de celte bonne sœur Anne-Eugénie, qui avoit fait en santé sa consolation, on ne lui permit ^as de la tûîr. (te Clerc, Vies édif., t. ii, p. 452.] Les médedia craignaient alors fom A'gn^s la eontaglonv e<«HMe jâfdil la première Angélique l'avait crainte pour elle-même.
bhk^. Vt, SKCT. h, ÀfeT. 1. 3i9
(( fet à qui ils Sont sî redevables. Que setriit-feë dôtic si un « vent favorable nous alloit jettet- dans le t*ort après que « de si longues années ont lassé toutes tioâ espérances « sans diminuer nos désirs. Je sçay que totit est J)Ossible « à Died; mais je ne m'entretiens que le tnôins que je « puis dans ces pensées, de peur d'y trôuvet* au lieu de « la consolation que j'y chercherois, de l'ennuy qui Seroit (i ibrt à craindre en Testât où sont les choses qui ne ëont « pas peut-estre pour finir eitost. — J'ay bien de la joye tt que le petit vous donne dti divertîsseinent et de là sa- « tisfaction '; On nous feU dit des choses surpteiiàntes, « Dieu veuille joindre la grâce à la nature pour en faire « (|uelque chose digne de l'éternité ; sans delà tdut le (( reste né seroît rien et c'estàussy sans doute le preniier « de vos Boins de luy inspirer de bonne heUre la^ piété (( encore plus que l'amour des sciences. On dit ausdy « que les autres sont bien faits ' fet qu'ils promettent « tous quelque chose de bon. Dieu nous fasse la grâce (( que vos enfans fassent un jour vostre couronne. Je ùe « doute pas que vous ne le luy demandiez et je vous eh a supplie très humblement. »
Nous avons cru devoir citer en entier cette longue lettre, non seulement parcequ' Angélique s'y révèle, mais parcequ'en nous y ramenant sur différents épisodes de la biographie de son père et de sa tante Agnès efle conclut celui qui concerna madame de Saint-Ange. Cette dame, on se le rappelle, était l'incomparable amie que
^ Nicolaîs-Sînioii, fils aîné du marquis de Pomponne. Voir la lettre du 23 Janvier 1668, Leclerc,Ti« édtf., 1. 1, p. 358.
2 Outre Nicolas-Simon, d^Andilly avait alors près de lui Antome-Joseph, plus tard thevalier de Malte, Marie-Emmanuelle, qui mourut sans être maHée, et Charlotte, dont nous allons bientôt parleç, (CC Mém^ de Ûahbé Amauld, part, m, pt 103.)
3ft0 LES reugususes de la faiollb a&nauld.
d' Andilly avait associée dans le monde ' à ses plus grandes ambitions et à ses affections les plus intimes, en lui confiant l'une de ses filles à élever- et ses projets sur l'éducation de Louis XIV à faire réussir. C'était eUe, on se le rappelle encore, qu'il avait ensuite associée à sa retraite et à ses persécutions dans le désert '. — £t voici qu'elle expire au milieu de la Solitude du cloître, sans un souvenir de celui qu'elle y a suivi. — A ce moment, il est vrai, la persécution foumisss^it un prétexte au silence de d* Andilly envers cet autre lui-même %• mais le fils de madame de Saint-Ange sut bien faire parvenir un demier^ adieu à sa mère sur le lit de mort ^, et la sainte femme elle-même sut bien envoy^er un dernier souvenir à d' Andilly^.— Elle n'en reçut donc aucun de oelui-ci ; -et cepen-
^ Voir plus haut, t i. p. 17 ef 217.
3 Le Clerc, Vies édif,, t. u, p. *409.
^ IbiiL^ p. A08-411 ; K^m. de Laneelot, 1 1, p. 825. —Madame de Saint- Ange fut une des seiie religieuses arrachées de Port-Royal, en 1664, sous les yeux de d^Andilly. (Interrogatoire dam VHUt, de* PerêéeuUt p. 128.)
• M. de Luines [en réparant Port-RoyalHle9-Ghamps en 1652] •*opiniAlra,
• sans savoir pourquoi, à vouloir qu'il y eût soixante et douie cellules ; et
• pour cela il fit abattre exprès des logemens bien commodes que M. d'An-
• dilly et madame de Saint-Ange avoient ftiit accommoder pour eux an f Iwut du vieux dortoir, avant que les religieuses y vinssent b (Mém, de ia M. Angélique, t i, p. 252 ; et plus haut, 1 1, p. 197.)
^ c Port-Royal fut, pendant trois ans et demi, tenu Investi. ■ (Mimu de la M. Anffélique, t. m, p. 523. — Cf. Œuvres du doet» Amauld, hisC da Formulaire, t. xxv, p. 165 ; Mém. de Fontaine^ t« n, p. 80 ; Actes, lett., relat., L ii, n. xii, Journaux de i665 à 1669.)
' ■ Dieu permit que l'on reçût.. nono1>$tant la vigilance de nos gardes, ■ une lettre que M. d^Espinoi, son second fils, lui écrivoit ponr lui denan-
• der sa dernière bénédiction, s (Le Clerc, Vies édif,, t. ii, p. 488.)
* Ibid,j p. 431. — Le médecin à qui «Ile confia son message était le seul solitaire à qui Port-Royal ne fût pas interdit, M. Hamon, Tan des grands amis de d' Andilly .•^t Lorsque les religieuses étoîent renfermées an c Port-Royal de Paris [ou des Champs?] elles trouvoient moyen de faire
• tenir tous les jours de leurs nouvelles à M* Arnauid, et d*en recevoir, t (Racine, Frapn, $urP. R., OEuv., t vi, p. 800t]