CHAPITRE X
LA GRANDE SONNET, IE (Suite)
(Du 6 au 23 Août 1
— Je m'embête ferme — dit Carlotta Weiss, assise en robe de chambre à ramages, une jambe
>ée sur l'autre, dans Je cabinet de Stamm. — îe serais joliment mieux à Berlin. Tu es triste comme un bonnet de nuit. C'est l'Angleterre qui te tracasse?
— Il y a de quoi, répliqua Stamm. Ce Lichnowsky est réellement idiot. Il avait jure ses grands dieux qu'en aucune circonstance l'Angleterre ne marcherait. Et puis, voilà qu'elle marche Ce n'est plus de jeu.
— Bah ! nous vaincrons tout de même, et ce n'est pas la patrouille anglaise qui empêchera les nôtres d'être ici dans trois semaines. Viens m'embrasser.
Stamm obéit. La pénitence était douce. Jamais Blumchen n'avait paru plus jolie, ni plus appé-
tissante. Mais, visiblement, le commanditaire di Boulevard avait la tête ailleurs. La danseuse gaminement, insista :
— Ça t'embête de n'avoir plus ton journal?
— Je m'en liche. J'ai eu, dans mon derniei numéro, une pièce de vers patriotiques et patl tiques de la baronne de Brancarmé. Que puis-je souhaiter de mieux !
— Pourquoi restes-tu à Paris?
— Parce que c'est l'ordre. Et toi?...
— Parce que je dois participer au divertissement dans les fêtes, organisées par Kessler, qu seront données pour l'entrée de l'Empereur. Jusque-là, j'avais l'autorisation d'aller en Suisse pendant une semaine. La vérité est que je suis restée pour assister à la révolution. Or, il ne st passe rien, c'est enrageant. Crois-tu qu'il y ait encore une petite chance?
— Aucune. Nous sommes le 6 août. Ce qui devait se déclancher ne s'est pas déclanché et cela aussi est désappointant.
— Pendant quatre jours — reprit la petite danseuse en bâillant — j'ai prêté l'oreille aux moindres bruits du dehors, espérant toujours.. Mais rien. Les gens criaient « vive l'armée, vive;, la France », ils chantaient, ils avaient l'air heureux et exaltés. C'est incroyable.
— Incroyable, en effet. Toutes mes idées sur le peuple gaulois et son état de décomposition sont renversées. Nous avons vécu sur une illusion. Son pacifisme, son antimilitarisme, tout ça, c'était de la blague. Ces gens-là naissent avec une cocarde dans le cœur.
— Alors, puisque tu t'étais trom [>•'* sur les iaulois, pourquoi Liehnowsky ne se serait-il pas rompe sur les Anglais?
— Très bien raisonné, petite psychologue. De DÔme, qui m'aurait dit que cet imbécile de Holenberg éprouverait le besoin de crier : « A bas a France, vive l'Allemagne », en pleine Bourse le Paris, et rendrait ainsi son expulsion néces- ;airc. Me voilà seul, maintenant, avec un monceau d 'affaires sur les bras.
— C'est exagéré. 11 nous reste encore des unis et des compatriotes à Paris. J'en rencontre out le temps.
— Il reste du fretin. Les vrais copains sont mrtis... Ptlugk est là-bas. Mumm est dans un amp de concentration. Frischauer s'est en lui omme un simple carnet C. Il y a eu un exode Il rayant. Je n'aurais jamais supposé que le carlet A fut si réduit. Evidemment beaucoup ont iris peur. Il me parait impossible, dans ces condiions, de préparer la magnifique réception proetée pour notre Souverain et le Kronprinz. Ce ie sera jamais qu'une improvisation plus ou noins réussie.
— Insolent, je dois y danser le pas du riomphe... Considères-tu les Hasewald comme u fretin?
— Hasewald ne s'intéresse qu'à ses chiffres, lortez-le de là, c'est un grand ours. Je ne puis ourtant pas monter une fête historique avec lunger A..., Schlum A..., ou le marchand de artes postales de chez Haut. Si encore j'avais ion Kessler !
Blûmchen se mit à rire, alluma une cigarette blonde, releva sa manche japonaise jusqu'à l'épaule, montra un ravissant petit bras, ferme et rond comme une poterie vernissée. Tout à coup, des clameurs retentirent dans l'avenue du Bois-de-Boulogne. Stamm se précipita au balcon. Etait-ce enlin l'émeute promise? Plus rusée, la petite danseuse demeura dans son fauteuil : « Ça,!) ce sont encore des patriotes. Ces gens meurent d'envie d'avoir la tête cassée par nos schrapnella, voilà la vérité.
— Rac« braillarde, sale race braillarde! — bon gonnait Stamm. — Et pas un pont de sauté, pas ur dépôt de munitions incendié, pas une seule ;ini croche jusqu'à présent dans leur mobilisation Ah bien ! elle est chouette notre organisât! >
la grande sonnerie à Paris, il n'y a vraiment pat de quoi se vanter.
— Tu sais, vieux, reprit Carlotta, que si lu e ainsi bonnet de nuit, je te quitte et vais vivre i ma guise dans un hôtel quelconque. 11 n'y a rien d contagieux comme la neurasthénie et ça rend laid
On frappait à la porte. Le domestique entr avec des journaux sur un plateau, les remit à soi maître qui les parcourut fiévreusement, puis le froissa et les jeta dans la corbeille à papier : « Qu eût cru que ces Gaulois, qui ont fait des révolu tions en l'honneur de la liberté de la presst accepteraient, réclameraient même une censur pour leurs papiers imprimés ! C'est écœurant, se produit un filtrage de nouvelles qui va anni hiler complètement le contre-coup de nos pre miers succès.
— Il fallait conserver ton journal.
— J'y avais songé, mais on m'aurait fourré is comme un quelconque. Je vois parfaite-
nent que les gens me tournent le dos et me ut en pestiféré. J'ai beau être naturalisé méricain, tout le monde sait que je suis « Boche », omnie ils disent.
— Quelle dégoûtante expression, Boche! » — It Carlotta, furieuse, cracha par terre.
— Us t'appelleraient, toi, une Bochesse.
— C'est vrai?... Eh bien qu'ils crèvent, qu'ils rûlent dans leurs maisons, qu'on éventre leurs
et leurs femmes à coup de baïonnettes ! Ce simple mot avait suffi pour transformer en irie le bibelot de plaisir qu'était Bliimcheu. Son élieat visage distendu avait pris une expression e haine. Elle souftlait dans son nez comme un etit animal courroucé. Si bien que Stamm finit oir rire.
— Là, là, calmons-nous, il faut encore jouer . comédie pendant deux semaines au moins, lademoiselle, ne l'oubliez pas.
— Oh! je préfère partir pour Genève... Boîesse... Bochesse. Je vous en donnerai, tètes de >chons, des Bochesses !
La sonnette retentit : « Assez de blagues — fit ;amm sévèrement. — File dans ta chambre. C'est asewald qui vient me parler d'affaires sérieuses.
— Tu me diras lesquelles.
— Certainement, mais file d'abord !
Carlotta, naturellement désobéissante, revint, peine sortie, écouter, à travers la porte, la conrsalion des trois hommes, car Hospenthal-
Zubgonciant accompagnait le directeur de la Banque Patriotique. Elle n'entendait qu'une partie du dialogue, mais ce peu suffisait à la dégoûter. Les trois Allemands, en effet, manifestaient quelque appréhension au sujet de l'entrée en lice de l'Angleterre contre leur pays.
— Financièrement, c'est une catastrophe.
— Lichnowsky a écouté les femmes.
— Il a surtout écouté la sienne.
— ■ L'action combinée de la flotte devient impossible.
— Les millions de Diélette sont perdus.
— Une telle légèreté serait compréhensible en France, mais chez nous !
Tranchante comme un couteau, la voix de Ha! sewald déclara : « Il faut maintenant compter sui un mois de retard. Les forts belges ne sont pa; mauvais du tout, bien que démodés. Leur net toyage complet par notre artillerie lourde exigerî bien une dizaine de jours; j'en ajoute autan pour l'imprévu, autant pour la marche sur Pari: et la rupture des armées françaises. Un moif pendant lequel nous allons être sur le qui-viv< et à la merci de la dénonciation d'un agité.
— Comment cela — gémit Zubgonciant — j< suis Français, vous êtes Français, Stamm es Américain.
— Sur le papier, oui. Mais la haine publiqu» a déjà rendu leur qualité d'Allemands à tous le naturalisés. Reste à savoir si la peur de nos vail: lantes armées ne sera pas plus forte que cette haine
— Je croyais qu'on ferait des raids d'automo biles blindées. Cela permettrait de gagner di
temps. Dire que j<> n'ai pas une bonne carte du nord de la France et de la Belgique, c'est impardonnable ! J'ai l'air d'un Français pour de bon. Notre Bismarck disait que ces gens ignoreront toujours la géographie... Et comment madame wald supporte-t-elle cette épreuve?
— En grognant, néanmoins elle la supporte. Elle voulait, imaginez-vous, aller attendre les événements en Suisse. Je m'y suis opposé. Quelle fantaisie baroque !
— Bas si bête », soupira Zubgonciant.
Son accent était si sincère que Stamm et II asewald éclatèrent de rire. Ensuite, ils baissèrent le ton jusqu'au chuchotement et Bliïmchen comprit qu'ils prenaient leurs dispositions pour franchir les quatre semaines nécessaires. Il fut question de monnaie d'or et d'une limousine de cinquante chevaux, puis d'un sanatorium aux environs de Paris. A la fin, on n'entendit même plus le susurrement des voix, et cependant la conversation continua encore pendant plus d'une heure. Zubgonciant partit le premier, suivi, à •lix minutes d'intervalle, par Hasewald. Garlotta se précipita dans le cabinet où Stamm, assis à son bureau, était en train d'achever une lettre à sa « marna ».
— Ils en ont une trouille, tes amis !
— C'est tout naturel. La minute est critique.
— Alors, vous manquez de confiance dans l'Empereur et le peuple allemand? Quelles poules 'mouillées ! Je parie, moi, de chanter le Dcutschland ïiber ailes au balcon, sans que personne me cherche noise.
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— Tiens-toi tranquille, ça vaudra mieux. Tu seras bien avancée, si tu es écharpée par la foule ou envoyée dans un camp de concentration, entre les puces et fraulein.
EtStamm, philosophiquement, conclut: « Nous voilà tels que des Robinsons. Nous n'avons qu'à gagner du temps en nous tournant les pouces e en nous faisant le plus petits possible, jusqu'à moment où nous mettrons nos pieds sur tout ces stupides caboches de Welches. Quelle bam bochade alors, mes amis ! »
Appelé par la sonnerie du téléphone, il passa dans la pièce à côté. Carlotta, curieuse, lut le commencement de la lettre : « Chère mama, nous « vivons dans un Paris tout soulevé de fureur « par la déclaration de guerre. La révolution « gronde dans les rues, mais ne t'inquiète pas, « toutes mes précautions sont prises pour me « tirer des pattes au bon moment et ramener « saine et sauve l'adorable Blùmchen. En ce « moment môme, des bandes avinées, parmi « lesquelles un grand nombre de soldats en uni- « formes, crient sous ma fenêtre : « Vive la paix, « à bas l'Angleterre ! » Car le bas peuple accuse « les Anglais et les Russes d'avoir voulu cette « guerre impopulaire. On dit que le Louvre et « l'Institut, ainsi que l'Opéra, sont minés par les « anarchistes. Chaque soir, les socialistes parle- « mentaires et municipaux parcourent les prin- « cïpales artères avec des torches. On a pendu « un banquier place de la Bourse. Le taux de <( l'argent baisse avec une rapidité effrayante. « Les boucheries sont assiégées par d'abominables
t.A VBnMINB DU MONDE Mfl
rcs, traînant des enfants émaciés. Il y a eu, parait-il, des bagarres sanglantes entre
< troupes françaises et les premiers Anglais dé-
< barques, (in a jeté une bombe à l'ambassade
< de Russie et on parle de cinquante morts. Les
< autorités ne savent plus où donner de la tête. Il est d'ores et déjà certain que plusieurs 1
( ments vont mettre la crosse en l'air... »
« Voilà qui est d'un bon et loyal Allemand — ongeait Blumchen, en lisant cette prose eIFer\ ;ente. — Une seule chose importe: « faire l'opiîion. » Elle aurait voulu être un homme et en ci' )ien haut sa confiance dans la force des armées mpérialcs, dans le génie organisateur du souve- •ain.
Tandis que ces choses se passaient avenue du tois-de-Boulogne, Antoine llaspa rentrait chez ui, rue du Luxembourg, écœuré, abattu, après me série de démarches vaines. Moins heureux pie Jaudrion et que Lilacier, il n'avait trouvé ni îonime de paille, ni remplaçant des Allemands )Our les principales alfaires de caoutchouc, de >étrole, de trafic colonial auxquelles il était mêlé t qui constituaient sa fortune. Les Anglais hé>iaient, les Russes se cachaient, les Français l'aiaient répondre qu'ils étaient absents. Le mallieueux homme, qui comptait avec un revenu annuel le trois cent cinquante à quatre cent mille francs, ie trouvait ainsi ramené à zéro. En outre, il avait le lourdes échéances, lesquelles absorbaient outes ses économies. Hasewald lui avait placé (uatre millions dans des banques allemandes, elles que la bisconlo et la Dresdncr. Quand
pourrait-on remettre la main sur ces capitaux-là, si jamais on la remettait? C'était la ruine, l'écrou- : lement, la banqueroute, le déshonneur et la misère noire, avec toutes les humiliations qu'elle entraîne. Haspa était un jouisseur, un bon cœui et une tète légère. Il ne voulait pas assister à se propre déchéance. Il aimait bien Sylviane, mais l'idée d'être amoindri à ses yeux l'épouvantait En outre, cette guerre infligeait un épouvantable démenti à sa longue confiance, à toutes ses affirmations, à toutes ses relations, à toute son attitude depuis vingt ans. Compromis jusqu'au fon< avec l'Allemagne, il allait passer, aux yeux de patriotes, pour un mauvais Français, pour traître. Ses amis eux-mêmes, quelquefois au coupables que lui, le renieraient.
— Une lettre de M. Gartaube — dit le valet chambre.
— Monsieur Gartaube ! Il n'est donc plus là
— Non, monsieur. Il est parti, avec troi malles et deux valises, pendant l'absence de mon sieur. Il a dit comme ça qu'il allait en Suisse Son train était à dix heures et demie. Il doit êtr loin maintenant.
Haspa hésitait à ouvrir la lettre, se doutan qu'elle annonçait quelque nouveau malheur Puis il eut honte de sa faiblesse, déchira l'enve loppe et tout de suite pâlit : « Chien de Français « enfin je puis te dire en face ce que je pense « Depuis que je suis ton secrétaire, j'ai sau « cesse souhaité ta crevaison et celle de tes assc « ciés français, comme je souhaitais la destruc « tion de ta sale ville de Paris et, par dessus 1
marché, de Marseille. Je ne suis pas Luxembourgeois, comme lu l'as cru, stupide, je suis Allemand. Dans l'Ame, allemand. Dans la pen- . Allemand. Dun^ le corps, Allemand : el je voudrais avoir vingt bouches pour vous cracher à la ligure à tous. Me voilà donc en route pour la Suisse, mais, rassure-toi, pour la bonne ville de Berlin, ensuite, d'où je reviendrai bientôt rue du Luxembourg, à la tète de mes fidèles hussards. Alors tu n'auras qu'à te sauver. Je boirai ton vin, je violerai ta fille et je brûlerai ta boite avec ton piano, sur lequel, espèce de poire, tu jouais la musique de notre Wagner. Elle résonnera, je t'en réponds, la musique de notre Wagner, à travers le jardin du Luxembourg et aussi ta rue d'Assas et ta rue Sout'llot et ton quartier des Ecoles. Tu pourras t'en fourrer jusque-là. Car dans peu de temps nous serons les maîtres. En attendant, tu es ruiné, sale chien, j'ai mis dans tes affaires un désordre qu'un an du temps de paix ne suffirait pas à réparer, et qui est irrémédiable en temps de guerre. Les directeurs de la Dresdner et de la Disconto étaient prévenus depuis longtemps de ton double jeu et avaient pris leurs mesures en conséquence. Car je t'ai bien entendu dire à ta dévergondée de Mlle, dans ton cabinet, que tu roulerais les Allemands et que tes contrats étaient bons contre eux et que tu me payais à la moitié de ma valeur. Apprends aujourd'hui cette valeur. C'est celle d'un loyal Brandebourgeois qui te voudrait pendu et rôti, ainsi que tous tes compa-
« triotes mâles et femelles. Ainsi soit-il « dévoué secrétaire: Gartaubo, du 24e régi m « de hussards de la landwehr. À bientôt. »
Ilaspa avait commencé à froisser la Ici In'. To réflexion faite, il la mit en évidence presse-papier, sur sa table. Ensuite, dans ; tiroir, il prit et relut son testament. Il mettli « sa fille bien-aimée, sa Sylviane » au couran de sa résolution et des motifs puissants qui 1 réduisaient à la mort volontaire. Il la charge?! de vendre le plus précieux de ce qu'il y avai dans la maison et de dédommager ses créât ciers autant que possible. Il lui conseillait, e attendant le mariage avec Charles Jaudrion etl fin d'une guerre certainement très courte, de s retirer à l'ambulance de Sénart, où elle trouvera un ami, le docteur Klauss, un excellent Tchèqu demeuré fidèle à la France, et l'occasion de s rendre utile en soignant les blessés français. Pli tard, Hasewald la ferait rentrer en possession dt grosses sommes retenues à la Dresdner et à 1 Disconto et dont elle avait, en tel et tel endroi le compte détaillé. 11 ne fallait pas en vouloir Hasewald si, très gêné lui-même par la guerre laquelle il ne s'attendait pas, il n'avait pu tirt d'aiFaircs son ami. Ilaspa terminait en suppliai sa fille chérie de lui pardonner une détermine tion cruelle, mais nécessaire
Le pauvre vieux sanglotait en lisant ces ligne, tracées par lui quelques heures auparavant. Ce tes, il avait aimé l'existence, les femmes, 1< fleurs, la mer, le changement, la bouillabaias le vin et la musique. Certes, il lui était dur (
LA VBRMRfB Dît MONDB
renoncer à tout cela et aussi à faire sauter sur •Houx les beaux petits enfants qui naîtraienl de Sylviane. Maudil le premier Allemand qui l'avait embarqiu'' dans une affaire avec ce peuple de mauvaise foi. L'avait-on assez prévenu I Avait-il reçu assez d'avertissements de tous genres, traité de nigauds et d'énerguménes ceux qui les lui faisaient parvenir ! I! se tamponna les yeux avec son mouchoir, regarda longuement le portrait de sa femme et celui de sa tille, les embrassa, les reprit, les embrassa encore, consola en pensant qu'il était âgé et que ce qu'il allait perdre, en bloc, le temps le lui retirait en détail, avec une férocité digne de ce Gartaubc.
Il avait préparé autrefois, étant joueur, à l'occasion d'une affaire hasardeuse et qui avait réussi par miracle, un petit appareil de suicide a compliqué : un breuvage au cyanure de potassium, dont il avait lu la' description quelque part, dans un roman réaliste des alentours de £885. Mais, en temps de guerre, toute réflexion faite, l'emploi d'une arme à feu était préférable, comme plus net, plus conforme à l'ambiance et prêtant moins aux conjectures. Il avait aussi pensé, un moment, à s'engager et à courir au devant de l'ennemi, à utiliser son suicide patriotiquement. Il reculait vite devant les difficultés matérielles d'un tel projet, devant le mois de stagnation à la carserne et l'école tardive du fantassin, étant donné que jamais il n'avait l'ait de service militaire... Le revolver était là, tout chargé, sorti de sa gaine. La douleur serait insignifiante.
« Je ne puis mourir ainsi sans avoir reçu, pour
la dernière fois, dans mon oreille, un peu de cette musique divine qui fut mon paradis ici-bas... »
Le piano était tout ouvert. Haspa s'assit sur le tabouret, plaça l'arme à portée de sa main. Puis, lentement, délicieusement, sans partition, car sî mémoire était admirable, il attaqua le passage célèbre du Comte d'Egmont intitulé : « La Mort de Claire. » Gela commence par une large et douce lamentation. 11 entendait le vacillement du cor, représentant la tremblante lumière à laquelle est supendue la vie de l'héroïne. Beethoven, ce faux Boche de Beethoven, puisque ses vraies origines sont flamandes, ainsi que la forme de son nom, avait jeté là une de ces plaintes qui conviendront, le long des âges, à toutes les secrètes douleurs humaines, à tous les déchirements du cœur et de l'esprit. Haspa, tout en jouant, pleurait, la tête renversée en arrière et le cou gonflé de sanglots. Or, agissant sur lui par les fibres les plus puissantes de la beauté, cette merveille sonore le rattachait sournoisement à l'existence, car l'art appelle la création et chasse la destruction. Soudain, un coup de sonnette retentit. Sylviane rentrait. Elle allait surprendre son père bien-aimé dans cette position ridicule du suicide raté... Non, cela jamais ! Plutôt la mort. Il lâcha le clavier, saisit le pistolet puis pressa la détente, emporté par le respect humain et l'amour paternel, encore plus que par le désespoir.
Le bruit fut très faible, à ce point que Sylviane, accourant dans la pièce et voyant son père étendu, crut d'abord à une congestion cérébrale. L'arme et la lettre la détrompèrent...
Cependant, à travers le pays, les Allemands du carnet A demeurés en France, par ordre, et quel ques-uns de ceux du carnei l!, dérus par l'enthou siasme général, si contraire à leurs prévision cachaient, se terraient, faisaient les morts. Empêchés de se retrouver dans les endroits dont ils avaient l'habitude, chez Zeiss, chez Hasewald, chez Stiicklein, à la Bourse et aux tables de leurs calés accoutumés, ils correspondaient discrètement, nuitamment, par des hommes à eux, attendaient javec une espérance sauvage, mêlée de quelque (anxiété, la suite des opérations militaires. Leurs (manœuvres d'avant la guerre, en vue de susciter jun mouvement révolutionnaire ou une panique, i tombèrent à plat. 11 n'en demeura que des bruits, | habilement lancés par des colporteurs à gages (difficiles à saisir, comme celui connu sous le nom de rumeur infâme, qui attribuait aux ! nobles et aux curés l'origine du fléau, ou d'autres murmures, moins déterminés, concernant le manque imminent des substances nécessaires à la vie. Ce grand désarroi de la mobilisation, {tant escompté par l'Allemagne, ne se produijsait pas. Partout, au contraire, les sentiments ! patriotiques, généreux, expansifs, prenaient le dessus et, par leur admirable cohésion, reconstituaient l'union nationale. Une immense erreur de psychologie, à l'origine de leurs calculs, laissait les Germains de l'intérieur, comme ceux de Germanie, quinauds et stupides, puis fous de rage. C'est aux populations belges, d'abord, qu'ils devaient faire payer leur déconvenue. Stamm, entre autres tâches délicates, avait assumé celle
do faire momentanément disparaître les pi traits de Guillaume II qui se trouvaient danse taines banques et maisons de commerce et G certains particuliers enfuis précipitamment, rétribuait, pour ce, des Boches falots et faméliqu dont les uns se faisaient passer pour Alsacie: d'autres pour Tchèques, d'autres pour Russes, mes en déménageurs et en ouvriers peintr et des filles de cafés de nuit de Montmartre, acco: pagnées de leurs souteneurs, Autrichiens, Turcs < Luxembourgeois. Toutes ces effigies du futur trio phateur, de ses moustaches et de son bras malad étaient cachées dans un sous-sol du boulevar Arago, où l'on était certain que la police n'ir jamais les dénicher, en attendant l'heure où elJ retrouveraient leurs autels et leurs adorateur Or, quelques-uns de ces porteurs, prévenus pa l'intermédiaire qu'ils avaient affaire à un embau cheur calé, essayèrent de faire chanter S ta m lequel ne se débarrassa d'eux qu'en lâchant à r gret quelques billets de banque. Il commenç à juger la plaisanterie moins bonne et le bie aimé souverain moins appétissant.
A Gorbeil, Bobineux, s'étant présenté pour coi frer von Pflugk, trouva l'oiseau envolé. Il se consola en arrêtant Wolff, ami de Pflugk, mais dûment naturalisé, qui poussa des cris de putoi mecklembourgeois, et qu'il fallut bien relâcher, « faute de preuves ». Cette dernière formule mettait le policier patriote au désespoir, et ses camarades, plus que jamais, le plaisantaient sur son espionnite : « Si tu t'imagines que la mi l'ombre de quelques Boches empêchera leurs co- :
pains de canarder les nôtres comme il faut. que tu as une jolie dose de naïveté. Pronds garde, en faisant tout ce zèle, de ramasser une bûche euse, de tomber sur un bec d< Main
Bobineux ne se décourageait pas. On le vit à llelun, à Reims, à Meaux, à Creil, fouinant, humant l'air, entrant dans les maisons, dans les usines, dans les bouges, dans les échopes, en ressortant avec des Boches authentiques, des Bobhesses indiscutables, des papiers compromettants, des valises abandonnées. ( >n le vit au Mai chez les brocanteurs judéo-boches, faubourg Saint- Martin, chez les habitués de la brasserie Haut, rue Laffitte et à l'hôtel Drouot, chez les marchanda de tableaux boches, dans le quartier du Sentier, chez les électriciens boches,àMontrougeou foii naient les entreprises boches. Toutefois, par un singulier oubli, il laissa de côté le sanatorium de Sénart. Il no mangeait plus, ne dormait pins, abandonnait même sa femme infirme, tout entier à son devoir et à sa passion. Depuis vingt ans il attendait l'heure d'intervenir, en butte à la persécution de ses chefs et aux blagues de ses collègues. Pour lui, quelle revanche et quelle ivresse 1 Les espions du carnet À, eux-mêmes, s'entretenaient de lui avec inquiétude: «Est-ce que Populeux vous a parlé de moi ? » Ils suivaient impatiemment, sur les cartes, le lent progrès des armées allemandes à travers la Belgique ensanglantée et enflammée, se demandant quand ils pourraient faire couper en morceaux ce sale Franzoze si encombrant.
De leur côté, le colonel Votenet et le capitaine
Ancenis ne perdaient pas de temps. Ils opéraient, parmi nos ennemis de l'ombre, des ^allcs formidables, des coupes sévères, sans tenir aucun compte des criailleries et réclamations des embochés de ces messieurs, criant au Tchèque, à l'Alsacien, au Polonais, à l'ami de cœur, au Français de France, au vieux naturalisé et au bon citoyen. Ils exigeaient des papiers bien en règle, des témoignages sérieux, des références véritables : « Je sens aujourd'hui, déclarait Votenet, que je fourrerais dedans Frida elle-même. » Ce qui mesurait le chemin accompli par lui en quelques semaines. Il ignorait d'ailleurs complètement que Frida Hœseler, surveillante chez Klauss, à Sénart, avait regagné la ville de Berlin. Il mit à la porte dixhuit personnes influentes qui venaient lui recommander des espions notoires, considérés par elles comme des petits saints, cinquante-trois chefs de fabrique et hommes ou dames du monde implorant des faveurs spéciales pour des émules de von Pflugk et de Gartaube. La table de son bureau, qu'il occupait en commun avec Ancenis, était surchargée de dénonciations de voisins, d'employés, de secrétaires, de concierges, au service de la bocherie, lesquels racontaient, sans se gêner, les observations qu'ils avaient faites et les soupçons qu'ils avaient conçus, éprouvant le besoin, sous la pression des événements, de libérer enfin leur conscience. D'un bout à l'autre du pays, c'était une impression de délivrance et Ancenis, psychologue, ne put s'empêcher de déclarer qu'il voyait là un présage de victoire.
— C'est le retour h la clairvoyance !
— Ils y ont mis le temps, — grommelait Votenct, sans se rappeler que lui-môme était de ceux qui niaient volontiers l'emprise allemande.
Le capitaine Ancenis avait été en proie à un douloureux scrupule, au moment de la déclaration deguerre. Quel étaitson devoir? Rejoindre l'armée et délaisser des enquêtes intéressantes, que lui seul pouvait mener à bien, ou poursuivre cette besogne ardue de contre-espionnage, dont l'événement démontrait l'extrême nécessité. Finalement, et quel que fut son désir d'aller se battre, il se résigna momentanément au second parti. Mais il y apporta, dès lors, une passion double de celle qui l'animait, avant les hostilités, et souvent il passait la nuit, applique à ces dossiers saisissants, où il pouvait s-aisir sur le vif le complot des Allemands et de leurs larbins les Autrichiens, en vue de l'anéantissement de la France.
Comédien de la police, le gros Labrume, tourmentant sa moustache d'une main nerveuse, passait par des alternatives de chaud et de froid. A force de fréquenter le milieu Hasewald et d'admirer les Allemands de finance et de grande industrie, il en était arrivé à considérer ce peuple de proie comme irrésistible, et toute opposition aux ambitions allemandes comme une folie. Bien qu'il se proclamât bon Français, il appartenait à la catégorie de ceux que faisait rentrer sous terre un mouvement de tête de Guillaume Il ou de l'ambassadeur d'Allemagne. Sa conviction, parallèle à celle des Boches à la déclaration de guerre, avait été que von Kluck, von Emmich, von Heeringen et von Bulow ne
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feraient des armées françaises qu'une bouchéi seraient, au bout de quinze jours, aprè^ un simulacre de résistance, sous les murs de Paris. Suivraient une belle reddition, en bonne et due forme, et une occupation de durée variable, où lui, Labrumc, trouverait le moyen d'amadouer la Kommandantur et, qui sait, d'obtenir encore un avancement et des honneurs nouveaux. Nécessité n'a pas de loi. Mieux valait dompter par la ruse un adversaire contre lequel la force ne pouvait rien. Labrume se consolait avec l'axiome latin: « Grœcia capta ferum victorem cepit. » Le temps, qui arrange toute chose, réservait peut-être à de hautes destinées le peuple franco-allemand, sous l'égide des Holienzollern.
Ainsi raisonnait ce résigné. Néanmoins, la hère attitude de la Belgique et l'entrée en scène de l'Angleterre dérangeant toutes ses prévisions. le plongèrent dans une profonde stupeur. 11 en avait été de même du calme de Paris à la déclaration de guerre et de l'émotion joyeuse de la mobilisation. Labrume regretta presque sa visite à llasewald, pour l'assurer de ses condoléances, et les assurances réconfortantes, quant à la situation des Allemands naturalisés, qu'il avait prodiguées aux Stiicklein, aux Stamm, aux Hospenthal, à toute la racaille hypocrite du carnet A. Si, par hasard, les alliés étaient victorieux, quelle tète feraient alors les embochés et protecteurs des biens et de la personne des agents ennemis? Labrume voyait de vieilles dames riches et peureuses, de tremblottants financiers devenus dos foudres de guerre et des chauvins surexcités. La
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une de Brancarmé, qui versait douze mille francs par an pour la préservation éventuelle de son hôtel contre « les bandes du drapeau rouge », LVait renvoyé son garde-chasse bavarois en le ut de monstre inhumain, et écrit à Eisa iasewald qu'elle ne lui ferait aucune visite pendant les hostilités. Athanase Lévy avait chanté, l'une voie fausse, un couplet de la Marseillaise LU balcon du Vcrcingétorix. Un Alsacien, dont la sœur avait épousé jadis un officier allemand, ivait annoncé qu'il se suiciderait. Il est vrai que, raelques jours plus tord, il renonçait à son funeste projet et organisait une tombola au bénéfice de la lelgique martyre. Les quelques apaches antiotes qui avaient essayé de beugler « à bas armée » sur les boulevards, entre le 2ï et le il juillet, et avaient reçu, de ce chef, une tricotée soignée, se déclaraient prêts à mourir Cour la pairie, si les circonstances l'exigeaient, tonnes lilles, les circonstances n'exigeaient rien le ces jeunes et gaillards citoyens qui contient à boire et à manger. Ces voltes heu- 'euses, ces changements soudains, ces conversions inespérées firent que Labrume cessa d'y foir clair, pour la première fois de sa vie, quant iu sens de son plus grand intérêt. Un moment, il longea à faire le malade et à prendre le lit, mais 1 réfléchit aussitôt que cette attitude l'empèche- *ait de fuir, au cas où les Allemands, irrités par -istance belge et française, se disposeraient t mettre Paris à sac.
Dans cette grave indécision, il alla consulter ami Tottelcu. Celui-ci, que le bruit des armes
inclinait au désir de la conservation personnell travaillait à son auto-biographie. Il la rédigea au jour le jour, d'après les nouvelles contradl toires des journaux, avec une extrême assurant et des « héhé! héhé! » satisfaits. lien donnait le ture à ses confrères sans s'apercevoir qu'il les r sait. Le dialogue de ces deux lièvres chamarr fut d'un excellent comique, par le désir où ch cun d'eux était de dissimuler à l'autre sa trous: intense.
— Mon cher ami, — dit Labrume, — vous co naissez la situation européenne. Pouvons-noi compter sur la victoire?
— Vous ne lisez donc pas mes articles ? — r partit Totteleu vexé. — La victoire est certain La guerre sera très courte. Un coup de massu porté par les Russes, d'ici une quinzaine de jour cependant que nous contiendrons l'ennera l'amènera à demander la paix.
Labrume, bien que naturellement bête, troi vait cet optimisme excessif. Il réclama des pré( sions. Totteleu désigna la carte d'Europe accr chée au mur de son somptueux cabinet de trava: Elle était couverte de petits drapeaux des divers nationalités belligérantes, indiquant la situatic respective des armées. L'historien abondait <jji détails techniques et en expressions militaire : Les Cosaques feraient ceci. Les Autrichiei* feraient ça. Alors les Allemands feraient comn ceci, les Français comme cela et les armées rencontreraient là. Un choc brusque, une déco; fiture de l'ennemi. Le contre-coup de cette d confiture sur l'autre front, puis la paix. La pei
foncière et secrète de l'historien était que, dès les préliminaires de cette paix, il faudrait recourir à son expérience. Il savait déjà ce qu'il concéderait, ce qu'il exigerait et dans quels termes il l'exigerait : « Je connais Bethmaim, héhé! c'est un grand bourgeois, mais plein de trous, plenus rimarum. Son portrait tout craché, héhé! se trouve dans Saint-Simon. Je vous I le montrerais, si mon exemplaire n'était pas précisément chez le relieur. Ah, les beaux livres, i cher ami, quelle consolation! »
Toutes ces considérations ne nourrissaient pas Labrume et lui paraissaient une viande creuse. Il en arrivait à douter de Totteleu, considéré par lui, jusqu'alors, comme un grand homme... Il risqua cependant cette hypothèse : « Et si, déjouant vos prévisions, les Allemands entraient en France et marchaient sur Paris?
— C'est invraisemblable, c'est pratiquement, matériellement impossible.
— Mais si cela était?
— Il n'y aurait qu'à les attendre de pied ferme, en mettant la ville en état de défense.
— Mais s'ils la prenaient, s'ils massacraient les notables?
— Ge serait braver l'opinion du monde civilisé.
— Mais s'ils la bravaient?
— Héhé ! — fit Totteleu — il n'y a pas de plus belle mort que de mourir pour son pays. C'est ce que j'explique dans ma préface.
— Le pauvre garçon est un peu effervescent. La guerre lui donne la fièvre — songeait Labrume en sortant, plus perplexe que jamais, de cet en-
tretien. — Il faudra que je consulte Filacier. qui connaît bien les Allemands et leurs dispositions, puisqu'il a travaillé avec eux. »
Or, Nestor Filacier, du jour au lendemain, était devenu subitement gâteux. Alors qu'an contraire le marquis de ïaillifet, guéri de sa neurastbénie par les événements, retrouvant, on ne sait com ment, dans son hérédité, un vieux filon de san; aristocratique et militaire, avait exigé de Klaus le pistolet à la main, son élargissement, quitt la tête haute, ce sanatorium où il avait été d pouillé de son argent, où il avait reçu tant d< paires de gifles et de coups de pied au derrière sous prétexte de soins psychothérapiques, et parlait couramment de s'engager, de tuer des Bochesjj Ainsi va le temps de la guerre, changeant le fô en sage, le sage en fou, le lâche en brave ou, a contraire, le fanfaron en poltron, intervertissan les valeurs et extrayant les leçons des choses ca chées, les sentiments vrais des attitudes, les tem péraments de la routine et de l'apparence. L'affaissement cérébral de Filacier s'était manifest de façon fort bizarre. Il avait demandé Un rendez vous à Broutard que celui-ci, par considératio pour ses travaux et sa situation sociale, n'avai pu lui refuser. Introduit chez le politicien, il lui tenait ce langage ahurissant :
— Monsieur Broutard, il faut absolument qu vous fassiez la paix avec l'Allemagne. C'est à mo que Sa Majesté a donné, dans une circonstance inoubliable, les plus solennelles assurances quant • à FAlsace-Lorraine. Je vous propose de vous accompagner. Nous serons si pressants que l'Em-
r ne pourra nous refuser ce que nous lui l'iuaiiilcrons.
•. — Allons bon, ça y est, il est maboul », se dit al. que rien n'étonnait. Bien loin de discuter,
entra dans les vues de Nestor le mal nommé, li demanda seulement le temps de faire sa vase et de donner ses instructions à ses domesques, reconduisit doucement. Filacier, rentrant iiez lui très agité, trouva Labrume dans son ntichambre, l'embrassa sur les deux joues et lui nnonça, en grande pompe, qu'il allait faire la ;iix avec l'Allemagne, en compagnie de Hat broutard. Qui fut épouvanté? ce fut Labrume. Il voua plus tard que rien ne lui avait donné daantage le sentiment de la catastrophe, après l'ouvrnidance de Totteleu, que cet esprit posé, raionnable, calculateur, que ce pauvre Filacier enant de tels propos.
Le 22 août au soir, dans la banlieue de Reims, es émissaires de Thyssen, de Ballin, de Krupp t de Rathenau, réunis, tous volets clos, au preaier étage d'une villa isolée, examinaient froideoent la situation. Il n'y avait plus à se le dissiauler : tout espoir d'une révolution éclatant en «"Yance, à l'occasion de la déclaration de guerre, levait maintenant être abandonné. En outre, la >arlicipation de l'Angleterre à la lutte, aux côtés le la France et de la Russie, rendait les préparaifs de la Manche, notamment le havre de Diéette, quasi-inutiles, sauf pour le ravitaillement iventuel des sous-marins allemands. On ne defait donc plus compter que sur un nouvel écrasenent militaire de la vaincue de 1870, effectué
avant que la Russie fut en mesure de mettre e ligne ses inépuisables armées. Electriciens, m tallurgistes, constructeurs berlinois, bambou geois, saxons et bavarois faisaient contre ma vaise fortune bon visage, continuaient à déclar qu'avant un mois — ils ne disaient plus ava quinze jours — Paris serait pris. Au fond, i étaient consternés et anxieux. Leurs plus bea atouts, ceux sur lesquels ils comptaient dava tage, leur échappaient. Les choses s'annonçaien dans l'hypothèse la plus favorable, comme bea coup plus malaisées qu'on ne l'aurait cru.
— Que ceux du carnet A donnent leur avis Ceux du carnet A estimaient que, plus qu
jamais, il convenait d'être prudents, de se mon trer le moins possible par les rues, de modère la correspondance par les pays neutres, de ne p confier à la poste de secrets importants, me en langage conventionnel. La réaction patriotiqu de la France avait été si vive, à tous les niveaux so4) ciaux, qu'il n'y avait plus à tabler sur l'aveuglement des particuliers, ni sur la protection effec4 tive des embochés serviteurs de l'Allemagne. Ces derniers, sous l'empire de la crainte, lâchaient salement leurs amis de la veille et, le cas échéant, ne seraient pas les moins empressés à les dénoncer, pour se blanchir.
— Que ceux du carnet B donnent leur avis!
Ceux du carnet B, naturalisés Suisses ou Américains pour la plupart, avaient évidemment leurs coudées plus franches. Ils comptaient bien n'être inquiétés en aucune occasion. Néanmoins, l'échec de la première partie du plan allemand
leur donnait à réfléchir et ils n'envisageaient pas sans malaise une prolongation éventuelle de la guerre, dépassant trois ou quatre mois.
Enfin, une préoccupation sérieuse naissait du fait que l'Empereur et le Grand Etat-Major, sans doute absorbés par les opérations de Belgique, laissaient sans instructions nouvelles leurs nationaux demeurés en France, avaient l'air de se désintéresser de leur sort. Von Pflugk était parti, Muram dans un camp de concentration, Uhde aussi, Kahn de Bréhat disparu on ne savait où, Hascwald invisible, Stamm absent.
— Nous voilà abandonnés à notre sort — dit, d'un ton plaintif, un des meilleurs lieutenants de Ballin.
— Notre mobilisation à nous autres laisse à désirer, fit un autre.
Mais une voix forte domina l'assistance : « Allons, messieurs, un peu de patience. On n'avale pas la France et l'Angleterre comme deux tasses de café au lait. Une grande bataille est imminente. A la suite de celte grande bataille, l'armée française, captive, disloquée ou en déroute, n'aura plus de valeur militaire. Nous aurons la route libre vers Paris, qui sera pris de toute façon à la date indiquée, n'en déplaise aux mécontents et aux sceptiques. Nous aurons la route libre vers Calais, d'où nous bombarderons la côte anglaise et préparerons notre descente en Angleterre à loisir. Ce n'est pas alors qu'on touche au but qu'il convient de se lamenter. Cette attitude n'est pas digne d'un véritable Allemand. »