CHAPITRE IX
LA GRANDE SONNERIE (Du 24 au 31 Juillet 191 i
— Ça V est, — dit Henri Hascwald, entrant dans la chambre de sa femme, son journal à la main. — Voilà l'ultimatum de l'Autriche à la Serbie. Ça y est.
Debout devant sa table à coiffer, Eisa Hasewald, née Sturm, enfonçait avec peine, dans des bagues admirables, ses doigts rouges et goutteux. Elle tourna vers son mari son profil de perruche vindicative : « Qu'est-ce qui y est?...
— Mais la guerre, parbleu ! Avant huit jours la grande sonnerie. Heureusement que Dani m'avait prévenu à temps.
- Ce soir même, — fit Eisa Hasewald avec une moue effrayée et menaçante, — je prends le train pour Berlin. Je ne reviendrai ici que quand tout sera fait. 11 peut y avoir des troubles, des bagarres. Je n'ai pas envie d'être écharpée ni insultée. »
Hasewald haussa les épaules : « Tu ne feras pas
ça. Nous avons ordre de demeurer à Paris. Ces la volonté de l'Empereur.
— Je me moque de l'ordre de l'Empereur. Jesui une Sturm. Les Sturm valent les IlohenznHcrn.
— Justement, parce que tu es une Sturm, ti dois donner l'exemple du sang-froid. Tu vas m faire le plaisir de rester ici avec moi. »
C'était la première fois que « Heinrich » lu parlait sur ce ton décidé. Elle en demeura ui moment stupéfaite, puis elle reprit, avec aigreu et violence : « Je suis une Sturm et j'ai la pré tention d'être traitée en Sturm. Je vais donne l'ordre au chauffeur de se tenir prêt dans un heure d'ici.
— Soit, et moi je vais avertir le cabinet de l'Em pereur et, en arrivant à Berlin, tu seras coffré immédiatement pour désobéissance au Souverair
— Alors, je vais en Amérique.
— Un coup de téléphone à Labrume et tu n pourras sortir de France par chemin de fer, pe quebot, ni autrement. Mais je pense que tu ne m réduiras pas à cette extrémité. »
Elle comprit qu'il n'y avait plus à insister e s'apaisa. Elle n'avait presque jamais été auss laide. Les plis de son cou, sa tête à la fois stupid et altière, ses yeux courroucés, sa taille courte ses bras en forme de jambonneaux composaiec un ensemble caricatural. Hasewald songeait, dan cette heure grave, qu'ayant vécu trente ans auj près de cette mégère, il avait bien gagné ses cin millions de dot. Il lui traça son programme « Je suis naturalisé de longue date. Il n'y a aucu | reproche à nous faire. Nous sommes censés opte
LA VERMINE DU MONDE 2i3
la France. Nous allons continuer nos occupations, comme s'il n'y avait rien de changé. Notre
ion est celle Je gens au-dessus de la mêlée. Les graves difficultés financières, les problèmes
imiques qui vont se poser en l'oule font qu'on aura besoin «!<■ moi et que nul ne songera à me reprocher mes origines allemandes, ni à sonder mes vraies préférences qui sont, comme tu l'imagines, pour mon pays. Avant huit jours, la guerre sera déclarée. Avant un mois, les armées de notre Empereur entreront à Paris. Ce seront des fêles à n'eu plus finir. Tu prendras rang parmi les dames de la Cour.
— Donc, je commande déjà ma toilette.
— Nullement, cela donnerait l'éveil. Tu feras exactement, jour par jour, ce que je t'indiquerai. Il n'y a lieu de cesser aucune relation, ni de rester chez soi, ni de faire la longue mine, ni d'affecter une contiance excessive. Tu vas commencer par ne pas croire à la guerre et par déclarer partout qu'il s'agit d'un malentendu et que les choses vont s'arranger.
— Mais si quelques personnes d'ici, par préjugé national, s'écartent de moi?
— Tu les laisseras s'écarter, sans protester, ni te fâcher en aucune manière. On insultera l'Allemagne devant toi, pour t'éprouver. Tu feras chorus. Répète-toi que tu es Française, que les Sturm ont toujours eu des sympathies françaises...
— Mais Elias, mais Ulrich... »
Elias et Ulrich Sturm, officiers dans l'armée
illemande, étaient l'un le frère cadet, l'autre le ïousin de dame Hasevvald.
— Nul ne connaît ici Elias ni Ulrich. Nul ne t'interrogera sur eux. Si cela arrivait, il n'y a qu'à nier leur existence.
— Comment est-ce possible, Heinrich ! Nous avons en Allemagne, toi et moi, tous nos parents, nos meilleures relations et la moitié de nos intérêts !
— Les Parisiens renseignés nous sauront gré de renoncer à tout cela... momentanément. D'autres, voyant les choses comme elles sont, se rapprocheront de nous, afin d'obtenir un traitement de faveur, au jour où l'Allemagne tiendra Paris. Le plus grand nombre nous ignore. On connaît fort peu les financiers, heureusement.
— Il suffit d'un méchant journal.
— Mes précautions, de ce côté, sont prises. Au besoin, Pestion fera le nécessaire. Je ne saurais pas le premier mot de mon métier, si je négligeais le papier imprimé.
— Il y a les bavardages des domestiques.
— C'est une affaire d'ordre intérieur, que mes secrétaires régleront à ta place. Tu es seulemenl priée, pendant un mois, de rentrer les pointes de ton caractère.
Elle était domptée. Il ne restait plus, au fond il» ses regards de sorcière fâchée, qu'un peu de ran cune et de crainte. Elle demanda encore : « -Moi budget de toilette ne sera pas diminué? J'ai d< fortes notes ce mois-ci.
— Voilà trente mille francs.
— Merci, Heinrich. »
Elle s'assit devant sa table et, telle un gro*
caissier en travesti, compta les billets d'un pouc(
alerte. Il n'y en avait que vingt-neuf. Hasewald reconnut galamment son erreur, compléta la somme et sortit. 11 pensait bien que sa femme ferait <l<is gaffes, mais il les saurait à mesure et éparerait. Sur le pas de la porte, il lui répéta : « Pas d'imprudence. Notre sécurité est absolue, à condition que tu ne commettes aucune imprudence. Répète-toi que tu es Française, que tu ne crois pas à la guerre et, si la guerre éclate, que tu renies l'Allemagne et que tu souhaites la victoire de la France. En un mot, fais comme moi. »
Aléa jacta est ! songeait Hasewald en s'enfermant dans son cabinet. Il lui fallait deux heures de solitude pour examiner la situation. Fidèle à son système, il dressa un plan : attitude morale, position financière, position politique. La rapidité de la victoire allemande ne faisait pour lui aucun doute. Invisible et présent, telle serait sa devise pendant la marche des armées impériales. Il escomptait une scène violente de Broutard, avec qui il ne voulait pas rompre, en un pareil moment, mais auquel il cacherait la vérité jusqu'aux premiers coups de feu et même, si possible, "un peu au delà. A cet instant précis, un secrétaire, violant la consigne, vint lui annoncer que « Monsieur Broutard désirait lui parler immédiatement. » C'était le cap initial, le plus difficile à franchir.
Rat avait sa figure douloureuse et tendue des mauvais jours. Sa colère brillait comme une boule au-dessus de sa tète de bellâtre obstiné. D'une voix sèche, il attaqua son ami et compère : « Henri, c'est mal. Tu me cachais la situation vraie. C'est certainement la guerre.
— Je ne t'ai rien caché du tout. Je ne suis pas mieux renseigné qui4 loi. L'Empereur est une tête chaude et je ne suis pas dans sa tète.
— L'Autriche n'a pas pris cette décision de lancer un ultimatum, sans l'assentiment de l'Allemagne, sans la Certitude que l'Allemagne ira jusqu'au bout. Voici nos eiforts communs en vue de la paix jetés à bas. Personnellement, je suis uh homme fichu.
— Allons donc. Ton rôle commence. Il ne s'agit pas de demeurer passif. Il faut agir. Je vais télégraphier à Berlin. Je vais mettre en mouvement mon frère, Salomonsohn, Heinemann, tous mes amis.
— Tes amis sont d'accord avec l'Empereur. Toi même tu es d'accord avec tes amis. Ne joue donc plus la comédie. Vous étiez de mèche. J'ai été une pièce de ton jeu. Tu es demeuré Allemand dans les moelles. J'ai eu le tort de te croire international et financier, rien que financier. Tu étais, en outre, diplomate. »
L'accent sincère de Broutard et la réalité de ses griefs touchaient Hasewald en l'enorgueillissant. 11 était sur le point de déposer le masque. Un restant de prudence l'en empocha : « Qui te dit que cet ultimatum n'est pas une feinte, une I. alerte, un essai de solidité de la Triple-Entente. S'il est vrai que l'Allemagne se croie encerclée, elle frappe l'anneau en un point choisi, afin de le brisël\ Peut-être le briscra-t-clle. Peut-être, nô le brisant pa3, reeulera-t-elle, à la dernière mç| nute, devant l'énormité du risque.
— Je n'en Grois rien et tu n'en crois rien,^jB
idil Broutard avec un accent igna-
tion. — Voilù (I malgré moi, ce conflit
qu'il fallait, pour lanl ons, éviter. La
: ous faisail cependant Id part assez !
Vous aviez des mines, en Lorraine et en Normatadie, un port en eau profonde à Diélette. Vous devic/ obtenir le port ville. Cherbourg
vous appartenait presque. Nous étions allés aussi Loin que possible dans la voie des concessions, malgré les cris des patriotards. des commerçants, ndustriels. Nous avions jeté, entre les deux ennemis de 70, tous les ponts imaginables, et le résultat, le résultat, le résultat, c'est la boucherie, c'est un fossé nouveau creusé pour un siècle. »
Le politicien répétait les mêmes mois avec des accents différents, selon une vieille habitude d'orateur. Un détail frappait Hasewald. Il avait, lui, si soigneux, fait de travers le nœud de sa cravate, et Cette négligence trahissait un immense désarroi. Après un moment de silence, il reprit : « Que sera cette guerre, que sera son lendemain avec une intrication de capitaux allemands et français, plusieurs milliards, que le public est loin de soupçonner? Les Allemands ont d'immenses comptes courants, qui fructifient dans leurs entreprises parisiennes. Les Français ont d'immenses dépôts dans les banques de Berlin. Tu es le centre de tous ces va-et-vient, toi, Henri. Tu vas donc être écartelé.
— îiéias :
— Ton hélas vient de te trahir. Tu conviens maintenant que c'est irrémédiable. »
Les deux hommes demeurèrent en présence.
très émus et presque muets devant l'inutilité des mots, quand parlent ces faits historiques qui amènent la mort collective. Broutard, s'il eût été absolument sincère, eut convenu que son aveuglement avait été parfois presque volontaire. Hasewald ne pouvait pas avouer qu'il avait, en somme, fait son devoir, du point de vue allemand.
Le premier, néanmoins, ajouta : « Quelles sont tes dispositions? Quittes-tu Paris? Une grande effervescence est à craindre. Il y a danger pour toi à rester ici.
— Je reste. Français de cœur j'étais, Français je demeure, malgré les événements. »
Cette abnégation était trop belle. Elle ne correspondait pas à l'esprit pratique du financier. Broutard en conclut qu'il admettait le triomphe presque immédiat des armées du Kaiser. Mais par où se produirait l'attaque, par le Nord ou par l'Est? Il y aurait eu grand intérêt à le savoir tout de suite et il était clair qu'Hasevald, qui le savait, ne le dirait pas. Son ami allemand apparaissait au politicien aussi fermé sur son secret qu'un coffre-fort dont le chiffre est perdu. Il se demandait s'il le haïssait, s'il l'admirait, s'il le redoutait. Les cadavres qu'ils avaient entre eux se redressaient, prenaient un sens nouveau : « Il m'a trompé, — se disait Rat, — mais il m'entraîne dans sa tromperie. Je ne puis le lâcher et il ne me lâchera pas davantage. Je suis son truchement. Il est mon répondant. »
Hasewald, que sa formule rassurait, reprit : « Français je demeure, malgré les événements. Et toi, Rat, que décides-tu?
— (l'est très simple. J'avais joué sur la carte de l'entente franco-allemande. Je me suis trompé. Tu m'as trompé. Je déchire cette carte. L'urgence des événements l'ail de moi un antiallemand. Si la France est victorieuse, je demeure tel. Si elle esl vaincue, on fait appel à moi et je reprends ma position d'avant guerre.
— Fort bien conçu. De toutes mes forces, mon cher ami, je t'aiderai. »
L'Allemand, cette fois, était sincère. Il avait de l'affection pour Broutard. Quand il avait appris l'imminence de la guerre, il avait été sur le point do le prévenir. Seul l'intérêt national, plus fort que l'honneur d'homme et que l'amitié, l'en avait empêché. Tout en serrant cette main fébrile, aux ongles soignés comme ceux d'une femme, il murmura : « La guerre sera un passage iinancier difficile. Je mets ma caisse à ta disposition. Tu n'as qu'à fixer le chill're toi-même. »
Ici, Broutard se redressa : « Ce qui était possible hier est devenu impossible aujourd'hui. On va m'accuser d'avoir trahi la France. Je ne veux pas, vis-à-vis de moi-même, mériter cette accusation.
— C'est donc que tu me crois ennemi de la France ?
— Je te vois aujourd'hui, comme ton frère, passionné pour la victoire allemande. C'est elle, c'est son attente qui te maintient et te soutient. Pas un mot de plus, je ne te croirais pas. Adieu Henri.
— Au revoir, Rat.
— Ouf ! — soupira Hasewald, la porte refermée. — Cela s'est mieux passé que je n'espé-
rais. Au travail cette fois. » Sonnant son secrétaire. « Je n'y suis plus pour personne, vous m'entendez... sauf pour David Stamm... »
Cependant, rue Scribe, dans le somptueux bureau des Fonderies de Louviers, se trouvaient réunis, dés le 27 juillet, à l'appel de Jaudrion, de nombreux industriels et commerçants, mêlés aux affaires franco-allemandes depuis une quinzaine d'années. L'ultimatum, cousu de lil blanc, de l'Autriche était tombé sur leur quiétude comme la foudre. Ce qui les troublait davantage, c'était l'abstention de leurs associas allemands, bien que régulièrement convoqués. Ceux-ci devaient donner, comme prétexte d'une désertion si bizarre, la certitude où ils étaient que l'affaire s'arrangerait, que la Serbie mettrait les pouces et que l'Allemagne arrêterait l'Autriche. 11 fallut bien se contenter de cette explication.
— Constituons d'abord le bureau — répétait Filacier, blême de terreur. — Nous prendrons nos résolutions ensuite.
— Quelles résolutions? — criait une voix gla^ pissante.
— Messieurs, je vous en prie, du sang-froid ! Rien ne nous permet encore de supposer que la guerre européenne sortira du conflit.
— C'est fatal... C'est l'avis général... Je sors de la Chambre, on s'y attend au pire.
— Même note au Sénat. Assez d'aveuglement!
— Silence, messieurs, le sénateur Jaudrion a la parole.
Jaudrion était pâle aussi et paraissait plus grand et plus mince. En dépit de son énergie on
ntait, tel (jii'un naufragé, prêt à se raocro
à n'importe qui. Il avait reçu la visite d'un émis»
ilf ce Hasewald, auquel il avait d'anciennes
ibligations et qui lui ordonnait d'être
optimiste, de ne pas affirmer l'inéluctabilité du
conflit. D'autre part, il entrevoyait la ruine » l « *
deux affaires les plus importantes, par le retrait des capitaux allemands : les Fonderies de bouviers, r/rs de Bretiin. Certains joueurs
uicidaient pour moins que ça. Cramponne à sa table, d'une voix assez ferme, il déclara: ■ Messieurs, nous sommes ici quelques industriels dont le seul tort a été d'ajouter foi aux affirmations pacifiques réitérées du gouvernement allemand. Comment aurions-nous suppose" une Ifimblable duplicité, alors que l'Empereur Guillaume II lui-même... »
Ici de violents murmures l'interrompirent. Il comprit sa maladresse, n'insista pas et continua : « La situation est redoutable, certes, mais elle n'est pas désespérée. Il se peut qu'une intervention puissante, celle de l'Angleterre, ramène quelques espérances de paix. Il se peut que le gouvernement impérial mesure l'horreur d'une décision qui replongerait le monde civilisé dans la barbarie pour une période indéterminée...
— Assez de phrases. Des actes.'... — protesta une voix sévère.
— Je suis de votre avis — reprit l'orateur. — 11 importe que. nous, qui sommes particulièrement menacés par les conséquences d'un conilit imminent, prenions des mesures énergiques. J'aperçois M. Totteleu, mon collègue au conseil
des Industries électriques du Nord, qui vient d'entrer, et auquel sa situation d'ancien diplomate confère une autorité exceptionnelle en ces matières. Je lui cède la parole.
— C'est tout ça... C'est peu... Il Hanche déjà... Que sera-ce demain !
Ainsi protestaient, contre l'embarras manifeste du sénateur emboché, quelques-uns de ses plus fidèles amis. Presque aussitôt on entendit le timbre sec et prétentieux de Totteleu, l'homme des jetons de présence : « Messieurs, je vous apporte une bonne nouvelle. Le bruit court que le gouvernement allemand, depuis quelques heures, conseillerait à l'Autriche la modération...
— Allons donc, fumiste, assez de blagues ! Déconcerté par cet accueil, Totteleu changea
son fusil d'épaule : « Mais, je me hâte d'ajouter qu'il s'agit peut-être là d'une manœuvre. Mon éminent ami Jaudrion réclamait des mesures énergiques. La première de toutes ne doit-elle pas être une protestation, rédigée en termes nets, que nous remettrions à l'ambassadeur d'Allemagne et à celui d'Autriche-Hongrie, et que nous ferions même apostiller par nos collègues allemands et autrichiens des conseils d'administration où nous siégeons ensemble.
— Ils s'assiéront sur votre protestation... Qu'est-ce qu'ils peuventfaire ?... C'est le néant!... A un autre!... Pourquoi Broutard n'est-il pas là?
Broutard, en raison de ses bons rapports avec l'Allemagne, était considéré, par beaucoup, comme la suprême ressource et l'on s'étonnait de son absence. Mais jugeant la partie perdue et se trou-
t assez compromis comme cela, il avait préne pas venir et faire le mort.
Après une ridicule intervention du baron de Sotte main, sanglé dans un gilet étincelant, et qui prétendit, conformément à sa marotte, que catastrophes politiques ne changeraient rien tiux rapports économiques des peuples européens, Filacier réussit à se faire écouter. 11 exposa qu'il vait qu'à attendre les événements en remut. dans les divers compte-joints et dans les liverses administrations franco-allemandes, les Allemands par des prête-noms. Il n'était pas vraisemblable que le collègue allemand repoussât une combinaison de guerre favorable au statu quo, ii même temps qu'à ses intérêts. On serait rapi- I. mi) eut lixé sur son acceptation ou son refus. En ms d'acceptation, les prête-noms seraient choisis parmi les coadministrateurs français, suisses, belges <>u américains. »
Un petit vieillard tremblottant se dressa. 11 'tait colossalement riche et mêlé à une cinquanaine d'affaires industrielles de tannerie, de milûterie et d'électricité. Surmontant sa timidité, il «pliqua que ce « truc », peu patriotique, risquât, s'il était dévoilé, d'accentuer le mécontenement public.
— On s'en fout du mécontentement public — glapit une brute à encolure de taureau.
— Mais vous ne vous foutez pas de la législaion — riposta héroïquement le petit vieillard. — 'r. il est bien certain qu'elle sera, tôt ou tard, nodifiee par l'état de guerre, de telle façon que ros subterfuges seront impraticables.
Finalement, on mit aux voix une motion d'à tente qui fut votée et qui ne résolvait rien. I assistant résuma la situation en ces termes est impossible de ne pas dissoudre les société dustrielles ou commerciales franco-allemandes < il est impossible de les dissoudre. C'est un pn blême d'Etat qui nous dépasse. »
Le même jour, presque à la même heure, h Allemands chefs d'industrie, convoqués par pnei matiques dans les locaux de Zeiss, rue aux Oun sous la présidence d'Hermann von Mumm, pn liaient les décisions suivantes :
1° Les Allemands de France naturalisés frai çais demeuraient en France, quoi qu'il arrivât, < composaient le carnet A.
2° Les Allemands de France naturalisés Suisse Hollandais, Suédois ou Américains, avaient ; choix entre leur poste en France et leur pays c naturalisation, et composaient le carnet B.
3° Les Allemands demeurés Allemands carnet G — rejoignaient les armées allemande sauf un certain nombre d'entre eux qui, en raiso de leurs aptitudes spéciales, devaient, se d< brouiller en restant à Paris ou même accepte: après la déclaration de guerre, le camp de coi centra lion.
4° L'infraction à ce règlement serait punit après la guerre, d'une peine pouvant aller de u mois à deux ans de forteresse et d'une amende (1 cinq mille à cinquante mille francs.
5° Les Allemands coparticipant, à côté à Français, à des affaires industrielles ou commei ciales importantes, devaient avoir recours à ai
ommandables, qui représenteraient intérêt es affairi
une heure, sans trouble ni tumulte, ces livers points étaienl réglés conformément à un dan préétabli : chacun avait son rôle, son posta, on emploi. Von Pflugket HefteF faisaient circuler :orbeilles contenant des fiches toutes préorrespondant aux carnets A, B et G, depuis six mois par Schimmelpfeng. On v montrait, avec curiosité et admiration, des 'euilles de routes pour Reims et pour Amiens, — itapes probables au dixième jour de la mobilisaion allemande, — qu'avaient reçues de Berlin des illemands employés dans des maisons lises. Ce n'était qu'un cri : « Quelles poires s Welches !... »
Von Pflugk rectifia : « Ils sont poires, mais, - par nous, ils feront de grandes choses.
— Tu veux dire rossés par nous.
— Camarades, ne vendons pas la peau del'ours. » lui qui avait prononcé cette dernière phrase
aillit être assommé. Le moindre doute, quant au ésultat de la grande sonnerie, était considéré omme un blasphème. Un assistant paria de chanerle Deutschland iïber ailes à la fenêtre. On eut >éaucoup de mal à l'en empêcher.
Les principales dispositions prises, une demi-
"iizaine de Boches, spécialement désignés, dont
'flugk, von Mumm, Hefter, se retirèrent dans la
■ écartée. Il s'agissait de savoir s'il était,
|»u non, opportun d'effectuer des tentatives de sa-
-e au moment de la mobilisation. Divers
iréparatifs avaient été faits, sur plusieurs points
du territoire français, en vue de cette éventualité Mais, depuis quelques semaines, le bruit courait dans les milieux allemands de Paris, qu'il y avai contre-ordre de la part du cabinet de l'Empereur Celui-ci considérait que le maintien d'influence allemandes, à l'intérieur de la France, était plu important que le sabotage. Or, le second rendrai le premier tout à fait impossible.
Ce fut, en effet, la thèse que soutint Mumm le plus qualifié à cause de ses hautes accointance et dont les responsabilités étaient connues. De vaut le désappointement de quelques-uns, il cru devoir ajouter que la révolution éclaterait sûre ment à Paris et se chargerait elle-même de sabo ter. Cette nouvelle enchanta les conjurés D'ailleurs, Mumm ne spécifia ni où ni commen cette révolution certaine éclaterait. Sa discrétioi parut trop naturelle pour qu'on insistât.
Piestait le problème financier. Pour le carnet A comme pour le carnet B, comme pour le carnet C il fallait de fortes disponibilités. La caisse devai être en lieu sûr, c'est-à-dire dans une banqu* allemande d'un naturalisé demeurant en France Quelques personnes de confiance du carnet l assureraient la répartition clandestine. Au cas oî elles seraient découvertes ou inquiétées, elle: transmettraient leurs pouvoirs à d'autres.
— Je m'en retourne au pays, naturellement ajouta von Pflugk, car ici je suis tout à fait brûlé Tu viens avec moi, Hefter ? Je ne partirai qu'à li dernière minute et par le dernier train, afin d< mettre mes affaires en ordre. J'ai quatre chevaux je les empoisonnerai pour qu'ils ne soient pas ré
(uisitionnés par la cavalerie française. Ah quel lonheur, mon Dieu, quel bonheur !
Il ne tenait pas en place. Mumm dut lui faire •bserver que sa fébrilité se voyait un peu trop. iui-même avait pris une mine encore plus gelée lie de coutume. Sa frénésie apparut seulement en eci qu'il versa un million à la caisse de proiagande. « Bah ! dit-il, je me rattraperai sur la ille de Reims, dans quinze jours, à la victoire. » j l'était à qui surenchérirait de certitude et de géérosité. Hefter, qui n'était pas riche, mit cinuante mille francs. Dans leur allégresse, un seul .oint noir : l'ignorance où ils étaient des disposions qu'allait prendre le Ministère de la Guerre rançais, quant aux Allemands demeurant à Paris, es le premier jour de la mobilisation. Quelques jurnaux nationalistes avaient, au cours des deriers mois, sonné la cloche d'alarme et fourni es indications dangereuses. Dans quelle mesure îs autorités civiles et militaires avaient-elles tenu ompte de ces avertissements ?
Telle fut aussi la question qui se posa chez •avid Stamm, bailleur de fonds du Boulevard, lors e la réunion, avenue du Bois, des principaux orrespondants de feuilles allemandes et autriihiennes à Paris. Paul Stùcklein, Frischauer et ubgonciant, fort peu rassurés, affirmaient que jes mandats d'amener allaient être lancés contre jux et qu'il fallait déguerpir au plus tôt. Stamm issayait de leur faire honte, les encourageait à ttendre les événements : « Faites comme moi, imme Hasewald. Niez jusqu'au bout la possibité de la guerre et continuez d'envoyer des
correspondances à vos journaux, jusqu'à ce les communications postales soient cou pées. M<" alors, il vous restera la ressource du détour les pays neutres. Je pense que chacun de v s'est assuré d'un intermédiaire sûr en pays neu
— Et si je suis fusillé ? dit Frischauer.
— Et mol ? dit Zubgonciant.
— Et moi ? reprit Sti'tcklein ».
Les autres faisaient meilleure conlenar Stamm, demeuré « très Barisien », éclata de ri: « Si vous êtes fusillés, camarades, l'empire a mand, victorieux, vous fera de belles funéraib Mais cela n'est pas à craindre. Les relations fr çaises que vous avez su vous créer, au cours longues années, dans des milieux divers, à Pa: interviendraient sûrement pour vous sauver la ^ au cas où les Français, bien changés, menacerai vos précieuses existences. Nous tenons trop secrets importants pour qu'on touche un seul c Veu de nos têtes. Quanta moi, je ne vais nu ment me terrer. Je continuerai mon train de comme si rien n'était, me contentant de si pendre la publication du Boulevard, inutile t jourd'hui qu'il n'est plus question d'introdu nos valeurs d'Etat à la Bourse de Paris...
— Elles y entreront dans deux semaines, armes à la main, nos valeurs, — s'écria un corf pondant du Berliner Tageblatt.
— Vous l'avez dit, mon cher confrère. Ne touchons, grâce à notre Empereur, au mom tant attendu où l'hypocrisie devient inutile, o\ bon Allemand et le loyal Autrichien se donne enfin pour ce qu'ils sont. A notre bien-aimé so
rai n je ne demanderai qu'une faveur: la sur- Hance de In presse de Paris. Mon intention ■ nullement de brutaliser nos confrères irnujfc Je me contenterai de leur imposer les articles ■irés, de sens allemand, que commandera la uation. aussi mesurés de ton, aussi pateline, ssi ternes, au besoin, qu'il sera nécessaire. Je ir démontrerai congrument la supériorité de la ilisation allemande, le bienfait que lcurapporit nos armées, la modération de nos prenions...
— Vingt-cinq milliards pour commencer...
— Vingt-cinq milliards, mon cher Frischauer, is employés à promener, sur ces esprits prés, à travers une industrie défaillante et un dmerce languissant, le ilambeau de l'activité •manique. Nous nous apprêtons à conquérir 1 en ennemis, mais en amis, ne l'oubliez pas. e les bons se rassurent et que les méchants tremnt, en m me disait une vieille proclamation. Les is. c'est nous. Les méchants, ce sont ceux qui is font obstacle. »
out le monde riait. Cette allocution familière assurante avait du succès. La féroce et lourde lie de Stamm exprimait bien le sentiment de ces finalistes boches ou paraboches, en exil sur la e française, et qui attendaient haineusement le ment de parler en maîtres, iosenberg, accouru en retard, demanda s'il ne lit pas créé, à Paris, au cas ou la guerre se longerait, un organe allemand en langue frane. Car il était possible que, Paris pris, les ar- \a françaises continuassent la résistance sur la
ligne de la Loire. Cette hypothèse de la chronicil posait le problème de l'occupation par l'imprimi I moderne entre tous, affirmait le juif autrichiei
Stamm apaisa le brouhaha qui suivit cette décl; ration peu optimiste : « J'y ai pensé, mes ami: Notre Rosenberg est particulièrement qualifié dai les questions de presse. Il a l'ait d'assez gros sacr fices, avant la guerre, à ce quatrième pouvoir, qi! j est aussi une sixième arme. Nous espérons toif que cette création ne sera pas nécessaire, que prise de Paris terminera la guerre. Pourtant, ai cas où il n'en serait rien, où la France commettra la folie de résister, sa capitale une fois à notj merci, le journal dont parle Rosenberg serait prê Permettez-moi de ne pas fournir de plus ampli explications. Il suffirait d'un simple bavarda^ pour tout compromettre. »
Stamm glissa dans l'oreille de son voisin: « L Allemands ne sont pas bavards, mais les Autr chiens le sont. Tel est l'inconvénient des alliances.
Deux heures après cette importante séanc Stamm recevait Jérôme Pestion. Il lui demandai sans ménagements, de soutenir, pendant quarant huit heures encore, d'après des documents inédi qu'il lui fournirait, la grande probabilité d'u arrangement. A la vive surprise de l'AllemaiK Pestion aussitôt se rebiffa: « Je vous aime biei mon petit Stamm, mais je ne tiens pas à être pend par la foule au prochain réverbère. Vous av*s encore, pour quelques heures, un journal à vou ici, à Paris. Exposez dedans cette baliverne, s vous plaît.
— Vous me devez vingt mille francs, toi
LA VERMINE l>\' MONDE 2U
récents, et je ne compte pas nies débours antérieurs, dit Stamm.
— Je vous les rendrai après 1rs hostilités.
— Je vous somme de me les rendrr immédiatement. 11 est encore temps, pour moi, de déposer une plainte contre vous. Songez à l'effet d'une pareille publicité en un pareil moment.
— Je n'ai pas d'argent. Votre plainte, venant d'un Allemand, ne serait pas suivie.
— Empruntez. »
Tout en répliquant, Pestion réfléchissait. Il
avait, certes, barre contre Stamm; Stamm avait barre davantage contre lui. La mort dans l'âme il céda, mais se promit de se venger. L'article, incolore et timide, passa complètement inaperçu. Dans les hôtels de Paris gérés par des Allemands, ou comportant un personnel allemand, c'était un branle-bas général. Ceux du carnet A, administrateurs ou fondés de pouvoirs, prenaient leurs dispositions pour rester, préparaient les drapeaux français qu'ils arboreraient à la déclaration de guerre. Ceux du carnet B hésitaient, se tàtaient, consultaient leurs camarades dans le même cas. Ceux du carnet C faisaient leurs malles. A Cosmopolis, le service était assuré par de jolies servantes, Badoises ou Bavaroises, spécialement dressées à explorer les bagages des voyageurs, en particulier des officiers, et à recopier, pendant leur absence, les documents militaires jugés intéressants. Ces jeunes personnes s'envolèrent :omme un essaim de guêpes. A Germania, c'étaient les garçons de l'étage qui accomplissaient cette (besogne d'Etat, tout en balayant et transportant
les colis. La plupart avaient rang de sous-ofîh dans l'armée allemande. Ils prirent le train dès le 29 juillet et furent aussitôt remplacés par des Suisses et des Luxembourgeois. A Triomphal, le patron, colonel de ulilans, disparut comme par une trape. Il ne devait être repéré que trois mois et demi plus tard, caracolant dans les rues de Lille et levant des contributions de guerre.
Tandis que les événements se précipitaient de la sorte, Charles Jaudrion se présentait rue du Luxembourg, à l'hôtel Haspa, un malin, un peu avant midi, afin de rencontrer Syj 11 ne
voulait point, si la guerre était déclarée, rejoindijM son poste d'aide-major de chasseurs sansavoi avec elle une conversation décisive. La jeurn était sortie avec sa gouvernante et son père 11 l'attendit. Le secrétaire Garlaube passa, tei une liasse de journaux à la main. Sa physionomie brillait d'une joie et d'une cruauté contenues. Il dit à Charles : « Eh bien, ça chauffe. Il me semble que les Russes vont être au comble de leurs vœu»
— Comment cela?
— Naturellement. Ils voulaient la guerre. Ils sont sur le point de l'obtenir et d'y entraîner la France avec eux. »
Charles avait toujours soupçonné la véritable nationalité du prétendu Luxembourgeois, maie tant d'aplomb le stupéfiait: « Qu'est-ce que vous chantez! C'est visiblement l'Allemagne qui veut la guerre et qui fait tout son possible pour que les affaires ne s'arrangent pas. » 11 ajouta fièrement: « Si elle veut la guerre, la France est prête, ell« en a assez des humiliations et elle ne reculera pas
LA VKHMINL" DU M<
l'une semelle, lin outre, nous aurons l'Angleterre • non-.
— Comptez là-dessus, — répliqua Gartaube. — L'Angleterre a bien trop le sentiment de la ! lUemamle i I Je son intérêt propre pour s'y frotter. Elle vous laissera, elle laissera li iébrouiller tout seuls. Ah ! cela va être un grand
massacre.
— Je ne vous supposais pris si germanopl
■ (îarbaube. Vous m'en v q'uô.
— Je m suis pas germanophile, rri
vers tout le mon Las . . »
Charles s'apprêtait à ri.
5yl\ iane p rut. Sa délicate b
■ grand air, lui prêtait la irai- In «crée d'une [leur nés champs. El
Gartaube disparut, lançant aux d< cuui g . ns un regard de haine.
— Père nous a quittés, venez-vous au jardin, nonsieur Jaudrion, nous y parlerons à loisir.
Il la suivit. Elle portait une toilette de mousseine blanche seyant à sa souplesse ambrée. Il emblait qu'elle fut formée de mélancolie et de «Mûfiance. Ses mouvements avaient cette grâce in peu animale qui incline à la volupté. L'ombre lu petit jardin la faisait valoir, mais la lumière ncore davantage. Enfin, sa voix harmonieuse tait bien de la fille d'un musicien.
— Voilà. — dit Charles en comprimant les attements de son cœur généreux. — Bien que aa classe 4900 et mon service d'aide-major ne oivent pas m'appeler immédiatement sous les
drapeaux, je eompte ni'engager tout de suite. D'autant plus que la participation connue de mon père à des affaires allemandes ferait vite murmurer sur notre compte...
— Notre cas est semblable, — fit Sylvianc vivement.
— Alors je ne veux point partir sans vous avoir dit quelque chose qui me tient au cœur depuis longtemps... quelque chose que vous avez pu deviner... quelque chose qui m'a rendu hcureu> et malheureux.
Il entendait ces mots résonner dans l'air tièdf et il les trouvait ridicules. Elle voyait tourner comme en rêve, les arbres du petit jardin. De; appels et des rires d'enfants venaient du Luxera bourg embaumé. Charles continua courageuse ment, si rapproché de la jeune fille quelle lu faisait maintenant l'effet d'une inconnue, d'ui mystère entrevu sous un cristal : « Je vous aime Sylviane, et je vous demande de m'acceptercommi fiancé et, plus tard, après la guerre, comrni mari... '»
Elle ne baissa pas les paupières. Elle le re garda, au contraire, bien en face. Seul, un peti tremblement de ses lèvres roses manifestait soi' émotion. Elle répondit, avec une délicieuse sim plicité: « Je vous aime aussi, mon cher Charles et je crois que nous serons heureux ensemble. ;fl Aussitôt il leur sembla que, de toute éternité, il étaient destinés l'un à l'autre. Leurs mains s'étrei gnaient en silence. Ils oubliaient l'alarme, ils ou bliaient la guerre. Un accord profond, harmonieux complet, versait en eux le calme et la sécurité.
— Que va penser votre père? — dit le jeune tomme.
— Papa, il vous estime beaueoup. Il est l'ami du vôtre, il sera enchante. C'est, dit-on, un homme d'alTaires habile, mais c'esl aussi un grand enfant. C'est moi qui ai la volonté, pour la conduite de l'existence.
— Le mien est à la fois têtu et vacillant. Depuis que la guerre est en vue, il passe par de grandes ilarmes. Il se rassure sans raison. Puis l'angoisse le saisit de nouveau. Ah ! combien je voudrais, rae, dans un sens ou dans l'autre, on fut sorti de :ette période d'indécision !
— Je le voudrais aussi — soupira Sylviane. — si c'est la guerre, eh bien ! pendant que vous serez absent, j'entrerai dans une ambulance. Je l'ai pas la science d'une inlirmière-major, mais e puis tout de même faire un pansement. Il me serait trop pénible d'être inoccupée, pendant que /ous serez dans la fournaise.
— Oh vous savez, nous autres médecins, nous l'opérons guère en première ligne. Puis je vous ;crirai fréquemment. Vous m'écrirez aussi, l'est-ce pas?... Et si, par un miracle, ce n'était dus la guerre, alors quand croyez- vous, Sylviane, lue le mariage pourrait avoir lieu ?
— Mais, le plus tôt possible, dans un mois. Ce erait trop beau. Je ne puis penser que nous éviterons la séparation.
— Je ne le pense pas non plus. Sort cruel ! Jourquoi ne vous ai-je pas parlé plus tôt?
- Oui, pourquoi? Dès la soirée chez Hase-
2 16 l-A VERMINE DU MONDE
de cela?... c'était en novembre 1913... dès c jour-là, je vous aurais répondu comme je le fai aujourd'hui. Vous me plaisiez.
— C'est ma stupide timidité...
— Ta ta ta, c'est l'hésitation. Vous vous tàtie? Vous n'étiez pas hien sûr de votre sentiment. A lieu que nous autres, femmes, nous nous dison tout de suite : « C'est celui-là et pas un autre.
Elle lui abandonnait sa douce petite main. 1 l'embrassa avec ferveur. Ce premier contact ai dent et sensible rappela, dans son cœur, à grande ondes, la mélancolie de la circonstance. Il eut soi dain envie de pleurer. 11 lui parut que tant d bonheur accourait devant un grand malheur. A même instant, un chant religieux vint aux amoi reux, d'une fenêtre du voisinage, ainsi que l'ej pression d'une foi grave, qu'une colombe blaner. sous un ciel noir : « Ave verum, corpus naiu, de. Maria Virginie... » Si je me marie, songèren ils ensemble, je demanderai l'exécution de ce b hymne. Ils le burent plus qu'ils ne l'écoutèren Au « Tu nùbis -miserere » final, un sanglot mon dans la charmante poitrine de Sylviane. Lui n péta, imperceptiblement : « Je vous aime. »
La porte de la rue s'ouvrit sur la lumière d'o Haspa rentrait, la mine déiaite.
— Eh bien, quelle nouvelle? — demanda Sy viane.
— Hélas ! ma chérie, l'état de danger de guet est proclamé à Berlin... Ah ! bonjour, Charles, U pauvre père est bien inquiet, lui aussi. Où e Gartaube ? 11 faut qu'il me donne la significatii exacte du mot allemand : Kriegsgefahrzustand.i
— Auparavant, écoute-moi, que je t'annonce une grande nouvelle.
Haspa lit fies yeux ronds. Huelle était cette nouvelle assez grande pour primer l'autre? Il ressemblait à un vieil artiste céramiste dont le four vient d'éclater, à un peintre dont on a crevé la toile pré- !, à un musicien que fuit un motif longtemps cherché. Il était ébouriffé, en sueur et tremblant.
— Monsieur Charles Jaudrion, que voici, vient de me demander en mariage et j'ai accept<;.
— Tu as bien fait, mignonne. Soyez bénis tous deux, mes chers enfants, par voire vieux brave homme de père. Dans l'immense malheur qui nous menace tous, c'est une consolation familiale... Mais où donc est Gartaube, que je sois fixé sur ce Kriegsgefahr ?
La légèreté avec laquelle était accueillie cette •lation, si importante à leurs yeux, donna envie de rire aux fiancés. Haspa avait déjà bondi dans le vestibule et s'égosillait : « Gartaube, : taube ! » Le Boche, qui taisait en cachette ses préparatifs de départ, montra son visage de bellâtre blond aux traits anguleux. « Voilà patron, voilà, que désirez-vous?...
— Mon cher ami, quelle est la signification exacte de ce mot : Kriegsgefahrzustand ? J'arrive de la Bourse, où l'on venait d'apprendre que ce Kriegsgefahrzustand avait été proclamé, à Berlin, par l'Empereur.
— Etat de danger de guerre, littéralement,... répondit le secrétaire souriant.
— Alors, ce n'est pas encore la déclaration de re ?
— Non. c'est l'ensemble des précautions à prendre pour le cas où la guerre éclaterait. »
Sylviane et Charles s'étaient approchés. Le l<»n douloureux d'Ilaspa les frappai l vivement. Au contraire, la voix du secrétaire respirait le contentement et l'assurance.
— Il y a donc encore possibilité d'espérer que la guerre sera écartée ?
— Elle le sera, si l'on accepte les conditions de l'Allemagne.
— C'est-à-dire ?
— La démobilisation de l'armée russe et La promesse faite par la France qu'elle ne prendra point part au conflit.
— Sa préférence est manifeste. C'est sûrement un Boche — dit tout bas Charles à Sylviane.
— Sûrement.
— Mais alors, mon cher Gartaube, conimenl peut-on revenir sur cette proclamation de létal de danger de guerre ?
— Par simple décret impérial.
— Vous voyez — riposta Haspa en se tournant vers les deux jeunes gens — par simple dé< impérial. Ce n'est donc pas définitif. Ah je respire un peu ! Merci, mon cher.
— A vos ordres.
Le prétendu Luxembourgeois tourna les talons, avec une raideur de feldwebel. Sylviane cherchait à rassurer son père : « En tous cas, papa si c'est la guerre, tu es paré, selon ta propre expression, puisque cette éventualité est stipulé* dans tes contrats. »
La fisrure d'Haspa se con. «motionna violemment
comme si l'on eut poussé du sang, avec une ringue, dans les vaisseaux de son cou maigre. 11 demeura silencieux pendanl quelques secondes, puis il articula avec une sorte de mimique de naufragé : « Si c'est la guerre, mes pauvres ônfants... je suis... ruiné... déshonoré... perdu... Nous sommes ruinés, déshonorés... perdus... Kriegsgefahrzustand... Kriegsgefahrzustand ! »
La nouvelle, ce soir-là, 31 juillet, explosait dans les milieux allemands de Paris à la façon du garde à vous. Ainsi qu'une machine savamment montée, dont tous les rouages se déclanchent selon les prévisions du constructeur, les Allemands du carnet C, et quelques-uns du carnet B, rejoignaient l'Allemagne en toute hâte, à l'aide des moyens de locomotion les plus variés, par chemin de fer, par bateau, par automobile. Un grand nombre d'entre eux étaient d'ailleurs déjà rapatriés. Cela représentait un exode de plus de trente mille individus, dont chacun laissait une affaire en train, une boutique, une installation, un compère. Cet abandon n'avait pas d'importance puisque, avant quinze jours, Paris serait à
I jamais ville allemande, administrée par ceux-là môme qui s'astreignaient à cette courte absence. A cinq heures de l'après-midi, ses malles faites et enregistrées, von Pflugk entrait, en boitant, dans l'écurie clandestine où il abritait ses deux chevaux de selle et ses deux juments. Il mêlait
, une poudre toxique à leur avoine, afin d'empoisonner ses chers animaux, les embrassait sur le museau, leur disait, en allemand : « pardon et
! adieu », et partait. Au coin de la rue, il rencon-
tra Hunger C... et Schlum G... qui regagnaient Berlin, comme lui. Schlum G..., primitivement désigné pour rejoindre à Reims, avait son casque dans son carton à chapeau. « Si le carton se défait, dit-il à ses amis, que vont penser les Parisiens! » — « Ils en verront bien d'autres », répliqua Pilugk. Il raconta qu'il avait, toutes prêtes, dans un vaste sous-sol de la banlieue, uti certain nombre d'automobiles blindées du dernier modèle allemand, avec double marche avantarrière, et mitrailleuses vérifiées.
— La voici donc, enfin, cette grande sonnerie. à laquelle nous ne voulions plus croire! Elle esll là, nous l'entendons et nous ne mourons pas du joie.
Arrivés à la gare de l'Est, Pflngk et ses deti? compagnons aperçurent plusieurs petits rassemblements dispersés des frères et amis. Ils entrèrent au buffet et, comme suprême nasarde à Cf Paris, qui les avait hébergés et dorlotés, qu'il.' comptaient bien, avant deux semaines, avoir xtib à feu et à sang, ils commandèrent une bouteilb de Champagne Mumra, burent solennellement l la grande guerre. Le mot de la fin, comme 1( train s'ébranlait, fut prononcé par Hunger G... « Quel dommage! Cinq ans plus tard nous aurions pu mobiliser à Paris même, et en même terapi que les Français. C'est cela qui eut été chic!
— Maus, ta gueule! » répondit von Pflngk ci deux langues.