CHAPITRE III
UN DINER CHEZ HASEWALD (Novembre 1913)
« Attention, messieurs, attention, — cria avec un fort accent allemand, à sa table de dix-huit couverts, Henri Hasewald, de la Banque Patriotique. — Notre éminent ami Nestor Filacier a une communication conséquente à vous faire. » Il voulait dire « importante », mais sa langue, en français, fourchait.
Il y avait là, autour des verreries rares et des fleurs de serre, un assemblage de ce que l'on est convenu d'appeler le Tout-Paris : grands industriels, députés, sénateurs, académiciens, vieilles dames surchargées de bijoux, jeunes et jolies femmes, décolletées en avant jusqu'au sternum, et en arrière jusqu'aux vertèbres lombaires. Aussi des gens de Bourse et des journalistes d'affaires. Ne vous laissez pas prendre aux titres, aux décorations, ni aux situations. Une immense légè-
reté, une incroyable inconsistance, telle était somme de tant d'appétits, de vanités et de coi voitises. Toutes ces personnes, distinguées décoratives, désiraient surtout ne pas être troi blées dans leur digestion et dans leur habituel trantran. La chère était médiocre, car la juiverie allemande ne sait pas manger. Les vins étaient falsifiés et chers, dans des bouteilles préalablement empoussiérées et promenées solennellement par des larbins en grande tenue, aux mollets énormes, dont la plupart venaient de Hambourg.
Nestor Filacier, plein de vanité satisfaite, se disait que la vie était bonne. Il prit une mine docte et articulant avec netteté les syllabes : « Voici : Gomme lors de cette visite, il y a quatre mois, au cours de la conversation, je m'étais enhardi à prononcer, un peu intempestivement peutêtre, le mot d'Alsace-Lorraine, l'Empereur me répondit textuellement ceci : « Eh bien, le temps est la plus grande force, nous finirons par trouver un modus vivendi ». Je regrette que mon vieil ami Jaudrion, qui recueillit comme moi ces paroles mémorables, ne soit pas ici ; mais son fils, n'est-ce pas, mon cher Charles, peut en attester la scrupuleuse exactitude. »
Beaucoup plus occupé de sa délicieuse voisine, la blonde Sylviane Haspa, que du caractère de Guillaume II, Charles Jaudrion, jeune et élégant médecin aux yeux clairs, qui achevait son internat, répondit : « Je l'atteste... » Puis à Sylviane : « C'est la dixième fois en cinq jours que j'entends citer ce texte boche Je commence à en avoir assez, »
I >rjii fout le monde s'extasiait sur les deux sens, l'apparent et le caché, d'une aussi solennelle déclaration. Labrume, allongeant son cou congestif, dit à Eisa Hasewald : « C'est bien clair », et celleii, aée Sturm, pareille à une grosse perruche, (il une moue mâchonnante, en abaissant sa faceà-main. L'historien Marcel Totteleu, célèbre pour s.'s précisions à rebours, affirma qu'un tel propos confirmait son récent article, destiné à la Bévue (/es Deux-Mondes : « La paix consolidée pour cinquante ans. » Selon lui, l'Empereur François- Joseph était aussi pour beaucoup dans cette consolidation. Totteleu parlait d'une voix sèche, si filante, suçant ses lèvres comme un homme content de soi. Il avait un tout petit nez, une bouche mince, une barbiche qu'il tripotait sans e et un lorgnon. On l'avait surnommé « le faux < 'Jouet ». Chef-d'œuvre de poltronnerie, de pusillanimité, d'ingratitude, de lâchage et d'irrésolution, il passait en Angleterre, pays des mirages, pour un homme de fer, et à. l'Institut, palais des illusions, pour un collègue loyal. Non loin de lui, le marquis de ïaillifet, doctrinaire libéral, chauve comme certains oiseaux et non moins immortel, se frotta les mains en répétant, à la faubourienne, car il atTectait d'aller au peuple : « Il y a du bon ! » Président du Conseil d'administration de plusieurs affaires allemandes en France, grâce à l'amitié de Hasewald, il admirait grandement Guillaume II. C'était aussi le sentiment du gros et rouge député Valgevial, congestion ambulante, avocat-conseil de ces mêmes affaires. Différents d'opinion quant à la façon de faire le bonheur des
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masses, ce monsieur et ce citoyen se réconci liaient dans l'amour du jeton de présence. C'était aussi le sentiment du galant sénateur progressiste Brux Talbin, de Zahler dit Payeur, gendre de Henri Hasewald, de l'effrayant Joseph Ochs, l'historien d'Israël, membre de la Commission du budget, et de l'ingénieur au nom prédestiné Testeboche.
De l'avis général, une affirmation quant à la paix tombant de si haut, et de cette qualité, ne devait pas demeurer inconnue du grand public. Il fallait que le bureau de l'opinion, qui fonctionne à la Banque Patriotique, s'en emparât et la fît circuler. C'était un service à rendre aux deux grandes voisines, entre lesquelles l'affaire récente et malencontreuse d'Agadir avait récemment jeté de nouveaux germes de méfiance. Il n'y avait pas de tâche plus urgente que de « promener, héhé, ce rameau d'olivier ». Cette définition de Totteleu eut un grand succès. Il s'éleva autour de la table un murmure favorable, comme quand la chanteuse a réussi son ut ou son fa dièze. Parlezmoi d'un ancien du quai d'Orsay pour dénicher la métaphore appropriée. Emerveillée pour de bon, cette fois, la méchante fée dame Hasewald en déposa sa face-à-main et elle se mit à branler le chef, sur lequel scintillait une aigrette de dix mille francs. Ladite aigrette, destinée d'abord à une actrice de la Comédie-Française, maîtresse de Hasewald, et refusée par elle comme « ayant l'air en toc » , était échue finalement à la femme légitime.
Pendant ces congratulations, Daniel Hasewald, venant de Berlin et sachant de quoi il retournait,
ail m irait la sottise ambiante. Ce n'était pas en un mois, c'était en quinze jours que les armées allemandes seraient à Paris. Il songeait : « Dans un an, à pareille époque, tous ces vains messieurs, toutes ces belles dames subiront notre loi. Ils n'auront plus aucun souvenir de leurs illusions de ce soir. Ils accepteront leur sort avec autant de bonne humeur qu'ils applaudissent maintenant les propos rassurants de notre Empereur. Par quelle bizarrerie de la nature humaine fautil une guerre et une invasion armée, pour compléter une invasion pacifique en si bonne voie? » Il en concluait que Schopenhauer a raison — car il goûtait ce philosophe — et que l'humanité est un besoin de souffrance, lequel se meut au sein d'un rêve. La voix de son aîné le réveilla: « Eh bien Dani, quand tu retourneras là-bas, tu pourras conter ce que tu as vu et entendu ce soir. »
Cette parole imprudente jeta un froid. « Bigre », fit tout bas Charles Jaudrion à Sylviane Haspa, qui lui lança un regard surpris. La réelle nationalité de Hasewald reprenait d'un coup toute 3a menace. Heureusement qu'une discussion esthétique sur la danse comparée chez les divers peuples s'étant élevée entre une petite femme criarde et son gras voisin, la causerie prit un autre tour. Car la fameuse Carlotta Weiss, dite Blumchem, devait venir, après le dîner, charmer 'assistance par ses plus récentes créations.
David Stamm, fraîchement naturalisé américain, descendant mal parisianisé des Stamm, de Francfort, bailleur de fonds en compagnie de Rosenberg et directeur réel du Boulevard, donna des
détails sur la belle Carlotta. Il la connaissait de I longue date, car elle était une protégée de sa I mère, Helena Stamm, pacifiste connue, de la .suite ; de la baronne de Siittner. David Stamm, qui avait 1 des prétentions à l'esthétique moderne, était un I précieux du ghetto. 11 cherchait le mot ju rare, avec un accent que, pas plus qu'Henri Ha- jp scwald, il n'était parvenu à estomper. Il disait: I « Carlotta est perverse et translucide, comme une j ondine du fleuve le Rhin. C'est pourquoi elle s'habille de glauque et d'écaillés d'argent. Quand {{! elle tanse, vous ferrez, mesdames, elle donne une | main à Richard Wagner et l'autre à Henri Heine. » 11 la peignait aussi comme superstitieuse, journalière, capable de manquer une soirée si un oiseau avait crié à sa gauche, de gâcher une robe \^ de dix mille francs, en jetant dessus une tasse | de café, afin de conjurer le mauvais sort. Ces récits enchantaient les jeunes dames, mais fâchaient la vieille Hasewald, née Sturm, ennemie née de toute jolie femme et qui mâchonnait des malédictions en allemand.
On sortit de table. En attendant le divertis-, sèment munichois, les hommes passèrent au fumoir, qui était une pièce sévère garnie de meubles moyen âge, et décorée de tapisseriesreprésentant, avec brutalité, l'hallali d'un cerf. Les dames demeurèrent dans les salons or et satin cerise, où abondait la peinture hongroise de Munkaczy et de ses émules, qui est le comble du laid dans le théâtral, quelque chose d'intermédiaire entre le décor et la pâtisserie. Hasewald était une victime des marchands de tableaux, qui
ipprovisionnerit le ghetto d'or. C'est ainsi que îharles .laudrion fut momentanément séparé dé fyWiane Haspa. Tout à coup, comme si l'on nrrrait une vanne, les invités tics deux sexes se Dirent à arriver à (lots les uu< derrière les autres >u par couples, saluant automatiquement dame lasewald, puis allant se coller contre les murs, tinsi que dans une pièce à spectacle de Sardou »u de Rostand. Vnc fausse aménilé était applijii.'c, connue un masque, sur leur ennui, leur faillie ou leur spleen, jointe à la préoccupation
ent. Car tous ceux qui se présentaient ainsi
ient qu'une idée: se voler ou se supplanter es uns les autres ; ils n'étaient pas fort différents es pillards à l'heure du butin. La majorité de uifs allemands et de juives de Berlin, de Francjrt, de Hambourg, de Vienne et de Constant iople, ajoutait au baragouin l'atmosphère et
. r de Loue caractéristiques, que tous les aii'uins de l'Arabie n'arriveraient pas à dissiper.
wald était le centre, le lien géométrique de i plupart des manieurs d'argent occupés, entre 3 Rhin et la Vistule, au dépouillement de leurs ontemporains, et au drainage et remplacement e l'or par le papier. Mais tandis que son frère 'aniel, en Allemagne, représentait la finance fistocratique et industrielle, Henri Hascwald était, à Paris, spécialisé dans les rapports entre i banque allemande et autrichienne et les policiens. Son grand homme était le député Raoul routard, que ses familiers appelaient Rat. — Le voilà... le forlà... répétèrent plusieurs ivités avec des intonations différentes.
Un grand gaillard maigre et dégingandé, au visage glabre, d'allure américaine, aux yeux froids, parut, qui tenait du banquier et du joueur de golf. C'était, lui aussi, un familier de Guillaume II, le célèbre marchand de Champagne Hermann von Mumm, dont une rue de Reims portait le nom. Il distribuait, à droite et à gauche, des poignées de mains sèches et de raides saluts. Derrière lui venait un monsieur cordial, pressé et pas gêné, Jellineck, dit Mercedes, le constructeur autrichien de voitures automobiles. Dame Hasewald dit à von Mumm, qui baisait cérémonieusement ses doigts boudinés : « Heinrich vous attend au fumoir. » Bousculant sans façon Jellineck, plus petit seigneur en dépit de ses millions, Hermann s'y rendit aussitôt. Henri Hasewald le prit à part, et le dialogue suivant s'engagea, moitié en français, moitié en allemand, avec des ellipses et de courts silences :
— Gela est-il prêt, quant aux carrières ?
— Pas encore tout à fait. L'inspecteur n'est pas venu.
« L'inspecteur », c'était le général von Kluck, qui attachait une grande importance à l'aménagement militaire des carrières du Soissonnais, œuvre personnelle de Mumm et de ses employés allemands.
— A quoi pense-t-il? — reprit Hasewald. — Une affaire de cette importance ne peut cependant pas s'improviser au dernier moment.
Charles Jaudrion, qui observait distraitement une partie de cartes, dans le dos des deux inter
locuteurs, se mit à prêter l'oreille à leur causerie, sans savoir pourquoi. Cette phrase l'intrigua, que M u mm prononça à voix basse: « J'ai beut-être été présomptueux, en acceptant les i\vux tâches. Reims suffisait.
— Mais non, mais non. Vous seul étiez capable de mener les deux à la fois. Soissons est ■ans doute plus important encore. »
Puis, très vite, Hasewald ajouta à voix haute : « Mon cher Mumm, je connais votre faiblesse. Il faut absolument que je vous trouve des partenaires bridgeurs. Suivez-moi. »
Le gros Labrume ne jouait pas, mais afin de garder une contenance morale et policière, à laquelle il tenait par-dessus tout, observait les tables par-dessus les épaules, les mains croisées derrière l'échiné. 11 vint à Charles Jaudrion : « Vous craignez aussi les cartes, jeune homme ; vous avez raison. 11 reste en elles de la sorcellerie et elles commandent à la fin ceux qui ont pris la funeste habitude de les manier. Savezvous que les tricheurs professionnels sont aussi répandus parmi les gens du monde que parmi la pègre ?... » Là-dessus, enchanté d'avoir un auditeur docile, il se lança dans des récits de grecs de villes d'eaux et de salons, qui n'intéressaient pas du tout le jeune homme, mais qu'il écoutait avec déférence. Puis, soudainement enclin aux confidences, il lui montra un petit homme brun et frisotté, au nez court, qui circulait entre les groupes comme un enfant perdu : « Vous connaissez ? »
— Nullement.
— C'est un de nos meilleurs limiers, nommé Letemps. Il surveille les bijoux particulièrement précieux des belles invitées de llasevvald. Nous ne le prêtons qu'à bon escient.
— Diable, fit Charles en riant, cela donne le degré de la confiance de l'amphytrion ! Quelle précaution admirable!
— Mais non point superflue. Il n'y a pas plus d'une quinzaine qu'une bague de perle d'un haut prix a été volée sur un piano, chez les Ochsundkuh.
— Aussi, quelle idée de mettre sa bague suri un piano !
— La comtesse Ochsundkuh venait d'exécuter une sonate de Schumann. Elle pleurait toutes les larmes de son corps.
— On a découvert le voleur ? »
Labrume prit un air fin : « On le soupçonne e
depuis lors, il est filé. Apprenez que rien n'i chappe à nos patientes investigations. »
Cette fatuité agaçait l'étudiant. Il deman négligemment : « A quelle nationalité apparti donc votre monsieur Letemps ? On dirait u voleur de chiens hongrois.
— Il s'appelle de son vrai nom Zeit et il esj de Bonn sur le Rhin.
— Encore un boche ! Ah ça mais, savez-vo qu'on se croirait en Allemagne ici ! Dans to les coins on mâche de la paille et, pendant une grande partie du diner, il n'a été question que de Guillaume II.
— Attention, jeune homme, attention ! — fit Labrume avec gravité. — Rien n'est plus éloigné
du patriotisme bien entendu qu'un bas et aveugle nationalisme. J'espère bien que vous ne donnez l»;iv dans les billevesées de VAction Française. Votre nom m'est un sûr garani de la fermeté le vos idées républicaines, lïasewald, notre tôte, esl né en Allemagne. .Mais naturalisé depuis ironie ans et davanta endant ntord'uus les grands intérêts de la banque française, il esi aussi bon patriote que vous et que moi. Demande/ plutôt à votre père.
— Son frère est banquier à Berlin, n'est-ce pas?
— Eli sans doute ; comme dans toutes ces familles d'argentiers, les membres se sont réparti
rôles et les nationalités. L'argent franchit aisément les frontières et il ne supprime cependant pas les frontières. Totteleu vous expliquera cela mieux que moi, n'est-ce pas, mon cher maître? »
Ainsi interpellé et mis au courant de la discussion, Totteleu démontra sentencieusement, avec son autorité habituelle, qu'une seule politique s'imposait, celle du rapprochement francoallemand, et que les frères lïasewald et Iïermann voi; Miirara étaient les plus intelligents champions de ce rapprochement : « L'alerte d'Agadir, héhé, monjeune ami. a été une leçon pour tout le monde. Des deux côtés du Rhin on s'est rendu compte qu'on n'avait rien à gagner à un état de mésentente chronique. L'Allemagne veut sincèrement la paix. Quel avantage aurait-elle à déchaîner une guerre qui lui aliénerait les sympathies européennes et, même favorable, ruinerait son coin-
merce et son industrie pour dix ans? Mais la paix n'est pas suffisante. 11 faut une cordialité, sinon une amitié. Le propos de l'Empereur, rapporté ce soir par Filacier, est assez caractéristique. Il corrobore tout ce que je sais des dispositions francophiles de Berlin. »
Labrume se frottait les mains : « Là! qu'est-ce que je vous disais? M. Totteleu est au courant de ces choses. Vous ne récuserez pas son témoignage, je suppose. »
Or, pendant que ces deux augures parlaient ainsi, Charles Jaudrion éprouvait une impression extraordinaire. Il se trouvait transporté à Marsla-Tour, où il avait fait, quelques mois auparavant, une excursion en automobile. C'était l'heure du crépuscule d'été, de ses bandes dorées et violettes. Un silence tragique pesait sur la rue unique et large du village frontière. Les maisons étaient fermées et comme désertes. Tout à coup le tocsin se mettait à sonner, à branle espacé, solennel, puis, en même temps que le son des cloches, retentissait un bruit sourd, encore éloigné, continu, que le jeune médecin savait être celui du canon. C'était la guerre. Elle était venue, bestiale et sournoise, à plat ventre, le couteau dans la gueule, comme un indien, à travers la campagne épouvantée. Le métal dur, extrait par l'homme, allait prendre contre l'homme sa revanche, défonçant et éparpillant le merveilleux tissu de la chair fragile. Autant de sang allait couler qu'il y avait de pourpre dans le ciel.
Ce mirage était si poignant que Charles faillit jeter un cri. Mais il aperçut deux figures placides,
celles de Totteleu et de Labrume, bavardant pardessus sa distraction. Alors il se mit en quête de Bylviane, pour savoir ce que, de son côté, elle pensait de cette soirée franco-berlinoise.
Il la découvrit comme étouffée entre deux formidables commères, à moitié nues et croulantes. L'une minaudait : « Je ne savais plus où j'en étais. J'ai dit au galantin : mais, taisez-vous, taisez-vous ou j'appelle un sergent de ville. »
— Pour ramasser sa poitrine, sans doute », songea Jaudrion. La jeune lille lui sourit. Il se rapprocha d'elle : « Puis-je vous raconter une sorte de rêve, qui vient de me tomber dessus et dont je suis encore ému? » Elle se leva, intriguée, le suivit dans une embrasure de porte. Il lui conta ce qui s'était passé, avec l'éloquence du frisson tout récent. Quand il eut achevé : « Eh bien, je dois vous l'avouer, un pressentiment semblable m'agite depuis le commencement du repas. Nous sommes environnés ici de menaces à figure humaine. Il se trame certainement quelque chose. » Ainsi parla Sylviane tremblante.
Charles se rappela alors que son père était dans deux affaires industrielles, où le métallurgiste allemand Thyssen avait aussi de puissants intérêts. Il en était de même d'Antoine Haspa, le père de Sylviane. Son naissant amour se trouvait augmenté par la similitude du péril et des scrupules. La nécessité de rompre ces liens commerciaux, pendant qu'il en était encore temps, lui apparaissait avec une netteté redoutable. Mais comment faire ?
Cependant le manège conjoint des deux frères
Hasewald avait aggloméré les invités les plus importants en deux groupes distincts : le premier, autour du parisien Henri Hasewald, était compos de français ou de gens de résidence fran< comme Valgevial, Brux Talbin, de Taillifet, David Stamm, Zahler, Hospenthal, le marchand d( blés Luclwig Eiter, Totteleu, Filacier, le président de tribunal Catclau, Labrumc et une vingtaine d'autres. Le second, autour du berlinois Dani Hé sewald, comprenait les boches authentiques et' les juifs boches tels que Hermann von Mumm, Frischauer, Jellineck, auxquels on pouvait parler plus librement. Charles remarqua cette disposition. Il remarqua aussi qu'à son approche Frischauer se tut subitement, avec une haie maladroite. Par contre, Valgevial, intarissable bavard, développait le thème usuel du rapprochement fatal des peuples allemand et français par les échanges économiques, et de l'impossibilité matérielle du conflit armé. 11 se croyait à la Chambre, à la tribune, et coupait l'air de sa petite mais grasse, aux doigts allongés et rapprochés : « Je prétends, moi, qu'au moment de consommer le crime inexpiable de la lutte sanglante, les deux gouvernements réfléchiront et qu'il appartient aux révolutionnaires de chaque pays de mettre à profit cette minute d'hésitation. Je prétends, moi, que la haute banque internationale peut nous être alors d'un réel secours si, dépassant l'intérêt le et étroit du gain immédiat et facile, elle envisage le désastre financier que serait, en fin de compte, une guerre même victorieuse. Je fais appel à votre sagesse et à votre humanité, rnes-
LA VERMINE Dl* MONDE l'.\
sieurs les manieurs de capitaux, à votre haute compétence, monsieur Henri HasewaW, ;i ta vôtre, monsieur Eiter. Vous confondrez vos calomniateurs, en nous épargnant le cataclysme. Vous rachèterez les crimes de l'argent, en le dree contre la boucherie que l'on prépare. Vous réhabiliterez le jeu de Bourse, en le faisant servir à la stabilisation de la paix. »
« Bravo, bravo », hennit un auditeur emballe. C'était un mondain, connu pour ses études indigestes sur le prix des vivres et la valeur de la monnaie entre le xn° et le xx° siècle, un prétentieux idiot du nom de Sottemain, héritier d'une baronnie hypothétique. Entiché de son titre illusoire, mais d'une extrême platitude à l'égard des politiciens, il courait les salons de droite et de gauche, flattant les ministres, députés, sénateurs, qui le prenaient pour un homme du monde, attristant par son vain bagout des tables de dixhuit couverts, sollicitant, pour l'Académie française, sans souci des rebuffades ni des humiliations, et arborant des gilets élincelants, brochés d'or et de soie. On l'avait surnommé Labarbe ou L'Arroseur, car il pulvérisait une salive gluante.
<( Je vous remercie, baron de Sottemain, fit théâtralement Valgevial, et je vous tends la main, par-dessus dix siècles de luttes ouvrières contre les privilèges de vos aïeux. »
Hospenthal, dit Subgonciant, pouflait de rire dans sa barbe. Mais il se contint brusquement et un remous se lit entre les deux clans de l'assistance. Raoul Broutard venait d'apparaître. C'était l'homme à la mode, et son nom seul symbolisait
le rapprochement franco-allemand. Il était petit, assez bien pris, de traits réguliers, à son aise au milieu de tous ces étrangers, et tiré à quatre épingles comme une gravure de mode. D'une réelle compétence en finances, très laborieux, il professait cette doctrine, d'ailleurs logique, que la République, régime de luttes de partis, doit assurer d'abord la paix étrangère. Les transactions industrielles et financières, par lesquelles l'Allemagne s'implantait chez nous, avaient en Rat Broutard un partisan sincère, un avocat toujours prêt. Quand Thyssen avait convoité le port de Diélette, il avait fait des pieds et des mains pour lever toute opposition administrative, pour apaiser les scrupules du Conseil Général de la Manche. Il s'appuyait sur les Hasewald et Henri Hasewald s'appuyait sur lui. C'était un homme obligeant, dévoué à sa clientèle et sur qui les camarades pouvaient compter. Radical par position et par tempérament, il avait partie liée avec les socialistes au point de vue fiscal, mais il se ménageait chez les modérés, et jusque chez les libéraux, des accointances. Ce réaliste à la petite semaine, pourvu d'un bon tailleur et d'un chapelier chic, représentait le dernier degré de cette décomposition intellectuelle qui faillit perdre la France. Hypnotisés par sa rapide ascension politique, qui tenait à ses dons personnels, les derniers débris conservateurs le déclaraient « trèa séduisant » et lui faisaient, de loin et en cachette, mille avances. Il était de ceux que les gens bien pensants se flattent d'amener à eux et de détacher de la Révolution, par l'appât vague et démodé
du snobisme. Rat connaissait cette tactique de ses prétendus adversaires et il en riait. Le magma des groupes était son élément naturel. Il connaissait le fort et le faible, le tirant des convoitises, le passé de chacun. Comme Valgevial, d'autre façon, il jouait cette grosse et redoutable carte : le rapprochement des deux peuples ennemis pardessus le passé sanglant de 1870, le traité de Francfort et la perte de l' Alsace-Lorraine. Il ne manquait ni de décision ni de courage physique, et on l'avait vu tenir tête, dans des circonstances difficiles, à la foule déchaînée de ses ennemis. Enfin, chose rare chez les Français, il savait jouer du temps, ce galant homme, comme disent les Italiens. Il n'ignorait pas que la durée estompe tout et qu'elle amène successivement des combinaisons défavorables, indifférentes ou favorables, à tous les desseins patiemment, tenacement suivis.
Henri Hasewald s'était longuement tâté pour savoir s'il devait avertir son cher Rat de ce qui se tramait en Allemagne, en dépit de tant d'avances faites par Rat et ses amis au gouvernement allemand, s'il devait mettre Rat au courant des dernières dispositions de la Cour de Rerlin. En fin de compte, il avait résolu de se taire. Une telle confidence risquait de jeter Rroutard hors de ses gonds, de lui faire renverser son attitude, de priver l'Allemagne de ses bons offices, plus utiles que jamais. Allez donc démêler les sentiments complexes d'un agent sédentaire, établi de longue date dans un pays où il joue la vieille comédie de la naturalisation ! Henri Hasewald, depuis que
son frère lui avait révélé la situation vraie, était partagé entre l'enivrement que lui donnait par avance la victoire certaine de Guillaume II et l'ennui de passer, aux yeux de ses amis français, pour un traître. Il écoutait avec anxiété la fuite des heures, qui le rapprochaient de ce moment critique, de ce cap difficile, puisqu'il avait mission de demeurer à son poste, à la Banque Patriotique. Lui, si actif, eût voulu dormir un an, ne se réveiller qu'avec un gouverneur allemand ù la Kommandantur de Paris. Il mesurait, non sans un certain vertige, toutes les difficultés, tous les dangers de sa situation ambiguë.
— Ça va, Henri? — lui dit Broutard. Garces deux hommes s'appelaient par leurs prénoms et se tutoyaient.
— Gomme tu vois, Rat. J'ai passé la journée dans les chiffres. Je suis légèrement fourbu.
— Et moi à la commission du budget, à la Chambre. Quelle troupe d'ignorants! Impossible de leur faire comprendre les choses les plus simples. Ne te plains pas, toi qui n'as affaire qu'à des employés ou à tes pairs.
C'était à qui serrerait la main du nouveau venu. Broutard jetait à chacun un regard rapide de commissaire-priseur, commençait une phrase aimable, puis passait à un autre. Il s'informa auprès de Charles Jaudrion de la santé de son père : « Il travaille trop. Les fonderies de Louviers, celles de Brettin, c'est excessif pour un seul homme. Vous lui ferez toutes mes amitiés. »
A Filacier, avec lequel il poursuivait un contrat municipal concernant l'électricité, il glissa dans
l'oreille : Ça y est. Il y a eu quelque tirage. Mais Il cherchait à esquiver Totteleu, dont les prétentions historiques l'ennuyaient. 11 avait besoin de se divertir, de ^'étourdir, et il s'informa à plusieurs reprises du retard de Carlotla Weiss. Quand celle-ci arriva, il était dix heures et demie; quelques invités commençaient à partir, mais les frères Hasewald les retinrent: « Restez, restez donc, vous allez perdre l'amusant de la soirée. » Comme on aménageait le grand salon, les dames refluèrent dans les pièces latérales. De nouveau, Charles se trouva auprès de Sylviane.
— Eh Lien, lui dit-elle, votre impression s'estelle accrue ou dissipée?
— Accrue... Bien mieux, j'ai surpris une sorte /le disposition tactique de la soirée fort inquiétante. Les Allemands d'ici savent quelque chose que nous ne savons pas.
— Qui prévenir, et comment?
— J'ai une idée. Quoique le Bureau des lïentements au Ministère de la Guerre ait été
théoriquement supprimé en 181H), mon ancien condisciple, le capitaine Ancenis, et son supérieur, le colonel Votenet, continuent à administrer tout ce qui touche à l'espionnage et au contreespionnage militaire. On les dit extrêmement cales. J'irai leur conter cette soirée et leur communiquer nos remarques. Ainsi nous aurons la conscience tranquille. Il faudra aussi que j'avertisse mon pauvre père, qui est dans des combinaisons Thyssen et n'y voit pas plus loin que le bout de son nez.
— C'est exactement le cas du mien, répartit en rougissant Sylviane. Sans rien connaître aux affaires, j'ai toujours mal auguré de cette entreprise mi-partie française et allemande. Nos parents ne se rendent pas compte de l'instabilité actuelle des relations entre les deux peuples. L'affaire d'Agadir aurait dû cependant leur ouvrir les yeux.
— L'affaire d'Agadir, venant après celle de 1909, après celle de Tanger en 1905, après tant d'autres... » Le jeune homme soupira, réfléchit un instant, puis conclut : « Nous appartenons, vous et moi, à une génération plus méfiante que celle de nos parents. La leçon sanglante de 1870 semble avoir été perdue pour eux. Ils crient toujours contre l'aveuglement du second Empire et ils sont aussi aveugles que le stupide entourage de Napoléon III. »
Sylviane sourit : « Je suis trop jeune pour avoir connu ce stupide entourage. Mais, toute petite, on m'a menée rue de Berry, chez la princesse Mathilde, avec qui mon père était lié. 11 y avait là de vieux historiens, des académiciens, des gens de loi. C'était presque aussi ennuyeux qu'ici, dans un autre genre. Tous ces messieurs âgés regrettaient le temps passé, pleuraient la disparition des gens qui avaient en somme perdu la France par leur légèreté. Bien que petite fille, j'étais frappée de ces lamentations sur les ruines, je trouvais ces vieilles personnes extraordinaires et assez ridicules. On dit que le peuple est enfant. Mais ce que l'on appelle la première société l'est peut-être encore davantage. »
Charles Jaudrion, saisi d'admiration pour ce précoce l>on sens, ne put s'empêcher de s'écrier: « Comme vous avez du jugement ! C'est si rare... »
Il allait dire : « chez les femmes ». Elle compléta sa phrase en riant, et il en demeura confus. On entendait les oh ! et les ah! des invités qui applaudissaient les danses de Blumchen. Une énorme dame s'approcha. Ses bras rouges, pareils à deux jambons, sortaient, ainsi que ses deux seins nus, d'un corsage de forme grecque, bordé de bandes d'or. Elle avait une tête de vieux garde-chasse, méfiante, iidèle et moustachue : « Eh bien, ma chère enfant, vous ne vous intéressez pas à ce spectacle? J'avoue qu'il m'inspire et que j'ai déjà trouvé mon premier vers. »
C'était en effet une poétesse, appartenant au meilleur monde, et qui pondait des sonnets d'enfant goitreux. Elle déclarait avec fierté : « Je n'ai plus besoin de compter mes pieds. »
— Quel est ce premier vers, madame ? demanda poliment Sylviane.
— Le voilà : « Vous dansez Carlotta, mais moi je vous regarde », ou encore : « Carlotta, vous dansez, et moi je vous contemple. » Contemple vaut peut-être mieux, parce que temple est une rime tout indiquée, au lieu que regarde, regarde... la suite est difficile à trouver.
— « On est chez Hasewald assis comme en un temple », hasarda Charles.
La baronne de Bancarmé, — ainsi se nommait la poétesse, — fit une moue écœurée : « Oh ! non, ipas d'Hasewald dans mes poésies. Il y ferait l'effet d'une limace sur un beau fruit. »
(( La môme n'est pas modeste », songea le jeune médecin. Comme il avait une forte envie de rire, il se leva et s'érarta un peu. Dans un angle du fumoir, indifférents à ce qui se passait autour d'eux, Daniel Hasewahl et un allemand blond, à la tète aiguë, inquiète, échangeaient un regard plein de perplexité et de complicité à la fois. Charles courut après Labrume qui sévadaÉ à l'anglaise : « Dites-moi le nom de ce monsieur, là-bas, qui parle avec le frère Hasewald.
— Le baron Pilugk, un charmant garçon, un ami de la France et mon ami », répondit le fonctionnaire. Il ajouta, pour faire plus rond : « Il nous en faudrait beaucoup comme lui. » Cependant des salves d'applaudissements, partant de tous les côtés, indiquaient que le divertissement avait pris fin. Les gens s'extasiaient en allemand, sans se gêner : « Ah ! wie schôn, schôn, wunderbar, pràchtig! » ou en franco-allemand : « Colossal, admirabel, galantissime au dernier point ! » Derrière la petite Carlotta, favorite de Guillaume II, se pressait une foule d'habits noirs et d'animaux essoufflés, au premier rang desquels le velu Frischauer.
A la porte, sous une pluie glaciale, le pauvre Bobineux, policier patriote et incompris, chargé de la surveillance des étrangers, guettait par de^ voir les voitures et les invités sortant de l'hôtel sur le boulevard Haussmann. Il remarqua avec tristesse son supérieur Labrume, puis successivement les magnifiques limousines d'Hermanu von Mumm, dont il connaissait la besogne a Reims et dans le Soissonnais, de Ludwig Eiter,
lapable d'aiïaraer Paris au bout d'un an de le Jcllineck Mercedes, de David Stamra
itres Boches. Ces ennemis, si surs d'euxmêmes, le dégoûtaient, et il eut donné dix ans de sa vie pour pouvoir leur mettre la main au collet. Mais ceux qui l'irritaient et I'éco-nraicnt davan-
. c'étaient les ToUeleu. les Filacier, les Val- Brux ïalbin, tous ces beaux messieurs, décorés et sentencieux, qui vivaient de l'argent des Boches et de leur aveuglement à demi-volontaire vis-à-vis des menées des Boches.
erse froide trempait le manteau de Bobineux, en dépit de son parapluie de mauvais coton; il avait les pieds dans la boue, la perspective de rentrer à pattes dans son pauvre logis des Batignolles où l'attendaient sa femme malade, un quignon de pain et un bout de veau froid. Cependant il n'eût changé sa place contre celle d'aucun des foies gras, truffés d'or berlinois, dont les autos l'éclaboussaient au passage. Il songeait que tout cela se paierait et que ces chiens riches et arrogants auraient leur tour. Pourvu seulement que ce ne fût pas après une hécatombe de braves Français !
Or, tandis que Carlotta Weiss, pelotonnée au fond de sa voiture, capitonnée de satin crème, entre deux gerbes de fleurs, manquait de l'écraser, Bobineux se répétait à lui-même : « Je suis trop petit et trop faible pour triompher de ce monde-là. 11 ne s'agit plus ici de l'espion qui vend un débouchoir, ou même de cette canaille de Ullmo pris dans les charmes d'une fille . Ces Allemands et Allemandes-là, qui vont chez Hasewald, re-
çoivent et protègent mes patrons à moi. Ce n'esl pas pour que mes patrons se permettent de leui jeter des bâtons dans les roues. Que puis-|i grouper contre ces seigneurs, que je ne suis pas admis à fréquenter, sinon des rapports d'office cl des ragots de domestiques? Si j'allais les dénonc à des magistrats, les magistrats me riraient nez. Arrêter Hasewald du boulevard Haussmann, de la Banque Patriotique, arrêter Eiter, arrêter Mumm! Tu ne t'es pas regardé, mon pauvre Bobineux. » Il soupira très fort. Des larbins refermaient les grilles de l'hôtel. L'un d'eux le bouscula comme un vieux pauvre. Quel était ce purotin attardé? Bobineux, afin de ne pas être rudoyé par le gros sergent de ville, somnolent sous un bec de gaz, s'en alla le long des rues désertes. Mais il continuait son monologue : « Tu as raison, tout de même, pauvre bougre. Ces banquiers, ces maîtres de forges, ces députés, ces académiciens, n'ont derrière eux que l'Allemagne et leur mauvaise conscience. Derrière toi, Bobi neux, il y a la France, fatiguée, trompée, dévoyée, meurtrie, menacée... mais la France. Elle vaut la peine qu'on trime, qu'on sue, qu'on crève à son service. »
Leurs invités une fois partis : « Bonsoir Eisa, dit Henri Hasewald, va te coucher. Je converse un peu avec Daniel. Les serviteurs peuvent éteindre. »
Les deux frères montèrent dans la chambre de Ileinrich. Ils s'assirent l'un en face de l'autre, allumèrent une cigarette et engagèrent aussitôt, sans élever la voix, la conversation en allemand.
— Alors, fit l'aîné, c'est décidé?
— Irrévocablement. Lucius, Heinemann, Salomonsohn, Thyssen, Rathenau, tous ceux qui approchent notre Empereur ont exactement la même certitude. C'est pour juillet ou août 1914. Mais tu as l'air inquiet. Il me semble qu'au contraire voici le moment de te réjouir. Tu portais un masque depuis vingt-cinq ans, mon pauvre Heinrich. Tu vas enfin déposer ce masque.
— Ah mou Dieu! — répliqua l'aîné des Hasewald, en passant sa main osseuse sur son front soucieux, — une guerre est toujours un saut dans l'inconnu. Nous étions si tranquilles et si prospères !
— Nous avions l'air prospères. Mais, avec l'augmentation du budget militaire sur terre et sur mer, c'était la course à la ruine. Combien de fois faut-il te répéter qu'il n'y a aucun inconnu ? Tout est prêt, archiprêt. Von Munira, qui a lui-même, eu personne, procédé à bien des installations, te le jurait encore tout à l'heure.
— Assez imprudemment d'ailleurs. Le jeune Jaudrion rôdait autour de nous. On ne devrait parler de ces choses qu'entre allemands et les portes fermées. Von Mumni est peut-être un illusionné comme toi, comme nos généraux, comme l'Empereur. On croit si vite ce que l'on désire. Songe donc que maintenant, au point où nous en sommes, ici à Paris, je réponds, dans dix ans, de la germanisation de l'Etat Français. C'est comme si je le tenais là, dans ma main. J'en possède, nous en possédons un à un les principaux rouages. Cassel affirme qu'il en est de même à Londres.
Et l'on va remettre tout en question. Le sort de> armes, Dani, est une grande et douteuse chose.
— Nous avons cinq millions d'hommes de premier choc, supérieurement entraînés et armés.
— Il suffit d'une erreur de commandement, d'une direction fausse, d'une panique, d'un recul.
— Il n'y aura ni erreur, ni fausse direction, ni recul, ni panique. Tout a été minutieusement pesé, envisagé, médité par les hommes les plus compétents. Jamais lutte suprême ne se présentée sous des auspices plus favorables. La France est avachie, divisée et révolutionnaire Elle se dissout, disait Rouvier. L'Angleterre es rongée par l'Irlande et le parlementarisme. Li Russie n'a ni chefs, ni équipements, ni plan. Le maître d'un peuple aussi fortement organisé qi le peuple allemand, qui ne choisirait pas cett circonstance providentielle, serait un enfant 01 un fou.
De nouveau Henri Hasewald, pour toute réponse, poussa un long et profond soupir. Il conclut : « Faisons alors un acte de foi et remettonsnous-en à Arminius, à von Bùlow et à von Kluck.
— Oui, mais il faut régler ton cas particulier, Henri. Tu auras peut-être un moment difficile, entre la déclaration de guerre et l'arrivée de nos armées sous Paris : soit quinze jours. Il ne faut pas qu'ils te fusillent.
— Difficile, c'est selon... Naturalisé d'ancienne date, j'apparaîtrai plutôt aux Parisiens eil'ruyés comme un arbitre possible et bien situé que comme un ennemi. Néanmoins, il me sera pénible, je l'avoue, de redevenir tout à coup l'Ai-
and pour ceux qui me croient passe à l'état
compatriote français, pour Broutard, par
iple. lu peu plus et <•<• soir je l'avertissais.
Tant l'ambiguïté île nia situation est doulou-
retis
— ("eût été une vraie trahison.
— C'en est une que de ne pas l'avertir et d'entrainer sa fortune politique dans l'orbite de nos ïuccès militaires, sans qu'il ait le moyen de faire un choix.
— Il n'y a pas de trahison envers l'ennemi héréditaire.
— Parle pour toi, qui vis surtout à Berlin. Ici, j'ai mes habitudes, mes principales relations, môme des amitiés. Je suis un transplanté, fidèle à la patrie allemande, c'est certain, mais un iransplanlé. Un tiraillement s'opère en moi, entre la pitié que m'inspirent certains Welches de mon entourage et ce que je dois à mes frères de sang, Quand le canon allemand tonnera dans les profondeurs du ciel de Lutèce, cela m'enorgueillira sans doute, mais cela me fera aussi quelque chose au ventre. C'est une autre destinée qui commence.
— Ta vraie destinée allemande, frère Henri. Si notre mère était là, assise entre nous, elle te parlerait comme moi.
La maman Hasewald, vieille luronne, habitait Francfort-sur-le-Mein et groupait aux dates annilires, dans la maison familiale, ses enfants et petits-enfants. Cette évocation fit pencher l'aîné des Hasewald : « Tu as raison, Dani, je vais me blinder l'àme. Je serai sans faiblesse, il le faut,
et digne du blason de la famille : le perroquet l'armure d'acier. »
Ce blason était une antique dérision, dont le Hasewald avaient fait un titre de noblesse, aii qu'il arrive dans les maisons juives. Daniel Hs sewald sourit promptement, comme un clown, puis redevenant sérieux : « Ce n'est pas tout ça. Il nous reste huit mois environ, avant la grande sonnerie, pour placer dans ta clientèle les derniers paquets d'actions et d'obligations des Forges de Brettin. Nous avons aussi la question du chemin de fer de Bagdad, et je repars jeudi pour Madrid. A quelle heure travaillons-nous demain matin ?
— A sept heures et demie, ici même. Bonsoir petit frère.
— Bonsoir Henri.
Les deux hommes s'embrassèrent et se séparèrent. Henri Hasewald, une fois seul, demeura encore songeur un bon moment, la tête entre ses mains, sous la lampe.