CHAPITRE IV
LES JEUNES ET LES VIEUX Novembre 1913)
Charles Jaudrion était, comme l'on dit, un garçon en or. Dès que la vérité lui apparaissait, il lui fallait la proclamer coûte que coûte. En outre, il aimait passionnément son pays et le sentiment de l'honneur était chez lui aussi vif que, chez le sénateur Jaudrion, celui de l'argent et des affaires. Aussi, deux jours après sa conversation avec Sylviane, tombait-il en coup de vent dans les bureaux des Fonderies de Louviers, rue Scribe.
— Dites à mon père que je suis ici et que je lui demande de me recevoir.
Il avait pensé qu'au siège même de la société sa démarche aurait plus de poids. Il avait préparé une entrée en matières solennelle ; mais le sénateur, au sortir d'un difficile examen de comptes, se trouvait de méchante humeur. Il demanda
d'un ton bourru : « Qu'est-ce qu'il y a pour ton service? Je n'ai que dix minutes à te consacrer.
— C'est plus qu'il n'eu faut pour te conjurer, cher papa, soit d'abandonner les affaires où Auguste Thyssen est ton associé, soit d'en chasser Auguste Thyssen.
— Qu'est-ce qui te prend? Tu es malade. Si c'est pour me conter de telles balivernes que tu me déranges ! . . .
— Père, écoute-moi, je t'en supplie. La guerre avec l'Allemagne menace. J'ai là-dessus des irnpressions qui ne trompent pas...
— Allons, bon! Tu as encore lu Y Action Française! Quelle peste que ce nationalisme intégral et combien les conservateurs raisonnables ont raison de la combattre! Tu ne vas pas venir me raconter tout de même qu'Auguste Thyssen est un espion!
— C'est bien pis, c'est un agent de l'impérialisme allemand et il n'est entré dans ton affaire de forges que pour réaliser les visées de l'Empereur. »
Le sénateur Jaudrion, assis devant sa table, éclata d'un rire forcé : « ... Et moi ton père, alors... quel est mon rôle là-dedans? Suis-je un imbécile ou une canaille?
— Tu es un grand industriel, tu as en vue le développement de ton pays. Je te respecte et je t'admire. Mais la proximité où tu es des affaire! te masque en ce moment la vue politique. Tu n'étais pas chez Hasewald, l'autre soir. Je t'assure que c'était une soirée effrayante, tant par la nationalité des invités que par l'atmosphère cynique, arrogante et pleine de menaces : quelque
Chose coin me une revue des forces, avant la conflagration générale. Je ne suis pas le seul à avoir ensation. Plusieurs l'ont partagée. »
Il hésitait à nommer Sylviane, faible référence aux yeux du vieillard entêté. Néanmoins, il émanait de son a , de son éloquence, quelque phose qui remua son interlocuteur et arrêta son
-sèment d'épaules déjà ébauché : « Préi un peu. Je ne puis jeter bas une entreprise de plusieurs millions, et qui fera vivre des milliers d'ouvriers Français, sur un énervement d'apprenti médecin. Que s'est-il passé chez ce pauvre li Awild ? Tu peux me parler, j'imagine, en toute confiance et nettement.
— Il s'est passé ceci : que les Allemands faisaient manifestement bande à part et secret à part. J'ai surpris quelques paroles ambiguës d'Ilermann de Mumm sur Reims et le Soissonnais, qui puaient le complot. Daniel Ilasewald, venant de Berlin, avait la mine fermée d'un financier qui charrie une nouvelle redoutable quant à lu hausse ou à la baisse, plutôt quant à la baisse. Enfin, tu aurais été là, que tu aurais conclu comme moi à la proximité de la guerre. »
Le sénateur Jaudrion s'était repris. 11 ne s'agissait que de conjectures et il tenait son iîls pour un exalté. 11 sourit: « Depuis trente ans, périodiquement, mon cher Charles, j'entends des propos analogues à ceux que tu tiens en ce moment. Depuis trente ans, je franchis ces craintes chimériques et je me trouve bien de les franchir. Quelle raison auraient les Allemands de nous déclarer la guerre actuellement?
— Quelle raison avaient-ils en 1905, en 1909^ en 1911 ?
— Aussi la guerre n'a-t-elle pas eu lieu. Ils ont agité le spectre de la guerre, afin de terroriser l'Europe et d'obtenir des avantages diplomatiques, mais la guerre n'a pas eu lieu. Totteleu, dont tu ne nieras ni l'intelligence, ni la compétence, et qui a été au quai d'Orsay, me le répétait encore avant-hier : « Le jeu allemand repose sur le bluff. » Ces gens-là seraient trop bêtes de remettre tout sur le tapis, alors qu'ils sont en train de faire, sans calembour, Charlemagne. Thyssen n'a pas plus envie de se ruiner que moi. S'il met d'immenses capitaux dans une affaire française, lui le confident et conseiller de l'Empereur, c'est qu'il a la certitude de la paix. Cette certitude est aussi la mienne. Tu oublies qu'il y a quelques semaines nous étions, Filacier et moi, admis en audience particulière par Guillaume II. Nous avons reçu là des assurances auprès desquelles tous les potins de salon et toutes appréhensions romanesques sont fort peu de chose. Ce souverain est un réaliste comme nous. Il suppute comme nous les gains et les pertes. Il ne peut ignorer le risque effroyable, l'inutile aléa qu'une grand e conflagration j etterait d ans ses plans , méthodiquement suivis, de pénétration pacifique.
— Mais, en admettant même que telles soient ses dispositions véritables, il y a son fils, le Kronprinz, il y a la faction belliqueuse, les impérialistes, l'avidité allemande...
— Le Kronprinz sert précisément à calmer la faction belliqueuse, en ayant l'air d'entrer dans
\iies. Le Kronprinz est une soupape de sûreté pour le clan militaire allemand, dont l'influence diminue de jour en jour, à mesure que s'étendent et se multiplient les contacts franco-allemands. En dépit des fabrications des canons et d'obus, p'esl la paix qu'on forge dans nos fonderies, garçon. Nous autres, les industriels internationaux, ligottons la guerre de telle sorte qu'elle ne pourra plus bientôt remuer pied ni patte. Cela, c'est l'idée moderne, l'idée agissante, l'idée raisonnable, l'idée vraie, celle d'un marquis de Taillifet comme d'un Valgevial. Sans doute y a-t-il, au delà comme en deçà du Rhin, des fous qui ne rêvent que plaies et bosses, mais ils ont de moins en moins d'influence et de poids. « L'excès d'armement, dit encore Totteleu, équivaut au désarmement. » Allons, merci pour ta sollicitude liliale, embrasse-moi et n'en parlons plus. »
Mais Charles n'était nullement persuadé par cet optimisme de commande. D'une voix grave, où perçait la douleur, il demanda vivement à son père : « Et si tu te trompais... Et si la guerre éclatait. Que deviendraient tes travaux, tes efforts, quels reproches ne te ferait-on pas?
— La guerre est impossible. Je n'ai pas à en envisager l'hypothèse.
— Soit, mais tu parles de pénétration pacifique. As-tu raison, du point de vue français, d'introduire Thyssen et les capitaux allemands dans une ail'aire de forges chez nous ?
— J'ai raison si j'absorbe Thyssen, si je le francise, si je fais servir ses capitaux et ses talents à la prospérité de mon pays. Ce sont nos victoires à
nous autres, non moins importantes que celles du champ de bataille. Je puise la force lu où elle — fût-ce chez nos anciens ennemis — je la cana-^ Lise, j'en fertilise notre sol, je la transforme enj or français. Ma diplomatie à coups de marteaupilon ne vaut-elle pas celle de Talleyrand ou de Richelieu? Ah par quelle bizarrerie, par quel biais héréditaire, par quel tournant faussé de ton instruction es-tu si loin, mon cher enfant, des conceptions de l'heure qui sonne, dos conceptions - 1914, qui n'ont avec celles de 1875 que des rapports si éloignés ! La Revanche, la Revanche, c'est fort bien... je la prends à Louviers et à Brettin, la Revanche, je la prends dans les caisses de Thyssen, dans la tète des ingénieurs à Thyssen. Sans qu'ils s'en doutent je les asservis. Il y a quelque chose comme cela, dans un poète latin, à propos de la Grèce vaincue et de son féroce vainqueur. Relis tes classiques, carabin. »
L'éloquence paternelle ne faisait qu'aviver chez Charles la conviction amère du péril. Ces arguments, tant de fois entendus, lui apparaissaient ainsi qu'un plaidoyer habile, mais plein de trous. Ils valaient pour une assemblée d'actionnaires, non pour un fiis tendre et inquiet. Par une vieille rouerie de parlementaire, Jaudrion changea de tactique : « Je lis dans tes yeux que tu ne me crois pas capable de dominer cet ogre de Thyssen. C'est cela surtout qui te chiffonne. Attends un peu. »
Il sonna. Au garçon en livrée : « Apportez-moi les livres de l'année et les comptes rendus de la dernière assemblée ordinaire, »
Quand les livres furent là, il les prit, les ouvrit, ôtaln îles chiffres : « Thyssen avait tant d'actions, Jaudrion tant, Filacierlant, Hasewald tant... ces trois derniers tenaient donc le premier par une supériorité de cinq cents actions environ.
— Mais, père, Hasewald est Allemand.
— Pas plus quo toi et moi. Il est né en Allemagne, mais, depuis qu'il a l'âge d'homme, il a fait en France toute sa carrière. C'est un homme d'honneur. Je réponds de lui.
— Son frère, Daniel Hasewald...
— Son frère n!est pas lui, je te le répète...
— Sa mère est Allemande...
— Sa mère est une brave femme universellement respectée, une sincère amie de la France...
— Sa femme est née Sturm...
— Je la tiens pour une Française spirituelle et un cerveau financier de premier ordre. Et, puisque tu as abordé ce sujet scabreux, laissemoi te confier un secret qui modifiera tes impressions, j'en suis sûr. »
Jaudrion baissa la voix. 11 donnait ainsi une impression de sincérité, de force contenue, qui il contraste avec son récit : « Plus près... là... écoute. Il y a une dizaine d'années, au moment de la liquidation de mon affaire d'électricité, j'ai passé par une phase très dure. Mes créanolers me harcelaient. Ta mère était déjà atteinte du mal qui devait l'emporter. Je gardais mes angoisses pour moi. Elles n'en étaient que plus pénibles. Il est arrivé un moment où je n'ai plus eu le choix qu'entre la ruine et un emprunt. Henri Hasewald m'a tendu une main secourable
Il m'a consenti un emprunt, dans des conditions particulièrement avantageuses. Je lui dois mon relèvement et ma nouvelle prospérité.
— N'y avait-il pas là un calcul de sa part? Tu passes pour un industriel habile, un homme politique influent.
— Même si cela était, ce calcul m'a servi, nous a sauvés. Je ne l'oublierai jamais. Ici je ferme la controverse. Assez sur ce sujet, garçon. Tu me ferais de la peine. »
Charles se tut, comprenant que son père était buté et qu'une catastrophe seule lui ouvrirait les yeux. La rage dans le cœur, il changea de conversation puis, au bout de quelques minutes, leva la séance. Les circonstances de cette journée devaient demeurer gravées dans son esprit. Il avait saisi là, sur le vif, l'habileté des méthodes d'incrustation allemande, qui utilisent toutes les faiblesses humaines et jusqu'aux bons sentiments. Entre l'auteur de ses jours et lui-même, il venait de découvrir plusieurs abîmes. Il ne parlaient pas le même langage, ils discutaient d'aveugle à voyant. Comme il lui semblait malhonnête de garder pour lui ses observations et ses soupçons, il résolut d'aller s'ouvrir à son ancien camarade de collège, le capitaine Ancenis.
Dans le même temps que le jeune homme accomplissait cette inutile démarche, la blonde Sylviane en tentait une analogue auprès de son ! père Antoine Haspa. Veuf de bonne heure, celuici était un singulier mélange d'artiste et d'homme d'affaires, aussi habile à déchiffrer une sonate de Beethoven ou un lied de Schumann qu'à mon-
ter une usine d'acétylène on une exploitation d'ivoire ou de caoutchouc. A Marseille, au Havre, à Cherbourg, on le connaissait sous le surnom de rouchatout Mais il eut pu aussi s'appeler Réussittout. C'était un petit homme vif et pétulant, de traits réguliers, aux cheveux blancs bouclés, rond en affaires, qui poursuivait son idée sans écouter les objections de ses interlocuteurs. 11 abondait en inventions audacieuses qui généralement, après quelques essais infructueux, retombaient d'aplomb et réussissaient. Ses bateaux sillonnaient les mers. Expert en défrichements coloniaux, il s'était trouvé en rapport, en Afrique et en Asie, avec des Anglais et des Allemands. Il avait fini par préférer les Allemands, i cause de son enthousiasme pour Wagner. De bonne heure Hasewald l'avait distingué et soutenu, aiguillé vers le Clan des Ya, auquel le prédisposait un penchant naturel. A partir de ce noment, Antoine Haspa ne connaissait plus l'obstacles. Une main mystérieuse écartait de ui les concurrents et aplanissait les difficultés. Iliaque trimestre, il allait à Berlin, à Dresde ou i Hambourg et il revenait de là de plus en plus germanophile, de plus en plus convaincu de la ;upériorité des méthodes allemandes, de l'ampleur de vue de Guillaume II et de son sincère lésir de la paix. Hasewald avait placé près de ui, en qualité de secrétaire, un prétendu Luxembourgeois du nom de Gartaube, joli garçon, insinuant et souple, qui tenait tous les secrets de la naison ou plutôt de l'immense entrepôt industriel et commercial. Fidèle au quartier des
Ecoles, où il avait passé sa turbulente jeunesse dans des études vagues de droit et d'économie politique. Antoine Haspa habitait, rue du Luxembourg', un charmant hôtel avec jardin. Mais il y séjournait rarement, logeant surtout en chemin 1 de fer ou dans une cabine de paquebot. D'ailleurs, il adorait sa fille unique, confiée aux soins d'une jeune et laide gouvernante, M"' de Pinterviers, et il la comblait à tort et à travers d'argent, de toilette et de bijoux. Il fallait que Sylviane eût une nature exceptionnelle pour vM sister à cette déplorable éducation. Il attendait, pour la marier, quelle eût fait un choix à son goût, résolu à n'intervenir dans ce choix en aucune façon. Lui-même avait été en butte à bien des sollicitations, venues des quatre points île l'horizon financier, mais n'avait jamais voulu se remarier, tant son piano et sa petite, comme il disait avec un léger accent provençal, lui rem plaçaient tout. Pour le reste il appartenait à ses ingénieurs, à ses explorateurs et à ses marins
— Monsieur Gartaube — dit Sylviane au secrétaire, avec son plus gracieux sourire — croyezvous que je dérangerai papa en lui prenant un( conversation ?
Gartaube sortait du bureau de Haspa, un paquet de dossiers sous le bras. Il répondit galamment, en pesant d'une voix rauque sur chaqu< syllabe : « .Jamais vous ne pouvez déranger, matemoiselle. D'ailleurs nous avons achevé notr< travail quotidien. Voilà que j'emporte la corres pondance. » La physionomie de la jeune fill< était empreinte d'une gravité qui le frappa. A'
ieu de monter dans son cabinet, situe à l'étage Hipérieur, il contourna, par un petit corridor, le ahiiicl du patron el se mil aux écoutes derrière a cloison. H y avait pratiqué un orifice, soigneusement rebouché après chaque audition, et <|u'il léboucha prestement.
— Ah voilà ma jolie petite chérie ! — s'écria oyeusement Ilaspa. — Qu'y a-t-il pour votre service, ma jolie petite demoiselle chérie ?
— Vous avez fini de travailler, monsieur, m'a lit monsieur votre secrétaire. Je viens faire un ni u de causette avec vous.
— Je vois ce que c'est. 11 nous faut une robe îouvelle, ou un chapeau, ou des bottines, ou des ;ants. Parlez, princesse, nous serons trop heuleux de contenter vos moindres caprices. Com- >ien voulez-vous ?
Mais Sylviane repoussa les présents d'Araxerxès : « J'ai tout ce qu'il me faut, monsieur. ,e sujet de mon entretien est infiniment plus imîortant. » Puis, changeant de ton, avec une îuancc de càlinerie inquiète : « Tu n'as rien renarqué à la soirée Hasewald, l'autre jour?
— Que tu étais ravissante et habillée à la perection. Mais si, je l'ai remarqué et Charles Jaulrion semblait le remarquer comme moi. »
Sylviane pâlit légèrement. Son amour était-il lonc si visible? Mais elle revint aussitôt au suet qui la hantait : « Charles et moi avons trouvé m effet que cette soirée avait l'allure d'un campement allemand boulevard Haussmann. Il n'y nanquait que le pas de parade et les choux aux isucisses.
— Le fait est que cet excellent Henri llasewalil et sa gracieuse épouse reçoivent quelques boches dans leur vaste intimité. Le fait est qu'ils sont eux-mêmes un peu boches. Mais re n'est pas ; nouveau, cela. Que trouves-tu de frappant là-d dans ou de repréhensible ?
— Rien et tout. Les aparté de ces AllemaEj et Autrichiens, depuis Mu mm jusqu'à Jellinec La mine guindée de Daniel Hasewald. La façoj dont Henri Hasewald sollicitait le témoignage de Filacier quant à l'Empereur. La danse de Blum-j9 chen. On se serait cru à Vienne ou à Berlin, plutôt à Berlin, à cause des domestiques qui avaient l'air de hambourgeois.
— Tu veux dire d'agents en bourgeois. Has( wald aime tellement Labrume que celui-ci doit h prêter ses meilleurs limiers, pour employer soi expression favorite. Quel fumiste, ce Labrume! fait fortune avec la peur qu'ont les banquiers de la Révolution. Moi je m'en moque, de la Révolution. Si elle vient jamais sous mes fenêtres je lui chanterai le « Ça ira. »
Il commença à fredonner l'air connu, tapotant sa table de son doigt agile : « Ah ! ça ira, ça ira, ça ira, les aristocrates on les pendra. » Il excellait à rompre ainsi les chiens, quand la conversation prenait une tournure qui le gênait ou l'ennuyait ; ce n'était pas pour rien qu'on l'appelait Touchatout.
Sylviane insista : « Je sais que tu méprises les avis féminins. Cependant nous sommes plus intuitives que les hommes...
— Et plus gentilles à regarder, aussi. Tu as là,
i droite, une petite mèche dorée qui me rappelle a pauvre mère. Quand je pense que je n'ai pas l'elle un beau portrait, bien ressemblant. J'en aiis réduit à me représenter, par l'imagination >ii par le rêve, ces traits dont je retrouve queljues-uns en loi. »
Il s'était levé, rapproché de sa fille, et il l'emirassa sur le front. Elle lui rendit son baiser de )on cœur, puis sans transition : « Fais-tu, comme laudrion, comme Filacier, comme Ilascwald, parie <Ie beaucoup d'affaires allemandes? »
Haspa eut un sourire étonné : « C'est-à-dire ju'il y a des Allemands dans plusieurs des affaires iont je fais partie. C'est facile à comprendre. Les Ulrmands sont plus entreprenants que nous. Il m est de même des Grecs, des Italiens, des Améicains. Toute société induslrielleou commerciale îst un peu une bouillabaisse. Il faut des poissons lill'érents dans la même sauce.
— Eh bien, cher papa, je crois le moment venu e te méfier de tes collègues allemands. Ils mt l'aspect de gens qui préparent un mauvais ioup. »
Haspa, cette fois, éclata de rire : « Quel mauvais coup? La guerre! Ah c'est bien cela. Tu lois être amoureuse d'un bel officier de hussards 3ii de dragons, — tant pis pour Charles Jauirion, — et tu entends déjà les trompettes et les tambours. Mais, ma chère petite, nous la faisons •liaque jour, la guerre, dans nos conseils d'administration, avec des formes courtoises et des carnets de chèques.
Je les ai vus, ce? deux grenadiers, Qui s'en revenaient vers la France...
Ils étaient habillés en commis de banque, ces deux grenadiers, avec des serviettes bourrées de rapports. Va à la Bourse, un jour de presse, et t verras la guerre et tu entendras ses clameurs. sang qui coule, c'est l'or, c'est la paperasse. Ile reux qui le ramasse et le concentre. Somme nous rassurée, petite masque ?
— Pas du tout. Je te parle sérieusement et tu me traites en fillette avec une natte dans le dos. Si cependant cette guerre, que tu déclares impossible, éclatait demain, père chéri, aurais-tu la facilité de rompre immédiatement les contrats que tu as passés avec les Allemands, de ne demeur ni leur prisonnier, ni leur otage économique?
— Oh ! oh ! otage économique, rupture de co trats! Qui vous a appris cela, jeune savante*? Eh bien oui, rassurez-vous, nous avons dans tous nos contrats une clause de guerre qui, le cas échéant, les annule. Il résulterait de cette annulation un dommage financier, c'est évident, niais l'honneur serait sauf et c'est le principal. »
Haspa mentait. L'immense majorité des contrats d'affaires passés avec des Allemands ne contenait aucune clause de ce genre. Mais il voulait rassurer son enfant et aussi se rassurer lui-même quant à l'éventualité qu'il niait. La vérité était que, dans ses plus grosses affaires, les Allemands le tenaient et n'étaient pas tenus par lui. Ainsi l'avait décidé Hasewald en lui présentant ses commanditaires, tous gens honorablement con-
nus sur la place de Berlin, de Francfort, de Hambourg el de Vienne.
— Tiens, tiens, songeait Gartaubc à son poste â'écoute. Il se sait donc mal garanti de notrt Côté. Il joue double jeu. Ah la vieille canaille!
La suite allait l'irriter davantage. En effet, Sylviane, un peu égarée dans celte discussion où elle manquait d'une base solide, passait à une autre inquiétude :
— Monsieur Gartaube est bien entré chez toi sur la recommandation de Hascwald?
— C'est exact.
— Monsieur Gartaubc est Luxembourgeois?
— Il se donne comme tel. Je n'ai pas vu son acte de naissance.
— Et s'il était Allemand?
— Eh bien, il ne serait pas le premier secrétaire boche d'un industriel français. Il est en tous cas remarquablement ponctuel, zélé et laborieux. Je le paie juste à la moitié de sa valeur.
— Ça, c'est gentil, se dit Gartaube. Mais rira bien qui rira le dernier.
— Je vois en somme, conclut Sylviane, que tes précautions sont prises et qu'une rupture entre la France et l'Allemagne ne te saisirait pas au dépourvu. Cela me fait plaisir.
— Je suis paré, fit Haspa, avec un frisson dans le dos.
Il n'osait même pas supputer ce que représenterait pour lui une telle catastrophe. Il en chassait l'image funeste. 11 répéta : «Je suis paré, paré, paré... » sur trois tons différents qui formaient une phrase musicale, puis, prenant sa
fille par les deux mains, il l'entraîna dans un toui de ronde enfantine, avec une désarmante gaieté
Gartaube n'avait pas perdu un mot de l'entre tien. Il se promit d'en faire le soir même, en double expédition, un rapport détaillé. Il ferait porter Tune à Berlin, Wilhelmstrasse, et remettrait l'autre à Hasewald.
Cependant Sylviane, peu méfiante malgré ses* récents soupçons, poursuivit son enquête sur Gartaube auprès de Mllc de Pinterviers, sa gouvernante. Celle-ci avait un faible pour le bel allemand. Elle lui rapporta consciencieusement les questions de la jeune fille et les réponses qu'elle lui faisait. Ainsi le pseudo luxembourgeois fut-il tenu au courant, jour par jour, des pièges innocents qu'on lui tendait et qu'il n'eut aucun mal à éviter. Par ailleurs, Haspa, ayant besoin d'être rassuré en dépit de ses fanfaronnades, alla trouver Jaudrion, qui le frictionna, lui remonta le moral et le laissa plus persuadé que jamais de la volonté pacifique de Guillaume II, de son entourage, du peuple allemand. Les deux pères aveugles conclurent que leurs enfants s'étaient monté réciproquement la tête et avaient pris au sérieux les « calembredaines de la presse nationaliste ».
— Je préfère les révolutionnaires, déclara Jaudrion. Ils sont moins loin de la réalité, moins nocifs.
— C'est tout à fait mon avis, ajouta Antoine Haspa. Valgevial au fond est notre homme. Son partage des richesses est pour l'an 5000, au lieu que son pacifisme est pour maintenant. Si nous savons nous y prendre, l'internationale des
LA TERMINE DU MONDE 10:i
pauvres sera la plus ferme défense de notre internationale à nous autres, financiers et hommes d'affaires. Prenons des actions de la sociale.
Ils conclurent en chœur: « Vive Broutard! Celui-là au moins a compris que la République De devait, à aucun prix, faire la guerre et qu'il (allait procéder, coûte que coûte, au rapprochemt'iil franco-allemand. »
Quelques jours plus tard, Charles Jaudrion se faisait introduire au Ministère de la Guerre, dans le bureau de son camarade, le capitaine Ancenis. Celui-ci était un solide garçon d'une quarantaine d'années, au visage fin et réfléchi. Il parlait d'une voix bien timbrée, avec une petite hésitation au début des phrases, qui donnait plus de prix à ses remarques toujours justes et pénétrantes. Il appartenait à cette race des cornéliens sans le savoir, fréquente parmi nos jeunes officiers de carrière, d'origine aristocratique, bourgeoise ou unie, par lesquels le pays a été sauvé. Ses vertus traditionnel les, jointes à un fond de mélancolie passionnée, avaient trenipé son àmc pour un sacrifice héroïque. Des milliers de ses camarades, à des degrés divers, se trouvaient dans le même état d'esprit, cependant que la lie de la France déclarait gravement : « Les officiers de métier sont devenus des bureaucrates. » Du reste, Ancenis était fort assidu à sa tâche de bureau, laquelle consistait à noter les suspects, d'après des rapports de police, généralement incomplets ou superficiels, à surveiller et contrecarrer la tâche formidable de l'espionnage allemand quant à notre préparation militaire, et à coordon-
ner les maigres renseignements qui pouvairnt nous parvenir sur les projets du Grand Etat-Major de Berlin. Il était sous les ordres du colonel Vote-* net, excellent homme, mais sceptique en matière d'espionnage depuis qu'un ministre militaire lui avait donné l'ordre de renvoyer la gouvernante allemande de ses enfants, dont il appréciait les services. Ce renvoi de Frida avait été un bouleversement dans l'existence de Votenet, car sa femme était faible d'esprit, et il en avait conçu une sourde irritation contre « ceux qui voient des espions partout » selon la formule de son ami Labrume. Ainsi, le capitaine devait lutter à la fois, avec des ressources ridicules et une demi-douzaine d'inspecteurs, contre les vingt millions annuels de l'espionnage allemand, ses cent vingt mille agents en France et la mauvaise volonté de son chef direct. Il ne se décourageait pas pour cela, estimant que le devoir est le devoir, que les événements peuvent servir les hommes et que cent Allemands, même rusés, ne valent pas un Français dégourdi et qu'anime l'amour de son pays. Sa devise était « faire de son mieux ». Il songeait toutefois, de temps à autre, avec un soupir, à la disproportion des moyens d'attaque de nos ennemis éventuels, sur ce terrain si important, et de nos moyens de défense à nous.
Aussi écouta-t-il avec une extrême attention la longue déposition de son camarade. Charles se garda d'amplifier ou d'exagérer. Ses propos corroboraient ce qu'Ancenis connaissait déjà des liasewald et de leur entourage habituel. A Paris, tout se sait, avec une légère déformation, et le
reste se devine. L'Allemand est secret, mais celui qu'il doit employer est quelquefois bavard et imprudent. Le gouvernement impérial s'était accoutumé à tenir si peu compte de la vigilance des
autorités françaises qu'il avait favorisé, en plein boulevard, l'établissement d'une agence d'espionnage à ciel ouvert : la Schimmelpfeng . Un ingénieux système de questions, de réponses et de fiches permettait à la police militaire berlinoise de connaître aussi bien, grâce à la Schimmelpfeng, le personnel et les ressources des villes françaises de grande et moyenne importance que ceux des villes allemandes de même catégorie. La marine allemande avait à Diélette, près de Cherbourg, un refuge pour ses sous-marins et un port de relâche tout organisé. La linance allemande tenait Paris. La convergence et le redoutable accroissement de ce réseau minutieux donnaient à penser qu'avant peu il serait employé à une grande tâche. Ànccnis en avait la certitude. L'appréhension de Charles la corrobora.
— Ça me paraît en effet très menaçant, ce que tu me racontes-là. Hermann von Mumm, llasewald, von Pflugk, j'ai souvent entendu les noms de ces gens-là. Il ne m'est pas possible de les pincer. Ils sont hors de ma portée à moi, pauvre bougre de capitaine. Mais je puis les prendre en examen, si mon supérieur hiérarchique y consent. Ecoute, il faut que tu répètes tout cela au colonel Votenet. Viens avec moi.
Votenet, le plus timoré des hommes, avait le parler bref et le visage classique du vieux briscard africain. 11 rudoyait en général ses visiteurs,
les traitant de « barbes » et d'illuminés. Mais le nom de Jaudrion, sénateur posé et calé, l'amadoua.
— Prenez donc une cigarette, jeune homme, et viciez votre sac. Nous verrons ce qu'il y a dedans.
Le sac une fois vidé : « Diable, diantre, fichtre. Le directeur de la Banque Patriotique, un espion; notre principal marchand de Champagne, un espion. L'hôtel Hasewald, un repaire d'espionnage. Mais dites-moi, mon cher monsieur, personne ne trouve grâce devant vous. Quel homme terrible vous faites !
— Ça y est, se dit Charles, il me prend pour un demi-maboul, pour un persécuté.
— Ecoutez cette anecdote, jeune homme, et faites-en votre profit. Il y avait un colonel de l'armée française qui possédait une bonne allemande pour ses enfants, une véritable perle, du nom de Frida Hœseler. Sans doute Hœseler est- il le nom d'un général allemand, mais Frida n'avait, je le jure, aucun lien de parenté avec ce guerrier. Elle tenait la maison et soignait les gosses avec un dévouement admirable. Or, il se trouva un ministre de la guerre pour contraindre ce colonel à renvoyer Frida dans les vingt-quatre heures, sous prétexte que sa présence chez un officier compromettait la défense nationale. Qu'en dites-vous ?
Ancenis lança à Charles un regard d'intelligence. Charles sourit : « C'était une précaution explicable, peut-être excessive, mais je ne vois pas trop le rapport...
— Le rapport, le voici : — reprit Votenet d'une voix hargneuse. ■ — Un pays de faible na-
talité, comme la France, est fatalement, fa-ta-lement, envahi à un moment donné par un pays voisin, contigu, à forte natalité, comme l'Allemagne. C'esl le principe des vases communicants ot nous n\ pouvions rien. Les lois de la physique s'appliquent aux société
Car Votenet était nourri des vieux bateaux qui encombraient, il y a un quart de siècle, tous les manuels et toutes les bibliothèques de philosophie : comparaison des sociétés à des organismes vivants ou à des appareils de chimie et de physique; évolution fatale ; régression ; progrès inéluctable ; organes inutiles créés, puis abandonnés par des fonctions hypothétiques. Ces fariboles lui apparaissaient sous l'aspect de dogmes. Il ne permettait pas qu'on y touchât. Il disait aux ecclésiastiques de sa connaissance « excusezmoi, je suis darwinien », et il piochait une traduction en vers du De natura rerum, de Lucrèce. Sa réputation de sceptique était ce à quoi il tenait le plus au monde, après le récit du renvoi de Frida.
Charles Jaudrion était décontenancé. Mais Ancenis, qui ne perdait pas la carte, objecta doucement : « Il me semble, mon colonel, que votre comparaison pèche par la base. En effet, ce n'est pas la quantité allemande, mais bien la qualité allemande qui nous envahit. Les Allemands, campés en France, le sont dans des postes de choix, dans des postes d'Etat en quelque sorte, depuis la Sorbonne jusqu'aux conseils d'administration des grands établissements industriels et financiers. Ils ne nous pénètrent point par leur plèbe. Ils nous pénètrent par leurs spécialistes.
C'est donc leur volonté méthodique et patiente, et non une loi physique qui régit cet envahissement. Nous n'avons pas de mineurs allemands. Nous ne voyons pas de garçons de banque allemands. Nous voyons des contremaîtres et des banquiers allemands. Le mal s'insinue et nous étouffe par en haut, par la tête. »
Collé, le brave Yotenet ne répondit que par un sourd grognement, suivi d'un : « Et alors ? » peu encourageant.
— Et alors, mon colonel, je vous demande simplement de me laisser faire.
— Laisser faire, sans doute. Vous n'allez tout de même pas arrêter Hasewald, ou fusiller M, de Mumm et le baron de Pflugk, sur de simples suppositions.
— Hélas ! non, — répartit Ancenis avec flegme, — mais je désire les mettre hors d'état de nuire, dans la mesure de mes moyens. Je suis sûr qu'un simple avertissement...
— Ta ta, ta ta. Je ne veux pas d'histoires. Un avertissement à de Mumm, un avertissement au baron de Pflugk, un avertissement à Hasewald ! Mais vous êtes îou, mon cher, ou malade. Deux heures après, notre ministre des Affaires Etrangères verrait débarquer l'ambassadeur allemand, qui lui demanderait des explications et des excuses. C'est impossible, radicalement impossible. Faites des fiches, si ça vous amuse. Filez ces messieurs, de façon non ostensible, si ça vous console. Mais ne nous flanquez pas sur les bras, de grâce, une affaire risquant d'amener une rupture. Ah bien, nous serions, vous et moi, dans de jolis draps !
Quand Votenet fut sorti, agitant ses gros petits bras comme s'il chassait une mouche importune, Charles et 1** capitaine si dèrent avec une
forte envie de rire.
— Incroyable, mais vrai — lit Ancenis. — Tu vois que je n'exagérais pas les dispositions à IHnertie de mon chef direct. Bah! maintenant qu'il est sommairement prévenu, j'agirai sans lui, voilà tout. Je m'arrangerai pour que Murara, Hasewald, Pflugk und gesellschaft se sentent gê-
aux entournures. Leur métier n'est de tout repos qu'en temps de paix. Ils ne doivent pas tenir tant que cela, si les choses se gâtaient, à être pendus.
— En tous cas, j'ai libéré ma conscience — ajouta Charles. — C'est àtoi maintenant de prendre les mesures de sauvegarde nécessaires.
— On les prendra, merci cher homme et vive la France !
Ancenis était plus ému qu'il ne voulait le paraître. De nouvelles perspectives s'ouvraient devant lui. Pour conjurer la menace allemande, empêcher de nuire ces hauts personnages, dont chaun était en somme un espion réalisé ou en puissance, il aurait fallu des pouvoirs discrétion-
s, des pouvoirs d'Etat. Or, pas plus que Votenet, aucun ministre, aucun président du Conseil
limerait une telle responsabilité. Le fonctionnement du Parlement et de la Presse était tel que audacieux, quel qu'il fut, devenu suspect, aurait >a carrière politique brisée en trois jours, après m semblable acte d'énergie. Ainsi donc la répression nationale supposait un chef indépendant de
tous les intérêts particuliers, capable de prendre une décision immédiate, dépouillé d'ambition personnelle autre que celle de sauver le pays, un chef non soumis aux assemblées, plus fort que tous les obstacles et quasi immortel.
Mais alors, mais alors... Ce soldat, qui se targuait d'être uniquement un soldat, comprenait, par toutes ses fibres et pendant l'espace d'un éclair, l'importance prééminente, vitale, de la question politique.
Assez troublé néanmoins par ce qu'il avait entendu, le colonel Votenet donna un coup de téléphone, prit sa canne et son chapeau, sauta en automobile et se rendit à la Préfecture de police. Labrume le reçut immédiatement. Votenet lui exposa les faits sans indiquer sa source. Par une réaction naturelle, l'incrédulité totale et goguenarde de Labrume l'irrita et lui fit adopter le?suppositions qu'il avait rejetées vingt minutes au paravant. Il se trouva ainsi, vis-à-vis de Labrume dans la même situation qu'Ancenis et Jaudrior vis-à-vis de lui, Votenet, tout à l'heure.
— Mais enfin, mon cher, vous admettez hier que l'Allemagne entretient, chez nous, des espions
— Pourquoi cela? Au temps où nous vivons avec le télégraphe, le téléphone, la vie à ciel ouvert, à quoi lui serviraient ces espions?
— A la renseigner sur l'état de notre prépara tion militaire.
— Elle n'a qu'à lire les journaux, les rapport; remis aux parlementaires de la commission di budget. Des blagues, colonel, je vous assure, def blagues ! En voulez-vous la preuve ? Ce baron d(
Pflugk, que vous venez de me peindre sous les couleurs les plus noires, eh bien cYsl lui qui me documente, et consciencieusement, sur la valeur monilc de ses principaux compatriotes. Hein, ça vous épate, monsieur de la rue Saint-Dominique ?
— Mais monsieur du boulevard du Palais, — riposta Votenet, vexé, — qui vous dit que votre Pflugk ne vous (iche pas dedans ?
— On ne me fiche jamais dedans, mon cher collègue.
Labrume, vaniteux ainsi qu'un homard, avait projeté jusqu'aux bords de ses orbites ses yeux écarquillés comme ceux de cet animal, et sa l'ace luisait de mécontentement. Le pouvoir militaire et le pouvoir civil allaient-ils s'affronter? Heureusement qu'un employé de bureau, apportant des pièces à signer, mit fin à cette scène pénible.
Voilà comment le colonel Votenet, passé de la coniiance à la méfiance en l'espace d'une heure, sous le fouet de la contradiction, en arriva presque à oublier le renvoi de Frida.
Quand il fut dehors, Labrume, avec un sourire amer, montra successivement à son secrétaire la porte puis son propre iront, qu'il frappa plusieurs fois de son doigt gras : « Un peu toc toc, le brave colonel. 11 s'entendrait bien avec Bobineux. Pourvu qu'avec ses lubies il ne me décourage pas mon baron Pflugk. Je ne retrouverais pas son pareil. »