HERMANN VON MUMM A [/ŒUVRE
(Janvier 1914)
Dans la salle à manger de son magnifique domiiile de la rue du Champ-de-Mars, à Reims, Hermann von Muram, marchand de Champagne, ami personnel de Sa Majesté Guillaume II, posur dune écurie de courses, frère de Walter von Muinm, proche parent du général von Manteuffel, achevait de déjeuner. Tel un maigre pantin d'Amérique désarticulé, il s'empiffrait de nourriture, répondait en s'inclinant tout d'une pièce vers ses voisines de table, deux pécores de la société, dont les maris décavés étaient ses débiteurs. Il se considérait comme le seigneur de Reims. Une rue portait son nom. Le personnel officiel était à ses ordres, se prodiguait en courbettes et tendait l'échiné, aussitôt que l'illustre
Hermann exprimait une volonté ou manifestai! un désir. En outre, Mumm se tenait en rapporl constant avec la nombreuse colonie allemand»1 di Reims, qui lui obéissait au doigt et à l'œil. Choyé par les salonnards, redouté par l'administration vénéré par ses compatriotes, ce grand diable ayanl à peine la quarantaine, et possédant plusieurs mil lions — l'Empereur avait commencé par payer ses dettes — pouvait se croire tout permis.
On sortit de table. Tandis que les invités pas saient au salon, Mumm alla rejoindre dans le vestibule un raide personnage à mine militaire, avec lequel il échangea quelques mots en aile mand. Dans un quart d'heure, l'auto serait prête Les camarades le seraient aussi. Le temps froid mais sec et beau, invitait à la promenade. L'espion revint vers ses hôtes.
— Eh bien, mon cher monsieur, dit une dame en minaudant, vous allez donc passer la journée dans vos terres.
— Il le faut bien, madame, répliqua Mumm. Je dois, comme tout le monde, gagner ma pauvre vie.
Cette plaisanterie parut adorable. Mais le gentilhomme boche n'avait pas la tête aux compliments. De sérieuses affaires le requéraient. Confiant ses invités à son entourage, il s'esquiva bientôt adroitement.
L'homme du vestibule et un autre de même ; allure attendaient le maître auprès de la limousine. Le chauffeur était à son poste. Mumm monta le premier, plaça sur ses genoux une couverture de fourrure, fit asseoir en face de lui ses deux
complices. Le valet ferma la portière. L'auto il»:marra. Jusque-là aucune parole n'avait été échangée. Quand on fut sur les chemins :
— C'est tout de im'rae hardi, Hans, ce que le Chef va faire aujourdhui.
— Oui, Hermann, cela est hardi.
— Et toi, Ludwig, qu'en penses-tu ?
Ludwig, à cette question, se mit à rire dans sa
barbe blonde : « Je pense qu'heureusement pour nous la police d'Etat allemande est mieux faite que la police française... autrement... »
A cet instant le chauffeur, voyant tout à coup une voiture de charbon déboucher d'une rue latérale, bloqua les freins. Hermann von Mumra prit le tuyau acoustique : « Attention, garçon, que iliable ! C'est comme ça qu'on démolit tout. »
Puis se tournant vers ses compagnons : « Il y 1 trois mois, il était encore en garnison à Bresau. C'est un type honnête et très sûr, mais maadroit. Je crois qu'il n'aura jamais la main.
— Il ignore tout de notre mission?
— Tout. Vous seuls, avec mon secrétaire, la •onnaissez. Mais mon secrétaire , c'est comme noi-même. Il s'agit de la grandeur allemande. »
Hans frappa ses larges genoux de ses mains, mreilles à deux battoirs : « Il faut espérer que, ette fois, c'est la bonne. L'Empereur a compris jue le en-avant-en-arrière de 1911 n'était pas à ecommencer. Mais dis-moi, en 1911, elle n'était >as encore tout à fait prête, l'installation que
uis allons visiter?
— Elle était aménagée. Elle n'était pas munie, lasewald, l'autre soir, m'a assuré qu'il fallait se
hâter, mettre les bouchées doubles. Je me hâte. Je mets les bouchées doubles.
— Et si quelqu'un là-bas se doutait de quelque chose.
— Nous avons deux gardiens : Otto Hefter et le fermier Karl, de Margeval. Ils n'hésiteraient pas à faire leur devoir.
— Les gendarmes sont quelquefois curieux.
— Leur curiosité leur coûterait cher. Otto llefter a toujours un ou deux surveillants armés avec lui depuis un mois. Quand il s'absente, il est remplacé par Strobel de Greil. »
Ludwig se mêla à la conversation. Il articulait avec difficulté, comme s'il avait eu des cailloux dans la bouche : « Je croyais Otto llefter à Diélette.
— Avant, oui. Aujourd'hui, non. »
Otto, tirant un carnet de sa poche, énuméra: « Nous avons actuellement à Diélette : Gersner, Stief, Klagès, Lemmgen et Knippchild.
— Bons ou assez bons? demanda Mumm qui bâillait.
— Bons. En outre, Raders les surveille. Diélette sera un point très sensible. »
Là-dessus, Mumm prit, dans un portefeuille fixé à la paroi de la limousine, une carte de la région. Elle ressemblait à une carte d'Etat-Majer française, avec cette différence que certaines voies et certains points étaient marqués plus lisiblement. Il y avait des annotations dans les mai Malgré les secousses de la voiture, le marchand de Champagne demeura longtemps absorbô dans la contemplation de cette carte. Parfois il la dé-
plaçait, la retournait, suivant du doigt les routes r>t les croisements. 11 murmura : « Pourvu que iOUs arrivions a la nuit tombante, c'est ce. qn il aut. »
Les voyageurs roulèrent on silence. La camtagne, froide et claire, montrait des champs imnenses, au-dessus desquels volaient quelques cor- )eaux.
— Quelle désolation !... fit llans.
— Ce sera pire dans quelques mois, répliqua ilumm.
Ludwig hocha la tête d'un air entendu.
Le chauffeur, hésitant sur la route à suivre, ■lu m m lui donna de brèves indications, puis lui ommanda de ralentir. Le jour baissait déjà. On pprochait de Soissons. Soudain, sur l'étendue ésolée. retentit le son morne, rauque, prolongé
une trompe d'automobile.
Mumm n'hésita pas : « Ce sont eux !... »
Puis à son chauffeur : « Ralentissez jusqu'à ce oqueteau, là, à droite. Vous verrez une autoîobile à carrosserie jaune arrêtée. Vous la renndrez tout doucement. »
Cela se passa ainsi. De la grande limousine,
ui stationnait à l'orée du bois, un autre raide
image descendit et s'approcha de Mumm.
elui-ci, par la portière, demanda en allemand :
Le chef est là ?
— Ya wohl.
— Vous n'avez qu'à nous suivre à trois cents lèlres. Si vous nous perdez, nous cornerons, îutile qu'on nous voie ensemble avant l'obs-
irité. )>
La course recommença. Au bout d'une heure environ, après la sortie de Braisne, au lieu «lit « ferme de Marge val », la voiture de Mumm --arrêta, donna de la trompe, et trois minutes après l'automobile jaune venait se ranger auprès d'elle] Un crépuscule grisâtre enveloppait les choses et les gens, rendait tout indistinct à une cinquantaine de pas. C'était l'heure entre chien et loup, et plutôt loup que chien, choisie par les Allemands pour leur dangereuse inspection. Tout auprès commençaient les vastes carrières du Soissonnais, les unes abandonnées, les autres aménagées en champignonnières appartenant à une vague société. La ferme de Margeval formait une masse carrée, grise et triste. Au seuil de la porte un homme trapu parut, le fermier Karl.
— Attends un moment, ordonna Mumm.
Le marchand de Champagne précéda, mais
avec déférence, un grand gaillard venu de la limousine jaune. Les deux hommes entrèrent dans la salle à manger, fermèrent la porte à clé.
— Je crois, chef, que vous serez content. Vous pourrez en tous cas assurer l'Empereur que nous avons fait de notre mieux. Vous êtes ici en terre allemande. Tout est prêt.
Le général von Kluck eut l'habituel souriro qui déridait sa figure pâle, ses méplats, son vaste front. Il était haut et large d'épaules, avec un regard attentif, d'une singulière lixité, à la prunelle légèrement dilatée, comme celle des habitués de l'opium qui diminuent leur dose. Il répondit : « Je n'en doute pas. Mais aurons-nous, ou non, des lanternes ?
— Doux suffiront, que tiendront Karl, le fer- (bier, et son garçon.
— Ces gens sont sûrs, bien entendu. »
I bien entendu » fut articulé avec beaucoup
de politesse. C'était une phrase de style. Von Kluck savait qu'on pouvait compter sur iMumm. Celui-ci sourit : « Ils sont sûrs et ils pensent que c'est une question de vie ou de mort. En outre, leurs deux mille marks mensuels les inclinent à la fidélité. Le chef des renseignements du Ministère de la Guerre français n'a pas cela. »
Dans les demi-ténèbres, la caravane s'organisa. En avant, le fermier et Fritz son aide. Puis Mumm et ses deux compagnons, puis le général von Kluck et les trois officiers de sa suite. En tout neuf personnages, auxquels il était bien recommandé, pour le cas de rencontre, de défiler d'un pas lent et rustique de promeneurs. Mais aucun gêneur ne se montra. Seul un chien famélique suivit le groupe, en poussant des grognements sourds, puis disparut. Au bout de cinq cents mètres, on tourna à droite, puis on parcourut encore environ deux cents mètres. Soudain, dans la brume, apparut la silhouette d'un homme à cheval. Von Kluck eut un mouvement de surprise. Mumm, se retournant, le rassura : « Exactitude militaire. Notre ami, le baron von Pflugk, venu de Paris tout exprès, a consenti à faire le guet. Mais il ne nous accompagnera pas.
— Je le connais, c'est un gaillard, » fit le général allemand.
En effet Pilugk, qui avait diagnostiqué de loin les promeneurs, demeura immobile et muet sur
sa monture, tel qu'une statue équestre de terre plaise.
— Attention, nous commençons la descente. Le chemin à peine tracé allait en pente. 1!
frappa trois fois dans ses mains. Un bruit identique lui répondit. C'était Otto Hefter, qui allait guider les inspecteurs dans leur rapide visite des redoutables préparations militaires du Soissonnais. Il avait une veste de cuir, une casquette à visière et tenait une grosse lanterne à la main. Il salua militairement les nouveaux venus.
Hermann von Mumm, tel un architecte ou un propriétaire calé, fournissait les explications : « Cette première carrière, employée comme champignonnière est, en réalité, composée de deux chambres, reliées au talus par des monte-charges. Ceux-ci sont maquillés en cheminées d'aération. La première chambre renferme dans son soussol des mitrailleuses, la seconde des munitions en tous genres.
— Quelle quantité? — demanda un des officiers de Kluck.
— Quelle quantité ? — répéta Mumm à Hefter. Celui-ci répondit: « Cinquante mitrailleuses, mille bandes et dix milliers de grenades de tout calibre.
— 11 faudra doubler — murmura l'officier.
— C'est que — remarqua Mumm — la place manque. Nous avons seulement une coupe de ter rain de trois kilomètres, aménagée ou à aménager de la même façon.
— Il faudra doubler, répéta l'autre.
— Tu entends, Hefter, tu entends, Hans. En
avril, au plus tard, les ordres devront être i cutés
Hans el Otto saluèrent. Le général von Kluck Cependant s'informait des emplacements, car, on arrière des champignonnières, des postes avaient élé aménagés pour l'artillerie de campagne, puis jl'autres, plus éloignés, pour l'artillerie lourde. On lui donna les renseignements qu'il sollicitait. Le fermier de Margeval expliqua que les bétons se trouvaient dans des maisons de paysans espacées du voisinage, mais qu'ils ne seraient utilisables qu'après démolition des murailles.
— A la guerre comme à la guerre », conclut von Kluck.
A la lueur des lanternes, il semblait satisfait. La hardiesse d'une pareille organisation, réalisée dès le temps de paix, grâce à des connivences criminelles, remplissait d'orgueil ces lourds Germains. Il leur paraissait invraisemblable qu'un pays ainsi truqué, à une telle distance de la frontière, ne tombât pas aisément entre leurs mains. Néanmoins, un des officiers d'Etat-Major eut cette remarque désobligeante : « Et si le sort des combats amenait les Français à utiliser ceci contre nous.
— Nous le détruirions, répliqua Murara. Tout est miné, n'est-ce pas Otto? »
Otto Hefter eut un sourire qui signifiait que cette objection elle aussi était prévue. Il fournit à voix basse quelques brèves explications, desquelles il résultait que, si l'ennemi réoccupait ces carrières, elles seraient rapidement son tombeau. Alors von Kluck : « Cela est superbe. Néanmoins, répétons-nous souvent, messieurs, que le cin-
quième à peine de nos prévisions pourra être réalisé par nous. Le reste appartient d'avance au conte-temps qui est, hélas ! un des facteurs de la bataille. C'est pourquoi, si ceci nous claque dans la main, par malheur, il faut que nous ayons autre chose de prêt. »
On sortait de la première carrière par une échelle aboutissant à un chemin de ronde. L'obscurité était devenue presque opaque. Munira assura que les trois carrières suivantes, étant aménagées selon le même type, ne présentaient pas un puissant intérêt.
— Mais elles ne communiquent pas ensemble. Gela est fâcheux, fit observer un lieutenant de Kluck.
— Elles communiqueront — répliqua Hefter. — Au premier signal les parois, qui sont de pierre assez résistante, sauteront à la dynamite et nous aurons ainsi un vaste demi-cirque imprenable en avant de Soissons. » 11 ajouta : « Avec Diélette, c'est ce que nous avons sans doute de mieux. »
Mumm se rengorgeait. A ce moment Karl, le fermier de Margeval, qui avait gardé jusqu'alors le silence, s'enhardit jusqu'à dire : « On affirme que, dans les Ardennes, Oswald a fait aussi un sérieux travail : ses limitations de fil de fer barbelé pour élevage des faisans. »
Les officiers éclatèrent de rire. Quelle surprise quand les chevaux de la cavalerie française se prendraient les pieds là-dedans ! « Allons, messieurs, voyons, messieurs, » observa Kluck avec douceur. 11 n'aimait pas qu'on rabaissât Von-
LA VERMINE DU MONDE 12'i
Demi par avance. Cela lui semblait de mauvais ige. Il répétait volontiers que la guerre était une rupture de toutes les digues de la destinée et que nul ne pouvait se vanter d'avoir tracé au iléau ses canalisations définitives. Cette prudence de l'esprit lui aurait valu le mépris de ses subordonnés, s'ils n'avaient admiré d'ailleurs son coup d'œil tactique, lui permettant, lors des grandes manœuvres, de se tirer des plus mauvais pas. 11 avait toujours un tour dans son sac. Cette fertilité lui valait l'honneur d'être désigné pour l'enveloppement et la prise de Paris.
Les promeneurs allèrent encore visiter un groupe de cavernes, aménagées en chambres de tir, qui se trouvaient à une distance de quelques dtMix cents mètres des premières. Elles étaient moins vastes, mais plus confortables. On les admirait. Tout à coup, des quatre points de l'horizon s'élevèrent à la fois des cris bizarres, qui tenaient du chat en chaleur et du petit enfant qu'on égorge, s'enflaient, se prolongeaient en stridulations et quelques-uns en plaintes presque humaines. Le général von Kluck ne put retenir un rapide frisson, bien qu'il eut reconnu les hurlus, hôtes bruyants des nuits rustiques dans les contrées où il y a des pierres, des rochers et des trous. Le concert funèbre commençait. On eut dit que ces gémissements invisibles s'excitaient, s'exaspéraient les uns les autres, depuis le chathuant et la chouette, jusqu'au rapace mystérieux qui souffle à travers une conque semée de grelots. Ce sabbat rendait impossible toute conversation et toute observation.
— Zut! nous n'avions pensé à cela, bougonna M u mm.
— Vous voyez, fit von Kluck.
Cela venait à l'appui de sa thèse sur la part, pour les quatre cinquièmes, de l'imprévu. Il en était tout guilleret, comme le médecin qui voit son pronostic vérifié. Groupant autour de lui ses compagnons, élevant la voix à cause des hurlus, il se déclara satisfait. C'était suffisant comme cela. Un degré de perfectionnement de plus eut été une faute, risquant de compromettre l'ensemble. Il était déjà prodigieux qu'aucune alerte, aucune curiosité intempestive d'un garde champêtre, égaré dans ces fondrières, n'eussent contrecarré les remarquables travaux de messieurs von Mu mm et Otto Hefter.
Visiblement ce chef, habile et plus nuancé que ses compatriotes en général, tenait à mettre sur le même plan le haut seigneur Mumm et le modeste mais loyal Hefter. Il y avait cinq ans que celui-ci, en Normandie comme à Creil et dans le Soissonnais, réalisait des merveilles d'avantguerre. Infatigable, il tissait le réseau auquel les Welches inattentifs se laisseraient prendre, et, le jour de la grande sonnerie, il pourrait se vanter d'avoir, autant que quiconque, coopéré à la victoire allemande. Honneur aux bons serviteurs du pays !
Le général en chef avait vu et constaté grosso modo, mais par lui-même. Il eut un geste des bras qui signifiait : « Rentrons maintenant. » Accompagné par les piaulements, les vocii «rations, le sabbat orchestral des oiseaux de nuit, ie
cortège militaire, ayant prudemment éteint ses lanternes, reprit, sous la conduite de Karl, le chemin de la fen le de Marge val. Cette l'ois les huit allemands, y compris Hefter, s'enfermèrent en conseil d'avant-guerre dans la salle à manger, où le couvert était déjà mis, écartèrent les assiettes et les bouteilles, étalèrent leurs plans sur la table et chacun d'eux, d'après ce qu'il avait vu, exposa, en un « vortrag » ou topo succinct, sa conception de l'emploi militaire des carrières du Soissonnais, selon les circonstances de la marche sur Paris. Le résumé et la décision appartenaient bien entendu à von Kluck. 11 exposa les imjiienses avantages, les légers inconvénients, in- , liqua deux ou trois perfectionnements. Les autres, )ar des hochements de tète, exprimaient leur ap- >robation. C'était un Kriegspiel comme on avait are ment l'occasion d'en organiser un, sur le terain même du jeu pour de bon et peu de mois vant la guerre.
Le dîner fut plantureux et gai. La fermière
'était surpassée. C'était une Belge longue et
ouple, remarquablement belle, épouvantée par la
•esogne clandestine que lui imposaient son mari
t son aide. Elle était prévenue qu'à la première
adiscrétion elle serait tuée comme un chien, et
lie ne pouvait douter que « ces messieurs »
- comme elle disait — tiendraient leur promesse,
u qu'eux-mêmes se trouvaient sous la surveil-
|mce d'Otto Hefter et des Dieletten. Les « Die-
ittenl » Ce terme, dérivé de la petite anse nor-
l&nde du même nom, désignait la meilleure
quipe et aussi la plus déterminée de l'espion-
nage allemand en terre française. On y faisait un stage, comme chez Schimmelpfeng et chez Zeiss, avant de passer à la première classe, à la catégorie de ceux qui, tel Pflugk, se trouvaient directemen en rapport avec les grands chefs.
— Vous êtes bien jolie, matame, dit galamment Hermann von Mumm, déposant un baiser vorace sur le poignet fin, qui lui passait le filet aux pommes.
Hans, s'enhardissant, saisit de l'autre côté, d'une poigne brutale, une jambe nerveuse qui so déroba aussitôt. Alors il se leva et embrassa gou-! lûment la jeune femme dans l'échancrure de son corsage. Elle recula, Le plat tomba par terre e( se brisa en plusieurs morceaux. Les Allemands étaient aux anges. L'un d'eux, ramassant les tranches de viande et les kartofîel à pleines mains, les plaça dans une autre assiette. La fermière pleurait.
— Ne vous désolez pas , matame , lui dil von Kluck. Voilà pour vous dédommager. »
11 lui mit, dans la petite poche de son tablio blanc, cinq pièces d'or, qu'iJ avait tirées de soi gousset. Elle se rasséréna. Les huit convives le vèrent leurs flûtes de Champagne en l'honneur d< sa « remarquable vertu » et les vidèrent succès •! sivement une demi-douzaine de fois. La port» s'ouvrit. Le fermier Karl apportait du pain.
— Fermier, fermier, tu es gogu... » chant Ludwig avec un accent épouvantable. Foin de bienséances et sucreries mondaines ! Le gentil homme marchand de Champagne et maître d'écu rie était cette fois à son affaire, au milieu des sou
dards et aux cottes d'une servante d'auberge. L'idée qu'il avait reçu les compliments d'un général commandant en chef et bien mérité de la patrie allemande achevait de l'exalter. Il demanda à la fermière son nom, son joli petit nom. Elle attendit, pour le dire, que son complaisant mari eutdisparu : « Gudule, messieurs, pour vous servir.
— Eh bien, Gudule, tu me plais et je te demande en mariage.
— Mais tu es marié ! Mais elle est mariée !... Mais il est marié ! Ne l'écoutez pas ! Laissez là le marchand de chevaux et prenez plutôt un bel officier... Je suis, princesse, à vos pieds. »
Ainsi vociféraient les teutons à moitié ivres, se traînant à genoux, comme des crapauds, sur le plancher. Ils se croyaient déjà en campagne et la présence de leur grand chef ne leur en imposait nullement. D'ailleurs, depuis le rôti, von Kluck semblait absent. A un moment donné, il se leva de table et sortit. Il traversa la cuisine, trouva un petit escalier, monta au premier étage, entra sans aucune gêne dans une chambre, battit (le briquet, alluma une chandelle qui se trouvait Bar la cheminée, ferma la porte. Alors, il prit dans sa poche une seringue du dernier modèle, une boîte contenant quatre ampoules de morphine, abaissa son pantalon et injecta, dans sa grosse cuisse velue, une forte dose de son poison jfavori. Depuis quelques semaines, en prévision de la guerre, il s'entraînait à un sevrage progressif. Mais chaque fois qu'il éprouvait soit une fatigue, soit une excitation cérébrale quelconque, il retombait avec délices au péché.
— Ah c'est bon ! fit-il dune voix sourde.
Il rangea son attirail, reboutonna son pantalon, souilla la chandelle et redescendit. Tout lui semblait admirable et simple : la guerre, la victoire, une gloire incomparable, la confiance éternelle de l'Empereur, le titre et lé bâton de maréchal. Les porcs, s'agitant autour de lui dans leur bauge et lutinant la gracieuse fermière, lui faisaient l'effet de délicieux et joviaux compagnons. Quel brave et traditionnel Allemand, cet Hermann von Mumm!
Bien que complètement ivre, ce dernier ne perdait pas la carte. Il fit venir le fermier : « Avant que nous ne nous en allions, espèce de Luxembourgeois, tu vas nous montrer un peu comment le téléphone est installé dans ta cave. Passe devant, et je te préviens que je veux Gudule à mon bras. »
Là-dessus, le favori de la bonne société rémoise lâcha un formidable renvoi, qui remplit d'aise toute l'assistance. On le savait loyal sujet du Kaiser, mais on le craignait un peu guindé, un peu genre anglais. Il prouvait qu'il n'en était rien et qu'en dépit de sa transplantation l'esprit classique de la Germanie continuait à l'animer tout entier.
Le fermier Karl était complètement dompté, réduit à l'état de machine à obéir, et son garçon Fritz se montrait non moins aplati. Ils prirent chacun une lampe et précédèrent les herren vers une trappe qu'ils soulevèrent, au milieu des rires et des jurons.
— Il va falloir descendre là dedans !
LA VSBMINE DD IfONDB 131
— Je ne pourrai jamais, j'ai une barrique dans chaque botte.
— Tu vas en retrouver en bas, des barriqii' charogne !
— Messieurs, allons messieurs, voyons messieurs, » répéta von Kluck, sur un ton demi-jovial, demi-fàché. De plus en plus euphorique, il songeait aux remarquables commodités que le téléphone et le télégraphe clandestins apporteraient à la campagne de tout à l'heure. On entendait claquer, sur le cou de la fermière, les gros baisers hoquets d'Hermann von Munim. Pour comble, une marche de l'escalier vermoulu céda et l'espion mondain faillit s'étaler tout de son long. Hans éclata de son rire terrible, qui tenait de l'ogre et de la goule.
Karl souleva un fût, derrière lequel, dissimulé tans le coin le plus sombre de la cave, apparut ^e téléphone. On décida de l'essayer sur le ;hamp.
— Avec qui communiques-tu le plus facilenent ?
— Avec Trommel, le fermier des deux Ours, le l'autre côté de Soissons. Mais je vais jusque jlans les Ardennes et dans la Meuse, sans que l'administration s'en doute, par un embranchement au poste des Quatre-Chemins. Ce sont les
îôtres, des gens de Berlin, qui ont posé les fils
l y a deux ans.
— Il est donc à nous le poste des Quatre-Chemins ?
— Depuis l'année dernière. C'est un cousin de plages qui l'a acheté, du nom de Wurm.
— Et celui de Sommecorde?
— A nous également. C'est Pflichter qui le tient.
— Et la ferme d'Hennemarie ?
— A nous encore. Fermier Bischop.
— Vous vous rencontrez toutes les semaines, ceux du même secteur, comme il a été ordonné?
— Toutes les semaines.
— Le rapport est adressé à Metz au quartier général tous les mois ?
— Tous les mois.
— Par les soins de qui ?
— Tantôt ma femme, tantôt celle de Wurm, tantôt celle de Pflichter. Il y a un roulement.
Ainsi dialoguaient le fermier et Otto Hefter. demeurés debout avec les autres et Gudule, cependant que, seul, von Kluck était assis sur ur mauvais escabeau. Ludwig rapidement prenai des notes. A un moment, après avoir demandé par une demi-conversion à droite et un peti salut, l'autorisation du grand chef, il interrompit <( Aucun Français n'a eu encore le moindn soupçon de ces communications en territoir< occupé ? »
Ce dernier terme signifiait les fermes aile mandes du nord et de l'est. Il était courant ai Grand Etat-Major, bien avantle mois d'Août 1914
— Si, un, qui n'a pu avoir d'ailleurs que de soupçons et que nous n'avons pas réussi à tuer Il s'était glissé chez Wurm en marchand ambu lant et il avait surpris une conversation de 1 petite Wurm sur le téléphone. Il paraît que c'éta: un policier français.
— Comment s'appelait-il?
- Popino... n'est-ce pas, Gudule?
— Bobineux, rectifia la femme.
— C'est cela. Mais c'est, paraît-il, un type maniaque, isolé et sans inlluence. Quant à la petite Wurm, on l'a renvoyée eu Allemagne. Ni Wurm ni sa femme n'y étaient pour rien.
— C'est bon, c'est bon. Ecarte-toi de là. Je vais téléphoner, moi, pour me rendre compte.
— Ils ne vous répondront des deux Ours que si vous commencez par répéter deux fois : « Trommeldoch, Trommel doch », comme cela.
Ludwig appuya sur la sonnerie, puis décrocha le récepteur. Tous s'écartèrent, afin que von Kluck put jouir du spectacle et de l'entretien.
— Trommel doch. Trommel doch.
On entendit une petite voix lointaine qui répondait : « Wer spricht? » Un sourire illumina la face de Ludwig. 11 articula : « Lieutenant de Sa Majesté. » Puis après un silence : « Nous vous téléphonons de Margcval. Vous entendez bien... Pourriez-vous nous aboucher... nous... abou... cher avec les Quatre-Chemins, Sommccorde et Hennemarie... oui... Eh bien alors, au hasard de la fourchette. Donnez Sommecorde. »
Une minute s'écoula. La sonnerie reprit, indiquant que la communication était établie. « Allô, allô, Wurm doch, Wurm doch ? »
Ici interruption. Une forte claque venait de retentir, administrée par la vertueuse Gudule à Murani trop enhardi. Les officiers applaudirent. Von Kluck rit. Karl aussi, de voir son honneur ainsi vengé. Mais Wurm, inquiet de ce bruit in-
solite, refusa désormais de répondre. Ludwig alors s'en prit à Mu m m : « Tu n'es qu'une tête de cochon de gêner nos expériences avec tes manières de soudard.
— Et encore pourquoi fait-il le soudard, puisqu'il n'est qu'un sale marchand de vin ?
— Il mériterait qu'on lui mît la gueule dans le fût qui est là, jusqu'à plus soif.
— Et qu'on lui demandât cent mille marks pour l'en tirer. La tète de cochon a de quoi payer.
— Allons messieurs, voyons, voyons messieurs. »
Von Kluck avait bien du mal à maintenir l'ordre, mais l'expérience était concluante. Au jour dit, le réseau impérial en territoire occupé fonctionnerait sans une anicroche.
Il fallut remonter. Les Allemands, de plus en plus ivres, trébuchaient et sacraient à chaque marche. Le dernier sorti donna un coup de pied terrible qui défonça la trappe, puis se mit à vomir. Il n'y avait plus qu'à régler l'addition. Von Kluck s'en chargea et laissa comme pourboire, avec magnificence, une pièce d'un franc. Le fermier médusé n'osa pas réclamer le prix de la réparation pour la trappe.
— Quel dommage ! — disait Hans, croisant les bras devant les automobiles sous pression.
— Qu'est-ce que tu regrettes, camarade?
— Mon Dieu, mais quel dommage!
— Mais quoi encore, tu ne vas pas pleurer. Un officier allemand ne pleure pas.
— Quel dommage de ne pas pouvoir mettre le feu à toutes ces baraques, là et là.
La m
.1 uuil glaciale était claire. On distinguait, à peu de distance, les toits des maisons de paysans îinant la ferme de Margeval.
— lTn peu de patience, enfant, murmura .Mu ni m, rappelle-toi le proverbe : ce que n'a pas vu l'hiver, ce que n'a pas vu le printemps, quelquefois lé Ir le verra.
Cependant, comme Karl accompagnait obséquieusement les illustres visiteurs inspecteurs, le on Fritz, demeuré seul avec Gudule, lui eni à toute volée un énorme soufflet, suivi tout aussitôt d'un coup de pied. Elle étouffa un gémissement : « Ça t'apprendra, fille de Belgique, à te laisser embrasser par un marchand de Champagne. Je te dresserai, moi, fille de Belgique. »
Car, si Karl n'était pas jaloux, Fritz l'était, et cette soirée, du commencement à la fin, avait accumulé en lui une noire irritation.