LE 3IYSTÈRE DE DIÉLETTE
(Avril 191 i)
« Messieurs, — dit le commandant du sousmarin Z. 14, — avec la grâce de Dieu, et par la volonté de notre empereur bien-aimé, nous sommes actuellement en vue du petit port de Diélette, à quelques kilomètres seulement de Cherbourg, où croisent les grands navires de M. Ballin. Ce port lui-même de Diélette et la mine sous-marine y attenante appartiennent à M. Auguste Thyssen, ainsi que l'exploitation voisine de Flamanville. Nous voici donc dans les \uix allemandes, bien que sur le littoral franfâis; nous voici en terre allemande. »
Un orgueilleux murmure de satisfaction courut mrmi le personnel du bord. Le commandant coninua : « Je ne vous dirai point au milieu de juelles difficultés a été achevé ce colossal travail '.ccompli en moins de sept ans. L'aveuglement des
pouvoirs publics en France nous a été d'un gram secours. Sérieusement dénoncés à l'opinion d< nos ennemis, voici deux ans, par les braillard^ <Ji nationalisme, nous n'en avons pas moins pour suivi une entreprise qui assure le ravitaillemen et au besoin le débarquement de nos sous-ma rins. D'autre part, si l'Angleterre ne s'en mêl pas, nous avons ici un warf, récemment im niergé, qui rendra les plus grands services. Mes sieurs, la possession de Diélette nous assure 1, possession du Gotentin. Ce n'est pas, comme vou voyez, une petite affaire. »
Le secret avait été si habilement gardé sur c rapt, accompli en pleine paix, et sur cet amena gement d'un point du littoral français en instal lation allemande que beaucoup, parmi les officier de la marine boche, l'ignoraient. C'était une de surprises réservées de la dernière heure, une d ces révélations qui encouragent et donnent pa avance à l'énergie le goût de la victoire. Du mo ment qu'un tel avantage avait été obtenu san coup férir, que ne pouvait-on attendre d'une al taque bien en règle et menée rondement!
Les commandements de remontée furent donnt' méthodiquement, sans précipitation. Au bout d quelques minutes, le sous-marin affleura. C'éta nuit noire et il pleuvait. Une demi-heure aprèï les marins allemands étaient accueillis à bras dil verts par leurs compatriotes, les Dieletten, Ott Hefter en tête, tout heureux du succès de l'op< ration. Hefter présenta au capitaine du Z. 14, Rî ders, gardien du dépôt de dynamite, Millier ( Gersner, spécialement chargés de la machineri
compliquée des transbordeurs aériens et des moteurs électriques, Stief, Klagès, Lemmgen, Knippchield, préposés aux approvisionnements en pétrole. Ce cérémonial avait lieu dans le vent et aux lanternes. Sur interrogation, Ilcfter assura que le personnel français de la mine était absent et qu'il n'y avait à craindre aucune indiscrétion. D'ailleurs, une telle visite à Diélette, possession allemande, n'avait rien que de très naturel : « Le patron est ici avec ses deux associés. Il vous verra demain, commandant. Un repas est organisé au village de Flamanville. Vous excuserez nos maigres ressources. Ces bourgs normands de la pointe sont moins bien ravitaillés que ceux île l'intérieur. »
Le patron, c'était Auguste Thyssen, venu tout exprès pour cette répétition, en compagnie de Horten et de Rabes. Le commandant von Meise, dont la haute silhouette se perdait dans le sillage de la lanterne, répondit cordialement — car il savait le rôle et l'importance de Hefter — qu'il serait enchanté d'être présenté aussitôt à son Excellence.
— Mais son Excellence dort. Elle a fait hier lin voyage rapide et fatigant. A son âge le sommeil est réparateur.
— Le fait est, reprit un des lieutenants, que ce n'est pas le moment d'assassiner Auguste Thyssen.
— Il est increvable, comme le pneu Korn, dit une voix de loustic dans l'obscurité.
On rit. La pluie commençait à cingler ferme. Mais von Meise, habillé, comme les autres, en ci-
vil pour la circonstance et revêtu d'un ample manteau de caoutchouc, qui lui donnait un aiï de chauve-souris géante, désirait visiter immédiatement la célèhre dynamitière de Raders. Les Dieletten, hien loin de se plaindre d'un surcroit de fatigue, manifestèrent leur satisfaction de voir leurs travaux ainsi appréciés. Ils menèrent la marche à travers la bourrasque, dans le sol glissant et détrempé. Les terriens s'informaient auprès des marins des circonstances de la longue traversée. Les marins demandaient aux terriens mille détails sur la merveilleuse utilisation des avantages naturels de Diélette, en vue des lins allemandes.
— C'est que nous avons mis les bouchées doubles. Il s'agissait d'être prêt pour le premier juillet.
— Il vous manque encore quelque chose?
— Il nous manque d'avoir fait l'essai du chargement d'un grand vapeur. A la dernière minute, si l'on n'y prend garde, il y a toujours quelque chose qui cloche.
— Rien ne clochera. Ça marchera comme sut des roulettes — reprit un des organisateurs. — C'est un mécanisme admirable et qui fait la joie de tous les connaisseurs. Ah ! quel dommage que notre grand empereur ne puisse venir se rendre compte par lui-même!
— Il pourrait, mais ça donnerait l'éveil. Ce sera bien plus chic quand il procédera, musique en tête, dans son grand uniforme de général ou d'amiral, à la cérémonie de la vraie inauguration.
LA VEKMlNE;r)U MONDE 1G7
— Alors nous l'attlénageroîls, ce beau Cotenin. Ces paresseux de Welches n'en saveïil rien irer qu'une tonne de fer par-ci par-là. Quand loua tiendrons, nous, la direction des affaires ici >t à Cherbourg, les Anglais n'auront qu'à se retirer dans leurs châteaux d'acajou et de bois des
îi nous les enfumerons comme des fats.
— Je leur ferai manger le crottin de nos chevaux, foi de Lemmgen.
— Moi je forcerai leurs femmes à nettoyer îlles-mêmes nos ordures. Il n'y a rien qui humiifcra davantage ce peuple orgueilleux de sa propreté.
Le cortège s'arrêta. Celui qui marchait en tète venait de buter contre un corps d'homme étendu tout de son long dans la boue.
— C'est un ouvrier — dit Hefter.
— De quelle nationalité?
— Un Français. Ça se voit à sa gueule. Il est re comme un petit balai. Eh là, es-tu saoul,
mimai, lève-toi... Eh mais. Eh mais pourtant... L'accent de la surprise était tel que le comman- Jant von Meise se porta aussitôt en avant. Le prétendu ivrogne était bel et bien un cadavre en- :ore tlasque. Du sang, sortant d'une plaie du ventre, avait coulé sur la boue à côté de lui. On rapprocha les lanternes.
— 11 est crevé, complètement crevé — affirma Hefter — je le connais. C'est un nommé Loise, ajusteur. Il a dû se saouler, puis se disputer avec un Espagnol ou un Italien, et ils se sont battus à coups de couteau. Ça arrive ici constamment.
— Qu'allez-vous en faire ? — demanda von
Meise. — Il ne faut pas que cette histoire fasse bavarder à notre sujet.
— Bah ! la falaise n'est pas loin; le plus simple est de le jeter à la mer. On retrouvera la dépouille. Mais on supposera qu'ayant bu il s'est trompé de chemin.
Quatre Diéletten prirent l'infortuné Loise par les pieds et les bras, l'emportèrent un peu plus loin, le balancèrent. L'ouragan était tel qu'on n'entendit pas la chute du corps. Klagès, revenant, fit la remarque : « En voilà un que nous n'aurons pas la peine de canarder cet été. Mieux vaut le ventre d'un poisson que la rancune d'un soldat allemand. »
Cependant Raders expliquait au commandant Meise que sa dynamitière, très vaste, était creusée dans la falaise, sur une étendue en galerie de cent cinquante mètres de longueur. A côté d'elle, une autre chambre souterraine renfermait de la cheddite et de la mélinite. L'officier de marine s'informa des quantités disponibles.
— Nous avons actuellement sept cent kilos environ de dynamite, mille kilos de cheddite, cinquante kilos de mélinite, quatre mille amorces électriques, trente kilos de cordon bickford, cinquante kilos de mèche à mine, et cinq mille litres d'essence. De quoi faire sauter tout Cherbourg.
— Nul autre que vous n'a accès dans la dynamitière?
— Nui autre. Si je vois qu'elle est sur le point de tomber entre les mains de l'ennemi, il m'est très facile de faire tout sauter. Quel patapouf !
— Et la mine elle-même, avec son outillage pour les sous-marins '
— C'est 1res simple. Au cas où les choses se gâteraient, où une circonstance défavorable nous empêcherait de livrer Diélette à la Ûotte allemande, nous noierions tout. x\os dispositions sont prises et bien prises.
— Oui, mais là, il n'y a pas eu de répétition possible.
— Evidemment non. Pour les forces de la nature, quand elles se déclanchent automatiquement, il n'est pas besoin de répétitions.
L'argument était sans réplique. On arrivait à la dynamitière. Raders donna l'ordre à ses compagnons de ne conserver qu'une seule lanterne, que lui-même prit à la main, les autres étant placées dans une anfractuosité profonde du rocher. Le double vacarme du vent et de la mer rendait, en cet endroit, la conversation impossible. Puis l'Allemand, tirant une clé compliquée de sa poche, ouvrit successivement deux énormes et lourdes portes assez semblables à celles d'un coffre-fort.
— Excusez si je passe devant, mon commandant. Je connais les aitres.
Bien qu'habitué à toutes les complications de la navigation sous-marine, Meise considérait avec admiration ce travail gigantesque et hardi, accompli par quelques hommes déterminés, à la barbe de l'ennemi héréditaire. Il serra vigoureusement les mains de Raders et d'Otto Hefter, qui jouissaient de son étonnement. Cette énorme chambre à explosifs, arrimée comme un navire, tenait de
l'entrepôt et de la crypte. Il semblait qu'on y célébràt, périodiquement et solennellement, la religion de la force. Il y flottait une odeur de salpêtre, de terre et de caoutchouc brûlé.
— L'épatant, c'est que les autorités françaises ne se soient pas encore émues.
Ainsi parlait un enseigne de vaisseau, rose et blond comme une jeune fille. Pour toute réponse, Raders haussa les épaules.
Hefter demanda qu'on n'entrât pas dans la pièce spécialement aménagée pour la cheddite et la mélinite. 11 y avait là des corps instables, auxquels il valait mieux éviter un ébranlement inutile. Personne ne se fit prier pour obéir.
La visite étant terminée, le commandant von Meise manifesta le désir de connaître les dépôts de pétrole nécessaires au ravitaillement des sousmarins.
— Ici, dit Klagès, spécialement chargé de l'aménagement de ces dépôts, nous avons agi clandestinement. Il est inutile que les Français connaissent les creux de la falaise où sont, audessous du niveau de la mer, nos bidons solidement bouchés. Je vous accompagnerai, si vous le voulez bien, dans votre prochaine plongée, nous contournerons la pointe de l'anse et je vous montrerai nos repères.
Car, pour les arcanes de l'espionnage, l'hypothèse d'une trahison- est toujours admise, et seuls les hommes relevant du Ministère de la Guerre, à Berlin, distincts des amateurs et des simples policiers, sont mis dans la confidence. Meise le savait et n'insista pas.
Une heure après, tous les Allemands du Z. //, répartis entre les habitations et les auberges de la région, ronflaient à poings fermés et rêvaient d'une dynamitière allant, à travers la Manche, jusque sous la ville de Londres.
Le lendemain, à Klamanville, le commandant von Meise était introduit par Raders dans la chambre du petit hôtel où logeait, pour la circonstance, Auguste Thyssen. 11 était cinq heures du soir. Les nuages chassaient sous un ciel gris clair de premier printemps. Frileux, le vieux métallurgiste avait allumé du feu et se chau liait en se frottant les mains. Il avait disposé sur sa table deux cartes : Tune marine, des parages de Diélette, l'autre spéciale aux perfectionnements de la mine et de ses alentours. Raders voulait se retirer, mais von Meise et Thyssen le forcèrent à rester : « Vous êtes notre collaborateur fidèle et dévoué. Vous avez droit à notre conliance. » L'espion devint rouge de plaisir. Un tel honneur le récompensait de plusieurs années de fatigues, de risques, d'une vigilance continuelle. Il inscrirait le fait dans les fastes de sa famille.
— Commandant, — fit Thyssen, en se frottant vivement la barbe de sa main posée en travers, — je crois que vous êtes déjà fixé sur l'importance des travaux accomplis ici. L'historique en est simple. J'ai utilisé la situation spéciale d'une mine sous-marine pour aménager en havre allemand la petite anse où vous êtes parvenus. J'ai englouti douze millions, mais je ne les regrette pas si, grâce à eux, le Gotentin est occupé par nos armes, dès la seconde semaine de la guerre.
— Il le sera, c'est immanquable, fit von Meise. J'avais bien entendu parler des travaux prodigieux de votre Excellence, mais j'étais loin de soupçonner leur degré de perfection.
— Oh ! — fit modestement Thyssen, bien que chatouillé au bon endroit, — il convient surtout de féliciter mes collaborateurs comme le lieutenant Raders, lequel tient ici, depuis plusieurs années, par pur dévouement, un emploi modeste, inférieur de beaucoup à ses capacités...
Raders se leva et, très ému, se mit au port d'armes. C'était décidément jour de récolte.
... Mais, — poursuivit le Vulcain trapu, à barbe blanche, — le jour où la Normandie sera à nous, sachez qu'elle vaudra pour nous, au point de vue industriel, autant que le bassin de Westphalie. Imaginez, mon commandant, un immense gril, dont les barres parallèles sont formées de gisements de minerai de fer, et dont le manche va se perdre aux confins de l'Eure et du Calvados. Sur ce gril, foi de Thyssen, je m'engage à faire cuire l'Europe à petit feu, si l'Europe n'est pas sage. Nous avons là un réservoir de inétal de conquête inépuisable, vous m'entendez, mon cher, i-né-pui-sable.
Le conseiller privé s'exaltait. C'était une sorte de lyrique calculateur, pas commode, redouté de son entourage et de ses associés, autoritaire à la façon de Bismarck, et qui ne voulait pas mourir avant d'avoir vu ça, c'est-à-dire la conquête de la France et l'abaissement de l'Angleterre.
Les yeux du commandant du Z. 14 brillaient comme s'il eut déjà tenu cette riche province et
tout son métal de conquête ». Thyssen prit la carte terrienne et de son doigt court, gras, effilé du bout, désigna une série de points: « Raders, il faudra mener le commandant là, là et là. Ces emplacements d'artillerie lourde sont déjà repérés par mes soins. Car ce n'est pas tout de conquérir le Cotentin. Encore devrons-nous le défendre contre ces animaux d'Anglais, qui n'admettront jamais, jamais, notre installation à Cherbourg. Vous connaissez bien Cherbourg , commandant?... »
Le commandant von Meise avait fait un stage d'une année sur un hateau de la Hamburg Amerika, mais il était loin de posséder cette ville comme Thyssen, qui semblait lavoir administrée, tant il était au courant de ses ressources industrielles, commerciales, financières et militaires.
«... Les Français ne se servent pas de leurs richesses naturelles. Ils les négligent et les laissent en friche. C'est un peuple agricole, qui ne s'est pas encore mis à l'industrie. Il n'est pas arrivé à la pleine civilisation. D'ailleurs, la paresse d'une nation se mesure au nombre de ses pêcheurs à la ligne, comme sa débauche au nombre de ses prostituées. Il est temps que nous mettions de l'ordre parmi ces petits singes bruns et bousilleurs. »
Von Meise et Raders rirent de bon cœur. Le premier n'aurait jamais supposé le grand Thyssen si simple et si bon enfant. Des affaires de l'Etat et de la marine, on passa aux affaires de famille. Le fils unique de Thyssen faisait des dettes et causait du tourment à son père : « J'aurais tant voulu qu'il entrât dans la marine de
guerre; mais il n'avait pas la vocation. J'espère qu'il sera tué glorieusement dans cette prochaine campagne. Mon héritier véritable est déjà choisi. Les affaires de ma maison ne péricliteront pas entre ses mains. »
L'heure du dîner avait été fixée à huit heures, militairement. A huit heures moins cinq, les convives étaient réunis dans la salle à manger. Thyssen présidait, ayant en face de lui le commandant von Meise. Avaient pris place à table, avec les officiers du Z. 44, Raders, Miïller, Otto Hefter et quelques Allemands de Diélette. Le menu comprenait, pour douze personnes : une soupe géante au poisson, un quart de mouton à la broche, trois poulets, du veau à la sauce, un pâté de foie et jambon, des petits pois, un baquet de pommes de terre, une salade monstre, une omelette de trente œufs au rhum et toute sorte de desserts. Comme boisson, douze bouteilles de bourgogne, douze de bordeaux et douze de Champagne, sans compter vingt carafes de bière. Mais Thyssen, craignant que ce menu ne fut court, lit venir, comme hors-d'œuvre, deux énormes mottes de beurre et des boîtes de sardines. Les officiers allemands, affamés, mangeaient le beurre sans pain, le détachant de la motte à la pointe de leurs couteaux, puis l'arrosaient de copieuses rasades, qu'ils faisaient claquer contre leurs palais gras.
Un couvert, cependant, restait libre : celui de von Pflugk, qui avait promis de venir « se réjouir un peu en terre allemande », mais qui, chose extraordinaire, était en retard.
— Ne nous inquiétons pas. Il sortira tout à
l'heure du plancher », dit Thyssen. Il ajouta à ille de sou voisin : « C'est le Frcgoli de nos agents en France.
— Oh ! je le connais, — repartit le jeune officier. — il m'a vendu, l'année dernière, à Paris, un appareil du photographie.
— Il est aussi cale' en électricité' qu'en optique, lofl qui n'est pas peu dire. C'est une encyclopédie
vivante, cet homme-là.
— Et un monsieur du monde. Sa mère possède Jeux châteaux en Bavière. Elle est admise à la Cour de Prusse.
Auguste Thyssen exprima à haute voix le re- '{u'un agent spécial ne fut pas chargé, pour la iFrance, de la direction de tout ce qui concernait légraphie sans fil : « Je faisais part, dernièrement, de ce desideratum au docteur Rathenau ?t il m'avouait que lui-même avait souvent décoré cette lacune. Il est incontestable, messieurs, jue la télégraphie sans fil jouera, au cours de la )rochaine et imminente guerre franco-allemande, in rùle de premier plan. Non seulement les anémies fonctionneront pour nos navires maritimes, nais encore elles fonctionneront pour nos navires lériens. Le comte Zeppelin, honneur à lui...
— Honneur ! répétèrent les convives en levant eurs verres.
— Le comte Zeppelin m'expliquait que ses nastodont<<, par les nuits brumeuses, seraient
s à l'aide du sans fil. Le sans fil, c'est le
1 de celui qui n'en a pas, ou qui n'en a
►lus, c'est le chien de l'aveugle, ce peut être
tement à distance des bateaux chargés d'ex-
plosifs. Nous ne devons pas plus le négliger, militairement parlant, qu'aucune branche de la l physique et de la chimie. D'ailleurs, rien n'est négligeable en vue de la guerre. Plus que la paix industrielle, la guerre industrielle utilise toutes les inventions. L'Empereur a promis que nos premiers savants accompagneraient nos armées en campagne. Nous généraliserons l'emploi d'Archimède.
Cette perspective souleva l'enthousiasme. 11 retombait à peine, quand la porte s'ouvrit et von Pflugk parut, en tenue de voyage, l'air mirailleur, mi-courroucé.
— Messieurs, un petit ban pour l'inspecteur général de nos préparations en France, dit Thyssen.
Otto Hefter, Raders, Mùller s'étaient levés et tendaient la main au nouveau venu. Celui-ci commença par avaler voracement un bol de soupe. Quelqu'un lui demanda ironiquement: « Tu n'es pas malade, alors, comme tu le fais croire aux Parisiens ? »
Von Pflugk fit non de la tête, tout en buvant. 11 mourait de faim et de soif. Dès qu'il fut un peu calmé, il expliqua qu'il avait été pris en filature, à la gare de l'Ouest, par un policier de sa connaissance et qu'il avait dû recourir à des ruses d'apache pour déjouer la surveillance de ce raseur.
— Un policier civil ou militaire ?
— Oh alors !
— C'est un maniaque — reprit von Pflugk —
un maniaque du nom de Bobineux, qui, malgré les ordres du digne Labrume, s'obstine à nous traiter, nous autres Allemands, en ennemis.
— Comme si — dit ironiquement Otto Heftei — nous voulions le malheur de la nation française. Nous voulons son bonheur, au contraire, quand nous ouvrons de notre mieux les voies triomphales de notre grand Empereur.
— Vive l'Empereur ! Trois fois hoch pour 'Empereur !
Un oflicier du sous-marin demanda à von Pflugk, qu'il tutoyait : « Pourquoi ne l'envoies-tu )as exercer son sacré métier dans l'autre monde, ;on Polineux?
— Parce que je ne tiens pas à avoir un calavre de plus sur la conscience. Mes ordres ne :omportent l'assassinat qu'à la dernière extréoité. Nous serons peut-être amenés à faire exéuter, s'ils nous gênent trop au dernier moment, e capitaine Ancenis ou le colonel Votenet. Mais 1 est de beaucoup préférable d'obtenir la révocaion. Je croyais que celle de Bobineux était chose ;iite. Si elle tarde encore, je ferai marcher nos iplomates. A quoi serviraient nos diplomates, si e n'est à nous protéger, pendant que nous cherhons le bien de l'Allemagne? »
Au milieu de l'hilarité générale, le faux boîîux détacha un fort morceau de la motte de eurre placée devant lui et le mit tout entier ans sa bouche. Von Meise exprima à Thyssen on admiration d'une aussi belle nature.
— C'est un sujet exceptionnel — répondit hyssen à mi-voix — il est aussi souple et cares-
sant que déterminé. Il a trouvé moyen d'entrer en relations avec des politiciens français, des officiers même qui ne jurent que par lui et qui le consultent sur tout. Je vais lui délier la langue, vous allez voir... Eh! baron, — cria-t-il pardessus la table, en se penchant en avant, — baron, racontez donc à nos camarades de la glorieuse marine allemande comment vous vous y prenez pour jeter en France les premiers jalons d'une affaire allemande importante au point de vue de la guerre.
— Ah! ah ! — fit von Pflugk, bon enfant — je vois ce que c'est, Excellence. Vous voulez que je dévoile mes secrets. Et que devient alors notre qualité nationale maîtresse, la discrétion? Néan- J moins, comme il n'y a ici que de loyaux Allemands, tous dévoués à sa Majesté jusqu'à la mort, j'obéirai. Infandum, regina, jubés, renovare dûlorem. Maître Auguste Thyssen, vous me remettez le nez dans mon travail. Quand le pauvre Pflugk prendra-t-il donc une récréation, si ce n'est à Diélette où Otto Hefter organise tout ! Or donc, aussitôt qu'une industrie, touchant de près ou de loin à la Défense nationale des braves Welches m'est signalée, je commence par m'informer du politicien de l'endroit, de sa nuance politique. Vous comprenez que je n'ai personnellement aucune préférence et qu'il m'est tout à fait égal d'avoir affaire à un socialiste, à un radical, à un opportuniste comme on disait il y a quinze ans, à un modéré comme on dit maintenant, ou à un libéral. Une longue expérience m'a prouvé qu'il n'y a entre ces messieurs, au soûl
point de vue qui m'intéresse, qui est celui de la méfiance quant à l'étranger, aucune espèce de distinction. Si je tiens à connaître la couleur de celui auquel je m'adresse, c'est Uniquement [tarée qu'il importe de varier le boniment. Schimmelpfeng a des fiches très bien laites, très exactement tenues. Sitôt en possession de ces premiers renseignements, je trouve une voie d'accès auprès du politicien local, je mets dans ma poche un contrat en bonne et due forme, et je vais tâter mon homme, lui faire briller les appointements d'un administrateur habile, les jetons de présence, les revenant bon d'une telle opération. Quelquefois je l'empaume du premier coup. Quelquefois il demande à rétléchir, ce qui signifie qu'il faut hausser les prix. Quelquefois il a des parents à caser : neveux, cousins, beaux-frères, etc. On n'est pas plus accommodant que moi. Une fois que je tiens ce type qui me servira de paravent vis-à-vis des pouvoirs publics, qui fera les démarches nécessaires, il me reste à trouver le monsieur chic qui amènera à l'affaire des capitaux français. C'est ultra facile. Le monsieur chic et décavé abonde dans un certain milieu de demi-noce parisienne, où j'ai mes grandes et petites entrées. Ainsi muni, il ne me reste plus qu'à trouver l'homme de loi qui me composera mes statuts, soit que j'avoue ma qualité de société allemande, soit que, pour la commodité de la manœuvre, je me déguise en Suisse, en Américain ou en Hollandais.
— C'est épatant, c'est remarquable, c'est colossal, c'est prodigieux ! — répétaient les offl-
ciers, intéressés au plus haut point par cet exposé.
— C'est méthodique, messieurs, voilà lout. Il peut y avoir avantage, en certaines circonstances, à disposer d'un double masque franco-suisse ou franco-américain. La loi sur la constitution des sociétés permet d'embrouiller les choses de telle sorte que le magistrat le plus expert y perdra son grimoire.
— Mais si la majorité des actions appartient à l'élément français et si, à un moment donné, cet élément français, pris de méfiance, cherche à éliminer les Allemands.
— Il faut s'arranger pour que la majorité des actions, tout en ayant l'air d'être entre des mains françaises, soit en réalité dans celles des Allemands ou des Autrichiens, nos alliés. C'est l'enfance de l'art. Dans les cas difficiles ou douteux, je m'adresse soit à Stûcklein, qui est un rusé compère, soit à David Stamm, acheteur de consciences de premier ordre, soit à Rat Broutard, complètement acquis à nos intérêts, soit enfin à Henri Hasewald. Avec de tels appuis, je ne risque point de me casser le nez. Puis, si je me le casse une fois, eh bien je me rattrape sur les fois suivantes. Comme dit un proverbe de ces nigauds : Qui ne hasarde ou qui ne livre rien, n'a rien. Je ne suis pas infaillible comme le pape.
Von Meise, qui avait mis son monocle et observait attentivement le conquérant baron, déclara : « C'est d'un puissant intérêt. Je poserai une simple question. Comment, dans ces conditions, M. Thyssen, ici présent, a-t-il acquis direc-
LA VERMINE hU MONDE 181
temenl la mine <l«' Diélette, au risque de donner l'éveil, au lieu de recourir à un stratagème de Couverture .'
— Je m'attendais à votre demande, commandant. - El Thyssen engloutit un blanc de poulet, aussitôt arrosé d'un grand verre de bourgogne. — L'affaire de Diélette, trop grosse pour réussir par la ruse, était une affaire de brutalité. I.c gouvernement allemand voulait avoir ici ses coudées franches. Diélette était une préparation indispensable de la guerre. Pour l'obtenir des autorités françaises, nous avons brandi la menace de guerre. C'était, grâce à la disposition des lieux, l'occasion unique, rarissime, qui vaut qu'on joue le tout pour le tout. Ici, nous avons opéré cartes sur table, à la manière bismarckienne, et vous voyez que nous nous en sommes bien trouvés.
— On pouvait dénicher un moyen dilatoire qui permit de vous refuser la concession. Il n'en manque pas dans le code français.
— Nous avons fait en sorte qu'on ne se permit pas de nous opposer un tel moyen. La volonté de paix des gouvernants français est le grand levier sur lequel nous nous sommes appuyés pour organiser la guerre...
A cet instant, la trompe toute proche d'une automobile retentit dans la nuit. Les Allemands, stupéfaits, se regardèrent: « Qu'est-ce que c'est que ça? Qui donc peut venir nous déranger?
— Aucune alarme — reprit von Pflugk, après un court silence. — Nous avons bien le droit de dîner ici, en causant de nos petites affaires. Le
capitaine Ancenis lui-même ne se risquerait pas à nous chercher noise, à propos d'une inoffensivf mise en commun de nos aspirations patriotiques.
— Il faudrait bien voir ça ! Les revolvers partiraient tout seuls.
— Ne nous emballons pas, nous avons la conscience tranquille. »
Comme Thyssen achevait ces mots, il y eut, dans le vestibule, un murmure de contestation, puis la porte s'ouvrit brusquement et la haute stature du sénateur Jaudrion parut sur le seuil. Il ne s'écria pas, ainsi que dans le drame romantique : « Bon appétit, messieurs! » Il se contenta de dire en tendant la main : « Bonsoir, cher monsieur Thyssen. »
Derrière lui apparaissait la tête blanche, molle, conservatrice, de Filacier et celle plus spirituelle, plus ouverte, d'Antoine Haspa. Les Allemands étaient ahuris. Par quel concours imprévu de circonstances ces trois Français tombaient-ils au milieu de leurs agapes secrètes, à Diélette, en ce soir glacé d'avril ! N'y avait-il pas là-dessous quelque trahison, ou quelque stratagème de police? Mais l'attitude sucrée de von Pllugk et les amabilités de Thyssen leur donnèrent bien vite à penser qu'il s'agissait de gaffeurs, beaucoup plus que de conjurés, et les rassurèrent.
— Quel heureux hasard vous amène donc à Flamanville ? — demanda le maître de forges allemand.
— Comment quel hasard ? Mais c'est vous, mon cher, qui nous avez mandés.
Et le sénateur Jaudrion tira de la poche de son
Bianteau de fourrures une dépêche qu'il lut h haute voix : ■' Mon cher ami, j'ai une nouvelle importante el urgente à \ ous communiquer au sujet des de Louviers. Venez vite nous rejoindre i Flamanville, Manche. Amené/. l'ilacier et Antoine Haspa, qui ne seront pus do trop. Mille amitiés, Thyssen. »
— Je ne vous ai jamais envoyé une telle dépêche — dit Thyssen en ajustant ses lunettes et examinant avec soin le papier bleu, — c'est une mystification.
— Une mystification », répétèrent, sur des tons divers, plusieurs des convives.
Von IMlugk llaira immédiatement quelque coup de Bobineux averti, le Diable sait comment, de la réunion de Flamanville, et désireux de faire du grabuge. Mais il se garda de formuler tout haut sa supposition. Il en conçut, vis-à-vis du policier français, avec plus de colère, un certain respect. L'Allemand qui se sent dompté devient plat.
Afin de mettre fin à un embarras ridicule et dangereux, Thyssen faisait les présentations. Comme Jaudrion, Filacier et Haspa apprendraient sans doute la venue d'un sous-mariu à Diélette, il énuméra les noms et qualités du commandant von Meise et de ses compagnons. Malgré l'embochement des trois industriels français, il en résulta une certaine gène. Pour les autres assistants, I hyssen les désigna par le terme générique de « quelques-uns de nos amis et collaborateurs à Diélette. » Vu qu'il était tard et que les nouveaux arrivants semblaient allâmes, on se serra
pour leur faire place. Ils s'assirent ainsi au milieu des officiers allemands, devenus soudain presque obséquieux. C'était une situation de vaudeville tragique. Jaudrion, Filacier, Haspa de vaient y penser par la suite avec un frisson le long de la moelle épinière.
Von Pflugk empoigna carrément la difficulté par les cornes : « N'est-il pas admirable, messieurs, que le hasard d'une fausse dépèche et d'une rencontre en terre normande réalise ce rapprochement de deux grandes nations, souhaité par les uns et les autres avec tant de vivacité. Je me réjouis, pour ma part, de ce qui arrive et je souhaite que ce soit un symbole de la prochaine situation européenne. Que ne réussirions-nous pas, si nous marchions, Allemands et Français, la main dans la main ! Monsieur Ghaudrion, vous qui êtes sénateur et qui avez l'oreille du gouvernement, faites donc valoir ce point de vue auprès de vos collègues.
— Eh heu ! oui, sans doute — répondit Jaudrion avec embarras. — Je ne puis malheureusement pas faire ce que je veux, vous savez.
Il se rappelait la scène qu'était venu lui faire, à son bureau de la rue Scribe, son fils Charles, et il se demandait, avec une nouvelle angoisse, si ces avertissements n'étaient pas fondés. En dépit de leur extrême amabilité, il émanait, de groupe de Germains, quelque chose de menaçant. Dans le même moment, Antoine Haspa, engagé dans une conversation, au sujet de Wagner, avec le commandant von Meisc, éprouvait une impression analogue. 11 y avait, autour de cette table,
des visages fermés, bizarres, qui rappelaient celui du secrétaire Gartaube, quand llaspa lui adressai! une réprimande. Il songeait: « Si ma fille était là, qu'est-ce qu'elle penserait?» Seul, in-, plus stupide que ces deux compagnons et plus ancré aussi dans ses illusions, manifestail uni' satisfaction béate. Quand il eut dans le coiïre deux verres de Champagne, comme il avait la tête très faible, il s'exalta et raconta, pour la centième fois, leur visite à l'Empereur et les assu- 1 a ures que lui et Jaudrion avaient reçues. Les officiers allemands 1 écoutaient avec une attention repue, qui dissimulait une profonde ironie. Us -avaient, eux, à quoi s'en tenir sur les flatteries et amabilités de leur souverain. Ils échangeaient entre eux, pendant ce récit, des regards froids.
L'heure du café étant arrivée, on décida de changer de place. La plupart des Boches, von Meise en tête, étaient saouls, mais se tenaient d'autant plus raide, à cause de la présence des Français. On alla prendre les liqueurs au salon, qui était étroit comme un wagon, tendu d'andrinople rouge, avec un mauvais piano dans le fond. Antoine Haspa s'assit sur le tabouret, ouvrit l'instrument et commença un lied de Schumann sur des paroles de Henri Heine : « Hôrich das liedehen klingen, das mir die liebste sang... » Von Meise l'accompagnait en sourdine. Le vieux Thyssen battait la mesure.
— Les Deux Grenadiers, » demanda Filacier, qui aimait les marches militaires.
llaspa attaqua aussitôt l'air fameux. Recon-
naissant leur langue et leur âme, malgré l'adaptation à un récit de guerre français, les Allemands s'étaient rapprochés, avaient pris des mines presque solennelles. Après tout, avant quelque* mois, ceux de terre, ceux de l'air et ceux de mer seraient entrés dans l'inconnu, dans le risque immense d'une lutte acharnée. Combien alors seraient couchés sur le sol, pantelants, mutilés, éventrés, sanglants, ou brûlés vifs avec leurs ballons, ou ensevelis au fond des eaux, comme le grand cercueil humide du poète juif! La patrie allemande, c'était sûr, atteindrait les bornes de l'univers, mais à quel prix, mais dans quels flots de sang, mais au milieu de quelles convulsions pathétiques !
— C'est beau, n'est-ce pas? — fit Haspa, pivotant sur son tabouret et face à ces grands gaillards demeurés debout, leurs verres à la main.
— C'est beau, mais cela téchire le cœur », lit Thyssen. 11 ajouta : « La guerre est vraiment une chose atroce, même quand il en sort des chants pareils à celui-ci. Il faut espérer que, grâce à nos efforts, Jaudrion, que, grâce à nos efforts, Haspa, que, grâce à nous autres industriels, jamais plus on ne verra la guerre. Nous sommes les Sapines des temps modernes, chers amis et collaborateurs.
— Amen », fit une voix, celle de von Pilugk, qui s'était remis à boiter.