LE SANATORIUM DV DOCTOR KLAUSS
(Mai 1914
Le docteur Klauss, ce matin du début de mai, tv.iit réuni son personnel allemand dans son laxmitoire du sanatorium de Sénart, au point le plus élevé de la i'orèt, entre Draveil et Brunoy. il y avait là ses trois fidèles assistants, Julius, iùuh et Emil, et ses quatre infirmières en chef, Sarah, Lotte, Wilhelmine et Frida. Le sanatorium de Sénart offrait toutes les apparences d'un isile perfectionné pour grands nerveux ou inoxiqués de premier choix. On y soignait les méancoliques et les exaltés, aussi bien que les mor- )hinos et les alcooliques invétérés. Son but réel ït caché était l'espionnage. Il n'est rien de tel qu'une semblable installation pour recueillir en pleine sécurité, dans les milieux les plus divers, les renseignements de toute sorte, pour abriter, e cas échéant, des officiers allemands en activité m de hauts personnages. Là, le secret se trouve
assuré comme nulle part ailleurs. Malades et mé decins n'y sont désignés que par leurs prénoms. Les investigations de la police s'arrêtent au seuil de ces sanctuaires de la science. Une certaine terreur plane autour d'eux et les garantit contre les indiscrétions du voisinage. Quant au personnel subalterne, français ou suisse, il ne comprend pas, la moitié du temps, ce qui se passe sous son nez, et des coupes sombres, accomplies périodiquement, rendent ses indiscrétions pratiquement inoffensives.
Le docteur Klauss, qui se faisait passer pour Tchèque et francophile, s'assura que les portes étaient bien fermées, et que personne ne se trouvait dans le voisinage ; ensuite, mezzo voce, il interrogea méthodiquement son monde : « Voyons, Julius, répétez-moi exactement ce que vous a dit monsieur François. »
Monsieur François n'était autre que le procureur Hautesombre, magistrat de grande valeur et patriote ardent, mais adonné à l'opium, lequel avait commis l'insigne imprudence de réclamer les soins de Klauss. Julius, qui avait un long cou et une tête de chat roux, fit sa déposition : « Ce n'est pas à moi, c'est à son infirmier Armand, que monsieur François s'est confessé avant-hier. Il lui a déclaré, dans un moment d'expansion, qu'il possédait, parmi ses archives, environ cinq cents dossiers d'Allemands et d'Autrichiens se livrant à l'espionnage à Paris, sous le masque industriel et commercial, et, qu'au jour de la mobilisation, si jamais il y avait la guerre, lui, François, les ferail arrêter et les livrerait aux juges militaires. »
Friila, qui passait pour très intelligente, ayant espionné longtemps comme gouvernante le colonel Votenet du service des renseignements, ajouta: « Armand m'a raconté, dans les mômes termes, la môme chose, hier au soir. »
— Et à moi... » dit Wilhelmine en baissant • •ii\. C'était une fil le robuste, impudique,
mais extraordinairement Sainte Nitouche. Elle était énorme et célèbre pour sa goinfrerie.
— Vous savez tous, reprit Klauss, que M. François n'est autre que le procureur Hautesombre, du Parquet de Paris. C'est ce qui rend ses propos si graves. Ignore-t-il donc que je suis Allemand ?
— Il ne l'ignore pas, mais il vous considère comme un sincère ami de la France et il nous prend pour des Alsaciens et des Suisses. De sorte que, son expansivitc euphorique aidant, il parle sans se gêner.
— Eh bien, messieurs, que pensez-vous du devoir, que nous crée le patriotisme, d'empêcher un homme aussi haut placé de réaliser ses projets? Vous ne pouvez ignorer que ces cinq cents arrestations paralyseraient complètement le légitime effort de notre bien-aimé souverain. Pour que nous triomphions de la France et du monde, il faut que nous ayons Paris en trois semaines. Pour que nous ayons Paris en trois semaines, il faut que le mécanisme fonctionne. Pour que le mécanisme fonctionne, il faut que les cinq cents commerçants, financiers et industriels de chez nous, demeurent, à Paris, libres de leurs mouvements. C'est une question de vie ou de mort.
— De vie pour l'Allemagne, de mort pour M. François.
Il y eut un silence. Tous regrettaient cette nécessité, contraire aux saines traditions de la déontologie médicale intereuropéenne, mais comprenaient qu'il fallait se soumettre.
— Un si gentil monsieur ! — murmura la sentimentale Wilhclmine. — Il nous a donné dés gants et de la poudre de riz.
— Nos pères n'hésitaient pas, avant une grande entreprise de guerre, à se rendre les dieux pr pices par une immolation concertée. Nous ne d vons pas hésiter davantage. Tel est mon avis. Cependant, mes chers collaborateurs, si l'un vous a une objection sérieuse à me présenter, suis tout prêt à l'entendre immédiatement.
— Je demande un procédé humain — dit J lius. — Monsieur François prend avant son bain, tous les deux jours, afin de suer, une piqûre de jaborandi. Laissez-moi substituer la napelline au jaborandi.
— Si vous permettez, le voisinage de la deuxième vertèbre lombaire est, au point de vu( de la rapidité de l'ictus, préférable pour une telh injection.
Celui qui parlait ainsi était Erich, naturalisa Suisse à tout hasard, garçon blond et ponctuel Très laborieux, il joignait l'étude du droit à celh de la médecine et il ergotait à perte de vue. Le docteur Klauss déclara qu'il y voyait plus d'une objection. L'emplacement de la cuisse serait plus expéditif et moins douloureux. Le procurciti Hautesombre, victime de son indiscrétion, serai
premier cadavre de la guerre. Il ne restait plus n'a déterminer le moment de l'opération. On lioisit le lendemain, dans la soirée. L'autopsie ait être faite aussitôt, afin de soustraire à une aquête, d'ailleurs invraisemblable, les principaux us et notamment le foie. On ne prévionrait du décès le commissaire de police que trois nus plus tard. Accoutumé aux morts subites du umtorium de Sénart, timide vis-à-vis des Alleîands, il ne ferait certainement aucune objectai. La formule de la maison était : « Ni vu, ni jDnnu, je t'embrouille. »
Cette exécution une fois décidée, on passa en îvue les autres malades. 11 y avait au sanatoium deux officiers français et un aviateur, parculièrcment choyés en vue des renseignements ue l'on espérait tirer d'eux, à la faveur de l'afliblissement ou de l'excitation pathologique. Le apitaine Henri, mélancolique. Le lieutenant harles, légèrement persécuté. L'aviateur Félix, eurasthénique à la suite d'une chute. Ce dernier tait l'objet de toute la sollicitude des Boches, ttendu qu'il était loquace et fort habile dans sa rofession. Mais les Boches étaient loin de se outer que le capitaine Henri, simulateur remaruable, avait été posté là par son ami, le capitaine oicenis, afin de surveiller le sanatorium de Séart. Les civils des deux sexes composaient un aste troupeau anonyme, où Ton signalait seulement la présence d'un métaphysicien à la mode, «venu maboul, du nom de Taumaron, du marins de Taillifet, sujet, depuis ses déboires finaniers, aux pertes totales de mémoire, et de ma-
dame Louise, cousine de Broutard, épileptiqu de forme larvaire. Klauss s'occupait spécialenieri de Taillifet, recommandé par Henri Hasewald, e le rééduquait mentalement, à laide de gifles n tentissantes.
En effet, les méthodes de coercition, chères à 1 science allemande, étaient exclusivement prs tiquées au sanatorium de Sénart. La démorpliin sation s'opérait brusquement, en vingt-quatr heures, selon le procédé sauvage de Levinsteii Les anorexiques étaient traités par l'empiffrage l'aide de la sonde et de la camisole de force, les m< lancoliques par la schlague appliquée sous l'hj drothérapie, les neurasthéniques par les bair prolongés de soleil sur la planche de zinc, — sysS tème Klopf, — les épileptiques par les bain glacés et la pendaison élongation de la moelle les persécutés par les courants à haute tension < l'aimantation prolongée. Du matin au soir, les pa villons de la sinistre demeure retentissaient d hurlements, de gémissements et de coups sourd; auxquels succédait un silence funèbre. Cette ai mosphère d'angoisse et de crainte contrasta avec la magnificence du parc, composé des plu beaux arbres et coupé de clairières en promoi toires, tel qu'un site champêtre à la Watteau. L prix élevé de la pension et du traitement, e dépit des conditions exceptionnellement avar tageuses faites aux militaires, le snobisme qi s'attachait aux établissements allemands, faisaien que cette institution d'Etat était, par-dessus 1 marché, financièrement parlant, une assez bonn affaire. Klauss et ses surveillants lésinaient su
tout, sur la nourriture, sur la literie, sur les médicaments, -m les gardes, et enflaient les notes ie suppléments variés. La sévère clôture s'abaissait selon un tarii proportionnel aux ressources Jes intéressés, et qui allait de cent à cinq cents francs. Le doctor répétait en geignant : « Il faut pien que je choigne les deux bouts. » Un mystérieux apport financier, — mystérieux seulement pour les non initiés, — lui permettait de faire, dans les journaux français, une publicité formidable à 3a redoutable boîte, située en excellent air, au milieu de bois magnifiques, non loin de la Seine, à une heure de Paris. Cure forestière.
Le lendemain de cette résolution éminemment tudesque, après le déjeuner en commun dans la salle à manger de style munichois, le capitaine Henri prit à part le procureur Hautesombre :
Permettez-moi de vous faire observer, mon cher monsieur François, que vous vous exprimez assez mprudemment sur le compte de vos hôtes. Vous ;tes ici en terre allemande, ne l'oubliez pas. Penlant que vous parliez des industriels boches cam- Dés à Paris, j'ai observé de singuliers regards. » déduit à la portion congrue de son poison favori, e magistrat était de mauvaise humeur. Il répliqua : « C'est votre neurasthénie, capitaine, qui .'ous fait voir les choses en noir. Klauss est tellenent francisé qu'il renie chaque semaine sa patrie l'origine. Emil est Américain. Erich est Suisse, -otteet Wilhelmine sont Alsaciennes. Sénart est m France, que Diable! et j'entends conserver non franc parler. »
î Puis, à grands pas, l'intraitable sexagénaire,
l'ii LA VERMINE DU MONDE
robuste, feutré comme un ours blanc, regagna so: appartement situé à l'écart, au fond d'un corriiloi Le capitaine Henri, assez énervé sans trop se voir pourquoi, descendit au jardin et rejoigni l'aviateur Félix qui se promenait en observant 1 ciel, où passaient de vives hirondelles.
— Je voudrais être là-haut, avec ces bestioles lui dit Félix. Je commence à en avoir assez de 1 turne à Klauss. Si je ne craignais d'interrompr mon traitement, je sauterais le mur. Mais ton serait à recommencer. Pourtant, je ne suis pa mal ici. Ils sont pleins d'attentions pour moi.
— C'est qu'ils s'intéressent à l'aviation.
— Vous pouvez le dire. Erich et Sarah n cessent pas de m'interroger pendant mon bain lumière. Quelquefois même ils prennent d notes. Us projetteraient de construire un aéi drome, que je n'en serais pas épaté.
— Vous ne vous êtes jamais aperçu qu'on vos lettres et qu'on fouille dans vos tiroirs ?
— C'est possible, mais ça m'est égal, je n'ai j de secrets.
— Ne m'aviez-vous pas raconté que vous avie assisté, avant d'entrer ici, à des essais de stabili sation d'un nouvel appareil, et que vos amis vou tenaient par correspondance au courant des pro
éalisés ?
Sans doute, mais quel rapport?
- Eh bien, Erich et Sarah sont peut-ôtre eu rieux, ou c'est le gouvernement allemand qui es curieux par leur entremise.
Félix eut un sourire méprisant : « Des espi alors? Vous croyez aux espions, vous? Moi
grès réalisés ?
allemands nous connaissent comme nous les Hranaissons. Los secrets militaires, c'est des On voit que vous lisez les journaux naionaleux. Moi, je suis pour la fraternité des •euples. C'est pour ça que je suis aviateur. L'aéro i,' Qche pas mal des frontières. C'est lui qui noua m iliera avec les Boches. Vive l'Intornatioiale ! »
Le capitaine Henri n'insista pas. Il se dit que lément l'Allemagne avait la partie belle. À uelque dislance, Frida et Lotie jouaient au voant avec une amusante maladresse. De l'autre ôté du parterre, on voyait venir le professeur lauss, accompagné d'i;u collègue français, auuel il répondait périodiquement: « Fui, fui, ertainement fui, sans doute fui. » Le profeseur, avec ses lunettes, sa démarche voûtée, ses cheveux blancs, sou nez épaté, avait l'air 'un bon vieux papa tranquille des bords nin. Il symbolisait, pour les inattentifs, l'Ailelagne familiale, débonnaire, laborieuse et peinte. Seule, la flamme du regard était inquiémte. Il cria de loin : « Ça va, cet après-midi îpitaine ?
— lieu ! heu! pas trop bien. »
Le couple se rapprochait : « En quoi pas trop ien ? » demanda avec impertinence le médecin ançais, qui avait une barbe noire en pointe, un inocle et le parler bref.
Le capitaine Henri tourna le dos à cet imporm. Klauss, sans se gêner, déclara à son confrère : lique très intelligent. Je n'ai pas essayé sur lui les fumigations en question.
Je le ménage. Mais, dès qu'il le désirera, je le so mettrai à votre méthode. »
Le lieutenant Charles, à la mine égarée, passant auprès de son camarade, lui glissa dans l'oreille : « La guerre a dû être déclarée à 1 "improviste. Il faut que je m'occupe d'équiper mes hommes. Je viens d'entendre un commencemenl de bombardement dans la direction de Draveil. >: Puis il s'en alla à grandes enjambées, dans sod pyjama blanc à raies bleues, de l'allure d'un fol qui va mettre à la poste un télégramme urgent
Alors le capitaine Henri se sentit envahi pour de bon, cette fois, par une tristesse profonde. Il avait résolu de rester au sanatorium d< Sénart jusqu'à ce qu'il en eut surpris les ultime! secrets ; mais il y avait des jours où cette tâcha d'intérêt national lui paraissait terriblement dure A ce moment, l'infirmière Germaine, brave bre tonne qui n'y voyait pas plus loin que le bout d son nez luisant, lui dit avec gentillesse : « Moi capitaine, il vient d'entrer chez le patron deu: messieurs, dont l'un s'appelle Henri, commi vous. On dirait deux marchands de chevaux Par une rapide intuition, l'officier comprit qu'i serait important de connaître les noms de ce nouveaux venus. Sans avoir l'air de rien, il s< dirigea vers le chalet, situé à l'extrémité du parc où logeait Klauss. Le domestique était absent, 1 porte ouverte, le rez-de-chaussée désert. Il entra Le premier objet qui frappa sa vue fut le carne du herr professor, laissé imprudemment sur 1 table, au milieu des paperasses. Le prendre, l'ou vrir, le consulter ne demanda qu'un court ins
Iniil. A l;i dernière ligne des entrées, précédés d'une marque au crayon Mou, le capitaine Henri lut avec stupeur ces deux noms: il. Hasewald. Von Stohl. . Hasewald, le célèbre financier, von Stohl, le chef du cabinet militaire «lu Ministre de la Guerre a Berlin... que diable ces deux comallemands venaient -ils combiner chez Klauss, en cette sûre retraite des environs de Paris? Il y avait là comme un présage, et le capitaine se promit d'avertir aussitôt, par les voies les plus rapides, son chef et ami Ancenis. Il replaça vivement le carnet, sortit du pavillon, chercha à retrouver les deux mystérieux « nouveaux ». Mais, malgré tous ses efforts, il ne put y parvenir. 11 y avait au sanatorium, construit par un architecte de Hambourg, un labyrinthe de vestibules, d'escaliers, de corridors, qui déjouait les investigations les plus serrées. Le chercheur ne sut pas relever la piste de ces visiteurs furtifs et il ne sut pas davantage par où ni à quelle heure ils étaient sortis de rétablissement. De pareilles rencontres étaient fréquentes à Sénart. Le même jour, vers l'heure du crépuscule, les assistants Julius et Erich pénétraient dans la chambre 113, où le procureur Hautesombre, îtendu sur son lit, tout habillé, somnolait et rêvait à ses dossiers.
— Mossié François, mossié François !
— Quoi donc ?
— C'est l'heure de votre bain. Il faut que vous lyez une bonne suée. Le patron va vous faire, enendez-vous, une piqûre de pilocarpine.
Hautesombre se frotta les veux, s'assit sur son
séant. 11 avait le torse court et les jambes longues, di1 sorte que, tl ns cette attitude, il semblail petit; Il murmura avec découragement : « Je sens que jamais je ne me débarrasserai de ma drogue. C'est dommage. J'ai des capacités. Je pourrais être utile à mon pays. Il y a des moments où je ne suis qu'une loque.
— Mais vous n'êtes pas une loque, puisque vous avez à jour cinq cents dossiers. Il faut de la, tête pour les compulser. »
L'opium avait rendu le magistrat candide et confiant comme un enfant. Il reprit, d'une voix assurée : « Ces dossiers sont le résultat de dix ans d'études. Ils sont l'honneur de ma carrière. Il y a de tout là-dedans : des électriciens de YAUgemrint Electricitàts Gesellschaft, des employés de la Hamburg Amerika, des maîtres de forges de la suite de Thyssen, des marchands de tableaux, des déménageurs, des marins et des (inanciers, comme s'il en pleuvait. C'est d'un intérêt considérable.
— Aussi, vous devez les tenir bien cachés, d£ tossiers?
— Vous pensez. Ils sont dans un colTre-fori d'une maison de banque que je n'ai révélée à personne et dont j'ai mis la clé en lieu sur. »
Julius, à la fois bourru et goguenard, insinua: « La maison de banque connaît votre nom ?
— Nullement, j'ai donné un nom d'emprunt.
— Alors, si vous disparaissiez subitement...
— Les dossiers demeureraient là où ils sont jusqu'à ce que la maison de banque, ne voyant plus renouveler l'abonnement, vide le coffre-fori et les brûle. Rabent sua fata... »
LA VIRMINi DO MONDE i 00
Car iïautesombrc, ayant perdu femme et enfonts, sans famille ei presque sans amis, s'était réfugié i la fois dans l'opium et dans le fatalisme.
On entendil dans le corridor un pas pesant. Klauss entra, I*1 visage jovial : « Eh bien, mon cher monsieur François, avons-nous encore la faim du pavot ? »
Erich le prit à part et, tout bas, en allemand : .< Dossiers dans coffre-fort d'e'tablissement de crédit inconnu. Il faudrait connaître celui-ci. » — <( Ah ! ali ! mais, sans doute », fit Klauss. Tout en bavardant de la pluie et du beau temps, il réfléchissait que le nom de cet établissement devait se trouver dans le portefeuille de cuir noir placé en évidence sur la table de nuit du procureur. D'ailleurs, la détermination était prise, il n'y avait pas à hésiter. Il dit à Hautesombre : « Je viens pour la piqûre de pilocarpine. Montrez-moi un peu cette jambe-là. »
L'infortuné, sans méfiance, détacha ses bretelles, abaissa son pantalon et exhiba une cuisse velue, où apparaissait en rose le pointillage ancien de nombreuses piqûres de morphine.
Julius tendit à Klauss une grosse seringue de verre toute préparée. Klauss piqua droit, ferme et profond. Aussitôt et comme foudroyé, Hautesombre, les yeux révulsés, rejeta la tête en arrière. On entendit, dans sa gorge, un râle en forme de grelottement humide/C'était fait.
— Cruelle nécessité, — dit l'Allemand, — occupons-nous du portefeuille.
Il le prit et le vida minutieusement, cependant que ses aides fermaient la porte à clé. Il retira
deux lettres banales, une facture, une carte postale, une photographie jaunie d'enfant sur laquelle était écrit d'une main hésitante « A mon chei papa », une liasse de billets de banque, une image de piété à laquelle était fixée une fleur en papier, deux ordonnances de chlorhydrate de morphine en solution, une découpure de journal concernani un procès en marque de fabrique. C'était tout. Le herr professer poussa un soupir déçu.
Julius suggéra : « 11 a de grandes poches. » On les explora une à une. Elles ne renfermaient que des objets insignifiants. Au cou du mort, tel qu'un scapulaire, était suspendue, par une chaînette d'argent, la miniature de sa femme, une jolie blonde au masque de poitrinaire. Erich, attendri, demanda :
— Puis-je garder ce petit souvenir?
— Ce ne serait pas décent — reprit Klauss avec vivacité. — Du moment que nous n'avons pas déniché ce qui intéressait la patrie allemande, le reste appartient soit à la famille, soit à l'administration.
— Il y a sans doute un héritier. S'il retrouve la clé, le coffre-fort et les tossiers ?
— 11 n'en saura pas l'importance, ni même de quoi il s'agit. Il ne sera pas procureur. Morte la bête, mort le venin.
Le soir même, au mépris de la loi, dans le sous-sol du sanatorium, les trois complices procédèrent, en grand secret, à l'autopsie. Ils firent disparaître avec soin, par un excès de précaution, les organes susceptibles de déceler la présence de la napelline. Ensuite, la dépouille de
Hautesombre, dûment vidée, fut placée dans un frigorifique jusqu'à l'accomplissement des formalités administratives qui permettraient He procéder à l'enlèvement du corps. On ignorait même si celui-ci serait réclamé par un lointain cousin <lc province, connu comme le seul héritier. Le magistrat avait souvent raconté qu'il laissait à l'Assistance publique la presque totalité de sa fortune.
Le lendemain, à déjeuner, l'absence du procureur Hautesombre ayant été remarquée par les pensionnaires, on s'informa. Il fut répondu que le maniaque était retombé dans sa manie et ne reparaîtrait pas de plusieurs jours. Cela parut relativement normal. Cependant le lieutenant Charles, prenant à part le capitaine Henri, lui dit confidentiellement : « Hautesombre a été assassiné. Je le sais. Je l'ai vu en rêve. On l'a tué d'un coup de couteau dans le dos. » Charles étant persécuté, le capitaine ne prêta aucune attention, sur le moment, à ce propos. Il ne devait se le rappeler que plus tard, quand la nouvelle de la mort, en dépit des précautions prises, transpira. Mais comment rechercher les responsabilités, alors qu'aux yeux de l'autorité tout s'était passé régulièrement, à la suite de l'ingestion, par l'opiomane, d'une dose excessive de son poison? De tels trépas étaient trop fréquents à Sénart pour éveiller le moindre soupçon.
De temps en temps, un des trois assistants allemands, une des quatre surveillantes allemandes, faisaient une absence de cinq ou six jours. Le capitaine Henri présumait que ces congés étaient
employés à des missions secrètes ou à la trans mission de rapports urgents, mais il ne pouvai avoir là-dessus la moindre certitude. Mieu3 dé défendues que le pavillon particulier i\o Klaus les chambres de ces messieurs et de ces dam étaient fermées à clé et ceux qui restaient Sénart veillaient pour les autres. Cette étroi solidarité, dans une besogne considérée comm d'Etat, était quelque chose de remarquable. L'o ficier français avait la sensation, dans cette pri son truquée, de faire la guerre, une guerre d'embuscades d'un genre spécial, mais qui pouvait 1 mener à quelque découverte capitale.
C'est ainsi qu'une semaine environ après le trépas de Hautesombre, se promenant dans la partie du parc en promontoire et d'où l'on apercevait toute la masse verte de la forêt et, au dt là, les plaines de Vigneux, il aperçut le philosophe Taumaron en contemplation devant un travail singulier : c'était une large plateforme en béton, de forme circulaire, préparée comme pour servir d'assise aune construction ou à une statue géante. Taumaron était un homme sans âge et sans poils, doté d'un front immense abritant deux regards bleus effrayés, blottis au fond des orbites. Le visage se terminait en pointe, tenait de la chèvre et du rat. 11 surmontait un corps squelettique, vêtu avec recherche. Ce métaphysicien, dévoyé par l'abus du subjectivisme Kantien et de l'hege* lianisme, avait fait, pendant de longues années, à la Sorbonne, les délices des gens du monde et des désœuvrés des deux sexes. Son délire consistait à ne plus admettre la réalité du monde
extérieur. Ceci mis à part, il raisonnait de tout érudition, finesse et élégant - Eh bien, mon cher raaîlre, cette plate- •us intrigue, dit Henri.
— Quelle plateforme? — répliqua Taumaron. — Je ne vois qu'un solide circuit, qui est sans doute la projection au dehors de la pensée de notre
ier.
Il désignait ainsi familièrement le docteur Klauss.
— C'est bien certain — poursuivit Henri. — Ce circuit correspond donc à quelque chose, qui est dans l'esprit dudit geôlier. Comment définissezvous ce quelque chose?
— Belliqueux et dominateur. Attendu que tous ticrmains sont belliqueux et dominateurs.
Mais, excusez-moi, si je précisais davantagi risquerais de me fourvoyer dans une façon d'obivisme transcendental.
Le capitaine se creusait la tète. 11 ne pouvait ni ne voulait interroger le docteur Klauss, ni personne de son entourage. Cette espèce de citerne bouchée le remplissail de perplexité. Voulait-on élever là un observatoire ou construire un pavillon spécial? 11 s'arrêta à cette dernière hypothèse. Un ricanement, qui venait de Taumaron, interrompit le cours de ses réflexions : « Vous cherchez la continuité, capitaine, là où il ne peut y avoir que discontinuité et hasard. Cette plate- Forme n'existe qu'autant qu'elle est fortement ée par Klauss. Ensuite, elle se dissoudra, Bomme la glace fond au soleil, comme la fumée est chassée par le vent. N'oubliez pas que tout est
moral, et que le monde physique n'est que le reliquat, que le déchet, que l'excrément en quelque sorte du moral. Il n'y a qu'un architecte, le moi. »
Car Taumaron, qui détestait les Boches, retombait sans le vouloir dans le bochisme intellectuel qui avait présidé, trente ans auparavant, à sa formation universitaire. Il vidait le monde au bénéfice de l'individu. Il forgeait un monstre pour expliquer l'ordre et il soumettait l'ordre au chaos.
Peu après, Klauss, qui marquait une déférence spéciale vis-à-vis du capitaine, l'invita à assister à une séance de rééducation de la mémoire de Taillifet. Cela se passait dans une petite pièce voisine de l'hydrothérapie. Le marquis du libéralisme, collaborateur à la Revue des Deux- Mondes, vêtu d'une robe de chambre maintenue par un cordon de taille, dissimulait sa calvitie sous une petite calotte de couleur puce, s'asseyait au fond d'un fauteuil de cuir, le bon docteur en face de lui. On ne prenait même pas la peine de lui demander si la présence de l'officier le gênait, ou non. On le traitait comme un lapin ou un cobaye, avec cette différence qu'il payait pour servir aux expériences baroques du cruel Boche.
— Nous en étions à votre premier placement linancier, — glapit Klauss. — Vous rappelez-vous quelles étaient ces actions?
— C'était une société de transport de Dresde, mais je n'ai plus le nom bien présent, — répondit Taillifet.
— Faites un effort. Groupez autour de cette circonstance, qui paraît assez fraîche dans votre entendement, les circonstances accessoires.
I \ VERMINE DU MONDE 20b
Taillifet, se taisant, jetait autour de lui des regards à la lois lins et navrés. Car sa réputation d'écrivain spirituel surnageait au milieu de sa déchéance. Au bout de cinq minutes environ, Klauss, du plat de la main, lui allongea une énorme gifle. Le marquis se mit à pleurer.
— Hein ! on ne vous en donne pas comme ça à la Revue des Deux-Mondes, fit l'Allemand goguenard. C'est un tort que ces messieurs ont. Cela vous ferait le plus grand bien. Le nom, voyons, de la société de transports.
— Sturm et Schadlcr, pardon... undSchadler... ah! misère de moi, qui me délivrera de cette torture ?
— Vous remarquez comme c'est immédiat — et Klauss se tourna avec fierté vers le capitaine Henri. — A peine le choc s'est-il transmis au centre conscient, que celui-ci réveille la partie du sensorium où dormait le processus intellectuel. Notez que je frappe du côté droit, contrairement à ce que recommande mon collègue Frenœbius, de Bonn...
— Ah ! votre collègue Frenœbius...
— C'est vrai, vous n'êtes pas de la partie. — Klauss eut un sourire méprisant. — C'est pour montrer qu'il n'y a aucun rapport entre le pied de la troisième circonvolution frontale gauche, siège du langage, et ce réveil mnémotechnique. D'ailleurs, vous allez vous rendre compte.
Se tournant vers Taillifet à demi -consolé : « Combien d'argent, marquis, aviez-vous mis chez Sturm und Schadler?
— Je ne sais pas... oh mon Dieu ! non, je ne sais plus. Ne me battez plus, docteur, je vous en
supplie. Je vous abonnerai à la Reçue des Deux- Mondes, je vous ferai avoir un fauteuil aux premières de la Comédie-Française... »
Vlan !... une énorme elaque sonnait, a gauche, cette fois, de la petite calotte de soie puce si vigoureusement que la tète d'oiseau de Taillifet oscillait au milieu du fauteuil. Le vieillard se remettait à pleurer, mais ne répondait plus.
— C'est concluant », déclara le capitaine Henri. Il ajouta : « Docteur vous semble/, prendre plaisir à frapper et humilier ce pauvre Taillifet.
— Cela tient, — répliqua confidentiellement Klauss, — à ce qu'eu Allemagne un homme de ma condition est très inférieur à un margrave et contraint de lui témoigner de la déférence, même si ce margrave est bête comme un pie. h Alors, en France, pays de la révolution et du droit, je mu rattrape, comprenez vous ? C'est plaisir dl redresser une de ces charognes bien nées. »
Le capitaine comprenait. Il se retenait, a l'âme généreuse, pourne pas administrera Klauss la sérieuse volée qu'il méritait, mais il admirait la conjonction, dans cet agent allemand dissimulé, de la haine ethnique et de la haine de classe. Taillifet, maintenant, joignait les mains : « De grâce, docteur, de grâce capitaine, assez pour aujourd'hui. Unissez-vous à moi, capitaine, afin d'obtenir du patron...
— C'est bon, c'est bon, Julius se chargera de la prochaine séance. Vous nie rasez, avec vos chérémiades. »
Julius passait pour avoir la main plus lourde encore que Klauss. Devant cette menace nuti-
LA VERMINE DU li< 207
velle, Taillifet, sortant de son fauteuil, se traîna jnoux sur le sol, cria qu'il était pour la liberté des peuples et pour la grandeur allemande, celle-ci assurant celle-là. Le capitaine, écœuré, quitta ce lieu d'avilissement. Mais une autre épreuve le guettait. Rentrant dans sa chambre, il aperçut la grosse Wilhelmine, qui plaçait un bouquet dans un vase. Il remarquait depuis quelque iemps les assiduités de cette Walkyrie gloutonne. 11 résolut d'en profiter [tour son enquête.
— Ça, c'est gentil, Wilhelmine, vous me lleu- /.. Vous avez donc de l'amitié pour moi?
Pour toute réponse, Wilhelmine, clignant de l'œil, se mit à fredonner la romance célèbre : « Mein liebehen, was willst du noch mehr? »
— Ce que je veux de plus, mais un baiser, ma belle enfant, tout simplement.
Il tendait la joue. Elle y déposa un baiser de nourrice. Il le lui rendit dans le cou, ce qui la lit fire, puis, lui prenant les mains: << Ma petite Wilhelmine, je voudrais savoir de quel pays vous êtes.
— Suissesse, monsieur Henri, pour vous servir.
— Tant pis, je n'aime pas les Suissesses. Si voik> étiez Allemande, à la bonne heure.
— Et aussi un peu Allemande. — Elle baissa langoureusement les yeux. — Je suis née à Darmstadt, mais mon père était Suisse et ma mère Hongroise.
— C'est donc cela que vous avez do* yeux si doux. Eh bien, voici cent francs. Il faut me dire quel étail votre métier, avant que vous n'entriez ici?
— Bonne d'enfant, c'est-à-dire fraulein, gouvernante.
— EtFrida?
— Fr&ulein chez un colonel.
— Vous étiez chez un colonel aussi, Wilhelmine?
— Mon Dieu non, chez un officier d'administration ; comment appelez-vous cela, un attendant...
— Un intendant.
— Ya, oui, un intendant général.
— Et Lotte...
— Lotte, je ne l'aime pas, c'est une menteuse, une peste.
— Tiens, je la trouve, moi, très gentille et très jolie. Elle me plaît. Elle a de beaux yeux. »
Wilhelmine eut un rictus haineux : « Si vous connaissiez son métier, elle vous plairait moins, monsieur le soldat français.
— Et pourquoi cela ?
— Elle faisait des plans de mitrailleuses chez Thyssen. C'est son patron qui l'a fait entrer ici.
— Comment, elle est mécanicienne par-dessus le marché? Mais c'est un trésor que cette fille-là.
— Un trésor particulier, ya», — reprit Wilhelmine dramatiquement. Elle était partagée entre le désir et la cupidité, le patriotisme et la rancune. Ces divers sentiments lui prêtaient un masque, assez réussi, de guerrière sentimentale et lubrique. Le capitaine prit un second billet de cent francs: « ... En quoi particulier, le trésor, petite Wilhelmine?... »
Mais l'Allemande repoussant l'argent, la mine changée : « Je vous le dirais, si vous étiez de mon pays. Vous me plaisez comme homme, mais pas assez pour que je trahisse le secret de mon pays. »
Là-dessus, elle l'embrassa encore et, avec une igilité surprenante chez une aussi robuste fille, lisparut. Henri demeura déçu. Il avait cru voir l'ouvrir une fenêtre, qui s'était refermée aussitôt. Le mystère de Sénart étail décidément bien gardé.
I);ni- cette atmosphère douloureuse, un élénent comique intervint. Des bruits étranges ayant iirculé sur la mort soudaine du procureur Hautenombre, le policier Letemps fut chargé officiellenaent par Labrume d'une enquête au sanatorium le Sénart. Zeit, dit Letemps, touchait chaque nois, des Zeiss, une somme de mille francs rémmérant les fausses pistes sur lesquelles, en compagnie de Pflugk, il lançait la police française. Les appointements que lui versait cette lernière étaient de deux cent cinquante francs sar mois. Or, Allemand naturalisé, il eut rendu xmr rien, à son pays d'origine, les services qu'on vlribuait largement. Le capitaine Anccnis ayant communiqué ces détails à son collègue Henri, •elui-ci ne fut pas trop étonné du choix de Leemps pour une telle mission. C'était dans l'ordre.
Zeit fit les choses avec ostentation. Il comaença par questionner individuellement, dans le
B cabinet de Klauss, tous les assistants, toutes les surveillantes, tous les infirmiers et toutes les m irmières. Ensuite, il les confronta les uns avec es autres. Ce fut une séance épique. Les assisants connaissaient leur leçon à merveille et naurellement ne se coupaient pas. Les autres n'y comprenaient rien. Avec son nez de perroquet, son teint brun, ses cheveux frisés au petit fer, le policier avait l'air d'un voleur à la tire, qui fait
passer un examen. L'interrogatoire des pensio naires donna lieu à des scènes sinistres et r jouissantes, les uns répondant par des insanité les autres cherchanl à flotter le patron. Tailliftj làchemeiif. raconta que Hautesombre lui avait maintes reprises manifesté l'intention de se si cider, ce qui était un mensonge abominable. I lieutenant Charles garda le silence. L'aviatei Félix déclara qu'il avait mieux à faire qu'à jou les mouches et que, dans la société de l'aveni| les choses ne se passeraient pas comme cela, quoi Zeit répondit poliment que lui aussi étal socialiste dans l'absolu, mais qu'il y avait, < attendant le grand soir, des relativités et des co: tingences, et que la mort du procureur était ui| de ces contingences. Taumaron se lança dans d considérations générales sur le suhjectivisme (I la personnalité corporelle considérée, en généra comme Hautesombre, que Klauss dut interromp: brusquement. Louise Broutard eut une crise nerfs et il fallut l'emporter, hurlante et gig< tante, au milieu du trouble général de ses con pagnes à la cervelle peu solide et toutes prêtes l'imiter... Quant au capitaine Henri, il appréhei dait le flair de Zeit; mais il se rassura iorsqi celui-ci, sans même écouter sa déposition d'ai leurs volontairement banale, conclut à l'ai terni tive de l'accident ou du suicide. Klauss, qui sen blait soulagé d'un grand poids, se confondait e politesses. L'envoyé de Labrume fut raccompagr comme un ministre, ce qui ne l'empêcha poin sur le pas de la porte, de laisser entendre à so compatriote « monsieur le directeur », qu'un p<
tit pourboire en remerciement ne serait pas de refus. Le professeur dut s'exécuter. Il raconta lite, à Julius, que ce rapport favorable lui avait c >ûté cinq mille francs et il s'indignait d'une tell - ace, en une telle conjoncture, de
l.i pari d'un Allemand.
lait la lin du mois de mai. Des effluves parfumées montaient des bois et des plaines environnante- vers h' sombre sanatorium. Les malades eux-mêmes subissaient l'ambiance du tiède et rulieux priutemps. Il se nouait, entre hommes et femmes, de ces liaisons sentimentales, excessives et passagères, qui leur font le mal moins lourd et moins cuisant. La langueur des surveillantes boehes augmentait. Il flottait, au-dessus de cette «mération d'Allemands avertis et de Français ignorants, une aura pathétique et ardente, comme avant les grands bouleversements. Les animaux et les végétaux avaient hâte de vivre. Le soir, le rossignol s'égosillait comme pour une suprême représentation. Au crépuscule, il passait dans le ciel • ie grandes lueurs rouges inexplicables. L'aboiement des chiens à la lune rappelait un chœur de lamentations. Chose incroyable pour la saison, des corbeaux se rassemblaient ici et là, presque muets, ainsi que de la cendre noire, ou volaient gravement d'un arbre à l'autre. On eut dit que la nature haletait et se hâtait, à la façon d'un voyageur effrayé, sous une invisible menace.
Bien qu'il fut neuf heures et demie du soir, le capitaine Henri n'était pas couché. Il lui arrivait fréquemment, par les nuits claires, de faire un tour 5 l'extrémité du parc, séparé de la forêt, en
cet endroit, par un triple grillage hérissé d( pointes. On racontait qu'un courant électrique, capable de foudroyer les imprudents, circulait à travers ces fils de fer ; mais l'officier savait que c'était une légende et qu'en dépit des privilèges exorbitants dont jouissait Klauss, en sa qualité d( docteur allemand, ce procédé barbare de clôture eût été interdit. Il marchait à pas lents, pensif, le cœur gonflé d'une angoisse bizarre. Il entendil un léger sifflement. A quelques mètres de lui. dans un rayon d'Hécate la malicieuse, il aperçul un serpent gros et court, très vieux sans doute dont les écailles luisaient, dont l'œil vitreux, mais expert, le fixait au milieu de la tête triangulairement dressée. Ce regard signifiait : « Pauvre humain, tu ne sais pas ce qui t'attend. Tu ne sais pas ce qui se prépare, derrière le rideau d'argenl de la nuit paisible. » Ce soldat, si brave, frissonna.
— Pssst... pssst...
De l'autre côté du grillage, Henri aperçut ud paysan qui, discrètement, lui faisait signe et se rapprochait autant qu'il pouvait. Il en fit de même. Quand tous deux ne furent plus séparés que par les fils de fer-, cet homme des champs murmura : « Vous êtes le capitaine Henri. Je vous connais, pour vous avoir vu souvent au ministère et à la Préfecture. Ne vous rappelez-vous pas ce Bobineux, qui a accompli plusieurs missions pour le capitaine Ancenis et pour vous? »
Le capitaine reconnut en effet cet original, dont l'adresse et la prétendue marotte étaient légendaires. Il dit sur le même ton : « Mais si, je sais
qui vous êtes. (Jif est-ce qui vous amène ici ? Que me voulez-vous?
— Voilà, vous allez être brûlé. En faisant parler ane femme du nom de Blanchette, appartenantau baron de Ptlugk, et qui connaît une de vos surveillantes d'ici, du nom de Wilhelmine, j'ai appris que Klauss connaîtrait demain votre fonction et la véritable raison de votre séjour au sanatorium. Ils ont tué Hautesombre, qui possédait une collection de dossiers sur les principaux chefs de l'espionnage allemand à Paris. J'en suis sûr. Je le documentais. Ils vous tueront sans le moindre scrupule, ni la moindre difficulté. Filez vite. Le plus tôt, ce soir môme, serait le mieux.
— Me sauver ainsi, comme un voleur... jamais de la vie — répliqua le capitaine. — Je sortirai demain, à mon heure, par la grande porte. Si je n'étais pas à Paris, à sept heures du soir, vous me feriez réclamer par le Ministère de la Guerre. Je connais ces Allemands. Ce sont des froussards. Ils ne tuent que lorsque le crime leur paraît sans danger pour eux. C'est quand ils sauront mes accointances que précisément ils me ménageront. Puis, venant après celui de Hautesombre, cet assassinat ferait trop de bruit.
— Soit, — reprit Bobineux, — sachez seulement que Julius est en réalité préposé aux finances, Erich à l'aéronautique et Emil aux sous-marins. Chacun d'eux se sert du sanatorium de Sénart comme d'un alibi et d'un refuge. De même Sarah est préposée au service de santé, Lotte aux munitions, et \Yilhelmine aux transports militaires. Si donc; avant de partir, vous
pouviez mettre la main sur des papiers appartenant aux uns ou aux autres... Le sanatorium esi un point de concentration, quelque chose comme un central téléphonique et télégraphique. J< l'appelle, dans mes rapports : la rosace, par analogie avec le système qui commande tous les préfets de France au ministère des Posles. »
Le capitaine était émerveillé de ce mélange de science et de divination. Bobineux, très simplement, ajouta: « Je puis encore vous apprendre ceci. Otto Hefter, de Diélette et de Soissons, viendra ici, dans quelques jours, se concerter avec un fonctionnaire berlinois, du nom de von Stohl, très lié lui-même avec Hasewald, de la Banque Patriotique. Ce sanatorium est, avec la boutique à Zeiss, un centre de la toile d'araignée. »
A cet instant, un craquement de branches se fit entendre dans le voisinage. Comme dans les féeries, la silhouette de Bobineux disparut. Ce génie méconnu de la Défense nationale avait le don de l'effacement : « Je ne suis pas malin 4i songea le capitaine Henri. — Il y a plusieurs semaines que je vis ici, en garde contre ces Boches, partageant leurs repas, assistant à leurs faits et gestes, à quelques-unes de leurs conversations. Je n'étais cependant point parvenu à débrouiller l'écheveau. Il faut que ce soit ce brave Bobineux, sans crédit, sans ressource, blagué et renié pat ses chefs, qui me documente du dehors sur ce qui se passait sous mon nez. Serait-ce qu'en matière de découvertes policières l'induction 1 importe sur l'observation, ou bien que l'idée préconçue, si elle est juste, arrive à modeler le réel?
LA VKltMINE DU MONDE 21b
iiii-Mit arracher [a Franco à [s prise (!c ce Le d'espions, comment Burtout ouvrir les alcitrantfl ou paresseux compaavant qu'il ne soit trop tard ? »
Le Lendemain, lorg du passage de Klausa et de .Inlius dans i des malades, Le capitaine
Henri leur déclara qu'il voulait s'en aller. Le «lecteur leva Les bras au ciel, avec une feinte stupé> >n :
— .Mais vous n'êtes nullement guéri! Quand cela partir?
— Aujourd'hui même.
— Vous l'entendez, Julius. (Test un cas de conscience. Pouvons-nous autoriser un tel coup' de tête? Notre responsabilité n'est-elle pas enga-
Julius dirigeait sur le capitaine des yeux méchants et perdants, pleins de connaissance aussi, comme ceux du serpent au clair de lune. Cette analogie irrita Henri, qui déclara avec fermeté : ;■ .I'1 suis parfaitement résolu à partir et rien, je vous en préviens, docteur, ne me fera maintenant changer d'avis. » Ici, Julius eut un très léger clignement de paupières, qui ressemblait à un acquiescement forcé : « C'est bien, repritKIauss une froide brusquerie, je vous signerai donc, à quinze heures, dans mon pavillon, votre, exeat. »
Ainsi, deux mois avant la guerre, , ider
i»itaine Henri d'une enclave allemande en
française. Une quinzaine environ après son
départ, Klauss réunit de nouveau son personnel
allemand, s'assura de nouveau que les portes
étaient bien fermées, que personne ne se trou-
vait dans le voisinage, et fit la déclaration sui vante : « Mes chers amis, je suis averti directe ment, par son Excellence le baron von Stohl, d l'imminence de la grande sonnerie, à laquell tout cœur allemand est, de longue date, préparé Nous n'en sommes plus séparés que par quelque semaines. Aux termes des ordres que j'ai reçus les uns resteront au sanatorium, qui sera convert rapidement en ambulance, les autres rejoindron la patrie en armes. Les premiers, comme les se conds, travailleront à la grandeur et au bien d< l'Allemagne. Je suis désigné pour rester ici. »
Un murmure d'étonnement parcourut le groupi des sept personnes qui écoutaient cette allocution On croyait, en général, que Klauss, à la guerre fermerait boutique, ou mettrait le feu, ou don nerait Tordre de faire sauter un morceau de voi< ferrée. Le herr professor, remarquant cet émoi crut quelques explications indispensables : « J« vous ai déjà dit que nous devions être complètement victorieux de la France par la prise de Paris en trois semaines. A la faveur du désarroi général des Français, qui ne s'attendent nullement à la guerre, cela sera extrêmement facile.
— Mais si, d'ici là, nous sommes découverte ou dénoncés, objecta Julius.
— Oui, si nous sommes dénoncées, — reprit Wil helmine, dont les dents claquaient d'appréhension.
— Rassurez-vous, nous avons déjà été dénoncés et vous voyez que nous ne nous en portons pas plus mal. Je suis prévenu, depuis des semaines, que le capitaine Henri nous était délégué à fin d'espionnage, par le Ministère de la Guerre
français. C'était un simulateur habile, qui feignait la mélancolie à merveille et conformément aux plus récents travaux allemands.
— Ah! la canaille, ah! le scélérat... ah! le misérable... si on le tenait !
— Nous l'avons tenu et laissé échapper. C'est dommage. Mais il n'a pu nous causer beaucoup de tort, attendu qu'il règne à notre sujet, dans les sphères autorisées françaises, une entière confiance. J'ai dans ma manche ce qu'on appelle ici des « légumes », e'est-à-dire des personnes influentes, qui me tiennent pour une bonne bète inolTensive et francophile — ces paroles excitèrent l'hilarité. — Il est d'ailleurs réel qu'en dehors des nécessités de l'état d'imminence de
re, je suis un excellent vieil homme, que je ne ferais pas de mal à une mouche et que la France, une fois dûment germanisée, me plaira beaucoup Donc, il est absolument impossible qu'il nous arrive ici rien de fâcheux. Ceci soit dit une fois pour toutes. Voici, maintenant, comme j'ai organisé le roulement. Dès que les affaires se gâteront, Julius partira. Erich naturalisé Suisse, Emil naturalisé Américain, resteront auprès de moi, qui suis Tchèque. Pour ce qui est de vous, mes petites, Wilhelmine, Lotte et Frida partiront. Sarah restera.
— 11 me semble, — dit Sarah rouge de colère, — que l'on aurait dû tirer au sort. Cette façon de procéder est injuste.
— Elle est très juste, définie par la capacité de chacun et de chacune. Vous vous occupez en temps ordinaire, Sarah, du Service de Santé fran-
çais. Le sanatorium, devenu ambulance, sera tout à l'ait clans vos attributions.
— Cela me dégoûtera, soigner des sales Français !
— Vous aurez aussi des blessés allemands. L'ordre est l'ordre et je ne saurais tolérer, en une telle circonstance, aucune rébellion. Lotte, Wilhelmine et Frida. ayant des attributions spécialement militaires, rendront plus de services Berlin. De même Julius, spécialiste en financ sera très utile chez nous, cependant qu'Erich Emil observeront ici le fonctionnement des avions et sous-marins français. Je compte détacher Emil dans un aérodrome des environs de Paris. Ci une épreuve courte, on ne peut plus amusante, où il y aura gloire et profit. Paris pris et la France abattue, nous nous retrouverons tous ensemble de nouveau. Je perfectionnerai le sanatorium, afin qu'il soit digne en tous points de la nation francoallemande. Vous verrez, mes petits, vous verrez. »
Les yeux de Klauss brillaient sous ses lunettes. Pendant la fin de ce discours, les auditeurs s'étaient rapidement concertés. Julius prit la parole au nom de ses camarades : « Excellence, monsieur et cher maître, de grand ceeur n nous inclinons devaut les ordres que vous i transmettez. Chacun de nous, dans sa sphèn à son poste, fera de son mieux pour le triomphe de la mère patrie et des idées supérieures qu'elle représente dans la civilisation. Il ne reste plus qu'une question à régler : celle des indemnités à accorder aux uns et aux autres, proportionnellement aux risques courus, et aussi du règlement
<|.-> honoraires échus. On non- avail annoncé que la caiss -lu sanatorium rétribuerait à la foia dos services médicaux et nos services militaires exceptionnels
Klauss lit la grimace. L'idée de desserre* les cordons de sa bourse, en un tel moment, lui était pénible. 11 était d'une avarice sordide et la | pective de I ■ guerre l'inclinait encore à plus d'économie. Il essaya de prendre la tangente : « Votre demande est légitime. Néanmoins, Henri Hasi wald, qui est en somme notre trésorier, a omis. lors de sa dernière visite, de m'apporter les fonds nécessaires. Je vous prie de m'accorder un délai. » Julius, avec un grand tlegme, insista : « Nous avons un besoin immédiat de notre argent, ayant chacun des mesures à prendre en vue d'une si grosse éventualité. M. Hasevvald, mandé par téléphone, peut remettre ou taire remettre les fonds en vingt-quatre heures. Je pense que tous mes collègues sont de mon avis?
— Ya, ya, ya, ya, ya, va, » tirent en chœur, sur des tons ditîérents, les quatre femmes et les deux hommes.
Klauss se frappa le front : « J'ai une idée. En entrant ici, le marquis de Taillifet, la vieille bête que vous connaissez tous, a pris la splendidc
01 lion de me confier une vingtaine de mille francs, dans lesquels il comptait puiser à mesure
s besoins. Devançant les mesures de rigueur qui seront certainement prises par nos armées victorieuses vis-à-vis des riches français, après
upation de Paris, je réquisitionne ces vingt mille francs. J'y ajoute mille francs de ma poche.
Cela fait trois mille francs pour chacun de vous. Agréez-vous cette combinaison?
— C'est insuffisant, — répliqua Julius, — il faudrait le double. Chacun de nous aura besoin de six billets de mille francs au moins, soit qu'il demeure ici, soit qu'il retourne en Allemagne. MmeRosa Broutard n'a-t-elle pas également déposé des fonds au sanatorium?
— Oui, mais elle est la sœur d'un ami de l'Allemagne et nous ne pouvons la dépouiller. Son frère réclamerait auprès de l'Empereur. »
Finalement, après une longue discussion et un examen des diverses ressources disponibles, ob tomba d'accord sur un supplément de deux mille francs au partage des dépouilles de Taillifet, supplément que réglerait Hasewald dans un délai de quarante-huit heures.
Les Allemands et les Allemandes se séparèrenl de Klauss, après lui avoir cordialement serré la main. Comme Sarah, incomplètement rassurée, demeurait en arrière de ses compagnes, car elle avait peur d'être fusillée par les Français, le maître lui tapota l'épaule : « Tranquillise-toi, ma bonne fille. La première pointe allemande qui arrivera ici en autos blindées, dix jours après la mobilisation, y trouvera, s'il est besoin, de quoi nous transformer en forteresse. Nous avons pensé à tout, m'entends-tu bien, à tout. Nos canons sortiront de terre là où certainement on ne les attend pas. »