Pétrone, ch. L : nunc auteoj villa sunt
qu'un chevalier romain, ayant prêté de l'argent au roi Ptolémée Aulcte, avait ramené d'Égypte à Pouzzoles toute une escadrille chargée de papyrus, de toile et de verreries'. Mais ce sont là des faits isolés. Pour remplir le cadre, il ne nous reste qu'une seule ressource : les trouvailles. Je me suis occupé de cette question avec l'étendue qu'elle comporte et sans me Taire illusion sur ses côtés difficiles. On lira plus loin le résultat de mes recherches, surtout dans le tableau géographique qui sert d'appendice à cet ouvrage.
Nous voilà au terme de nos prolégomènes. Mais le lecteur n'emporterait , je le crains, qu'une idée imparfaite, inachevée pour ainsi dire, du génie de la verrerie antique, si je ne consacrais pas quelques lignes aux marques de fabrique, si fréquentes dans nos collections.
L'artiste grec est justement fier de son œuvre; il y attache son nom, moins dans un but mercantile qu'en vue de la célébrité qu'il en espère pour lui et sa patrie. Quant à la place qu'il choisit pour y apposer sa signature, c'est là une question de goût et de tact; les uns préfèrent un endroit ostensible, d'autres la cachent, soit par modestie, soit pour ne point défigurer leur travail par une légende. Ainsi, sur l'argenterie, le nom de l'artiste se trouve toujours au revers, sur la face non ciselée, et les lettres sont gravées au pointillé, pour ne pas diminuer le poids du métal. Les céramistes n'ont pas ces scrupules ; leurs noms s'étalent souvent au centre de la composition; ils en font partie intégrante et s'imposent à l'œil comme un ornement indispensable. C'est cette méthode que les verriers grecs se sont appropriée. La signature d'Ennion, la plus ancienne que nous ayons, est inscrite sur un cartel à queues d'aronde qui nous aide à en déterminer la date : l'époque des premiers Ptolémécs. En saillie au milieu du vase de Bagnolo, elle est entourée de palmettcs, d'écaillcs, de godrons, de ceps de vigne qui lui servent d'encadrement , et au revers , une seconde tablette contient le vœu : ;r;ï,(<ï)Q-?i o ofcyopaÇiM (avec deux fautes d'orthographe), que l ' acheteur s'en souvienne! On a retrouvé la même réclame sur quelques verres inédits de l'île de Chypre, avec la variante : jAVï^Ot (sic) i &fOpâjaaç. Mais sur d'autres vases contemporains et sortis des mêmes fabriques, cette formule manque déjà; on se contente du nécessaire : un tel a fuit (énoUt, iTzair.'jz, rraàijoev).
Les signatures des verriers de Sidon apportent un élément nouveau à la discussion. C'est le nom de la ville, écrit tantôt en toutes lettres ( Efpïivouoç éicoHnv St&avtoç), tantôt en abrégé, qui s'ajoute au nom propre de l'artiste. Les Sidoniens curent l'idée ingénieuse d'imprimer leurs étiquettes sur les policiers, comme les potiers de Rhodes et de Cnide mettaient leur estampille, avec le nom du magistrat, sur les anses de leurs amphores. Pour les verres, ces légendes en relief présentaient le double avantage d'indiquer l'adresse du fabricant et d'aider le buveur à tenir la
' i. Discours pour C. Rabirijs Postumus, ch. XIV, 40.
coupe plus commodément, car les doigts adhèrent mieux aux aspérités d'une rangée de lettres qu'a une surface lisse. Un des verriers de Sidon distribue l'inscription sur les deux côtés' de l'anse, de telle sorte que le nom propre se trouve en haut, l'ethnique en dessous. Un autre place d'une part son nom, et sur la face opposée le médaillon de Caligula. Enfin, le plus connu de tous, Artas, ne se sert que de légendes bilingues, en grec et en latin, preuve évidente que les produits de sa manufacture trouvaient leur principal débouché en Italie.
Nous connaissons un policier en pàtc blanche translucide remontant au milieu du septième siècle de Rome, et sur lequel on lit, à l'avers et au revers, le nom d'un verrier romain : Asinius Philippus. C'est là une imitation des anses de Sidon, à peu près contemporaine de celles que nous venons de citer. Mais jusqu'à présent on n'a pas retrouvé un second exemple latin de ce genre d'inscriptions.
En général, les timbres des artistes romains sont tout à fait dissemblables aux signatures grecques. Sur les vases à reliefs, on adopte l'usage des potiers de Cales et d'Arezzo, et le nom propre fait corps avec l'ornementation. Ainsi sur une anse ornée d'un masque de Méduse, au bas duquel se détache la légende: Amarantus /(ecit). Mais plus ordinairement c'est le fond du récipient, le culot, qui reçoit la marque de fabrique, et, selon la forme du vase, le nom du verrier s'y étale en décrivant un cercle ou un demi-cercle, quelquefois un rectangle. 11 est rare de rencontrer des noms complets (G. Lcuponi Borvonici, A. Volumnius lanuarim); la plupart de ces légendes ne mentionnent que deux noms (Paai Alclmi) ou un seul, soit le nom de famille (Fmntini), soit le cognomen, et plus souvent au génitif qu'au nominatif. Un L. Aemilius BLislus pense que l'esprit n'est nulle part de trop ; ayant appris que son surnom f&atrr£ç signifie « une petite branche - , il fait figurer deux rameaux sur son estampille. C'est un trait à noter, car sur les briques et les poteries on trouve beaucoup de ces rébus qui sont comme les armes parlantes de l'ouvrier.
Je n'ai pas constaté souvent que le môme nom paraisse deux fois dans la même inscription. Rarement aussi on voit des surnoms complets, tels que ceux des trois verriers Firmus, Hilarus, Hylas qui signent en commun, dans l'ordre alphabétique (et la plupart du temps à rebours) ces flacons à panse rectangulaire qui font la joie de nos musées de province. Lorsque le surnom se compose d'un petit nombre de lettres que l'on peut, sans inconvénient, réduire à quatre, on place dans chaque angle du culot un de ces caractères (Finît. Hyla). Mais ces détails ne sont soumis à aucune règle générale, ou, s'il en existe une, elle souffre de nombreuses exceptions.
Du reste, les variétés que je viens de décrire sont dans la nature des choses. Elles s'expliquent par la provenance des verres, et la plupart de ceux qui nous occupent dans ce chapitre sont étrangers à l'Italie. Ils appartiennent aux fabriques locales de la Gaule et des bords du Rhin; d'autres viennent de la Grande-Bretagne ou des rives du Danube. Or, les manufactures de chaque pays, après avoir imité les
LES VERRIERS 35 établissements voisins, ont dû chercher à s'en distinguer, et ce lait est prouvé pour les verrer.es gallo-romaines dont les produits portent un cachet tout particule. Cest à elles sans doute qu'il faut attribuer ces nombreux llacons à fond carré ou les quatre lettres, remplissant les coins du culot, ne forment pas un nom propre, ma,s une énigme qui a souvent exercé la sagacité des antiquaires ■. Je ne vois dans ces lettres (MACN. CMHR. MCHR. CFH1. GFHL) que les initiales de quatre noms propres, disposés tantôt d'une façon, tantôt d'une autre. Presque toujours elles sont groupées autour d'une figure en relief: soit une femme votlée, assise sur un siège d'osier, comme celles que nous connaissons par les terres cuites blanches du département de l'Allier; soit un Mercure avec le coq à ses pieds; soit un jeune homme nu, portant sa strigile. La femme assise est manifestement une déesse gauloise; la présence de Mercure s'explique par sa qualité de protecteur du commerce; quant au jeune homme, il indique que ces flacons servaient à l'huile de la palestre. Mais en dehors de ces trois représentations, qui sont les plus fréquentes on trouve d'autres emblèmes : la Victoire, le globe, le phallus, l'amphore à vin, le cheval, le bélier, la façade d'un édifice, etc. Ce serait m'engager dans une voie sans >ssue que de vouloir décrire les formes de toutes ces étiquettes avec leurs dessins géométriques, tantôt réguliers, tantôt capricieux, à partir de la rondelle, du losange, de l'abaque jusqu'il la tablette à queues d'aronde, au bouclier octogone ou aux pelles d'amazone. Les verres romains ont parfois le culot décoré d'un médaillon d'empereur ou d'impératrice; j'en ai vu d'Antonin le Pieux, de Lucille et de Commode jeune. Mais il y en a d'autres avec des lettres isolées ou des ornements plus ' simples, tels qu'une roue, une rosace, une étoile; des cercles concentriques. Ces derniers ne doivent pas être considérés comme marques de fabrique.
J'ajouterai qu'à l'instar des verriers grecs, l'ouvrier romain emploie quelquefois le . Verbe ilafait> en ^régé ou en toutes lettres (Fcltx fecit). Et cette formule n'est pas la seule dont on se soit servi; plus loin, dans la liste des signatures, on pourra en relever qui feraient ici double emploi.
II y aurait encore beaucoup à dire sur cette matière si pleine de ressources et d'imprévu, ouvrant partout des vues nouvelles, offrant à chaque pas quelque rapprochement qui tente. Mais je m'aperçois que j'aurais dû courir plus vite sur les questions secondaires pour ne pas nuire à l'ensemble qui exige la plus grande mesure possible d'ordre et de clarté. C'est que l'étude de la verrerie antique est de celles qui ne s'enferment pas facilement dans un cadre tracé, et on ne saurait
1 . Feu M. Deville, dans son Histoire de l'Art de la Verrerie dans /' Antiquité, a fait des efforts désespérés pour transformer ces lettres en légendes pharmaceutiques. Voici quclques-unesde ses interprétations: (p. 80) Gains Fecit Herbidam Infusionem. — Medi- CAmentum Nomm. - (p. 81) Liquàmcn Hoc OpTi-
muni. — Collrrinm Mile Herbidnm Hapat. Je ne pense pas qu'il soit possible de pousser plus loio le mépris des règles les plus élémentaires de l'épigraphic. 'Pour trouver des monstruosités pareilles, il faut remonter jusqu'aux analogues de vases peints, publiés par les élèves de Panofka.
trop multiplier les observations de tout genre pour gagner des points d'appui et pour mettre chaque chose à sa place. J'ai noté ce qu'il importe de savoir avant d'entreprendre une classification des verres. Maintenant que le sol est défriché et que la terre est labourable, il ne s'agit plus que d'appliquer les principes, de les développer plus au long et d'en tirer les enseignements.