ORNEMENTATION
Blanc
Rouge violacé. .
Bleu lapis
pourpre
brun
bleu
blanc, bleu
blanc et jaU
jaune et bk
et bleu
jaune, vert t
blanc, jaune
ci bleu
jaune et ble
x turquo
Vert bleuâtre. .
:t bleu clair ;l bleu turqui
Lorsqu'on examine ce tableau , on est frappé de la prépondérance de quatre teintes : le blanc, le jaune, le vert et le bleu. Le rouge n'y joue qu'un rôle secondaire, et le jaune citron ne paraît pas avoir été employé comme fond. Quant à la distribution des couleurs sur le corps ou les accessoires du vase, il est évident que ces tons crus juxtaposés ne produisent pas toujours une harmonie heureuse. Mais on doit tenir compte des époques et des degrés de perfectionnement de l'art, et si les verres les plus anciens ne satisfont qu'à moitié notre idéal du beau , les ûges postérieurs n'ont pas tardé à exercer leur goût sur les produits de la verrerie
La plupart de ces couleurs sont représentées dans la collection Charvet.
VERRES OPAQUES MULTICOLORES 4, et à y imprimer le sceau de leur génie. On ne niera pas que les vases de ces époques, de transition d'abord, du beau style ensuite, se distinguent par une rare délicatesse du sentiment artistique. Purs de forme et de dessin , ils mettent en accord les nuances les plus variées, dont le jeu, tantôt adouci, tantôt plein d'éclat, fait ressortir davantage les gracieuses flexuosités des ornements. Certains détails produisent des effets imprévus. Là, c'est une guirlande dont les fleurs épanouies, jaunes et blanches, enlacent le corps d'un flacon bleu de ciel. Là encore, un amphorisque à la panse bleu foncé est armé de deux anses de couleur bleu clair. Quelquefois les anses ou les oreillettes adaptées aux vases opaques sont en pâte blanche ou en verre translucide ; parfois aussi c'est le contraire qui a lieu, et le flacon, en pâte diaphane, porte un collier de dentelures en verre opaque. Tout cela parait simple, naturel, trouvé sans effort par des artistes d'élite qui y mettaient entières la force et la maturité de leur talent. ■
Je laisse aux praticiens la tâche d'expliquer les procédés techniques auxquels nous devons ces petits chefs-d'œuvre. La seule chose que je puisse faire , c'est de constater que ces procédés n'ont pas été inventés d'emblée, car, à côté de vases d'une exécution admirable , nous en voyons qui trahissent l'inexpérience et la gaucherie d'un art naissant qui cherche sa voie et fait son apprentissage. Il semble certain qu'après avoir soufflé le verre, l'ouvrier incrustait les fils de couleur dans la masse encore molle et ductile, car le verre chaud adhère seul au verre chaud. Les fils rapportés pénètrent très en avant dans la pâte, s'ils ne la percent pas complètement. Lorsque l'épiderme d'un vase a souffert de l'humidité, les fils s'en détachent. Il va de soi qu'un travail de cette nature obligeait d'aller vite; mais le flacon une fois terminé, on n'avait plus qu'à le polir à la roue pour en faire disparaître les aspérités '.
J'arrive à la question la plus difficile, celle de l'origine des verres opaques multicolores. Les savants qui les ont étudiés de près, n'ont pas émis à ce sujet une opinion claire et motivée, de sorte que je n'aurai aucun préjugé à combattre. On les appelle tantôt verra grecs, parce qu'il n'existe pas de verre grec de l'ancien style, tantôt verres phéniciens, parce qu'on ne connaît pas de verre phénicien digne de ce nom, et qu'il fallait bien combler des lacunes aussi regrettables. Mais ces attributions ne reposent sur aucune base sérieuse. Ce que nous devons chercher avant tout c'est à établir cette base.
Pour déterminer l'origine d'une médaille, dont le type et la fabrication nous laissent dans l'incertitude , on s'enquiert de sa provenance. Ce système appliqué à nos verres donne des résultats importants. On en a trouvé partout; très-peu en Asie mineure3
i. Sur un grand nombre de verres ces aspérités i. A Cyziquc surtout et à Thymbra de Troadc
ibsistent encore. (Ancienne collection Calvert).
dans les îles grecques1 et en Sicile; mais ils abondent dans l'Attique1, à Corinthc et dans l'Italie inférieure, où les tombes de Ruvo, de Fasano , de Cumes et les fouilles d'Herculanum en ont fourni de remarquables spécimens. Les nécropoles de l'Étrurie sont riches en verres opaques. Ceux du musée de Florence, du Vatican, de l'ancienne collection Campana sont tirés en grande partie des hypogées de Vulci, de Chiusi, de Cervetri, de Monterone. Malheureusement on ignore la provenance exacte de la plupart de ces vases, de sorte qu'il devient impossible d'indiquer avec précision et de citer dans leur ensemble les localités où on les rencontre.
Ce qui est certain, c'est que le nombre des vases multicolores trouvés en Etrurie, quelque élevé qu'il puisse être, parait insignifiant si on le compare au chiffre de ceux qui nous arrivent d'Orient. Les îles de Chypre et de Rhodes resteront, pour cette classe de verres, d'inépuisables mines, et de la seule nécropole de Camirus on en a extrait plus que partout ailleurs1. Il en est de même de l'Egypte, où les tombes de Memphis4 et celles de Thèbes , contemporaines de la XVIIIe dynastie, ont préservé une quantité de monuments de ce genre. J'ai vu des fragments, recueillis dans les ruines d'un temple égyptien de la presqu'île du Sinaï. On peut leur assigner une date 'certaine, car les objets qui y furent découverts en même temps remontent à la XIX,E dynastie5.
Nous voilà donc dans un cercle étroitement circonscrit. Et pour le rétrécir encore, je m'empresse de dire que les verres opaques trouvés en Grèce et en Italie y ont été apportés par le commerce. Pour Athènes et Corinthe, cela ne saurait être douteux. L'ancienne Caere, en Étrurie, était l'entrepôt principal des marchandises étrangères , et dans les sépultures qui renferment les verres , on voit toujours des scarabées et des figurines venus d'Egypte. Adressons-nous encore une fois à cette grande source de la civilisation humaine et voyons si, par des arguments assez solides , nous pouvons rattacher les vases opaques à i'art égyptien.
Pour aller droit au but , il faut se garder de mettre toute cette catégorie de verres sur le même alignement et de l'assujettir à la même mesure. Un seul détail est commun à la famille entière: la couleur. Lorsqu'on compare, une aune, les teintes des flacons opaques avec celles des objets émaillés, fabriqués à Thèbes, on s'aperçoit du premier coup dœil qu'il y a identité complète de pâte et de colorants. Le bleu foncé imite le lapis lazuli; le vert clair simule la pierre vert tendre; le noir, le blanc laiteux, le brun, le rouge, le jaune, se rencontrent mille fois, avec la même vivacité de ton, sur les porcelaines pharaoniques; enfin le bleu verdâtre est une nuance pour ainsi dire caractéristique de l'art égyptien et ne se retrouve, en dehors de la vallée du Nil, que sur les monuments de Ninive.
1. A Milo par exemple, 3. J'en ai compté 68 au British Muséum.
2. Les exemplaires de la collection Charvet pro- 4. Harrison, Photagraphs , pl. 2S4. — Prisse viennent de l'Attique ( n" 2. 5. 6. 9 ) et de Corinthc d'Avcnnes, Histoire de l'Art <-g)-ptien,'b'b' livraison. (a**l, 3. 4. 7. 8. 11). 5. Au Musée Britannique.
une
VERRES OPAQUES MULTICOLORES Quant a la syntaxe des couleurs, nous possédons beaucoup de figurines en porceL..., blanche, sur lesquelles la chevelure, les yeux, le costume, les légendes sont émaillés de pâtes polychromes dune incroyable fraîcheur. Je pourrais citer d'autres analogies ; mais, sans multiplier les exemples, le résultat final se dégage avec certitude. L'émail égyptien est le prédécesseur de toutes les pâtes qui ont servi a l'embellissement des verres multicolores.
Ce n'est pas ici l'endroit de faire ressortir les différences qui existent entre ces verres et ceux qui, incontestablement, ont été fabriqués en Egypte. J'avoue qu'une différence existe. Les vases pharaoniques portent souvent des inscriptions, des cartouches royaux ; leur forme ne s'affranchit jamais d'une certaine sévérité, d'une raideur que seuls les plus anciens des verres opaques ont conservée. Mais, au fond, il y a aussi une sorte de continuité de style entre les deux classes. Les petites gourdes qui ressemblent aux eulogies chrétiennes sont particulières à lÉ'gypte; les flacons qui se terminent en calice de lotus ' ont été le prototype de ceux dont le rebord est découpé en rosace-. On ne peut s'empêcher de remarquer les mêmes traits de parenté dans les ornements. Certes, les dentelures figurent déjà sur les vases émaillés de Nimroud, mais plus fréquemment encore on les voit, sur les verres égyptiens, à côté des ondulations et des lisérés concentriques ou en spirale qui entourent nos verres opaques. Le flacon du roi Thoutmès III est déjà orné de rameaux.
Avec de pareilles données, il devient facile de rétablir la chaîne et d'affirmer que les verres qui font le sujet de cette étude dérivent en ligne directe de la verrerie des Pharaons. C'est là une théorie inattaquable; tout la confirme, elle explique tout, et les contradictions qu'elle pourra soulever devront tôt ou tard s'y subordonner. A quelque point de vue que l'on examine la question, on tourne autour du même pivot. Mais, chaque fois qu'il nous arrive d'essayer un rapprochement avec l'art grec primitif , nos efforts restent stériles. Parmi les ornements qui caractérisent le mieux les verres opaques de l'ancien style, ni la fougère, ni le treillis ne paraissent sur la poterie archaïque de la Grèce ou de Chypre. On n'y rencontre que les cercles et les dentelures qui constituent l'héritage commun des artistes sémitiques. A ses débuts, la peinture grecque ne se servait que de quatre couleurs : le noir, le blanc, le jaune et le rouge, — pauvreté qui contraste singulièrement avec la palette presque surchargée des verriers. On sent qu'en suivant cette voie nous entrons dans un autre courant de traditions techniques.
Et pourtant, le moment approche où l'art grec va s'emparer du modèle, le marquer à son coin, le transformer à son image. C'est l'époque où les contours des vases deviennent élégants, fins, aux lignes harmonieuses; où les ornements, jusqu'alors répandus à profusion, ne forment plus qu'une ceinture qui laisse toute sa valeur au
I. DeviUe.pl. II, a — Blrch, Guide lo lie Egrplim collections Webb et Slade (pl. col. I, 2.; n- 14). rooms, n' 3509. — J'en ai vu deux autres dans les 2. Musée du Louvre.
coloris du fond. L'art est alors maître de lui, et, daus aucun cas, les verres de ce style ne peuvent remonter au delà du siècle d'Alexandre le Grand.
Mais, s'il en est ainsi, le problème marche tout seul à sa solution, car il n'y a qu'un endroit au monde où le génie grec se soit amalgamé avec le génie égyptien : la ville d'Alexandrie. Un passage de Strabon s'accorde à merveille avec cette hypothèse. Voici ce que nous lisons au XVI1 livre de sa Géographie : « Les verriers d'Alexandrie . m'ont assuré qu'il y avait en Egypte une terre propre à la fabrication des verres; . que c'était avec cette matière seule qu'on faisait les précieux vases polychromes, « et que tous les autres sables y étaient impropres , vu que certaines substances . leur manquaient' ». Que dirai-je de plus ? Commenter un témoignage aussi formel, après avoir mis chaque détail dans son jour et à sa place , ce serait l'affaiblir et le reléguer au second plan, alors qu'il domine la question. Il n'y a pas de vases polychromes qui reflètent, au même degré que nos vases opaques, une origine alexandnne. J'ai donc la conviction de toucher juste. La Verrerie égyptienne retrace, dans de petites proportions, le développement de l'art tout entier; elle commence par le réveil du sentiment artistique ; elle en parcourt toutes les étapes jusqu'au jour où l'art grec prend possession du pays pour s'y donner carrière , s'y renouveler et s'y naturaliser2.