‹ La verrerie antiqueChapitre 36 sur 145 · VERRES IMITANT LES PIERRES PRÉCIEUSES · texte numérisé non relu

VERRES IMITANT LES PIERRES PRÉCIEUSES

La pâte vitreuse colorée imite les gemmes dans la perfection ; elle les surpasse souvent par l'éclat et l'intensité de ton, à tel point que le connaisseur le plus habile se trouve embarrassé pour les distinguer les unes des autres. C'est que la gemme n'est elle-même qu'une pâte fondue par la nature. La potasse et la soude forment la base constitutive de beaucoup de pierres, et, en étudiant leur composition chimique, on arrive à les reproduire par la fusion, si bien que l'œil ne découvre plus aucune différence entre l'original et la copie. Je vais plus loin. Certaines gemmes ont l'aspect vitreux, et pour les juger, il faut recourir à des analyses, examiner leur pesanteur, leur dureté, leur conduite à la meule. L'illusion est donc grande, si elle n'est pas complète.

Dans l'antiquité, toutes les pierres précieuses venaient de l'Orient. Les gemmes orientales sont les plus riches de jeu et de couleurs. Aussi la Verrerie, dès son invention, s'efforce-t-elle d'imiter ces modèles, et nous savons qu'elle y a réussi malgré l'insuffisance de ses moyens. Laissons là les premiers essais, avec leurs degrés de progrès patients , et arrivons tout de suite à la floraison de l'art pour le saisir dans son jet et dans son ensemble.

Les mosaïstes modernes emploient jusqu'à dix-sept cents variétés de couleurs. A coup sûr, il ne faut pus s attendre à trouver un prisme aussi parfait dans la Verrerie antique; mais, en y regardant de près, ce prisme est très riche, plein d'originalité sous le rapport de la syntaxe, et dune incomparable magnificence.

Je prends Pline à témoin. A son époque déjà on avait appris à contrefaire les principales pierres fines : le saphir, l'opale, l'émeraude, l'hyacinthe, le jaspe, l'cscarboucle , toutes celles que les amateurs recherchaient. Pour plus d'exactitude, on doit ajouter à sa liste le rubis, la topaze, la turquoise, le grenat de Syrie, le béryl,

l'améthyste, I'aigue-marine , la prase, l'agate, la sardoine, l'onyx, le lapis lazuli ,

et cette nomenclature est encore défectueuse. Mais, avant de la compléter, voyons si les assertions de Pline supportent la critique, car son autorité a souvent maille à partir avec la science.

Dès l'abord, nous pourrions lui contester l'opale factice ' , dont on ne connaît pas un seul spécimen. Mais il n'est pas étonnant qu'une matière aussi délicate, puisant sa valeur dans l'intensité passagère de ses feux, de ses reflets irisés, nacrés, scintillants, n'ait pas survécu à la ruine de tant d'objets plus solides. Je pense que les coupes chatoyantes (calices allassontes} qu'un prêtre d'Egypte offrit à l'empereur Hadrien- ont dû rentrer dans cette catégorie, plutôt que dans celle des verres opaques multicolores, qui, jusqu'à présent, ne nous a fourni aucun verre à boire3.

On n'aura pas oublié que la fabrique d'Alexandrie imitait à s'y méprendre la turquoise et le lapis lazuli. Quant aux autres pierres citées par le naturaliste romain, la plus petite collection d'intailles et de camées en pâte vitreuse épuise la gamme des couleurs artificielles. Mais, pour m'en tenir aux vases, je ne parlerai que de cet ensemble merveilleux de flacons qui reproduisent les fibres et les taches du marbre, les bandes du sardonyx, les nuages de la chalcédoine , les veines, les rubans, les arborisations de l'agate (pl. V et XI, 76).

A vrai dire, la nature de ces pierres n'est pas toujours rendue exactement; le verrier substitue aux couleurs de l'original des nuances de fantaisie; il crée des espèces nouvelles, souvent étranges, au moyen des plus audacieuses combinaisons. C'est pour cela qu'à côté des petites amphores4, des gobelets 5, des coupes ou des flacons qui semblent taillés dans un morceau d'onyx (pl. XI, 78), nous en trouvons qui ont bien la physionomie d'une gemme, mais dont on chercherait en vain le modèle dans le règne minéral. Le bleu y domine (pl. V, 22. 24. 27.

1. Liv. XXXVIE, 83 : Nullos magis fraus indiscreta similitudinc vitro adultérât : experimentum in sole tantum , fahis enim contra radios libraiis digito ac pollicc iinus atquc idem transluect colos in se consumpius.

2. Flavius Vopiscus, de Saturnin (t. II, 209, éd. Peter) : Calices tibi allassontcs [versicolores; transmisi quos mihi sacerdos templi obtulit, tibi et sorori mca; specialitcr dedicatos ; quos tu velim festis diebus conviviis adhibeas. Gaveas tamen ne liis Africanus noster indulgenter utatur {Lettre d'Hadrien au consul Servi anus).

3. Au dernier moment, on m'avertît qu'une petite coupe de ce genre a été achetée à Naples, il y a quelques années, par lecomtc Michel Tyszkiewicz. J'aurais voulu vérifier le fait. Mais ne serait-ce pas tout simplement une coupe de la fabrique de Toscanella î

4. Musée de Vienne : Amphore trouvée dans les ruines de la Villa Adriana, à Tivoli. Sackcn et Kenner, P. 458.

5 Verre li boire, côtelé et de forme spherique, trouvé en Sicile [Musée d'Avignon].

Page 1