CHAPITRE PREMIER
HISTORIQUE. — Emploi des matières premières. — Divers systèmes de fours. — Le chauffage de l’avenir.
Matières premières. — Au début du XIXe siècle, on tirait la principale matière première du verre, la potasse, de l’incinération du bois ; les verreries étaient presque toutes placées au centre, ou tout au moins à proximité des forêts. Les bois étant abattus, incinérés, les cendres étaient lessivées et le résidu de l’évaporation de ces lessives, la potasse, était employée, mélangée à de la chaux, à du sable (silice), trouvé également sur place. Les bois se raréfiant, les usines se déplacèrent et nous avons assisté à certains de ces déplacements, en Bohème, là où l’industrie du verre est restée très longtemps à l’état primitif.
D’autres usines étaient situées (en Normandie notamment), au bord de la mer, et là c’étaient les plantes marines qui recueillies, séchées, incinérées, les cendres lessivées, donnaient alors la soude, employée également en association au sable, à la chaux, pour constituer par la fusion, le verre. Dans le premier cas, le verre était un silicate de potasse et de chaux; dans le second cas, le verre était un silicate de soude et de chaux.
Par suite de transformations politiques, les privilèges accordés à certains verriers ayant disparu, le verre à la potasse fut remplacé par le verre à la soude ; les plantes marines, d’Espagne principalement, fournissaient à la France la presque totalité de la soude employée en verrerie, ces soudes étaient impures, partant, le verre avait une coloration bleuâtre ou verdâtre et non cet aspect incolore obtenu aujourd’hui.
En 1806, pendant le blocus continental, les soudes étrangères entraient difficilement, ou n’entraient pas en France. Nicolas Leblanc découvrit son procédé de fabrication de la soude brute, et partant, des sels de soude, en décomposant le sel marin par l’acide sulfurique. Le résultat de cette réaction, c’est le sulfate de soude , produit üxe, et l’acide chlorhydrique, gaz que l’on condense au fur et à mesure de sa production.
En calcinant un mélange de sulfate de soude, de craie, de charbon, on obtient la soude brute ; puis, par la lévigation et une série d’autres opérations, on obtient le carbonate de soude cristallisé; sa dissolution, évaporée à sec, donne les sels de soude, qui lurent employés en verrerie pendant un long espace de temps.
Au carbonate de soude employé en verrerie pendant plus de cinquante ans, Pelouze substitua le sulfate de soude. Depuis quelques années, on emploie de nouveau — rarement seul, souvent mélangé au sulfate — le carbonate de soude obtenu par le procédé Solvay.
Vers 1850, au bois employé comme combustible, on substitua la houille.
Vers 1860, au chauffage direct par combustion de la houille sur grille, dans les fours même où se trouvaient les creusets remplis de matières vitriliables, Siemens substitua le chauffage par le gaz. Ce gaz obtenu, en dehors de l’atelier de fusion et de travail du verre, par la combustion de la houille, a permis d’obtenir le verre plus économiquement dans des appareils plus vastes, renfermant un nombre supérieur de creusets, de capacité plus considérable.
A côté de l’économie de près de 50 0/0, par rapport aux anciens fours, le travail fut plus soigné, les ateliers moins encombrés, le résultat plus satisfaisant.
AV. Siemens est l’inventeur des premiers fours dits « fours à gaz à chaleur régénérée ».
Depuis l’invention de Siemens, bien des inventeurs ont perfectionné, simplifié, d’autres imité, les fours à gaz du début. Nous passerons en revue, dans le chapitre suivant, les principaux de ces fours à gaz appliqués depuis 1889.
F. Siemens, de Dresde, a inventé, vers 1872, le four à cuve (ou à bassin), gigantesque creuset contenant de 40 à 200 tonnes et pouvant produire jusqu’à 80 tonnes par jour de verre fondu. Ce système de four qui a été également imité, modifié, perfectionné, a produit une véritable révolution dans la fabrication du verre soufflé et moulé, en permettant, imposant même, le travail continu.
lre PARTIE : LA FUSION DU VERRE
Depuis 1889, il n’y a que peu de perfectionnements importants à signaler; on a cherché à améliorer les conditions de fusion en les rendant plus économiques, mais en dehors du développement de plus en plus accentué de l’emploi des fours à hassin de grandes et même, chose remarquable, de petites dimensions, beaucoup plus économiques, les efforts qui ont été tentés ont porté principalement sur les gazogènes qui exigent un travail pénible et pour lesquels on trouve difficilement le personnel suffisant et apte à les conduire.
Les appareils de régénération ou récupérateurs ont ôté perfectionnés : on a cherché à les simplifier en rendant leur action continue, de façon à éviter les renversements périodiques, comme il est nécessaire de le faire avec les régénérateurs type Siemens. Dans ce but, on a perfectionné la fabrication des pièces de construction de ces appareils aussi bien que la construction elle-même, de façon à en assurer un fonctionnement certain et efficace.
Il est encore difficile de décider dune façon absolue pour l’industrie de la verrerie quel est le système qui doit être préféré pour ce genre d’appareils; mais pour les fours à bassin, généralement adoptés pour la fabrication des glaces, des verres à vitres et des bouteilles, les appareils à renversement sont jusqu’ici les plus employés. Pour le cristal, la gobeletterie de verre et les émaux, les fours à régénération continue paraissent présenter plus de simplicité et, en somme, plus d’avantages.
À l’Exposition de 1900, dans la Section Française, il y avait un four de verrerie en activité où la régénération se faisait par contact et par reconduction. Les appareils de renversement en étaient d’une manœuvre très simple et les résultats en paraissaient assez satisfaisants.
Des tentatives ont été faites, des essais sont entrepris, pour chauffer les fours de fusion du verre, par l’électricité. Nous avons assisté en Allemagne à des essais de ce genre, et certes le XXe siècle verra s’accomplir cette révolution industrielle de la captation des chutes d’eau, des forces naturelles, pour les employer à la production de l’électricité.
Tous les pays privilégiés sous le rapport des chutes d’eau deviendront dans un avenir prochain les centres industriels, principalement pour les industries exigeant des températures élevées, continues, et les capitalistes avisés, les industriels prévoyants, feront bien d’acquérir des terrains dans ces parties où se concentrera bientôt la production industrielle intensive.
On ne discute plus, à l’heure qu’il est, la gravité grandissante de la
situation de notre commerce et de notre industrie dans le monde. Serrés de près par l’Angleterre et l’Allemagne, nous voici désormais concurrencés par l’Amérique. Un grand métallurgiste du Rhône nous racontait qu’on lui offrait à lui-même des produits américains manufacturés à un prix inférieur à celui de son propre prix de revient? Mieux encore ! Les Anglais et les Américains viennent chercher notre minerai de fer d’Algérie, le transportent à Philadelphie et nous le renvoient manufacturé moins cher que le nôtre !
Dans presque toutes les branches de l’industrie, la menace est, dit-on, pareille. Et la lutte, si énergique que nous la livrions, n’arrête pas les difficultés... Les économistes nous prédisent, sous peu d’années, le sort de l’Espagne, sœur latine, sœur déchue. La race française, résistante, orgueilleuse, sent obscurément cette déchéance ; elle se remue douloureusement dans le malaise de sa prédominance détruite ; trop de sang alerte et neuf court encore dans ses veines pour qu’elle subisse, sans crier, l’abandon définitif de sa suprématie ; de plus, âpre au gain, économe, habituée à la possession séculaire de l’argent, elle souffre vivement du drainage par ailleurs de ses capitaux.
Quelles sont les causes de notre infériorité industrielle ? On dit : Ce sont les exigences des ouvriers dont les salaires sont trop élevés. Mensonge économique ! car les ouvriers anglais et américains sont plus payés que chez nous. Les causes vraies, les causes principales sont la pénurie de charbon qui nous rend tributaires de l’étranger, l’éloignement des centres houillers, l’élévation des tarifs de transport qui finissent par doubler et même tripler le prix de la force motrice et le prix de toutes les matières premières. L’Angleterre, l’Amérique, l’Allemagne trouvent à pied d’œuvre, pour ainsi dire, le principe de la force initiale qui fut, jusqu’à présent, le charbon. Elles ont des tarifs de transports réduits, des fleuves navigables et leurs canaux se multiplient.
N’y a-t-il pas de raison pour que cette infériorité cesse jamais?
Les Anglais se montrent effrayés de la diminution de leurs provisions de houille : ils voudraient par des droits de sortie, ou même par une prohibition absolue, empêcher de l’exporter. Les Allemands aussi poussent un cri d'alarme : a la houille, disent-ils, va être sous peu victorieusement concurrencée par l’eau : or, nous n’avons pas d’eau... »
Et voilà justement la raison de notre espoir!
C’est l’électricité qui opérera les grandes transformations économiques et sociales qui sont à l’état latent.
lre PARTIE : LA FUSION DU VERRE
Depuis quelques années le transport de Pénergie électrique a lait de grands progrès. La France sera sauvée par l’électricité. La fortune de l’Angleterre et de l’Allemagne furent édifiées par la houille, la France les battra avec l’eau « la houille blanche » (').
Il y a dans les Pyrénées des trésors d’énergie qu’on peut capter et utiliser.
Ce sont des lacs, des réservoirs d’eau juchés à des hauteurs de 1,000 et 2,000 mètres, et situés de telle façon qu’avec quelques centaines de mètres de conduites il est on ne peut plus aisé de leur faire produire une énergie considérable.
Le charbon s’épuise... L’eau ne s’épuise jamais. Elle coule des montagnes de neige et des glaciers. Les mineurs se mettent en grève, interrompent du jour au lendemain la production nationale ou la ruinent en l’obligeant de s’approvisionner à l’étranger. Il n’y aura jamais de grève des glaciers!
Mais ces lacs, si nombreux et si grands qu’ils soient, ne seraient pas suffisants à opérer la révolution industrielle si ardemment attendue... Il faut amener au pied des Pyrénées, dans les plaines qui s’étendent de la Garonne à la frontière espagnole, les millions de chevaux nécessaires à la foule des industries qui viendront se créer là. Pour cela, il faudra multiplier ces lacs, à côté de ces lacs naturels des réservoirs artificiels sur tous les points de la montagne. Rien là de très coûteux. L’eau qui déborde des lacs naturels, l’eau des glaciers et l’eau des pluies, qui coulent perpétuellement sur le liane des monts, vont rejoindre les cours d’eau, inondent, l’hiver, des contrées entières par leurs crues imprévues, ces eaux seront arrêtées à des endroits déterminés par un simple barrage, un mur de quelques mètres — qui coûte quelques mille francs de maçonnerie, — - et sans plus d’efforts, constitueront des accumulateurs de forces colossales qu’on utilisera mille mètres audessous par une canalisation peu importante.
Quelle force cela peut-il représenter?
A l’heure actuelle la totalité d’énergie utilisée en France au moyen de machines à vapeur dans les diverses industries est égale à 700,000 chevaux, non compris, naturellement, les chemins de fer, les tramways et les bateaux.
L’Angleterre en utilise 2 millions ;
(1) Voyez à ce sujet l’intéressant résumé d’une conversation avec un ingénieur, M. X..., publié par M. Jules Huret, et dont nous reproduisons ici quelques passages.
Les Etats-Unis, 2 millions;
L’Allemagne, 1 million 500,000.
Or, l’énergie emmagasinée dans les hautes régions des Pyrénées et des Alpes représente le double de celle utilisée par l’Europe entière, et peut être produite dans des conditions telles que son prix de revient serait si bas qu’il deviendrait impossible à la houille noire de lutter contre elle.
Pour installer la force motrice dans une usine, il faut d’abord immobiliser un capital en chaudières, en machines à vapeur, en bâtiments et en approvisionnements de charbon. Cette première dépense représente environ 400 francs par cheval. Il faut ensuite compter l’amortissement du capital à 5 0/0, plus son intérêt à 5 0/0 également. Cela représente donc 10 0/0 sur 400 francs, soit 40 francs. Un cheval-heure dépense 1 kilo de charbon, soit 24 kilos de charbon par jour, soit 9 tonnes par an à 25 francs soit 225 francs. Les 40 francs d’amortissement et d’intérêt et les 40 francs de main-d’œuvre portent donc le cheval à 300 francs l’an. Or, un cheval électrique pris à la chute d’eau coûte commercialement , 50 francs, en laissant un beau bénéfice au vendeur (]).
Déjà, il y a une dizaine de mille chevaux utilisés dans les Pyrénées. Dans l’Ariège, à Seintein, vous trouverez quatre petites compagnies qui exploitent le zinc; près de Saint-Girons, on a ouvert des mines de carbonate de manganèse ; à Aulus, on tire parti de la pyrite de fer... En d’autres endroits encore...
Les mines sont situées sur les hauteurs des monts. Or, les machines à vapeur ne pouvaient pas monter les rampes trop raides. Il fallait, pour y accéder, faire de longs détours, des lacets de plusieurs kilomètres quelquefois, édifier des travaux d’art fort coûteux, des viaducs sur les vallées, des ponts sur les torrents, des tunnels, et finalement les produits retirés ne donnaient pas de bénéfices suffisants pour payer le capital.
— Et à présent?
— A présent, grâce aux progrès de l’électricité et de la mécanique, on peut faire monter des trains jusqu’à 800 mètres d’altitude en se servant des routes ordinaires de la montagne. La force est donnée pour ainsi dire gratuitement par les chutes d'eau. On peut désormais exploiter avec la plus grande économie. On amènera au point terminus de pénétration l’énergie nécessaire pour l’extraction et la préparation des minerais.
(i) Lire à ce sujet les travaux de MM. Blondel, A Bergès, Labour, P. Lévy , Salvator, Raoul Pictet, A. d’Arsonval, le commandant Pech.
lre PARTIE : LA FUSION DU VERRE
On dressera des cables télédynamiques pour descendre économiquement le minerai extrait, le marbre, la pierre à bâtir, et les bois des immenses forêts pyrénéennes. Des centaines d’usines peuvent donc s’y installer dès demain, sûres d’y trouver les matières premières nécessaires.
De savants spécialistes ont écrit de gros livres. — Malheureusement restés sans écho... Les Allemands, eux, plus avisés, commencent à ouvrir l’œil. Il semble que leur industrie chimique, qui s’est développée avec une rapidité inouïe, pourrait trouver là-bas une concurrence inattendue et mortelle. Jusqu’à présent, c’est à eux que nous achetons nos produits chimiques nécessaires à certaines industries, dont l’industrie des produits pharmaceutiques, qui se chiffrent par des centaines de millions.
Nous avons vu dernièrement dans certaines parties de l’Italie et aussi en Espagne — aux environs de Bilbao et de Saint-Sébastien — l’utilisation de chutes d’eau comme moyen de production de force.
En Amérique, dans le pays de Pittsburg, un fait analogue s’est produit; là, où le gaz naturel sortant des entrailles de la terre est capté et alimente les hauts fourneaux, les fours de verreries, là, l’industrie s’est concentrée précisément à cause de l’utilisation d’une force naturelle dont nous n’avons pas d’exemple en Europe.
Cette force tend toutefois à décroître, le gaz naturel semble se raréfier .
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