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LES OBJETS D’ART

« Les lois du goût, écrivait Charles Blanc ('), ont cela d’heureux qu’elles s’accommodent parfaitement aux divers états et qu’elles sont applicables à tous les degrés de la fortune ». Bien qu’il soit un raffinement de la raison et qu’il suppose une certaine aristocratie dans la manière de sentir, le goût n’a pas besoin de la richesse, et la distinction des sentiments n’a rien d’incompatible avec la simplicité des conditions et des mœurs. Cela veut dire que le goût, dans les matières qui nous occupent, n’est que la notion délicate des rapports entre les hommes et les choses, qu’il peut conséquemment se trouver partout et rendre intéressante une habitation modeste aussi bien que les plus magnifiques palais.

Ces pensées trouvent leur application particulièrement exacte et saisissante dans les questions soulevées par l’examen des éléments constitutifs du mobilier. Parmi ces éléments les objets de cristal et de verre décorés occupent maintenant une place importante.

Qui de nous n’a admiré, chaque année, aux Salons des Beaux-Arts, les objets exposés par quelques maîtres et artistes verriers qui réunissent l’amour du beau à l’amour de leur métier.

Les efforts de certains de ces artistes valurent, auprès d’un public éclairé, un regain de faveur à l’admirable matière qu’est le cristal.

Ce succès coïncide avec le mouvement d’opinion qui remet en honneur l’art du décor, relégué chez nous depuis le xvn° siècle, par les Académies des Beaux-Arts, au rang de pratique inférieure.

(1) « Grammaire des Arts décoratifs », page 136.

Mais l’art protégé par l’Etat n’est qu’un pis aller à notre époque ; le temps est passé des monuments superbes et des décors somptueux; c’est dans la maison, dans le home qu'il laut aujourd’hui introduire l’art, l’art sous toutes ses formes, aussi bien dans le plus modeste ustensile du plus simple intérieur que dans la décoration plus exigeante des demeures luxueuses.

Les artistes, les ouvriers, le public, tous ont besoin de s’entendre sur leurs désirs et leurs aspirations. Le public ne comprend pas toujours, ne comprend pas vite, ce que voudraient lui faire entendre les artistes, et pêche par ignorance.

Les artistes producteurs eux manquent souvent de documentation, c'est à l’État, c’est surtout à l’initiative privée qu’il appartient de chercher et d’apporter les remèdes nécessaires et urgents. Ce sont les cours des Ecoles d’arts décoratifs qui instruiront les artistes. Pour l’éducation du public, car il ne faut pas oublier qu’on recrée une œuvre d’art en l’admirant, l’Etat pourrait instituer, dans les lycées, dans les écoles, des cours concernant notre art national, cours proportionnés à Page des élèves, au niveau de leurs études et à leur situation sociale. Dissiper le malentendu entre le public et les artistes, voilà un premier remède à la crise du goût et de l’art français.

Les Expositions exercent aussi une influence considérable sur le goût du public, et sur la puissance créatrice des artistes. A chaque exposition nous constatons le nombre croissant de visiteurs, comme par exemple aux Salons annuels, et nous entendons le public émettre des appréciations souvent très sensées ; comparer les œuvres d’un artiste à celles des années précédentes, et conclure dans un sens souvent remarquablement juste. Le public s’intéressant aux produits artistiques c’est un encouragement pour les producteurs, un débouché plus important pour leurs œuvres.

La chimie empruntant l’aide de la mécanique, permet de multiplier les moyens de mouler le verre, comme on peut le faire notamment par le procédé du sculpteur Ringel, ou par les méthodes Boucher pour le soufflage-moulage pour ainsi dire automatique. M. Ringel d’Illzach, a exposé au Salon de 1898 quelques curieuses pièces de verre, médailles et médaillons, d’une exécution fort curieuse. En combinant son procédé avec d’autres moyens mécaniques, on arrivera très probablement au moulage des verres en creux, c’est -à-dire de la statuaire rondebosse, et on devine la révolution qui en résulterait pour l’industrie ! Le verre devenant, pour ainsi parler, le collaborateur direct de nos artistes, et

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se substituant à 1 occasion soit au bronze, soit au marbre ou à la terre cuite, pour traduire les œuvres des sculpteurs! Le verre prêtant à ceux-ci ses effets de transparence, de coloration chaude et vibrante, pour exprimer la vie et ajouter les éléments qui lui sont propres aux ressources plastiques jusqu’ici en usage ! Le verre transformé en serviteur docile de l'art, pouvant être moulé comme un plâtre et se revêtir de toutes les nuances d’une palette somptueuse, sans que la délicatesse de 1 œuvre et les finesses du modelé soient altérées à la cuisson, il y a là, en vérité, un horizon si éblouissant ouvert à l’imagination que les savants doivent se hâter de transformer ce rêve en réalité.

Il faut reconnaître, d’ailleurs, que depuis vingt ans, nous assistons au plus remarquable effort de la part des artistes — et surtout des artistes français, il n est que juste de le dire — pour rehausser la fabrication du verre de tous les prestiges de l’imagination et du goût. Non seulement la recherche des formes pour des objets sans nombre, tels que vases, coupes, plats, etc., mais encore celle des colorations les plus rares, les plus précieuses, a fait éclore quantité d œuvres charmantes, d’une originalité incontestable, et dont les mérites, au point de vue de l’exécution, ne le cèdent en rien aux chefs-d’œuvre les plus admirés du passé. Entre tous ces verriers, de talents divers, se distingue M. Émile Galle, le maître de Nancy, véritable chef d école, qui surtout depuis l’année 1884 n’a pas cessé de faire preuve d’une fertilité incroyable d’invention, se surpassant toujours lui-même par les tours de force du praticien qui égale en lui le poète. Quelque temps avant qu’il ne se fût révélé, les connaisseurs avaient pu remarquer les verreries de Brocard et de Rousseau. Le premier s’est adonné aux reproductions des verreries musulmanes. 11 a retrouvé la lampe d’Àladin, les émaux durs auxquels ont excellé les Arabes, et il y a si bien réussi que plusieurs de ses lampes de mosquée, fabriquées vers 1880, figurent aujourd’hui dans certains musées, indiquées comme datant du xue siècle ! Ses buires, ses bols, ses bassins de verre autour desquels s’entrelacent capricieusement des cordons d’émail ont toutes les séductions de formes et de couleurs. Rousseau, lui, qui est mort voici quatre ou cinq ans, mais qui a laissé un digne successeur en M. Léveillc, a eu les qualités d’un rénovateur. Il possédait l’amour du verre pour la matière même et s’est appliqué à embellir celle-ci de toutes les richesses de nuances capables de la faire valoir. Il a eu, au degré suprême, le sens du précieux dans les vitrifications. Tout devenait gemme entre ses mains. Le verre s’empourprait d’un suc de rose au contact des sels d’or, s’éclaboussait d’un jet de

sang là où l’oxyde de cuivre le venait marquer, empruntait au manganèse la transparence violette de l’améthyste ou bien laissait jouer le jaune d’étain, pareil à une huile dorée, dans ses craquelures lumineuses. Le plaisir des yeux par la splendeur du coloris, voilà ce que cherchait avant tout Rousseau. Cela n’a pas suffi à Émile Gallé, qui, lui, a voulu faire dire au verre ce que personne avant lui n’avait ambitionné de lui demander, des choses subtiles et tendres, compliquées et délicates. Par la grâce de son imagination inventive, tout devient sous ses doigts motif d’ornementation. Il prend ses sujets autour de lui et en lui-même. l)’une coquille commune de Lorraine, il sait tirer une tonne de vase, et aux flancs de ce cornet de verre d’une limpidité d’eau courante, il grave des enfants nus chevauchant des escargots aux cornes étirées. Tantôt il consacre une coupe aux fameuses grilles de Nancy, ou bien il célèbre à l’occasion d’un mariage, d’une naissance, d’un événement familial quelconque, ou de quelque incident historique, tel que le voyage de l’empereur et de l’impératrice de Russie en France, les sentiments qu’évoquent de pareils commémorations. Avec une adresse prestigieuse il sait tirer des Heurs d’innombrables formes, et pour ses brillantes fantaisies il tire parti d’une façon merveilleuse des accidents du feu, ménageant, en véritable sorcier, les oxydations et les marbrures, gravant, par exemple, les figures du Sommeil, du Silence et de la Nuit sur une coupe que les oxydes ont, par hasard, veinée de traînées noires, ou bien incisant un combat de pieuvres sur un vase dont les tons verdâtres ont éveillé en lui l’illusion du fond de la mer.

Constamment en progrès, Émile Gallé a exposé encore au dernier Salon des verreries remarquables autant par la valeur de l’expression intellectuelle que par la nouveauté des pâtes cristallines qu’il a mises en œuvre. Ces pûtes « se montrent tantôt, suivant les expressions mômes du verrier nancéen, brochées et pareilles à de légers tissus, tantôt marquetées à la manière de ses ébénisteries, cette fois par insertion à chaud des pièces de décor dans l’épaisseur du cristal en fusion ». Ainsi que le dit fort bien un juge éminemment compétent, M. Victor Champier, « c’est une ornementation puissante et délicate en même temps. Il y a là des innovations fécondes en surprises, telles que la patine du verre , floraison pour l’œil, caresse attiédie par le toucher ; le brochage , qui voile de tulles et de gazes vaporeuses l’éclat dur des cristaux ; les verres mosaïqués , marquetés , sous glaçure ; Vintorsia, art tour à tour barbare ou léger comme le parenchyme d’un pétale de fleur. Des épanouissements de décors montent des parois internes et du fond d’hori-

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zon pour fleurir à l’épiderme des vases, floraisons qui n’ont besoin d’aucune retouche, ou bien deviennent motifs à des finitions exquises... Cette nouvelle production française est due à des recherches de laboratoire menées par Gallé, depuis plusieurs années, avec tout le mystère possible ».

Parvenu à cette hauteur, l’art du verre ne semble pas pouvoir aller plus loin. Un artiste comme Émile Gallé fait songer à un abstracteurde quintessence qui essaierait de matérialiser l’impalpable et de vitrifier le rêve. Ce magicien du feu parait donner un démenti à ce que nous disions tout à l’heure sur les progrès comparés de la verrerie dans l’antiquité et dans les temps modernes. Mais son exemple est précisément fait pour démontrer la souplesse, la puissance, la diversité et l’étendue des ressources d’une matière telle que le verre, puisque par l’étude chimique de ses modes d'expression, par l’ingéniosité des ornements adaptés aux conditions techniques qui limitent son effort, l’artiste s’en fait un véritable langage assez riche pour traduire les subtils caprices de son imagination, assez éloquent pour émouvoir et séduire. Traité avec une pareille virtuosité, le verre n’est plus simplement un moyen industriel, un agent utilitaire, un élément docile de progrès pour le confortable ou l’hygiène : il se hausse à un rôle supérieur et devient le serviteur de la Beauté, un évocateur de l’Idéal.

L ■'industrie contemporaine est très loin encore d’avoir dit son dernier mot en ce qui concerne cette matière, et, malgré les récents perfectionnements dus à la science moderne, on n’a pas encore su tirer d’elle toutes les applications que ces perfectionnements mêmes permettent d’entrevoir. Nous avons vu que les recherches des savants et des artistes se manifestent présentement en tous sens à cet égard. Nous avons noté les principaux résultats atteints, sans dissimuler que ces résultats nouveaux ne sont point faits pour nous enorgueillir quand on les compare a ce que fut l’industrie du verre chez les anciens. Mais, en même temps, nous avons affirmé notre conviction que voici précisément l’heure où les multiples tentatives qui ont pour objet les progrès de la verrerie vont enfin se coordonner, se préciser, et aboutir à des conséquences pratiques d’une inappréciable portée. Il est certain que l’architecture actuelle possède des éléments qui aideront promptement à sa transformation décorative et à son adaptation aux lois impérieuses de l’hygiène. Les Américains ont ajouté aux vitraux les étrangetés d’une pâte dont les demi-transparences laiteuses ont souvent d’heureux emplois. Pour ce qui est de la gobeletterie, les procédés scientifiques se

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multiplient et offrent à l’ingéniosité des fabricants un vaste champ de combinaisons imprévues: restent à trouver les formes les plus élégantes et les plus rationnelles, les décors du goût le plus pur pour la meilleure utilisation des procédés de la galvanoplastie, de la gravure chimique et autres,- dont on s’est rendu maître. Les succès de M. Emile Gallé ont stimulé les ambitions. En Angleterre, c’est M. Webb, qui, après s’être voué aux imitations de la verrerie antique, et après s’être adonné à la copie du vase de Portland, a voulu aller plus loin et trouver de nouveaux effets de couleur. En Autriche, c’est M. Lobmeyr, qui s’est appliqué à rendre aux anciennes verreries de Bohême leur éclat d’autrefois par l’opulence de scintillants émaux. En Italie, ce sont les fabriques de Murano qui ont fait refleurir la gloire des verreries vénitiennes de la Renaissance. En Allemagne, c’est M. Kœpping, qui réalise avec le verre des prodiges de vases dont la forme gracile est empruntée à des fleurs plus légères qu’un souffle. En Amérique, enfin, c est M. Tiffany, qui, non content de fabriquer des vitraux qu’on dirait faits avec de l’agate en fusion, ou des verres à reflets métalliques qu’on croirait sortis d’un atelier d’un alchimiste, se met encore à façonner des ameublements complets en verre, témoin cet autel extraordinaire qu’il envoya au Salon de 1898 à la Galerie des Machines. On peut beaucoup attendre d’une industrie qui, comme celle du verre, se prête si aisément à tant do manifestations et qui répond à des besoins si différents dans notre société moderne.

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