LA VERRERIE D’ART
L’homme ne se nourrit pas seulement de substances matérielles mais il porte en lui un invincible besoin d’idéal et de beauté. L’histoire nous montre que les nations ne furent influentes qu’à proportion de leur civilisation et de leur effort artistique.
Tant que nos honorables députés jouiront du droit d’initiative parlementaire, il est à craindre que la maigre part réservée à l’art, aux artistes, ne soit pas augmentée. En effet, à la fin de chaque législature nous assistons à de véritables orgies de votes destinés à réchauffer la popularité des élus qui prétendent siéger de nouveau, et cela pour leur plus grande gloire sinon pour celle de la nation.
Quinze millions pour l’art sur un budget de trois milliards et demi, alors que l’Angleterre consacre 7 millions, et la Suisse deux millions, uniquement pour leurs écoles de dessin !
Mais la loi de fer imposée au monde moderne et à la France par le militarisme universel veut que les armes passent avant les arts ; tel est l’état de la civilisation comparée de l’art, aux armes, au XXe siècle.
Verrerie artistique.
Nous ne devons pas omettre de citer les applications du verre à la création d’œuvres d’art de tous genres, telles que vases, buires, plateaux, aiguières, coffrets, bonbonnières, coupes, etc., que l’imagina-
tion des ^décorateurs se plait à rehausser du prestige du dessin et des couleurs en combinant tous les procédés que la gravure, les émaux, les progrès de la chimie et de l’industrie mettent à leur disposition. Dans cette catégorie on trouve des productions qui présentent le plus haut intérêt, non seulement au point de vue du charme souverain dont le"goiit]et]le|caprice desjirtistes savent parfois les revêtir, mais souvent
Fig. 460.
aussi au point de vue de l’ingéniosité scientifique avec laquelle sont obtenus des effets curieux ou nouveaux. Nous sommes loin aujourd’hui des virtuosités de métier auxquelles se bornaient jadis les habiles verriers de Venise et qui leur suffirent d’ailleurs pour exécuter tant de chefs-d’œuvre de légèreté et de grâce précieusement conservés dans les musées ! On a singulièrement compliqué, d’autre part, le procédé de gravure en camée consistant à interposer plusieurs couches de verre, chacune d’une teinte différente, et à creuser au moyen du touret plus
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ou moins profondément dans ces diverses couches, de manière à faire apparaître tantôt une couleur tantôt l’autre. Le fameux vase de Portland, du British muséum, qui reste le type classique de cet antique système de décoration, semblerait maintenant d’une simplicité bien enfantine à nos modernes coryphées du verre, avec ces deux couches de blanc opaque sur du bleu noir, car ils disposent à l’heure actuelle d’une palette autrement somptueuse et de ressources dont ils savent chaque jour varier les résultats.
C’est Emile Galle, le maître vraiment génial de Nancy, qui personnifie et résume les extraordinaires progrès accomplis par la verrerie d'art en ces dernières années. Déjà, à l’Exposition universelle de 1889, il avait montré, avec quel éclat on s’en souvient, tout ce qu’il est possible de mettre d’art, de poésie, d’intentions profondes et exquises, de pensées délicates et rares dans la composition d’un simple vase à fleurs ou d’une coupe en verre. Il semblait qu’on ne put aller au delà, et animer une matière de plus de sentiment et d’esprit. Cependant à l’Exposition universelle de 1900, M. Emile Galle est parvenu à faire preuve, sinon de plus grandes qualités d’art, au moins d’une habileté professionnelle plus développée encore. Ce magicien du feu, toujours en progrès sur lui-même, et dévoré du souci d’accroître sans cesse ses moyens d’expression, a ajouté à ses procédés qui étaient déjà si variés, d’autres procédés technologiques dont il convient de faire ici la description avant de dire quel brillant parti l’artiste en a tiré, et pour permettre de bien faire comprendre la portée de ses découvertes.
D’ailleurs, depuis l’année 18G5, il est permis de dire qu’Emile Gallé n’a guère cessé d’innover dans ses ateliers de Nancy. A cette date, il se contentait de suivre la tradition paternelle en dessinant sur le cristal blanc, alors uniquement en faveur, les jolies fleurs de la Lorraine qu’il mêlait à des compositions savoureuses où s’affirmait délicatement l’observation de la nature. Puis ce n’est plus seulement au décor qu’il s’applique, mais au renouvellement des formes verrières, et ses constructions de vases s’inspirent peu à peu, avec une originalité singulière, de la faune, de la flore, des coquilles palustres, nervations du muguet, cornet de l’arum, corolle du datura, du narcisse, limbe de liseron, tige de l’angélique, enroulement du bananier, etc. Tout lui est bon pour insuffler de la vie dans le vieux formulaire des galbes usités jusqu’alors en verrerie
A l’Exposition de l’Union centrale de 1884, au Palais de l’Industrie,
Galle se rencontra avec d’autres artistes du verre, également habiles. A cette époque, on assistait à la reprise superbe de la technique arabe par Brocard ; on admirait les émaillages si purs de Pfulb et Bottier. Utilisant les nuances neutres reproduites d’après les anciens vitraux par MM. Appert, l’ingénieux et très artiste fabricant qui se nommait Rousseau commençait à produire ses magnifiques cristaux massifs, de formes si puissantes et de colorations si imprévues. Dès lors, Emile
Gallé s’adonne avec passion à la recherche des décors par les verres colorés. Il ne renonce pas pour cela à son premier art de l’émail sur verre. 11 s’efforce au contraire, avec un remarquable esprit de suite, de se rendre maître de tous les moyens imaginables d’ornementation. Sa peinture sur taille et sur gravure de ses débuts, il la fait passer par toutes les phases progressives, depuis la coloration de ses fleurs au touret, jusqu’au revêtement de la gravure sur des couvertes fusibles. Tantôt il emplit de fondants colorés des entailles et des marbrures métallisés tantôt les rugosités voulues, d’un jeu de fonds à l’eau-forte reçoivent des patines propres à mettre en valeur un cristal feuillé d’or comme une
Fig. i 61. — Verre de cristal taillé, eau-de-vie de Dantzig. Et ces gravures ellesà deux couches, de M. E. Gallé. » .
memes sur des liqueuners et des flacons, la peinture de vitrail et l’émail de relief les agrémentent de scènes moyen âge inspirées de nos vieux poètes.
Telle fut la première phase des travaux d’Emile Gallé. L’artiste, avec autant de bon sens que de goût, continue toujours à utiliser ses premières conquêtes, et ses innovations récentes ne lui font nullement abandonner les procédés auxquels il dut les succès de ses débuts. C’est ainsi qu’à l’Exposition de 1900, nous avons remarqué non seulement des pièces anciennes qu’il a rééditées en perfection, mais aussi des œuvres nouvelles ornées d 'émaux gouaches à la chinoise sur porcelaine de verre, qui, grâce à la finesse des tons, sont à la hauteur de ses types du début.
La seconde phase fut marquée par la recherche des colorations. En chimiste consommé, Emile Gallé trouva le moyen d'incorporer dans la
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masse du verre les tons les plus divers, les plus inattendus. Il osa souiller de parcelles impures le cristal blanc sous prétexte d’imiter les pierres précieuses. Ces innovations coïncidaient avec l’éducation des yeux par les collections japonaises dont le goût se répandait alors parmi les amateurs. Gallé appliqua des compositions d’animaux et de Heurs sur des tonalités de verre dues à de faibles proportions d’oxyde de cobalt, de manganèse et de sels de fer. Il chercha à rapprocher le verre le plus possible des pierres fines. Il sut transformer instantanément l’aspect du verre blanc ordinaire tiré du creuset en y incorporant à chaud des préparations à bases métalliques, et des verres pulvérisés auxquels il donnait la disposition de marbrures naturelles, de rameaux insérés dans la masse, d’algues, de mousses, d’insectes et môme de ferments imités dans leur grossissement au microscope (ainsi sa coupe de Pasteur).
Ses gravures en creux ont le caractère d’entailles profondes et mâles qui accusent et utilisent les accidents voulus des coloris enfermés dans les épaisseurs. Ce n’est pas tout, à la suite de ses recherches sur l’histoire et la technique du verre chinois, Gallé inaugure sa manière de traiter les vases de verre comme des camées à plusieurs couches. Il reprend l’art antique des vases de Naples et du British Muséum, et il le rajeunit. Dans le même esprit, Rousseau, auquel on ne saurait refuser le titre d’initiateur, faisait revivre, lui aussi, la tradition de gravure en camée, et exécutait des gravures de poissons japonais qui émerveillèrent les connaisseurs. Il y eut un instant lutte d’émulation entre les deux artistes, qui s’estimaient l'un l’autre, en poursuivant simultanément leurs recherches dans un sentiment très personnel et très différent. Mais Rousseau, avant d’être parvenu à l’âge de la retraite, s’éteignit prématurément.
Quant à Gallé, il arriva à l’apogée de la réputation, en 1889, et il sembla qu’on ne pouvait aller plus loin, comme prestigieux tours de force, qu’il ne le fit dans les verres camées offerts au Czar par la ville de Paris et avec la série incomparable qui commence au gobelet d’Edmond de Goncourt et va jusqu’aux Bol aux Ephémères, réseau de cristal agate rose sur verre agate moussue et jadéite, jusqu’à la coupe mystérieuse de la comtesse Greffulhe, camée de pâtes d’ambre et d’or, jusqu’à la Buire au coudrier, jusqu’à 1 ''Urne aux Ombelles incluses dans la matière, et aux vases des collections Germain Bapst, Henry Hirsch, Edmond Taigny, Léon Cléry,’ de Rothschild et des piusées du ponde entier,
L’Exposition Universelle de 1900 a montré dans quelle nouvelle phase de travaux était entré Emile Gallé au point de vue de la technique verrière. Elargissant le domaine de ses découvertes, il a eu recours à deux procédés principaux, totalement inédits, et pour lesquels il a pris des brevets, afin de varier ses méthodes de décoration. Ces deux procédés sont appelés à prendre rang et à dater dans l’histoire
Fig. 462. — Vaso en cristal, gravure en camée : « Orphée perdant Eurydice ».
Composition et fabrication de M. E. Gallé, de Nancy (Exp, 1889, collection de M. Cléry).
de la verrerie sous les titres que l’auteur leur a donnés dans la description de ses brevets : Patine et marqueterie des cristaux . En voici la description sommaire. Parlons d’abord de celui qui est relatif à la patine.
« L’opération de la patine, nous dit M. Gallé, utilise les actions qui se produisent sur les masses pâteuses des verres, suivant leur composition chimique, la durée plus ou moins prolongée de l’opération, la qualité chimique de l’atmosphère du fourneau, la nature des vapeurs, des poussières dont on la charge. La transparence s’altère par
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dos dépôts ou par une sorte de dévitrification superficielle, possédant une composition chimique et moléculaire, des propriétés optiques et des dilatations différentes de celles du noyau primitif. Cette gangue est utilisée comme une matière nouvelle dans i l’ornementation. »
Ainsi, Emile Gallé provoque ces accidents au moyen d’un ouvreau spécial et d’empoussiérages organiques, chimiques, vitreux. Il en obtient des effets, il faut le reconnaître, extrêmement curieux : aspects de tissus, crêpons, tulles, peaux, rugosités, effets de neige, de brouillard, de pluie, etc. Ces effets prennent encore plus de valeur quand ils sont interposés dans des doublés. Ils peuvent être craquelés, cannelés, marquetés à chaud, gravés, décorés à froid, et recouverts ensuite de plusieurs couches de cristal.
Quant à l’autre procédé, relatif à la marqueterie des verres, il n’est pas moins intéressant et tend à donner à l’artiste verrier une liberté jusqu’ici inconnue pour multiplier les effets de coloration. Le système des verres à deux, trois ou quatre couches colorées, successivement découpées ou gravées, qui a permis pourtant à Gallé d’exécuter tant de chefs-d’œuvre, est ici de beaucoup dépassé, car il s’agit désormais de fixer directement et à chaud, dans la matière molle, durant la fabrication même des vases, côte à côte sur une même pièce, à peu près toutes les nuances imaginables de verres comme un peintre sur une toile.
A coup sûr, on connaissait depuis longtemps l’art d’incruster à chaud des fragments de verres, des filets^ des godrons. Dans l’antiquité, on savait marbrer et pastiller le verre. On fabriquait en pâte dure des figurations d’animaux d’une extrême finesse, destinées à être enfermées dans des " masses vitreuses, à l’instar de Venise. Dans les cristalleries industrielles, c’est un jeu habituel d’enclore de même des mille- fiori et des moulages réfractaires dans les presse-papiers de cristal.
Mais la nouveauté du procédé de Gallé — d’une incontestable valeur et qui a des avantages multiples comme nous allons le voir — consiste à insérer à chaud dans la masse vitreuse à l’état pâteux, des lamelles de verre de figures déterminées, à les disposer dans un ordre précieux comme les pièces d’un vitrail, et même ornées par avance de façonnages, et à les faire pénétrer dans la masse par pression, souvent même à les y enclore par une couverte.
On comprend, sans qu’il soit besoin d’autres explications, tout l’in-
térêt de ce procédé sous le rapport des combinaisons décoratives qu’il rend possibles. Assurément, il y faut beaucoup d'adresse, car ce n’est pas chose facile que de poser et d’insérer une centaine et plus de pièces de mosaïque de verre sur un vase, sans parler des opérations de réchauffages successifs qui sont à chaque fois rendues nécessaires, ni du travail habituel d’ébarbage, de façonnage pour lequel la gravure, différente de celle du camée, prend le nom de ciselure. Mais il importe de remarquer que l’ouvrier chargé de ces marqueteries a pour ainsi dire, le plaisir de jouir, au fur et à mesure qu’il avance dans sa besogne de l’effet produit par les pièces de verre qu’il assemble et ajuste les unes après les autres. Dès lors, il devient décorateur, paysagiste, coloriste ; il fait, comme le peintre, œuvre de réflexion, de sentiment et de goût, durant la pose de son vitrail dans la masse. Il voit et comprend luimême la signification de ce qui sort de son labeur. Il apporte quelque chose de son cerveau dans le travail de ses doigts, et il en mesure le charme naissant. En un mot, il développe ses facultés d’attention, de jugement, par l’obligation d’une habileté très spéciale. L’œuvre y gagne singulièrement dans son ensemble. Tandis que les verriers antiques et les vénitiens n’étaient guère et ne pouvaient être que des virtuoses delà forme, parfois aussi de la couleur, plutôt que des artistes proprement dits, les collaborateurs d’Emile Gallé, en marquetant leurs verres deviennent de véritables créateurs de décors.
Examinons à présent ce qu’a su faire Emile Gallé avec ses nouveaux procédés, et passons rapidement en revue les principales pièces de son exposition. Tout d’abord, constatons qu’il les a mis au service de son principe que nous trouvons rationnel, c’est-à-dire « le décor inspiré de l’observation de la nature » suivant son habitude, il s’est proposé pour chacun de ses ouvrages, et selon la destination de l’objet, soit un thème littéraire, soit un texte spiritualiste, soit un vers de poète, ou quelque belle ou grave pensée. Il les traduit tantôt à l’aide du paysage translucide inséré dans les pâtes du verre, comme dans telle coupe intitulée, d’après Michelet, la Grande communion de la Nature ., œuvre appartenant au maître-verrier de Cognac, M. Boucher. Tantôt, il se sert de la figure humaine, comme dans un encrier qu’il dénomme la calomnie, ou bien comme dans un vase où la Verrerie est personnifiée par une femme enflant une bulle de verre parmi la flamme (Vase appartenant à M. Boucher, de Cognac). L’artiste emprunte aussi ses motifs à la faune : au travers des profondes eaux, azurées, comme celles d’une grotte à basalte, il laisse entreyoir les larves, les hippocampes, les sala-