CHAPITRE II
LA VERRERIE EN AUTRICHE-HONGRIE (Bohême)
Ayant cité l’importance de la fabrication du verre en Russie, l’importance de la fabrication des glaces aux Etats-Unis, il nous est pour ainsi dire imposé de citer les progrès réalisés au xix° siècle en Autriche- Hongrie, en Bohême, là où la verrerie est en honneur depuis si longtemps.
Les Annales de la Société d’Encouragement pour l’Industrie nationale citent comme modèle à l’Industrie verrière française, l’industrie de la Bohême, en ce qui concerne la beauté du polissage et la valeur véritable des produits (1846). Bontemps reconnaît aussi le mérite des verres de Bohême. L’Autriche reconnaissait aussi le mérite de l’industrie du cristal en France.
En France, comme en Autriche, les industries du verre et du cristal ont eu un glorieux passé et sont entrées résolument dans la voie du progrès et cela sans se jalouser réciproquement.
Jusque vers le milieu du xix° siècle, la fabrication autrichienne animée d’un esprit très conservateur ne diffère guère de la fabrication primitive. Les matières premières étaient essayées d’une façon empirique, le côté pratique était surtout pris en considération.
A la fin du siècle dernier on employait, en Bohème le basalte à la fabrication des bouteilles. En France, en 1780, Chaptal avait fait employer à la verrerie Ducros, l’obsidienne pour le verre à bouteilles, de Castehvrie l’imita, mais tous deux y renoncèrent bientôt à cause du peu d’homogénéité de l’obsidienne, en Bohème, on continua à l’employer.
En 1810 on employa lo granit à la fabrication (les bouteilles en Autriche.
Vers 1820 le feldspath fut employé avec succès dans les verreries du baron Haekelberg , chez le comte Berthold, en Basse-Autriche, Joseph Jaeckel prit un brevet en 1818 pour l’emploi du feldspath, mais n’obtint aucun résultat pratique.
L’Ingénieur des Mines Baader , réussit paraît-il à utiliser avec succès le sulfate de soude, pour fondre le verre, cela dans la fabrique royale de glaces de Neuhaus.
Le sulfate de soude naturel le chudsc/ur avait été employé dès le siècle dernier par Laxmann dans les verreries de Sibérie et Lampadius l’avait aussi recommandé, mais ce n’est que grâce à l’initiative de Baader que l’on reconnut en Autriche, l’importance de cette substance pour la fabrication du verre.
Dans les verreries de Bohême, la cryolithe a été employée vers 1860 sous le nom de verre opale , mais on admet généralement que c’est la Hot cast Porzelain Company de Philadelphie qui a employé la première la cryolithe pour produire le verre opalin.
Vers 1880, le prix de la cryolithe ayant été augmenté, par suite d’un monopole, la maison S. Reich (') et Cie, trouva une nouvelle composition de verre opalin qui rendait inutile l’emploi de la cryolithe tout en donnant un produit supérieur.
De 1840 à 1850, le verrier ' Wilhelm Kralik contribua à la création du verre albâtre coloré ; il livra au commerce des albâtre turquoise (bleus), chrysopiase (verts et roses).
Joseph «Strass produisit les pierres précieuses artificielles qui portent son nom.
Les pierres précieuses d ' Egermann furent révélées à l'Exposition de Prague en 1828 et furent très à la mode, sous le nom de Lythialine.
On produisit également en Autriche des verres à très forte réfraction et aussi du verre noir opaque et de P hyalite pour laquelle le comte Buquoi obtint un privilège en 1820.
Dans le domaine des autres verres colorés, l’Autriche joue un rôle considérable.
Les maisons Loetz à Klostermuhl, Harrach à Neuwelt, Riedl à
(1) M. Jules Reich, associé de la maison J. Reich et O, de Vienne, était viceprésident du Jury de la Verrerie à l’Exposition de 4900; il a écrit à cette occasion une notice pleine de renseignements utiles sur ces questions.
10me PARTI E : LA VERRERIE EN ËOHÊME
Polaun, ont renouvelé les procédés de fabrication des verres colorés, et ont lancé d’autres nouveautés telles que les verres à incrustations (Intarsiaglas) les verres-poulpe (Octopusglas), les verres à lamelles de corne (Hornglas) etc. En Autriche encore fut employé pour la première fois, en 1890, le sélénium pour la coloration du verre, en même temps par la maison Welz, et la maison S. Reich et C°.
Pour la construction des fours, à la verrerie des frères Klein à Tseitsch — en Moravie ([) — fut installé le premier dispositif pour l’emploi du chauffage au gaz (1 2) avec un gazogène.
L’Inventeur, Franz Poduschka (3), directeur de la verrerie Klein, fit breveter et fit étendre le privilège en 1856. Ce dispositif ne fut pas pratique, mais il permit à l’Autriche de revendiquer la priorité du chauffage des fours par le gaz, Fickentscher de Zwickau n’introduisit le chauffage par le gaz en Allemagne que quelques années plus tard après Paduschka.
L’introduction du système de four chauffé par le gaz, de Siemens , est due en partie à l’influence autrichienne, car Siemens a raconté luimême, dans une conférence faite à l’Association des ingénieurs et architectes de Vienne, qu’il avait été mis sur la voie de sa découverte par un fondeur de bronze viennois, du nom de Cari Lorenz, qui entre 1850 et 1860, avait reçu de celui qui devait être plus tard le général autrichien Uchatius , la mission de faire connaître à Londres ses procédés de coulage du bronze, et que Siemens avait assisté dans ses expériences.
Venini de Tione, dans le Tvrol Autrichien, construisit aussi un nou-
veau système de fourneau à gaz, mais qui ne fut pas appliqué ailleurs.
Mis sur la voie par la cuvette introduite par Siemens dans ses fours à cuve, Platenka imagina lui aussi un système ingénieux de cuvette à étages mais à laquelle fut préférée celle de Siemens.
Le verrier Lippert , à Himmelpfort, en Bohème, modifia en 1822, les fours à étendre les cylindres de verre à vitre, en remplaçant par une plaque réfractaire, la feuille de verre sur laquelle on aplatissait la vitre.
Au xvne et au xvin° siècles, et môme au xixe la décoration du verre atteignit son apogée en Autriche.
(1) Privilège austro-hongrois du 25 novembre 1852.
(2) Stegmann : « Gasfeurang und Gasôfen », 2e édition, Berlin, 1889.
(3) Dr Karl Zerrenner : «Die Anwendung der Gasf'euerungbeim Glashuttenbetriebe zu Tseitsch in Mahrerl », Vienne, 18bh
Friedrich Egermann , a le premier appliqué le polissage aux verres opalins, principalement à ceux obtenus par le phosphate de chaux (os calcinés), cette application augmenta considérablement la vente de ces verres. Son fils Ambroise eut l’idée de polir les tailles ou gravures profondes, à l’aide de meules de liège .
En 1802, Biwanko trouva un moyen artificiel de polissage au tripoli (*).
Les appareils de polissage de ces verres furent perfectionnés par le graveur Kreybich de Haida. Dans une verrerie appartenant à la Société Reich et C°, à Krasna, on appliqua cette idée et on créa en 1897 un appareil de polissage mû électriquement.
Pour les objets d’éclairage, l’Autriche est entrée dans la voie d’un progrès incessant ; l’électricité a du reste ouvert un champ très vaste à cette application.
C’est aussi dans les ateliers de la maison S. Reich et C° que la Pyro" graphie, la Phalographie et la Phonographie furent tout d’abord appliquées. La Phonographie qui repose sur une combinaison de la gravure et de la taille par projection de sable, s’est développée en Autriche. Cette même maison a lancé l’imprimerie à l’agathe, et se servit, pour les modèles et décorations, de la pierre lithographique.
Les épreuves obtenues par la lithographie sont tirées sur un verre mat (1 2), et ce dernier est calciné à la moufle. Puis on enlève le verre de la moufle, et on le plonge dans un bain d’eau légèrement étendue d’acide azotique.
Les Reich organisèrent le premier grand appareil pour la taille par projection de sable.
Friedrich Egermann, né en 1775, à Schlukcnau en Bohême, décédé à Haida en 1864, est l’une des gloires de l’industrie verrière de Bohême, Il inventa et fit emploi dans la partie décorative, des glaces jaune et rouge (rubis) ; il est l’auteur de leur application à la gobeletterie.
Par les diverses innovations et améliorations qu’il apporta à l’industrie du verre, par l’application des procédés de moulage, venu en Bohême par suite des guerres de Napoléon, et au moment où le marché espagnol manquait à la Bohême, Egermann donna une vie nouvelle à cette industrie et la sauva de la ruine.
(1) Stefan Edler von Kuss: «Darstellung des Fabriks-und, Gewerbewesens im ôsterreichischen Kaiserstaate », Vienne, 1823-1, page 509.
(2) Nous avons conseillé cet emploi à l’un des grands éditeurs, de Paris (boulevard Saint-Michel) il y a environ dix ans !
10rae PARTIE : LA VERRERIE EN BOHÊME
En 1883, le baron A. -Y. Konigsbrun , à Graz, prit un brevet pour un nouveau procédé de gravure sur verre, qui consistait à écrire sur le verre à l’aide d'une plume de platine plongée d’ans l’acide fluorhydrique.
Les frères Feix , à Albrechtsdorf, livrèrent avec leurs verres ornés par la galvanoplastie, un nouveau genre de décoration, nous les avons du reste décrits dans notre compte rendu de la verrerie à l’Exposition de 1889.
En 1898, on put admirer à l’Exposition du Jubilé de l’Association industrielle de la Basse- Autriche certaines pièces d’orfèvrerie dans lesquelles Hacker argentait des verres mêlés chimiquement à une ornementation d’argent ([),
En 1839, à Weissgruen, dans le districh de Pilsen, fut fondée, par I. Anthon, une grande fabrique de verre soluble qui produisait 300 quintaux de verre soluble. D’autres fabriques analogues furent fondées par Dingler à Augsbourg, en 1826, par Filkentscher à Redwitz, en 1835. Ce produit fut découvert par Fuclis en 1818.
J. de Brunfaut perfectionna l’industrie du verre Jilé et P. Weiskopf produisit à Marchenstcrn, en Bohême, des fils de verre quel’on peut filer.
Nous avons du reste vu la même application en Belgique et en France il y a peu d’années.
A tous les noms que nous venons de citer il est juste d’ajouter celui de Ludwig Lobmeyr, de Vienne, le réformateur de la verrerie artistique autrichienne, et aussi le précurseur et le champion le plus hardi de la réforme de l’art industriel.
Louis Lobmeyr a relevé au niveau d’un art, la décoration du verre en Autriche. Ses produits exposés à Paris en 1867 et 1878 ont excité l’admiration de tous à cause de l’harmonie qui régnait entre la forme et la décoration.
Lobmeyr avait tout à faire pour faire revivre les traditions de cette industrie qui, remarquable au xvne siècle, en Autriche, était restée depuis lors stationnaire. On sait, en effet, que c’est Gaspard Lehmatin, originaire de Luneburg, qui, à Prague, au commencement du xvn® siècle (les musées et de nombreuses collections autrichiennes en donnent de nombreux et éclatants témoignages) inventa la taille du verre. Bientôt après lui, on avait taillé en relief et en creux; la peinture et la dorure passèrent un instant au second plan pour re-
(1) A l’instigation du professeur F. Kosch, de Vienne, P. Weiskopf avait déjà fait des essais avec un précipité galvanoplastique, 4875.
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paraître, à côté de la taille du verre au xvme siècle. Vers cette même époque, on vit en Autriche les verres laiteux et opalins, les verres dits « SchapeCsglaîer ». Le procédé de la dorure entre deux couches de verre fut porté également à sa perfection. Dès le commencement du xixe siècle la verrerie de Bohême était entrée en décadence. Les formes étaient devenues disgracieuses ; les praticiens eurent la mauvaise idée d’emprunter aux anglais leur procédé de « la taille au diamant », lequel parfaitement approprié à la qualité du verre anglais (cristal) riche en plomb et réfringent, ne pouvait convenir à celui de Bohême, d’une autre composition.
Quand Louis Lobmeyr s’appliqua, vers 1865, à l’industrie du verre, il y apporta aussitôt ses qualités de dessinateur et reprit d abord dans ses ateliers de Kralik , à Adolf, les anciens dessins qui avaient fait la gloire de l’industrie de Bohême aux xvie et xvue siècles.
Ces ornementations et ces figures de vases et coupes d’apparat rappelèrent les plus belles œuvres anciennes. De 1865 à 1895 c’est à lui que l’industrie du verre autrichienne doit ce quelle a fait de bien. Au point de vue technique, Louis Lobmeyr ne s’est pas contenté de ce que lui fournissait le passé et a su y ajouter des inventions personnelles. C’est ainsi qu’il a réformé le verre coloré, renouvelé la peinture du verre par une soudure noire, ainsi que la dorure entre deux verres. Il s'est appliqué aussi, comme en France M. Brocard, à retrouver les émaux à couleurs transparentes des anciennes verreries orientales.
L’effort de Lobmeyr a-t-il donné à l’industrie de la verrerie artistique en Bohême un élan nouveau et a-t-il eu des imitateurs?
Il semble bien que non et que son mérite très personnel n’ait pas fait naître un mouvement national. Citons cependant à ses côtés Schreiber , le comte Harrack , Stolùle et Spaun.
C’est dans les ateliers de ce dernier que fut produit, vers 1880, un verre pailleté imitant les tons de pierres précieuses dont le vase de l’empereur François-Joseph, qui est au musée d’Art et d’industrie de Vienne est un type remarquable. Spaun a fait également, comme M. Tiffany, des verres à reflets métalliques, qui ont eu dans ces derniers temps beaucoup de succès.