‹ La verrerie depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 11 sur 66 · LES GENTILSHOMMES VERRIERS · texte numérisé non relu

LES GENTILSHOMMES VERRIERS

Sur la foi de plusieurs auteurs, l'opinion générale admise encore aujourd'hui est qu'autrefois la seule profession de verrier entraînait avec elle la noblesse; en un mot, que tout verrier roturier devenait noble par le seul fait de son genre d'industrie.

Puisqu'une telle prérogative, tout impolitique qu'elle pût être, car elle n'aurait été rien moins que l'injustice la plus flagrante et la plus imméritée qu'on ait pu faire aux autres grandes industries, a été et est encore acceptée comme vérité historique, examinons un peu, et le plus brièvement possible, sur quel titre repose cette noblesse, si elle a jamais existé, et quelle peut être la source de cette erreur.

Les deux principaux coupables sont Maynard et Bernard Palissy, le premier1, en disant dans son épigramme contre le poëte Saint-Amand :

Votre noblesse est mince, Car ce n'est pas d'un prince, Daphnis, que vous sortez ; Gentilhomme de verre, Si vous tombez à terre, Adieu vos qualités.

et le second 2, en écrivant cette phrase : L'art delà verrerie est noble et ceux qui y besongnent sont nobles.

1 François Maynard, poëte français, né à Toulouse en 1582, mort en 1G46.

2 Bernard Palissy, né dans le diocèse d'Agen vers 1510, mort à Paris en 1589.

Avant tout, nous tenons à établir que certes loin de nous est la pensée qu'un roturier verrier, pas plus que tout autre manufacturier, n'ait jamais mérité et même obtenu de lettres de noblesse. Aussi laissant ces très-rares exceptions, nous ne nous occupons ici que du corps d'état en son entier ; en un mot, nous allons essayer de prouver qu'en France l'état, l'art même si l'on veut, du verrier n'a jamais donné nécessairement la noblesse à tous ceux qui le pratiquaient.

En regard des deux autorités opposées à notre opinion, nous donnons le texte d'un des nombreux arrêts qui frappèrent les roturiers toutes les fois qu'ils tentèrent de revendiquer la noblesse.

Voici le texte de l'arrêt rendu par la Cour des aides de Paris, en septembre 1597 :

« ... Sans qu'à l'occasion de l'exercice et du trafic de la verrerie, les verriers puissent prétendre avoir acquis le degré de noblesse ou droit d'exemption, comme aussi que les habitants des lieux puissent prétendre que les verriers lassent acte dérogeant à noblesse. »

De cet arrêt, répété à chaque nouvelle tentative d'usurpation, la conséquence naturelle est que le verrier roturier n'acquérait pas la noblesse, et que le noble ne perdait pas la sienne en se livrant à l'industrie verrière. Une preuve plus récente se trouve encore dans l'article 2 du privilège donné à Du Noyer par Louis XIV (1665), pour la création de la manufacture de Saint-Gobain : « Du iNoyer peut prendre des associés même nobles et ecclésiastiques, sans qu'ils dérogent à la noblesse. »

A l'appui de notre opinion, citons encore un article d'un décret rendu parle sénat de Venise, qui, certes, est de tous les gouvernements passés celui qui a accordé le plus de prérogatives aux verriers.

« Le sénat décide que le mariage d'un patricien avec la

fille d'un verrier est contracté avec la condition que la noblesse se transmettra à la postérité qui en doit naître. ».

Donc, noblesse pour le fils d'un noble; mais, comme on le voit, toujours roture pour le beau-père, preuve nouvelle que le père de l'épousée n'était pas noble par cela seul qu'il était verrier.

La question de non-droit à la noblesse par les roturiers, ainsi que celle de non-déchéance pour la noblesse, étant aussi nettement établie, voyons quels avantages accompagnaient les privilèges accordés généralement à la noblesse, faveur dont nous dirons tout à l'heure la cause.

Ces privilèges étaient aussi nombreux qu'importants ; nous les donnons tels qu'ils se trouvent formulés dans les lettres patentes du 24 novembre 1598 qui, conférant à Balthasar de Belleville, tant pour lui que ses autres trères gentilshommes, la permission d'établir une verrerie en Normandie, les déclarent exempts de toutes aides, subsides, impôts, coutumes, terrage, barrage, chaussée, péage, courtage, bandage, robinage, arrondage, passage, foisonnage, ponts et rivières.

En un mot, les verriers nobles se trouvaient donc dégrevés de tous les impôts qui existaient, et que les verriers, de race roturière, auraient été forcément obligés de supporter.

Ce privilège accordé à la noblesse était-il aussi injuste qu'on veut bien le dire? Nous espérons prouver que loin d'être une injustice il ne fut au contraire qu'une juste et bien faible rémunération des services rendus par elle? Si nous retournons de quelques siècles en arrière, que voyonsnous? Cette noblesse vendant sans regret ses châteaux, aliénant ses domaines pour soutenir, en temps de paix, l'éclat de son blason aux tournois dans lesquels l'honneur de la France était engagé, et en cas de guerre pour offrir

à son roi le ban et l'arrière-ban de ses vassaux armés et équipés à ses frais. La France victorieuse, nous voyons alors la noblesse qui a tout sacrifié pour l'honneur du pays, rentrant dans ses domaines couverts d'autant de gloire que de dettes, c'est-à-dire ruinés.

Si perdre sa fortune est une chose triste pour tout le monde, elle l'était certes bien moins pour le roturier que pour le noble, car s'il était permis au roturier de relever sa fortune par l'industrie, une loi aussi ancienne que la noblesse défendait au noble, et cela sous peine de dérogeance, de faire aucun des commerces alors connus.

Le vice de cette loi devait être connu, mais le respect qu'on portait alors aux anciennes coutumes était tel que personne, pas même le roi, n'osait, nous ne dirons pas l'abroger en son entier, mais bien seulement en distraire une seule profession, lorsque tout à coup apparut une nouvelle industrie, la verrerie qui, par sa nouveauté, n'étant pas au nombre des commerces connus et par conséquent défendus, permit aux rois, tout en respectant la loi ancienne, d'ouvrir ainsi une source aussi indispensable à l'industrie naissante qu'au l'établissement de la fortune des gentilshommes.

Telle est, selon nous, la véritable origine des gentilshommes verriers, qui, étant nobles de naissance et ne craignant plus la loi de dérogeance, livrèrent alors, sous certaines redevances, leurs forets aux verriers roturiers. Ceux-ci y trouvèrent donc, grâce aux nobles, tout ce qui leur manquait comme moyen d'exploitation, c'est-à-dire l'espace convenable approprié à leur industrie; le bois, sans lequel ils ne pouvaient travailler; et plus encore, tous les profits que leur rapportaient les exemptions qui, accordées au seul seigneur, formaient ce qu'on désignerait aujourd'hui sous le nom d'apport ou fonds social.

De ce qui précède, nous concluons donc que, sauf quel-

ques très-rares exceptions, la qualification de gentilhomme verrier ne fut jamais donnée qu'aux nobles faisant exploiter un privilège sur leur domaine.

Nous avons indiqué le plus rapidement possible les grandes étapes de l'industrie verrière ; arrêtons-nous maintenant, non pas sur tous les objets qu'elle a produits, la liste en serait interminable, mais bien seulement sur ceux qui sont le plus en usage, en donnant de chacun d'eux l'origine, le mode de fabrication, ainsi que les perfectionnements successifs.

M. A. Cochin, membre de l'Institut, dans son excellent ouvrage, intitulé la Manufacture de Saint-Gobain*, a traité la question aride de la composition du verre d'une manière tout à la fois si claire et si concise, que, dans l'intérêt du lecteur, nous demandons à l'auteur la permission de transcrire ici ses propres paroles.

(( La théorie de la fabrication du verre et des glaces est, comme tous les secrets de la nature, à la fois simple et belle.

« Le Créateur a voulu, dans $a bonté, que ce qui est trèsutile fût très-abondant ; seulement, il lui a plu, pour nous

1 Chaque espèce de verre ayant sa composition particulière, nous avons cru devoir, afin d'éviter les recherches, indiquer chacune d'elles au chapitre de l'objet décrit. Ainsi donc, pour savoir quelle est la composition des vitres, des glaces, ou de tous autres objets, on n'aura qu'à se reporter à chacun de ces articles. Le fïint-glass et le crownglass seront traités à l'article Optique.

- Paris, Douniol, 1866, page 12.

forcer an travail, de couvrir ses dons ; à nous de les découvrir. Les matières qui servent à la fabrication du verre sont partout; mais à l'état impur et mêlé, comme presque (outes les matières premières.

« La silice est l'élément principal de la composition du verre. Avec de la silice on mêle de la potasse ou de la soude et de la chaux pour obtenir le verre à vitre et le verre à glace; ajoutez de l'oxyde de fer, vous avez le verre à bouteille; substituez de l'oxyde de plomb, vous obtenez le cristal; remplacez par l'oxyde d'étain, vous produisez Y émail. Les bases fusibles, la potasse, la soude, le plomb, unies avec l'acide silicique, produisent des composés également fusibles; les bases infusibles, la chaux, l'alumine, la magnésie, produisent des composés infusibles; mais, uni à des bases fusibles et à des bases infusibles, l'acide silicique forme des silicates multiples qui fondent très-bien. Le verre à glace est précisément un de ces mélanges à trois éléments. Il se compose de silice, de soude et de chaux.

« La silice est partout. Le cristal de roche, le grès, le sable, le caillou, sont de la silice ; les cendres des plantes, les eaux des volcans, les sources minérales en contiennent. Le sucre ressemble au verre, et cette apparence ne trompe pas; fondez les cendres de la canne à sucre, vous avez du verre ; car elles contiennent, aveede la silice, de la potasse et de la chaux.

« Les substances calcaires composent peut-être la moitié de l'enveloppe supérieure de la terre ; la chaux est dans nos os, et elle est aussi dans les végétaux, dans la paille du blé, comme dans le squelette de l'homme et dans la matière terrestre ; elle est partout, plus répandue encore que la silice.

u La soucie se trouve aussi dans la nature, on l'a tirée longtemps de la combustion de certaines plantes marines ;

elle est produite aujourd'hui très-simplement par des moyens artificiels. La potasse, que Ton peut employer au lieu delà soude, n'est pas moins connue et commune; elle est dans toutes les cendres.

« Voilà donc la vérité sur tous ces profonds mystères de Murano, de la Bohème et de Saint-Gobain ! Une glace est un objet précieux tiré des matières les plus vulgaires. Que l'on me permette ce résumé qui aide la mémoire : si vous vous regardez dans la glace en vous chauffant les pieds, dites-vous qu'on peut fabriquer la glace qui décore votre cheminée à l'aide de cette cheminée; les pierres fournissent la silice, les cendres la potasse, le marbre la chaux, et le feu est le seul agent mystérieux nécessaire à la métamorphose. Le verre, disait-on jadis, est le fils du feu. »

Après de telles paroles il ne nous reste plus qu'à parler de la composition de chaque espèce de verre, de son mode de fusion et du travail différent que chacun d'eux exige; mais auparavant nous croyons indispensable de mettre sous les yeux du lecteur un petit vocabulaire des mots les plus usuels employés dans la verrerie; car, ainsi que toute science et tout art, la verrerie a sa langue technique qu'il faut connaître, sous peine de ne rien comprendre à ses travaux.

Page 1