VERRES A VITRES CANNELÉS
La composition et la fabrication des verres cannelés généralement employés aujourd'hui à éclairer une pièce sans que de l'extérieur on puisse voir ce qui s'y passe, sont identiques à celles employées dans la fabrication des vitres ordinaires. La seule différence est, qu'au lieu d'être soufflés à l'air libre, ils le sont dans un cylindre en fonte qui por-
tant à l'intérieur des cannelures de un centimètre de profondeur les imprime en relief sur le verre. Pour obtenir ce résultat, l'ouvrier ayant soufflé sa boule de verre de telle sorte qu'elle puisse entrer dans le cylindre, donne assez d'air pour que, par la pression de son souffle, elle prenne les cannelures du moule. Il la retire vivement et souffle en allongeant afin que la cannelure s'étende en ligne droite sur le manchon.
Inutile de dire que, quoique les dessins du cylindre puissent varier à la volonté du verrier, le mode de fabrication est toujours le même.
(Voir au Verre dépoli.)
L'usage des miroirs, abstraction faite de la matière, et considérés simplement comme rendant, par la réflexion, l'image exacte qu'on leur présente, remonte au berceau du monde, car, si nous voulions en croire Milton1, ce serait Eve qui la première en fit usage.
J'aime à me rappeler ce mémorable jour,
Ce jour qui commença ma vie et mon amour.
Je dormais sur des fleurs; tout à coup je m'éveille,
De mon être inconnu, j'admire la merveille;
J'ignore d'où je viens, qui je suis, dans quels lieux !
J'écoute les objets que regardent mes yeux;
J'entends dans une grotte une onde murmurante :
Elle sort, se déploie en nappe transparente;
Je regarde, et du jour, dans son sein répété,
Mon œil se plaît à voir la brillante clarté.
De ces bords enchanteurs, sur cette plaine humide,
Je hasarde un regard ignorant et timide :
0 prodige! mon œil y retrouve les cieux.
Une image flottante y vient frapper mes yeux;
1 Le Paradis perdu. Traduction de J. Delille, liv. IV.
Pour mieux l'examiner, sur elle je m'incline ;
Et l'image, à son tour, s'avance et m'examine.
Je tressaille et recule : à l'instant je la voi
S'effrayer, tressaillir, reculer comme moi.
Je ne sais quel attrait me ramène vers elle:
Vers moi, même penchant aussitôt la rappelle !
Enchantés de la voir, mes yeux cherchent les siens;
Enchantés de me voir, ses yeux cherchent les miens;
Et peut-être en ces lieux ma crédule tendresse
Admirerait encor sa forme enchanteresse,
Si me désabusant de sa fausse amitié,
Du fond de ce bocage une voix n'eût crié :
« Eve, que prétends-tu ? cette image est toi-même;
Une ombre ici te plaît; c'est une ombre qui t'aime;
Elle vient, elle luit, et revient avec toi.
Sors de l'illusion »
Si, au nom d'Eve, nous ajoutons celui du beau Narcisse qui, par amour de soi-même, se noya dans son miroir, et enfin celui de Mahomet qui se mirait dans un seau d'eau, nous aurons, sans doute, cité les trois partisans les plus illustres du miroir aquatique.
Comme il n'était pas toujours facile, môme dans ces temps reculés, d'avoir dans sa chambre une nappe d'eau transparente, on dut chercher à la remplacer par quelque chose de plus portatif, et ce fut alors que, la coquetterie aidant, on inventa, à une époque qu'on ne peut pas indiquer, même approximativement, les miroirs de métal poli dont l'usage se trouve cité pour la première fois dans les livres saints. « Moïse fit encore le bassin d'airain ainsi que sa base avec les miroirs des femmes qui passaient la nuit à la porte du tabernacle. » (Exode, chap. xxxvni, vers. 8.)
On remarquera dans la forme des miroirs égyptiens trois types, qui d'Egypte passèrent en Grèce et à Rome. Suivant Plutarque (Vie de Numa), « c'était à l'aide d'un
miroir convexe de métal, que les Vestales rallumaient le feu sacré. » Avant d'être arrivés à ce degré de luxe, ces miroirs avaient dû, eux-mêmes, être précédés d'essais de
Fig. 14. — Miroirs égyptiens.
forme et. de style beaucoup plus rudimentaires : en effet les premiers miroirs de métal, sans ornementation aucune, ont généralement la forme d'un œuf tranché en deux, et dont la l'ace de la coupe est seule polie. Si ces miroirs avaient l'avantage d'être plus portatifs
que ceux d'Eve, de Narcisse et de Mahomet, ils avaient le désagrément, non-seulement d'être d'une grande lourdeur, mais encore de déformer les traits, et peut-être même de vieillir. Pareil crime étant impardonnable, le remplacement de ces ennemis de la beauté fut donc ordonné, et on leur substitua les miroirs d'obsidienne qui, comme le décrit Pline, « est une pierre noire, quelquefois transparente, mais d'une transparence mate, de sorte que, attachée comme miroir, elle rend plutôt l'ombre que l'image des objets. »
Tout en reconnaissant que du temps de cet auteur on se servait encore de miroirs soit de métal, soit d'obsidienne, soit même de pierre spéculaire, faut-il, aveuglément et sans critique, adopter l'opinion généralement admise que les miroirs en verre sont d'invention moderne, par la raison que les anciens ignoraient le procédé de Tétamage qui seul, comme on sait, peut faire d'un morceau de verre un miroir?
Essayons de rendre encore aux anciens, nos maîtres en tout, quoi qu'on en dise, cette invention qui, toute défectueuse qu'elle pouvait être alors, n'en est pas moins l'idée première que l'industrie moderne, aidée de la science, a amenée au point de perfection où elle est aujourd'hui.
Privés que nous sommes des monuments eux-mêmes, qui, hélas ! n'existent plus, nous ne pourrons appuyer notre opinion que sur des textes anciens, dont l'autorité incontestable suffira, nous l'espérons du moins, pour convaincre de l'ancienneté des miroirs de verre.
Pline parle en plusieurs endroits des miroirs. Après avoir écrit ces lignes charmantes : « La découverte des miroirs appartient à ceux qui les premiers ont aperçu leur image dans les yeux de leurs semblables, » il aborde la question sous son point de vue historique, et il ne laisse
aucun doute sur l'usage des miroirs, car, après avoir énuméré les divers moyens de fabrication du verre, qui constatent que de son temps, et même bien avant lui, les verriers, « tantôt soufflaient le verre, tantôt le façonnaient au tour, tantôt le ciselaient comme l'argent, » il ajoute: « Jadis Sidon était célèbre pour ses verreries, on y avait même inventé des miroirs de verre. »
Ces mots miroirs de verre impliquant naturellement l'idée d'un verre reflétant une image, ne faut-il pas forcément reconnaître alors que les anciens possédaient une espèce d'étamage que nous ne connaissons pas, et qui, différent du nôtre ou identique, avait la faculté de constituer un miroir.
Le défaut d'étamage étant le seul point sur lequel s'appuient les auteurs qui refusent aux anciens l'invention des miroirs de verre, voyons si par hasard nous ne trouverons pas, dans l'antiquité, quelque texte qui contredise cette assertion.
Aristote, antérieur comme on sait de près de quatre siècles à Pline, est le premier qui vient à notre secours : il nous dit: « Si les métaux et les cailloux doivent être polis pour servir de miroirs, le verre et le cristal ont besoin d'êtres doublés d'une feuille de métal pour rendre l'image qu'on leur présente. »
En effet, qu'on applique un verre incolore sur une plaque opaque, ne fût-ce même que sur un morceau de marbre noir, ou sur une ardoise, et on aura aussitôt un miroir, beaucoup moins limpide certainement que ceux qui ornent aujourd'hui nos appartements, mais qui ne reproduira pas moins, non-seulement la silhouette de l'objet, mais encore ses diverses couleurs.
1 Liv. XXXVI, chap.Lxvi.
Si, au texte d'Aristote, nous ajoutons, par la pensée, les améliorations certaines que l'idée du philosophe a nécessairement dû suggérer aux verriers de son temps, rien ne nous empêchera plus d'admettre, un étamage, ou doublage même, étant trouvé, que les miroirs en verre, loin d'être, comme on le dit, nue invention moderne, remontent à une époque excessivement reculée.
Le fait antique ainsi établi, et ne pouvant suivre pas à pas les progrès successifs lentement apportés dans la fabrication des miroirs, arrivons de suite au quatorzième siècle, à cette Venise qui ayant possédé, comme nous l'avons dit, le monopole exclusif, universel et séculaire de la verrerie, forme naturellement l'anneau qui relie l'ancien monde aux temps modernes.
Suivant Lazari 1 ce ne fut qu'au quatorzième siècle que les Vénitiens, adoptant le conseil d'Aristote, eurent l'idée de remplacer les miroirs de métal poli par des miroirs de verre au revers desquels ils plaçaient une feuille métallique.
L'idée, ou plutôt sa rénovation était progressive, mais soit que la routine la repoussât, soit que le résultat obtenu n'eût pas immédiatement rempli le but qu'on espérait, on l'abandonna, et les miroirs en métal redevinrent plus que jamais à la mode jusqu'au moment où deux Muranéziens, Andréa etDomenico d'Anzolo dal Gallo, qui connaissaient, ou qui peut-être avaient découvert, de leur côté, le mode de travail employé antérieurement en Allemagne et en Flandre, adressèrent (1505) au conseil des Dix une supplique clans laquelle ils lui exposaient « que, possédant le secret de faire de bons et parfaits miroirs de verre cris-
1 Notizia délie opère d'arte c (Vantichità délia raecolta Correr. Vcnezia, 1859.
tallin, chose précieuse et singulière, et inconnue du monde entier, si l'on excepte une verrerie d'Allemagne qui, associée à une maison flamande, exerçait le monopole de cette fabrication et écoulait ses produits du levant au couchant à des prix excessifs, et désirant mettre Murano à même d'établir une concurrence qui ne pouvait qu'être très-profitable h la république, ils demandaient qu'on voulûtbien leur donner un privilège exclusif dans tout le territoire de la république pendant vingt-cinq ans. »
Ce privilège, ne pouvant que promettre à la république des profits et lui assurer le moyen de monopoliser peutêtre encore un des produits de la verrerie, fut accordé pour vingt ans.
Le succès de la nouvelle entreprise dépassa les espérances qu'on avait pu concevoir; aussi, à peine les vingt ans du privilège furent-ils expirés qu'il y eut un grand empressement à embrasser cette nouvelle carrière. Le nombre des miroitiers devint si considérable qu'en 1564 la république fut obligée de les séparer des autres verriers, et d'établir pour eux une confrérie particulière.
Ne pouvant citer ici les noms de tous ceux qui firent faire des progrès à la miroiterie, qu'il nous suffise de donner une mention à Libérale Motta, lequel vers 1680, suivant Lazari, « la perfectionna, et fit des miroirs d'une grandeur jusque-là impossible à atteindre. »
Avant de passer outre, nous croyons indispensable de répondre de suite à une question qui nous a trèssouvent été adressée. Pourquoi les miroirs des quinzième et seizième siècles, fabriqués soit à Venise, soit à Nuremberg, soit en France, sont-ils toujours d'une petite dimension ?
Qu'on veuille bien se rappeler le mode de fabrication des vitres qui, soufflées par la forée de l'homme ne peu-
vent jamais atteindre qu'une dimension assez restreinte, et on aura notre réponse, car vitres et miroirs n'ont été produits, pendant bien des années, que par le même moyen. Il était réservé, ainsi qu'on le verra bientôt, à l'industrie française moderne d'inventer un nouveau mode de fabrication qui connu sous le nom de coulage, permet seul de produire des glaces d'une grandeur pour ainsi dire arbitraire.
Puisqu'il nous faut attendre la seconde moitié du seizième siècle pour parler de la miroiterie française (jusqu'à cette époque entièrement délaissée par la mode qui ne voulait que des miroirs de Venise), voyons un peu si cet engouement général était mérité.
Quoique cette reine tyrannique du monde, la mode, ne prenne presque jamais la raison pour compagne de voyage, il faut, ne fût-ce que pour la rareté du fait, et au nom de l'esprit de vérité qui nous guide, constater que cette fois, par extraordinaire, elle avait raison.
En effet, des mains de ces Italiens du quinzième siècle qui, tous artistes, inventaient pour ainsi dire alors ce genre à la fois si riche et si gracieux de la renaissance, pouvait-il rien sortir qui ne portât la marque de cette époque privilégiée? Comme pour eux, or, argent, fer, bois, plomb, tout en un mot était motif à chef-d'œuvre, peu leur importait que le miroir fût plus ou moins grand. A leurs yeux le cadre était tout; c'était lui seul qu'ils devaient décorer, soit de splendides sculptures en bois, soit de diamants, de rubis et de perles fines, soit même parfois d'ornements passablement bizarres, au nombre desquels nous citerons celui dont Benvenuto Gellini parle dans ses Mémoires et que dans sa modestie accoutumée il qualifie de merveilleux. Si ce miroir, qui avait été exécuté par son père pour Laurent de Médicis, mort en 1492, n'avait,
même pour l'époque, rien de bien merveilleux quant à la grandeur, puisqu'il ne mesurait qu'une brasse (0m,70 environ) de diamètre, le vraiment merveilleux se trouvait dans l'ornementation du cadre qui représentait une roue dont la glace ne formait que le moyeu. A l'entour étaient sept ronds dans chacun desquels une des sept principales vertus était représentée enchâssée en ébène et en ivoire. En tournant la roue, les vitres se mouvaient et se trouvaient en équilibre au moyen d'un contre-poids placé au pied.
Des encadrements aussi somptueux, devant nécessairement paraître exagérés à notre siècle, où le cadre plus ou moins mal doré est le nec plus ultra de l'élégance, nous renvoyons ceux qui seraient tentés de nous jeter la pierre aux inventaires des ducs de Bourgogne, de Louis de France, duc d'Anjou, de Charles-Quint, de Marguerite d'Autriche, etc., etc. C'est là, là seulement, qu'ils pourront se convaincre de la distance qui sépare notre prétendu luxe d'aujourd'hui, pris même dans les classes les plus élevées, de celui qui était en usage dans le palais des seigneurs des quinzième et seizième siècles.
Par malheur, de toutes ces magnificences royales et princières, que reste-t-il aujourd'hui? — une froide et sèche mention. Quant aux objets eux-mêmes, les creusets du marchand d'or peuvent seuls vous dire ce qui en a été détruit depuis deux siècles.
Malgré l'immense moisson faite pendant cette longue et facile razzia artistique, provoquée qu'elle était d'un côté par la cupidité, et de l'autre entretenue par les changements successifs de la mode, quelques spécimens, bien rares, il est vrai, sont cependant arrivés jusqu'à nous, et c'est l'un d'eux qui, placé sous les yeux du lecteur, lui montrera ce qu'était le luxe au commencement du dix-septième siècle.
Nous voulons parler du miroir do la reine Marie de Médieis, exposé dans le musée des Souverains, au Louvre. La description que nous en donnons, prise dans le catalogue de ce musée, sera complétée par l'estimation qui en fut faite en 1791 et qui est consignée dans l'inventaire des diamants de la couronne imprimé, en 1791, par ordre de l'Assemblée nationale (fig. 14).
N°102 du catalogue. — « 11 est de cristal de roche, et ce sont des agates qui, taillées en cabochons et enchâssées dans un réseau d'or émaillé, forment autour delà glace un cadre qui en dessine la forme rectangulaire.
« Ce premier cadre est renfermé dans un petit monument dont tous les détails sont composés de matières précieuses; le fronton est en sardoine onyx, les deux colonnes qui le supportent sont de jaspe oriental; la base très-décorée d'émaux découpés en relief, et les piédestaux des colonnes, qui sont en saillie sur cette base dont ils continuent les profils, sont revêtus de plaques de sardoine. Des pierres fines de la plus belle eau brillent aux places les plus apparentes du petit monument : particulièrement trois grandes émeraudes ; Tune d'elles, posée au milieu du fronton, est encadrée dans les détails délicats d une monture d'orfèvrerie que décorent des émaux, qu'enrichissent des diamants et des rubis; les deux autres, placées sur les arrière-piédestaux du soubassement, supportent des tètes ou petits bustes, casquées, représentant un guerrier et une amazone : le visage et le col sont taillés dans la gemme ressemblant au grenat, que les joailliers nomment hyacinthe ; les casques et la draperie qui entoure la poitrine sont d'or, émaillés, enrichis de diamants. Des émeraudes, de plus petites proportions, serrées l'une contre l'autre, sertissent en les
Fig. 15. — Miroir de Marie de Médicis. (Musée du Louvre.)
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encadrant deux pierres gravées: l'une d'elles, qui s'élève au sommet du petit monument, est une magnifique sardoine onyx, à trois couches, de gravure antique, tête de victoire ; elle est ailée, et une couronne de laurier se voit dans les ondulations de la chevelure ; l'autre pierre est une ogate onyx, à trois couches, gravée à la fin du seizième siècle; c'est une tête de femme, vue de profil, drapée, ayant un voile qui descend de la tête sur l'épaule, et portant sur le front le croissant de Diane. Ce sont encore des émeraudes qui, réunies trois à trois, décorent la frise de l'entahlement, alternant avec douze petites têtes finement drapées sur pierre dure, du seizième siècle et qui sont les portraits des Césars. »
L'estimation qui en fut faite en 1791 est fixée à cent cinquante mille livres.
Cent cinquante mille livres, répondant à peu près à la valeur intrinsèque et vénale, qu'on y ajoute la valeur artistique, sa provenance, sa rareté, et par-dessus tout la passion de collectionner de nos jours les riches épaves de cette époque, et nous laissons au lecteur a fixer luimême quel peut être aujourd'hui le prix prodigieux d'une telle merveille !
Après une si grande somptuosité artistique, peut-être unique en Europe, il ne nous reste qu'à quitter le palais des rois pour descendre dans le manoir d'un riche bourgeois du seizième siècle.
Lecteurs, que ce rao bourgeois, pris aujourd'hui en si mauvaise part, surtout quand il s'agit d'art, ne vous effraye pas ; car nous ne devons pas oublier que le talent estampillant alors indistinctement de sa main puissante tous les ustensiles en usage, depuis le plus grand jusqu'au au plus infime, qu'il appartînt au seigneur suzerain ou au bourgeois, chacun d'eux, fruit de l'inspiration du mo-
ment, devenait par ce fait seul une œuvre originale, unique et presque toujours remarquable.
Pour se convaincre de la vérité de nos paroles et apprécier combien, nous, gens du dix-neuvième siècle, nous devons à nos anciens bourgeois, ne suffit-il pas de jeter un regard sur ces innombrables objets qui, tout privés qu'ils sont de couronnes et de blasons, n'en font pas moins la gloire et la richesse de nos musées?
Laissons donc devant le miroir de Marie de Médicisce groupe de spectateurs qui, tout fasciné qu'il parait par la splendeur du monument, n'ose cependant pas avouer ce qu'il y admire le plus, ou du talent de l'orfèvre, ou de la somme énorme qu'il représente aujourd'hui (le doute seul dit assez ce que chacun d'eux en ferait s'il en devenait propriétaire), et entrons hardiment chez le bourgeois.
Là, point de diamants, point de pierres précieuses, mais du bois, de l'ivoire, du fer, de l'étain; aussi, s'il s'est glissé parmi nous quelques amis de la matière, qu'ils rentrent leurs balances dans leur poche. Pour eux, disciples fervents du trébuchet et de la pierre de touche, rien n'ayant ici d'autre valeur que l'idéal, entièrement due au talent de l'artiste, qu'ils fassent place aux vrais amateurs qui admirent et estiment un objet sans s'inquiéter s'il est d'or ou de cuivre. Pour ceux qui aiment l'art avant tout, la valeur intrinsèque de la matière n'est et ne sera jamais qu'une simple question subsidiaire se traitant à tant le karat.
Maintenant que « les vendeurs sont chassés du temple, » décrochons doucement ce miroir italien du seizième siècle. Tout en lui marque son grand âge; non-seulement il porte encore le solide et grossier anneau de fer au moyen duquel on l'accrochait au mur, mais encore, chose
Fig. 10. — Miroir italien, bordure de bois sculpté. (Musée du Louvre.)
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plus rare, il a conservé sa plaque métallique primitive qui nous confirme dans l'opinion que, môme bien postérieurement à l'invention des miroirs de verre, ceux en métal, moins fragiles et par conséquent d'un transport plus facile, étaient encore en usage.
Cela dit, revenons vite au miroir de notre bourgeois, et voyons de quoi il se compose (fig. 16).
C'est une plaque de métal poli dans un cadre de bois sculpté.
Rien, comme on le voit, de plus primitif, de plus simple, de plus disparate même, comparé au somptueux miroir de Marie de Médicis. Eh bien cependant, malgré sa pauvreté, nous n'hésitons pas à le mettre, sinon en parallèle, du moins à côté du miroir royal ; car si l'un a pour lui la richesse de la matière, l'autre a celle, tout aussi incontestable, que le génie de l'homme donne à tout ce qu'il touche; et c'est à ce titre que nous l'offrons au lecteur, comme un des plus précieux spécimens de la plus belle époque de la renaissance italienne.
Quoiqu'il nous tarde d'arriver à une époque plus récente, nous devons, à peine d'être accusé d'omission, dire ici un mot de trois autres espèces différentes de miroirs, dont deux spécialement ont joué pendant longtemps un rôle très-important, tant comme objets de mode que comme objets d'art ; nous voulons parler
Des conseillers muets dont se servent les dames, Miroirs dans les logis, miroirs chez les marchands,
Miroirs aux poches des galants,
Miroirs aux ceintures des femmes.
que cite la Fontaine dans sa Fable dé VHomme et son image.
Ces miroirs portatifs étaient de deux formes différentes :
les uns à manches, les autres presque ronds et de petite dimension.
Nous dirons peu de choses sur la forme de ces miroirs à main que les femmes portaient à leur ceinture, car ce serait répéter presque littéralement ce que nous avons dit des miroirs égyptiens (page 69), les premiers n'étant pour ainsi dire qu'une réduction des seconds.
En effet, les uns et les autres, presque toujours de métal poli et gravé, ne se différenciaient que par le système d'ornementation propre à chacune de ces époques. 'En Egypte leur représentation est sévère, en France elle s'inspire de l'esprit gaulois du seizième siècle, non-seulement en offrant des sujets, assez souvent très-libres, mais plus encore dans les légendes qui les accompagnent. Comme en tout il y a des exceptions, nous allons en citer un qui ne présente aucun de ces inconvénients.
Ce miroir vénitien (seizième siècle), qui n'a que 0m, 10 de hauteur sur 0m,05 de large, et en métal damasquiné or et argent, est en forme d'X. Sur l'un des côtés est un miroir métallique , et de l'autre un Amour les yeux bandés et tenant un arc.
La figurine du dieu malin (vieux style) est entourée d'une légende, peu neuve, mais souvent, hélas! trop vraie : AMOR DVCITVR EX OCVLI LVM1NE CECVS {V Amour aveugle est conduit par la lumière de Vœil).
Les miroirs ronds, d'une dimension assez restreinte, qu'ils fussent soit de métal, soit de verre étamé, étaient enclavés dans une boîte ronde, généralement d'ivoire, plate, s'ouvrant en deux parties égales, et que nous ne pouvons mieux comparer qu'aux tabatières rondes dont se servaient nos pères (fig. 18).
Le miroir intérieur n'étant pour nous d'aucun intéi et, nous ne nous occuperons que de la boîte qui le con-
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tenait , car là seulement est tout l'intérêt artistique. Beaucoup de collections possèdent des parties séparées, l'une en dessus, l'autre en dessous ; mais un miroir complet, intact, est chose si difficile à trouver, que, pendant trente ans de recherches , l'infatigable Sauvageot, cet homme qui sacrifiait tout pour compléter sa collection, ne
Fig. 18. — Miroir à boîte d'ivoire, partie intérieure.
put jamais en trouver qu'un seul, celui que nous mettons sous les yeux du lecteur.
Si les costumes des personnages ne suffisaient pas pour dater ce miroir du milieu du quinzième siècle, les sujets représentés sur les deux valves y suppléeraient assez. En effet, l'un nous montre l'attaque du château d'Amour, et l'autre un combat à la lance de deux chevaliers au pied d'une tour (fig. 17).
Ces deux sujets sont, à n'en pas douter, tirés de quelque roman de chevalerie alors à la mode.