GLACES DE VERRE ETAME
AVEC ENCADREMENT DE VERRE SOIT INCOLORE ET ÉTAMÉ, SOIT DE VERRE DE COULEUR
Il ne nous reste plus à dire un mot que de ces glaces vénitiennes qui, reléguées pendant longtemps dans les garde-meubles, après avoir trôné dans les palais, paraissent aujourd'hui revenir à la mode, grâce au revirement artistique qui porte la génération actuelle à rechercher non-seulement les objets originaux de cette époque, mais encore leur imitation. Nous voulons parler de ces glaces de verre étamé dont le cadre est formé de morceaux d'autres verres, soit étamés comme la glace elle-même, soit de couleur.
La rareté des glaces originales du seizième siècle ne permettant que très-difficilement d'établir une comparaison entre elles et celles faites de nos jours, nous croyons indispensable de mettre sous les yeux du lecteur (fig. 19) une glace qui certes, par sa destination, devait être réputée parfaite : c'est celle que possède le musée de Cluny. et qui, dit-on, fut offerte par la république de Venise à Henri III, lors de son retour de Pologne.
C'est seulement après l'avoir comparée à celles exécutées aujourd'hui qu'on pourra se faire une juste idée des nombreuses perfections successivement apportées dans la fabrication des glaces; car si elle a le mérite d'être peutêtre la plus grande qu'on ait pu obtenir par le moyen du soufflage, il faut reconnaître qu'elle laisse considérablement à désirer sous le rapport de la pureté, couverte
Fig. 19. — Miroir de Henri III. (Musée deCluny.)
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qu'elle est de bulles et de stries. A ce reproche, et pour l'honneur des verriers vénitiens, nous devons ajouter que ces défauts, pour ainsi dire inconnus de nos jours, étaient inévitables dans le mode de soufflage alors en usage.
La bordure de verre de couleur et de verre blanc taillé en biseau est décorée de fleurs de lis et de palmettes alternées. Chacune d'elles est fixée sur la bordure au moyen de vis à tête.
Maintenant que nous avons cité les principales formes de miroirs, et que nous avons donné la raison de leur petite dimension, arrivons vite à Paris, et voyons par quel moyen la France parvint, après bien des efforts infructueux, à s'exonérer du tribut qu'elle payait à Venise, qui, protégée par la mode, avait pour ainsi dire le monopole de la miroiterie.
La mode en était telle que, dans son virelay sur V excès ou Von porte toute chose, Régnier Desmarets nous dit :
Dans leurs cabinets enchantés L'étoffe ne trouve plus place ; Tous les murs des quatre côtés En sont de glaces incrustés.
Chaque côté n'est qu'une glace.
Pour voir partout leur bonne grâce, Partout elles (les femmes) veulent avoir La perspective d'un miroir.
Ce luxe, du reste, n'était encore qu'une mode renouvelée des Romains. Sénèque (Epistol. 86) nous apprend que, de son temps, « celui-là s'estime bien pauvre dont la chambre n'est pas tapissée de plaques de verre. »
Ne pouvant tolérer plus longtemps un tribut aussi humiliant pour nos miroiteries que ruineux pour le pays (l'importation était estimée à plus de cent mille écus par an, somme énorme pour l'époque), Louis XIV, ou plutôt
Colbert, revint aux idées de Henri II (1551), de Henri IV et de Louis XIII (1634), et résolut de porter un coup mortel à l'importation en fondant à Paris une grande manufacture de glaces, genre de Venise.
Pour arriver à ce résultat, il fallait commencer par ravir à la très-prudente et très-soupçonneuse république le secret dont elle entourait tous les travaux de la fabrication des glaces.
Deux seuls moyens pouvaient conduire à ce but :
La force ou la ruse.
Colbert, préférant le second moyen, écrivit (1664) à François de Bonzi, évêque de Béziers, alors ambassadeur de France près la république de Venise, d'avoir à dérober non-seulement le secret de la fabrication, mais encore à embaucher secrètement des verriers vénitiens pour la France.
Cet ordre, très-facile à donner de Versailles, était, comme-on va le voir, beaucoup plus difficile à exécuter à Venise. L'ambassadeur, après avoir sans doute sondé le terrain, répondait, peu de temps après, « que, pour lui envoyer des ouvriers, il court le risque d'être jeté à la mer. »
Un tel danger menaçant un ambassadeur de la cour de France eût peut-être dissuadé tout autre ministre; mais, soit qu'il taxât de chimériques les craintes de l'évêque, soit qu'il les reconnut réelles, mais sans danger pour luimême, Colbert, qui tenait plus à son idée qu'à la vie de Bonzi, lui ordonna de nouveau d'avoir à ne pas perdre de vue l'ordre qu'il lui avait précédemment donné.
Ainsi que Colbert l'avait sans doute pensé, la crainte de lui déplaire l'emporta sur celle d'être jeté à la mer, et peu de temps après (1665), à force d'adresse, d'argent et de promesses, dix-huit ouvriers, fuyant leur pays, arrivaient à Paris.
Ces dix-huit miroitiers vénitiens suffisant pour former le noyau d'une verrerie, Colbert organisa de suite une société qui, placée sous les ordres de Nicolas Du Noyer, receveur général à Orléans, s'ouvrit (1665) dans le faubourg Saint-Antoine, à l'emplacement qu'occupe aujourd'hui la caserne de Reuilly \ sous le titre de Manufacture des glaces de miroirs par des ouvriers de Venise.
Ainsi que toutes les grandes industries naissantes, celle qui nous occupe, bien que patronnée par un ministre tout-puissant, eut à traverser de rudes épreuves, par suite dit-on, du mécontentement des ouvriers vénitiens, qui accusaient la cour de France de ne pas tenir à leur égard les promesses qui leur avaient été faites.
Que ce reproche fût ou non motivé, il n'en est pas moins vrai que le désarroi se mit promptement dans la manufacture, moins peut-être par le départ furtif de plusieurs d'entre eux, que par le mauvais vouloir de ceux qui, engagés pour faire des élèves, ne semblaient rester qu'afin d'entraver les travaux qui leur étaient confiés.
La grande idée de Colbert était donc en péril, lorsqu'un hasard aussi heureux qu'inattendu lui vint en aide. En effet, dès 1675, le ministre se trouva en mesure d'écrire à M. de Saint-André, ambassadeur à Venise, qui lui offrait des miroitiers de Murano : « La manufacture est assez bien établie dans le royaume pour n'en avoir pas besoin. » En effet, la France se suffisait à elle-même ; l'importation des miroirs de Venise y était défendue depuis 1669.
Voici par quel moyen les Français arrivèrent à produire des glaces, malgré le mauvais vouloir des Vénitiens. La manufacture du faubourg Saint-Antoine allait étein-
i L'établissement de la rue de Reuilly fut vendu en 1852, au ministère de la guerre, au prix de 450,000 fr.
dre ses fours, quand M. de Chamillart apprit à Colbert qu'il existait à Tourlaville, près de Cherbourg, une manufacture de verre blanc et de glaces façon Venise, qui, dirigée par un nommé Richard Lucas, sieur de Nehou *, jouissait d'une certaine réputation.
Comment un simple particulier pouvait-il être maître d'un secret refusé à la toute-puissance de Colbert, et comment Colbert ignorait-il l'existence de cette manufacture?
Sans nous charger de répondre ici à la seconde question, nous arrivons droit à la première.
D'après la chronique, plusieurs jeunes gens de Strasbourg, partis de leur ville dans l'intention d'apprendre l'art de la verrerie, étaient convenus de faire le voyage de Venise, espérant qu'admis comme apprentis dans une miroiterie, ils pourraient, plus tard, rapporter en France les connaissances et la pratique qu'ils auraient acquises à l'étranger. Leur espoir ne fut pas, hélas! de longue durée ; peu de jours s'étaient à peine écoulés depuis leur arrivée à Murano, que déjà chacun d'eux avait impitoyablement été éconduit par les miroitiers, pour lesquels tout étranger était un ennemi. Ne pouvant donc s'instruire ouvertement par leur travail, ils eurent recours à la ruse; et voici, toujours selon la tradition, le moyen qu'ils employèrent. Profitant du moment où les Vénitiens, jaloux même les uns des autres, portes et fenêtres fermées, se livraient en toute sécurité à la confection de leurs glaces, nos jeunes Strasbourgeois, perchés sur les toits et épiant leurs moindres actions au moyen de trous habilement pratiqués, arrivèrent, après bien des dangers, à s'approprier les se-
1 Quoique, dans son excellent ouvrag-e, M. Bontemps revendique le droit d'invention en faveur d'Abraham Tlievart, nous avons cru devoir, faute de preuves écrites, laisser le nom de Lucas de Nehou, donné par les archives de la manufacture de Saint-Gobain.
crets, ou plutôt le tour de main qui constituait à lui seul toute la suprématie des verriers de Murano.
Aussi habiles maintenant que leurs maîtres, nos jeunes gens rentrèrent en France et vinrent offrir leurs services à Lucas de Nehou, qui, comme on le pense, s'empressa de les utiliser.
C'est ainsi que la miroiterie à l'instar de Venise fut introduite en France.
Pour mettre à profit l'importation nouvelle, Colbert annexa la glacerie de Tourlaville à la manufacture royale de Paris. Bientôt, secondé par ce ministre intelligent, Lucas de Nehou débarrassé, grâce au titre de manufacture royale, d'une foule de tiraillements qui paralysaient ses travaux, et pourvu de plus grands privilèges, s'avança d'un pas tellement ferme dans la voie des améliorations, que c'est de la glacerie de Tourlaville, dirigée par lui, que sortirent les premières belles glaces françaises.
Pour une industrie naissante, il y a deux espèces de protecteurs : l'un, assez commun, qui vous dit : Vous avez obtenu ce que vous demandiez, maintenant, allez, le reste vous regarde ; l'autre beaucoup plus rare , qui non-seulement vous met à même de produire, mais qui, par son influence sociale, attire le public vers vous. — Aucun de ces deux bonheurs ne manqua à Richard de Nehou : après avoir rencontré un Colbert, il fut assez heureux pour trouver un Louis XIV.
A cette époque, avoir pour soi le souverain, c'était attirer la cour et la ville ; et ce fut ce qui arriva, car dès que courtisans, riches traitants et même bourgeois eurent appris que leur roi avait fait mettre non-seulement des glaces françaises à ses voitures (1672), mais qu'il avait encore ordonné à la manufacture royale la fourniture de toutes celles qui devaient décorer la grande galerie des fê-
tes à Versailles (de là le nom de galerie des glaces qu'elle porte encore), aussitôt chacun d'eux, saisissant l'occasion de faire sa cour au roi et au ministre, s'empressa, malgré le prix élevé où étaient alors les glaces, de courir à la manufacture royale.
Une historiette rapportée par Saint-Simon1 prouve que la flatterie n'était pas à bon marché.
« (1699.) La comtesse de Fiesque, qui avait été l'un des maréchaux de camp de mademoiselle de Montpensier à l'attaque d'Orléans, el qui n'avait presque rien, parce qu'elle avait tout fricassé ou laissé piller à ses gens d'affaires, tout au commencement de ces magnifiques glaces alors fort rares et fort chères, en acheta un parfaitement beau miroir. — Hé, comtesse, lui dirent ses amis, où avez-vous pris cela? — J'avois, dit-elle, une méchante terre, et qui ne rapportoit que du blé, je l'ai vendue, et j'en ai eu ce miroir. Est-ce que je n'ai pas fait merveilles? »
Ainsi encouragée par la cour et la noblesse, la manufacture royale des glaces pouvait se croire en droit de concevoir de grandes espérances pour le présent ; mais n'avait-elle plus rien à craindre pour l'avenir? Venise existait toujours, et bravant les peines sévères prononcées contre toute introduction de verrerie italienne en France, la contrebande, certaine de trouver un débit assuré, ne fût-ce que chez les frondeurs de la cour, se poursuivait activement, et il s'en suivait un notable préjudice pour l'industrie française.
Afin d'arriver à détruire cette désastreuse concurrence, il fallait obtenir deux choses : un prix moins élevé de fabrication qui permit de vendre les glaces françaises à
1 Mémoires. Édition Hachette, in- 18, t. TI, p. 57.
meilleur marché que celles de Venise, et un mode de travail plus parfait.
On se souvient que ce fut Richard-Lucas de Nehou, mort en 1675, qui le premier osa lever l'étendard de l'indépendance contre le monopole vénitien. Eh bien, ce fut son neveu Louis-Lucas de Nehou, qui lui porta les derniers coups, d'abord en inventant (1688) le mode du coulage du verre qui, comme on va le voir, permet, pour ainsi dire, d'obtenir des glaces d'une grandeur indéterminée, puis en transportant ensuite (1695) l'établissement de Paris à Saint-Gobain.
Tout ce que nous avons dit sur la manufacture de Saint- Gobain, qui est certes le type le plus parfait en tout ce qui concerne le travail des glaces, ayant été, en grande partie, extrait de l'excellent ouvrage de M. Augustin Cochin, membre de l'Institut1, nous demandons à l'auteur la permission, et cela dans l'intérêt du lecteur, de compléter cet article en citant ici ses propres paroles.
« Le premier progrès, ce fut l'invention du coulage ; je ne crois pas qu'il existe, dans l'ensemble merveilleux de tous les procédés industriels, une opération étonnante, un mélange de force, d'adresse, de courage et de rapidité, plus surprenant2.
« Quand on entre pour la première fois la nuit dans une des vastes halles de Saint-Gobain, les fours sont fermés, et le bruit sourd d'un feu violent, mais captif, interrompt
1 La Manufacture des glaces de Saint-Gobain de 1605 à 18G5. Paris, Douniol, 186G, p. 72.
- Suivant M. Péligot, le verre de Saint-Gobain se compose de :
Silice 73
Chaux 15.5
Soude 11.5
m LES MERVEILLES DE LA VERRERIE.
seul le silence. De temps en temps, un verrier ouvre lé pigeonnier du four pour regarder dans la fournaise l'état du mélange; de longues flammes bleuâtres éclairent alors les murailles des carcaises, les charpentes noircies, les lourdes tables à laminer, et les matelas sur lesquels des ouvriers demi-nus dorment tranquillement.
« Tout à coup l'heure sonne, on bat la générale sur les dalles de fonte qui entourent le four, le sifflet du chef de halle se fait entendre, et trente hommes vigoureux se lèvent. La manœuvre commence avec l'activité et la précision d'une manœuvre d'artillerie. Les fourneaux sont ouverts, les vases incandescents sont saisis, tirés, élevés en l'air, à Laide de moyens mécaniques ; ils marchent, comme un globe de feu suspendu, le long de la charpente, s'arrêtent et descendent au-dessus de la vaste table de fonte placée avec son rouleau devant la gueule béante de la carcaise. Le signal donné, le vase s'incline brusquement ; la belle liqueur d'opale, brillante, transparente et onctueuse, tombe, s'étend, comme une cire ductile, et, à un second signal, le rouleau passe sur le verre rouge ; le regardeur, les yeux fixés sur la substance en feu, écréme d'une main agile et hardie les défauts apparents ; puis le rouleau tombe ou s'enlève, et vingt ouvriers munis de longues pelles poussent vivement la glace dans la carcaise, où elle va se recuire et se refroidir lentement. On retourne, on recommence, sans désordre, sans bruit, sans repos ; la coulée dure une heure ; les vases à peine remplacés sont regarnis ; les fours sont refermés, les ténèbres retombent, et l'on n'entend plus que le bruit continu du feu qui prépare de nouveaux travaux.
(( Lorsque la glace a été enfermée dans la carcaise, elle y reste environ trois jours.
« Le détournement est moins dramatique que la coulée.
Rien déplus saisissant toutefois que la tranquillité mesurée avec laquelle dix à douze ouvriers, sans autre secours que des courroies, tirent, dressent et portent cette grande glace mince et fragile, en marchant au pas, comme des soldats, depuis la carcaise jusqu'au pupitre, placé sur des roues et des rails, qui va la porler, encore brute, à l'atelier d'équarrissage, où elle sera examinée, classée, coupée et mise en route pour les ateliers chargés de la rendre parfaite.
« Déjà ce verre est beau, mais opaque; il faut qu'il devienne transparent, poli et parfaitement plan. Chargé de réfléchir ou de transmettre la lumière, il ne doit, par aucun défaut, arrêter, disperser ou obscurcir ses puissants et délicats rayons. On va donc porter cette glace fragile, la dégrossir sous une ferrasse avec du sable, la reprendre, la sceller, la doucir à Témeri contre une autre glace qui est fixe, la retourner pour doucir l'autre face, la reporter, la savonner à la main, puis la reprendre encore et la polir en la frottant avec des feutres garnis de potée (peroxyde de fer rouge), le tout à l'aide d'instruments compliqués, mis en mouvement par la vapeur ou par l'eau, la lever, l'examiner, la réparer, la revoir encore, et la diriger enfin, quand elle est parfaite, vers le magasin où elle sera classée, puis étamée, ou coupée, et livrée au public. »
Suivant le même auteur, voici le moyen employé à Saint-Gobain pour l'étamage. « Sur une table inclinée et entourée de rigoles, on étale une feuille d'étain bien nettoyée, sur laquelle on verse le mercure. Sous une main légère et rapide, la glace poussée bien droit chasse ellemême l'excès de métal, et le mercure, pris entre deuxr s'étend, adhère et s'amalgame en quelques minutes ; mais pendant près de huit jours, il faut que la glace sèche sous des poids lourds, qui achèvent de fixer le tain. »
Outre la difficulté de laminer et de battre l'étain sans le déchirer, et le prix excessif du mercure, le mode d'étamage que nous venons de décrire et qui est encore généralement suivi, offre un inconvénient beaucoup plus sérieux, car, malgré toutes les précautions imaginables, il compromet au plus haut point la santé des ouvriers lorsqu'il serait si facile aujourd'hui de les mettre à l'abri de tout danger. À l'appui de ces dernières paroles nous allons donner, d'après l'excellent ouvrage de M. Bontemps {Guide du verrier), la formule d'une découverte qui, certes méritera un jour les éloges de l'industrie et de l'humanité.
« Nous ne devons pas oublier de mentionner ici une nouvelle méthode de douer les glaces de la propriété de réfléchir les objets, nous voulons parler de Y argenture des glaces ; bien que ce procédé ne soit pas encore généralement adopté, il constitue un progrès tellement notable, il se substitue à une méthode qui, par l'emploi du mercure, a des effets si déplorables sur la santé des ouvriers, que nous devons appeler de tous nos vœux son adoption générale. C'est au baron Liebig qu'est due la découverte scientifique qui a servi de point de départ aux divers procédés industriels de l'argenture des glaces. Un premier brevet fut pris en Angleterre et en France, par M. Drayton, mais il ne produisit pas des résultats assez satisfaisants pour déterminer son adoption et la cessation de rétamage au mercure. Mais aujourd'hui, l'argenture des glaces par le procédé de M. Petitjean remplit parfaitement le but. Ce procédé consiste à verser sur la glace, parfaitement nettoyée et placée dans une position bien horizontale, sur une plaque de fonte, une dissolution très-étendue de tartrate d'argent ammoniacal ; celle-ci s'obtient en ajoutant une certaine quantité d'acide tartrique à une dissolution d'azote d'argent et d'ammoniaque, contenant un
léger excès de cet alcali, et en chauffant graduellement la glace jusqu'à la température de 50 degrés environ. L'argent métallique se dépose en couche feuillante et adhérente à la surface du verre, lequel, hien nettoyé et séché, reçoit sur la surface ai gentée une couche de peinture à l'huile au minium, ou bien, ainsi qu'on le fait en Allemagne, un enduit bitumineux. Ce procédé, à l'avantage d'une exécution très-rapide, joint celui du bon marché, car il suffit de 7 à 8 grammes de métal pour argenter 1 mètre superficiel de verre, soit environ une dépense de 1 fr. 40 a 1 fr. 80, pour la valeur de l'argent.
(( Ce procédé, exploité par MM. Brossette et Cie, ne laisse presque rien à désirer. Si les objets réfléchis présentent une blancheur un peu pâle, cela tient à la teinte inclinant au jaune de l'argent, teinte qui est d'ailleurs corrigée par la nuance généralement un peu azurée des glaces ; les glaces argentées présentent d'ailleurs une grande vivacité et une grande pureté de réflexion. Les glaces argentées supportent sans inconvénient les voyages de long cours auxquels ne résiste par l'étamage ordinaire. Enfin, le procédé est économique ; aussi espérons-nous que MM. Brossette, qui déjà opèrent journellement l'argenture de 1 00 mètres de glaces, étendront encore cette production dont on doit désirer la substitution complète à l'étamage au mercure. »
Nous ne saurions mieux terminer, qu'en donnant un
aperçu du changement du prix des glaces, de 1699 à 1865.
En 1699, madame la comtesse de Fiesque, pour un
miroir, donne une mauvaise terre qui rapportait du blé.
(Voir l'historiette page 96.)
En 1702, le mètre de glace se payait 165 livres.
En 1802 \ . 205
En 1862 45
Cette baisse de prix est encore bien plus considérable, suivant M. Cochin, lorsqu'il s'agit de glaces de grands volumes.
En 1702, une glace de 4 mètres valait 2,750 livres.
En 1802 3,644*
En 1862 262
1 « En 1802, après la Révolution, et en 1805 surtout, pendant le blocus continental, les prix étaient plus élevés qu'un siècle auparavant. »
HISTORIQUE
Doit-on admettre, ainsi que beaucoup de personnes le pensent encore aujourd'hui, que les anciens, si avancés dans tant de genres de luxe, relaient beaucoup moins pour les choses les plus usuelles de la vie? Aies en croire, il s'en faudrait peu qu'on ne dût conclure avec elles nonseulement q*je l'écuelle de bois ou de terre que Diogène jeta loin de lui, comme meuble trop fastueux, ou tout au moins inutile (puisqu'il pouvait boire dans le creux de sa main), était le vase dont ils se servaient, mais encore, qu'ignorant Fart de conserver les vins, chaque convive assis au festin pressait de ses mains le raisin dans la coupe.
Essayons, par quelques citations puisées dans leur propres écrits, de démontrer que les anciens, qui avaient donné un dieu à la vigne, étaient trop bons païens pour conserver et boire les présents de Bacchus dans des vases indignes de la majesté du dieu.
Les anciens ont-ils connu les bouteilles et les verres à boire?
A ces deux questions, qu'on a quelquefois îésolues par la négative, nous répondrons: Oui, les anciens s'en servaient, car l'Egypte, toujours cette antique et splendide Egypte, nous a laissé des bouteilles soit en simple verre, soit couvertes d'un treillis d'osier, ou de tiges de papyrus. Ces dernières, qui offrent la plus grande ressemblance avec celles renfermant de nos jours l'huile de Florence, sont encore aujourd'hui désignés par les Égyptiens sous le nom de damadjan.
Si nous sautons par-dessus bien des siècles, pendant lesquels rien ne prouve que la fabrication des bouteilles ait cessé, et si nous arrivons chez les Romains, là, la simitliude est encore plus frappante, car, comme on va le voir, il ne s'agit plus uniquement de simples récipients en verre, plus ou moins semblables aux nôtres, mais bien de bouteilles en tout identiques à celles dont nous nous servons aujourd'hui.
Quatre vers d'Horace, et quelques mots de Pétrone vont le prouver:
a J'en veux célébrer l'anniversaire, et ce jour heureux fera sauter le liège et le cachet d'une amphore mise à la fumée sous le consulat deTullus1. »
a Aussitôt ou apporte les flacons de verre soigneusement cachetés; au col de chacun d'eux était suspendue une étiquette ainsi conçue: Falerne Opinien 2 de 100 ans5. »
1 Horace à Mécénas, Odes, HT, vu, 9.
2 On désignait sous le nom de Falerne Opinien le vin de Falerne récolté sous le consulat d'Opinius (an de Rome 034). Pline (liv. IV, cliap. m) dit que, de son temps, il y avait encore de ce falerne. 11 devait, à cette époque, avoir près de deux cents ans de bouteille.
5 Pétrone, Satyricon, liv. XXXIV.
Dans ces citations, dont nous aurions facilement pu augmenter le nombre1, ne trouve-t-on pas la bouteille, le bouchon, la cire qui le recouvre, et même l'étiquette servant à indiquer la nature du vin? ne trouve-t-on pas, en un mot, la bouteille telle que celle en usage de nos jours?
De l'ancienneté des bouteilles ainsi constatée faut-il conclure qu'elles furent d'un usage général et non interrompu jusqu'à nos jours? Si leur utilité donne lieu de le penser, l'absence des objets et le silence des textes repoussent cette opinion, caries deux documents les plus anciens que nous puissions citer sont: l'un qui indique comme première verrerie à bouteilles établie en France, celle qui existait en 1290 à Quincangrogne (Aisne); l'autre (les rôles de la ville de Paris) mentionnant un nommé (( Macy qui (1292) let (sic) des bouteilles. »
Si le premier document ne laisse aucun doute sur l'espèce des produits, il n'en est pas ainsi du second, ce Macy ayant fort bien pu fabriquer des bouteilles d'autre matière que de verre, car il ne faut pas oublier qu'aux treizième et quatorzième siècles, les rois de France se servaient indistinctement, soit de bouteilles « en argent esmaillé, » soit de simples bouteilles de cuir qui, importées d'Angleterre, furent ensuite imitées à Paris. Il paraît même qu'un certain Jehan Petit Fay, « marchand suivant la cour, » avait charge (1469) d'en approvisionner le palais du roi Louis XI.
Ce n'est donc que vers la fin du quinzième siècle, ou tout au plus au commencement du seizième, que les verreries s'étant multipliées en France, les bouteilles de cuir, abaissées au simple rôle de gourdes portées par les voyageurs, firent place aux bouteilles de verre.
1 Martial, Épigrammes, XIII, cxx : « Si le vin de Spolète a quelques années de bouteille, tu le préféreras au falerne nouveau. »