DORURE DU VERRE
Si nous supposons maintenant la masse de verre couverte par l'un de ces deux moyens, on n'a plus qu'à se rendre compte du moyen par lequel on peut rendre la juxtaposition de l'or insensible au toucher. Ce moyen nous paraît consister uniquement en une couverte de verre incolore très-mince, qui, appliquée sur la partie supérieure du verre au moyen d'une seconde paraison, enferme, pour ainsi dire, la poudre d'or entre deux cloisons.
Inutile de nous étendre davantage sur ce procédé excessivement facile et employé de nos jours dans la fabrication des verres de plusieurs couleurs, dits verres doublés. (Voy. le chapitre des Verres à deux couches.)
Nous avons vu précédemment (p. 71) que l'art de mouler, de tailler et de graver le cristal remonte aune époque très-reculée, car Pline (liv. XXXVI, ch. lxvi) nous apprend que a tantôt on souffle le verre, tantôt on le façonne au four, tantôt on le cisèle comme l'argent. »
L'antiquité de cet art ainsi constatée, nous allons, enjambant par-dessus bien des siècles, arriver à notre époque et voir quels sont les moyens employés de nos jours.
La taille des cristaux et du verre, qui consiste généralement dans des ornements en relief extérieur, s'obtient au moyen de quatre meules verticales qui, successivement employées, sont mises en jeu soit par le pied de l'ouvrier, soit par un moteur à vapeur.
La première de ces meules est en fer, la seconde en grès, la troisième en bois et la quatrième en liège.
Sur la roue en fer, mise en mouvement, l'ouvrier jette de temps en temps du sable qui est humecté au moyen d'un sabot ou d'un petit baquet en bois qui, placé audessus de la roue, laisse tomber l'eau goutte à goutte sur le sable.
Ce premier travail de dégrossissage étant terminé, à la roue en fer succède la meule en grès, qui, d'un travail moins dur, donne un degré de plus à l'avancement de la taille. Ce second pas fait, à cette roue on en substitue une en bois, sur laquelle on jette, à tour de rôle, les boues du sable pulvérisé par les deux précédentes opérations, de l'émeri1 de plus en plus fin, et enfin de la potée d'étain2.
Le travail de la taille se termine soit par la même meule en bois saupoudrée de potée d'étain sèche, recouverte d'une étoffe de laine, soit au moyen d'une dernière roue en liège.
La décoration de la taille du cristal ou du verre s'obtient donc en l'usant soit sur les faces planes et latérales, soit sur la partie cylindrique, soit enfin sur les arêtes des roues mises en mouvement.
Ce système de décoration demandant, comme on le voit, un assez long travail et une certaine perte de matière, les verres taillés ne pouvaient être vendus qu'à des prix assez élevés, lorsqu'un simple ouvrier apporta une transformation complète dans cette partie de la cristallerie.
Au nombre des employés à la cristallerie de Baccarat se trouvait un jeune ouvrier souffleur nommé Robinet.
1 Ce minéral, principalement composé d'alumine, tire son nom du cap Émeri (île de Naxos), d'où l'on en tire des quantités considérables .
2 La potée d'étain est un mélange d'oxydes de plomb et d'étain.
Atteint d'une maladie de poitrine, sentant ses forces diminuer, et craignant de perdre son état, il substitua l'outil à l'homme par l'invention d'une pompe qui remplace, et bien au delà, la plus grande force humaine. Cette invention, qui date de 1821, consiste en un petit cylindre en fer-blanc ou en laiton, de 54 à 40 centimètres de long sur 6 à 8 de diamètre, fermé par un bout. Dans l'intérieur du cylindre se trouve un ressort à boudin en fer; à sa partie inférieure est un piston en bois avec ouverture centrale garnie de cuir, et retenue par une fermeture à baïonnette. L'embouchure de la canne étant ainsi mise en contact avec le piston, on comprime par une brusque pression l'air qui, contenu dans le cylindre et sortant avec force, force la matière à pénétrer dans toutes les anfractuosités du moule.
C'est par ce moyen expéditif et peu coûteux qu'on trouve à très-bas prix des carafes, des verres, etc., dont le décor consiste généralement soit en côtes de melon, soit en quadrillé. Ces verres, quoique moulés, peuvent être repassés par le tailleur de cristal.
Cette invention, doublement précieuse au point de vue de l'humanité et de l'industrie, désignée aujourd'hui sous le nom de pompe Robinet, a valu à son auteur une médaille d'or décernée par la Société d'encouragement et une pension assurée par l'administration de Baccarat.
Quoique la gravure sur verre offre un résultat identiquement opposé à la taille, puisque le travail de la première se fait en creux, tandis que celle de la seconde ne produit généralement, comme nous venons de le dire, que des ornements en relief, les movens d'exécution offrent
Fig. 53. — Verre de Bohême.
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cependant une assez grande analogie , car l'une et l'autre s'exécutent à l'aide du tour avec certaines différences que nous croyons devoir mentionner.
Au lieu des roues qui, dans la taille, usent le verre, la gravure s'obtient à l'aide d'une broche qui, terminée soit par une pointe d'acier trempé, soit par un silex, est adaptée à une espèce de barillet mû par un tour. Une fois le mouvement de rotation donné, l'ouvrier prend l'objet qu'il veut graver, et suivant les coutours du dessin légèrement tracé, il appuie plus ou moins le verre sur la pointe de la broche, selon que la gravure doit être plus ou moins profonde.
Les difficultés de ce travail, qui, comme on le pense bien, deman le une grande légèreté de main unie à une longue pratique, ne peuvent être appréciées que lorsqu'on examine attentivement ces ouvrages sur lesquels l'artiste est parvenu à graver d'une finesse irréprochable, et cela sur un très-petit espace, les scènes les plus compliquées.
Nous croyons devoir rappeler ici ce que M. Labarte dit sur cet art l :
<( Dès le commencement du dix-septième siècle, certaines fabriques de verrerie de Bohême avaient donné des vases d'une forme correcte, enrichis d'ornements, de sujets et surtout de portrails gravés.
(( Des artistes distingués, en Allemagne et en Italie, furent employés, malgré la fragilité de la matière, à décorer ces vases, à l'imitation de ceux en cristal de roche, d'ornements, d'arabesques et de sujets en creux, remarquables par la composition, la pureté du dessin et le fini de l'exécution. Ces jolies gravures auraient souvent mérité d'être fixées sur une matière moins fragile (fig. 53). »
1 Catalogue Debruge-Duménil, Introduction, p. 559.
Tout en constatant ici que l'art de graver le verre a été amené, comme travail demain, à un très-grand degré de perfection par les artistes de Bohême, il faut reconnaître cependant que dans leurs plus belles productions on trouve toujours une espèce de monotonie résultant, en grande partie, de la multiplicité des traits gravés se pressant les uns sur les autres, à tel point qu'on pourrait croire que le talent du graveur consistait alors à mettre le plus de gravure dans le plus petit espace possible. C'était certes un talent relatif, mais le but de la gravure sur verre, qui est de décorer, était-il atteint? Les artistes français ne le pensèrent pas, et abandonnant les compositions de la Bohême, ils remplacèrent les châteaux, les seigneurs, les paysans, les paysannes et leurs moutons microscopiques par des fleurs enlacées qui, par leurs compositions variées, offrent, comme on peut s'en convaincre, des effets beaucoup plus gracieux, plus lumineux, qui en font pour ainsi dire un art nouveau. La gravure que nous offrons (flg. 34) et qui viendra sans doute à l'appui de nos paroles a été faite d'après une petite buire sortant de la cristallerie de Clichy.
Après l'art, arrivons à l'industrie.
Nous avons vu que, pour ce qui regarde les verres taillés, l'industrie trouva le moyen de les populariser au moyen d'un soufflage préalable; eh bien, les verres gravés ont aussi leur imitation, et voici le moyen employé, tel qu'il est décrit par M. Péligot i.
« On se sert, pour graver sur verre, de l'acide fluorhydrique à l'état gazeux ou à l'état liquide. Il est préférable de l'employer sous cette dernière forme.
« On prépare l'acide fluorhydrique par les procédés
1 Douze leçons sur l'art de la verrerie, p. 19.
ordinaires, en chauffant dans une cornue de plomb une partie de fluorure de calcium pulvérisé et trois parties et demie d'acide sulfurique concentré ; on étend l'acide du tiers ou de la moitié de son volume d'eau, et on le
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Fig. 5i. — Buire gravée (cristallerie de Clichy).
conserve dans une bouteille de plomb ou mieux de guttapercha.
« Le verre est enduit d'un vernis de cire et de térébenthine qu'on applique à chaud à l'aide d'un pinceau. Pour les dessins qui doivent offrir une certaine finesse, on se sert de l'huile de lin siccative.
<( On trace le dessin avec une pointe, comme pour la gravure à l'eau-forte. La transparence du vernis à l'huile de lin permet facilement de le décalquer. On entoure la partie enduite de vernis d'un bourrelet en cire, et on fait mordre l'acide sur le verre pendant un temps plus ou moins long, selon la profondeur des tailles qu'on veut obtenir. On lave à l'eau, puis à l'essence ou à l'alcool pour enlever le vernis.
« On comprend que le verre n'est attaqué que dans les parties qui ont été dénudées par le burin. »
Comme il est impossible, quels que soient les soins apportés dans cette opération chimique, que toutes les parties mordues par l'acide aient la rigidité, la netteté de trait données par la pointe de l'outil, il sera toujours facile de distinguer l'œuvre due à la main de l'homme de celle sortant de la cuve.