LES MERVEILLES
HISTOIRE GÉN ERALE
Peu de questions ont été plus discutées que celle de l'origine du verre. Est-ce à la Phénicie, à la Phrygie, à Thèbes ou à Sidon que nous en sommes redevables ; ou bien, reculant encore dans les siècles précédant de beaucoup la fondation de ces royaumes, faut -il, ainsi que plusieurs auteurs le prétendent, fixer son invention à l'époque où les hommes, ayant découvert le feu et soumis à son action les corps de la nature ou isolés ou mélangés, purent remarquer, entre autres phénomènes, la vitrification de certaines briques ?
Admettre cette dernière opinion, c'est désigner Tubal-
Caïn, fils de Sella et de Lamech1, qui, selon la tradition, passe pour avoir été le huitième homme après Adam, et que la Genèse (chap. iv, verset 22) cite comme « habile à fondre et à travailler le fer et l'airain. »
Cette ancienneté admise était certes déjà assez respectablepour contenter les plus difficiles, lorsque M. Reimann, savant allemand, prélendit que la traduction hébraïque était vicieuse, et qu'il fallait lire que Tubal-Caïn n'avait enseigné qu'à graver le cuivre et le fer2.
Comme cette glose, qui ne pose le fils de Sella et de Lamech que comme un artiste ornant le fer et le bronze travaillés avant lui, nous obligerait à remonter encore plus haut pour trouver celui qui le premier fondit les métaux, et que, dans le but d'obtenir ce résultat assez problématique, il ne nous resterait plus qu'une centaine d'années pour toucher au commencement du monde, nous demandons aux lecteurs la permission de quitter le champ des hypothèses et d'arriver'au plus vite à des faits constatés par les monuments, car de toute cette érudition antédiluvienne, de tous les systèmes opposés qu'il nous faudrait citer, on ne pourrait conclure qu'une seule chose, l'ignorance la plus complète sur l'époque même approximative de la découverte du verre.
Avant d'arriver aux monuments eux-mêmes, nous croyons cependant indispensable de donner aux lecteurs le récit de Pline3 ayant trait tant à l'invention du verre qu'au hasard qui lui donna naissance.
1 Né Fan du monde 130 (75870 ans avant J.-C), ce qui reporterait la découverte du verre à 5757 ans .
2 Histoire antédiluvienne, section i, s. 41, p. 59.
3 Histoire naturelle, liv. XXXVI, chap. lxv Cet auteur latin vivait l'an 25 de J.-C.
« On raconte, dit l'auteur latin, que des marchands phéniciens, ayant relâché sur le littoral du fleuve Bclus1, préparaient, dispersés sur le rivage, leur repas, et que ne trouvant pas de pierres pour exhausser leurs marmites, ils employèrent àcet effet des pains denatron2 de leur cargaison. Ce nitre, ayant été ainsi soumis à l'action du feu avec le sable répandu sur le littoral du fleuve, ils virent couler des ruisseaux transparents d'une liqueur inconnue, et telle fut l'origine du verre5. »
Cette opinion, avec quelque variante, se trouve répétée, d'après Flavius Josèphe \, par Palissy dans son Traité des eaux et fontaines (page 156) : « Aucuns disent que les enfans d'Israël ayant mis le feu en quelques boys, le feu fut si grand qu'il eschauffa le nitre auec le sable, iusques à le faire couler et distiler le long des montagnes, et que dès lors on chercha l'muention de faire artificiellement ce qui auoit esté fait par accident pour faire les verres. » Le récitque Pline ne donne, au surplus, que comme un
1 Maintenant Narhr-ïïalou. Ce fleuve traverse la plaine de Saint- Jean-d'Acrc et se jette dans le golfe, près de cette ville. Il ne se trouve pas mentionné dans la Bible, mais il est célèbre dans l'antiquité, car ce fut sur ses bords que les Phéniciens inventèrent le verre. (Munck, Univers pittoresque, la Palestine, p. 389.)
2 Les anciens désignaient par ce mot une espèce de carbonate de soude natif.
5 Tacite {Histoires , liv. V, chap. vu) rapporte le même fait que Pline, mais d'une manière plus simple, car, laissant inexpliqué le mode de fusion employé, et supprimant entièrement l'histoire de la marmite, il se contente de constater « qu'on trouve à l'embouchure du Belus, fleuve qui tombe dans la mer de Judée, des sables qui, mêlés au nitre et soumis à l'action du feu, produisent, le verre. La plage, d'une médiocre étendue, en fournit toujours sans que jamais on répuise. » Tacite vivait l'an 60 de J.-C.
4 Cet historien latin naquit à Jérusalem Tan 37 de J.-C, et mourut à Rome vers 93.
l'ait qui lui fut raconté, et dont par conséquent il ne peut certifier l'authenticité, a trouvé et trouveencore aujourd'hui un très-grand nombre d'incrédules parmi les chimistes, qui ne peuvent s'expliquer, ou plutôt qui nient formellement qu'.'i aucune époque on ait pu liquéfier à l'air libre des matières qui, de nos jours et avec nos procédés perfectionnés, ne peuvent entrer en fusion qu'à l'aide de fours construits exprès et concentrant une chaleur de 1,000 à 1,500 degrés.
Nous sommes donc dans l'impossibilité de décider soit la question scientifique, soit le droit de première invention entre des produits qui, tout en remontant à une époque excessivement éloignée (et ceux-là sont en grand nombre dans nos musées), ne portent cependant ni lieu de provenance ni date précise de fabrication, qui seuls permettraient d'établir entre eux un ordre chronologique. Ainsi nous contenterons-nous de prendre pour point de départ les objets qui, tant par le lieu où ils ont été trouvés que par les inscriptions qu'ils portent, remontent, suivant nos connaissances actuelles, à l'antiquité la plus reculée. En première ligne, nous citerons les verriers thébains, d'après les peintures des tombes de Béni -Hassan, qu'on pense être de deux mille ans antérieures à l'ère chrétienne. Certains auteurs les croient même exécutées sous Ousertasen 1er, qui régnait 5500 ans avant notre ère. Ici (fig. 1) c'est un Thébain qui, accroupi au pied d'un four, parait puiser le verre en fusion. Là (fig. 2), deux autres, assis à terre, et tenant chacun une
Fig. i.
Verrier thébain.
canne on tout semblable à celles dont ou se sort aujourd'hui, commencent à souffler un morceau de verre attenant à chacune des cannes dirigées vers un fover. Et
Fig. <2. — Verriers thébains.
enfin (fig. 3) deux verriers, toujours armés de la canne, soufflent un vase dont l'orifice touche à terre.
Une telle ancienneté (5500 ans avant notre ère) ne pouvant être strictement admise, puisque Ousertasen a eu
Fig. o. — Verriers thébains.
des successeurs, et qu'on ignore si les peintures ont été exécutées sous son règne ou sous le leur, tout en constatant ici que la verrerie était pratiquée à Thèbes, prenons un autre exemple qui, lui, sera sans réplique, car le grain de collier dont nous donnons la reproduction (fig. A) porte
le nom de la reine pour laquelle il fut fait, et par conséquent la date de sa fabrication.
Ce grain de collier, en pâte de verre, trouvé à Thèbes par le capitaine Hervey de la marine royale, a été décrit par M. Gardner Wilkinson1. Suivant ce savant, ce grain moulé et d'un art très-avancé porte en creux la légende hiéroglyphique de la reine (fig. A et 5).
Fig. 4. — Grain d'un Fig-. 5.
collier royal. Légende hiéroglyphique*
Cette légende, moulée circulairement sur le grain luimême, a été placée par nous développée, afin de la livrer en son entier au lecteur. Nous en devons la traduction à notre ami et collègue M. Théodule Devéria, conservateur adjoint au musée du Louvre, déjà bien connu dans le monde savant pour sa grande habileté à lire les hiéroglypbes.
Nous donnons ici ses propres paroles:
u La première ligne de cette légende est seule lisible, elle se traduit sans difficulté: La bonne déesse (c'est-à-dire la reine) Râ-mâ-kâ aimée d'Athor, protectrice de Thèbes. Râ-mâ-kâ est le prénom de la reine Hatasou, régente de Thoutmès III, qui régna dans la xvin0 dynastie (quinzième siècle avant notre ère, suivant la chronologie de Brugsch). »
1 The Mann ers and Customs of the ancient Egyptians, t. III, p. édition de 1847.
HÏSTOIRK GENERALE. 7
Voilà donc Thèbes revenant encore celle fois non plus avec cette industrie naissante et sans date précise, mais offrant un art déjà avancé remontant à 5369 ans.
Thèbes, ainsi qu'on va le voir, n'était pas la seule ville d'Egypte qui se livrât avec succès à l'industrie verrière, car si Pline vante les verreries de Sidon, Hérodote et Théo phraste chantent les merveilleuses production des Tyriens.
La réputation de ces diverses verreries ne pouvait rester ignorée des Romains; aussi, à peine Caius Julius César Octave eut-il soumis l'Egypte (26 ans avant J.-C.) qu'il s'empressa d'exiger que le verre ferait partie du tribut imposé aux vaincus.
Cet impôt, loin d'avoir été, comme on pourrait le croire, une cause de ruine pour l'Egypte, devint une source de fortune pour toutes ses verreries, car Home, toujours avide de nouveauté, ayant patronné xvecfuria ces produits nouveaux pour elle, il en résulta que les Égyptiens se livrèrent à un très-grand commerce d'exportation dont ils conservèrent le monopole jusqu'au règne de Tibère (l'an 14 de J.-C), époque à laquelle, suivant Pline, cette industrie commença à être cultivée à Rome.
Doués d'un esprit vif, et mettant en usage les procédés usités en Egypte, soit par le secours d'artistes égyptiens attirés à Rome, soit au contraire par des élèves envoyés dans cette nouvelle province, les Romains firent des progrès tellement rapides, qu'en peu de temps leurs produits parvinrent à rivaliser avec les productions les plus belles que leur apportaient autrefois les Egyptiens, tant sous le rapport de la forme que dans la coloration et la taille du verre1.
1 Le vase de Portland que, par la nature de son travail, nous avons dû placer au chapitre des verres à deux couches, vient à l'appui de nos paroles.
Une seule citation de Pline (liv. XXXVI, chap. 24) va tout à la lois nous mettre à même d'apprécier la gigantesque importance des verreries romaines, et nous donner une idée du luxe qu'un certain Scaurus déploya pour fêter son avènement à la place d'édile.
« Nous montrerons, dit Pline, que leurs extravagances (celles de Caligula et de Néron) ont été surpassées par les constructions d'un simple citoyen, de M. Scaurus. Je ne sais si son édilité ne fut pas un plus grand fléau des mœurs, et si ce n'est pas un plus grand crime à Sylla d'avoir donné tant de puissance à son beau -fils que d'avoir proscrit tant de citoyens. Il fit dans son édilité, et seulement pour durer quelques jours, le plus grand ouvrage qui ait jamais été fait de mains d'hommes, même pour une destination perpétuelle. C'était un théâtre à trois étages, ayant trois cent soixante colonnes, et cela dans une ville où six colonnes de marbre d'Hymette, chez un citoyen très-considérable, avaient excité des murmures. Le premier étage était en marbre, le second en verre, genre de luxe dont il n'y a plus eu d'exemple, le troisième en bois doré. Les colonnes du premier étage avaient 38 pieds. Des statues d'airain, au nombre de trois mille, étaient placées entre les colonnes. L'enceinte contenait quatre-vingt mille spectateurs; et cependant le théâtre de Pompée, bien que la ville se soit beaucoup agrandie, et que la population ait beaucoup augmenté, suffit grandement avec ses quarante mille places. Le reste de l'appareil, en étoffes attaliques \ en tableaux et autres ornements de la scène, était si considérable, que Scaurus ayant fait porter dans sa maison de Tusculum ce
1 Les Attales, rois de Pergame, passaient pour être fort riches; aussi les richesses attaliques étaient-elles devenues proverbiales.
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