VERRE CRAQUELÉ
fatiguée de la glace blanche du bon Dieu, et qu'il lui en fallait d'une autre couleur. La mode avait ordonné, et ce fut alors que les fabricants inventèrent les craquelés jaune, vert, lilas, rose, etc.
Le mode de fabrication employé pour obtenir ce craquelé, tout étonnant qu'il paraisse, est, comme on va voir, des plus simples. Un morceau de verre, blanc ou coloré dans la masse, étant tiré du creuset, on le pare sur une table soit de fer, soit de fonte, sur laquelle on a répandu des morceaux de verre concassé. Une fois ces fragments collés extérieurement sur le verre encore à l'éta.t pâteux, on réchauffe la pièce, on la pare de nouveau et enfin on la souffle.
On comprendra que les fragments de verre n'étant collés que sur l'extérieur, l'intérieur des objets en verre craquelé est entièrement lisse.
Il est encore un autre mode employé en Bohême, et qu'on pourrait désigner sous le nom de craquelé artistique, en ce sens que son système d'ornementation, variable à l'infini, comme dessin général et comme couleurs différentes, dépend entièrement de la volonté de l'homme, tandis que celui dont nous avons précédemment parlé ne peut, par le fait même de son mode de fabrication, représenter autre chose qu'un craquelé monochrome, général et sans dessin arrêté.
Voici le moyen employé pour obtenir le craquelé artistique.
Au lieu de rouler le verre, et alors qu'il n'a pas encore de forme, sur un semé de verre concassé, on souffle l'objet envoie de fabrication, et c'est seulement lorsqu'il est presque terminé, que l'artiste, qui a devant lui des morceaux de verres concassés de plusieurs couleurs, les place à la main, et là où il veut, sur le verre encore à l'état pâteux.
De ce système, il résulte que l'ornementation du verre est tout à fait subordonnée au goût de l'artiste.
Ce travail fait, il ne reste plus alors qu'à réchauffer l'objet et à le parer.
Inutile de dire que, dans les deux systèmes de fabrication, les verres superposés étant moins lusibles que le verre auquel ils adhèrent, leurs aspérités externes ne sont pas émoussées par le réchauffage de la pièce.
A ces deux modes de fabrication nous devons en ajouter un troisième donné par M. Bontemps. Suivant ce savant verrier «on plonge rapidement dans l'eau la canne chargée de verre, l'extérieur se glace et se fendille en tous sens. »
Si cette dernière formule présente très-bien le caractère du craquelé italien, simplement fendillé, elle ne peut suivant nous, s'appliquer au craquelé moderne exécuté soit en France, soit en Bohême, car tous les ouvrages sortant de ces fabriques sont couverts d'aspérités saillantes et non d'un simple fendillé.
11 y a donc trois espèces de craquelés.
Qui de vous, chers lecteurs (je ne m'adresse qu'à ceux qui ont la cinquantaine), ne se souvient, alors qu'il était enfant, d'avoir admiré ces petites maisons, ces bergeries, ornées de berger, bergère et moutons, et même ces châteaux, entièrement construits en fils de verre de diverses couleurs?
La mode de ce genre de joujoux, nous n'osons pas dire d' œuvres d'art, est allée où tout aboutit, à l'oubli le plus complet, et son abandon est tel, qu'il serait plus facile aujourd'hui, pour certaines personnes, d'acheter une maison en pierre de taille, ne rapportât-elle même que quatrevingts à cent mille francs, que de mettre la main sur la plus petite maisonnette en verre.
Comme nous ne sommes pas, Dieu merci, de ceux qui crient vœ victis! nous croyons, au nom de la reconnaissance, du bonheur, de l'ébahissement même que nous causait ce genre de travail, devoir constater au moins ici que le verre filé a régné, et prouver qu'en des mains habiles il peut encore avoir un certain intérêt artistique.
Le verre filé est-il d'invention moderne? Hélas! pas plus que beaucoup d'autres choses ici-bas. Il n'était, au commencement de ce siècle, que la continuation d'une industrie déjà connue depuis bien longtemps, et tellement en honneur au commencement du seizième siècle, que Fugger, ce richissime banquier d'Augsbourg, qui, non content de chauffer Charles-Quint, son hôte, avec des fagots de canelle, les allumait encore avec la reconnaissance d'une très-forte somme que le souverain lui avait empruntée, ne trouva rien de plus rare, de plus digne d'être offert à son impérial visiteur, qu'un petit vaisseau en verre fondu, filé, coulé et tordu1.
S'appuyant sur la grande ressemblance qui existe entre cette description et l'objet que possède le Louvre (fig. 37), il serait certes facile de donner à notre vaisseau une provenance impériale, mais là n'étant pas la question qui nous occupe, nous nous contenterons, après avoir constaté ici tout à la fois l'ancienneté du verre filé et l'estime qu'on avait alors pour ses produits, de passer de suite à son mode de fabrication.
Si nous nous transportons dans l'atelier du souffleur de perles, nous le voyons assis à sa petite table sur laquelle sont placés des tubes de verre ainsi qu'une lampe donnant un long jet de flamme. Or, c'est exactement le même outillage chez le fileur de verre, quoique le travail de chacun d'eux soit très-différent l'un de l'autre, puisque celui du premier consiste à produire par le souffle de petites boules qui doivent devenir des perles rondes ou ovoïdes, tandis que celui du fileur, au contraire, n'a d'autre but que d'obtenir d'un tube de verre un fil tout à la fois flexible et fin.
1 Revue britannique de février 1855.
Fig. 57. — Verre filé, musée du Louvre.
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Pour arriver à ce résultat, voici le procédé employé. Le fileur ayant choisi un tube de verre, soit blanc, soit coloré, approche de la lampe l'une de ses extrémités. Dés que cette partie du tube commence à se ramollir, le fileur la saisit à l'aide d'une petite pince, et écartant les bras, il obtient, grâce à la ductilité du verre, un fil d'un mètre environ, adhérent d'un côté au tube principal, et de l'autre à la petite masse entraînée par la pince.
A cette dimension assez restreinte d'un mètre environ, s'arrêterait la longueur du verre filé, si l'industrie n'avait inventé le moyen d'en obtenir une, pour ainsi dire, indéterminée. Ce moyen consiste à fixer l'extrémité du verre attenant à la pince à une roue en tôle qui, mise en mouvement, est placée à peu de distance de la lampe. Chauffé de nouveau, le tube principal, qu'on avance progressivement de la llammé, cède à son tour à la traction exercée sur lui, et bientôt ce fil fin, s'enroulant sur la roue, arrive ainsi qu'on le verra tout à l'heure, à une longueur vraiment phénoménale. Maintenant que nos petites bergeries si regrettées n'existent plus, on nous demandera sans doute à quoi, de nos jours, peuvent servir ces fils en verre? A une foule d'usages. De quoi étaient composées ces robes aux reflets chatoyants qu'on portait naguère? De soie et fils de verre tissés ensemble. Et ces aigrettes qui ornent les chapeaux des dames, si fines et si souples (les aigrettes, on pourrait s'y tromper) que le plus léger vent agite? De verre filé. Et ce couvre-chef aux boucles noires toujours ondoyantes, qui, porté par un prince mis en nonactivité, faisait l'admiration de tout Paris? Perruque en verre filé et frisé au fer.
Bien des lecteurs, sans doute, récuseront la véracité de nos paroles, trouvant impossible que du verre puisse donner de tels produits. Mais que les incrédules aillent au
Conservatoire des arts et métiers, et là, dans la salle destinée à la verrerie, ils verront un lion de grandeur naturelle au pelage splendide, à la crinière hérissée, étouffant un serpent1. Convaincus par leurs yeux, ils reconnaîtront alors que, dans les mains d un homme habile, le verre filé peut produire des effets merveilleux non-seulement par sa finesse, mais encore par la richesse et la vérité de ses couleurs.
Voici, du reste, en quels termes le Dictionnaire des arts et manufactures parle de ce groupe et de son auteur. a Un très-habile émailleur de Saumur a fait une application excessivement intéressante des fils de verre filé, et s'en sert pour imiter le poil de la plupart des animaux. Il assortit leurs couleurs avec celles des peaux naturelles, et après avoir coupé les fils d'une longueur convenable, il les colle, par une de leurs extrémités, sur une surface solide en copiant la disposition de la peau qu'il veut imiter. J'ai vu chez lui des tigres, des hyènes rayées, des axis et autres animaux de grandeur naturelle, admirablement modelés et recouverts du poil de verre dont nous parlons.
« L'imitation est si parfaite, que ces animaux remplaceraient avec avantage les peaux empaillées, toujours altérées, qui encombrent nos cabinets. »
Si l'idée d'imiter le pelage naturel des animaux avec des fils de verre est une invention moderne, il n'en est certes pas ainsi des tissus en verre, car, on trouve dans les Mémoires de l'Académie des'sciences (année 1713) un rapport du célèbre Réaumur2, dans lequel il dit : « Si l'on
1 Ce groupe, qui a coûté trente années de travail à M. Lambourg, son auteur, a fait partie de l'Exposition universelle de 1855.
2 René-Antoine Ferchault de Réaumur, physicien et naturaliste, né à la Rochelle en 1685, mourut en 1757. Il avait été nommé membre de l'Académie des sciences dès 1708.
parvient à faire des fils de verre aussi fins que sont les toiles d'araignées, on aura des fils de verre dont on pourra faire des tissus. »
Ce qui n'était qu'une possibilité éventuelle pour le savant est devenu une réalité. Grâce à l'industrie moderne, le verre aujourd'hui s'étire aussi fin, aussi souple que le fil le plus fin donné par le cocon du ver à soie.
Avant de terminer ce qui a rapport au verre filé, nous croyons indispensable de donner ici un exemple de l'ex trême ductilité du verre et de détruire une erreur partagée par beaucoup de personnes, qui nient qu'on puisse étirer un tube creux sans en détruire la perce. Nous empruntons la preuve du contraire au Dictionnaire technologique des arts (tome XXII, page 216). « Quand on étire un tube de verre creux, le trou se conserve quelle que soit la finesse du fil. M. Deuchar a pris un morceau de tube de thermomètre, dont le diamètre intérieur était trèspetit, et l'a tiré en fils ; la roue dont il s'est servi avait 3 pieds de circonférence, et comme elle faisait cinq cents tours par minute, on obtenait 50,000 mètres de fil par heure, en sorte que le fil était d'une finesse extrême, et que son diamètre intérieur était à peine calculable. Ce fil était creux, car étant coupé par morceaux d'un pouce et demi de longueur, et placé sur le récipient d une machine pneumatique, un bout en dedans, l'autre en dehors, il laissa passer le mercure en petits filets brillants lorsqu'on fit le vide. »
Puisque nous venons de prononcer les mots thermomèmètre et tubes, voyons le plus succinctement possible comment on fabrique le tube d'un thermomètre, et par quel moyen on peut parvenir à y insérer le mercure ou l'alcool.