‹ La verrerie depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 41 sur 66 · FILIGRANES SIMPLES · texte numérisé non relu

FILIGRANES SIMPLES

Si nous supposons que le verrier veuille qu'un filet de verre de couleur se trouve placé à l'intérieur d'un verre incolore, il commence par tremper sa canne dans le creuset contenant le verre coloré, puis il roule ce qu'il en a retiré sur une plaque de fer ou de tôle, désignée sous le nom de marbre, afin de le faire adhérer à sa canne, tout en lui donnant la forme d'un petit fût de colonne.

Assez refroidi pour présenter une certaine résistance, ce verre de couleur, toujours attenant à la canne, est alors plongé dans un creuset contenant le verre incolore. Retiré du creuset et roulé à son tour sur le marbre, ce second verre formant l'enveloppe transparente du premier, lui vient dès lors tellement adhérent, qu'ainsi réunis ils ne forment plus qu'un seul tube plein et cylindrique, mesurant de 0Û\06 à 0m,08 de longueur sur 0m,07 à 0ft\08 de diamètre.

Le principal mérite des cannes et des filigranes consistant dans la ténuité du fil, il s'agit maintenant d'étirer ce tronçon de verre de telle sorte qu'il gagne en longueur ce qu'on va lui faire perdre en circonférence. Le tronçon ayant été réchauffé, un ouvrier colle un pointii (baguette enfer plein) à la partie du verre non adhérente à la canne, et marchant à reculons et en sens inverse de l'ouvrier qui tient la canne, il arrive, par un éloignement progressif, et grâce à la ductilité du verre, à obtenir de ce tronçon de verre qui, tout à l'heure, ne mesurait que 0m,06 de long sur 0m,08 de diamètre, un fil de 384 mètres de longueur, n'ayant plus qu'un millimètre de diamètre.

Si nous supposons, chose qui arrive très-souvent, que

le fil ait un diamètre beaucoup plus fin, la longueur déjà si grande de 584 mètres pourrait être trôs-augmentée1.

La baguette de verre arrivée à la ténuité voulue, l'ouvrier la brise en plusieurs parties égales de la grandeur de l'objet qu'il veut faire.

Le travail des fils simples étant décrit, nous allons parler des filigranes torsinés, dont la confection offre naturellement beaucoup plus de difficultés que celle d'un simple fil droit. Les dessins étant tout à fait arbitraires, et par ce fait pouvant être variés à l'infini, nous ne parlerons que des principaux types.

M. Bontemps, ancien directeur de la cristallerie de Choisy-le-Roy, a publié le premier un important travail sur les procédés employés par les verriers de Murano dans la fabrication des verres filigranes. Nous pensons être agréable au lecteur en lui donnant ici les propres paroles de l'auteur2.

« Pour obtenir des baguettes à fils en spirale rapprochés, qui, par leur aplatissement, produisent des réseaux à mailles égales, on garnit l'intérieur d'un moule cylindrique, en métal ou en terre à creusets, de baguettes de verre coloré, à filet simple, alternées avec des baguettes en verre transparent; puis le verrier prend au bout de sa canne du verre transparent dont il forme un cylindre massif qui puisse entrer dans le moule garni de ces petites baguettes, et chauffé préalablement un peu au-dessous de la chaleur rouge. En chauffant ce cylindre fortement, il

1 Pour la ténuité extrême à laquelle le verre peut arriver, nous renvoyons à l'article Verre iilé, p. 173.

2 Exposé des moyens employés pour la fabrication des verres filigranes, ^'oublions pns de mentionner ici que, joignant la pratique à la théorie, M. Bontemps fut le premier en France qui, de 1838 à 1839, ressuscita ce genre de travail dont la tradition était tout à fait perdue.

l'introduit dans le moule, où il le refoule, de manière à presser les baguettes, qui adhèrent ainsi contre le verre transparent; il enlève la canne en retenant le moule, et entraîne ainsi les baguettes avec le cylindre; il chauffe encore et il marbre pour rendre l'adhérence plus complète ; enfin, chauffant l'extrémité du cylindre, il tranche d'abord cette extrémité avec les fers, la chauffe de nouveau, la saisit avec une pincette, et la tire de longueur avec sa main droite, pendant que, de la main gauche, il fait tourner rapidement la main sur les bardelles (bras) de son banc. Pendant que l'extrémité de là colonne s'allonge, les filets de verre coloré s'enroulent en spirale autour d'elle. Quand l'ouvrier a amené à l'extrémité une baguette de la dimension voulue, environ 0m,006 de diamètre, et que les filets sont suffisamment enroulés, il tranche avec la pincette, chauffe de nouveau l'extrémité de la baguette, et, la saisissant et l'étirant pendant qu'il roule rapidement la canne, il procède ainsi à la production d'une nouvelle baguette, et ainsi de suite, jusqu'à ce que toute la colonne soit étirée. »

Les cannes représentées figure 44 ont été exécutées par ce procédé.

« Pour fabriquer des baguettes qui, par leur aplatissement, produisent des filets en quadrilles, on place dans le moule cylindrique, aux deux extrémités d'un seul diamètre, trois ou quatre baguettes de verre coloré à filet simple, alternées avec des baguettes en verre transparent; on garnit ensuite la capacité intérieure du moule de baguettes transparentes, afin de maintenir les baguettes à filets colorés dans leur position, et on opère comme pour les baguettes précédentes. »

Les baguettes représentées figure 44, nosl,2, ont été obtenues par ce procédé.

(( Pour obtenir des baguettes produisant, par leur aplatissement, des grains de chapelets, on fait une paraison soufflée dont on ouvre l'extrémité opposée à la canne, de manière à produire un petit cylindre ouvert ; on l'aplatit, afin de ne donner passage qu'à des baguettes, et on introduit dans ce fourreau cinq ou six baguettes à filets simples, colorées, alternées avec des baguettes de verre transparent; on chauffe, on ferme l'extrémité opposée à la canne ; puis, l'ouvrier presse sur la paraison plate pendant qu'un aide aspire l'air de la canne, de manière à le faire sortir de la paraison et à produire un massif plat dans lequel sont logées les baguettes à filets. L'ouvrier rapporte successivement une petite masse de verre chaud transparent sur chacune des parties plates de sa paraison, et il marbre pour cylindrer sa masse. 11 obtient ainsi une petite colonne, dans l'intérieur de laquelle sont rangés, sur un même diamètre, les filets colorés; il procède ensuite comme pour les baguettes précédentes, en chauffant et étirant l'extrémité pendant qu'il roule rapidement la canne sur les bardelles. Par ce mouvement de torsion, la ligne des filets colorés se présente alternativement de face et de profil, et produit des grains de chapelet.

u On conçoit que les baguettes de verre coloré placées au centre de la colonne, étant, par le mouvement de torsion, croisées les unes sur les autres, semblent présenter comme un grain de chapelet formé de fils qui laissent entre eux un espace incolore, ménagé par les baguettes de verre transparent qui alternaient dans la paraison avec les baguettes de verre coloré. »

La baguette représentée figure 44, n° 6, est le produit de ce travail.

« Il arrive souvent que l'on combine les grains de

chapelet avec les quadrilles des baguettes précédentes, en se servant, pour introduire dans le moule préparé pour

les baguettes à quadrille, du cylindre préparé pour les grains de chapelet. »

La baguette représentée figure 44, n° 4, a été exécutée par ce procédé.

« Quelquefois on ménage au centre d'une baguette un filet en zigzag. Pour cela on prépare un premier cylindre massif en verre transparent, de moitié du diamètre de celui qu'on veut étirer, et on fait adhérer, parallèlement à l'arête de ce cylindre, une petite colonne colorée; on recouvre le tout d'une nouvelle couche de verre transparent pour produire un cylindre de la dimension voulue pour entrer dans le moule des baguettes à filets. La petite colonne colorée, n'étant pas au centre du cylindre, tournera en spirale autour de ce centre par le mouvement d'étirage et de torsion, et produira un zigzag par l'aplatissement. »

Les baguettes représentées figure 44, nos3, 5, sont le produit de ce travail.

Étudions maintenant le moyen que les Muratins ont dû employer dans la confection de leurs vases à dessins de couleur intérieurs, soit en simple latticinio, soit en filigrane ; et puisque nous sommes en train de prendre le bien d'autrui, laissons la parole à un archéologue dont les travaux font autorité dans la science, à M. J. Labarte, qui décrit ainsi la fabrication d'un vase:

a Lorsque le verrier est en possession de baguettes de verre coloré, de baguettes à dessins fîligraniques et de baguettes de verre transparent et incolore, il peut procéder ainsi à la fabrication de vases. Il range circulairement autour de la paroi intérieure d'un moule cylindrique en métal ou en terre à creusets, plus ou moins élevé, autant de baguettes qu'il lui en faut pour former un cercle qui recouvre exactement cette paroi. Ces baguettes sont

1 Catalogue Debrugc-Duiîiénil, p. 552 et suiv.

fixées au fond du moule au moyen d'un peu de terre molle qu'il y a répandue. 11 peut les choisir de plusieurs couleurs ou de plusieurs modèles, présentant autant de combinaisons filigraniques différentes ; il peut les alterner ou les espacer par des baguettes de verre blanc transparent et incolore. Les baguettes étant ainsi disposées, sont chauffées auprès du four de verrerie, et lorsqu'elles sont susceptibles d'être touchées par du verre chaud, le verrier prend, avec la canne à souffler, un peu de verre transparent et incolore pour en faire une petite paraison. qu'il introduit dans l'espace vide formé par le cercle des baguettes qui couvrent la paroi du moule; il souffle de nouveau pour faire adhérer les baguettes à la paraison, et retire le tout du moule. L'aide verrier applique à l'instant sur les baguettes colorées ou filigranées, qui sont ainsi venues former la surface extérieure de cette masse cylindrique, un cordon de verre à l'état pâteux, afin de les fixer davantage sur la paraison. La pièce étant ainsi disposée à l'extrémité de la canne à souffler, le verrier la porte à l'ouvreau du four pour la ramollir, en faire adhérer toutes les parties, et lui donner une élasticité capable de la faire céder facilement à l'action du soufflage ; puis il la roule sur le marbre, et lorsque les différentes baguettes, réunies par le soufflage et la fabrication, sont arrivées au point de constituer elles-mêmes une paraison dont toutes les parties sont compactes et homogènes, il tranche avec une sorte de pince, un peu au-dessus du fond, de manière à réunir les baguettes en un point central. La masse vitreuse ainsi obtenue est alors traitée par le verrier par les procédés ordinaires; et il en fabrique, à son gré, une aiguière, une coupe, un vase, un gobelet, où chaque baguette, soit colorée, soit à dessins filigraniques, vient former une bande. »

Si, à force d'efforts persévérants, les filigranes français peuvent soutenir aujourd'hui la comparaison avec ceux exécutés au seizième siècle à Venise, nous serions injuste si nous omettions ici Je nom d'un de ses enfants , de M. Salviati, qui, certes, par la beauté de ses filigranes admirés à l'Exposition universelle de 1867, soutient on ne peut mieux l'ancienne renommée de la vieille république.

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