‹ La verrerie depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 63 sur 66 · LUNETTE TERRESTRE — LONGUE-VUE · texte numérisé non relu

LUNETTE TERRESTRE — LONGUE-VUE

La lunette d'approche ou longue-vue ne diffère de la lunette astronomique que par F adjonction de deux verres convergents qui, placés entre l'objectif et l'oculaire, redressent les objets et les font apparaître à nos yeux tels qu'ils sont dans la nature.

Cetle adjonction étant la seule différence qui existe entre les deux lunettes, nous allons, afin d'éviter des redites inutiles, arriver de suite à l'historique de la lunette terrestre ou longue-vue.

A qui faut-il attribuer la découverte de cet instrument? Le cas est, certes, embarrassant; car plusieurs prétendants viennent en réclamer la gloire. Ici, le premier en date est Roger Bacon, ce moine anglais qui, surnommé te Moine admirable, mourut vers 1294; là, c'est le Hollandais Jacques Metius, mort en 1575; et enfin le Napolitain J.-B. Porta, mort en 1615.

Dans le doute, privé que nous sommes du plus petit acte constatant le droit respectif et assuré de chacun des postulants, nous ne savions quel parti prendre, lorsque six vers de la fable les Voleurs et V Ane sont venus nous ouvrir un horizon nouveau.

Pour un âne enlevé deux voleurs se battaient : L'un voulait le garder, l'autre voulait le vendre,

Tandis que coups de poing trottaient, Et que nos champions songeaient à se défendre,

Arrive un troisième larron

Qui saisit maître Aliboron.

Que le lecteur veuille bien, par la pensée, remplacer le mot odieux de voleur par savant, celui d'âne par sublime invention, et, imitant l'exemple donné par le bon la Fon-

taine, nous allons, nous aussi, présenter non un troisième, mais bien un quatrième compétiteur qui, arrivant armé de l'autorité d'une vieille légende hollandaise, va nous montrer une fois de plus que, dans les plus grandes découvertes, la réflexion de l'homme a souvent bien moins de part que le hasard, sans lequel, c'est encore la Fontaine qui le dit, il n'est pas de science.

Suivant cette légende, Jean Lippershey, habile opticien de Middelbourg, avait reçu un jour, dans sa boutique, un étranger qui lui avait commandé deux verres, l'un concave, l'autre convexe.

Le jour de les livrer était arrivé, et Lippershey, tout entier à son art, admirait avec amour le travail sorti de ses mains; et, en cela, il avait, certes, bien raison, car jamais peut-être il n'avait façonné de verres d'une matière plus limpide et d'une taille plus irréprochable. Pour lui c'était un chef-d'œuvre. Aussi, dans son bonheur d'artiste, se complaisait-il à les regarder sous toutes leurs faces, à les rapprocher ou à les éloigner l'un de l'autre. Tout à coup il s'arrête... Par quel prodige le clocher de sa paroisse que, il y a un instant, il distinguait à peine, se trouve-t-il tout à coup près de lui? Comment se fait-il que ses deux enfants, jouant là-bas, là-bas, et qu'à peine il pouvait apercevoir tout à l'heure, il les voit maintenant aussi distinctement que s'ils étaient à ses côtés? Ses verres étaient-ils enchantés? Certes, à son époque, beaucoup l'eussent cru ; mais maître Lippershey était homme trop positif pour admettre que jamais le diable, malgré son pouvoir de transformation, se soit jamais glissé entre deux verres; aussi se mit-il à chercher; et bientôt ce que tant de gens eussent pris pour une chose surnaturelle devint pour lui la conséquence toute naturelle de la position que par hasard il avait donnée à ses deux verres.

Aussitôt un tube est fabriqué, les verres sont placés dedans, et la lunette d'approche est inventée. Désirant, en bon Hollandais qui comprend le commerce, s'assurer la propriété exclusive de sa découverte, Lippershey adressa, en 1606, aux états généraux de Hollande, la demande d'un privilège exclusif de trente années, qui lui fut accordé, à la condition cependant qu'il adapterait à sa lunette un second tube qui permettrait de voir des deux yeux.

Cette dernière condition fut-elle observée, nous l'ignorons; mais, en tout cas, nous trouvons dans cette réserve des États l'indication et peut-être même l'origine de nos jumelles de spectacle.

Trois ans s'étaient à peine écoulés depuis l'invention, que les lunettes de Lippershey faisaient leur apparition dans Paris. La preuve s'en trouve en ces termes dans le journal de l'Estoile (t. III, p. 251) : « Le jeudi 30 avril 1609, ayant passé sur le pont Marchand S je me suis arrêté chez un lunettier qui montroit à plusieurs personnes des lunettes d'une nouvelle invention et usage. Ces lunettes sont composées d'un tuyau long d'environ un pied. A chaque bout il y a un verre, mais différent l'un de l'autre; elles servent pour voir distinctement les objets éloignez qu'on ne voit que très-confusément : on approche cette lunette d'un œil, et on ferme l'autre; et regardant l'objet qu'on veut connoître, il paroît s'approcher, et on le voit distinctement, en sorte qu'on reconnoît une personne d'une demi-lieue. On m'a dit qu'on en devoit l'invention à un lunetier de Middelbourg en Zélande, et que, l'année dernière, il en avoit fait présent de deux au prince Maurice, avec lesquelles on voyoit clairement les objets éloignez de trois ou quatre lieues. Ce prince les envoya au conseil

Ce pont, qui n'était séparé du pont au Change que par un espace de 10 mètres, fut consumé par un incendie le 24 octobre 1621 .

des Provinces-Unies qui, en récompense, donna trois cenls écus à l'inventeur, à condition qu'il n'apprendroit à personne la manière d'en faire de semblables. »

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