‹ La Verrerie ouvrière d'AlbiChapitre 3 sur 12 · I. — En ce qui touche le choix des terrains · texte numérisé non relu

I. — En ce qui touche le choix des terrains

Considérant qu'à Garmaux sept terrains ont appelé l'attention des arbitres : les terrains Cassagnes, Miramont, Groc, Palot, Malaterre, Marty et Uéral ;

Considérant que les quatre premiers terrains ont

été, après un examen minutieux, écartés en raison, surtout pour les terrains Cassagnes et Miramont, de Jeiir éloignement de la gare de Carmaux, et, pour les terrains Groc et Pâlot, en raison des nécessités coûteuses de les raccorder a la ligne de chemin de fer ;

Considérant qu'en ce qui touche le terrain Malaterre, voisin du terrain Marty : la différence de son niveau avec la voie eût exigé en sus de son prix des dépenses considérables ;

Considérant que le terrain Héral, d'une contenance de deux hectares seulement, a été proposé en vente pour la somme de 50.000 francs ;

Que ce terrain longe la ligne du chemin de fer de Carmaux h Albi, mais qu'il est situé à 300 mètres de la gare de Carmaux, ce qui nécessiterait le paiement d'un prix supplémentaire de transport, soit pour les matières premières, soit pour Texpédition des bouteilles ;

Que d'ailleurs ce terrain apparaît comme insuffisant et qu'il est à craindre qu'il faille y joindre le terrain voisin appartenant a la dame Carbonnel, dont le prix serait naturellement venu s'ajouter à celui du terrain Héral ;

Considérant donc que le prix du terrain Héral f 50. 000 fr.), celui du terrain Carbonnel, que le prix des travaux de réfection, de canalisation, de creusement de puits, obligerait la verrerie ouvrière a solder dès le début des prix considérables et hors de proportions avec les ressources modestes de cette entreprise ;

Considérant que le terrain d'Albi, d'une contenance de trois hectares, coûte 30.000 francs, est placé dans le périmètre de la gare d'Albi, ce qui supprime les frais supplémentaires de transporta la gare ; qu'il donne, d'un autre côté, sur une grande route ;

Qu'aux eaux de la ville d'Albi, passant sous cette route et a la disposition de l'usine, viennent se joindre les eaux du Tarn, dont le débit est assuré, même en été ;

Qu'à la vérité, ce terrain accidenté nécessite des travaux qui peuvent être évalués a 15.000 francs, — mais que la proximité de la mine d'Albi, celle de l'eau et le prix d'achat inférieur notablement à celui qu'eût nécessité l'acquisition du terrain de Garmaux, ont tout d'abord fixé la conviction des arbitres.

II. — En ce qui touche les prix du charbon et les facilités de transport.

Considérant que les arbitres se sont préoccupés, dans rhypothèse où la verrerie se serait installée à Carmaux, de connaître et de débattre le prix des charbons et qu'ils se sont adressés à l'administration des mines de Carmaux ;

Mais qu'il leur a été répondu qu'un traité, renouvelé en 1893, liait la mine à la verrerie Rességuier ; qu'en vertu de ce contrat, la mine s'est enlevé le droit de livrer du charbon à toute verrerie créée ou à créer dans la région, — qu'à la condition de lui faire supporter une majoration de prix supérieure ;

Considérant que le caractère licite d'un pareil contrat, passé par une administration de mine qui doit exploiter une richesse nationale sous le contrôle de l'Etat, est plus que douteux; qu'il est hors de conteste qu'un pareil traité est contraire à Tarticle 49 de la loi de 1810 qui prévoit le cas où, par le fait du concessionnaire, la consommation est mise en péril ;

Mais, considérant que le ministre des travaux publics, saisi d'ailleurs dès le premier jour par le citoyen Jaurès, n'a pris encore aucune décision ;

Que, d'ailleurs, cette clause illicite eut-elle disparu, la Verrerie ouvrière ne pourrait s'alimenter à la mine de Carmaux, celle-ci refusant à lui fournir aucun charbon de qualité inférieure, et fixant pour les autres qualités des prix excessifs — notablement plus élevés que ceux qui ont été proposés aux arbitres par la Compagnie des mines d'Albi ;

Qu'il est apparu aux arbitres que la Verrerie ouvrière, si elle était établie à Carmaux, n'aurait pu se fournir aux mines d'Albi qu'en supportant le prix élevé du transport ;

Considérant, au contraire, que M. Grand, directeur des mines d'Albi — près desquelles le terrain d'Albi est placé — a, dans les engagements verbaux, promis de fournir du charbon de qualité inférieure, et fixé pour le charbon de qualité supérieure des prix beaucoup moins élevés que ceux fixés par la mine de Carmaux ; que M. Marmottan, président du conseil d'administration des mines, a,

dans un entretien avec le citoyen Millerand, confirmé ses engagements verbaux ;

Qu'en résumé, soit au point de vue du terrain, de son emplacement, soit au point de vue de la proximit(' des eaux, du prix des charbons et de leur transport, il est apparu aux arbitres que l'installation de la Verrerie ouvrière trouverait a Albi des avantages pécuniaires incontestables ;

Que la Verrerie ouvrière est exposée, dès le début, en raison de son caractère même et des circonstances d'où elle naît, a une guerre implacable de la part du patronat ; qu'il ne suffit pas, pour assurer son existence, de Tunion indispensable de toutes les forces ouvrières et socialistes ; que le premier devoir de ceux qui ont à se prononcer est de ne négliger aucun des avantages économiques, si minimes paraissent-ils, qui peuvent alléger ses frais généraux ;

Considérant, enfin, qu'il importe avant tout que la victoire politique remportée, grâce a l'union delà population de Carmaux, des mineurs, des verriers et de la démocratie socialiste tout entière, se double et se complète d'une victoire économique ;

Confiants surtout dans l'esprit de solidarité et de sacrifice dont Carmaux a déjà donné tant de preuves.

Les arbitres décident que la Verrerie ouvrière sera installée a Albi.

Signé : E. Baldin, Gérault-Richard, A. Millerand, Henri Turot, René Viviani.

Pour copie conforme à Toriginal :

Le tiers-arbitre^ Signé : A. Millerand.

Cette sentence fut accueillie par une explosion de colères (1).

(1) Nous empruntons à la Dépêche de Toulouse le récit de la réunion publique, convoquée pour entendre la lecture du rapport des arbitres :

Lorsque le citoyen Viviani lit le passage de la sentence dans lequel il est dit que le prix du terrain Iléral, sur lequel paraissaient s'être arrêtés les arbitres, était trop exagéré et que, de plus, l'usine aurait à payer des frais trop considérables de premier établissement, des huées, des cris, et des protestations se sont fait entendre.

Nous ne saurions décrire le spectacle de cette foule en délire. Il était à prévoir que la décision prise de construire la verrerie à Albi soulèverait bien des colères parmi les Carmausins qui considéraient déjà la verrerie ouvrière comme une chose à laquelle ils avaient des droits, une sorte de dépot sacré dont le prolétariat leur aurait confié la garde en récompense des longs et généreux sacrifices qu'ils ont consentis pour le parti socialiste.

Nous n'aurions jamais cru que l'exaspération serait arrivée au point où nous Tavons vue. Même le citoyen Baudin, ce vaillant, ce dévoué, que tout Carmaux aime et chérit profondément, que tous les militants, à juste titre, considèrent non seulement comme leur ami, mais encore comme leur chef, qu'ils ont vu à l'œuvre aux jours difficiles et périlleux, même Baudin, disons-nous, n'a pu parvenir à faire se calmer ces colères qui n'ont fait que grandir au moment où, au milieu des cris et d'un vacarme indescriptible, le citoyen Viviani a lu les derniers mots de la sentence :

« Les arbitres décident que la verrerie ouvrière sera installée à Albi. »

Non, jamais, nous n'oublierons le spectacle auquel il nous a été donné d'assister et que peut-être il eût été facile d'écarter... Mais passons.

Le citoyen Calvignac supplie l'assemblée de redevenir

Si Ton veut s'expliquer la fureur des Carmausins, il ne faut pas oublier qu'on leur avait

calme ; après de multiples efforts, il est enfin écouté et il annonce alors qu'il donne sa démission de président du comité républicain socialiste de la 2« circonscription d'Albi .

Immédiatement, le citoyen Baudin demande la parole, et, malgré l'émotion visible qui Tétreint, le vaillant député supplie les militants socialistes de Carmaux de ne point démolir en une heure de colère tout ce qui a été obtenu après de longues années de durs et pénibles sacrifices.

« 11 n*est pas possible qu'un verdict, même en désaccord avec tout ce que vous espériez, vous fasse oublier ce que vous avez été. Non il n'est pas possible qu'en un moment de colère des décisions pareilles à celles dont on vient de parler soient prises.

<( Non, vous ne voudrez pas démolir d'un trait de plume ce que vous avez mis dix ans à édifier.

<( Non, devant le danger que court tout le parti socialiste, vous n'abandonnerez pas le poste d'avant-garde que votre courage et votre vaillance vous ont mérité.

« Vous redoublerez d'énergie, vous redoublerez de courage encore et, avec les amis qui, vous le savez, ne vous abandonneront jamais, vous devez vous ressaisir, oublier les douleurs présentes et ne songer qu'aux victoires futures. »

Mais les supplications du vaillant démocrate sont vaines ; le vacarme continue de plus belle et dure jusqu'au moment où, l'un après l'autre, des délégués des conseils municipaux socialistes de Blaye, de Rosières, de Saint-Benoit et de Carmaux, viennent déclarer qu'ils donnent tous leur démission. Le comité socialiste démissionne lui aussi.

Au nom du citoyen Planty, élu, hier encore, conseiller d'arrondissement, le citoyen Calvignac fait connaître que son camarade de lutte Ta prié de déclarer, en son absence.

à plusieurs reprises, pendant la grève, promis que la verrerie ouvrière s'élèverait orgueilleu-

quMl n'accepte point le mandat que lui ont confié les électeurs.

Et c'est là-dessus que la séance est levée, au milieu d'un tapage qui va sans cesse croissant.

Non, comme nous Tavons dit plus haut, nous ne pourrons jamais oublier ce spectacle.

L'affiche suivante fut placardée sur les murs de Garmaux. A ceux qui crient au voleur :

« Les intrigants qui, à leur gré, n'ont ménagé ni les mensonges, ni les basses calomnies pour obtenir que la verrerie soit transportée à Albi, à Tinstigation de quelques radicaux fumistes, qui, dans un but électoral, ont cherché à enlever à Carmaux le fruit de quatre longs mois de luttes et de souffrances, ont commis un acte inqualifiable, dont le prolétariat leur demandera compte. Mais ce qui surtout est écœurant, ce qui dépasse en infamie tout ce que Ton avait vu jusqu'ici : c'est l'ignoble attitude de ces quelques ambitieux qui, voyant leurs plans sur le point d'échouer et leurs batteries à la veille d'être démontées, ont osé, en réunion, traiter les membres de la commission d'études de vendus et de voleurs.

« Les vendus, que ces dignes disciples du fumiste qui a été leur conseiller le sachent bien, ne peuvent être que ceux qui à l'heure du danger s'empressèrent de déguerpir de Carmaux sous le prétexte fallacieux d'aller faire de forganisation et qui, pendant les moments difficiles, paradaient dans les hôtels et les cafés des rentiers verriers, tandis qu'à Carmaux on se serrait le ventre.

« Les voleurs ne sont autres que ceux qui, supprimant, à leur gré, les secours aux malheureux, avaient le soin de ne

SG ment, en face de la verrerie patronale S^^- Clotilde pour la braver. D'autre part, les petits commerçants avaient pendant toute lagrève fait crédit aux ouvriers, espérant rentrer dès la grève terminée dans leurs avances. L'exode des ouvriers devait rendre ces espoirs illusoires.

« Vous aurez satisfaction, avait dit M. Jaurès aux grévistes ; le triomphe est au bout. Votre misère aura sa récompense. Vous ne serez pas vaincus. Vous trouvez à Carniaux même une

pas oublier de garder pour eux de quoi « bien graisser le pot au feu ».

« Les voleurs ce sont ceux qui, comme les intrigants et les ambitieux dont en ce moment on voit l'œuvre néfaste, agissent dans Tombre, et sournoisement étranglent les syndicats et les organisations, dont, disent-ils partout, ils ont été les instigateurs.

« De tout ce que nous avançons, nous fournirons la preuve, pour peu que les individus trop méprisables pour que nous nous abaissions à les mépriser veuillent insister.

ce Lâchement, par derrière, selon les procédés qui leur sont chers, ils nous ont diffamés et insultés. Que les insultes, les outrages qu'ils prodiguent à tout venant retombent sur eux. Gela ne saurait tarder si ce n'était déjà fait.

La commission d'études^

J.-B. Calvignac, Hippolyte Bouteille, Planty, délégués par le conseil municipal ; Ai>ibert, Soulié, Hoché, délégués du Comité républicain socialiste ; RoYEu, Sauroc, Toulze, délégués représentant les commerçants de Carmaux. »

usine qui sera Tusine concurrente de celle de M. Rességuier. »

Le 16 novembre 1895, M. Jaurès, venu avec jNI. Rochefort à Garmaux, tenait une réunion publique et disait textuellement :

« Oui, malgré les calomnies ridicules qu'on a essayé d'accréditer, l'on verra bientôt émerger au-dessus du sol cette verrerie ; elle sera placée, quoi qu'on en dise, beaucoup plus près de l'usine Rességuier que ne le voudraient nos adversaires et, malgré tout, il n'y aura point divorce entre Garmaux et ces verriers qui constituent une des forces vives du pays. »

Et le journal la Dépcche apprenait à ses lecteurs que MM. Jaurès et Rochefort s'étaient rendus au Gomité de résistance « oii ils avaient minutieusement examiné la question du choix du terrain où s'élèvera bientôt la verrerie aux verriers. Rien de définitif n'a encore été décidé pour l'emplacement, mais ce qui est certain, c'est que cette nouvelle verrerie sera beaucoup plus près de celle de S^'^-Glotilde, que ne le voudrait M. Rességuier.

Elles pourront se regarder en face ; ça bouchera peut-être t horizon de Rességuier ^mais cest

tine considération à laquelle nos amis ne se sont pas arrêtés. »

Et c'est bercé par ces osprSrances que le syndicat des ouvriers verriers de Carmaux avait souscrit 5.000 francs.

« Nous donnons 5.000 francs, disaient les membres de ce syndicat, pour que la verrerie soit construite à CarmauXy comme on L'a j^romis. »

C'est dans le même espoir que le conseil municipal de Carmaux avait vote une subvention.

« L'édification d'une verrerie à Carmaux a causé une joie inexprimable, disait encore la Dr pèche. Tous les citoyens ont applaudi à celte résolution émise par le citoyen Rochefort, et qui doit être le monument élevé sur le théâtre de la guerre, où les valeureux verriers ont combattu pour l'émancipation et la défense des droits des travailleurs.

« Le syndicat a voté une somme de 5.000 fr. , pour venir en aide aux organisateurs ; en outre, chaque mineur s'engage à verser au comité de défense le montant de deux journées de travail, afm que Carmaux ne soit pas dépossédé

(les fruits de longues luttes et des sacrifices faits à la cause des travailleurs. »

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