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III. — Verrerie ouvrière ou. verrerie aux. verriers

Sous quelle forme devait se constituer la verrerie d'Albi ? Telle fut la question qui se posa tout d'abord. M. Jaurès, peu familiarisé avec les questions commerciales, lit appel aux représentants des grandes coopérations parisiennes.

Un délégué de la Marmite (1), M. Berlin, fut chargé de s'aboucher avec le Syndicat des Journalistes socialistes.

Le 6 novembre 1895, ce syndicat se réunit, et, à la suite d'un échange de vues sur l'opportunité et la possibilité de l'édification d'une verrerie coopérative) àCarmaux, la proposition d'une toQibola fut émise.

M. Berlin fit ressortir l'importance de cette question, dans laquelle se trouvait engagé non seulement l'avenir des verriers, mais encore l'intérêt des socialistes qui avaient soutenu la grève de tous leurs efforts.

(l) La Marmite était un restaurant populaire créé par le parti révolutionnaire.

L'avènement du ministère Bourgeois devait ôtre, à son avis, sans influence sur la grève de Carmaux,et le Parlement semblait de plus en plus se désintéresser de la question, se bornant à présenter quelques projets anodins sur les conflits avenir. On pouvait, dès lors, considérer la lutte à Garmaux comme terminée et les grévistes comme vaincus.

M. Jaclard partagea cet avis et lit, en outre, remarquer que l'acuité de la lutte était le fait de la politique qui l'avait envahie, et que, la personnalité de Jaurès ayant donné à la grève de Carmaux une importance considérable, la victoire patronale allait avoir unretentissenient compromettant pour le parti socialiste tout entier.

Le délégué de la Marmite proposa comme moyen d'action la création d'une société coopérative des verriers de Carmaux, d'abord par une émission d'actions, qui pourraient être souscrites par les organisations ouvrières, j)uis par une tombola de cinq millions de billets à 20 centimes.

Cette proposition fut adoptée et le lendemain. M. Jaclard écrivait la lettre suivante à M. Jaiirès ;

Paris, 7 novembre 1895.

« Cher citoyen Jaurès,

« Le syndicat des journalistes socialistes s'est occupé dans sa dernière séance de la question de Garmaux.

« A la suite d'une discussion, à laquelle a pris part comme délégué de la Marmite^ le citoyen Bertin, la création d'une verrerie coopérative a été proposée et adoptée en principe. Mais cette résolution a été subordonnée naturellement à Topinion des grévistes et à la vôtre.

« Voici les raisons qui ont prévalu :

« On a recherché quelles solutions pouvaient s'ofTrir et on n'en a trouvé d'autres que celle-là.

« Il semble du reste que la réalisation du projet ne soit pas impossible.

« Pour Targent, on peut s'adresser à deux sources principales :

« 1° Les sociétés coopératives de France qui sont fort bien organisées et disposent de puissants moyens. Un appel serait adressé, non seulement à ces sociétés, mais à toutes les sociétés ouvrières, syndicats, etc.

« 2^ Une tombola, dont l'autorisation serait demandée au gouvernement.

« La réussite ne paraît pas douteuse, et, au point de vue politique, ce serait un triomphe énorme pour la cause socialiste.

« 11 y a des objections. Elles ne concernent pas la création de la verrerie, mais les suites de cette création :

« 1° La verrerie ne succomberait elle pas à la concurrence ?

« 2° Ne serait-elle pas elle-même une concurrence désastreuse à la verrerie de Rive-de-Gier ?

« Réponses :

« 1^ Si elle obtient les mômes tarifs que Rességuier, si les capitaux sont suffisants pour la munir d'un outillage perfectionné, elle aura de ce fait l'avantage sur Hességuier ; et il n'est pas improbable que celui-ci, se voyant menacé, abandonne la lutte et aille se transporter ailleurs.

« Pour flive-de-Gier, il y a deux solutions :

« A. Ou bien consacrer une partie des fonds à soutenir la verrerie qui y fonctionne péniblement, par une entente dont l'exemple est donné par d'autres corporations, notamment parles peintres en bâtiment, si je ne me trompe.

a B. Ou bien, au lieu de fonder une nouvelle verrerie à Carmaux, se porter à Ri ve-de-Gier, que le manque de capitaux condamne à Tétiolement.

< L'exode de Carmaux qui en résulterait ne serait pas la défaite, comme je Tai entendu dire, ce serait une victoire, quoique amoindrie considérablement.

« 11 est clair que cette solution ne pourrait être adoptée que comme pis-aller.

u Millerand, que j'ai vu hier, m'a dit que le gouvernement rechercherait une solution et espérait aboutir. Mais il est possible aussi qu'il n'aboutisse pas, et, en prévision de celte éventualité, nous devons aviser sans perdre de temps.

« V^oici ce qui a été convenu avec IMillerand, conformément à ce qui avait été décidé pre'alableinent entre le syndicat des journalistes socialistes d'une part et les délégués de la Marmite d'autre part :

Nous profiterons du Congrès des sociétés coopératives de consommation qui doit se réunir dimanche prochain pour faire proposer un ordre du jour affirmant les moyens possibles et pour faire désigner im-

médialement des délégués qui s'aboucheront avec le syndicat des journalistes socialistes.

« Cela fait, nous proposerons une démarche auprès du ministère, en vue de nous assurer de sa bonne volonté pour l'autorisation d'une tombola.

t< Entin une grande réunion sera organisée, à laquelle toutes les organisations ouvrières seront invitées à envoyer des délégués.

« Agréez

<v V. Jaclard,

Secrétaire général du syndicat des journalistes socialistes. »

Cotte commnniccition, bien que ne renfermant encore qu'une ébauche imparfaite des conceptions qui prévalurent plus tard, reçut à Garmaux un accueil chaleureux ; et, dès lors, fut établi le premier lien, destiné à se resserrer dans la suite entre les organisations parisiennes et les grévistes de Garmaux.

M. Jaurès répondit par télégramme :

(( Garmaux, U novembre.

« Mes amis approuvent absolument votre idée.

Faites votre proposition demain au Congrès. Fonderons coopérative près Garmaux. Remerciements et amitiés.

Jaurès. »

Au Gongrèsdes sociétés coopératives de con-

sommation, qui se tint rue St-llippolyte, le dimanche 12 novembre, M. Stroobant, délègue de VUnioîi des transpo?'ts, déclarii qu'aie point de vue de la lutte prolétarienne contre r exploitation bourgeoise^ il était prôt à donner tout son appui à une action économique qui conserverait son caractère révolutionnaire ; mais, ajoutait-il, autant il était décidé à prendre parti dans la lutte dans ce cas-là, autant il était résolu à s'abstenir, c si les verriers de Carmaux songeaient à s'engager dans les erreurs de la coopération, erreurs si funestes au prolétariat après les mécomptes de 1849 ». Il ajoutait qu'il ne pouvait s'agir pour le parti socialiste « de constituer de nouveaux privilèges en faveur d'une classe quelconque de travailleurs ». Kt il terminait en adjurant l'assemblée de voter un ordre du jour qui ne laissât aucun doute sur la voie à suivre.

L'assemblée décida la réunion générale des organisations ouvrières.

Le 17 novembre devait avoir lieu cotte réunion. Quatre jours avant, MM. Jaclard, Fèvre et Bertin s'étaient rencontrés avec M. Jaurès

pour rinterrogcr sur les intentions des grévistes. (( Je crois pouvoir répondre, avait affirmé M. Jaurès, des intentions absolument socialistes des verriers de Carmaux, qui ont entamé la lutte, non pas pour des revendications de salaires, mais pour sauvegarder leurs libertés syndicales. » La conversation avait alors roulé sur les moyens à employer pour récolter le capital nécessaire à l'édification de la verrerie ouvrière. Les délégués préconisaient l'émission de billets de tombola à vingt centimes qui au nombre de cinq millions pouvaient produire 800.000 francs. Mais pour cela, l'autorisation gouvernementale était nécessaire. Les délégués donnèrent rendez-vous à M. Jaurès pour le surlendemain. M.Jaurès se chargeait de présenter la délégalion à M. Bourgeois, ministre de l'Intérieur. Le 15 novembre, M. Bourgeois reçut la délégation et lui répondit que, depuis le ministère Goblet, une jurisprudence avait été établie qui interdisait les loteries, à moins d'une demande faite au parlement et approuvée par lui.

M. Jaurès fit alors observer que les organisateurs de la Tombola avaient l'intention formelle de n'offrir que des lots en nature, sans

valeur vénale, et de mettre en vente ces billets, non pas dans les magasins publics, dans les bureaux de tabac ou chez les marchands de vins, mais uniquement dans les groupes ouvriers. Dans ces conditions, la tombola ne tombait pas sous les appréciations de jurisprudence du ministère Goblet.

M. Bourgeois n'avait pas examiné la question sous cet aspect, mais il déclara (|u'à première vue il pensait que le ministre n'avait pas à intervenir. Cependant il réserva pour le soir sa réponse déhnitive, qu'il promettait de donner à M. Jaurès, à la Chambre, dans le cas seulement où cette réponse serait négative.

Le soir, devant le mutisme du ministre, M. Jaurès conclut que le ministère acceptait son interprétation et que la tombola pouvait se passer de l'autorisation gouvernementale.

Le môme jour, li novembre, les délégués des grévistes, MM. Charpentier et Gidel, arrivaient de Carmaux, presque au moment môme où MM. Jaurès et Rochefort y retournaient, pour porter les cent mille francs de Mme Dembourg. MM. Charpentier et Gidel se mettaient immé-

diatenient en rapport avec les organisations parisiennes et assistaient à la réunion des délégations ouvrières, fixée au 17 novembre.

A Carmaux, un ordre du jour enthousiaste proclamait la verrerie « l'œuvre et la propriété de toute la France ouvrière », et la dépêche suivante était adressée à l'assemblée des délégations parisiennes :

« Verriers et similaires réunis ce malin en assemblée générale adressent leurs plus chaleureux remerciements aux organisations ouvrières et socialistes qui ont envoyé des délégués au (congrès d'aujourd'hui, et ils renouvellent l'engagement que la verrerie de Carniaux, œuvre de tout le prolétariat, restera la propriété du prolétariat militant et une arme pour la défense des droits ouvriers. »

A Paris l'assemblée se tint à la salle Déranger.

M. Bertin , rapporteur de la Commission d'initiative, fit l'exposé de la question et conclut à l'émission de cinq millions de tickets de tombola à 20 centimes.

Puis le vote eut lieu sur la formation de la Commission d'organisation.

L'assemblée décidait que cette Commission se composerait de :

5 membres pris dans la Commission d'initiative et choisis par elle ;

20 membres pris dans les syndicats et choi-^ sis par eux ;

10 membres pris dans les Sociétés coopératives de consommation et nommés par elles ;

10 membres pris dans les Sociétés de production et nommés par elles (1).

La nouvelle création du prolétariat se trouvait donc sous la direction des groupes parisiens ; mais les groupes parisiens étant ou allemanistes ou syndicalistes-révolutionnaires, les guesdisles s'insurgent.

(1) La Commission d'initiative choisit MM. Jaclard, Olivier Stroobant, Berlin et Rémond.

Les syndicats élisent MM. Proust, Girard, Lablaude, Pergay, Guérard, Desmages, Maranze, Coignet, Hartmann, Delhomme, Parisse, Renaudin, Sauvage, Pascal, Pella, Darène, Pelloutier, Hamelin, Chapuis.

Les Sociétés de consommation élisent les délégués des dix sociétés suivantes : Les Solidaires, l'Union du Bel-Air, la Ménagère du XVIII^, TAbeille Suresnoise, la Société de Picpus, la Prévoyante des Prés St-Gervais, la Prévoyante de Montmartre, TEgalitaire, la Bellevilloise, l'Egalité de Saint- Denis .

Les Sociétés de production élisent les délégués des dix sociétés : les Sacs en papier, la Papeterie moderne, l'Ebériisterie parisienne, les Tailleurs en glace, la société des Equipements militaires, les Menuisiers de Paris, PEclairage moderne, les Maçons de Paris.

Ils se refusent à accepter l'idée de celte verrerie ouvrière « érigée, disent-ils, à la honte du prolétariat », où les ouvriers seront exploités par d'antres ouvriers, qui viendront accaparer le produit de leur travail. C'est la négation môme de leur plus chère formule : « A chacun le produit intégral de son travail ! » Ils circonviennent le directeur de VInt7^ansigeant, qui ne demande qu'à se laisser convaincre, et qui abandonne M. Jaurès et ses syndicats allemanistes et révolutionnaires. Le citoyen Valéry, guesdiste, s'écrie à la salle Barrât : « Je suis autorisé à déclarer que Henri Rochefort refuse absolument déverser à la verrerie ouvrière les cent mille francs qu'il a reçus pour la verrerie de Garmaux. Il ne remettra cette somme aux verriers qu'à la condition que ceux-ci en disposent librement, sans immixtion des autres corporations dans leurs affaires. En un mot, 7ious triomphons ; Rochefort opte pour la verrerie aux verriers. »

Cette communication est accueillie avec enthousiasme, et le « comité d'action » décide aussitôt d'offrir ses services aux grévistes pour la constitution de la a verrerie aux verriers »

et envoie la lettre suivante au comité de la grève de Carmaux :

«Je suis chargé de vous faire connaître, en vous priant de le porter à Ja connaissance de tous les ouvriers verriers de Carmaux, que les organisations socialistes centrales de Paris, Agglomération parisienne du parti ouvrier français, Ligue intransigeante socialiste, Comité central socialiste révolutionnaire. Fédération républicaine socialiste de la Seine, Fédération nationale des syndicats et groupes corporatifs de France (292 syndicats en province et un grand nombre à Paris), ont formé un comité d'union pour réclamer la « Verrerie aux verriers », uniquement administrée par les verriers de Carmaux eux-mêmes, sans immixtion dans leconseil d'administration d'aucun citoyen pris en dehors d'eux, laissant aux verriers de (^.armaux la libre disposition des bénéfices, sachant d'avance que leur honnêteté et leurs principes socialistes leur en dicteront un noble emploi.

« Le Comité d'union est disposé à mener une vive campagne et à faire tous les efforts nécessaires pour joindre aux 100.000 francs de Henri Hochefort, destinés à la verrerie aux verriers, d'autres capitaux importants permettant de compléter cette œuvre.

Le Comité se tient à votre disposition, pour vous aider dans ces conditions et, le jour où vous aurez jugé que sa manière de voir est la bonne, il fera appel à toutes les forces socialistes sincères de France pour faire triompher enfin votre cause.

M. Rochefort, en môme temps, prenait à partie les Allemanistes :

«Je vois, écrivait-il, que dans des réunions auxquelles je n'ai pas été convoqué, et à la suite de délibérations dans lesquelles je n'ai pas été consulté, un groupe de possibilistes, plus remuant que nombreux, a commencé par déclarer que la somme de 100.000 francs dont j'avais la disposition devait servir à la grève générale et à la propagande, c'est-à-dire peut-être à l'achat de nouvelles cannes plombées, les anciennes étant hors d'usage.

<c Les syndicats possibilistes avaient donc pris la résolution éner^'ique de m'exclure du comité d'organisation de la Verrerie ouvrière, ainsi que les groupes politiques. Cependant, par une condescendance réellement touchante, tout en me laissant, mes amis et moi, bat^ tre la semelle à la porte, ils daignaient accepter nos 100.000 francs.

« Ils avaient habilement fixé à 500.000 francs le capital de la Société, qui, le quart en ayant été versé, se trouvait en mesure de fonctiDuner immédiatement ; seulement, les moyens qu'ils avaient imaginés pour trouver les 400.000 francs restant à parfaire étaient étranges : ils se disaient sûrs d'y arriver en faisant payer 20 centimes d'entrée dans toutes les réunions publiques. Ils avaient encore des lots avec des tirages intermittents, et enfin une émission d'actions que, naturellement, tout en apportant le quart du capital, je n'aurais pas plus le droit de contrôler que le reste.

(( Les braves et confiants verriers du Tarn adhérèrent au début aux statuts de cette société, qui n'en devenait une qu'à la condition de leur prendre leurs

100.000 francs, pour les faire entrer dans la caisse. Eh bien, je leur affirme, ici, que demain je les leur envoie par l'entremise de la Banque de France où ils sont déposés, et que, dans leur probité et leur candeur, s'ils les versent à leur tour dans la caisse de la société projetée, ils ne les reverront pas plus qu'ils ne verront les 400,000 francs qu'on fait miroiter à leurs yeux troublés.

« Ces promesses étaient évidemment si chimériques, qu'un nombre toujours croissant de socialistes sincères, et qui n'ont d'autres arguments que des cannes plombées, viennent me rendre visite tous les jours pour me supplier de sauver les ouvriers de Carmaux du piège où ils semblent près de tomber.

« J'ai eu le premier la pensée de répondre aux menaces du contrefacteur Rességuier, par une concurrence qui ferait des grévistes les égaux de leur ancien patron. C'est à ce but que nous devons tendre et c'est pour ce résultat qu'il nous faut concentrer toutes nos forces. Mais, amasser 100.000 francs pour arracher à la faim la population ouvrière de Carmaux et les voir servir aux élections des anciens souteneurs de Constans, ma foi, non ! »

Malgré ces vives attaques, le Comité d'études pour la fondation d'une verrerie ouvrière continuait son œuvre. Le 18 novembre, il se réunissait et votait à Tvinanimité Tordre du jour suivant, proposé par M. Guérard :

Le Comité d'études pour la fondation d'une verrerie ouvrière décide :

1° La. verrerie ouvrière sera administrée exclusivement par les organisations coopératives et syndicales.

2° La création de cette verrerie ne doit pas indiquer une tendance, mais être une exception nécessitée pur des circonstances toutes particulières.

3° Les bénéfices produits par la verrerie ne seront, en aucun cas, attribués à des besoins politiques ou électoraux, ils seront afTectés au développement des organisations ouvrières.

D'autre part la commission des statuts à l'assemblée du 22 novembre examinait sous quelle forme il serait possible de fonder une verrerie ouvrière.

Il fallait vaincre une difliculté énorme, disait le rapport de la commission : « concilier un principe avec les lois bourgeoises » qui régissent les sociétés.

En premier lieu, les syndicats qui ont le droit de placer leurs fonds comme il leur convient, mais non celui de faire œuvre administrative, pouvaient-ils fonder une société industrielle ?

M. Andrieu, avocat-conseil des verriers, proposait la combinaison suivante : former un capital fixe de 500.000 francs divisé en cinq mille actions de 100 francs.

Sur cette somme, les verriers possédaient déjà plus de 100.000 francs ; le complément

pouvait être couvert par une tombola. La somme recueillie serait convertie en actions de 100 francs entièrement libérées, que l'on donnerait gratuitement aux syndicats et aux sociétés coopératives, au prorata du nombre de billets qu'ils auraient placés.

Cette combinaison avait l'avantage d'intéresser les organisations au placement des billets et de les admettre à Tadministration de la verrerie. Elle fut acceptée par la commission, mais on ne put s'entendre sur les détails.

M. Andrieu, au nom des verriers, désirait que les 100.000 francs que les verriers avaient reçus par l'entremise de M. Henri Rochefort fussent également convertis en actions, dont tout naturellement les verriers seraient possesseurs, et il émettait la prétention que, dans les assemblées générales d'actionnaires, chacun d'eux eût une voix par action, de sorte qu'à eux seuls ils auraient possédé mille voix, sur cinq mille, sans compter celles qui pourraient leur être attribuées par le moyen de nouveaux dons également à prévoir. Les membres du Comité d'études n'admettaient pas cette prétention et refusaient de reconnaître cette « prédominance du capital ».

Les verriers, ajoutait M. Andrieu, ne veulent avoir un si grand nombre de voix que pour s'assurer la présence de plusieurs d'entre eux dans le Conseil d'administration.

Pour leur donner satisfaction, la Commission consentait à ce que le directeur de la verrerie, nommé par les ouvriers, fût statutairement un administrateur, alors que M. Andrieu demandait que les verriers fussent représentés au moins par trois membres sur sept dans le Conseil d'administration.

Après une longue discussion sur les « inconvénients » de la proposition de M. Andrieu, voici les grandes lignes que la Commission arrêta :

1** La verrerie serait fondée sous la forme d'une société anonyme à capital fixe (500.000 fr. par actions de 100 fr.).

2" Pour éviter une souscription publique et l'intrusion d'éléments étrangers au prolétariat, il ne serait pas émis d'actions. Celles-ci seraient distribuées entre les organisations ayant participé au placement des billets d'une tombola.

3° Le siège social de la verrerie serait à Paris, où se tiendraient également les assemblées générales.

4° Aux assemblées générales, les actionnaires n'auraient qu une voix pour dix actions et au-dessus. Les porteurs de moins de dix actions devraient se grouper

pour envoyer un mandataire commun. (Cette dernière disposition était adoptée pour éviter de réunir, en assemblée générale, un nombre considérable d'actionnaires qui pourraient s'élever à deux mille et plus.)

5^ Les actions ne seraient négociables que de syndical à syndicat, de coopérative de consommation à coopérative de consommation, de coopérative de production à coopérative de production.

G'^ L'assemblée générale consacrait le droit de refuser le transfert, si la Société prenante ne lui plaisait pas et se réservait la faculté de prendre pour le compte de la société les actions qu'une organisation voudrait •céder.

7^ L'assemblée générale déciderait chaque année de J'alTectation des bénéfices.

Ces conditions, dans leur ensemble, ne purent convenir aux verriers, et une rupture faillit en résulter.

Ji la réunion du lendemain, M. Jaurès fut chargé par eux de venir exposer à la Commission combien ils étaient désolés de la tournure qu^'avaient prise les choses.

On convint en effet que leur droit d'administration avait été trop peu respecté et qu'il semblait naturel de leur donner la faculté de diriger leur industrie comme ils l'entendraient.

Les organisations ouvrières ne désiraient, en

échange de leur concours, qu'une seule chose : c'est que les bénéfices fussent mis à la disposition du prolétariat pour être affectés à la propagande et à l'action socialiste.

Les verriers eux ne demandaient pas à être privilégiés ; ils admettaient que leur salaire ne devait pas être plus élevé que celui des verriers employés par M. Hességuier ; mais, acceptant d'abandonner au prolétariat les bénéfices patronaux, ils entendaient diriger à leur guise la verrerie et s'occuper exclusivement de la partie technique et commerciale.

D'autre part l'intention des syndicats et des coopératives ne semblait pas devoir être de se substituer à M. Rességuier pour « exploiter les verriers qu'ils auraient affranchis du patronat ». Leur but, au contraire, était « de leur donner leur indépendance d'ouvriers et de faire servir à la cause sociale, et par conséquent à la cause des verriers comme des autres travailleurs, les bénéfices, que les verriers refusaient de conserver pour ne pas sembler des privilégiés, en regard de leurs camarades de travail ».

Par conséquent, la Commission ne pouvait voir d'inconvénient à ce que les verriers fus-

— Gisent on majorité dans le conseil d'administration, mais à la condition que l'assemblée générale des actionnaires serait maîtresse d'afTecter les bénéfices à tel usage qui lui conviendrait.

Le malentendu de la veille était donc dissipé, et on se mit d'accord sur les bases suivantes :

Le Conseil d'administration serait composé de quatre verriers sur sept administrateurs.

Ce conseil aurait pour attributions tout ce qui concerne le travail ainsi que les transactions commerciales. Les organisations devenues propriétaires d'actions, comme il avait été convenu la veille, se réservaient de trancher en assemblée générale, chaque année, la question des transferts d'actions et celle de l'application des bénéfices, avec cette clause cependant que 20 0/0 des bénéfices nets seraient affectés au fonds de réserve et 30 0/0 à la création d'une caisse de solidarité pour les ouvriers.

La Commission chargea M. Andrieu d'établir les statuts sur ces bases. Mais on s'aperçut alors que la clause de l'afi'ectation des bénéfices ne pouvait y être insérée, comme contraire à la loi.

Toute société commerciale est en effet constituée dans le but de faire des bénéfices, qui

doivent être repartis entre tous les associés.

D'autre part, on trouvait dans le projet nombre de clauses que la Commission d'études déclarait inacceptables. Et le rapporteur, M.Guérard, en concluait que ce projet avait dû être rédigé d'avance, puisqu'il ne tenait pas compte des désirs exprimés dans la discussion. Aussi se demandait-il si l'on n'allait pas être obligé de laisser aux verriers le soin de créer une société à leur guise.

Enfin, le 24 novembre, la Commission d'études présentait un nouveau rapport:

« Toute société licite, disait le rapport, doit être créée en vue de faire des bénéfices, qui doivent être partagés. Telle est la loi !

(( Il faut donc que tous les actionnaires reçoivent des dividendes, et, pour obvier à cet inconvénient, qui semblerait placer les organisations ouvrières dans la situation de capitalistes prélevant pour leur propre usage des f)énérices produits par le travail des hommes qu'ils exploitent, nous vous proposons de n"" admettre à apporter leur concours pour La création de la verrerie ouvrière que les syndicats et coo-

ftératives qui s' engageront à mettre en commun tous les dividendes, afin de les affecter à la défense de la classe ouvrière.

« Nous devons dire que cette manière de pro- «céder n'est pas d'accord avec la loi, dans laquelle il a été impossible de trouver un sti atagème répondant à nos désirs.

« Il nous faut donc constater une fois de plus que les lois bourgeoises, qui donnent à nos financiers véreux le moyen de voler légalement l'épargne, sont un obstacle à la liberté publique des travailleurs qui voudraient s'émanciper, lors bien môme qu'ils posséderaient un capit.il qui le leur permettrait.

« Il n'est pas admis que des capitalistes puissent abandonner par avance leurs bénéfices pour des objets déterminés. La loi les oblige à être exploiteurs.

c( Nous ne pouvons donc insérer dans les statuts de la verrerie une clause qui permettrait aux organisations ouvrières d'employer leurs bénéfices pour l'émancipation économique des travailleurs : mais, étant donné que c'est au prolétariat que nous nous adressons, nousavons lacertitude qu'il tiendra son engagement d'hon-

neur de n'affecter les bénéfices qu'à l'œuvre sociale. »

Pour la tombola, la Commission fixait le chiffre de 500.000 billets à 20 centimes, reliés par fascicules de 50. Pour éviter toute suspicion, la sous-commission chargée de leur émission ne devait opérer elle-même ni les recouvrements de fonds, ni les payements de dépenses. Ces opérations seraient confiées à une maison de banque. En ce qui concernait les recouvrements, celte banque devait être autorisée à faire mandat sur les organisations auxquelles des billets auraient été délivrés. Et pour les dépenses, la Commission ordonnancerait par deux signatures tous les mémoires que la banque devrait solder. Les menues dépenses, celles qui ne pourraient être payées par cette voie, devraient être effectuées par une sous-commission absolument indépendante , « la sous-commission des dépenses courantes », qui aurait à sa disposition un fonds de caisse, renouvelable seulement par ordonnancement de la commission d'émission.

Le livre de caisse de la sous-commission des dépenses courantes serait visé chaque jour et

vérifié par la commission d'émission et la commission de contrôle.

La banque avec laquelle la sous-commission contracterait devait s'engager à opérer des versements à la Banque de France, toutes les fois que les recouvrements dépasseraient cinquante mille francs. La commission de contrôle veillerait à la réalisation de cet engagement.

Tous les mois, le résultat général des opérations devait être publié.

Chaque carnet de cinquante billets était remis aux organisations chargées du placement des billets pour une valeur de 10 francs, dont était débitée cette organisation. Mais il paraissait impossible d'en réclamer aux coopératives et aux syndicats connus la valeur immédiate, pour ne pas les obliger à ouvrir un compte spécial de tombola. Les billets ne devaient être valables que timbrés du cachet de l'organisation ouvrière à laquelle les carnets avaient été confiés et dont elle était débitrice vis-à-vis de la verrerie ouvrière.

Dans tous les cas, l'achat des carnets était un achat ferme et le prix pouvait en être exigé d'avance pour la part des syndicats ou des coopé-

ratives n'ofl'rant pas une apparence de solvabilité su f lisante.

Au cas où les souscriptions Ijasées sur Ta tombola ne parferaient pas le chilTre du capital social fixé par les statuts, la Commission devait procéder à une émission d'actions.

Cette solution préventive provenait d'une proposition de M. Jaurès s'appuyant sur la nécessité absolue d'assurer aux verriers un capital suffisant .

A cette considération d'ordre financier, INI. Jaurès en ajoutait une autre d'ordre politique. D'ardentes sympathies s'étaient manifestées pour les grévistes de Carmaux, en dehors du parti socialiste, soit parmi la bourgeoisie libérale, soit dans les milieux ruraux, où, disaitil, le paysan commence à se détacher des institutions « réactionnaires ». Il était donc d'avis de ne décourager aucune bonne volonté, et cellesci ne pouvaient se manifester que par la souscription d'actions. Dans ces conditions, la Commission, malgré sa rt' pugnance à voir iiilervenir C élément bourgeois dans une entreprise qui aurait dû rester exclusivement prolétarienne ^ acceptait cette solution et votait les résolutions suivantes :

1*^ L'annonce de l'émission d'aclions se fera simnllanément avec celle de la tombola, mais avec cette réserve que l'ouverture de l'émission n'aura lieu que dans les premiers jours de janvier 1896.

2o Le 15 janvier 1896 au plus tard, les opérations de la tombola seront constatées, ainsi que le nombre d'actions libérées, ou souscrites en partie, par les groupes.

De même à cette époque précise, le syndicat des verriers de Carmaux donnera le chiffre exact des dons qu'il aura reçus, lesquels formeront son apport convertissable en actions libérées.

Le total acquis par la tombola, joint à celui des dons, donnera la ditférence en plus ou en moins, relative au capital social fixé par les statuts.

S'il y avait différence en plus, l'émission d'actions n'aurait pas lieu, et les opérations de la tombola continueraient; mais il y aurait lieu de demander à une assemblée générale très prochaine une augmentation du capital social correspondant aux actions délivrées.

Dans le cas contraire, l'émission des actions aurait lieu le 15 janvier précis, mais seulement pour la dilTérence constatée dans la réalisation du capital.

Les opérations de la tombola continueraient simultanément à rémission des actions, mais les groupes seraient avertis :

a) Que les actions provenant de la tombola et délivrées à la date du io janvier seraient dédniti vement acquises à leur profit;

b) Mais que les actions de la môme provenance déh'vrées à partir du 15 janvier seraient, comme les actions émises, sujettes à réduction.

30 L'émission des actions durerait deux mois et les guichets seraient par conséquent fermés le 15 mars 1896 à ïnidi précis.

Toute demande ultérieure à cette date serait considérée conime nulle et non avenue, et les versements resteraient déposés en banque au crédit des souscr ipteurs, à charge par eux de les retirer en en donnant décharge au banquier.

4^ Le 15 mars 1896, les opérations de la tombola seraient définitivement arrêtées, en ce qui concerne le droit à recevoir des actions libérées et les réductionslaites s'il y avait lieu.

La tombola continuerait jusqu'à la date du 30 mai d896, date précise du tirage des lots, quel que soit le nombre des billets vendus ; mais les billets délivrés du lo mars au 30 mai ne pourraient donner aucun droit de recevoir des actions libérées.

5^ Le 15 mars 1896, à l'heure de midi, les opérations^ d'émission seraient arrêtées et le nombre d'actions souscrites compté.

Si le chiflre de l'émission, tant celle provenant de la tombola que celle provenant des particuliers, ne suffisait pas à couvrir le capital sociaL il y aurait lieu de provoquer une assemblée générale alin de réduire le quantum du capital social.

6^ Dans le cas, au contraire, où l'émission parferait le capital social, il y aurait lieu de procéder à une i-éduction de capital social, en tenant compte que les actions délivrées aux groupes à la date du 15 janvier seraient irréductibles.

Quant à celles souscrites à partir du 15 janvier au 15 mars, d'où qu'elles proviennent, elles seraient d'abord comptées par demandes d'unités.

Si les demandes d unités venaient à dépasser le capital social fixé, la su[)pression porterait sur les dernières en date.

Mais si les unités n'arrivaient pas à atteindre le

capital fixé, il y aurait lieu de procéder comiine cidessus.

Et ainsi pour les demandes au chillre de trois..., elc.

Pour rexéciition de ce plan, La Commission des 45 devait continuer son mandat et se diviser en quatrtï sous-commissions :

La Sous-Commission d'organisation^ composée de 15 membres, poursuivrait l'œuvre statutaire pour toutes les formalités légales ; elle serait chargée de provoquer les assemblées générales et aurait seule pouvoir de délivrer et signer les titres provisoires ainsi que d'opérer les réductions ; bref elle remplacerait l'administration jusqu'à la constitution définitive de la Société ; le secrétaire général et l'archiviste de la Commission des 45 seraient pris dans son sein.

La Sous-Commission d' émission^ composée de 10 membres, serait chargée, exclusivement et sans aucun pouvoir financier, de l'émission des billets de tombola et des actions, sans avoir le <lroit de délivrer des titres.

La Sous-Commission de la correspondance^ composée de 5 membres, auxquels s'adjoindraient chaque matin un membre de la Corn-

mission d'organisation et un mombre de la Comaiission d'émission, serait chargée de l'ouverture de la correspondance et de sa répartition entre les différents services. Elle délivrerait en outre les billets demandés par les particuliers, retirerait les mandats et les chèques que pourrait contenir la correspondance, en présence des membres adjoints, et en ordonnancerait le paiement au nom du banquier.

La Soiis-Commission de contrôle^ composée de 10 membres, serait exclusivement chargée de contrôler les opérations des autres Sous-Commissions.

Les statuts furent votés dans l'Assemblée générale du 24 novembre (1), tenue sous la

(1) Les 89 organisations suivantes étaient représentées : Syndicats : Garçons de magasin et cochers-livreurs. — Employés et ouvriers des omnibus. — Ouvriers maréchaux. — Peintres en voiture. — Terrassiers-puisatiers. — Mineurs.

— Tonneliers. — Instituteurs et institutrices libres. — Ouvriers teinturiers dégraisseurs. — Ouvriers brossiers. — Layetiers-emballeurs. — Union des travailleurs de Fontoise.

— Syndicat des polisseurs. — Lithographes. — Eslampeursdécoupeurs sur métaux. — Journalistes socialistes. — Syndicat du cartonnage. — Ouvriers boulangers. — Ouvriers en chevreau glacé. — Employés. — Travailleurs des cheunins de fer. — Cannes et manches de parapluie. — Cochers

présidence de M. Hamelin, qui dès le débutfiit l'âme du Comité d'organisation.

de la Seine. — Tourneurs et monteurs en cuivre. — Ouvriers de papeterie. — Ouvriers du bronze. — Imprimeurscorrecteurs. — Passementiers. — Mouleurs en métaux. — Granitiers. — Solidarité typographique. — Ouvriers en pelleterie. — Union des mécaniciens. — Ouvriers facteurs de pianos et orgues. — Limonadiers-restaurateurs. — Syndicat typographique parisien. — Chaudronniers en cuivre. — Bourrellerie parisienne. — Tourneurs-robinettiers . — Union fraternelle des modeleurs mécaniciens. — Chaudronniers en fer. — Dessinateurs en broderie. — Tourneurs en optique*

— Ouvriers tôliers. — Cercle corporatif des mécaniciens. — Ebénisterie et meuble sculpté. — Fondeurs typographes. — Ouvriers tapissiers. — Fédération des ouvriers en voiture.

— Fédération des travailleurs du livre. — Fédération des bourses du travail. — Fédération lithographique parisienne.

— Fédération des ouvriers du gaz. — Fédération des voyageurs de commerce. — Syndicat des tabacs (section de Reuilly)- — Ferblantiers de la Seine. — Scieurs-découpeurs-mouluriers. — Selliers-harnacheurs. — L'Egalitaire. — La Bellevilloise. — L'Union sociale. — L'Union du XIX® arrondissement.

— Les solidaires de Montmartre. — L'Union des transports. — La nouvelle sociale. — La Marmite. — Les ouvriers et ouvrières en sacs en papier. — L'Abeille de Saint-Ouen. — L'Imprimerie nouvelle. — Union des terrassiers de la Seine. — La Chapelloise. — L'Union du plateau. — L'Abeille suresnoise. — LaThémis. — La Ménagère, — La Prévoyante de Montmartre. — L'Union des travailleurs du XIII^ arrondissement. — La Picpus. — L'Alliance des travailleurs de Levallois-Perret. — L'Union économique du Bel-Air. — La Ruche du XVI® arrondissement. — La Laborieuse. — Ouvriers tailleurs de glaces. — Maison du peuple. — Maçons de la Seine — La Papeterie moderne. — Fournitures et équipements militaires. — Solidarité des peintres. — Maçons de Paris.— Couture, modes et lingerie.

Le syndicat des polisseurs sur tous métaux proposait ensuite que, dans les premiers travaux de la verrerie, il fût fait « un million de verres » avec inscription mémorable de la grève de Garmaux, et dans lesquels le peuple pourrait boire au succès de la Révolution sociale.

Et M. Jaurès faisait part à l'assemblée de la détermination des verriers de Garmaux d'abandonner leur part de bénéfices.

Enfin la réunion décidait que le Gomité d'études allait se transformer en Comité d'action.

Le 27 novembre, le Comité d'action nommait son bureau. M. Guérard était nommé secrétaire, M. Jaclard, trésorier et MM. Pelloutier et Bertin, secrétaires-adjoints.

Le 29, trois des administrateurs de la verrerie étaient élus. Ce sont MM. Hamelin, délégué d'un syndicat, Andouillé, délégué d'une coopé-i rative de consommation et Granger, délégué d'une coopérative de production. Les verriers de Garmaux étaient invités à nommer les six autres administrateurs.

M. Guérard demandait que, pour assurer la

bonne marche de l'afTaire et la responsabilité des décisions, les membres de ces commissions restassent toujours les mômes.

Un local était arrêté 110, rue Vieille du Tem- })le, au prix de 2.700 francs.

M. Berlin informait en même temps les coopératives qu'elles pouvaient déjà faire des commandes de verrerie au syndicat des verriers, l'usine de Rive-de-Gier ayant accepté de fabriquer pour leur compte, jusqu'à l'édidcation de l'usine de Carmaux.

Puis une question était soulevée sur l'opportunité d'annoncer l'émission d'actions en môme temps que la tombola. Ne risquait-on p'as de nuire à la tombola par cette annonce trop hâtive ?

M. Ghapuy faisait remarquer que le résultat d'une tombola est très rapidement connu et qu'en quinze jours, les achats de tombola ont généralement atteint les deux tiers du nombre total de billets qui seront placés. 11 proposait donc d'ajourner la dénonciation de l'émission à la quinzaine qui suivrait l'émission des billets.

M. Jaclard, au contraire, était d'avis qu'une annonce nouvelle devait confirmer la décision prise déjà en assemblée générale, à condition

toutefois qu'on se gardât de dire que l'émission des actions se trouvait subordonnée au résultat de la loterie. Mais cette annonce devait ôtre immédiate. « Si elle est faite inopinément dans huit jours, longtemps après avoir arrêté les autres parties du programme financier, le public n'aura-t-il pas le droit de considérer cette proposition, que rien ne légitimerait et que rien ne paraîtrait avoir préparée, comme un aveu d'impuissance de la part du comité d'action? »

Ce qu'il faut considérer, ajoutait d'autre part M. Bertin, c'est que l'attention du public est portée tout entière sur la tombola et qu'il ne croit pas à d'autres moyens. Il serait donc prudent de le détromper avant môme l'émission des billets, de telle sorte que, si le comité est obligé de recourir à l'émission d'actions, on n'y voie que l'application d'une mesure arrêtée dès le début et non le résultat d'un premier échec.

Malgré ces bons arguments, le comité décidait d'ajourner la publication de l'émission

projetée. '

A la séance du 7 décembre , M. Hamelin

annonça que M. Bourgeois, après avoir accepté le principe de la tombola, semblait maintenant en contester la légalité et mettait en garde le comité contre le zèle intempestif de certains magistrats.

En présence du directeur de la Société générale, le président du conseil avait fait observer que la souscription n'était qu'une loterie déguisée et que le ministère était obligé de faire toutes ses réserves, en présence de l'énormité du chiffre de la souscription. A quoi M. Millerand avait répondu : « Si c'est l'importance de la souscription qui est en cause, il sera facile d'organiser des tombolas différentes, à Paris, à Lyon, à Marseille. »

Cette mauvaise nouvelle frappa de stupeur le Comité.

« Notre œuvre, dit M. Bock, nous a déjà exposés à tant de surprises qu'une de plus n'est pas pour nous étonner. La tombola avait d'abord plu au gouvernement qui avait pris l'engagement moral de la tolérer et même autorisé les coopératives à disposer de leurs fonds en faveur de la verrerie.

« D'autre part, le citoyen Javirôs nous avait affirmé que la seule condition posée parlegou-

vernement était qu'il n'y eût aucun lot en espèces. Et c'est au moment où, forts de ces engagements, nous contractons une dépense de 7.000francs qu'on revient sur les promessesfaites. C'est trop tarât Le Comité ne doit pas reculer et risquer, en émettant immédiatement des actions, ce qu'il a toujours voulu éviter, la prise de possession delà verrerie par des capitalistes. Ne tenons donc aucun compte des menaces et poursuivons notre œuvre.

« Si le g ouveimement nous poursuit , ajoutait M. Morange, le prolétariat nous soutiendra ! »

Et M. Bertin rappelait les conseils qu'avait jadis donnés M. Bourgeois à M. Jaurès et qui contrastaient singulièrement avec l'attitude actuelle du ministre : « Déguisez le plus possible votre tombola ». — N'était-ce pas l'autoriser, timidement, il est vrai, mais complètement.

Enfin M. Hamelin concluait : « Notre action, depuis le début de la grève de Carmaux.a été une lutte. Des menaces ne sauraient aujourd'hui nous arrêter ! »

Le Comité décida qu'il était « inutile de voter un ordre du jour, n'ayant qu'à continuer purement et simplement ses travaux ».

Et, sans désemparer, le Comité s'occupait d'offres de secrets de fabrication qui lui étaient offerts gratuitement, par exemple le secret du verre rouge sans emploi d'or, ne se doutant pas qu'il avait affaire à l'un de ces inventeurs tenaces, que rien ne peut rebuter.

Puis, il adoptait l'échelle qui devait fixer le nombre de voix à accorder à chaque organisation, d'après le nombre d'actions qu'elle posséderait.

La société qui détenait de 1 à 3 actions n'avait qu'une voix ; en détenait-elle de 4 à 7, elle obtenait deux voix; de 8 à 1S, trois voix; de 16 à 31 , quatre voix ; de 32 à 63, cinq voix ; de 64 à 127, six voix ; de 128 à 255, sept voix ; de 256 à 501 , huit voix ; de 502 à 1023, dix voix.

Cette progression savante, proposée par jVl. Jaclard, était basée sur une progression géométrique de la puissance 2.18.

Le 22 décembre, les verriers de Garmaux adoptaient le transport de la Verrerie ouvrière à Albi et en avisaient le Comité d'action par la dépêche suivante :

Albi, 22 décembre, 8 h. 5o.

En présence des avantages économiques, la réunion des

verriers a décidé l'installation de la Verrerie à Albi par 248 voix contre lo. Charpentier.

Le 31 , se tint une séance à laquelle assistèrent M. Gérault-Richard, fondé de pouvoirs des verriers, et MM. Baudot et Charpentier, leurs délégués.

M. Gérault-Richard rappelle dans quelles conditions a été constitué le Comité d'action et comment, dès le début, les verriers, par l'entremise de M. Jaurès, en ont approuvé toutes les décisions.

Mais la réunion de la salle Bérenger ayant éliminé, sur la demande même de M. Jaurès, les organisations politiques, celles-ci constituèrent un nouveau Comité, dit de la Verrerie aux verriers, qui parut devoir bénéficier des cent mille francs apportés par M. Rochefort.

Les verriers se trouvèrent alors dans une situation embarrassante et leur indécision parut explicable. Mais aujourd'hui il est de leur intérêt même de se prononcer, s'ils ne veulent échouer, aussi bien du côté du Comité de la salle Barrât que du côté du Comité de la Verrerie ouvrière .

Les verriers ont cependant à réfléchir avant de se prononcer.

■ S'ils se prononcent pour le Comité d'action, ils risquent de perdre les cent mille francs de M. Rochefort, mais le Comité d'action se dissout, et ils perdent la clientèle promise par les sociétés coopératives.

« Je suis très peiné, répond M. Charpentier, par la mise en demeure qui nous est faite, car rien, dans notre attitude, ni dans nos paroles, n'a permis de croire que nous ayons cessé d'être en communion d'idées avec le Comité de la Verrerie ouvrière.

« Le citoyen Rochefort nous avait dit de lui télégraphier dès que le terrain de la verrerie serait acheté, promettant d'envoyer une partie de ses cent mille francs. Ayant eu l'occasion de venir à Paris pour régler le conflit entre les mineurs et les verriers d'Alhi, nous sommes allés avec l'ingénieur Juppont chez M. Rochefort. Et peut-être en ce moment a-t-il envoyé à Carmaux quarante mille francs! Voilà à quoi se résume notre rôle à l'égard de Rochefort !

« Quant au Comité de la salle Rarrat, nous lui avons déclaré que nous avions des engagements avec le Comité de la verrerie ouvrière. »

M. Rourderon fait remarquer qu'aucune difficulté ne se serait élevée, si les verriers de Car-

maux avaient répondu à la lettre de mise en demeure du Comité. Faute de réponse, il s'est produit dans le Comité un mécontentement qui a nui à la cause des verriers, parce qu'il a été impossible au Comité de répondre à la polémique soulevée contre lui. 11 engage les verriers à se prononcer nettement. Ils pourront peut-être trouver ailleurs l'argent nécessaire à l'édification de leur usine ; mais il n'est pas sûr qu'ils trouvent une clientèle suffisante pour lui assurer l'existence.

S'ils désirent que le Comité d'action continue à s'occuper de leur sort, qu'ils prennent l'engagement d'établir une correspondance régulière et de répondre aux lettres qui leur sont adressées.

M. Yvetot les invite à se détacher des politiciens et à venir avec ceux qui ont pour but, non de conquérir des mandats, mais d'apprendre aux travailleurs qu'ils peuvent s'émanciper eux-mêmes.

« Je demandede nouveau, répondM. Charpentier, si quelque chose dans nos paroles ou dans nos actes a pu faire croire à une hésitation. Si vous le voulez, nous sommes prêts à signer l'ordre du jour Guérard, qui sera la renoncia-

tion aux cent mille francs de Rochefort ; mais ne serions-nous pas fousde perdre cette somme, de gaîté de cœur ? »

M. Pelloutier déclare qu'il ne suffit pas, pour aider l'action du Comité, de l'échange d'explications qui a lieu en ce moment. 11 faut surtout que cet échange d'explications soit connu du public ; sans quoi la confusion produite entre le Comité de la rue Vieille du Temple et celui de la salle Barrât subsisterait, l'action des deux Comités serait également paralysée, et les premières victimes en seraient les verriers.

« Le Comité de la Verrerie aux verriers, répond M. Renoux, qui s'était constitué sans notre autorisation, nous écrivit pour nous demander quelles étaient nos intentions. Nous avons déclaré alors que nous acceptions tous les concours, mais que nous avions pris avec le Comité de la verrerie ouvrière des engagements, auxquels nous ne pouvions manquer. »

« Si nous insistons sur la question des 1 00.000 francs, ajoute M. Charpentier, c'est parce que nous ne pouvons constituer la société avant d'avoir versé le quart du capital, et que, faute de ce quart, nous ne pouvons commencer les travaux de l'usine. »

M. Renaudin fait connaître que de nombreux syndiqués, qui ne lisent que V Intransigeant^ refusent de souscrire au Comité d'action, où, disent-ils, on ne va que pour trouver des emplois, ou des candidatures. Une déclaration ferme des verriers peut seule faire tomber ces calomnies.

M. Guérard énumère les sommes déjà souscrites et le nombre de billets placés. Si l'ordre du jour parait demain dans la presse, toutes les équivoques sont dissipées et aussitôt le Comité recevra des sommes importantes.

M. Rochefort peut-il, de son côté, retirer ses cent mille francs, après en avoir fait don aux verriers? Evidemment non. Le voudrait-il, il ne le pourrait pas.

M. Jaclard propose, pour terminer, le dilemme suivant :

« Si, à l'heure qu'il est, Rochefort n'a pas envoyé quarante mille francs à Carmaux, c'est qu'il retire définitivement ses cent mille francs. S'il les a envoyés et que la publication de l'ordre du jour le mécontente, les verriers ne perdront que soixante mille francs, et d'ici huit jours le Comité les aura recueillis de sorte que la situation des verriers sera la môme. »

Enfin l'ordre du jour Guérard est mis aux voix et adopté à l'unanimité.

Il est ainsi conçu :

« Dans Ventrevue qu'ils ont eue avec le Comité, d son siège social, 110, 7^ue Vieille du Temple, les délégués des verriers de Carmaux 07it formellement déclaré que, tout en acceptant tous les concours, ils entendaient créer une verrerie ouvrière, dans les conditions arrêtées par les statuts élaborés par le Comité, statuts qu'ils ont discutés et ac- ■ceptés, dans les réunions générales des verriers et similaires de Carmaux et du Bousquet d'Orb. Ils acceptent en outre, dans tous ses termes, l'ordre ■du jour Jaurès qui a été adopté par l'Assemblée générale des Sociétés coopératives et des syndicats, qui s'est tenue d la salle du Commerce, le 24 novembre dernier.

Signé : Guérard. »

M. Charpentier demande qu'on en réserve la publication, pour le soumettre d'abord à la ratification du syndicat des verriers.

Mais M. Gérault-Richard fait observer que <;et ordre du jour ne fait que rappeler ce qu'a approuvé M. Jaurès.

Le Comité décide donc sa publication immédiate.

Dans la séance du 9 janvier 1896, on discuta la question très importante de la repartition des actions.

Plusieurs membres de la Commission prévoyaient les difficultés qui se produiraient sûrement pour l'émission des tickets, si l'on renonçait à répartir une action pour cent francs de tickets souscrits.

A tort, il est vrai, les organisations ouvrières avaient toutes supposé qu'une souscription de 4 00 francs donnait droit à la remise d'une action libérée, et il semblait dangereux de vouloir remonter ce courant.

Mais, d'autre part, quelques membres de la Commission objectaient que, les frais généraux ayant été prévus à raison de 20 0/0 des sommes souscrites, il importait de savoir où prélever ces frais généraux. Ce ne pouvait être sur le capital social, que l'on devait remettre intégralement aux verriers. Il ne fallait pas songer à grever leur premier exercice d'une somme de frais généraux tellement importante que la future société se trouverait, pendant plusieurs années, dans l'impossibilité matérielle de dis-

tribuer des dividendes et serait exposée en cas de crise industrielle à une demande anticipée de dissolution.

Dans ces circonstances, le Comité décida de demander au capital social une part contributive dans les frais généraux. Cette part était dès lors fixée à 5 0/0, ce qui n'était pas excessif pour une émission de valeurs industrielles et bien au-dessous des frais demandés par une société purement financière.

La future société devait inscrire ces frais généraux d'émission dans un chapitre spécial de frais, amortissables en une période qu'elle fixerait elle-même.

De plus, le syndicat des verriers obtenant par voie de préférence de nombreuses attributions d'actions, il lui serait demandé de contribuer dans la môme mesure à l'amortissement des frais généraux. 11 importait en effet assez peu au syndicat d'avoir un plus ou moins grand nombred'actions, tandis qu'il importait par dessus tout de ne mettre aucune entrave à l'émission des tickets et de constituer rapidement la société.

Comme ressources pour l'amortissement des frais généraux, restaient encore les demandes

sans attribution de destinataire, ainsi que les demandes faites par les groupes, mais n'atteignant pas la valeur d'une action.

Enfin, dans les dépenses faites parle Comité, certains chiffres pourraient être majorés et attribués sur le matériel, que les verriers devaient reprendre à la valeur d'achat.

La somme attribuée à l'achat des lots était réduite et ne se trouvait plus que de 25.000 fr. A cause de l'exiguïté de cette somme, la résolution était prise de ne pas acheter seulement aux coopératives de production, mais d'examiner les olfres des industriels, avec le seul souci de sauvegarder les intérêts des verriers.

Cependant, le 22 janvier, le Comité recevait communication d'une lettre comminatoire des verriers de Carmaux, inquiets de perdre la somme promise par M. Rochefort et qu'ils n'a vaient pas encore reçue. Une contestation allait-elle surgir entre le Comité et les verriers? Le lien qui les unissait allait-il être rompu ?

Certains membres proposaient l'envoi immédiat d'un délégué à Carmaux, et M. Hamelin

<5tait proposé pour remplir le rôle de conciliateur.

M. Jaclard, au contraire, trouvait cette démarche onéreuse et peu opportune. Il craignait les soupçons qui pourraient naitre d'intrigues nouées autour des verriers. 11 était préférable, à son avis, d'envoyer à Carmaux une lettre dont les termes seraient très étudiés, et d'en attendre la réponse. D'ailleurs, les verriers ne sauraient arguer de leur ignorance de la situalion financière du Comité, qui avait été nettement expliquée aux délégués des verriers, Charpentier et Gidel. On avait alors convenu, de concert avec eux, que le fonds de grève, qui s'élevait à une quarantaine de mille francs, servirait pour la constitution de la société, et que, dans une quinzaine de jours, le Comité pourrait augmenter ce capital d'une vingtaine de mille francs. Enfin le notaire d'Albi avait bien reçu quarante mille francs de M. Rochefort, et il paraissait étonnant qu'il ne pût délivrer cette somme aux verriers.

M. Bertin répondait à cela que la lettre des verriers criait nettement misère et que les ouvriers avouaient qu'ils ne pouvaient tenir plus longtemps. Il était donc nécessaire qu'un dé-

légué allât remonter leur courage abattu et se hàtiit de constituer la société.

D'accord, disait M. Jaclard, mais attendons, pour envoyer un délégué, d'avoir encaisse un complément de vingt-cinq mille francs nécessaire à la constitution de la société. 11 suffit pour le moment de mettre les verriers en demeure de ne plus biaiser.

Mais M. Paris interrompait l'orateur pour demander que la réponse envoyée à Garmaux ne contînt autre chose que l'exposé loyal de la situation, sans dissimulation d'aucune sorte. Les verriers devaient être assez hommes pour pouvoir supporter la vérité.

Enfin la résolution était prise d'envoyer un délégué à Garmaux, dès que les 25.000 francs nécessaires seraient réunis.

Et immédiatement, des émissaires étaient envoyés dans toutes les coopérativesde consommation et tous les syndicats pour exciter le zèle de chacun et sauver la situation menacée.

Le 27 janvier, ces émissaires rendirent compte du résultat de leurs démarches.

LaôoT'ieiisc s'engageait à verser 1.000 fr..

la Moissonneuse versait d'abord 3.000 francs à vîiloir sur une souscription de 10.000 francs, V Union ouvrière, qui avait déjà versé 1.000 fr. faisait un deuxième versement de 1.000 francs et en faisait espérer un troisième de même importance.

Puis une série de fêtes était annoncée par des affiches. Cependant, le Comité ne parvenait pas à réunir les 25.000 francs nécessaires. Devaiton faire partir le délégué ? MM. Guérard et Pelloutier faisaient remarquer que, le Comité possédât-il la somme réclamée par les verriers, il ne pourrait la verser et attribuer aux neuf administrateurs une quantité d'actions qu'il faudrait plus tard transférer à nouveau au nom de leurs véritables propriétaires.

M. Hamelin excusait les verriers, à qui le Comité avait fait espérer 1 00.000 francs à très bref délai. Pourquoi le Comité n'avait-il pu remplir ses engagements ? N'était-ce pas d'abord à cause du conflit élevé entre le Comité de la verrerie ouvrière et les partisans de la verrerie aux verriers ? puis, à cause du nouveau conflit entre les verriers et les mineurs, qui voulaient garder la verrerie à Carmaux ? La faute de ce retard ne devait donc pas retomber sur le Co-

mité, qui avait fait tout son devoir et ne méritait aucun reproche.

La conclusion de cette longue discussion fnt que M. Hamelin devait partir immédiatement avec un chèque de 23.000 francs sur la Société générale, dont il ne devait se dessaisir qu'au moment précis de la formation de la Société. M. Hamelin devait se tenir on communication constante avec le Comité et le renseigner sur les points suivants :

Où en est le versement Rochefort?

Quelles sommes sont entre les mains des verriers ?

Quelles dépenses prévoient-ils pour faire face au chômage ?

Quel est l'état d'esprit des verriers?

Enfin la question des indemnités et frais de voyage était tranchée pour le délégué, auquel seize francs de frais quotidiens étaient accordés, de même que l'autorisation de voyager en deuxième classe.

A la séance du 29 février, M. Hamelin, de retour de sa mission, exposa la situation et signala la conduite de MM. Calvignac, Soulié et

Roche, adversaires résolus de la verrerie ouvrière.

« Le terrain avait été payé avec une partie des quarante mille francs envoyés par M. Rochefort. Deux cent dix ouvriers de Carmaux et trente de Rousquet d'Orb étaient employés sur les chantiers et divisés en deux équipes travaillant chacune six heures. Chaque ouvrier aurait dû gagner 1 fr. 80 par jour, mais en réalité les journées de travail se réduisaient à une moitié ou un quart de journée, et les salaires quotidiens variaient de 0 fr. 73 à 1 fr. 50.

« Les administrateurs n'avaient pas trois heures ou six heures de présence sur les chantiers ; leurs devoirs administratifs les y retenaient de 14 à 16 heures par jour.

« Cent vingt-cinq mille francs avaient pu être versés chez le notaire par M. Hamelin, et dans cette somme ne figuraient pas les quarante mille francs de M. Rochefort. »

Cette somme de cent vingt-cinq mille francs était ainsi formée : 30.000 francs provenant de la vente de tickets, 10.000 francs représentant les sommes déjà dépensées par le Comité d'action, 44.000 francs représentant le reliquat du fonds de la grève, 12.000 francs prêtés par une

personne d'Albi, qui n'appartenait nullement au parti révolutionnaire, mais était, au contraire, monarchiste et catholique, et enfin 25.000 francs emportés par M. Hamelin, lors de son départ.

L'œuvre était donc créée.

Et M. Rochefort, initiateur de l'idée, « battait la semelle » suivant sa pittoresque expression « déviant la porte du Comité ».

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