I. ESSAIS ET TATONNEMENTS
« La strophe de Mirèio, je crois bien l’avoir employée le premier», dit Mistral dans une lettre qu'il me fit l'honneur de m'adresser, en janvier 1904. Cette affirmation, nous ne saurions douter qu'elle ait été faite de
bonne foi. Si donc nous rencontrions antérieurement -
à Mistral une strophe semblable, nous ne devrions
pas dire que Mistral a trouvé là son modèle, mais- qu'il
y a eu simple coïncidence, ou. tout au plus, réminiscence, à supposer que Misiral ait pu avoir connaissance d’une telle strophe.
La strophe la plus ancienne que j'aie pu découvrir présentant quelque ressemblance avec celle de Mirèio se trouve dans une édition du poète arlésien J.-B. Coye. Ce n’est pas Coye lui-même qui l’a employée, mais un de ses amis, Nalis de Beaucaire. dont l’épitre se trouve insérée dans les éditions de Coye !. e
Voici le modèle de cette strophe :
Jan-Batisto Coyou, as fout plen D’esprit, de vertu, de bon sen ; Tires facilamen, quan vos, de ta cervellou, De bons et poulis vers pas, paou ; Siès un souciable mourtaou, Ta coumpousitioun agradou, es bounou et bellou.
1 V. J.-B. Coye, éd. de 1854, p. 183.
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On le voit, il suffit d'ajouter à cette strophe un octosyllabe et de changer le sexe des rimes, c'est-à-dire de mettre les rimes masculines au bout des alexandrins et les rimes féminines au bout des octosyllabes, pour avoir exactement la strophe de Micèio.
On peut d'autrè part supposer que Mistral, lisant avec Roumanille les vieux auteurs provençaux, a eu sous les yeux les œuvres de Coye et cette épître de Nalis.
Dans les œuvres de Reboul nous trouvons une épître à Lamennais, datée d'août 1834. réunie dans le volume de poésies qui paraît en 1840, et cette épître est rédigée en strophes de 7 vers, où la disposition des rimes est la même que dans la strophe de Micèio : ff m f ff m. Mais la strophe est tout entière en alexandns -
Même disposition de rimes dans un poème de Reine Garde, qui figure dans ses /‘’s5ais poctiques publiés en 18512, mélange cette fois d’alexandrins et d’octosyllabes, mais dans un ordre différent ; deux alexandrins, suivis de cinq octosyllabes.
Même disposition de rimes encore chez Lamartine dans les Harmonies, mais la strophe compote six alexandrins suivis d’un vers de six svllabes 3.
Fout cela. on le voit, est assez éloigné. comme harmonie générale, de la strophe de Mirèio et ne se rapproche que par une alternance de rimes, moins essentielle que l'alternance des alexandrins et des octosyllabes. ; ec
1 V. aussi poème À un exilé, p. 53, des Poèmes de Reboul, éd. 1840. Pour les rapports de Reboul et de Mistral voir La Renaissance Provençale, IIe partie, ch. 11, et Ve partie, ch. 111.
2 Essais poétiques, 1851, p. 35, sur Reine Garde. V. le même ouvrage, même chapitre.
$ Hatmonies, t. 11, Première Harmonie. V. Sur l'influence de Lamartine en Provence, notre même ouvrage, Ile partie, ch. 1.
Voici qui annonce de plus près la strophe de Miceio. Je trouve ce petit poème dans Lou Bouillabaissof, le journal de Désanat, sous la signature d’Auguste Vire, poissonnier de La Ciotat. Ce poème décrit le grand rocher qui surplombe le port de La Ciotat ; il est intitulé Lou Bec de l’Aiglo; en voici la meilleure strophe:
Et moun regard de la mar bluro Retournavo sus la verduro, Et puis de l’hourizoun fasié vingt fès lou tour, Et iéu, ravi pèr la pensado, La man sus lou couar appuyado, Oublidavo souvènt l’houro de moun retour.
Cette poésie est reproduite dans le recueil de l’Afhénée ouvrier de 1846 ?, x
Lou Bouillabaisso et l'Athénée ouvrier, C tu pour ce poème une double publicité. Que Mistral ait lu ces
recueils, l’un en 1844, l'autre en 1846, c'est peu proba="
ble, car, à ces dates, il a quatorze et seize ans, mais il a pu feuilleter plus tard ces recueils, et qui sait si cette forme de strophe ne s’est pas gravée en son esprit de
façon inconsciente. En y ajoutant un octosyllabe à
rime féminine, c’est exactement la strophe de “Mirèio. En tout cas il nous est amusant de constater qu'un poissonnier de La Ciotat, dès 1844, avait été sur le point d'employer une strophe qui devait avoir une telle fortune poétique.
Signalons encore pour mémoire, sans prétendre d'ailleurs que Mistral s'en soit inspiré de: façon précise, le début de L’Abuglo de Castel-Culhe, le célèbre poème de Jasmin (1835):
Re 1844. V. La Renaissance Pcovençale, IVe partie, ch. m1
2? V. ibid., Ile partie, ch. 11.
Del pè d’aquelo haûüto montagno Oun se pinquo Castel-Culhé Al temp que lou poumé, lou pruné, l amellè, Blanquejabon dins la campagno, - Baci lou chan qu’on entendèt, Un dimecres mati, bèlho de Sèn-Jouzèt... 1
Mais si la disposition des vers est ässez semblable à celle de la strophe de Mirèio, il en est tout autrement de celle des rimes ; d’ailleurs c’est là, chez Jasmin, qui pratique en général le vers libre, une strophe isolée que je n'ai point retrouvée ailleurs.
Enfin, malgré l'assertion de Mistral, dont je ne veux point mettre en doute la bonne foi, je ne puis m’empêcher de faire remarquer qué nous trouvons sous la plume de Crousillat la strophe de Mirèio, dans sa forme exacte, employée de façon continue, cela dès - 1849, s'il faut en croire la date qu'il met au bas de son petit poème recueilli dans la Bresco. C’est tout un poème campagnard, qu s'appelle Dido, et qui débute ainsi :
Dido es uno flour dôu terranè ; À dès an o s’en fau de gaire, E bravouno, e duberto, a de biais, a de sèn éure uno Rae Five € Es de sa parpello bloundino La lucado, e sa bouco fino Espelis amistouso un sourire innoucènt.…. ?
Il y a ainsi seize strophes et cela est daté: 1 de jun 1849, alors que les autres parties du poème qui continue ne portent pas d'indication de date. Est-ce une intention de Crousillat, voulant montrer par là qu’il avait employé, avant Mistral, la strophe de Mirèio?
1 V. Jasmin: Œuvres complètes, éd. Boyer d'Agen, Paris, 1889, î. 1, p. 6. et La Renaissance Pcovençale, IVe partie, ch. 1.
2 V, La Btesco. Avignon, Roumanille, 1865, p. 121, et sur Crousillat, La Renaissance Provençale, IVe partie, ch. in,
C’est possible ; toutefois la revendication de Crousillat ne fut jamais plus énergique, et. si ce poème fut com- .posé en 1849, il ne paraît qu'après Micèio. H faut donc croire plutôt à une coïncidence, ou tout au plus à une réminiscence., étant donné le caractère de Crousillat et celui de:Mistral, qui doit nous faire penser à leur bonne foi réciproque.
Mistral lui-même semble avoir tâtonné pour trouver la strophe de Mivèio, et il est intéressant d'en noter deux essais dans ses premières compositions poétiques.
Dans le recueil du Roumawäàgi de 1853, nous ren-.
controns un salut de Mistral, / Troubaiïte, dont la strophe est de sept vers avec une disposition de rimes semblable :
O Muso! richounejo, Tressano e säutourlejo ! VAE + Vaqui tout lou Miejour ! ; Vaqui li fier cantaire, Vengu di quatre caire! ù Bonjour, galoi troubaire,
- Bonjour!
On, le voit, tout y est: les deux rimes féminines du début, les deux rimes masculines enlaçant les trois rimes féminines; seule la longueur des vers diffère.
Dans la Mort dôu Meissounié, de la même date, voici une strophe semblable :
À soun jouine aversàri Long-tèms lou dur bestiàri Rend assaut pèr assaut:
Long-tèms dintre la boumbo Un contre l’autre coumbo ;
Long-tèms toumbo et retoumbo De terribli turtau.…. ?
4 V. Roumavwägi, p. 20.
3 [bid., p. 192 ou Z6clo, p. 260,
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Mais si la disposition des rimes, là encore, est semblable à celle de la strophe de Mitèio, le rythme des vers, tout différent, donne à la strophe une toute autre allure.
IT. — La vaLEUR DE LA srRoPHE
Or, quelle est l'allure de la strophe de Mirèio et que vaut-elle pour son objet ? Est-elle bien adaptée à son but? Peut-elle convenir à tous les épisodes d’un poème en douze chants? N'y aurait-il pas eu intérêt pour Mistral à obtenir plus de variété, en ne s'astreignant point à user de la même strophe de son premier à son dou- zième chant ?
De cette monotonie dans le rythme, Mistral avait de grands exemples : la Divine Comédie, La Jérusalem délivrée, le Roland Futieux ; en outre, tous les poètes épiques de l'antiquité ou du moyen-âge, si, à la vérité, ils n’ont point tous usé de la strophe, du moins ils ont adopté un vers (hexamèire, alexandrin, décasyllabe ou octosyllabe) auquel ils ont été fidèles d’un bout à l'autre de leur œuvre. Un sûr instinct semble les avoir tous avertis qu’il faut une compensation à la variété des épisodes ou des lieux évoqués et que cette compensation ne peut être trouvée que dans l'unité rythmique. Misiral n'a jamais cherché à se soustraire à cette loi; loin de s'en repentir, après Mirèio il a écrit Calendau dans le même rythme, il a écrit Nerto en octosyllabes, Lou Pouèmo déu Rose en décasyllabes non rimés et terminés par des syllabes muettes, ce qui pouvait mettre Le comble à la monotonie, et nul de ses
poèmes n'est ennuyeux,
Donc Mirèio, loin de souffrir de l’unité strophique, lui doit en partie sa solide beauté, mais encore s’agitil de savoir si la strophe de Mirèio a été particulièrement heureuse. |
Au premier abord, elle paraît devoir être lourde. Roumanille, dans l’Acmana de 1629 annonçant Micèio à ses lecteurs, écrivait :
« Le poème est tout en couplets de sept vers, et tous
les couplets ont la forme de celui-ci :
. Alors s’arrapon e se poutiron, S’agroumoulisson e s’estiron,
Espalo contre espalo em’artèu contre artèu ; Li bras se trosson, se fringouion, Coume de serp que s’entourtouion ; Souto la pèu li veno bouion ;
Lis esfors fan tibla li tento di boutèu »….
Il faut l'avouer, c'était bien mal choisir, car c’est là peut-être la strophe la plus lourde qu’il y ait dans tout le poème, et sans doute est-elle ainsi pour traduire les efforts de deux combattants, mais la citer isolément c'était une erreur grave, car après cela on PORTE n'avoir point envie de lire le reste.
Oui, disons-le sans gène, la strophe de Micèio, donne d’abord, quelle qu’elle soit, une impression de lourdeur : ces cinq octosyllabes, dont trois riment ensemble par des rimes féminines et successives, ces deux alexandrins, cet ensemble de sept vers paraît au premier abord un peu massif, et, remarquons-le, après
Mistral, peu de poètes, mêmes provençaux, ont em- .
ployé la strophe de Mirèio, sice n'est parfois dans une intention d'imitation ou d'hommage au maître. Pour soulever ce poids pendant douze chants qui comptent chacun quelques 70 à 8o SHOpRSe il faut avoir une puissance poétique certaine.
Toutefois cette strophe, quiparaît lourde et raide au
premier abord, n'est-elle pas susceptible de s’assouplir entre des mains habiles. Somme toute, elle est composée d’octosyllabes et d’alexandrins. Or l’octosyllabe n'est-il pas le vers du récit, puisque c’est de lui que se sont servis tous les conteurs du moyen-âge, et l’alexandrin, qui est le grand vers lyrique moderne, n'a-t-il pas été travaillé et parfois « disloqué », selon le
mot de Hugo, au point de côtoyer la prose et de se
prêter à tous les effets ? IL semble donc que pour un long récit cette combinaison de l’'octosyliabe et de l’alexandrin soit favorable.
La proportion dans laquelle elleest faite ne l’est pas moins : nous avons cinq octosyllabes contre deux alexandrins, ce qui donne à la narration plus de rapidité ; d’autre part un récit fait tout entier en octosyllabes garde un ton léger, qui l'empêche de prétendre aux très grands
- effets ; l’adjonction de deux alexandrins aux octosylla-
bes donne à la strophe de l'ampleur, de la majesté soit épique, soit lyrique.
Ces alexandrins sont placés l’un à la troisième, l’autre à la septième place, et, placés de la sorte, ils soutiennent l’'échafaudage de la strophe ; on dirait deux longues poutres solides qui supportent le poids d’un plancher agréablement décoré.
D'ailleurs il n’y a nullement discontinuité entre ces octosyllabes et ces alexandrins ; leur ensemble forme un tout rythmique, différemment coupé, selon les néces-
.sités du récit. Tantôt la phrase poétique ne comprend
que le premier octosyllabe :
Vincèn avié sege an pancaro; (Mir., 1, str. 18),
tantôt les deux premiers octosyllabes :
léu la vese aquelo branqueto, E sa frescour me fai lingueto!
(Ibid., str, 5),
tantôt les deux premiers octosyllabes et l’alexandrin qui les suit : À
Tu, Segnour Diéu de ma patrio, ‘Que nasquères dins la pastriho,
Enfioco ma paraulo e dono-me d’alen. 3 (Ibid., str. 3).
tantôt les deux premiers octosyllabes, l'alexandrin et l’octosyllabe suivant :
Mèstre Ambrôsi, Diéu vous lou doune!
Diguè la chato, mouscouloune La pouncho de moun fus, vè ! Vautre ? sias die !
D'ounte venès ? de Valabrego ?
{Ibid., str. 16).
tantôt la période s’allonge jusqu’au milieu de l'octosyllabe suivant :
Canto uno chato de Pfouvènco :
Dins lis amour de sa jouvèncço, É A travès de la Crau, vers la-mar, dins li bla, - Da
Umble escoulan déu grand Oumèro,
Téu la vole segui.
(Ibid., str. 2).
tantôt. elle s’allonge jusqu'à la fin de ce même octosyllabe :
De panié de cano fendudo, : Qu’es tout d’eisino lèu vendudo, E d’escoubo de mi, tout acÔô, mai bèn mai, Eu lou façounavo à grand dèstre,
Bon e poulit, de man de mèstre..
(Ibid., str. ee
ou encore la période comprend toute la strophe, sauf le dernier alexandrin laissé par là-mèême en relief:
Emai soun front noun lusiguèsse Que de jouinesso, emai n’aguèsse Ni diadèmo d’or ni mantèu de Damas, Vole qu’en glôri fugue aussado Coume uno rèino, e caressado Pèr nosto lengo mespresado)
et l’alexandrin final se détache :
Car cantan que pèr vautre, o pastre e gèntdi mas... : (Ibid., str. 2).
enfin la période s’allonge sur toute la strophe :
De-long déu Rose, entre li-pibo E li sauseto de la ribo, En un paure oustaloun pèr l’aigo rousiga Un panieraire demouravo, : Qu’emé soun drole piei passavo
De mas en mas, e pedassavo
__ , Li canestello routo e li panié trauca…
x 4°} (Ibid, str. 6).
D’autres fois une phrase commence au second octosyllabe et se trouve chevaucher sur cet octosyllabe et Valexandrin qui le suit :
Maitant dôu cor que de la Caro, Certo, acô, ro un bèu drole e di miéu estampa... (Ibid, str. 18).
ou bien sur le premier octosyllabe, l’alexandrin et l'octosyllabe suivant :
Coustiero bluio de F ont-vièio, E vous, colo baussenco, e vous, plano de Crau. N’avès pu vist de tant poulido! .
(Ibid., str. 24).
ou bien la période débute à l'alexandrin et s'étend sur les deux octosyliabes suivants :
Paire, diguè Vincèn, espinchas iou soulèu ; Vesès, eila sus Magalouno, Coume lo nivo l’empielouno Ù (Ibid, str. 7),
ou Sur un seul octosyllabe :
Téu, vese i ventoulet boulega dins lou cèu
Sa ramo e sa frucho inmourtalo.… (Ibid, str, 5),
et c’est encore la combinaison possible des octosyllabes par trois, deux où un avec l’alexandrin final: .… Coume èro
Rèn qu’uno chato de la terro,
En foro de la Crau se n'es gaire parla.….
(Ibid., str. +).
Lou sabès : entre la verduro, Au soulèu em i bagnaduro, Quand li figo se fan maduro, Vèn l’ome aloubati desfrucha l’aubre en plèn! ! |
(Ibid., str. 3).
Bèu Diéu, Diéu ami, sus lis alo
De nosto lengo prouvençalo
Fai que posque avera la branco dis aucèu….
(Ibid., str. 5). =
Mai de l’estoublo e dou campèstre Lis ome èron dejà revengu dôu travai…
(Ibid., str./20).
ou bien l'alexandrin final est isolé et prend un relief
intense :
E la niue soumbrejavo alin dins la palun.
(Ibid., str. 11).
Voilà une douzaine et demie de combinaisons différentes, que je note dans les vingt premières strophes de Mireio ; il s'en faut qu'elles soienttoutes envisagées. Qu'on y songe ; la strophe compte sept vers, chaque vers peut donc être combiné de sept façons différentes avec les autres, ce qui donne quarante-neuf combinaisons ; mais si l’on tient compte des enjambements possibles, il faut au moins doubler ce chiffre, on arrive ainsi à une centaine de combinaisons possibles dans l’intérieur de la strophe. On voit que cela donne une infinie variété a allures à ces strophes qu'une vue superficiclle pouvait céclarer monotone.
Si l’on songe que chacun des chants de Mirèio ne ompte pas plus de 80 strophes, on voit que le poète