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aurait pu se payer le luxe de ne point répéter deux fois dans le même chant la même combinaison de vers.
De plus il y a la liaison possible des vers entre les Strophes. Mistral n’en fait pas usage très souvent, mais il ne s'est pas interdit d’en faire usage ; nous pouvons citer au contraire plusieurs exemples de cet usage, d'autant plus caractéristiques qu’ils ne sont point en général risqués au hasard. |
Assez souvent cet enjambement strophique correspond à un mouvement de conversation. Ainsi Maître Ramoun s'adresse à Maître Ambroise, brusquement :
E lou vièi e soun fiéu trenavon. — Bèn vejan
Venès pas soupa, Mèste Ambrôsi?.… (Ibid, 1, str. 21 à 22).
Alor, èro un plesi. Mai coume? Vincenet,
As une sorre ?.…..
(Ibid., 11, str.-7 à 8).
Vincent parle vivement à Mireille :
Ma fisto ! lou jouvènt ié respond coume eiço, Lou miéu que lipoudèn rejougne
Sarié bessai dins voste jougne.… (lbid., u, str. 32 à 33),
Mireille pousse des exclamations :
Boudiéu ? diguè Mirèio en aparant, oh! quant !
Queto nisado galantouno!
(Ibid., str. 33 à 34).
et plus loin:
Esquicho li dos man - Ai! ai! ai! vau mouri!
Houi ! houi, pitouravo, me grafignon !
(Ibid., str. 57 à 38).
Le même effet se retrouve plus loin, de la strophe 41
à la strophe 42; de même au Chant III (strophe 15 à 16 - 20 à 21 - 33 à 34 - 43 à 44 - 51 à 52), au Chant IV (38 à 39) au Chant VI (30 à 40 - 43 à 44 - 50 à 51), au Chant VIl-{str. 11 à 12 - 13 à 14 - 14 à 15 - 36 à 37 - F8 - 51 à 52): au Chant IX (str. 44 à 45 - 49 à 50)..
vs les effets obtenus sont plus caractérisuques encore : l’enjambement de strophe à strophe correspond à une sensation de vitesse. Vincent raconte la course des hommes à Nîmes et le départ des coureurs:
Espéran lou signau !.. Es douna ! Coume un lamp
Tôuti très avalan la plano.
(Ibid., 1, str. 55 à 56).
D’autres fois c’est l'indication d’un mouvement particulièrement saisissant ; ainsi dans la dispute entre Ourrias et Vincent, quand Vincent serre de près son adversaire : | | Fe
E Vincèn, à l’arrèst
Coume un lebrié tanco un bestiàri1,
Tancavi aqui soun aversàri...
(1bid., v, str. 34 à 35).
C’est encore l'indication d’un cri de colère : Maître Ramoun refuse Vincent à Mireille et lui interdit de le revoir. |
Mirèio ! coume aquelo graso Déu fougueiroun porto la braso ; Coume lou Rose, quand s’arraso, Fau que desbounde, e ve! coume ac0’ s un calèu,
Rapello-te de ma paraulo :
Lou veiras plus !.…. ’ ; (Ibid., van, str. 64 à 65).
ou bien, dans un monologue, un cri de douleur. Mireille . se désole du refus de son père, seule, la nuit:
O perqué, d’uno paure femo, Perqué nasquère pas iéu-memo, Dins quauque trau de serp ! alor, alor, belèu,
S’un paure drole m'agradavo, Se Vincenét me demandavo Lèu, lèu sariéu chabido... O moun béu Vincenet.…., (Ibid; vin, str. 5 à 6).
où bien c'est un mouvement de fuite. Mireille quitte le mas paternel :
Mirèio, sèmpre mai, déu terradou pairau Prenié l’alongui.….
: (Ibid., vint, str. 28 à 29).
ou l'indication d’un large espace qui se développe: Tristas, abandouna di pastre e de l’avé,
De liuen en liuen, pèr la campagno, Parais un jas cubert de sagno.… | à (Ibid., vu, str. 53.à 34).
ne ou l'entrée d'un personnage :
E coume en Jun, quand vers la plano , é Mounte en silèncei la chavano, À Que cop sus cop la Tremountano Uiausso e que lou tèms de tout caire se pren,
É : Vèn lou Marran...
-16 (Ibid, 1x, str: 41 à 42).
-une sensation de fatigue ; Mireille se traîne à travers la Camargue :
La roumièuvo d'amour que lou lassige roump
E que la caume desäleno, £ Ë De soun èso redouno et pleno A leva l’espingolo..
(Ibid., x, str. 13 à 14).
une .-exclamation, les bras en l'air ; les Saintes-Maries voient sur les flots Sara qui les appelle :
Nous reviran, e sus la ribo Vesèn uno chatouno. Aubouravo si bras,
En nous cridant, touto afougado :
Oh ! menas-me dins la barcado….
(Ibid., x1, str. 8 à 9).
de même l’exclamation de Saint Trophime, au même chant, qui dépasse la strophe 37 et s’allonge jusqu’à la. moitié du premier alexandrin de la strophe 38. Enfin on peut noter des sensations de sommeil au Chant XII, de la strophe 3 à la strophe 4, de chute, de la strophe 5 à la strophe 6, de désespoir, de la strophe 15 à la strophe 16.
Souvent aussi l’enjambement d’une strophe à l’autre sert à allonger la période, à donner une sensation d'ampleur ou de majesté ; en voici un exemple caractéristique ; il s’agit de décrire le Rhône qui s'étale largement : : ; A
| Souto la luno déjà briho
Lou Rose, entredourmi dins soun lié descubert,
Coume un roumiéu de Santo-Baumo Que, nus, de lassige e de caumo S’estalouiro e s’endor au foun ’un vabro. — Hoù... (Ibid., x, str. 62 à 65).
On a ainsi, pour ainsi dire, une nouvelle strophe composée de trois octosyllabes et de deux alexandrins. On trouve d’autres combinaisons de vers, donnant un accent lyrique ou descriptif nouveau en d’autres passages, par exemple, une sorte de strophe retournée : E tantost, noun sachènt que se dire autramen, Lou calignaire nouvelàri : \ Countavo en risènt lis auvàri Que ÿ arfibavon d’ourdinèri, E li niue que dourmié souto lou firmamen,
E dou chin di mas li dentado Contro sa cueisso enca cretado.
(Ibid., v, str. 12 à 13).
ou bien trois octosyllabes, un alexandrin, deux octosyllabes, un alexandrin (V. str. 17 à 18 et 29 à 30) ou deux octosyllabes, un alexandrin. deux octosyllabes, un alexandrin. (V. str. 77 à 58...)
En un mot les combinaisons nouvelles données par l’enjambement strophique sont très nombreuses ei contribuent puissamment à rompre la monotonie du rythme continu. En réalité, grâce à cet enchaînement d’octosyllabes et d’alexandrins. qui n'est même pas
2 interrompu par la fin de la strophe. on obtient une
variété de combinaisons, qui n'est sans doute pas infinie théoriquement. mais qui l’est pratiquement ; si bien qu’à la réflexion on s'aperçoit que rien n'est plus souple et plus vivant que cette strophe de Mirèio qui pouvait paraître lourde et raide au premier abord.