CHAPITRE VI
Assouplissement du rythme — Enjambement
Coupe des vers
£ a ns J. L'ENSAMBEMENT
On le voit. Mistral connaît toutes les ressources du vèrs : il sait combien l'enjambement donne de sou- D: plesse au rythme poétique, et spécialement combien il est nécessaire quand on manie une longue suite de vers. Aussi pouvons: nous noter des enjambements fréquents dans ses alexandrins, ses décasyllabes où ses octosyllabes. Ces enjambements sont parfois dictés par le simple désir d’assouplir le rythme du récit, et d'autres fois ils correspondent à des effets très nets. En voici quelques exemples :
Enjambements dans une suite d'alexandrins :
Lou marrô se revèsso e dins lou degoulôu
Cabusso, e, davalant à la barrulo, toumbo..
(sele, P. NS
L'enjambement peint la chute du rocher de Sisyphe. De même par la suite:
LE sèmpre, coume vai estre amount, lou marr6 Toumbo mai, | e sèns fin fau que mounte aquèu ro. (Ibid., p. 210).
De même encore dans le poème de Romanin (p. 274).
Tout es mut, tout es mort, e sèmpre die lou pla. Uno pèiro de mai ho
D’autres fois c’est l'indication d’une brutalité :
Au pais garounen se gandis, cerco grasso
A Toulouso, | desfai lou pople Toulousan.… 3 (Oulio., p. 198).
D’autres fois c'est une malédiction :
Tout d’un cop, à-n-aquèu que tout lou monde ahis,
Malur.….. \ (R. Jano, p. 282).
la peinture de la foule en admiration :
Enterin qu’à si ped la foulo escalustrado
Bado la figo.
(Ibid., p. 252).
ou un mot mis en relief :
Bon à dire ! mai elo, aquelo Cleoupatro Superbo, | que moun cor, maugra tout, idoulatro. (Ibid., p. 44). .- Fe = Vaqui ço que te crido, o papo Clément Sièis,
Un mounge.…..
(Ibid., p. 300).
L'opposition du mot moine (mounge) au mot pape (papo) est ainsi fortement indiquée.
Faudra” scoundre, faudra tua -
Lou lume... ; :
(Ibid., p. 112).
Ici c'est l'indication d'une lumière qui s'éteint.
On pourrait faire bien d'autres citations. Les enjambements sont fréquents dans la Rèino Jano, et cela se conçoit, puisque le style doit en avoir une valeur dramatique. Ils sont rares dans les œuvres lyriques où l’alexandrin est peu employé à l’état pur ; quand il est en composition, l'enjambement porte généralement sur le vers qui le suit.
C'est ce qui arrive très souvent dans la strophe de
Mitèio et de Calendau où se produit l’enjambement de V'alexandrin sur l'octosyllabe de façon très fréquente: Ainsi, pour indiquer une chute :
Au regard de la serp degoulon tout d’abord Lis auco...
(Mir., 11, str. 15).
Alin liuen lou pauras vai purs d’abouchoun, Amaluga.… (Ibid., 1v, str. 64).
l'indication du vin qui déborde :
Mai vé ! lou vin de Crau vai toutaro escampa De voste got.
(Ibid, v, str. 28).
d’une forêt qui s'étale :
Dôu cengle se pôu veire en oundo rousseja Lou front dis aubre..
(Cal., 1, str. 7).
Très fréquent aussi est l’enjambement de l’octosyllabe à l'alexandrin qui le suit ; par exemple pour la mise en relief d’un nom :
Au meme mas di Falabrego - Venguè tambèn un gardian d’ego, Veran... | Aquéu Véran ié venguè dôu Sambu.
: (Mir., 1v, str. 29).
pour un mouvement de conversation :
Moun segne- grand n'avié très rodo, Vous n’en souvèn !
(Ibid., str. 38).
pour l'indication d’une chute:
Quant de doublen e de ternenco Dins li ferrado Camarguenco N’avié pas debana.… | é
PE (Ibid. str, 40).
Très souvent aussi c'est l’enjambement de l'octosyl- / labe à l'octosyllabe ; par exemple, es indiquer l’épanouissement de la jeunesse:
Emai soun front noun lusiguèsse
Que de jouinesso.….. à (Mir.,1, Str. 2),
l'attention suspendue :
Mirèio, d'amour tresananto, L’escoutavo…
(Ibid., 11, str. 65).
la fuite :
E la chatouno, coume un gläri, Despareiguè (Ibid., 1v, str. 28).
l’allure jeune et vive :
Dre coume un canié de Durenço
Eu caminavo &.
(Ibid., v, str. 6).
l'admiration :
Elo èro palo, èu pèr délice
La miravo.… pe
(Ibid, v, str. 20).
l'appel :
Fe 5 ” Hôu !
L’ausès, de la ratamalo .
à (Ibid, v. str. 63).
la crispation :
Ourras peréu mando à la traio
Si man crispado.… (Ibid., v, str. 86): Ë
Mise en relief de noms :
…Eila blanquejo Cassis ; | alin Touloun fouguejo Dins lou soulèu..
(CaL., 1, str. 6).
Dans Werto, étant donné que tout le poème est en octosyllabes, de tels enjambements sont plus fréquents encore,
Sensation d’évanouissement :
Dins sa cadiero es revessado Coume uno morto.., (p. 34):
indication de sortie :
Enterin la pichoto Nerto
Sort de la tourre… (P: 78).
indication d’agenouillement :
Van à mouloun s’agenouia
Souto sa man. !
indication de réveil :
A l’aubo l’endeman se S1ENQ . Touto la cour...
- de montée en selle :
Li segnouresso d’assetoun Lèu s’encavalon.….
Mêmes effets et mêmes enjambements avec les décasyllabes du Pouèmo dôu Rose. Ainsi pour indiquer la
fuite des mariniers sur le Rhône :
. Vèire passa fier, li man à l’empento, Li Condriéulen.… Ÿ (1-3).
sensation de chute :
Leissè toumba de sa man escumouso Soun bacèu…. ; À; (vi=51).
‘indication de sortie :
Que Dani lou vouguès creire 0 pas créite Sorte dou Rose.
(vit),
Généralement l’enjambement est de six ou de quaire syllabes, car il empiète jusqu’à la quatrième ou sixième syllabe, où se trouvent les coupes du décasyllabe, ou bien cet enjambement va jusqu’à la troisième syllabe, comme dans le second exemple cité plus haut, et alors un autre.mot de trois syllabes mène la voix jusqu’à la coupe de la sixième syllabe. Ainsi plus haut:
Leissè toumba de sa man escumouso Soun bacèu | e m’ac0 | pèr l’ana querre
ou bien l’enjambement est de deux syllabes et alors on peut avoir la coupe à la quatrième ou à la sixième syllabe, selon que le mot suivant est de deux ou de quatre syllabes. Ainsi : Æ +
.… E tout en bacelant, à la subito
Veguè, | dins lou courrènt | de la ribiero…
{vi-51).
ou- bien : - SR
Ounte es Aurengo ? i barcatié demando
Guihèn, | ounte es | aquelo Glourieto.….
-(vVI-51). — =
.. Parfois l’enjambement sert à faire un véritable alexandrin. Ainsi dans ce passage :
Es uno raço d’ome caloussudo, - Galoio e bravo, li Condriéulen. Sempce, Planta sus li cadèu e li sapino.
ou encore :
A la fin de si gènt, moun chat, pez dofto | Auta de ptat, de vigno emai de tecto:
De toutes façons l'énjambement chez Mistral n’est jamais une cause de moindre harmonie, une commo-
: 1V.E. Aude et P. Roman, Etude sur le Poème du Rhône. Aix, Barthélemy, 1897. In-8o, 30 p.
PA
ASSOUPLISSEMENT DU RYTHME gi
dité employée sans raison ; il correspond toujours soit à un effet précis soit au désir général d'assouplir pour le récit l'armature du vers. Pour cette raison il est très rare, parce qu il est rarement nécessaire, dans les stro- “4 phes lyriques et surtout dans les vers qui comptent moins de huit syllabes. Toutefois. on peut noter un enjambement hardi et qui sépare l’article du substantif. ES Moun bon ami, ur dela, Demoro à la Porto de l’Auro..
: ({sclo, p. 20) ‘ Celui qui suit est moins hardi, tout en étant assez violent :
CRC TEEN © ENT
Veguere iéu Un prego-diéu D’estoublo.….
(1sclo, p. 290).
Plus loin, en voici un, aussi violent que le premier :
Tl’ensigne la 54 Draiolo… 3 se L {Isclo, p. 200).
D . Mais Mistrai n'a jamais pratiqué qu'en passant ces enjambements d'un caractère amusant. Le ton presque toujours sérieux de sa poésie le lui interdit.
“II. Couvre pes-vers