LL
ment ; il regarde vers les Troubadours et vers les Italiens, et, pour tout dire, vers le moyen âge. Or, le moyen âge, tant provençal qu'italien ou français, a presque ignoré l'alexandrin. Qu'on y songe ; le grand vers épique est si bien le décasyllabe que Ronsard, rêévant de donner à la France un poème épique, commence sa Franciade en décasyllabes. D'autre part, l'octosyllabe et les rythmes plus courts sont très souvent employés, et ces rythmes sont restés ceux de la poésie populaire. Mistral, poète populaire, ne doit pas employer souvent l’alexandrin.
De fait, dans la strophe de Mirèio et de Calerdau, l’alexandrin. nous l’avons vu. ne sert que de support à la strophe et n'est point traité pour lui-même ; Mistral l’emploiera seulement dans La Rèino Jano par une imitation, malheureuse en somme, de la tragédie clas-
Sique. mais c'est tout, et dans ses recueils lyriques
c'est à peine s’il apparaît à l’état pur. Dans Lis Isclo d'Or nous l'y rencontrons cinq fois (et encore parmi ces cinq poèmes y a:t-il trois sonnets), sur 76 poèmes. Dans Lis Oulivado six fois sur 57 poèmes (et sur ces six fois nous comptons encore trois sonnets et un poème liminaire de quatre vers !).
I convient de dire que. les sonnets mis à part. les
poèmes où il apparaît ne sont point des meilleurs
qu'ait écrits Mistral; s'ils sont richement rimés et s’ils contiennent quelques beaux-vers, on y sent pourtant l'effort plus que l'inspiration. IL y a de l'application, mais la spontanéité semble manquer : et je veux parler
“ici de Roumanin ?, du Roucas de Sisifo et de l'Or de,
1 V. Jôcio, pp. 212, 274, 414, 416, 424; Oulis. pp. 2, 150, 108, 32, 172 et 208.
2ASCIO | D'e212r
8 Ibid., p. 274.
Toulouso!, car je trouve une forme plus heureuse dans Lou Mitago ? où la strophe de quatre vers monorime donne aux vers un rythme mélancolique et monotone tout à fait saisissant #. Quant aux sonnets ils sont corrects et bien venus. nous en reparlerons plus loin.
L’alexandrin, employé aussi peu que possible à l'état pur, n'apparaît pas beaucoup plus souvent en comhinaison avec d’autres vers. et cela de moins en moins. Alors que dans Lis lsclo d'or nous trouvons onze poèmes (sur 74), où l'alexandrin apparaît combiné avec d’autres vers. nous n'en trouvons qu un seul dans Lis Oulivado (sur 35) !. |
La combinaison la plus fréquente est faite avec Vl'octosyllabe. C’est là un procédé habituel dans la métrique française, celui même de la combinaison improprement appelée iambe. et pour son compte Mistral aime particulièrement ce mélange d'alexandrins et d'os. tosyllabes, qui lui a si bien réussi dans la strophe de Mireèio. Dans Lis Isclo d’or sur 11 emplois de l’alexan- < drin combiné avec d'au res vers. nous en trouvons 4 , où c'est l'octosyllabe qui entre en combinaison, et dans Lis Oulivado, le seul poème où l’alexandrin apparaît en combinaison offre un mélange d’alexandrins et d’octosyllabes. |
1 Ouliv., p. 198.
2 Ibid., p. 150.
3 Dans Roumanin sur 66 rimes, 12 seulement n'ont pas de consonne d'appui; dans Lou Roucas de Sisifo, 8. seulement sur 52 rimes; dans v Oc de Toulouso, 8 sur 43 rimes, et encore la plupart de ces rimes, déjà très sonores, ne comportent-elles pas, pour être riches, la consonne d'appui. Dans les sonnets et dans les strophes à rimes quadruples du Mitage, les rimes sont également très riches. Mais on peut remarquer que les rimes plates des trois poèmes cités plus haut réussissent moins bien à Mistral que les combinaisons strophiques.
4 V, Jâclo, pp. 32, 53, 165, 102, 228, 380, 384, 423, 484, 500 ; Ouliv., P. 210.
SVT D 03,108 10, 384 ; Oulio., p. 210,
D'ailleurs Les combinaisons sont toujours originales et ne doivent rien à la métrique française ; tantôt les deux alexandrins sont encastrés entre deux groupes de deux vers octosyllabiques :
« Anèn, enfant de la patrio!»
Cantavon li bèu regimen ; * Prouvencau, Champagnôu e Bretoun e Flamen, Souto li tres coulour au pas, téuti coutrio,
Poussejavon terriblamen
-E marchavon contro l’Austrio..!
tantôt c'est une strophe où trois alexandrins enserrent un octosyllabe et sont suivis de deux octosyllabes :
Fraire de Catalougno, escoutas ! Nous an di Que fasias peralin reviéure e resplendi
Un di rampau de nosto lengo ; Fraire, que lou bèu tèms escampe st blasin
Su lis éulivo e Li rasin
De vôsti champ, colo e valengol...?
“et ici la différence avec la strophe française de huit vers est établie grâce au remplacement du quatrième alexandrin par un octosyllabe. Une autre fois, c’est à la strophé de sept vers, comme dans Mireio, que Mistral
revient, mais la combinaison des vers est différente, et
l'accent est tout autre :
Pèr la nacioun, e pèr li fraire Que rèston à l’oustau e que menon V'araire, E parlon voulountous la lengo déu terraire, Es un triounfle aqueste jour...
Vaqui perqué, iéu de Prouvènço, Vène di Prouvençau paga la redevènco Au grand troubaire déu Miéjour*.
1 Lou Tambour d'Atcolo, lsclo, p: 53. Cette strophe est répétée simplement deux fois avec une alternance de 2 strophes en alexan-. drins (6 vers à rimes plates), ensuite Mistral adopte le vers de 6,
puis le vers de 10 syllabes.
2] Troubaire Catalan, Isclo, p. 165.
3 En l'ounouc de Jauésemin, i&,, P. 192.
Une autre fois c’est encore la strophe de six vers, mais c'est une nouvelle combinaison des vers et des rimes : e
Quand l’ouro dôu tremount es vengudo pèr l’astre; Sus li moutre envahi pèr lou vespre, li pastre Alargon sis anouge, e si fedo, e si can,
E dins li baisso palunenco,
Lou grouün rangoulejo en bramadisso unenco:
«Aquèu soulèu èro ensucant!1»
Enfin dans Z is Oulivado la strophe devient plus large encore ; elle compte neuf vers. Les trois alexandrins n'en sont plus que le support comme dans la strophe de Miceio.
O bello Vierge Immaculado “=:
Que dins lis astre enmantelado, | Tènes d’anent lou mounde e nôsti van trafe,
O douco Rèino de la Franço,
Qu’ém’un regard de benuranço a Pos abouca l’infèr e si rire trufet, : ES
Di man indigno déu felibre,
Recebe en gràci aqueste libre Ounte li gènt de Franco an estampa sa fe ! ?
= On le voit; chaque fois que Mistral emploie cette combinaison de l'octosyilabe et de l'alexandrin, c’est d’une façon toute nouvelle, et cela nous indique dès maintenant son dessein bien arrêté, et que nous vérifierons, de ne jamais se servir d’un rythme déjà. employé. mais de créer pour chaque poème sa forme; et en même temps un sentiment unique se dégage de cette combinaison d'octosyllabes et d’alexandrins. un sentiment de largeur, de gravité, de solennité. C'est une évocation épique dans Lou Tambour d’Arcolo, c'est un salut solennel dans l'ode aux Catalans ou dans l’ode à Jasmin. c'est un sentiment de mélancolie
1 Soulomi sut la mott de Lamattine, id. p. 384. 2 A l’Immaculado Councepcioun, Oulio., p. 210.
Ce pa le) Sr rt TE d'année dé à sf
We
Log ot d
LES RYTHYES LYRIQUES 113
dans l’élégie sur la mort de Lamartine, un sentiment de piété, de gravité religieuse dans l'ode à l’Immaculée Concepticn !.
La combinaison de l'alexandrin et du vers de six syllabes indique plus de lyrisme, un envol plus décidé. Nous la trouvons quatre fois dans Lis I4clo d'or. et encore à deux reprises cette combinaison comporte-telle un troisième élément, le vers-de huit ou le vers de dix syllabes, mais le vers de six syllabes y est en con-
tact direct avec l'alexandrin.
C'est ainsi que nous rencontrons cette strophe:
Sian li felen de la Grèco immourtalo, Sian tis enfant, Ourfiéu, ome divin! Car sian ti fiéu, o Prouvenco coumtalo, E nosto capitalo Es Marsiho, qu’en mar vèi jouga li dôufin?.
Les vers de dix syllabes coupés à la quatrième pré-
parent au vers de six, puisque la seconde partie du
vers de dix syllabes. coupé de la sorte. en compte six et du vers de six syllabes à l’alexandrin la transition est toute naturelle.
Autre combinaison :
Vierge, as bèn fa de mouri jouino, .
7 Car noun as vist la rouino NE De ti pantai d'amour, As bèn fa de segui la negro segnouresso,
Avans que noste mounde, o tendro felibresso, Treboulèsse ti cant de sa laide rumour *.
ds von peut noter aussi différentes combinaisons de l’alexandrin et
et de l’octosvllabe danë certains petits poèmes de circonstance,
publiés par l'Aemana et que Mistral na pas recueillis dans ses œuvres. Ainsi: Aemana, 1903, p. 61, deux alexandrins riment ensemble encadrant deux octosyllabes rimant ensemble; Aemana 1911, p. 20, un alexandrin, un octosyllabe, deux alexandrins.
2 Lis Enfant d'Ocfiéu, lsclo, p. 32.
3 Pet la felibresso Antounieto de Bèucaire, Isclo, p. 380.
Une autre fois. c'est une combinaison inverse ; le vers de six syllabes au lieu de préparer à la montée vers l’alexandrin s'ajoute à l’alexandrin pour lui donner, par sa légèreté. plus d’envolée, et ce procédé est fréquent en français :
Quand part un bastimen de Marsiho o de Ceto, Lou capitäni crido : A Diéu va! li marin Fan lou signe de crous, la mar fai courbo-seto,
E dins li velo boufo uno auro amourouseto Souto un cèu azurin !.
et la strophe de quatre vers, classique en français : S’ai l’ur que moun barquet sus l’oundo s’amatine Senso cregne l’ivèr, A tu benedicioun, o divin Lamartine, Que n'as pres lou gouvèr ! ?
Il faut citer enfin la combinaison de l’alexandrin avec le vers de quatre syllabes, dans un refrain : DS
A la memôri de nôsti rètre, Di Berenguié, dôu rèi En Pèire, Aussen li vèire, Du Catalan, Prouvençau, Limousin e Gascoun !
A la memôri dou rèi En Jaume E dou rèiaume D’Aragoun ! 3
Il ne faut pas se laisser tromper par la forme du premier vers, qui serait, à ne compter que les syllabes, un
‘ A Na Clemèncçco Isauto, Isclo, p. 228.
? A Lamattine, id., p. 484. I faut noter que toujours le vers de six syllabes précédant l’alexandrin a une rime féminine, pour éviter qu’il ne se soude au premier hémistiche suivant. Remarquons aussi le sonnet (p. 423) où les deux premiers vers de chaque fercet sont des vers de six syllabes. Dans les petits poèmes qui n’ont pas: été recueillis dans les œuvres de Mistral, remarquons la combinai- Son de l’alexandrin et du vers de six syllabes : Atmana, 1003, p. 22, et surtout, Cadet d’Ais, 1014, p. 10, l'inscription pour la cloche de Maillane d’un rythme très alerte.
# La Btassado, refrain, {5clo, p. 300.
dr ein À EtbNin à Es rt
vers de neuf syllabes ; en réalité la coupe qui tombe fortement après memôri entraîne l’élision de l'i atone et l’on a de la sorte quatre vers de quatre syllabes (car loctosyllabe qui suit se coupe très nettement en deux). dont deux n'ont pas de rime et de même après l'alexandrin !.
Enfin. une seule fois, et dans sa jeunesse. puisque ce poème. La Fin dôu Meissounié?, est daté de 1855, Mistral emploie l'alexandrin en combinaison avec le vers de huit et de six syllabes. selon une disposition tout à
jait libre. sur le modèle classique, celui par exemple
de La Fontaine ; l'alexandrin forme le fond du poème, les vers de huit et six syllabes servent à certains effets de relief ou d'action, et la libre disposition des rimes donne au tout une allure hardie et souple, qui n'est point cependant dépourvue de fermeté. Mais soit que
Mistral ait trouvé cette forme trop lâche, soit qu'il n'ait plus osé l'employer, on n’en rencontre point chez lui
d'autre exemple.
Pour conclure, on peut dire que. dans le lyrisme de Mistral. l'alexandrin est un vers de soutien. Seuls, deux de ses très beaux poèmes. l’ode aux Catalans et l'élégie sur la mort de Lamartine ont l'alexandrin à leur base ; la plupart de ses poèmes lyriques les plus significatifs sont écrits en d'autres rythmes. Or. ce n'est point impuissance sans doute. car Mistral a montré le contraire quand il l'a voulu. mais juste compréhension des nécessités d'une poésie avant tout populaire, sûr instinct qui lui fait, par-delà trois siècles de culture classique.
- retrouver les rythmes du moyen âge. indispensables à
une langue quina Reis depuis le moyen âge évolue.
1 V. un subterfuge semblable indiqué dans la dernière Lie du