CHAPITRE PREMIER
L’hiatus — La contraction — L’élision Les consorres euphoniques.
Avant d'aborder l'étude des moyens techniques par lesquels Mistral se distingue des autres poètes provencaux, examinons d’abord brièvement comment, d’ac- cord avec ses amis, il pose les principes d’une prosodie et d’une métrique provençales.
Ces principes, il les trouve dans la tradition de la poésie provençale depuis les troubadours jusqu'aux poètes contemporains : comme le vers français, le vers provençal est déterminé par le nombre des syllabes et par la rime; tous les vers existent, depuis les vers d’une syllabe jusqu'aux vers de douze ; les vers les plus employés sont l'alexandrin, le décasyllabe, l’octo- “syllabe, les vers de sept et six syllabes. |
En somme les trois questions les plus contestées étaient, à l’époque où Mistral commençait à écrire, celle de l'hiatus, de la valeur des syllabes et de la rime.
Nous allons successivement examiner ces trois questions et voir quelle est, à propos de chacune d'elles, la pratique de Mistral.
La question de l’hiatus ne se pose pas dans la poésie provençale ou plutôt elle se rattache étroitement à celle de l’élision et des consonnes euphoniques, et js là même elle est résolue.
: L'hiatus en français vient tout riplahent de deux faits :
10 Le fait qu’on ne peut élider toujours une voyelle et même qu'on ne peut, la plupart du temps.faire cette élision que s’il s’agit d’un e muet; 2° que l’on ne peut, dans l’usage littéraire, introduire les consonnes euphoniques que l'usage populaire autorise pour éviter l’hia-
us, par exemple le f dans : « Malbrough s'en-va-t-en
guerre». Le f n’est admis que dans le tour : a-fil, a-#elle, et le français ne connaît point littérairement d’autres consonnes euphoniques. Se Ï1 en va bien autrement en provençal ; langue parlée et non écrite, où peu écrite, depuis des siècles, langue naturellement harmonieuse. langue pratiquée par des. populations indolentes qui suivent la loi du moindre effort, tout ce qui facilite la prononciation y est naturellement autorisé. D'où l'habitude des élisions fréquentes et l'introduction des consonnes euphoniques. En français, seul l'e muet s ‘élide toujours devant une voyelle, et quelquefois l’i et l'a dans la conjonction si.
‘et dans le pronom défini: s’il oient, l'armée. En pro-
vençal les voyelles e, i, o S'élident tout naturellement quand elles sont atones : 2
Liuen de soun tendre amaire es apensamentido… Plagnès-la, que d’amour la chato es malautouno 1... .. Zôu ! la vendèmi; à plen barrau?.
! Roumanille : Lis Ocbeër, P. ä (Avignon, Roumanille, 1860). | <: Mistral : J6clo, p. 54.
ZA
Cette élision, toute naturelle, ne se marque point par une apostrophe, pas plus que celle de le muet en français. Mistral la pratique à tout instant. Iln’y a rien à remarquer à ce süjet. k
Ce qui est plus caractéristique de l'usage provençal, c'est l’élision possible de toutes les voyelles devant une autre voyelle par une sorte de contraction, où tantôt c'est la voyelle finale du mot précédent qui s élide, tantôt c'est la voyelle initiale du mot suivant.
Voici quelques exemples :
Elision de l’a final1. Elle est assez rare ; en voici un exemple chez Aubanel :
Ah ! ta maneto bruno e caudo, Mete-l’aqui dedins ma man ?.
Encore n'est-ce là qu’une façon d'orthographier ; car Von pourrait écrire :
Meter la ’qui dedins ma man
‘en fist l’élision de l’a initial de agui, ce qui se produit plus fréquemment.
Voici l'exemple d’une élision, ou plutôt d’une contraction hardie risquée par Mistral et qu’il se garde de souligner par une apostrophe :
Estalouira au soulèu subre l’areno 5...
Ce n’est point ici une véritable élision, — car le mot
1Il s’agit bien entendu de l’a accentué, l’a atone ne se rencontrant que dans le dialecte FheTesonien comme équivalent de l’o atone provençal.
? Aubanel, La Miougtano entcedubetto (Avignon, Roumanille, 1860, I, 6).
3 Rose, chant VI, L.
estalouita écrit estalouir’ ne serait plus compréhensible; il s’agit d’une crase, qui fait du son a - au une véritable triphtongue. Le cas est rare, et la plupart du temps ce n’est point l’a final qui s’élide, c’est la voyelle initiale qui le suit.
Elision de lé final. L'exemple le plus caractéristique Sc est donné par l'expression populaire em’acô - emé aco. Cette expression est constamment employée par tous les poètes provençaux et Mistral en fait souvent usage.
L'élision de le est aussi usuelle dans l'expression i'a ou n’i a pas = ié a - ne jé a pas, expression constamment employée par tous les poèites provençaux, en dépit de l’hiatus qui en résulte, hiatus qui n’a été admis définitivement que par les poètes français moder- | nes dans l'expression : Jl » a. Re
En dehors de ces cas ?, où l’élision est due à l’usage S constant, l’élision de l’e final est rare, et je n’en ai point trouvé d'exemple, —car c'est plutôt la voyelle initiale du mot suivant qui s’élide en ce cas, comme l’a.
Ts
L'elision de li final (non atone), ne se fait point et Mistral se conforme à cet usage. Il en est de même de l'élision de lo final (non atone), — et cela est bien facile à comprendre, puisque dans ces conditions ni cet i ni cet o accentués ne se distingueraient de l'iet de lo atones. ; |
Point d’élision non plus de l’u final.
En somme, le cas le plus fréquent est l'élision de la voyelle initiale. En voici des exemples :
: 4 L'élision de e dans emé se fait devant toute voyelle : « Em’un calot cremesin ». Mistral, Z5clo, page 130.
? Citons encore l'élision de l’e dans se, qui signifie 4j: S’avès, et de le dans me qui signifie moi: M’en fau, et même dans que :. Cresias pas qu’à la fin... e
Elision de l’a initial.
Ah ! ’cos un tenamen di pu fort de la Crau
' (Mir., 1, str. 8).
pour :
Ah ! aco ès un tenamen.…
On.a là une doubie élision de l’a et-de l'e initial, ou encore :
E’ quelo belle font que raio en uñ pesquié (Mir., 1, Str. 13).
Une pareille élision n’est pas empêchée par la présence d’un 4 qui, d'ordinaire, se prononce :
Parlas au nom de Diéu ! Boni gènt que sia’ qui! = 4ias aqui.
Toutefois cette élision ne se produit guère qu’en des
mots usuels et faciles à reconnaître, tel que ac6, aqui,
aquelo ; encore se produit-elle surtout devant un autre
.a, comme dans deux des exemples cités plus haut, de
telle sorte qu’il y a fusion de deux a, une sorte de crase plutôt qu’une élision véritable ?.
‘à Elision de l'e initial. -
:. On le trouve très fréquemment dans la conjonction
|emé (avec). Ex : e ’m’aco = e emé acô.
- E? m'aco ris sus li lauseto
(Cal., u, str. 4).
L’aguèron bèu cerca ’mé la partego
(Rose, Vi, 11).
M’aurien jita mé pleno bourso £ ‘ (Cal., 11, Str. 6).
1 Mistral, cité par R. Gineste : Provençal de Patis, 7 avril 1912. - 2 On trouve chez Mistral quelques exemples d’élision d’a initial en d’autres mots que les mots usuels. Ainsi: S’ané’seta sun barrulaire. (Mic. 1, str. 15) — S’anè asseta sus un. 3 Emé avec la double élision possible arrive à n'être plus qu'un m: Car fau pas boufouna’ m'aquéli roco O’ m’aquéli graviero… à Û (Roge, I, xx),
Cette élision se trouve aussi dans le verbe être, par ‘4 exemple à la troisième personne. a
Ah ! ’co ’s un tenamen di pu fort de la Crau. . 12
(Mir.., 1, str. 8). ITR
Ah ! acû es un tenamen.… SLR Pi.
De même à l'imparfait eco. k Certo, acÔ’ ro un bèu drole, e di miéu estampa. +
Certo, ac èro. ) F À
; (Mir., 1, Str. 16). ee”
De même dans le mot encaco, encore, très usité.
Lou soulèu aviè ncato un parèu d’ouro d’aut.
Lou soulèu avié encaro. - à (Mir., v, Sir. 1).
Cette élision est si fréquente que le mot encato se ! TER combinant avec pas a donné un motnouveau: pancato ” ou panca (pas encore) — pas encato. L's ne se pronon-.
: çant pas, la crase se produit tout naturellement.
Mistral pratique cette élision en Rte cas; en voici un exemple:
En tout cas, o’speia, d’äbord que vas d’alin— o espeia.
à Pare (Mir., V, Str. 24).
Avié ’stroupa si mancho = estroupa
(or a IV, Sir. 65.
Comme celle de l’a, l’élision de le initial nest pas empêchée par la présence d’un 5, qui se prononce d’ordinaire. Ainsi Mistral écrit :
Me passarias ’mé ma cavalo : Me passarias emé ma cavalo. \ (Mir, v, str. 61).
’élision de li initial ne se fait pas plus que celle a Vi final. Ainsi Mistral écrit :
Een; ES ue (Rose, vi, 51). ”
Sans au il y ait hate au point de vue de ee prosodie provençale, nous le verrons. |
L’élision de l'o initial ne se fait pas davantage. Par contre très fréquente est l’élision de l’u, surtout dans l’article indéfini un, uno.
De se marida mé ’n gibous — emé un.
| (Roumaniile, Oubr., 1-3).
L’aviè "no fes un Rèi À (Aubanel, Miougr., 1-10).
Respoundeguè ’no voues galoio (Mir., v, str. 61).
Aniue se ’n-cop la luno dono {Isclo, p. 270}
Noun ! es pa’n sounge que m'embulo
: (Mir, vux, Str. 6).
Cette élision est constante devant l’e et l’a et n’est même pas empêchée par uns; on le voit d’après le dernier exemple. Mais là encore parler d’élision n’est pas employer le terme exact, car c'est une sorte de crase, où, si affaibli qu’il soit, le son de l’u doit subsister dans la prononciation.
A plus forte raison une pareille contraction se fait en ‘contact avec lu:
Agu’n pichot...
(Rose, VI, Li).
Mais elle n'est point usitée dans d’autres mots que un, uno.
. D'ailleurs ces contractions ou élisions sont d’usage courant et se trouvent aussi bien en prose qu’en vers.
Un autre moyen qu'offre le provençal pour éviter l’hiatus, c’est d'insérer entre les voyelles qui se choquent une consonne euphonique. Cela aussi est d’un usage courant, et cet usage a été adopté par tous les poètes : les consonnes euphoniques sont généralement c, 1, n, en. C'est le peuple qui les a introduites, par sentiment de l'harmonie, et leur emploi, ‘pas plus que celui des contractions, n'est arbitraire chez les
poètes.
To) LA VERSIFICATION DE FRÉDÉRIC MISTRAL
En voici quelques exemples :
Que de Coundriéu à -n- Arle, i jour de voto (Rose, 1, 11).
Hoi ! sias jamai estado en Arle.
(Mir.; vi, Sir. 42).
. Lou Rose, gràci à -n- èli
(Rose, 1, 1m).
De même l'expression : en en français va- -t-en. :
Mistral écrit :
Venien, à la capello- -z-au{o.
(Mir., xu, Str. 8).
pour éviter l’élision de l’o dans capello, ce qui aurait rendu le mot peu compréhensible. En général, les lettres euphoniques sont introduites quand lL’élision ou la
contraction sont impossibles, à moins d’altérer le sens
ou de le rendre obscur. %
En adoptant le système de arr
il y avait danger, pour les Félibres, d'introduire des
hiatus par la chute de certaines consonnes. £ de d'in
nitif, { du participe, 4 du pluriel. A vrai dire, compter
sur ces lettres qui ne se prononçaient plus pour éviter
Vhiatus, c'eût été employer un subterfuge, dont les
poètes français ont usé quelquefois, mais que les poètes provençaux devaient s’interdire, puisque toute leur prosodie repose sur l'usage populaire. Y renoncer c'était donc faire œuvre de franchise. Toutefois il se trouve que parfois, pour une raison d’euphonie, l'usage ayant maintenu devant une voyelle la prononciation de l’s au pluriel ou de telles autres lettres, les Félibres et Mistral ont suivi cet usage et par exemple écrit : de grands aubre, de poulifs abit, li bellis Arlatenco, ou encore: nuech e jour - anè drech à l’orme. miechoouro, Mounfort à dich à soun armado f. (F. Gras.
1 Cité par Raoul Gineste, Provençal de Paris, 7 avril 19r2.
| Cf. aussi Mistral /Rose, 11, xx). Quauquis anèu de vèire. Roumanille (Oubeeto, p. 7°). Nôsti pauris enfant,
PA
al d ets
FEAT
De toutes façons on voit que la langue provençale, évitant habituellement l’hiatus, les poètes provençaux. n'ont pas eu à se préoccuper de cette question qui a si fort inquiété les poètes français. c
Toutefois à un lecteur non averti il semble que les vers provençaux sotent tout remplis d’hiatus. Mistral n'écrit-il pas au début de Calendau :
Cantarai, se Déiu vôu, un enfant de Cassis.
(Gal 1, Sr), ou encore dans Micèio : / E lou grand Diéu emé sis ange.
(va, str. 77).
ou encore :
Gtèu e continuous coume lou jafaret.
2 (Ibid., str. 80).
et ainsi continuellement chez tous les poètes de Font- “Ségugne. ù
- Avant eux il n’y avait point à ce sujet de règles précises ; certains, comme Belloi, Thouron!, évitaient l'hiatus par habitude du français ; d'autres transgressaient cette règle. Chailan 1 déclarait hardiment:
« Per ieou n'es pas tout un, à l’hiatus foou gràci, Bèn souvènt à pé-just sur la testo li passi ; Car sieou pas tant fada d’anar mirendre esclaou D’uno reglo aprés tout que fach ni bèn ni maou, L’hiatus en patois blesso jamai l’auriho... ?
et il invoquait l'exemple de Gros, de l'abbé Favre et Germain, poètes du xvur* siècle et de l’Aixois, Diouloufet.
1 V. sur ces poètes notre ouvrage La Renaissance Provençale, 3e partie, ch. 1 et 11. (Champion et Dragon, édit., Paris-Aix).
? Pour moi ce n’est pas tout un, à l’hiatus je fais grâce, Bien souvent à pieds joints sur sa tête je passe, Car je ne suis pas si sot d'aller me rendre esclave D'une règle après tout qui ne fait ni bien ni mal ; L’hiatus en RARE ne blesse jamais l'oreille, (Lou ee p. 222, Marseille, 1839).
Même opinion chez le marquis de la Fare-Alais. ..Ses éditeurs le louent de ce courage :
« Du reste, ajoutent-ils 1, l'emploi qu’il a fait de l’hiatus se réduit à la rencontre d’une diphtongue ou d’une. triphtongue finale avec une voyelle initiale, comme dans ces vers : ; =
Se vei encato à Coudourous… 3 Tout d’un co fai un en-avan.… €
Per dina, macdiou ! à la tasso… E de que li foou au pouèto.
« Or voici ce qu’il prétend et que nous trouvons très juste. La diphtongue ou triphtongue n'est à proprement parler qu’une seule syllabe tonique ; à ce titre elle ne peut s’élider et corollairement il devrait y avoir un hiatus dans sa rencontre avec une voyelle. Mais cependant, comme là partie muette de cette syllabe se | fait légèrement sentir, cette partie s’élide et, tout en s’élidant, on la sent encore mouiller l’entre-deux des voyelles qui restent en présence et amortir le choc, le heurtement qui sans cela serait clair et sec. Et en effet l’élision de cette partie muette n’est pas complète. Prenons pour instrument de Comparaison le troisième vers ci-dessus. Si la partie muette s’élidait en entier, il resterait seulement :
Per dina mardi à la tasso….
ce qui serait un hiatus de la plus grosse espèce.
« Mais l’élision est loin d’être absolue et l’on sent chaque lettre élidée résonner entre les deux toniques ; elles existent, mais ne comptent pas, pareilles aux trilles et aux notes d'agrément qui voltigent sur la note tonique, sans l’entamer et sans troubler la mesure ni le rythme musical.
! Las Castagnados, Préface, 2e édit., Alais, 1851,
« Avec nos oreilles, classiquement françaises, nous percevons difficilement les délicates distinctions qui Sont sans analogue dans nos rudiments. Mais n’oublions pas que la cansounette patoise est de la vraie musique et qu’elle doit plutôt ses comptes au solfège qu’à la grammaire.
« Nous soutenons au Surplus qu'il n'y a pas trace du hiatus (sic) dans l'espèce et nous défions l'oreille la plus chatouilleuse de trouver du rocailleux et du heurté dans les vers cités plus haut. »
Jai tenu à citer ces remarques. fort justes, et qui nous donnent le secret de la règle adoptée définitivement par les Félibres ; l’hiatus d’une voyelle avec une
diphtongue ou une triphtongue est considéré comme légitime. | |
Les exemples de cet usage sont innombrables chez Mistral, comme chez ses amis :
Escouto un pau aquesto aubado (Mir,, 1, Chanson de Magali).
Quau noun fai maw en efet noun mau penso (Iselo, p. 160).
De vin d’Ampuis, béu aquelo boumbouno.… (Rose, 11, xx).
Se van crousant di batèu i fenestro.
| (Rose, ibid.).
-S’es roustido lou coui e la caro au soulèu {(Mir., nu, stf. 17).
À cop de poung, de pau et de partego.
(Rose, 11, xxI1), Se fai imes d’estiéu l'escourregudo.
(Ibid,, 1, xxm.
Généralement la diphiongue est la première dans cette sorte d'hiatus, et cela se comprend aisément, car l’on compte sur le son mouillé et feutré, pour ainsi dire, de cette diphtongue, on compte sur ce qu’elle a de souple et de mou pour amortir le choc de la voyelle
qui suit. Au cas contraire, l'effet ne se produirait pas, car il faut après le son d’une voyelle attaquer tout de suite le son d’une autre voyelle, sans que rien l'ait adouci. Aussi trouve-t-on rarement des hiatus comme | celui-ci :
AP
Aguès pieta d’èu e de iéu (Roumanille, Oubreto, p.179).
Dans ce seul vers on peut mesurer la différence d'harmonie qu’il y a entre le premier hiatus où la diphtongue ou triphtongue précède la voyelle et le second où elle le suit.
On trouve cependant, même chez Mistral, quelques exemples de ces hiatus, surtout dans l'expression :
Ce
e léu... ! ; : ' 0
at del RS RES Vds
Agu’n pichot - e iéu, per nourriguiero… ET F:
s = (Rose. NL AUTIE SE #
Plus souvent il y asélision de la voyelle devant la 3e =
diphtongue, même quand cette élision est violente, à
comme celle que nous avons citée:
Estalouita au soulèu LES de $
à - (Rose, x1,:L). SS
Certains hiatus de voyelles sont autorisés par l’usage 4
ainsi l’hiatus j'a, produit de la contraction de ié a. Be
Mistral le pratique constamment, mais à vrai dire il a
n'y a pas hiafus, car ÿ a devient une seule syllabe et ne compte que pour telle dans la mesure du vers.
Ainsi : |
pre
Sus chasco flour ÿ a soum abiho... (8 syllabes s 5 (Roumanille, Oubreto, 1, 8).
N''i a que l’an entre-vist, dintre li lono {10 syllabes) £ (Mistral, Rose, vi, L).
1 On trouve aussi l’hiatus : dé iéu : Que noun de iéu fasies un astre. (Mic., vi, str. 15). Le vers suivant: À - n -èu lou gran, à iéu la paio (Ibid.), où le premier hiatus est évité par une consonne euphonique, indique bien le rôle de l’i qui mouille l’hiatus pour ainsi dire et dispense de la consonne euphonique. | |
Par assimilation l'hiatus de ié avec un mot commençant par une autre voyelle est autorisé, ou plutôt ië avec é élidé arrive à former diphtongue avec la voÿelle suivante. Ainsi Mistral écrit :
l” avié de femo - anen, - de malurouso (ro syllabes) k & (Rose, IV, xXXVII).
Dèu espera li sôu que chasque an À’ adusiéut (12 syllabes) (Isclo, p. 262).
FR | T’ ensignes la (4 syil.)
Draiolo É (/sclo, p. 296).
. En partant de ce principe que ji’ a ou i’ e devient une véritable diphtongue, sa rencontre avec une : HA . ; »
voyelle est autorisée, et Roumanille peut écrire :
=. Se i’ escarrabihè | : (Oub., t, 4).
et Mistral :
L’Astre que i’ es en gravaduro.… CAT AS TE)
On trouve même l'hiatus de cette expression avec une diphtongue :
E lou soulèz ÿ usclo la caro...
(Mir., 1v, str. 68).
D'ailleurs la rencontre de deux diphtongues ou triphiongues n'est pas formellement interdite. et nous trouvons chez Mistral :
1 D’autres fois, mais rarement, i’a compte pour deux syllabes. Ainsi dans ce vers de 12 syllabes : Plantère j’a dous an ; quand la - caud escandiho... {Z5clo,:p. 262) tout près de celui cité plus haut, où i’adusiéu égale trois syllabes. Par contre, d’autres fois, la con- . traction est encore plus forte: | Ausès-me, pai! Z’a’n labouraire (pour lé a un labouraire), SE 8 syllabes (Mië., vi, str. 17). 5 | s î
Que nous menaço téuti, emai belèu, ourrour' - (R. Jan, acte 11, SC. ni). ? t + AR
Il est vrai que la virgule ici amortit le choc. Mais à 4 vrai dire y-a-t-il choc? Tout homme qui sera suffisamment exercé à la prononciation provençale dira le con- + traire : - loin qu'il y ait choc il y a plutôt fusion et 5 pénétration des sons. qui se lient d'un mot à l’autre. Il n'y a ici nulle comparaison avec ce qui $e passe en français.
Pour une raison semblable, l’hiatus dde syllabe . nasale avec une voyelle ou même une autre nasale n'est pas interdit. Roumañnille écrit :
Gai pastourèu, venèr ensèn..
; (Noëls, 1). Ex =] Ê Si quinge an soun en flour… x ” ’ (Oubr., 11, 7).
< =, Amo li parpaioun, flour que volon au champ se : 5 SPA Mistral écrit :
Erian au tèms que li terrado..
Mrs VI, Str. 25).
Venien, brun e poussous, meissouna nôsti Champ (Ibid.).
Quenti blad dru ! ! Fasian en troupo.….
(Ibid., str. ee Mistral écrit même :
Ma languisoun, ai! es mourtalo!… ; (ISclO; p2872)2022 7e
Quant à l’hiatus qui résulte en français de le muet à la fin d’un mot tel que joie, patrie, monnaie, il existe en provençal de par l'élision de l’o atone. at Ainsi :
Fasènt, Patrio,. ausi ta voues que bramo. (J8eie, pe 64).
Mais l'hiatus en provençal est d'autant moins sensi-
HIATUS — CONTRACTION — ÉLISION 27 ble que l’élision de l'o atone est plus nécessaire que celle de l’e muet en français.
Cela est si vrai
que cet o atone, peut ne pas s’élider.
- Roumanille écrit : ;
De la suejo mounte as charpina toun ounour ï (Oubr., 11» 8r
Mistral :
Se fau-mouri pèr la patrio grèco (Oulis, p. 142).
Toutefois il se produit à ce sujet un fait assez cu-
rieux : dans certains mots. cet o atone ne compte point
pour une syllabe, sans qu'il y ait pourtant nécessité de l’élider ; il est, pour ainsi dire, escamoté par la prononciation. ou plutôt peut-être l'z perd il devant lo sa valeur syllabique.
En tout cas nous trouvons dans Roumanille :
Dins la grüpio, pécaire (6 syllabes) ; (Noëls, 11).
Dans Mistral :
Atiro, afogo, enmasco, enébrio si marit….
(Cal., 11, str. 52).
Au cèu uno candour que vous enébrio - Gisclo.
(R. Jano, acte 1, sc. 1).
La malemparado ?- Ah ! sa nôvio lou sentié.
Le (Cal., va, sir. 43).
Devourissien la nôvio blanquinello
({sclo, p. 158).
Nescio, fuge au balcoun e cabusso eilabas 1
: : (Cal,, xi, str. 20).
Qu’enràbio vènt de mar e tramountano
(/sclo, p. 102).
Dans Aubanel : À
Anen, dins lou mirau, nôvio, miraio-te.… : EE k x (Mioug. p. 262),
! Voir aussi Cal., 11, str. 65 : süpio, s’agrüpio, lüpio,
Dans tous ces vers l’o atone non élidé ne compte pourtant pas dans la mesure du vers, l'accent tonique portant sur la syllabe précédente. l'o atone compte à peine derrière li qu’il soutient simplementi.
Sans doute on pourrait prolonger de telles remarques et citer des exemples plus nombreux de chacun des cas que nous avôns envisagés ?. Notre dessein, nous l'avons dit, n'est point de donner ici les règles d'une prosodie provençale, mais d'examiner comment Mistral les a comprises et les a mises en pratique.
Or, pour cette question des élisions, des contractions, des apostrophes et des hiatus nous constatons :
1° Que Mistral n’a point à ce sujet de technique qui lui soit propre et qu'il se conforme aux règles que suivent également ses amis d'Avignon, et notamment Aubanel et Roumanille. |
2° Que ces règles sont basées uniquement sur l'usage populaire et sur le bon sens. et que, sous pré-
texte de faire œuvre littéraire, Mistralet ses amis n’ont.
point voulu jouer aux Malherbe ni aux Boileau de la poésie provençale.
Au contraire, ils se sont parfaitement rendu compte que l'usage était pour eux la meilleure Loi, et,
somme toute, se trouvant devant une langue très harmonieuse déjà, ils n'ont point éprouvé le besoin de lui
donner, par des interdictions calquées sur la prosodie française, une harmonie factice. A cela Mistral a d’autant plus de mérite qu'il avait plus d’ambition littéraire. que ses amis et que s’il eût été moins intelligent, il aurait pu être tenté de rejeter l’usage commun pour
1 Il est d’ailleurs à remarquer que les formes nôvio, grüpio, nèscio sont propres au seul dialecte rhodanien, et qu’ on a dans les autres dialectes provençaux les formes nôvi, grüpi, nèsci.
2 Voir à ce sujet la thèse citée de Buchenau.
donner à sa Jangue une allure plus académique. Iln’en ‘a pas eu besoin: sans s’écarter des habitudes ancestrales. il a su donner à sa prosodie toute l’harmonie, toute la dignité voulues. :
En somme dans la question de l’hiatus son parti a été, net ; il l’a pleinement admis. Il semble au premier abord que ce soit avec des restrictions et dans le cas spécial où il y a rencontre d’une spores et d’une voyelle.
Mais qu'on y songe ; dans tous les autres cas l’hiatus est impossible, soit à cause des élisions, soit à cause des contractions, soit à cause de l'introduction des consonnes euphoniques.
Mistral. comme tous ses contemporains provençaux, s'est fié là-dessus à son oreille, et son oreille a été si juste qu’il serait difficile de relever dans ses vers une -cacophonie. C'est en somme la seule règle intelligente en matière d'hiatus. Il faut louer Mistral et ses amis de l'avoir adoptée sans hésiter, en dépit des théoriciens français !.
1 Il est donc, à notre sens, parfaitement inatile de citer tous les cas où Mistral s’est cru autorisé à commenter ses hiatus. Sans l’avouer formellement, il'admet implicitement l’hiatus, comme tous les poètes provençaux de sa génération; M. Buchenau étudie durant des pages et avec de hombreux- exemples l'hiatus chez Mistral; il ne se rend pas compte suffisamment que l’hiatus n’est pas chez lui l'exception, mais bien la règle.