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LA VEILLÉE FUNÈBRE

fermée. Le loup poussa un hurlement semblable à un appel de mort, et, heurtant la porte de son dos, il fît effort pour renverser l'obstacle qui le séparait de la proie qu'il avait flairée. Madeleine jeta un cri de terreur; le loup recula, sembla hésiter pendant un instant, et de nouveau se précipita sur la porte qui cédait. Tout effarée qu'elle fût, Madeleine avait remarqué que sa clameur avait effrayé le loup et elle cria encore.

Entre elle et l'animal affamé commença dès lors une lutte terrible : il attaquait la porte, elle la défendait, pesant de tout son poids contre les planches à demi pourries et poussant des cris aigus qui couvraient le bruit du râle de la mourante. Ses cris, qui semblaient arrêter la bête fauve, étaient une prière ; de sa voix la plus éclatante, elle disait : « Marie, mère de Dieu, Marie, rose mystique, Marie, étoile du matin, Marie, reine des anges, priez pour nous! > Instinctivement, elle criait les litanies de la Vierge. Elle écoutait les heures qui vibraient au loin; comme la nuit était longue!

La chandelle de cire était usée, le feu était éteint. La bataille continuait dans l'obscurité; les pâles rayons de lune filtraient à travers la porte. Au matin, vers sept heures, quand le crépuscule versa ses lueurs grisâtres sur la neige, le loup s'ébroua, regardant vers la campagne avec inquiétude, prêtant l'oreille au bruit des fermes qui s'éveillaient. Ses pareils n'aiment point le grand jour : il s'éloigna de cette allure à la fois maladroite et hâtive des fauves qui regagnent leur refuge. Madeleine était sauvée; elle se tourna vers le lit : l'agonisante était morte pendant que la courageuse fille la protégeait au péril de sa vie.

Madeleine courut chez le plus proche voisin; sa voix tremblante racontait mieux que ses paroles le danger auquel elle venait d'échapper. Elle obtint que le corps de la pauvre morte serait déposé dans une grange pour y attendre les prières de

^Hi LA VERTU EN FRANCE.

rÉglise; car elle pensait qu'à la nuit prochaine le loup reviendrait vers la cahute abandonnée. Elle-même elle chargea le cadavre sur ses épaules, elle l'apporta dans la grange, le coucha sur un bon lit de paille et fit la dernière veillée, qui, cette fois du moins, ne fut point troublée. Le lendemain, sur la neige, on aperçut les traces du loup qui avait repris sa piste de la veille, et était venu chercher sa proie, que la prévoyance de Madeleine lui avait enlevée.

Ce fait d'héroïsme, raconté à Saint-Étienne-la-Varenne, colporté de village en village, parvint jusqu'au préfet de Lyon, qui ne le laissa pas ignorer à ses chefs hiérarchiques. La reine Marie- Amélie en fut informée; pendant le règne de Louis-Philippe elle était en France la grande maîtresse de la charité ; elle envoya un cadeau et ses félicitations à Madeleine Saulnier, et par son ordre un rapport fut adressé à l'Académie française, qui, dans la séance solennelle de 1842, s'empressa de récompenser, par un prix de trois mille francs, un tel acte de vertu.

Parmi les colonies que la France a perdues, Saint-Domingue fui une des plus belles. Tout semble avoir concouru à la détacher de la mère patrie et à lui donner une indépendance où elle n'a point trouvé d'enviables destinées. La sécurité nonchalante des propriétaires blancs qui s'étaient entourés d'une dangereuse quantité d'esclaves, la création de la race intermédiaire des mulâtres auxquels nuls droits civiques n'étaient concédés, la précipitation de la Convention nationale à proclamer l'abolition de l'esclavage, l'expédition militaire mal combinée, injuste en son principe, commandée par le général Leclerc, et préparée sous l'inspiration de Bonaparte, eurent pour résultat de nous arracher une possession qu'il eût fallu conserver à tout prix.

Les nègres, nés sur les plantations ou achetés aux trafiquants de chair humaine, qui s'approvisionnaient sur les côtes d'Afrique, étaient devenus le fond même de la population de l'île et leur nombre surpassait celui des blancs. Accoutumés au joug, soumis

«je LA VERTU EN FRANCE.

à une règle uniforme, indolents par caractère, ils semblaieni ne point éprouver de regret de leur ancienne existence et ne former aucun désirpour Taméliorationde leursort. C'était, en apparence du moins, une sorte de bétail humain, résigné, travaillant parce qu'il y était forcé, et conduit avec douceur, car il représentait un capital qui aurait promptement cessé de rapporter de gros intérêts, si les mauvais traitements l'avaient rendu improductif.

Attachés extérieurement à une religion qu'on leur avait imposée, sachant dissimuler avec l'habileté des gens faibles et opprimés, les nègres avaient-ils tous accepté, sans arrière-pensée, la destinée que les lois, les préjugés, l'avarice et la paresse des colons leur avaient faites? J'en doute. Bien souvent, la nuit, trompant la surveillance des « commandeurs ï>, endormant la vigilance des chiens de garde, ils se faufilaient à travers les ravins, gravissaient les moraes et allaient retrouver dans des lieux écartés, désignés d'avance, les esclaves marrons, c'est-à-dire fugitifs. On n'a jamais bien su ce qui se passait dans ces mystérieux conciliabules; ceux qui les fréquentaient formaient une sorte de société secrète, que Ton nommait la secte du Vaudoux; on écoutait avec émotion les chants importés des tribus africaines, que chantaient les Griots; on obéissait aux injonctions de VObi, qui était le sorcier.

Incantations, sacrifices aux dieux inconnus et difformes de la patrie lointaine, évocations des démons qui ne se montraient jamais, haine du maître, fantasmagorie primitive chère aux peuples naïfs, tout, sans doute, était mis en œuvre pour frapper ces imaginations enfantines et leur faire concevoir des espérances excessives. Au premières lueurs de l'aube, la bande noire se dispersait, et nul, sur les plantations, ne soupçonnait que les esclaves empressés au travail avaient passé la nuit à faire des maléfices contre ceux qu'ils servaient avec un zèle qui trompait les yeux le« mieux exercés.

Il existait donc à Saint-Domingue, comme partout et toujours, un groupe d'hommes irrités, agitant des projets confus où ils entrevoyaient un avenir meilleur et prêts à suivre celui qui les appellerait à la révolte. Si les mécontents avaient là, plus qu'ailleurs, une sérieuse raison d'être, il faut constater que leur crédulité, leur ignorance, l'abjection dans laquelle on les avait systématiquement tenus, en devaient faire les plus redoutables des ennemis. La réunion des Étals généraux, qui promptement deviennent l'Assemblée nationale, la création de la garde civique, € l'immolation des privilèges sur Tautel de l'égalité » pendant la nuit du 4 août 1789, les journées du 4 et du 5 octobre, où la souveraineté royale et la souveraineté populaire furent également violées, causèrent à Saint-Domingue une émotion profonde.

L'ile fut en trépidation; on sentait vaguement qu'un nouvel ordre de choses venait de naître et que les anciennes conditions sociales allaient être brisées pour toujours. Les premiers à s'émouvoir furent les mulâtres; issus des blancs et des noirs, ils haïssaient ceux-ci et méprisaient ceux-là, prêts à se substituer aux uns et à se faire servir par les autres. Il s'agitèrent et cherchèrent à grouper leurs forces. Surveillés par les colons, peu écoutés par les esclaves, ils ne parvinrent à aucun résultat pratique; mais les nombreux incendies de plantations firent comprendre que la guerre servile n'allaient pas tarder à commencer.

Les blancs, qui n'avaient d'autre intérêt que de rester unis et qui ne pouvaient trouver leur salut que dans la concorde, se divisèrent en deux partis : l'un qui acceptait les principes nouveaux, l'autre qui les rejetait sans même vouloir les examiner. Il en résulta que l'autorité perdit son prestige et ses forces ; au lieu d'agir, elle discuta; atteinte de faiblesse et d'hésitation, elle fit semblant d'ignorer les excès commis, parce qu'elle se sentait impuissante à les réprimer.

Ce n'est pas le lieu de raconter cette insurrection, qui fut formidable; qu'il suffise de savoir que les nègres et les mulâtres conjurés contre les blancs se révoltèrent le 21 août 1791. Les administrateurs délégués de la France, Polverel et Santhonax, soutenaient les insurgés contre les colons qui ne s'étaient point ralliés aux principes de la Révolution. Les 21,22 et 23 juin 1793^ la ville du Cap fut mise à sac, incendiée, et Ton en égorgea les habitants. La Convention nationale, par son décret du 4 février 1794, proclama l'émancipation des esclaves. Périssent les colonies plutôt qu'un principe! le mot a été dit.

Passer sans transition de la servitude à la liberté et à l'exercice de tous les droits du citoyen, c'est de quoi faire tourner les lelcs les plus solides, et les têtes noires ne l'étaient point. Ce fut lii l'erreur — la naïveté — de la Convention, de croire qu'un décret suffit à changer la nature humaine, à modifier des mœui^s traditionnelles et à donner subitement aux hommes des qualités qui sont le fruit de l'expérience et d'une lente éducation. Cette erreur, dont rien n'a pu corriger des législateurs imbus des théories de J.-J. Rousseau, a été la cause de la plupart des crimes de la Révolution française. En même temps que le Directoire faisait proclamer, à Saint-Domingue, le décret qui devait nous l'enlever à jamais, il nommait un nègre général commandant les troupes de l'île. Ce nègre, né sur la plantation du comte de Noë, dont le petit-fils fut le célèbre dessinateur Cham, s'appelait Toussaint- Louverture.

Naturellement, il abusa du pouvoir qui lui était confié, pour se rendre indépendant, et, le 9 mai 1801, il organisa un gouvernement dont il se déclara le chef. Le premier consul envoya contre lui une expédition commandée par le général Leclerc, qui mouinit de la fièvre jaune; le général de Rochambeau, qui lui succéda, ne put réussir à comprimer une nouvelle insurrection et, au

mois de novembre 1803, l'île fut à jamais évacuée par les Français. Toussaint-Louverture avait été arrêté et fait prisonnier par trahison; envoyé en France, enfermé, contre toute justice, au fort de Joux, il ne tarda pas à y périr de misère et de froid. L'histoire de Saint-Domingue, redevenue Haïti depuis cette époque, ne ' serait que le récit d'une série de violences, de guet-apens et de révolutions. Nous n'avons pas à nous en occuper.

Du mois d'août 1791 au mois de novembre 1803, c'est-à-dire pendant douze ans, l'île fut en convulsions; l'écrasement des blancs par les noirs fut implacable ; lorsqu'il y eut des trêves de <^ourle durée, on s'en apercevait parce que le vol était substitué au massacre. On eût dit que toutes les haines, toutes les colères accumulées par la race nègre pendant cette interminable oppression, qui datait des premiers jours du monde, s'étaient concentrées dans le cœur des esclaves de Saint-Domingue et éclataient tout à coup. Les colons français semblaient des victimes expiatoires destinées à racheter les crimes commis par la race blanche, contre laquelle criaient, en ces pays mêmes, les nations autochtones anéanties et les nations importées, achetées et réduites à la dégradation. Comme toujours, beaucoup d'innocents payèrent pour les coupables et les enfants acquittèrent, par le sang, par la ruine <ît par les larmes, les dettes de leurs pères.

Sur cette terre de fureur et de servitude, tous les esclaves ne se révoltèrent pas ; plusieurs d'entre eux eurent pitié de leurs anciens maîtres, les aimèrent, les protégèrent et parvinrent à les sauver. Au milieu des horreurs d'une guerre, où l'on ne faisait ni quartier ni merci et dont le récit nous fait frémir encore, on rencontre des actes admirables et une persistance de dévouement qui est pour surprendre.

Parmi les nègres qui, en ces jours de vengeance et de cruauté, se signalèrent par leur vertu, il en est un qui, plus que nul autre,

mérite que Ton en parle. Il s'appelait Eustache, surnommé Eustache Blin, du nom de son maître Blin de Villeneuve, sur Thabilation duquel il était né, en 1773. Cette habitation considérable était composée d'une plantation et d'une sucrerie, situées dans le nord de l'île, sur la rivière du Limbe, à proximité de la baie de l'Acul et non loin de la ville du Cap.

Il avait l'intelligence ouverte et, par une anomalie qui se rencontre rarement chez les hommes de sa couleur, il était curieux •d'apprendre. Son maître, qui avait remarqué ses aptitudes, l'avait attaché au service des économes blancs de la sucrerie. Ce fut là, dans la fréquentation de gens relativement instruits, qu'il acquit une sorte de développement moral, qui lui valut de l'influence sur la plupart de ses compagnons d'esclavage. Pendant un voyage que M. Blin de Villeneuve fit en France, Eustache fut confié au vicomte de Choiseul, dont il devint le serviteur particulier et près duquel il put s'approprier bien des connaissances que les nègres ignoraient.

Lorsque les premiers mouvements de révolte se manifestèrent, Eustache était retourné à l'habitation du Limbe, qu'il réussit à protéger, si bien que, cette fois du moins, elle échappa à la dévastation. Admis, sans défiance, dans les conciliabules noirs, il y apprenait les projets des insurgés et savait les faire échouer. C'est ainsi qu'ayant su que les habitations du Limbe devaient être saccagées, il put donner des avis qui permirent de repousser l'attaque dont elles étaient menacées.

'' Est-ce donc qu'il dédaignait la liberté que réclamaient les nègres? Nullement, mais il ne voulait s'associer à aucune violence ; les massacres lui faisaient horreur et il estimait que les meurtres, les incendies, les vols à main armée rejetaient vers la barbarie la race à laquelle il appartenait. Il eût voulu modifier le sort de ses frères de servitude, en en faisant d'abord des serviteurs

gagés, liés par un contrat avec leurs maîtres, parvenant progressivement, étape par étape, à la libération complète et à la disposition d'eux-mêmes. Ce plan était trop sage pour être adopté par les blancs, qui refusaient d'abandonner aucune de leurs prérogatives, et par les noirs, qui voulaient saisir immédiatement, fût-ce au prix des plus grands crimes, une indépendance sans restriction et le droit de jouir des propriétés dont ils s'empareraient de vive force.

Eustache était parvenu à grouper autour de lui un certain nombre de nègres qu'il avait armés et qui, vivant sur la plantation de M. Blin de Villeneuve, semblaient décidés à la défendre et à ne pas laisser molester leur maître. Il est probable qu'il eût réussi à mener son projet à bonne fin, si l'arrivée à Saint-Domingue des commissaires français, Polverel et Santhonax, n'avait apporté aux insurgés un appui qui eut pour résultat d'entraîner la ruine des nègres, des propriétaires blancs et de la colonie tout entière. Les esclaves entendirent proclamer le décret qui les rendait libres et furent autorisés à obtenir leur liberté par la violence, si leurs maîtres hésitaient à l'accorder de bonne grâce. C'était mettre toute la race noire en guerre légitime contre les colons. Ce fut de cette heure que l'insurrection prit un caractère de férocité sans pareille.

Toutes les plantations lurent ravagées, toutes les sucreries furent détruites, toutes les habitations furent menacées; le Limbe ne fut point épargné et M. Blin de Villeneuve dut fuir. Il avait un guide, un protecteur, un sauveur qui veillait sur lui avec un dévouement jaloux : c'était Eustache, qui emmena son maître sur la montagne, dans les bois, où il lui avait construit un abri, gardé par quelques nègres fidèles qui savaient pourvoir à sa subsistance. La nuit, on se hasardait à sortir jusqu'à la lisière des bois, on regardait vers la plaine, et au nombre des incendies que Ton

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pouvait apercevoir, on comptait les habitations auxquelles les esclaves d'hier avaient mis le feu pour affirmer leur liberté d'aujourd'hui.

Les jours que l'on passa sous la hutte de branchages élevée par Eustache furent pleins d'angoisse; devant le bourg du Limbe, les révoltés avaient établi un camp; tout péril était à redouter; plus d'une fois M. Blin de Villeneuve et ses compagnons doutèrent de leur salut. C'est Eustache qui les soutenait et relevait leur âme défaillante; à son courage, à son intelligence fertile et rusée, il joignait cette gaieté enfantine qui semble être l'apanage des nègres, et bien souvent, dans les heures les plus dures, il savait ramener la confiance dans le cœur de son maître. Il fit plus : malgré les dangers qui le menaçaient, il alla à la ville du Cap s'enquérir des nouvelles, prendre langue, comme l'on dit, et étudier les moyens de faire sortir M. Blin de Villeneuve de cette île meurtrière. Tout en recueillant les renseignements dont il pourrait profiter plus tard, il ne perdit pas son temps, car il trouva moyen de secourir un planteur, sa femme et ses trois enfants, qui fuyaient à pied les massacres dont la ville était le théâtre.

Ce fut pendant cette course au Cap qu'il entra en relations avec le capitaine Barnett, qui commandait un bâtiment de commerce américain. Il obtint de lui qu'il quitterait son mouillage et irait jeter l'ancre h la pointe du Limbe, où la rivière de ce nom a son embouchure. Là était le salut, mais il fallait pouvoir atteindre le navire sans rencontrer les partis noirs qui battaient la campagne, . Eustache courut retrouver son maître, qui était recherché par ses anciens esclaves, mais dont nul n'avait découvert la retraite. Quatre nègres fidèles, guidés par Eustache, placèrent M. Blinde Villeneuve au milieu d'eux ; marchant de nuit, à travers bois, silencieusement et l'oreille aux écoutes, on arriva jusqu'aux bords

C'est Eustachc qui les soutenait.

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de la rivière; on s*empara d'une barque, au fond de laquelle le pauvre blanc, épuisé de fatigue, fut couché; puis, tout en surveillant les rives, on fît force de rames, et avant le jour le navire américain avait recueilli les fugitifs.

M. Blin de Villeneuve était sauvé; mais quel avenir s'ouvrait devant lui? pour toute fortune il ne possédait que ses vêtements et quelques piastres qui ne lui assuraient pas une semaine d'existence. Il se lamentait. Eustache lui dit : <r Restez à bord; moi, je vais aller à terre, sur la plantation; si demain soir je ne suis pas de retour, mettez à la voile et partez ; mais j'ai bon espoir, je crois que je reviendrai et que vous n'aurez pas à souffrir de la pauvreté. — Mais que veux-tu faire? — Vous le saurez demain, adieu. > Eustache sauta dans un canot, gouverna vers le rivage et l'on reconnut, à la route qu'on lui vit suivre, qu'il se dirigeait vers la plantation du Limbe. Tout le jour et toute la nuit on fut inquiet: qu'est devenu Eustache?

Au soleil levant, le capitaine Barnett, sa longue-vue en main, regardait du côté de la terre; il poussa un cri de surprise: « Qu'est-ce-là? :» M. Blin de Villeneuve accourut et l'on vit Eustache qui, debout sur la côte, à la tête d'une troupe de nègres, faisait des signes vers le navire. On mit une barque à la mer et bientôt Eustache, rayonnant de joie, parut sur le pont; il dit à son maître : « Vous ne serez plus pauvre; j'apporte vingt-deux milliers de sucre. »

Voici ce qui s'était passé. La veille, Eustache s'était rendu sur la plantation du Limbe, où vivaient encore cinq cents nègres, un peu ahuris de leur liberté nouvelle, ne faisant œuvre de leurs bras, dormant, jouant, buvant du tafia, n'ayant encore rien détruit, jouissant de leur paresse et ne s'imaginant pas que l'heure viendrait où il faudrait travailler pour subsister. Eustache passa la journée au milieu de ses anciens camarades, causant avec eux,

déployant toute son astuce pour sonder leurs intentions, et ne dévoilant pas son projet. Nonchalamment et sans paraître y attacher d'importance, il parcourut l'habitation, pénétra dans les magasins, y constata une grande quantité de sucre fabriqué et se dit qu'il y avait là une bonne cargaison pour le navire où son maître était réfugié.

Quand le soir fut venu et que chacun allait regagner sa case pour continuer d'y dormir, Eustache sonna la cloche d'appel. A ce signal, les ateliers, c'est-à-dire tous les nègres se réunirent. « Que se passe-t-il donc? Pourquoi nous déranger? — Écoutezmoi, y> leur dit Eustache. Il leur parla, il fut éloquent et sut les émouvoir : ce Non, le maître n'avait pas été un mauvais maître; il a fait baptiser les enfants nés sur son habitation et a été le parrain de plusieurs d'entre eux ; il est vieux, il est malingre, il va s'éloigner et quitter l'île 'où il a vécu, afin de n'être pas témoin des malheurs dont elle est assaillie; le laissera-t-on s'en aller pauvre et sans ressources pour vivre misérablement sur une terre étrangère? Il ne peut emporter ni sa maison, ni son habitation; il les abandonne à ceux qui l'ont sei^vi et qu'il a paternellement . traités; mais le sucre qui remplit les magasins lui appartient; pourquoi ne pas le lui porter à bord du vaisseau qui va l'emmener au loin? Ce sera une bonne action et en même temps une action prudente, car, si les blancs redeviennent les maîtres, ils tiendront compte aux noirs des bons procédés dont ils auront été l'objet. Rien n'est plus facile : que chacun prenne un pain de sucre de soixante livres et le dépose sur le rivage devant lequel le navire est mouillé; le maître aura de quoi vivre et jamais il n'oubliera le service qui lui aura été rendu. i> Sur cinq cents esclaves, trois cent soixante-six applaudirent à la proposition d'Eustache, et voilà comment M. Blin de Villeneuve put quitter Saint- Domingue avec une cargaison qui le mettait à l'abri du besoin.

Il faisait des signc;s.

LE NÈGRE. lli

Dès que le chargement fut affalé à bord, le capitaine Barnelt fit appareiller et Ton prit la mer en mettant le cap sur Baltimore. La brise était propice; on croyait avoir échappé à tous les périls; on se réjouissait; on se félicitait; la joie fut de courte durée ; on avait compté sans les corsaires anglais qui, malgré la paix de Versailles, signée en 4783, infestaient encore la mer des Antilles et s'emparaient sans scrupules des navires américains qu'ils rencontraient, quoique Washington eût proclamé la neutralité des États-Unis pendant la lutte que l'Angleterre et la France entretenaient l'une contre l'autre. La course, ou, pour parler plus exactement, la piraterie, était alors une sorte d'industrie privée qui procurait de gros bénéfices. Des armateurs équipaient leurs navires en corsaires ; on saisissait les vaisseaux marchands et on les conduisait dans des ports étrangers, où l'on vendait la cargaison. Moyen rapide, moyen criminel de faire fortune.

C'était le vol à main armée dans ce qu'il a de plus coupable et nul n'y mettait obstacle, car après les nombreux combats qui venaient d'ensanglanter les mers pendant la guerre d'Indépendance et au milieu des hostilités que les deux grandes nations maritimes venaient de faire renaître, il était difficile, sinon impossible, d'exercer au long des côtes, par le travers des lies et sur les océans, une surveillance qui pût mettre fin à des actes de brigandage que ne répudiaient pas les peuples civilisés. Être pirate, en ce tempslà, ne déshonorait pas; on en était quitte pour prétendre que l'on était corsaire; or, en état de paix, corsaire ou pirate, c'est tout un. > Le troisième jour de navigation, le vaisseau du capitaine Barj nett fut assailli par trois bricks anglais armés en course. Toute défense eût été superflue; à la première sommation, on hâla bas le pavillon américain et l'on fut capturé. Dix-huit matelots anglais et trois capitaines de prise s'emparèrent du navire, sur lequel on laissa^Jes passagers, l'équipage et le capitaine Barnett ; on prit

route vers les Bermudes. Pour les fugitifs de Saint-Domingue, c'était la ruine; M. Blinde Villeneuve se désespérait en pensant que tout ce qu'il avait pu sauver de son habitation, les vingt-deux milliers de sucre, quelques malles d'effets, une caisse d'argenterie, serait vendu à l'encan dès que Ton serait arrivé au mouillage et qu'il se trouverait en face d'une misère qu'il ne pourrait conjurer.

A bord, tous les anciens passagers étaient tristes et anxieux, à l'exception d'Eustache, qui paraissait aussi gai que de coutume. Comme son maître lui reprochait son insouciance, il répondit en son jargon créole : « J'ai idée à moé. » n L'idée à lui > n'était point mauvaise. Dès que le navire fut en puissance des corsaires anglais, Eustache s'en était improvisé le cuisinier; il était expert en ragoûts et avait eu même bonne réputation de pâtissier sur l'habitation du Limbe, où il excellait à confectionner des petits fours, des confitures de goyaves et ces fines sucreries que les Espagnols appellent des cheveux d'ange. Il avait établi deux tables diff^érentes : l'une, réservée aux passagers, était servie dans € la chambre » ; l'autre, destinée seulement aux trois capitaines de prise, était installée sur le pont.

C'est celle-ci qu'Eustache soignait de préférence ; il y prodiguait les bons morceaux, les volailles fraîches, les entremets succulents; il n'y ménageait ni le vin de Bordeaux, ni le rhum, ni l'eaude-vie, ni l'arack; jamais les officiers corsaires n'avaient été à pareille fête; ils estimaient qu'Eustache était un coq incomparable; volontiers ils causaient avec lui, riaient de ses bons mots, car il n'était point bête, et lui faisaient, pour l'avenir des propositions qu'il se gardait bien de repousser. Il endormait leur défiance et leur demandait, en échange des services qu'il leur rendait, d'avoir quelques attentions pour son maître qui était bon, déjà fort âgé et sans défense contre la pauvreté qui le menaçait.

Toujours jovial et riant, comme un enfant, de ses propres plaisanteries, Eustache ne devenait sérieux que lorsque, le soir, il se glissait aux côtés du capitaine Barnett et causait avec lui. Que se disaient-ils, tous deux appuyés contre les bastingages, parlant à voix basse et affectant un air d'indifférence dès qu'un matelot passait près d'eux? Eustache disait : « Il faut nous emparer du navire, jeter les capitaines de prise par-dessus le bord, s'ils résistent, mettre l'équipage à fond de cale et gouverner sur la baie de Chesapeak. > Barnett répondait : « C'est impossible, nous ne réussirons pas et l'on nous pendra aux vergues; nous ne sommes pas assez nombreux, i Eîustache répliquait : c Nous ne sommes pas en nombre pour livrer un combat régulier, mais il ne s'agit que d'une surprise; laissez-moi faire et je réponds de tout. » A force d'insister, Eustache finit par vaincre les objections du capitaine Barnett, on se serra la main dans l'ombre : « A demain I — A demain I i

Le dîner des capitaines de prise fut copieux, de choix et pimenté; les bouteilles vides prouvaient qu'il avait été nécessaire de le bien arroser ; les trois Anglais épanouis, la cravate lâche, le gilet ouvert pour mieux digérer, étaient dans cet état de béatitude vague qui n'est pas l'ivresse, qui porte à la bienveillance et qui n'est autre que la satisfaction d'un estomac content de soimême. Accoudés sur la table, rouges et rebondis, ils trouvaient que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible, lorsque Eustache, le jovial Eustache, apparut tout à coup. A le voir, on ne pouvait se méprendre sur ses intentions. Sabre en main, il s'avançait, escorté du capitaine Barnett armé d'une espingole, et d'un passager tenant un pistolet. Un des capitaines de prise, saisissant un couteau, se précipita sur Eustache, qui lui abattit le poignet : c'en fut assez pour paralyser toute résistance ; le second capitaine sentait Tespingolc appuyée contre sa poitrine;

le troisième voyait le pistolet braqué sur son front : tous les trois se rendirent à merci.

GeU fiit fait en un clin d'œil. Les passagers, l'ancien équipage, avertis par Eustache, s'étaient jetés sur les dix-huit matelots anglais, qui furent neutralisés, avant d'avoir pu songer à se mettre sur leurs gardes. Le navire était repris par les Américains : le capitaine Barnett donna ses ordres et Ton se dirigea vers Baltimore. Eustache avait délivré son maître, ses compagnons et le vaisseau qui les portait. On entendit un bruit extraordinaire dans la cuisine, on y courut. C'était Eustache qui célébrait sa victoire et s'adressait des félicitations en dansant une bamboula effrénée et en chantant le refrain familier aux noirs de Saint-Domingue :

Maringouin, tu la pique à moél

A Baltimore, où l'on put enfin débarquer sans encombre, on trouva un grand nombre de planteurs de Saint-Domingue,^ qui avaient fui leur pays dévasté et qui traînaient une existence misérable dans l'exil, le deuil et la pauvreté. Grâce à sa cargaison de sucre qu'il vendait en détail, M. Blin de Villeneuve n'eut pas à se plaindre du sort et Eustache eût été content, si la vue du malheur d'autrui ne lui avait été insupportable. Les hommes qu'il avait connus riches et usant jusqu'à la prodigalité de tous les luxes de la civilisation, il les voyait à cette heure sans ressources, ne sachant comment pourvoir à leurs besoins et réduits à recevoir, à solliciter les aumônes des habitants deBaltimore. Son cœur s'émut de compassion et il résolut de leur venir en aide. Il était bon pâtissier, nous l'avons dit; il ouvrit une boutique, y vendit des gâteaux, qui bientôt eurent la vogue dans la ville, et il put distribuer chaque jour ses bénéfices de la veille aux plus pauvres des réfugiés de Saint-Domingue.

Les planteurs surent-ils apprécier la grandeur d'âme de Tesclave? Je ne sais et je n'oserais Taffirmer ; mais cela importait peu à Eustache : il faisait le bien pour être utile et non pas pour qu'on lui en fût reconnaissant, car il possédait la première, la plus haute des vertus, qui est la bonté, sans laquelle toutes les autres sont incomplètes.

A Baltimore, on était attentif et singulièrement intéressé aux nouvelles apportées de Saint-Domingue. Soit par suite de lassitude, soit à cause de la dislocation du parti insurrectionnel, Tile semblait entrée dans une période d'apaisement. Les puissances coloniales, mues par la pensée secrète de profiter des troubles poiir s'emparer de ce vaste territoire, étaient intervenues; l'Espagne occupait le fort Dauphin, l'Angleterre tenait le môle Saint- Nicolas et le Port-au-Prince (4794). Les réfugiés s'imaginèrent que la révolte était comprimée et qu'ils n'avaient qu'à se présenter sur leurs plantations pour s'y rétablir sans obstacle. Malgré les avis d'Eustache, qui, connaissant bien les noirs, se doutait que l'accalmie n'était que momentanée et prévoyait de nouveaux malheurs, on fréta un navire, sur lequel quatre-vingt-seize réfugiés s'embarquèrent. Peu de jours après on avait pris terre à la ville de Fort-Dauphin, avec confiance et persuadé que l'ony serait sous la protection de la garnison espagnole. M. Blin de Villeneuve et Eustache étaient au nombre des passagers. On avait quitté Baltimore trop tôt et l'on s'en aperçut trop tard.

Sur les hauteurs qui dominent Fort-Dauphin, une armée de vingt mille insurgés campait, commandée par le nègre Jean- François, et attendait l'occasion de se jeter sur la ville. Six cents blancs environ formaient un groupe capable de résistance; ils s'adressèrent au commandant espagnol, lui demandèrent des armes et réclamèrent la protection de son corps de troupes, qui s'élevait au chiffre de trois mille hommes. C'était assez pour

tenir en respect et à distance des bandes indisciplinées. L'Espagnol refusa et déclara que ses instructions lui faisaient un devoir d'observer la neutralité. Jean-François, qui avait des émissaires dans la ville, ne tarda pas à connaître la réponse du commandant espagnol; il était certain de ne plus rencontrer devant lui qu'une population désarmée : c'était de quoi tenter son courage; il réunit ses noirs et les lança à la curée. Ce fut horrible. Sous les yeux mêmes de la garnison espagnole, immobile et l'arme au bras, plus de cinq cents blancs furent égorgés.

Aux premières rumeurs du massacre, Eustache et M. Blinde Villeneuve sortirent de leur maison pour tâcher de prendre la fuite. Une bande d'énergumènes se rua sur eux et les sépara; M. Blin de Villeneuve fut entraîné vers le rivage de la mer, où l'on massacrait les blancs; par bonheur il passa devant un poste espagnol, dont le chef, M. de Montecalvos, qui le connaissait, parvint à l'arracher aux assassins qui l'emmenaient, lui fit revêtir un uniforme militaire et le cacha au milieu de ses soldats. Le lendemain, ce malheureux parvint à s'embarquer sur une chaloupe, qui le conduisit au môle Saint-Nicolas occupé par les Anglais; là il était en sûreté.

Eustache, resté seul au milieu de la ville incendiée, échappant à tout péril à cause de sa couleur, cherchait son maître parmi les cadavres et ne le trouvait pas. Il alla au fort espagnol, s'enquit de M. Blin de Villeneuve et apprit qu'il avait été conduit sain et sauf au môle Saint-Nicolas. Il n'eut plus d'autre pensée que d'aller le rejoindre et de lui porter trois malles de vêtements et une caisse de vaisselle plate, qu'il avait réussi à cacher en bon lieu, dès que les noirs de Jean-François avaient marché sur la ville. Ce projet était dangereux, entouré de difficultés; il put cependant le mettre à exécution, à force de prudence et d'astuce. Lorsque, monté sur un navire espagnol, muni des pré-

cieuses caisses qui étaient la ressource suprême de son maître, Eustache débarqua au môle Saint-Nicolas, il fut reçu avec acclamations et presque porté en triomphe, car M. Blin de Villeneuve n'avait laissé ignorer à personne les preuves de dévouement qu'il en avait reçues.

Le séjour au môle Saint-Nicolas ne se prolongea pas ; maîtres du Port-au-Prince, les Anglais y établirent un ordre de choses régulier et instituèrent auprès du gouverneur général un conseil privé, composé de magistrats, de propriétaires, de négociants, qui, par leur connaissance du pays et par leurs lumières, étaient appelés à rendre de grands services. M. Blin de Villeneuve fut désigné pour en faire partie et je crois même qu'il en fut élu président. Il alla donc s'installer au Port-au-Prince et Eustache l'accompagna. Là, celui-ci donna un rare témoignage d'énergie et de volonté. M. Blin de Villeneuve sentait que sa vue s'affaiblissait et ne pouvait plus lire qu'avec une extrême difficulté. Un jour, il dit à Eustacha : n Je regrette de ne pas t'avoir fait donner quelque instruction et de t'avoir laissé dans l'ignorance; aujourd'hui, que j'ai presque perdu la vue, tu pourrais du moins me lire les journaux. >

Eustache, en effet, comme tous ses compagnons noirs, avait été systématiquement éloigné des écoles, caries planteurs redoutaient tout ce qui aurait pu aider au développement intellectuel des esclaves. Cette parole ne tomba pas, comme l'on dit, dans l'oreille d'un sourd. Tous les matins, à quatre heures, Eustache se rendait secrètement chez un professeur primaire, avec lequel il avait fait ses arrangements; à six heures, il revenait prendre son service, que ses leçons n'interrompirent jamais. Au bout de trois mois, sachant lire et écrire, il pouvait faire fonction de secrétaire et de lecteur auprès de son maître.

La tranquillité dont on jouissait au Port-au Prince ne fut qu'un

relais, une halte de repos au milieu des convulsions dont Tîle de Saint-Domingue avait été et allait être secouée. Les Anglais furent contraints d'évacuer la colonie; les nègres en redevenaient les maîtres. Dès lors nulle sécurité pour les blancs; il fallut fuir encore et M. Blin de Villeneuve partit de nouveau pour l'Amérique; mais, avant de s'embarquer avec Eustache, il remit à celui-ci un acte d'affranchissement qui relatait les faits de dévouement dont il n'avait pas été avare. Eustache l'accepta, il ne l'avait point sollicité, et l'on put croire qu'il n'avait qu'un médiocre souci de sa liberté, car il n'en voulut user qu'au bénéfice de son maître. Ceci se passait en 1796.

M. Blin de Villeneuve était depuis plus de deux ans à Baltimore, lorsque Toussaint-Louverture, que le Directoire avait nommé chef de toutes les troupes de Saint-Domingue et qui déjà rêvait de se rendre indépendant, adopta des mesures pour assurer aux planteurs la libre possession de leurs terres. Contenant par la force les mulâtres dont il redoutait l'ambition, traitant les nègres « comme des nègres », il s'appuyait sur l'élément blanc, dont il avait reconnu Tintelligence et la supériorité.

Entre l'esclavage et la liberté des noirs, il avait pris un moyen terme, plein de sagesse et qui pouvait ramener la colonie à son ancienne splendeur. Les colons étaient autorisés à se rendre sur leurs habitations et à y occuper des travailleurs de couleur, auxquels ils abandonnerainet le quart du produit brut des récoltes. On déterminait ainsi entre les maîtres et les esclaves d'hier des relations transitoires, que la force même des choses devait développer dans le sens le plus libéral et d'où devaient naître, pour les deux races, des droits égaux, qui eussent progressivement alfermi la prospérité de l'île.

Confiant dans les promesses de Toussaint-Louverture, M. Blin de Villeneuve revint avec Eustache sur la plantation du Limbe;

il y eût vécu heureux, ainsi que les autres planteurs, protégé par les lois nouvelles que tous les blancs avaient acceptées sans opposition, si Bonaparte, premier consul, n'avait voulu ressaisir par la force une colonie que Tinsurrection servile nous avait arrachée. Le vainqueur d'Arcole, des Pyramides, de Marengo ne put se figurer qu'un nègre lui résisterait. D'un seul mot, il dévoila sa pensée : « C'est un esclave révolté qu'il faut punir; l'honneur de la France est outragé. » S'il s'était souvenu de la peste de Jafïa et de la marche de notre armée d'Egypte à travers le désert d'El Arich, il est probable que, tout en méprisant les troupes noires, il eût redouté le climat de Saint-Domingue. Il réunit un corps d'armée de vingt-cinq mille hommes ; il en donna le commandement à son beau-frère, le général Leclerc, mari de la belle Pauline Bonaparte, qui devait être plus tard la princesse Borghèse, dont Canova a fait une admirable statue.

Vingt-cinq mille Français, soldats aguerris, victorieux partout où ils avaient posé le pied, partirent, allègres et confiants, pour une expédition qui leur paraissait ne devoir être, qu'une promenade militaire; ils avaient compté sans la fièvre jaune, qui ne leur laissa guère le loisir de combattre et qui en dévora quinze mille.

Sommé de se rendre et d'abandonner le pouvoir, Toussaint- Louverture répondit par l'incendie de la ville du Cap. Les noirs, évitant toute bataille rangée, harcelaient nos troupes qui ne pouvaient les atteindre : harassées de fatigue, brûlées par un soleil de feu, elles se décourageaient et jonchaient les chemins de leurs traînards, que les partisans nègres égorgeaient sans péril. On s'était emparé de Toussaint-Louverture, que l'on avait expédié en France. Cela n'améliorait guère la situation de l'armée française. Frappé comme tant de ses soldats, Leclerc mourut de la fièvre jaune, léguant un redoutable héritage au général de Rochambeau.

Le débarquement des Français à Saint-Domingue avait été le signal de nouveaux massacres ; les nègres s'étaient jetés sur les blancs, qu'ils accusaient, non sans raison peut-être, de vouloir rétablir l'esclavage. Encore une fois, M. Blin de Villeneuve avait dû fuir sa plantation du Limbe; encore une fois, Eustache l'avait guidé à travers les mornes, dans les bois, l'avait caché, l'avait sauvé, nourri, soigné avec une vigilance et une tendresse vraiment maternelles. Devenu complètement aveugle, épuisé par l'âge, surmené par l'infortune, il ne put résister à tant d'émotions; il mourut entre les bras d'Eustache, lui disant : c Sois béni pour tout le bien que tu m'as fait! > Eustache, racontant plus tard la mort de son maître, disait en pleurant : c Je me suis senti orphelin. >

Seul, n'ayant plus personne à qui se dévouer, il se rendit à la ville du Cap. Là sa bonté put s'exercer : les colons réduits à la misère, les soldats sans paye, les femmes veuves mendiaient au long des rues. Eustache s'attacha à eux, leur distribua le peu d'argent qu'il possédait et s'ingéniait à travailler pour gagner de quoi les secourir. Ce fut alors qu'il entra, en qualité de domestique, au service du général de Rochambeau, qui savait, mieux que tout autre, que c'était à lui que les blancs du Cap devaient de n'avoir pas été massacrés. En effeb, un mulâtre nommé Clairvaux, homme habile et de conception profonde, avait voulu frapper du même coup les colons réfugiés et les troupes françaises casernécs au Cap. Il avait mené la conjuration avec adresse ; les nègres et les mulâtres qu'il avait embauchés étaient sûrs et prêts à l'action; le complot de meurtre allait réussir; mais Eustache avait pénétré le dessein des conjurés et il avertit le général de Rochambeau, qui put y mettre bon ordre.

La situation était, à Saint-Domingue, devenue plus grave que jamais; des bandes noires s'étaient reformées, nombreuses,

Les femmes mendiaient au long des mes.

LE NÈGHE. 12:j

aguerries par les précédents combats, expertes au pillage et familiarisées avec les excès ; elles obéissaient au nègre Jean-Jacques Dessalines, qui était passé maître en perfidie et en férocité. Rochambeau, abandonné de la métropole, n'ayant plus sous la main que des troupes décimées par la maladie, découragées par des insuccès renouvelés, réduites à un nombre insuffisant, Rochambeau fut contraint d'évacuer la ville du Cap, qui était le dernier refuge de l'occupation française.

Le 30 novembre 1803, il s'embarqua avec les débris de son armée sur les navires de l'escadre anglaise qui devaient le conduire en France. Au mépris de la convention conclue entre le général français et le commodore anglais, nos soldats furent considérés comme prisonniers de guerre et internés en Angleterre. Rochambeau ne fut échangé gu'en 1811. Il rentra en France, y reprit du service et fut tué le 17 octobre 1813, à la bataille de Leipzig, où il commandait une division dans le corps d'armée de Lauriston.

Eustache avait suivi son nouveau maître en Angleterre et partagea son sort jusqu'au jour où il en fut séparé, à la suite d'une imprudence du général de Rochambeau qui avait quitté, sans autorisation, le lieu qu'on lui avait assigné pour résidence. Jeté sur les pontons de sinistre mémoire, Eustache ne perdit point courage et sut, au contraire, redoubler d'efforts pour se rendre utile à ses compagnons d'infortune. 11 était doué d'une dose d'intelligence supérieure et d'une bienveillance sans égale, qui, en toute occurrence, se manifestaient naturellement. A bord de ces prisons flottantes, où l'entassement seul déterminait des causes d'irritation continuelle, sa conduite fut telle, si réguhère et si pleine de commisération, qu'il fut remarqué par M. Edouard Douveret, inspecteur du dépôt des prisonniers, qui lui rendit la liberté, le prit pour domestique et lui donna de gros

I2'i LA VERTU EN FRANCE.

gages, à l'aide desquels il put adoucir le sort des captifs les plus malheureux. Sa générosité n'était jamais en défaut et on ne l'implorait pas en vain ; il n'aimait, il ne recherchait l'argent que pour le distribuer à ceux qui souffraient.

Pendant six années, jusqu'en 1810, il resta auprès de M. Edouard Bouveret. A cette époque, il rencontra fortuitement, dans une rue de Londres, M. de Cotte, qui avait été procureur général au conseil supérieur de Saint-Domingue, lorsque M. Blin de Villeneuve en était un des membres les plus influents. M. de Cotte connaissait Eustache ; il n'ignorait rien de ses actes de dévouement ; il le supplia d'entrer à son service et ne put l'y décider qu'après avoir obtenu l'autorisation de M. Edouard Bouveret. Ce qu'Eustache avait été pour ses anciens maîtres, il le fut pour M. de Cotte, qu'il accompagna d'abord à la Jamaïque et ensuite à Paris, où il arriva en 1812.

On pouvait espérer qu'à la suite de tant de péripéties douloureuses le sort allait enfin accorder quelque répit au pauvre nègre, dont l'existence avait été un roman invraisemblable. Il n'en fut rien : on eût dit que la destinée entassait les difficultés sous les pas d'Eustache, pour lui permettre de la vaincre à force de grandeur d'âme. A peine installé à Paris, M. de Cotte fut atteint d'une maladie mortelle; à l'heure suprême, il recommanda sa jeune femme et ses trois enfants en bas âge à Eustache : « Je te les lègue, dit-il, tu veilleras sur eux. > La recommandation ne fut point vaine ; jusqu'à son dernier jour, il y est resté fidèle et s'est sacrifié à la famille qu'il servait.

En 1814, la veuve de M. de Cotte épousa le comte de RoUatz. On était riche et l'on semblait heureux : temps prospère qui s'écoula trop rapidement ; je ne sais quelles spéculations malheureuses emportèrent une fortune que l'on croyait solide, mais la ruine vint et le nouveau ménage fut en détresse. Eustache se

rappela qu'il avait promis à M. de Cotte de ne point abandonner sa femme et ses enfants. Non seulement il ne réclamait aucun gage, mais il sut tirer parti de son industrie pour venir en aide à ses maîtres. Il était pâtissier habile et bon officier de bouche, nous l'avons dit en racontant qu'aux jours de l'insurrection de Saint-Domingue il utilisait son talent pour subvenir aux besoins des planteurs réfugiés à Baltimore.

Sans interrompre son service auprès de Mme de RoUatz, veillant tard et se levant de bon matin, il préparait les entremets et les desserts pour les grandes maisons où l'on donnait des dîners ; il excellait à confectionner les confitures, les sirops et les conserves ; à ce métier, il gagnait quelque argent et il savait en faire profiter ceux dont il paraissait n'être que le domestique et dont, en réalité, il était le bienfaiteur. Son âme, insatiable de vertu, était-elle satisfaite de tant d'abnégation? Non pas. Au cours de l'hiver de 1831, on s'aperçut qu'il portait un costume d'été; on lui adressa des observations à ce sujet, on l'interrogea, et, à ses réponses embarrassées, on comprit qu'il avait vendu ses vêtements chauds pour secourir une vieille femme malheureuse dont il avait, à ses frais, placé le fils en apprentissage. Il se cachait pour faire le bien et l'on estime que le nombre de ses bonnes actions restées ignorées est considérable.

Ce ne fut que bien tard que l'Académie française eut connaissance de cette longue série d'actes vertueux; Eustache avait alors cinquante-neuf ans; à l'unanimité, un prix de cinq mille francs lui fut décerné, et son nom fut salué par un applaudissement général, lorsque M. Brifaut le proclama dans la séance solennelle du 9 août 1832.

En 1862, je revenais d'Italie et je m'arrêtai à Toulon. Un jour, de grand matin, j'avais été me promener sur le rivage aux environs du Mourillon. Quoique le soleil fût levé, je n'avais pas chaud : la brise était fraîche et le premier souffle de l'automne se faisait sentir. Tout en flânant, j'aperçus une créature d'aspect baroque qui marchait dans l'eau jusqu'à mi-corps, se baissait, plongeait ses bras dans la mer et se remuait avec effort au milieu des flots salis par tous les détritus de l'arsenal. Un gamin d'une douzaine d'années, à califourchon sur un cabestan renversé, qui frottait son pain avec une gousse d'ail, remarqua mon attention et me dit : c C'est la vieille Dada, elle cherche son trésor. — Comment, son trésor? — Oui, elle est si bête qu'elle croit que la mer est pleine de pièces de cent sous; tous les matins elle vient ici, ne trouve rien et ne ramasse que des oursins. »

La femme sortit de l'eau ; je pus la voir, elle me fit pitié. C'était une vieille négresse; ses cheveux grisonnants, ébouriffées, mal

contenus sous un madras fané, encadraient son visage ridé. Le nez épaté, les lèvres pendantes, les bras maigres, la poitrine étroite, les gestes brusques, lui donnaient l'apparence d'une guenon centenaire; et cependant une expression de douceur infinie répandue sur ses traits déprimés prouvait que cette enveloppe informe contenait une âme qui n'était peut-être pas sans beauté.

Sous le vent aigre la pauvre femme grelottait, et ce n'est point son costume qui pouvait la réchauffer. Couverte d'une robe d'indienne passée, trempée jusqu'à la ceinture et qui se collait sur la partie inférieure du corps, elle s'ébrouait comme un chien mouillé pour se débarrasser de l'eau dont les gouttes tombaient sur ses pieds nus. Il était facile de voir qu'elle n'avait pas de chemise et que la mince étoffe était tout son vêtement. Elle se hâta vers la ville et passa près de moi. Je la pris pour une mendiante et lui offris une petite pièce de monnaie. Elle s'arrêta, me regarda avec un bon sourire et, soulevant le couvercle d'un panier qu'elle portait au bras, elle me dit : « Non, merci ; aujourd'hui j'ai des oursins ! • Elle reprit sa course. Le gamin lui cria : c Eh ! vieille Dada, as-tu mis ta patte sur le trésor? d Elle leva les épaules et répondit toujours courant : « Oui, vilain macaque, et je vais le vendre à la poissonnerie. >

Je ne pensais plus guère à la vieille Dada, dont l'image était cependant restée dans un coin de mon souvenir, comme une apparition fantastique à la fois touchante et grotesque, entrevue un matin à travers les lueurs du soleil levant, lorsque j'ai découvert son dossier dans les archives de l'Académie française ; j'y ai lu son histoire, qui n'est pas indigne d'être racontée après celle d'Eustache. Elle prouvera que les races déshéritées méritent de n'être point traitées avec dédain, car on y reconnaît des qualités qui engendrent ce que la vertu a de plus rainî et de plus précieux.

C'était une vieille négresse.

Par une ironie du sort, elle s'appelait Nymphe ; Eucharis el Calypso n'en auraient point été jalouses, car elle n'était pas faite pour troubler le cœur des Télémaques. Elle était née, de parents libres, à la Guadeloupe, vers 1807 ; plus heureuse qu'Eustache, elle n'a donc jamais été esclave. A l'âge de dix ans, elle entra au service de M. Piellon, colon d'origine française, qui habitait la Pointe-à-Pitre. Sans être riche, la famille de son maître jouissait d'une certaine aisance : on vivait sans peine des revenus de plusieurs maisons et des produits d'une petite plantation située aux portes de la ville. Nymphe était laborieuse, très soumise, gaie, chantant volontiers, aimant la danse, de mœurs irréprochables et douée de cette familiarité de bon aloi qui, chez certains domestiques, est une preuve d'affection d'où le respect n'est jamais exclu.

Depuis vingt-six ans déjà elle était au service de M. Piellon, faisant des économies sur ses gages qui n'avaient rien d'excessif et traitée avec une douceur que justifiait sa conduite. Dans ce milieu très simple et un peu terne, tout le monde était satisfait du sort, lorsqu'une seule journée, que dis-je? une heure, détruisit à jamais la fortune et le bonheur de ces honnêtes gens. Le 8 janvier 1843,

Du bout de Thorizon accourt avec furie

Lo plus terrible des enfants Que le Nord eût porté jusque-là dans ses flancs t

L'ouragan s'abattit sur la Guadeloupe. Ce fut un désastre. La Pointe-à-Pitre y succomba. Un tremblement de terre jeta bas les maisons et un raz de marée poussa les navires au delà du port jusque sur les quais. Les habitants s'enfuyaient dans la campagne. Les nègres se prosternaient en criant : c C'est la fin du monde ! i> Lorsque la tempête fut apaisée et que l'on put rentrer

dans la ville, on ne trouva plus que des décombres émiettés par la violence des secousses souterraines, calcinés par Tincendie que la chute des maisons sur le foyer des cuisines et des fabriques avait allumé. Les trois quarts de la ville étaient renversés; plus de douze cents personnes avaient péri et la valeur des propriétés détruites s'élevait à plus de soixante-dix millions de francs.

Dans ce cataclysme, M. Piellon avait tout perdu : de ses maisons, il ne restait que d'informes débris et ses plantations avaient été ravagées. C'était la ruine, la ruine complète et la misère à bref délai. Il était veuf, il put faire admettre ses deux fils en qualité d'employés aux écritures dans l'administration de la colonie, et, abandonnant, sans esprit de retour, cette ville de la Pointe-à-Pitre qui ne lui rappelait plus que des souvenirs douloureux, il s'embarqua pour la France et emmena Nymphe avec lui.

Il possédait par voie d'héritage, à Hyères, dans le département du Var, une petite maison entourée d'un jardinet. C'est là qu'il vint s'établir, sous un ciel clément qui ressemblait un peu à celui des Antilles, en face des flots bleus de la Méditerranée. N'ayant pour servante que sa négresse toujours alerte et prévoyante, il vivait petitement sur quelques ressources qu'il avait apportées des colonies. Par suite de circonstances que j'ignore, M. Piellon ne devait pas jouir longtemps de son repos et du bien-être relatif dont il se contentait. Je me figure, sans le savoir, qu'il s'était essayé à quelques spéculations qui ne réussirent pas et qui achevèrent de le dépouiller du peu qu'il possédait encore. Il fut exproprié, chassé de sa maisonnette et resta pauvre comme Job, c qui avait été un des grands des pays d'Orient >. Forcé de quitter Hyères, il loua deux chambrettes près de Toulon, dans le faubourg du Mourillon, et s'y installa avec Nymphe.

Les fils de M. Piellon venaient, autant qu'ils le pouvaient, au

LA NÉGRESSfc;. 133

secoui^s de leur père ; sur leurs faibles émoluments, ils prélevaient une petite pension qu'ils lui servaient avec régularité, et à Taide de laquelle il parvenait à subsister, grâce surtout à Tingénieuse économie de Nymphe, qui, depuis longtemps déjà, ne recevait plus de gages et qui ne s'imaginait même pas qu'elle eût été en droit d'en réclamer. Peu à peu les quartiers de la pension furent ^ expédiés avec moins de ponctualité : les fils s'étaient mariés, ils avaient eu des enfants, les charges de la famille s'étaient accrues sans que les revenus augmentassent ; le malheur les avait aussi visités et, malgré le devoir filial auquel ils auraient voulu ne point manquer, ils se trouvèrent dans l'impossibilité de continuer des sacrifices devenus trop onéreux. M. Piellon fut donc abandonné à ses propres ressources, et ses ressources étaient nulles. Déjà vieilli, indolent par caractère, confiant dans un avenir dont il était seul à ne pas désespérer, le pauvre homme ne comprit point l'étendue de son infortune, car son existence matérielle n'était pas sensiblement modifiée. C'est que Nymphe veillait sur lui, Nymphe qui tenait les cordons de la bourse et qui savait que la bourse était vide.

Illettrée, sans culture intellectuelle, n'ayant pour la guider que des instincts de dévouement qui s'élevaient jusqu'à être des qualités de premier ordre, la brave fille s'était juré que son maître, autrefois riche et habitué à une vie facile, n'aurait point, tant qu'elle vivrait, à succomber sous la misère. Avec une énergie dont elle ne soupçonnait même pas la grandeur, elle se mit à l'œuvre et demanda à des travaux de couture un bénéfice dont elle pût faire profiter le vieillard, qu'elle protégeait sans qu'il s'en doutât. Elle y était malhabile ; accoutumée à ce que les gens de service appellent c les gros ouvrages », elle ne savait que façonner des torchons et ourler des serviettes, besogne facile que toute ménagère du Mourillon faisait mieux qu'elle. Veillant une

partie de la nuit, elle avait beau activer son travail, elle ne parvenait pas à en tirer une rémunération suffisante, et elle voyait avec effroi arriver le moment où son maître souffrirait. M. Piellon, nonchalant comme beaucoup de créoles, aimait à rester au lit le matin, dans cet état vague qui n'est ni le sommeil ni la veille, et où se délectent les paresseux. Nymphe en profita; ces heures de repos prolongé furent pour elle des heures de liberté, qu'elle employa au profit de son maître.

Dès la pointe du jour elle était levée et dehors ; elle s'était improvisée commissionnaire. On la savait active et probe : on lui confiait des lettres à porter, on l'envoyait acheter des denrées à Toulon ; quel que fût le temps, quelque longue que fût la course, elle ne répudiait jamais le labeur, ne demandait rien et recevait avec gratitude ce qu'on lui offrait. Elle acceptait tout : l'argent, les provisions de bouche, les vieux vêtements d'homme qu'elle savait réparer, ajuster à la taille de son maître, qui, grâce à ses soins, ne paraissait jamais en public, sur les promenades ou dans les rues, qu'avec une tenue correcte et d'une irréprochable propreté. Quant à la pauvre Nymphe, sa toilette était promptement faite : elle n'avait qu'une robe de cotonnade, rien de plus; elle ne la quittait ni le jour, ni la nuit, et elle s'en protégeait contre le soleil, contre le froid, contre la pluie : elle n'était pas nue, c'est tout ce que l'on peut dire.

Un matin qu'elle rentrait au logis après avoir porté jusqu'à Toulon la malle d'un officier de marine près de s'embarquer, elle rencontra des enfants qui vendaient un panier plein d'oursins recueillis sur le bord de la mer. Ce fut pour elle une révélation; elle vit là un gagne-pain assuré et elle se dit qu'en se faisant pêcheuse pour son compte, elle pourrait chaque jour ramasser un ou deux francs, qui suffiraient à peu près aux dépenses quotidiennes. Dès le lendemain, elle était à la besogne : dure besogne

qui ne la rebuta pas. Toujours en mouvement, les épaules en sueur, la moitié du corps plongée dans Teau, battue par les vagues, elle ne s'arrêtait qu'après avoir fait sa récolte et rempli sa manne d'oursins qu'elle courait vendre et dont le produit donnait le pain du jour. Parfois M. Piellon lui disait : « Où étais-tu donc ce matin? Je t'ai appelée, tu n'étais pas à la maison. j> Elle répondait par une plaisanterie et ne racontait jamais la vérité. Le vieillard la croyait sur parole et n'insistait pas.

Jamais tempête, si brutale qu'elle fût, ne fit reculer l'héroïque négresse; plus d'une fois elle fut roulée, submergée par les vagues; elle se relevait et se remettait au travail, ne se plaignant que lorsque, dans sa chute, elle avait répandu le contenu de son panier. Les gamins s'en amusaient, la huaient, cauraient derrière, lui lançaient des poignées de sable et criaient : « Ohé! la vieille Dada! » C'était son surnom; on ne l'appelait jamais autrement, et, sans se fâcher, elle y répondait. Les gens sensés, la voyant battre les flots et courir ensuite vers la ville, se touchaient le front du doigt et disaient : « Elle est folle ! »

Depuis longtemps, depuis plus de quinze ans qu'on la voyait marcher dans la mer, sous l'ardeur du soleil ou sous les rafales du vent, on s'imagina qu'elle cherchait un trésor et qu'elle avait, comme l'on dit, la cervelle à l'envers. Lorsqu'on la rencontrait, on lui disait : « Eh bien, vieille Dada, as-tu trouvé ton trésor? y> Elle répondait : « Je le trouverai demain. » Et l'on passait en riant. Elle était devenue presque célèbre ; on en parlait non seulement dans le faubourg qu'elle habitait, mais à Toulon et parmi les équipages de la flotte. Elle ne s'en doutait guère, et du reste s'en serait peu souciée. Un jour de l'hiver de 1867, le vice-amiral sénateur vicomte de Chabannes, préfet maritime du cinquième arrondissement, donnait un grand dîner dans sa résidence de Toi|lon. Les convives étaient de choix : le vice-amiral Jacquinot,

le vice-amiral Clavaud, le commissaire général de la marine, le colonel d'Arbaud, le lieutenant-colonel Loubère, et bien d'autres personnages qui ont eu leurs pages glorieuses dans les annales de nos armées de terre et de mer. •

Au cours de la conversation on vint à parler de cette vieille négresse qui se promenait dans Teau, que les gamins poursuivaient en piaillant et que les gens du pays regardaient comme un être hétéroclite. Les convives étaient non seulement gens de bonne compagnie, mais ils étaient intelligents, ils avaient boauians leur existence de périls et de combats; ils étaient 5S à l'endroit des bruits populaires et ils savaient que irent, derrière les histoires merveilleuses que les igno- *acontent, on découvre des actes simples et d'une haute moralité. On devinait un mystère autour de cette créature noire, d'apparence ridicule et d'aspect étrange; on n'était pas sans curiosité à son égard et l'on résolut de savoir à quoi s'en tenir. On prescrivit une enquôle secrète, dont le résultat arracha un cri d'admiration aux plus indifférents. On acquit la conviction que cette négresse disgraciée de la nature, que cette vieille Dada, dont les enfants se moquaient, était simplement une héroïne de charité, de vertu et de dévouement. On fut touché de tant d'abnégation, de tant de délicatesse, et l'on rédigea un mémoire que j'ai sous les yeux; les signatures qui attestent l'exactitude des actes relatés suffisent à en faire un titre de noblesse de la plus haute valeur.

Dans la séance publique du 20 août 1868, le comte de Camé, parlant au nom de l'Académie française, raconta en termes excellents l'admirable conduite de Nymphe, la négresse, à laquelle un prix de trois mille francs était décerné. La récompense honorifique fut pour elle, mais on peut affirmer que la récompense matérielle fut pour son maitrc.

Peu de temps après, on la rencontra au Mourillon vêtue d'une robe de flanelle dont elle paraissait fière ; un mauvais plaisant lui dit : « Eh bien, vieille Dada, tu as donc trouvé ton trésor? i> Elle éclata de rire en répondant : c Oui. >

Le comédien a pris aujourd'hui une imporlanc naire; les journaux ne parlent que de lui. On nous le tnenu, ses faits et gestes, on commente ses moind on nous apprend où MmeX... fait confectionner se ce que M. Z... compte faire pendant son congé. On s' publier les lettres dans lesquelles des acteurs incoi dans des explications qui n'intéressent personne, et

tiques dramatiques font quelque réserve sur leur U ,

écrivent : « Vous êtes un sot et un homme de mauvaise foi. » Il faut en sourire, cela ne vaut pas plus; ils semblent se venger de la condition subalterne dont jadis leurs prédécesseurs ont souffert; s'ils comparent le présent au passé, ils peuvent, comme s'ils ]o\xQ\entAthaliey dire : « Que les temps sont changés! »

Je ne croîs pas qu'il y ait eu autrefois de situation sociale plus misérable que la leur. Considérés avec dédain, sinon avec

no LA VERTU EN FRANGE.

mépris, rejetés par l'Église hors de la communion des fidèles, traités despotiquement par ce qu'aujourd'hui nous appelons l'administration, ne jouissant pas de leurs droits civils, réprimandés, pour ne pas dire vilipendés pour la moindre peccadille, emprisonnés au For-l'Évêque à la plus légère infraction, ils menaient une existence indécise, toujours menacée, sans autre point d'appui que la faveur mouvante du public, dont les applau- . dissements ne les consolaient pas toujours de leurs déboires.

Dieu merci, tout ceci est de l'histoire ancienne et les droits du comédien sont égaux à ceux des autres citoyens. Jadis on a été excessif dans l'humilité qu'on leur imposait, on l'est actuellement dans le bruit que l'on se plaît et qu'ils se plaisent à faire autour d'eux. Il en est, du reste, toujours ainsi en France, où l'on glisse volontiers d'un travers dans un autre, sans pouvoir s'arrêter à une juste mesure.

L'heure de la réprobation a pris fin et l'on a daigné reconnaître que les comédiens sont des hommes et qu'ils peuvent être doués des qualités dont s'honore l'humanité. Au temps de ma jeunesse, un d'eux fut célèbre, non par son talent, qui n'avait rien de supérieur, mais par sa vertu, qui fut exceptionnelle. Il s'appelait Simon-Pierre Moêssard, et, quand je le vis jouer pour la première fois, il avait une soixantaine d'années. Autant que mes souvenirs me servent après ce longum œvi spatium^ c'était un homme assez grand, de démarche un peu épaisse, avec une voix sourde et un visage d'expression très douce, que la petite vérole n'avait pas épargné. Il était acteur au théâtre de la Porte-Saint- Martin, où il remplissait les rôles de père noble et de grandes utilités. Malgré ses lourdes apparences, il avait de la tenue; on devinait en lui un homme de bonne éducation, qui rachetait par ses façons, sans vulgarité, ce que ses rôles avaient de médiocre et ce que son jeu avait d'insuffisant. Il excellait aux tendresses et

aux colères paternelles, il savait maudire, il savait pardonner, et plus d'une fois, en l'écoutant, les spectateurs ont senti leurs yeux humides.

Je l'ai vu dans Trente ans oti la Vie (Vim joueur. C'était un drame fortement conçu et brutalement exécuté par Victor Du-

Moëssard*

cange et Goubaud, qui se cachait sous le pseudonyme de Dinaux. La pièce, émouvante et habilement graduée jusqu'à la terreur la plus intense, a fait frémir, a fait pleurer plus d'une génération. Jouée pour la première fois en 1827, elle excitait encore une curiosité passionnée dans les dernières années du règne de Louis- Philippe. Les reprises que Ton en faisait souvent étaient toujours fructueuses.; tout Paris courut y admirer Frédéric Lemaltre, qui

y était incomparable. Moëssard remplissait le rôle du père, honnête homme désolé de Tinconduite de son fils; il avait une façon de mourir en disant : « La destinée du joueur est écrite sur les portes de l'enfer! » qui faisait frissonner le public.

Dans les mélodrames de Tépoque, on lui confiait de préférence les rôles vertueux ; il avait la physionomie de l'emploi et possédait dans la voix quelques notes attendries, pour ne pas dire larmoyantes, dont il se servait avec habileté. On l'appréciait et on lui faisait bon accueifà cause de sa bonhomie; lorsqu'on le voyait paraître dans une pièce nouvelle, on était certain d'avance que le crime y serait puni et la vertu récompensée ; cela rassurait les consciences et promettait un dénouement heureux.

Le père Moëssard, comme on l'appelait familièrement, jouissait donc d'une réputation qui ne pouvait porter ombrage à aucun de ses camarades, mais qui suffisait à sa modestie, lorsque l'on apprit tout à coup qu'il était un modèle de bienfaisance et de vertu. Celte révélation fut solennelle. Dans sa séance publique du 17 juin 1841, l'Académie française lui décerna un prix Montyon d'une valeur de trois mille francs. La première fois qu'il parut sur son théâtre, après avoir reçu la récompense qu'il méritait, tous les spectateurs se levèrent et battirent des mains. Le pauvre homme, défaillant, éperdu s'appuya contre un portant et se mit à pleurer. Pendant plus d'un quart d'heure la représentation fut interrompue.

Son histoire est simple et touchante. Il était né à Paris, le 15 mars 1781, d'une famille dont l'honorabilité pouvait être offerte en exemple. Il grandit au milieu des troubles, delà famine, dos angoisses, des massacres, des crimes et des grandeurs de la Révolution française. La ruine n'avait point épargné sa famille, et, au lieu de l'aisance sur laquelle on eût été en droit de compter, on se trouva en présence d'une situation des plus pré-

caires. Il se fit acteur, et ses appointements, souvent irrégulièrement payés, le maintenaient à peine, lui et les siens, à l'abri du besoin. Il y réussit cependant et n'a pu y réussir que par des prodiges d'ordre, de bonne conduite et d'économie.

J'ignore à quelle époque il fut engagé dans la troupe du théâtre de la Porte-Saint-Martin ; mais je ne serais pas surpris que ce fût dès le !•' janvier 1810, à la création même des Jeux gymniques^ à qui l'on abandonnait la salle où l'on avait joué l'opéra depuis 1781 jusqu'en 1794. La première dénomination, emphatique et prétentieuse, selon la mode du temps, ne prévalut pas contre l'appellation populaire qui subsiste encore aujourd'hui et qui est due au voisinage de la porte triomphale que Louis XIV fit élever, sur le rempart, à l'entrée du faubourg Saint-Martin, en 1674, pour rappeler ses victoires sur l'Allemagne, l'Espagne et la Hollande, ainsi que la conquête de la Franche-Comté.

Quoi qu'il en soit, les qualités de Moëssard furent promptement ap;réciécs, et il n'appartenait pas depuis deux ans au théâtre, qu'il en était nommé régisseur : ce qui était pour lui un surcroît de travail et lui donnait sur ses camarades une autorité qu'il sut faire respecter à force de justice et de mansuétude.

Vers 1815, il prit logement dans la rue du Marais-du-Temple ; il était marié et avait eu cette rare fortune d'épouser une femme aussi bonne que lui ; elle l'avait secondé avec dévouement dans les soins qu'il donnait à son père et à son oncle valétudinaires, pauvres et qu'il avait recueillis chez lui. Les deux vieillards étaient morts ; Moëssard partageait son temps entre son ménage et son théâtre ; sa situation, sans être prospère, permettait de vivre au jour le jour; peut-être même serait-il parvenu à faire quelques économies, lorsque, en 1825, un de ses camarades, nommé Pascal, mourut, laissant derrière lui une veuve et une nièce dans un dénuement absolu.

Les pauvres femmes se désespéraient : « Hélas! allons-npus mourir de faim ! y> Moëssard les rassura : c Tant qu'il me restera un morceau de pain, vous en aurez la moitié. » Ce ne fut point là une vaine promesse ; Moëssard était de ceux qui se tiennent parole à eux-mêmes, sachant que l'engagement pris vis-à-vis de sa propre conscience est sacré entre tous.

La succession dont Pascal laissait la charge à sa veuve, n'était composée que de dettes criardes qui pesaient lourdement sur la pauvre femme. Le premier soin de Moëssard fut de lui rendre le repos de l'esprit en intervenant auprès des créanciers, qu'il désintéressa; dans cotte œuvre de commisération, il était encouragé par sa femme, qui s'associait de plein cœur à tous ses sacrifices. On installa Mme Pascal dans le petit appartement, elle y eut sa chambre, son lit et s'assit à la table commune. Mais sa nièce, jeune, jolie, inexpérimentée, qu'allait-on en faire? Il était bien périlleux de la garder à Paris, au milieu de tous les inconvénients de la vie de théâtre, vie libre, parfois débraillée et dont la camaraderie est souvent excessive.

La tante était malade, Mme Moëssard était occupée du ménage, Moëssard, absorbé par ses devoirs de régisseur et de comédien, n'avait que peu de loisirs. Qui donc surveillerait la jeune fille et guiderait ses premiers pas au début souvent décisif de l'existence? Moëssard sentit qu'il avait charge d'âme et qu'il était, en quelque sorte, responsable de l'avenir de la nièce de son ami. Il n'hésita pas, il l'envoya en province, la confia à une de ses parentes, personne vertueuse et de bon conseil, qui put la mettre dans la voie droite. Moëssard acquitta régulièrement les frais qu'entraînaient l'entretien et l'éducation de la jeune fille, jusqu'au jour où, grâce à lui, grâce à la prudence avec laquelle il l'avait éloignée de tout contact douteux, elle se maria dans des conditions qui assuraient son sort.

Ce fut en 4825 que Mme Pascal devint l'hôte de Moëssard et s'établit dans son logement ; je Ty retrouve en 1841. Seize années de dévouement, sans défaillance, cela compte. Â ce moment, elle a soixante-dix-huit ans ; ce n'est pas seulement une vieille femme affaiblie par Fâge, c'est une malade et c'est une infirme. La dartre persistante et cancéreuse que le moyen âge appelait : noli me tangere, — ne me touche pas ! — et que la science nomme lupus voraxj — le loup dévorateur, — s'était jetée sur son visage et le lui rongeait. Elle était devenue

Hideuse el formidable à force de souffrir*

Ce n'est pas tout ; la plaie avait gagné les paupières et éteint les yeux ; la pauvre femme était aveugle. Rien ne rebuta Moëssard ; il la pansait, il la dirigeait à travers] son appartement et, lorsque ses fonctions au théâtre lui laissaient quelque repos, il lui faisait la lecture pour la distraire, ou lui racontait les drames dans lesquels il avait un rôle. Donc, nul dégoût, nulle lassitude ; comme un vaillant soldat, debout sur la brèche, il faisait face à la fois à tous les ennemis, à la maladie, à la pauvreté, à la vieillesse. Était-il bien rémunéré au moins, était-il certain de toucher chaque mois les émoluments qui lui étaient dus? Non pas. La révolution de Juillet, le choléra, les émeutes n'aidaient point les théâtres à faire fortune ; celui de la Porte-Saint-Martin, un peu trop négligemment administré par un homme d'infiniment d'esprit que l'on nommait Harel, était toujoure menacé et souvent saisi par des créanciers impatients. Les pauvres acteurs en souffraient ; c'est à eux que le caissier pensait en dernier lieu, et parfois il n'y pensait pas du tout.

Un jour, il ne restait, à la fin du mois, qu'une somme insuffisante ; on résolut de la partager au prorata. Moëssard, en qualité

de régisseur, fut chargé de préparer le projet de répartition; il n'oublia personne, pas même le dernier des allumeurs de quinquets, si ce n'est lui. On comprend, dès lors, combien la présence de Mme Pascal et les soins que son état exigeait étaient une charge accablante, et à combien de privations Moêssard et sa femme étaient réduits pour ne point répudier les devoirs qu'ils s'étaient imposés. On leur proposa de la faire admettre à l'hospice des Incurables ; ils répondirent : « Non ; elle ne nous gêne pas. >

A cet homme de bien, doué d'un si grand cœur, l'adoption de Mme Pascal semblait si naturelle, qu'elle ne put satisfaire le besoin de dévouement qui le tourmentait. Un de ses anciens camarades, nommé Bougnol ou Boslogne, forcé de quitter le théâtre à la suite d'infirmités qui ne lui permettaient plus de s'y rendre utile, sans ressources et ne sachant plus comment vivre, vint implorer la charité de Moêssard.

La détresse de ce malheureux était extrême ; pour lui il n'était plus d'autre refuge que Bicêtre, asile des indigents, des fous et des gâteux. Moêssard l'écouta : a: Il ne faut point douter de la Providence, nous nous presserons un peu à table, nous trouverons moyen de l'installer un lit chez nous ; mais tu n'iras pas languir sur le grabat des hospices ; Dieu nous aidera, tu ne nous quitteras plus. j> Il ne les quitta plus en effet, et, loi*squ'il mourut octogénaire, il y avait plus de quinze années que Moêssard, sans se démentir une seule minute, partageait son pain avec lui.

Est-ce tout? Non. Dans sa maison vivait un écrivain nommé Rigaut, qui n'a pas laissé de traces bien profondes dans l'histoire littéraire de son temps. Il parait avoir été fort pauvre et avoir lutté, jusqu'à épuisement, contre la fortune adverse. Il mourut en 1834, abandonnant aux hasards d'une existence misérable une veuve malade, brisée par la douleur et déjà ravagée par les privations qu'elle avait endurées. Elle ne survécut que trois mois à

Il lui faisait la lecture*

son mari ; mais pendant ces trois mois, qui ne furent qu'une lente agonie, Moêssard fut à son chevet, la soignant comme Teût soignée une sœur de Bon-Secours, veillant à ce que rien d'essentiel ne lui manquât, lui fermant les yeux et lui faisant faire un service funèbre qui n'était pas celui des pauvres.

A secourir tant de misères, Moêssard ne s'enrichissait pas, tant s'en faut. La note du boulanger s'élevait à un total inquiétant ; pour la solder, en partie, Moêssard vendit des objets mobiliers ; le boulanger, qui s'appelait Delahogue, l'apprit; il courut chez Moêssard et lui dit : « Ne vous gênez pas, ne vous pressez pas, j'ai le temps d'attendre, je me ferais un scrupule de tourmenter un homme de bien tel que vous. » A ce moment, le théâtre de la Porte-Saint-Martin était fermé et l'on peut croire que ce ne sont pas les économies que Moêssard avait faites qui pouvaient l'aider à vivre.

Nul ne soupçonnait la continuité des actions vertueuses du bon Moêssard ; ce fut Tindiscrétion, ou pour mieux dire, l'admiration d'un médecin qui les fît connaître. Le docteur Bréon, administrateur du bureau de bienfaisance du cinquième arrondissement, donnait des soins à la veuve Pascal. Frappé de l'état de propreté dans lequel elle était maintenue, remarquant l'habileté du pansement qui lui enveloppait la tête, il l'interrogea et en apprit la vérité. Sans prévenir Moêssard, il adressa un rapport circonstancié à l'Administration générale des hôpitaux, hospices et secours à domicile de Paris, qui était alors ce que nous nommons actuellement l'Assistance publique. On fit une enquête secrète, dont les résultats furent éclatants; une à une, on découvrit toutes les grandes actions du vieux comédien, qui ne se contentait pas d'être vertueux dans ses rôles de père noble et qui, chez lui, mystérieusement, pour la seule satisfaction de soi-même, développait des vertus admirables et donnait, par son existence même, un exemple

que les gens les plus difficiles à satisfaire n'avaient qu'à suivre pour èlre dignes du respect universel.

Bien des yeux furent baignés de larmes, le jour où, dans la grande salle de Flnstitut de France, M. de Jouy, auteur de Sylla et de VErmite de la Chaussée d'Ântin^ révéla au public les faits que nous venons de raconter. A Paris on aime un peu trop à plaisanter ; depuis que le comédien régisseur de la Porte-Saint-Martin avait obtenu un prix Montyon, qui est la plus honorable des récompenses, on ne l'appelait plus que le vertueux Moêssard : c'est un surnom qui en vaut bien un autre *.

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