‹ La vertu en FranceChapitre 4 sur 6 · Moêssard est mort en · texte numérisé non relu

Moêssard est mort en

Les dernières années du premier Empire ne laissèrent aucun doute dans Tesprit des hommes de bon sens et de réflexion. On sentait le colosse osciller sur sa base et, malgré des apparences »' j encore brillantes, on comprenait que l'heure de la chute ne tarderait plus à sonner. La France avait fait des miracles : non seu- ' Icment elle avait résisté aux coalitions de 1792, de 1799, de 1805, de 1806, del809, mais elle les avait vaincues; l'Europe subjuguée, mais frémissante, ne subissait notre domination qu'avec le secret espoir de la briser et de reprendre sa liberté d'action. Elle était lasse d\ine prépotence que nous n'avions pu maintenir par les armes qu'en nous affaiblissant, car le jeu des batailles a cela de terrible qu'il est souvent aussi préjudiciable à celui qui gagne qu'à celui qui perd. Une série de défaites ou de combats incertains en Espagne (1811), l'expédition de Russie (1812) qui fut une conception tellement grandiose qu'elle était irréalisable et qui eut les résultats que l'on sait, portèrent un coup mortel à laFrance

et déchaînèrent contre elle les rancunes, les haines depuis longtemps accumulées. La guerre de représailles allait commencer et commença en 1813, lorsque la sixième coalition fut formée. La France compta ses ennemis; elle fit face, espérant qu'un prodige la sauverait; mais elle pouvait déjà dire ce que Déranger a dit plus tard :

L'aigle n*est plus dans le secret des dieux I

Napoléon arrêta la coalition à Lutzen, àBautzen, à Dresde; mais il ne put la disloquer et il la retrouva tout entière, pemstante et formidable, dans les plaines de Leipzig, où fut livrée cette bataille que les Allemands ont appelée la bataille des Nations (Vcelker-Schlaclu), parce que les peuples que nous avions opprimés s'y étaient réunis et s'y redressèrent contre nous. Ce fut plus qu'une défaite, ce fut une déroute. Les blessés, les malades furent évacués sur Mayence, dont les hôpitaux se trouvèrent bientôt encombrés. Le typhus s'abattit sur la ville, on ne suffisait plus à l'enlèvement des morts; les vieux soldats se souvenaient de la peste de Jaffa et regrettaient d'avoir échappé à tant de périls, aux canonnades d'Austerlitz, aux charges d'Eylau, à l'incendie de Moscou , aux neiges de la Russie, à la lance des Cosaques, puisqu'ils se voyaient destinés à mourir de la pourriture d'hôpital sur le grabat d'une ambulance.

La confusion était excessive dans les casernes aussi bien que dans les hôpitaux; dans les premières, les cavaliers, les artilleui-s, les fantassins, les sapeurs du génie, les officiers, les soldats étaient pêle-mêle, au hasard de leur arrivée; dans les seconds, les fiévreux, lesvarioleux, les blessés, les dysentériques, les typhiques vivaient, ou pour mieux dire mouraient dans une promiscuité redoutable et échangeaient leur contagion. Tous ceux qui pouvaient marcher

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OU se traîner fuyaient la ville empoisonnée et s'en allaient au long des routes qui mènent vers la France, dormant au hasard des abris, volant pour manger, expirant parfois avant d'avoir pu achever l'étape et répandant l'épidémie autour d'eux.

Us ne mouraient pas tons, mais tous étaient frappés !

Le mal s'était fait l'allié des ennemis et frappait la France sur son sol même. L'homme délimite des frontières, la nature a élevé des montagnes et creusé des flcmes, la mort ne s'en soucie pas; elle est agile et franchit les obstacles.

Les villes des départements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin furent bientôt encombrées ; Béfort fut une de celles qui reçurent le plus grand nombre de malades * . Ville militaire par excellence, ville fortifiée, gardienne du passage ouvert entre les Vosges et le Jura, avec sa citadelle et son enceinte dessinées par Vauban, Béfort bien munie de casernes et d'hôpitaux était un refuge qui attirait nos soldats en débandade et nos malades fuyant la peste d'Allemagne. Les établissements publics ne suffisant pas à contenir ceux qui s'y pressaient, les écoles, les maisons particulières, les écuries, jusqu'aux halles, furent envahies. Nulle panique parmi les habitants, qui sont de race valeureuse et de cœur compatissant ; on s'ingénia, on se multiplia; on ne réussit pas à vaincre le fléau, mais on le combattit pied à pied sans lâcher d'une semelle, et cependant la contagion qui tue lentement et d'une laide manière est plus difQcile k affronter que la mitraille.

L'exemple du dévouement fut donné par une femme, par Marguerite Favret, veuve de Pierre Meyer, qui en 4843 était

i. On dit actuellement Béfort, on devrait dire Belfort; Torigine de la ville est le château de Beau-fort qui fut construit au xiii* siècle et relevait du comté de Montbéliard ; aujourd'hui la prononciation locale a prévalu, ce qui est un tort.

âgée de quarante-huit ans. Elle était de condition pauvre, très active, ne reculant pas devant la fatigue et sachant que, dans la vie, il faut savoir ne point ménager sa peine, si Ton veut parvenir à de bons résultats. Elle était née à Béfort et n'avait point oublié rhéroïsme et les souffrances de TAlsace pendant les premières guerres de la République. Habituée à vivre dans une ville de garnison, éveillée aux chants du clairon, se couchant au bruit du tambour, elle avait appris de bonne heure à compatir à la destinée du soldat et à s'associer à ses misères. Quand un régiment revenait au casernement, après avoir fait campagne, et qu'elle voyait les uniformes déchirés, les shakos déformés, les pieds enveloppés de langes, les traits amaigris, la démarche pesante, elle était saisie de pitié en pensant aux fatigues éprouvées, aux jours sans pain, aux étapes forcées, aux courses éperdues pour atteindre ou pour fuir l'ennemi; ses yeux se baignaient de larmes, et tout ce qu'elle avait d'argent dans ses poches tombait dans la main des soldats écloppés.

Lorsqu'elle vit les débris de nos armées et les évadés des lazarets de Mayence s'engouffrer dans Béfort, son cœur se souleva de douleur, et pour tous ces malheureux dont les familles étaient au loin, elle devint une mère. Installée à l'hôpital, s'emparant du rôle et des fonctions d'infirmière en chef, soignant les uns, réconfortant les autres, stimulant le zèle du personnel administratif, aidant les chirurgiens dans les pansements difficiles, elle s'était attachée de préférence aux malades les plus gravement atteints, à ceux dont les plaies étaient ouvertes, dont le typhus était contagieux, dont la dysenterie était permanente. Debout jour et nuit, semblant ignorer la fatigue et dédaigner le sommeil, elle allait de lit en lit, distribuant les potions, renouvelant les compresses, disant à tous une bonne parole, la parole qui rappelle l'énergie défaillante, ramène l'espoir et soutient les courages. Il n'y a pas

Elle calmait ces malheureux.

que le traitement physique dans les maladies, il y a le traitement moral qui souvent est supérieur à Tautre, et elle y excellait.

Bien souvent, chez les malades, les blessures profondes, la fièvre aiguë amenaient des mouvements d'irritation qui parfois dégénéraient en accès de fureur; Marguerite arrivait alors et de sa douce voix, un peu lente, elle calmait ces malheureux. Son bon cœur lui avait donné de Texpérience et elle savait que les souvenirs lointains, les souvenirs du premier âge exercent une singulière puissance sur les caractères les plus rebelles ; à ceux que la colère agitait, qui, rejetant leur couverture et brisant ^leur tasse, criaient : c Non, je ne veux plus souffrir, j'en ai assez ! » elle parlait du pays, du village natal où la vieille mère, assise au rouet, regarde souvent vers la route dans Tespérance d'apercevoir son fils qui revient : on a dit une messe afin d'accélérer le retour, les femmes y ont assisté et ont prié pour lui. Allons ! il faut être homme, avoir de la patience et ne pas compromettre, par des emportements indignes d'un soldat, une guérison qui ne peut tarder à se produire. Les plus violents baissaient la tête, pleuraient et se calmaient; — va, pauvre garçon, dégonfle ton cœur! — Marguerite, en les attendrissant, les avait apaisés.

Parfois, lorsque tout était en repos dans l'hôpital, que les pansements étaient faits et que les malades étaient tranquilles, elle sortait, se hâtant, comme si elle eût couru vers quelque agréable aventure. Elle allait en bonne fortune selon son cœur, elle entrait dans les maisons, dans les salles d'école où l'on avait tant bien que mal installé les blessés et les typhiques; et là, se prodiguant sans réserve, elle leur apportait le soulagement et l'espoir.^Quand ce qu'elle appelait, en souriant, sa récréation était terminé, elle retournait bien vite à l'hôpital où la besogne ne languissait point pour elle.

Non seulement elle soignait les malades, comme une sœur de

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charité eût pu le faire, mais elle centralisa les secours de toute nature qui leur étaient destinés. Aussitôt que les malheureux étaient arrivés à Béfort, les cœurs avaient été émus de compassion, et les femmes de la ville, pauvres et riches, s'étaient empressées de donner tout ce qui pouvait aider à les secourir; ainsi que dans la chanson du compère Guillery, Tune apportait du linge, l'autre de la charpie. Les distributions avaient été effectuées au hasard, il en résultait abondance d'un côté et pénurie de l'autre; ici on gâchait le vieux linge, parce que l'on en avait trop; là on en manquait et les blessés pâtissaient. C'était un grave inconvénient; Marguerite y remédia. Elle était femme d'ordre et elle savait qu'en toute chose, môme en matière de bienfaisance et de charité, on risque de s'égarer si l'on ne procède pas avec méthode. Elle réunit les femmes de Béfort, les organisa en comité et les divisa en groupes distincts dont chacun eut son attribution; on alla demander à domicile les objets propres à être utilisés pour le plus grand bien des malades ; ces objets furent réunis, séparés en lots particuliers, de façon à en faciliter la recherche immédiate, et distribués selon les besoins.

Tout se fit dès lors avec régularité, nul malade ne fut privé de ce qui lui était nécessaire et l'on put reconnaître, une fois de plus, que la division du travail économise le temps, active le bienfait et évite les erreurs. Marguerite ne se tenait pas d'aise; grâce à l'impulsion qu'elle avait donnée et à laquelle chacun s'empressait d'obéir, bien des infortunés que l'on croyait perdus furent sauvés, bien des désespérés purent ressaisir la vie avec confiance; le nombre de ceux qu'elle arracha à la mort est incalculable. Dans ces circonstances elle fut l'âme même de la patrie veillant sur ses enfants épuisés.

On n'était pas à bout de peine; des jours plus mauvais encore allaient se lever pour la France. La guerre semblait avoir poussé

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le typhus devant elle, comme une avant-garde de combat; elle le suivit de près et franchit nos frontières. Hélas! la parole de rÉcriture ne s'est pas trompée : c Celui qui a frappé par le glaive, périra par le glaive! > Tépée de la victoire que nous avions trempée dans le sang de l'Europe se retournait contre nous pour nous faire de mortelles blessures. Dans les journées du 1*' et du 2 janvier 4814, après avoir longtemps hésité, les ennemis — ceux que l'on nommait les Alliés — mirent le pied sur le sol français et commencèrent cette marche sanglante qui ne devait s'arrêter qu'à Paris sur les ruines, de l'Empire, Béfort ne pouvait échapper au péril que créait sa situation de place forte, placée en avant des Vosges et du Jura, comme une sentinelle résistante, pour en défendre les approches. La ville fut assiégée et le canon tonnait aux murailles, pendant que les malades agonisaient sur leur grabat et que la cloche des trépassés sonnait dans les églises. Cette période fut lugubre; les anges exterminateurs s'étaient abattus sur la ville ; au dedans et au dehors la mort régnait.

La garnison était insuffisante ; tout homme qui put porter un mousquet fut armé, on vit reparaître de vieux soldats des gardes françaises qui avaient conservé leur uniforme; on souriait de leur accoutrement suranné, ils n'en mouraient pas moins héroïquement. Pour tenir l'ennemi à distance des remparts et détruire les cheminements, on faisait des sorties. Les combats étaient fréquents; la marche était pénible à travers la neige et la pluie par les froides nuits du mois de janvier; on rentrait ramenant les prisonniers, rapportant les blessés et abandonnant les morts, après avoir bouleversé les tranchées, culbuté les pièces d'artillerie et parfois fait sauter quelque magasin k poudre. La première fois que l'on franchit l'enceinte des murailles pour aller chercher la lutte corps à corps contre les troupes des Alliés, on vit une femme se poster derrière le bataillon d'avant-garde.

Chaussée de forts souliers, la jupe courte pour faciliter la marche, tenant par la bride un âne chargé de deux paniers, elle prit sa place à rarrière du dernier rang et attendit le signal du départ. Tout le monde la reconnut, c'était Marguerite. On lui cria : < Allez-vous-en, la place va être chaude. > Elle secoua la tête sans répondre, et comme on se mettait en mouvement, elle tira son âne par la bride en disant : c Hue I bourriquot ! >

Elle ne se tint pas à distance prudente, elle fut au milieu du combat ; impassible, elle ne c saluait » même pas les balles qui passaient en gémissant auprès de ses oreilles^ Elle était, comme /on dit, tout à son affaire, ramassant les blessés, les aidant à se traîner à Tabri d'un pli de terrain, prenant dans les paniers que portait son âne la charpie et la bande d'un pansement sommaire, la goutte d'eau-de-vie qui ranime le cœur affaibli. Elle appelait, elle altait quérir les brancardiers et les aidait à placer le blessé sur la sinistre civière. Soldat français, soldat étranger, elle ne faisait point de diff^érence; c'était un homme qui souffrait, qui se lamentait, elle ne s'inquiétait pas pour quelle cause il avait combattu; c'est là la véritable charité, c'est là la véritable intelligence du cœur; ceux qui gisent sur un champ de bataille n'appartiennent plus qu'à l'humanité; sont-ils amis, sont-ils ennemis? on ne le sait pas, on doit ne pas le savoir.

Le combat terminé, Marguerite conduisant toujours son âne, reprenait place derrière le dernier bataillon, rentrait en ville et courait à l'hôpital soigner ceux qu'elle avait sauvés pendant la fusillade. Toutes les fois qu'une sortie de jour ou de nuit lut exécutée, elle se trouva au poste qu'elle s'était assigné. Les soldats, accoutumés à la voir, la cherchaient des yeux lorsqu'ils ne l'apercevaient pas; ils se disaient : elle nous porte bonheur et s'imaginaient qu'elle était invulnérable. Quelques-uns, plus crédules que les autres, affirmaient qu'après le combat elle se-

EUo fut au milieu du combat.

couait sa robe pour en faire tomber les balles qui n'avaient pu l'atteindre. < Comment faites-vous pour n'avoir pas peur? » lui disait une femme; elle répondit : <c C'est bien simple; je n'y pense pas. » Son courage, celui de la garnison furent inutiles; on luttait contre des forces trop considérables; Béfort tomba au pouvoir des troupes ennemies, qui l'évacuèrent dès que Louis XVIII eut pris aux Tuileries la place de Napoléon P".

Pour la première fois depuis vingt-deux ans on n'entendait plus la rumeur des batailles; l'Europe harassée se reposait enfln, la France pansait ses blessures, comptait ses morts et s'étonnait d'avoir été vaincue. Les villes frontières que les artilleries ennemies n'avaient point épargnées, se réparaient; Béfort bouchait les trous faits à ses murailles et guérissait les malades qui ne l'avaient point encfore quittée. Une année s'était écoulée qui avait permis de rendre la sécurité à la ville, lorsqu'un bruit se répandit tout à coup. Napoléon a débarqué sur la côte de Provence; — il est à Grenoble, — il est à Lyon, — il est à Paris ; — Louis XVIII est en fuite. — Puis, bientôt après, les armées alliées, qui retournaient dans leurs pays, ont fait face en arrière et marchent sur la France. On courut aux armes encore une lois, et, sans grand espoir de vaincre, on se mit en mesure de n'être pas vaincu.

Depuis les premiers jours du mois de mai 1815, le général Lecourbe commandait le corps d'armée du Jura et résidait à Béfort. Ancien soldat des armées de la République, entré le premier à la tête de son bataillon dans les lignes de Watlignies, héroïque à Fleurus où dix mille Autrichiens n'avaient pu entamer sa brigade, il avaitservi sous Moreau pendant la campagne d'Allemagne. La condamnation de son ancien général l'avait exaspéré ; il n'était pas prudent alors de témoigner son mécontentement; Napoléon le raya des cadres de l'armée et ne le rappela qu^après le retour de l'Ile d'Elbe. Lecourbe, rallié à la cause des Bourbon?,

i^ LA VERTU EN FRANCE.

accepta néanmoins le commandemenl qui lui était offert et mit Béfort en état de défense; il avait alors cinquante-cinq ans et était doué d*une rare énergie.

Numériquement trop faible pour tenir la campagne contre l'armée de Tarchiduc Ferdinand, il s'enferma sous Béfort, dans un camp retranché, et ne s'en laissa pas débusquer. Les escarmouches, les sorties, les combats, recommencèrent comme Tannée précédente, et derrière les bataillons en marche on vit reparaître Marguerite Meyer avec son petit âne. Elle n'avait rien perdu de son courage, ni de son dévouement. Ce qu'elle avait été lors du premier siège, elle le fut pendant le second; les soldats le surent promptement, car elle était toujours à leurs côtés, au combat, à l'ambulance, à l'hôpital. Lorsque Louis XVIII revint après les Cent-Jours, Béfort tenait bon; la ville ne fut ni prise ni rendue; mais les fatigues endurées avaient épuisé le général Lecourbe^ qui y mourut le S3 octobre 1815.

Cette fois, la paix était assurée pour longtemps et Marguerite croyait bien que son rôle était fini. Elle avait compté sans la disette qui frappa la France en 4847 et la rappela au secours des malheureux. Dans les campagnes que la guerre avait ravagées et où les récoltes avaient été nulles, les paysans mouraient de faim; pâles et décharnés, trahiant leurs enfants derrière eux, ils affluaient dans les villes, où ils espéraient trouver d'abondantes aumônes. Béfort fut envahi par ces affamés, qui tombaient au long des rues en tendant la main. Marguerite se redressa de toute la force de sa compassion; elle reforma les comités de secours qu'elle avait organisés lorsque les malades de Mayence s'étaient entassés dans la ville. Elle trouva de l'argent pour acheter du pain, elle trouva des vêtements pour couvrir la demi-nudité des pauvres, elle trouva du travail pour ceux que les privations n'avaient point trop affaiblis. « Ce fut notre ange de consolation, >

dit un mémoire signé par les principaux habitants de Béfbrt. Tant que dura la disette, elle lutta, et, comme au temps de la guerre, bien des malheureux lui durent l'existence. \ Lorsque les récoltes normales permirent à la population de se ' nourrir sans trop de peine, Marguerite chercha une autre tâche et ne fut pas lente à la découvrir. Béfort était rempli d'enfants abandonnés qui vaguaient à travers les rues, polissonnaient sur les remparts, barbotaient dans la Savoureuse et échappaient à la commune et à la paroisse, c'est-à-dire à l'école et au catéchisme. € Ils seront perdus, se dit-elle, si l'on ne prend soin d'eux, > et elle en prit soin. Celle qui avait été une ambulancière modèle, qui s^était mêlée aux combattants pour les arracher à la mort, qui avait porté son pain aux affamés, s'improvisa maîtresse d'école; elle sut réunir, retenir autour d'elle, instruire et moraliser des enfants qui sont devenus de bons ouvriers, des agriculteurs vaillants, des domestiques probes, et qui sans elle auraient connu les tribunaux et les prisons.

Elle avait soixante-cinq ans lorsque sa conduite, qui n'était faite que de belles actions, fut signalée à l'Académie française. L'héroïsme, la persistance dans le bien, le dévouement aux souffrants, aux faibles, aux petits, jetaient sur son existence une auréole dont la Vertu reste éclairée. Un prix Montyon de trois mille francs fut décerné à Marguerite Favret, veuve Meyer, dans la séance du 25 août 1830, un mois après que les Bourbons de la branche aînée avaient, pour la troisième fois, pris la route d'un exil dont ils ne devaient jamais revenir.

Aujourd'hui Ton voit des fous partout, autrefois on n'en voyait nulle part; jadis tous les aliénés étaient des criminels, actuellement tous les criminels sont des aliénés; on a été, on est excessif. L'opinion humaine va toujours à l'extrême et ne sait pas se contenter de la moyenne, qui est la sagesse. Les bûchers où l'on a brûlé les possédés et les démoniaques étaient plus cruels, mais n'étaient pas moins déraisonnables que les asiles où l'on interne maintenant les coupables, au lieu de les détenir dans la prison que leurs méfaits ont méritée. L'homme dont j'ai à parler n'eût point échappé, il y a deux cents ans, à l'action des tribunaux, qui étaient alors sans pitié pour les maux qu'ils ne comprenaient pas.

La folie revêt des formes multiples et des apparences dont la variété est pour surprendre. Depuis l'absorption qui éteint complètement un être humain, jusqu'à l'exacerbation qui lui inflige des accès de fureur auxquels il ne peut résister, toutes les phases

de la gaieté et de la tristesse, de la tendresse et de la haine, de lorgueil et de Thumilité, se retrouvent dans les différents modes de l'aliénation mentale. Aux troubles de Fintelligence, produits le plus souvent par le manque d'équilibre du système nerveux, s'ajoutent des phénomènes physiques particuliers au mal dont ils fcont rindice et, en quelque sorte, la manifestation extérieure. ^ Chez quelques-uns de ces malheureux Tinsensibilité matérielle est complète; ils se déchirent, ils se mordent sans éprouver de souffrance; on peut les piquer avec des aiguilles sans même qu'ils s'en aperçoivent. Chez d'autres, au contraire, la sensibilité cutanée est excitée jusqu'à la torture; un simple attouchement, le frôlement le plus léger les met hors d'eux, le contact des vêtements leur est insupportable, et l'absence de pudeur dont on les accuse n'est que TimpossiLilité de tolérer le supplice que le moindre costume leur fait endurer; mais, par suite d'une de ces anomalies si fréquentes dans ces horribles maladies, l'impression du chaud et du froid, de la sécheresse et de l'humidité, leur est indifférente. Tandis qu'ils ne peuvent être couverts même d'une chemise, ils s'exposent, sans souffrance et sans inconvénient, aux ardeurs du soleil d'été, aux duretés de l'hiver, à des pluies torrentielles.

Parmi les genres de folie dont le moyen âge a été effrayé, qu'il a poursuivis avec rigueur et traités, c'est-à-dire martyrisés, par Texorcisme et par les llammes, il faut compter la lycanthropie, que depuis lors on a appelée la lypémanie, la mélancolie agitée, la mélancolie, la folie névropathique : ce qui prouve que la science médicale est réellement en progrès sous le rapport des nomenclatures. A l'homme atteint de cette maladie, le moyen ûge a donné un surnom qui subsiste encore : c'est le loup-garou. On croyait, et le malade croyait lui-même, qu'il avait la faculté de se changer en bête fauve pendant certaines heures de la nuit, et

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de reprendre ensuite sa forme humaine. Un tel prodige ne pouvait être que l'œuvre des puissances infernales; par conséquent celui qui en était Tobjet avait fait un pacte avec le démon; donc il fallait le brûler, sous prétexte sans doute que le feu purifie tout, même les âmes contaminées par Faction du diable. Le diable avait bon dos alors; on le chargeait de tout ce que Ton ne comprenait pas, et, comme l'ignorance universelle ne laissait rien comprendre, le fardeau que portait Satan n'était point léger.

Pour bien se rendre compte de ce qu'étaient ces loups-garous, que nos pères ont tant redoutés et auxquels on croit encore dans certaines campagnes de France, il faut lire Tinterrogatoire qu'en 1521 les lycanthropes Burgot et Verdung ont subi à Poligny, devant l'inquisiteur Boin : « Je me suis vu sous la forme du loup, je marchais à quatre pieds, mes membres étaient couverts de longs poils ; je parcourais l'espace avec la rapidité du vent, et ce miracle s'opérait par l'assistance du diable, qui me faisait pour ainsi dire voler parla force de son pouvoir. Je me sentais accablé de lassitude à la suite de ces excursions; j'avais peine à me tenir debout.... J'étais complètement nu lorsque mes métamorphoses devaient s'effectuer; j'ignore ce que devenait ma peau de loup lorsque je redevenais homme. » Il est inutile de dire que ces deux infortunés furent brûlés en grande cérémonie.

La croyance à l'intervention des puissances surnaturelles était alors tellement enracinée, qu'à la date du 3 décembre 1573 le parlement de Franche-Comté donna un règlement pour chasser les loups-garous. Aujourd'hui il en existe encore, mais ce ne sont plus que des malades devant lesquels s'ouvrent nos asiles d'aliénés, et le diable n'est pour rien dans leur aberration. L'un d'eux fut célèbre, il y a une cinquantaine d'années, sous le sobriquet du sauvage de Boubers ; je me souviens d'en avoir entendu parler au temps de mon enfance, et je n'en dirais rien s'il n'avait été

l'objet d'un dévouement et l'occasion d'actes de vertu qu'il est bon de rappeler.

Dan3 le petit village de Boubers-sur-Canche, situé presque en frontière du département du Pas-de-Calais et de celui de la Somme, un pauvre journalier, nommé Âmable Alexandre, marié à Marie-Thérèse LaguUe, avait eu neuf enfants, qu'il avait élevés avec soin, quoique sa position n'eût rien que de précaire. Il mourut le 18 mai 1832, à l'âge de soixante-quatre ans; sa veuve fit courageusement face aux difficultés de son existence, mais elle ne survécut que peu de temps à son mari et s'en alla pour toujours le 26 mars 1836. De la nombreuse lignée qui avait grandi au milieu des bons exemples et de la pauvreté, il ne restait alors que trois enfants : une fille mariée à un ouvrie^r qui l'avait emmenée loin du pays, une autre fille, nommée Catherine, née en 1798, et un garçon, Nicolas,. né en 1800. De celui-ci on disait volontiers dans le village : c C'est une charge bien lourde pour sa famille. » Il était en effet ce que dans nos campagnes on appelle un innocent, mais un innocent parfois féroce, plus semblable à un animal qu'à un homme ; le moyen âge l'eût qualifié tout de suite : c'était un loup-garou.

Sa mère, Thérèse Alexandre, avait eu pour lui des soins que rien n'avait rebutés. A ce pauvre être disgracié par la nature et rejeté du sein de l'humanité, elle avait donné des trésors de tendresse, espérant toujours, mais espérant en vain, qu'à force de douceur elle parviendrait à allumer quelque lueur dans une ; intelligence envahie par les ténèbres. Le cœur des mères ne * vit que d'illusions et celles de Thérèse ne devaient pas prendre fin. Elle disait : c C'est une croix que le bon Dieu m'a envoyée, > et elle redoublait de bonté pour l'animal sauvage qui était son fils. Quand elle sentit que la mort allait la saisir, elle prit sa fille Catherine par la main et lui dit : c Promets-moi de ne jamîas

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abandonner mon pauvre Nicolas. ^^ Catherine le jura; pour elle le serment fut sacré, elle n'y manqua jamais.

Lorsque la mère mourut, Catherine avait trente-huit ans et Nicolas en avait trente-six. Ce n'était donc pas un enfant, que Ton peut calmer avec des chansons et dont on réussit, au besoin, à se rendre maître par la force ; non, c'était un homme d'une vigueur peu commune, d'une agilité extraordinaire, et dont les mouvements inconscients étaient redoutables. Pour mater ses fureurs, apaiser ses accès subits, Catherine n'employait que la douceur et une mansuétude dont les témoins étaient touchés jusqu'aux larmes* Que de fois battue, mordue, à demi assommée par ce fou terrible, elle lui a dit : c Pauvre Nicolas, faut-il que tu sois malade pour être si méchant ! »

Elle seule le comprenait, ou, pour mieux dire, le devinait, car il ne parlait pas. Ses cris, ses gémissements, ses hurlements, avaient une signification dont le sens était perceptible pour elle ; aux sons rauques qui s'échappaient de ce gosier mal construit, elle savait ce que le malheureux demandait. Jamais on ne réussit à lui faire articuler une parole ; il n'était point sourd, car, toujours inquiet et défiant, il tressaillait au moindre bruit ; il n'était pas muet, car ses hurlements de chien perdu réveillaient souvent les voisins pendant la nuit. Sa cervelle atrophiée ne lui avait permis de s'approprier ni de formuler le mot correspondant à une idée, à un objet, à un besoin. Il était d'aspect farouche, c'était une bête humaine ; il se mettait à plat ventre pour boire aux mares boueuses formées parla pluie, et semblable à ce Nabuchodonosor dont parle la Bible, il broutait l'herbe. Comme notre pauvre roi Charles VI, sa chevelure et sa barbe incultes flottaient sur ses épaules et lui battaient la poitrine ; comme Philippe V d'Espagne, il avait les ongles des pieds si longs, qu'il se déchirait pendant son sommeiU

Dans une note rédigée, en 1837, par le docteur Bomay, médecin

h Saint-Pol, je lis : c Sa figure osseuse, ses traits anguleux, son front qui fuit en arrière, démontrent d'une manière certaine le peu de développement du cerveau, et ces différents caractères lui donnent de la ressemblance avec les animaux carnassiers. Il est, en effet, souvent agité par des mouvements de colère si violents, qu'alors il n'est plus possible de l'approcher sans courir de grands dangers. J'ai été moi-même témoin des cris qu'il pousse dans ces instants et qui ressemblent à ceux des bêtes féroces. > Se figuret-on l'existence de Catherine auprès de cet infortuné dont la présence seule était un péril.

Il n'était pas seulement un objet d'effroi pour les habitants de Boubers, il était aussi une cause de scandale, car jamais on n'était parvenu à lui faire conserver un vêtement sur lui. Toutes les fois qu'après des luttes et des peines infinies on avait réussi à l'envelopper d'un costume, il l'avait déchiré avec fureur, se roulant par terre, se heurtant contre les murailles, se mordant les bras, s'arrachant les cheveux et menaçant de ses poings formidables ceux qui eussent voulu et n'osaient s'en approcher. On avait essayé de le faire coucher dans un lit, il l'avait brisé ; il se blottissait dans un coin, sur de la paille, s'y couchait en rond et y dormait, comme un chien. Nulle pudeur, nul soin de soi-même : c'était la brute dans ce qu'elle a de plus répugnant et de plus redoutable. Quand on voit mourir tant d'hommes utiles, quand on voit disparaître, en pleine fleur, tant de petits enfants dont les mères restent inconsolables, n'est-il pas douloureux, ne semble-t-il pas injuste que des êtres incomplets, qui n'ont d'autre force que celle de nuire, subrfstent pour leur propre malheur et pour le tourment d'autrui?

Catherine ne se plaignait pas ; elle aussi, comme sa mère, elle disait : « C'est une croix que le bon Dieu m'a envoyée 1 > Celte croix, elle la portait avec une résignation que l'on ne peut qu'ad-

mirer. Dans cette maison, qui était e une misérable chaumière où Ton peut à peine se tenir debout >, selon Texpression de Tabbé Roussel, curé de Frévent, qui, le 23 mars 4837, alla voir Catherine, la sœur et le frère vivaient côte à côte. Tune surveillant Tautre, toujours sur le qui-vive et parfois bien en peine de se procurer le pain quotfdien. Elle ne pouvait, en effet, travailler qu'au logis, car elle était sans cesse de faction auprès du sauvage. Le quitter pendant une seule minute, c'était l'abandonner à luimême, c'est-à-dire aux suggestions de sa folie dangereuse qui bien souvent avait été sur le point de devenir la folie meurtrière. Dans ses bonnes journées, lorsque le fou avait été paisible, dans ses nuits de veille, lorsque le fou dormait, elle gagnait une dizaine de sous à faire de la grosse couture ; mais le plus souvent, lorsqu'il fallait calmer labête en colère et l'empêcher de se faire du mal, le salaire diminuait jusqu'à devenir illusoire et l'ont eût été parfois bien empêché de manger, si quelque voisin compatissant, ayant cuit le pain de la semaine, n'avait apporté une miche, qu'on laissait rassir avant de l'entamer, afin qu'elle durât plus longtemps.

Malgré bien des difûcultés, bien des obstacles que multipliait la maladie de Nicolas, on se tirait d'affaire, ou à peu près, et Catherine remerciait Dieu de ne point faillir à son dévouement, lorsqu'un soir elle entendit frapper à sa porte.^ Elle ouvrit et se trouva en présence de sa sœur suivie de trois enfants : « Mon homme est mort, je ne sais comment vivre et je viens te demander asile, — Entrez tous les quatre, la Providence aura pitié de nous. y> Des gens du village dirent à Catherine : « Y pensez-vous de prendre une telle charge? le sauvage ne vous suffit donc pas? il faut que vous soyez folle ! t> Catherine répondit : c C'est la fille de mon père et de ma mère, c'est ma sœur, ses enfants sont mes neveux, je ne puis les abandonner. > Dans les environs il y avait une fabrique de je ne sais quoi, la

sœur de Catherine y entra et gagna treize sous par jour, qu'elle apporta à la maison ; c'était, comme Ton dit, le plus clair du revenu ; trois enfants, deux femmes, un malade en vivaient, ou plutôt réussissaient à n'en point mourir. On envoyait les petits dans la forêt voisine ramasser le bois mort ; en été ils cueillaient des mûres et des framboises sauvages : cela n'était qu'un maigre appoint pour les repas, et parfois Catherine, quoiqu'il lui répugnât singulièrement de laisser son frère seul à la maison, était obligée de sortir pour aller chercher, disons le mot, pour aller mendier du pain. Elle se hâtait, mais elle avait beau se dépêcher, souvent elle revenait trop taixi ; le fou n'était plus au logis.

«Idiotie agitée avec impulsions irrésistibles, » dirait-on aujourd'hui ; on se demande si l'ignorance n'avait pas raison, lorsqu'elle prétendait que le loup-garou se substitue à Thomme. Avec l'astuce et la patience d'un animal, Nicolas attendait que la porte fût ouverte, d'un bond il était dehors, et bien habile eût été celui qui eût pu le saisir. Le corps en avant, à longues enjambées, il traversait le village avec une vitesse inconcevable. Tout le monde fuyait, car on en avait peur. Parfois, d'une fenêtre, on lui lançait un morceau de pain; sans ralentir sa course, il l'attrapait au vol, l'avalait, l'engloutissait, comme un loup affamé, sans prendre à peine le temps de le broyer sous ses dents ; il s'enfuyait à travers champs, ne se souciant pas des chiens qui galopaient en aboyant derrière lui, car il allait plus vite qu'eux; arrivé à la lisière des bois, il s'y précipitait et disparaissait.

On eût dit que là il était dans un élément nouveau, où il éprouvait des jouissances que notre raison ne peut définir. C'était bien le sauvage de Boubers, ainsi qu'on l'avait surnommé. Grimpant aux arbres avec l'agilité d'un singe, courant tantôt sur ses pieds, tantôt à quatre pattes, poursuivant les animaux qu'il réussissait à atteindre, se glissant dans les halliers pour y dormir, arrachant

11 traversait le village avec une vitesse inconcevable.

par poignées Therbe qu'il mangeait, insensible à la pluie, au froid, à la neige, les jambes ensanglantées, la poitrine meurtrie par lés taillis qu'il écartait à coups d'épaule, il semblait heureux de revenir à la vie primitive, à la vie que les ancêtres préhistoriques de l'humanité, hommes ou bêtes, ont menée avant l'âge de pierre, avant l'invention du feu. En l'apercevant, les bûcherons se sauvaient et les gardes champêtres se détournaient de leur chemin pour n'être pas aperçus par lui.

Une seule personne pouvait le ramener à la maison, c'était Catherine. Elle s'en allait à la forêt, de jour ou de nuit, il ne lui importail guère. Parfois elle reconnaissait la route que son frère avait suivie, en voyant les branches et les baliveaux qu'il avait brisés. De sa voix la plus douce elle appelait : c Nicolas ! Nicolas ! où es-tu, mon enfant? > Un grognement lui répondait. — c II est là ! > Elle s'approchait sans crainte, sachant cependant qu'elle allait être battue, mais sachant aussi qu'elle finirait par le faire rentrer au logis. Pendant bien des minutes, parfois pendant plu^ sieurs heures, elle restait près de lui, tâchant d'adoucir sa bestialité, d'apaiser ses emportements, n'employant pour lui parler que des termes de tendresse, le flattant du regard, de la main et de la voix. Les yeux du fou, qui lançaient des éclairs, semblaient s'éteindre, une sorte d'expression étonnée y passait, c'était l'instant propice; Catherine le savait, elle prenait le malheureux par la main et pas à pas le reconduisait à la chaumière, où il allait, maugréant, mais soumis, se jeter sur sa paille. C'était une victoire dont les conséquences n'avaient point de durée ; il fallait souvent recommencer le lendemain.

Catherine était accorte, elle avait été jolie; pour ne point quitter ses parents d'abord et ensuite son frère, elle avait repoussé les propositions de mariage qui ne lui avaient point été ménagées, car elle était bonne ouvrière et d'irréprochable conduite-

On Tadmirait et on la plaignait. Son visage amaigri prouvait que la tâche qu'elle ne répudiait pas était au-dessus de ses forces; on s'émut autour d'elle et on voulut la délivrer de ce malade incurable qui, sans le vouloir, sans même le savoir, en faisait une martyre.

Le curé de Frévent, le curé et le maire de Boubers, firent une démarche auprès d'elle ; ils reculèrent d'horreur en voyant de près le sauvage qu'ils n'avaient jamais aperçu que de loin. « Ne poursuivez pas un labeur inutile et surhumain; laissez-nous faire admettre ce malheureux dans un hospice. — Nenni, répondit Catherine; j'ai promis à la mère de ne le point abandonner, je ne puis manquer à ma parole. Que deviendra-t-il si vous me l'enlevez? Dans les maisons où vous le voulez conduire, on l'enfermera, on le forcera à mettre des vêtements, on l'attachera dans une camisole de force : il en souffrirait, il en mourrait. Ce que Dieu fait est bien fait; il m'a imposé ce devoir, je n'y faillirai ^pas; tant qu'il me prêtera vie, je garderai mon frère auprès de moi. r Et elle l'a gardé.

On ne put vaincre sa résolution, mais on pouvait du moins récompenser sa vertu, et c'est ce que fit l'Académie française en lui décernant un prix de deux mille francs dans la séance publique du9aoûtl837^

1. Calherîne Alexandre est décédée à Bouners-sur-Canche le 12 décembre 1866; son frère Nicolas Tavait précédée depuis longtemps, car il est mort le 22 novembre 1838.

Bi illat-Savarin a dit : « On devient cuisinier, mais on naît rôtisseur ; j> on peut également dire : a: On devient instituteur, mais on nait pédagogue. » Ce dernier mot doit être compris dans la stricte et noble acception : conducteur, éducateur d'enfants. Pour exercer cet art, difficile entre tous, il faut être doué de qualités qui sont rarement réunies chez le même individu; à beaucoup d'intelligence et de savoir, on doit joindre la patience, la douceur, la gaieté et se modifier soi-même selon la diversité des caractères et des aptitudes. En matière si délicate, il ne peut exister de règle générale. Tout principe inflexible est préjudiciable à Tenfant qui est la mobilité môme et qui souvent, trop souvent, est agité par des malaises confus qu'il ne sait définir et qu'on n'essaye pas de deviner. Grouper un certain nombre d'enfants, leur appliquer une discipline et une méthode d'enseignement uniformes, c'est s'exposer à des mécomptes dont pâtit le présent, dont souffre l'avenir, et qui rendent illusoire la tâche du maître aussi bien que

celle des écoliers. L'homme habile est celui qui, par l'étude et Tobservation, découvre la faculté maîtresse de l'enfance, la cultive et la développe jusqu'au point où, se fécondant elle-même, elle devient une force sur laquelle l'existence peut s'appuyer avec certitude.

Celui qui, dans la pédagogie, ne voit qu'un métier, est indigne de l'exercer; c'est plus qu'une fonction, c'est une mission; le sort des enfants, des citoyens, d'un peuple entier peut en dépendre; telles méthodes erronées d'enseignement ont fait plus de mal à certaines générations que la peste et la guerre. Jamais on n'apportera assez de soins, assez de discernement au choix des maUres,jamaisonne leur accordera assez de latitude dans leur façon d'enseigner, jamais on ne récompensera assez leurs efforts pour donner à l'éducation de la jeunesse tous les progrès dont elle est susceptible. Livrer des enfants à un professeur infatué de luimême, arrogant et sévère, c'est compromettre les fruits de l'instruction qu'ils sont appelés à recueillir.

Je me souviens que, visitant une école primaire, je dis à l'instituteur, dont le toupet frisé et l'air important m'avaient déplu : «Punissez-vous souvent vos élèves? y> lime répondit : « Quand la majesté du regard ne suffit pas, je suis bien obligé de sévir. » Celui-là était un imbécile doublé d'un sot. Si j'avais été son supérieur hiérarchique, il eût quitté sa chaire pour n'y jamais remonter.

Les femmes chez lesquelles l'instinct maternel naît avec la petite fille qui dorlote sa poupée et survit chez l'aïeule qui berce les fils de ses fils, les femmes ont des qualités pédagogiques naturelles que l'homme ne possède que très rarement. Elles savent que l'enfant est réfiractaire au raisonnement parce* qu'il ne peut se l'assimiler; elles savent que la sévérité excessive blesse ses instincts, le révolte et bien souvent le rend hypocrite; mais, en

L'INSTITUTRICE* i8i

revanche, elles n'ignorent pas que la tendresse exerce sur lui une profonde influence et elles obtiennent par c le sentiment » ce qu'un homme n'obtiendra jamais par la rigueur. Une caresse, une parole d'encouragement, un reproche adressé avec tristesse, feront parfois plus que toutes les punitions. Savoir attendrir à

Mme Anncttc Gros.

propos est un art exquis; les femmes intelligentes y excellent; les hommes le dédaignent parce qu'ils ne s'ea doutent pas.

Elles accomplissent des prodiges; plus d'une a redressé des caractères que Ton croyait coudés pour toujours, et, semblable à ces femmes qui se mêlent aux animaux féroces qu'elles font obéir, a dompté des natures perverses dont l'on avait déjà déses-

ib2 LA VERTU EN FRANGE.

pelé. L'une de ces institutrices, que Ton ne saurait trop admirer, qui adoucissent les furieux, apaisent les énergumènes et substituent les qualités acquises aux instincts naturels, a été célèbre k Lyon, où elle est née le 3 mai 4826. Elle s'appelle Annette Gros. Comme Orphée, elle apprivoisa les animaux sauvages.

Nommée institutrice en 4854, elle fit l'école du dimanche dans le quartier des Brotteaux pour les jeunes filles que le travail retenait aux ateliers pendant la semaine; plus tard, elle fonda une école analogue dans la petite ville de Condrieu, où elle était employée en qualité de comptable d'une maison de commerce. L'école du dimanche qu'elle faisait, et qu'elle faisait gratuitement, prit bientôt un tel développement, qu'il fut nécessaire de la dédoubler. De huit heures du matin à dix Jieures, Annette Gros recevait les paysannes; de dix heures à midi les jeunes filles de la ville. Celles-ci passaient la fin de la journée avec la « maîtresse i>.

Si le temps était propice, on s'en allait en bande faire une promenade dans la campagne. Si le ciel était pluvieux, on restait dans le vaste local prêté par la commune, et l'esprit inventif d'Annctte, son entrain, sa gaieté n'étaient jamais en défaut pour amuser ses élèves volontaires. La réputation de l'école où l'on était instruit, où l'on ne punissait jamais, où les leçons ressemblaient à des parties de plaisir, dépassa bientôt les murs de la ville; on y accourait des contrées voisines, on s'y entassait. Un rapport dit: « Tout le pays y vint, les salles de danse furent désertées et la moralité publique y gagna. » Les mères de famille de Condrieu, qui ont fréquenté cette école sans analogue, en parlent aujourd'hui à leurs enfants ; cette époque de leur vie est demeurée légendaire en leurs souvenirs.

En 4870, Annette Gros revint à Lyon. Attirée par ses sympathies pour le monde des ouvriers dont elle connaissait bien les

On s*en allait en bande faire une promenade dans la campagne.

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privations, les vices, les aptitudes et les rêves indécis, elle s'installa à la Guillotière, désireuse de savoir ce qu'elle pourrait faire en faveur de ces enfants à demi abandonnés, égarés, sinon perdus, vauriens, malfaisants, tourmentés par les contremaîtres et les ouvriers, tourmentant leui's camarades, se moquant des remontrances paternelles, précoces en trop de choses, vagabonds, insoumis étemels qui pullulaient en ce quartier où l'industrie et la misère semblent s'être donné rendez-vous. Payjs de fabrique, pays de démoralisation; plus qu'ailleurs peut-être on s'en aperçoit là, dans ce faubourg populeux comme une grande ville. Désert ou multitude, c'est tout un pour l'enfant s'il n'a pas un guide; il s'y perd.

Incultes et sauvages, n'ayant sous les yeux que des exemples regrettables, pour ne pas dire plus, apprentis à de durs métiers, prenant leur course au hasard dès que la cloche de l'usine avait sonné l'heure de la sortie, les enfants de la Guillotière formaient une sorte de tribu batailleuse et redoutable, où la force et la ruse étaient seules en honneur. Annette les retrouvait tels qu'elle les avait vus quelques années auparavant; rien n'avait modifié leur nature impétueuse, car nul ne s'en était occupé.

Mûrissant son projet et voulant s'assurer les moyens de le réaliser, elle fonda une petite école payante pour les enfants de quatre à sept ans, c'est-à-dire trop jeunes pour être employés aux fabriques. En réalité, c'est plutôt une salle d'asile qu'une école, mais elle y déploie le don précieux qu'elle possède d'amuser les bambins tout en les instruisant : don merveilleux que bien peu d'instituteurs ont reçu en partage, car le bénéfice de leur enseignement est neutralisé par l'ennui dont ils ont le secret de l'envelopper. Lorsque Annette eut installé sa petite école, elle ouvrit une classe gratuite, le dimanche, pour les apprentis, c'est-à-dire pour des enfants déjà grands, sinon adultes. D'un met, elle les

peint et nous dit ce qu'ils sont. Lorsqu'elle en parle, et elle en parle souvent, car elle les aime d'un cœur maternel, elle dit : i Mes brigands du dimanche. »

Que la première élude qu'elle a faite de ces c brigands» ne l'ait pas découragée, cela est extraordinaire et prouve la vaillance de son âme. A-t-elle été séduite par l'espèce de poésie qui anime ces natures abruptes, par les excès d'imagination qui les emportent, par l'énergie de leurs conceptions? Cela est possible; en tout cas elle a trouvé le chemin de leur intelligence; elle les dompte, elle les captive, non par de sèches leçons, par des démonstrations abstraites et des explications péremptoires, mais par des récits imagés où la morale, les notions de l'enseignement entourées de fictions charmantes, pénètrent ces cerveaux curieux et s'y fixent pour toujours. Immobiles, silencieux, la bouche entr'ouverte, les yeux braqués sur elle, ils l'écoutent, ils boivent ses paroles, commel'ondit, et sontcommemédiisésparl'attention. Lorsqu'ils la quittent, ils se figurent n'avoirécouté qu'une historiette amusante, et ils emportent des principes de conduite, des éléments de connaissances pratiques, qui désormais fonctionneront d'eux-mêmes. Intéresser les enfants en les instruisant, c'est leur donner le goût d'apprendre.

Si je n'avais sous les yeux des documents authentiques, certifiés par des signatures légalisées, je n'oserais raconter dans quel état se trouvent les âmes qu'Annette Gros a entrepris de cultiver. Sans elle que seraient devenus, vers quelles maisons centrales, vers quels bagnes d'outre-mer auraient marché les enfants dont je viens de parler. Chez eux, chez ces petits êtres retournés à l'état de nature que Jean-Jacques Rousseau a préconisé comme un fou qu'il était, le point d'honneur barbare régnait en toute cruauté. Lesguet-apensles plus odieux étaient non seulement tolérés, mais admirés lorsqu'il s'agissait de venger une injure. Et quelle injure!

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celle qui peut atteindre un galopin de douze à quinze ans. Le vol était applaudi, car il dénote de l'audace, de la ruse et de l'adresse, qualités appréciées dans le monde du méfait.

Dérober des objets qui ne sont point monnaie, billets de banque ou matières précieuses, ce n'est pas voler, c'est chiper; on vole une bourse, on chipe un mouchoir : distinction subtile, qui du reste trouve application en cour d'assises et en police correctionnelle. On est loyal, du reste, et l'on ne doit jamais dénoncer les autres; on est brave, et l'on doit tout souffrir plutôt que de se dénoncer soi-même. Comme l'enfant Spartiate, on se laisserait ronger les flancs par un renard volé sans avouer le vol. Défauts violents, qualités brutales, prédominance de l'énergie; Annette Gros l'avait remarqué et disait : « De tout cela on peut tirer parti. »

Elle savait par expérience à quel degré d'abjection et de crime un homme peut arriver, lorsqu'il a été un enfant abandonné à ses mauvais instincts, lorsque nul frein n'a été imposé à ses passions, lorsque la bestialité l'a saisi et qu'il s'est livré à ses vices contre lesquels aucune force morale ne lui permet de lutter. Un souvenir personnel était resté vivant dans son cœur, et ne fut pas sans influence sur la vocation qui l'appela à se consacrer au salut de l'enfant pour assurer celui de l'homme.

En 1867, pendant qu'elle était de passage à la Guillotière, elle apprit qu'un ouvrier logé rue des Martyrs, n'ayant plus crédit dans les cabarets, n'ayant pas d'argent pour aller boire, voulait vendre sa fille, ûgée de neuf ans, afin de s'en procurer. Elle n'y crut pas, tant le fait lui parut monstrueux, et cependant on ne l'avait pas trompée. Le misérable, tenant sa fillette par la main, s'arrêtait devant tous les bouges où l'on « se soûle » et criait « Fille h vendre! fille à vendre! » On lui riait au nez; on lui disait: c En veux-tu deux sous? » Furieux, tirant la pauvrette après lui, la

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battant quand elle bronchait surlepavé,il recommençait : c Fille à vendre ! fille à vendre ! y> Annette Gros accourut : « En voulezvous cinquante francs? 3> L'ivrogne aperçut, comme dans une vision surhumaine, tous les verres d'eau-de-vie que peuvent payer dix pièces de cent sous. « Tope ! » Annette remit les cinquante francs à ce chenapan, qui lâcha sa fille et s'engouffra dans le cabaret voisin. Annette avait emmené l'enfant, l'avait décrassée, élevée, instruite et en avait fait une excellente ouvrière, que son père ne songea jamais à racheter ni même à réclamer, ce qui ne l'empêche pas d'être électeur et d'influer, par son vote, sur les destinées d'une grande nation.

Cet exemple n'avait pas été perdu pour Annette; si elle a sauvé cette petite fille que l'on pouvait déjà considérer comme perdue, elle obtiendrait certainement des résultats encore meilleurs avec les garçons, qu'elle a toujours regardés comme doués d'une franchise supérieure à celle des femmes. Elle se mit donc à l'œuvre résolument, et au début la besogne était rude. Il fallait d'abord leur apprendre à ne pas tuer, à ne pas voler, à se débarbouiller : triple tâche qui n'était pas facile. Pour bien comprendre quelles étranges variétés du gemis homo elle recherchait et recueillait, il faut méditer l'histoire suivante, dont c le héros » fut un de ses premiers élèves. Je ne dirai point son nom.

Il raconta à Mme Gros qu'il avait été l'objet de taquineries de la part de trois de ses camarades, et qu'il n'avait pas pu se dispenser de se venger, puisque la vengeance est le premier des devoirs : il les noya dans le Rhône tous les trois. Il disait à Annette stupéfaite et hésitant à le croire : « Ils m'avaient ennuyé, je les ai poussés dans l'eau et je les ai regardés barboter jusqu'au bout. » Était-ce une forfanterie? Non, l'enfant ne mentait pas. Il était fier de son action, il se pavanait, il était fort, il était redouté.

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La voie où il avait mis le pied l'aurait conduit loin si Annetle ne Teût arrêté en route.

Quel charme exerçait-elle sur lui? De quelle baguette magique le toucha-t-elle? Je l'ignore; mais écoutez! Un an après cette confession, il se jetait dans le Rhône et au péril de sa vie sauvait trois personnes qui allaient s'y noyer. Il a été le plus excellent 'moniteur de l'école du dimanche, il est un fils modèle; en 1880, soldat dans l'armée française, il avait déjà conquis deux galons. Est-il officier à l'heure où j'écris? Je l'espère, je le désire pour la gloire et pour la récompense d'Annette Gros. — Celui-là du moins ne vendra pas sa fille.

La plupart des enfants qui fréquentent l'école du dimanche appartiennent au groupe des ouvriers de là Cristallerie de Lyon et de la Verrerie de la Gare;lenTs mœurs, naturellement brutales, se sont pour ainsi dire encore durcies dans des ateliers surchauffés, où les gouttelettes de verre en fusion, les fragments de cristal sont des projectiles à la portée de toutes les mains; on ne se les ménage pas dans le travail; il n'est apprenti qui n'ait sa coupure ou sa brûlure : c'est un cas de vendetta; on se défie, on s'assigne comme jadis les chevaliers au champ clos, et à la sortie de la fabrique on se rue l'un sur l'autre. Les ouvriers font galerie, et, au lieu de séparer les combattants, les excitent, les applaudissent, les sifflent, selon qu'ils sont vainqueur ou vaincu.

Un de ces apprentis verriers était presque célèbre par ses violences ; on l'avait surnommé l'Enfant de feu tant il était ardent ; pour lui la bataille n'était plus une habitude, c'était un besoin,' pour ne pas dire une passion. Dix fois par jour et plus, se jetant sur ses camarades des poings et des pieds, à coups de tête comme un bélier, il entamait des luttes où les horions n'étaient point ménagés; plus d'une fois il en est sorti sanglant et déchiré; ni l'humiliation de la défaite, ni la souffrance des blessures ne le

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pouvaient amender; il recommençait toujours et se délectait à ces combats singuliers, qu'il faisait naître à toute occasion et sous des prétextes dont la futilité était extravagante. Il entra à l'école du dimanche ; Annette Gros l'examina du coin de l'œil : il avait la mine farouche et l'œil provocateur; les autres écoliers ne s'en approchaient point volontiers, car ils avaient peur. Elle causa avec lui gaiement, maternellement. « Ah ! bandit, tu viens ici pour faire des tiennes ! mais il faut nous laisser travailler, on ne se bat pas pendant les classes. 3> L'enfant l'écoutait ; elle le plaisantait tout en le complimentant de sa force et de la réputation qu'il avait acquise de ne jamais reculer. De propos en propos, elle obtint de lui la promesse qu'il ne se battrait plus qu'une fois par jour. Il promit.

Au cours de la leçon, M. Journel, magistrat de Lyon, vint visiter l'école. Annette lui présenta l'Enfant de feu et lui raconta quelle victoire il venait de remporter sur lui-môme en prenant une résolution à laquelle il était incapable de manquer. Le magistrat félicita l'enfant et lui dit : « Alors, cette semaine, tu ne te battras qu'une fois par jour? — Oui. — Eh bien, promets-moi que la semaine prochaine tu ne te battras que de deux jouis l'un; tu es un honnête garçon, et, si tu me donnes ta parole, je sais que tu la tiendras. y> L'enfant hésita; puis brusquement : « C'est d'accord; mais on se la payera bonne; y> et, en témoignage d'assentiment, il donna une poignée de main à. M. Joumel. La promesse ne fut pas violée; mais les efforts du pauvre enfant furent terribles, d'autant plus que ses camarades d'atelier l'excitaient, le défiaient et lui criaient : « Oh ! est-il capon, il n'ose pas! » Il tint bon et la lutte qu'il soutint contre lui-môme fut le plus dur de tous les combats qu'il avait livrés.

En cette circonstance, comme en tant d'autres, Annette avait vu et frappé juste. Avec son discernement habituel, elle avait

reconnu que chez tout enfant, si emporté, si sauvage qu'il soit, il existe une sorte de sentiment chevaleresque inné que l'usage de la vie émoussera peut-être, mais qui reste très vivant pendant les premières années de l'adolescence. Ce sentiment, qui parfois est à l'état latent dans les jeunes âmes, elle l'avait éveillé et lui , avait adressé un appel; le point d'honneur, sorte de sensation nouvelle et fortifiante, avait répondu. L'enfant querelleur et méchant était subitement devenu un honnête homme esclave de sa parole, humilié d'être insulté, mais préférant l'humiliation que les autres lui infligeaient, à la honte qu'il eût ressentie d'être en défaillance vis-à-vis de son propre serment. La force d'âme consiste à se vaincre soi-même, bien plus qu'à vaincre les autres; les victoires que l'on remporte ainsi sont fécondes et développent dans l'être humain une puissance de volonté qu'il ne soupçonnait pas. L'Enfant de feu en fut la preuve. Il cessa de se battre, non qu'il en eût perdu l'envie, mais parce qu'il l'avait promis à Mme Gros.

Un jour un de ses camarades le. frappa au visage : injure mortelle pour un homme, terrible pour un enfant. Au lieu de se précipiter contre celui qui l'avait insulté, il s'élança sur un bureau, comme pour s'éloigner lui-même de la tentation, et là, trépignant, furieux, mordant ses bras, il s'écria : c Tu es heureux que j'aie promis à « la dame » de ne plus me battre, sans cela je t'étranglerais. » Jamais plus il n'est entré en lutte contre ses compagnons; il est aujourd'hui un des bons ouvriers de la verrerie; quand il voit deux apprentis se prendre aux cheveux, il les sépare : c Allons, les gosses, restez en paix et donnez-vous la main ! » On l'écoute et on lui obéit.

Annette leur a enseigné à ne plus se battre et elle leur apprend à s'entr'aider. Parmi ses élèves il en était un d'intelligence lourde et paresseuse, qui ne pai^venait qu'avec une extrême difficulté à

s'assimiler les notions élémentaires qu'on lui expliquait. Sa volonté n'était pas en défaut, mais bien sa cervelle, qui trop longtemps était restée sans culture. Comme disent les professeurs de lycée, il aurait eu besoin de répétitions. Ces répétitions il les trouva à Tusine même, et ce fut un de ses compagnons de l'école du dimanche qui les lui donna. Un des « brigands », des plus déterminés, qui suivait la classe d'Annette se chargea de faire une leçon supplémentaire à son camarade. Tous les soirs à minuit, en sortant de la verrerie, ils s'installaient sous un bec de gaz, le livre en main, l'un expliquant, l'autre écoutant, luttant contre le sommeil et offrant un admirable exemple de ce que peut le bon vouloir aidé par l'envie de s'instruire et par l'amitié. La fatigue était excessive, mais elle ne fut pas vaine : les deux « copains i> en surent bientôt autant l'un que l'autre.

Coipme un bon- général qui profite des incidents les plus imprévus pour lancer ses troupes en avant et saisir la victoire, Annette Gros ne négligeait rien. Son regard perspicace et rapide saisissait les nuances les plus fugitives; un geste inconscient, une parole prononcée au hasard éclairaient parfois pour elle des caractères qui jusqu'alors lui étaient restés obscurs. Parmi ses c brigands », il en était un sur lequel elle n'exerçait qu'une influence douteuse; l'enfant écoutait et restait paisible pendant les leçons, mais on comprenait facilement que sa brusquerie native était violente jusqu'à la brutalité. Il suffisait de le voir pour le juger : sale, déguenillé, saccadé en sa démarche, les cheveux en broussailles, les mouvements heurtés, il rappelait par son attitude les fauves du désert, et on l'avait surnommé « le Lion ». Comment l'apprivoiser, l'adoucir et l'amener à ces soins personnels que tout homme se doit par respect pour les autres et par respect pour soi-même? Annette cherchait et ne trouvait pas la fissure par où elle pourrait pénétrer dans cette âme. En matière

Ils s'installaient sous un bec de gnz.

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d'éducation nulle circonstance n'est futile; la plus insignifiante en apparence peut produire des résultats inespérés, si Ton sait en profiter.

Un jour, dans l'école du dimanche, où le Lion étalait toute son inculture, une femme vint s'asseoir pour assister à la leçon. Elle était vêtue avec élégance et portait un chapeau de velours noir orné d'une rose rouge. Quel attrait singulier cette fleur exerçat-elle sur l'apprenti dépenaillé? Je l'ignore; mais, dès qu'ill'eut aperçue, il ne la quitta plus des yeux, souriant, le visage éclairé par une expression qu'on ne lui connaissait pas. Annette avait remarqué cette sorte de transformation subite, et, suivant la direction des regards du Lion, elle en avait deviné la cause. Elle dit à l'enftuat, lorsque la classe fut terminée : « Dimanche prochain cette dame reviendra; si tu es propre et débarbouillé, je te placerai auprès d'elle. » Au jour dit, le Lion arriva fourbi, peigné, la figure débarrassée des scories de l'usine, les mains à peu près rendues à leur couleur naturelle. Annette le félicita, et, lui mettant la main sur l'épaule, s'aperçut qu'il était trempé d'eau. A son observation, il répondit : « De grand matin j'ai lavé mon costume dans le Rhône ; il n'a pas eu le temps deséquery il séqtiera sur moi. »

De cette heure — de cette rose — qui exerça sur lui une si mystérieuse influence, l'enfant s'est civilisé; il a poli sa nature abrupte, et de sa sauvagerie passée il n'a conservé que l'énergie dont il fait bon usage. Il a des répliques exquises; à Mme Gros qui lui disait : « Aimes-tu bien ta mère?» il répondit : <c Oui, je l'aime bien; mais j'en ai deux : celle qui m'a né et puis vous. > Amiette étant tombée malade et ayant été transportée à la campagne, le brave enfant faisait chaque dimanche quatre heures déroute à pied pour aller prendre des nouvelles de « la dame ». — Tu n'es pas ingrat, petit Lion, tu feras ton chemin dans la probité de la vie.

Une seule parole échangée entre Annetle et ses écoliers ouvre un jour douloureux sur la condition de certains abandonnés, et apprend sur leurs misères plus que tous les discours de tribune et tous les documents statistiques. Un soir du moi de juin,un des élèves d'Annette lui amène un de ses camarades qui désirait être admis à la classe. Le dialogue est sinistre. <r Comment t'appellestu? — Claude. — Pourquoi n'es-tu pas venu déjà à Técole? — Je n'avais pas de chemise. — Où est la tienne? — On me Ta volée Tannée dernière pendant que je me baignais à la rivière. — Ta mère ne t'en achète donc pas? — Mon père et ma mère s'en sont allés sans dire où et m'ont laissé derrière eux. Ceux qui m'ont retiré (c'est-à-dire qui me logent) prennent toute ma paye à la verrerie; ils me donnent la soupe, mais rien d'autre. 3> Mme Gros l'envoie immédiatement acheter une chemise, le reçoit à l'école et lui promet un costume s'il est assidu et attentif.

Le dimanche suivant, comme Annette se rendait à la classe, elle rencontre un de ses écoliers qui portait un pantalon sur son bras. « Où vas-tu avec ce pantalon? Tu ne vas pas le vendre, j'espère? — Non, je le porte à Claude, parce que le sien est si fini qu'il ne peut plus le mettre. — Tu ne sais donc pas qu'aujourd'hui je lui ai acheté un costume complet ? — Si, je le sais ; mais, s'il n'a pas de pantalon, il ne peut aller à l'école, et vous croirez peut-être qu'il a été « se balader i^ au lieu de venir vous écouter; il va enfiler mon pantalon, il ira à la classe et sera habillé. -» Annette était attendrie. « Demeures-tu loin? — Pas trop; à dix kilomètres, pas plus. » Elle put être satisfaite en reconnaissant que ses soins n'étaient pas superflus, et qu'un de ses « brigands y> ne reculait point devant la fatigue pour rendre service à un camarade.

Les histoires qu'elle raconte à ses écoliers ont le don de les passionner et, comme ils disent, c'est deuil pour eux de ne point

les entendre. Deux frères, Jean et Louis, fréquentaient l'école; ils étaient d'attitude recueillie et de bon exemple. Annette remarqua avec surprise qu'ils ne venaient qu'à tour de rôle : l'un assistait à la leçon, puis sortait; presque aussitôt il était remplacé par l'autre, qui écoutait les récits. Intriguée de ce manège, Annette dit à Jean : « Où est donc Louis? pourquoi n'est-il pas ici? — Il ne peut pas venir, il est sur l'arbre. — Et que fait-il sur l'arbre? — Il attend mes souliers, je les lui porterai quand la leçon sera terminée et il entendra l'histoire ; dimanche prochain ce sera mon tour d'avoir l'histoire et il aura la leçon. — Comment, mes pauvres enfants, vous n'avez qu'une paire de souliers à vous deux? — Mais oui : c'est pour cela, quand il a plu et que la terre est mouillée, que nous restons sur l'arbre en attendant notre tour d'entrer à l'école. » Ai-je besoin de dire que la bonne Annette fit appeler Louis et que, grâce à elle, il fut immédiatement pourvu de chaussures?

On n'aurait pas pu dire de Michel qu'il était la fine fleur des apprentis, tant s'en faut; il aimait à boire et tout ce qu'il gagnait passait au « débit », c'est-à-dire dans un de ces cabarets où l'homme trouve l'abrutissement, la misère et les impulsions criminelles. Néanmoins et malgré son vice, il allait à l'école du dimanche et écoutait. Il écoutait même si bien qu'il fut ému, « retourné » par une histoire que contait Annette au sujet de l'assistance que l'on doit à ses parents. A mesure que le récit se développait, Michel se sentait gagné par les larmes en pensant que sa mère n'avait point de domicile, et qu'elle était réduite à coucher sous une charrette. Ce jour-là il ne but pas, et à ses compagnons d'usine qui le raillaient de sa sobriété, il répondit : « C'est fini, je n'ai plus soif. » Au lieu d'eau-de-vie il acheta des planches à l'aide desquelles il construisit une sorte de cahute, dans laquelle il « relira t> sa mère. Pauvre cabane, de forme rudi-

mentaire, qu'il revêtit de vigne vierge, cabane peu luxueuse et que les meubles n'encombraient pas, mais où du moins la bonne femme put dormir à l'abri sans redouter la pluie, le vent, le froid et les chiens.

Michel aujourd'hui est un bon ouvrier, il est marié, père de famille; sa mère vit auprès de lui; son travail est apprécié, son épargne est sérieuse; relativement, il est dans l'aisance. Récemment il disait à Mme Gros : « C'est l'histoire que vous avez contée qui m'a sauvé : je n'étais qu'un ivrogne, vous m'avez fait comprendre que je devais secourir ma mère, et j'ai bâti la cabane. C'était le premier effort, il m'a été pénible ; le reste est venu tout seul et je me suis rendu compte de la puissance de l'économie. Maintenant la bénédiction de Dieu est sur moi; sans vous j'étais perdu. i>

Je m'arrête; je pourrais sans peine multiplier les exemples; ceux que j'ai cités suffisent à mettre en relief la verlu d'Annette. Je cherche un mot pour la définir, je n'en trouve qu'un seul et il n'est pas français : c'est une dompteuse. La bête féroce qui est dans l'homme et surtout dans l'enfant vivant en bande à travers la promiscuité redoutable des ateliers a trouvé sa maltresse en elle. A-t-elle une méthode, a-t-el!e lu les innombrables prescriptions dont on surcharge les règlements scolaires? Je ne le crois pas. Elle s'en fie à son inspiration, à cette intuition maternelle qui permet aux femmes de deviner souvent les pensées les plus secrètes, les impulsions les plus extravagantes des enfants, et elle réussit là où les maîtres consommés dans l'art d'enseigner échoueraient. Son cœur l'éclairé et illumine tout autour d'elle; elle aime les enfants, aussi elle les comprend et tout lui devient facile. Elle sauve les âmes et forge les esprits pour la virilité de l'existence. Sa mission volontaire est la plus féconde qu'il soit donni d'exercer ici-bas; elle y déploie des qualités supérieures et

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nulle récompense ne sera à la hauteur des services (Ju'elle a rendus* .

i. Prix Montyon, deux mille cinq cents francs. Séance publique de rAcadéroie française, i août 1881. — Je viens d'apprendre qu'Annette Gros est décédée à Lyon le 14 juillet 1884: c'est un irréparable malheur pour les apprentis de la Guillotlére.

Annette Gros, dont il vient d'être question, domptait des âmes farouches et amenait au bien des cœurs qui en semblaient éloignés pour toujours; elle entrait en lutte avec des intelligences dévoyées par de mauvais exemples, égarées sur les chemins où nulle autorité prévoyante et douce ne les avait guidées, mais néanmoins capables de la comprendre, ouvertes aux conceptions et, par cela seul, susceptibles d'être sauvées. Quand elle parlait à « ses brigands du dimanche », elle s'adressait à des êtres complets, chez qui la matière et l'esprit étaient en quelque sorte pondérés; ceux qui échappaient à son influence, qui ne profitaient point de ses leçons étaient des insoumis, des récalcitrants, et non point des malades ; nulle infirmité incurable ne les avait obscurcis et ne les avait parqués en dehors de l'humanité. Ils pouvaient être indisciplinés, rétifs et brutaux, mais ils n^étaient point irresponsables et forcés d'obéir à des impulsions irrésistibles. C'est

pourquoi, si haute qu'ail été sa vertu, elle me semble inférieure à celle de la femme dont je vais raconter l'histoire.

Mlle Léontine Nicolle est née à Paris, au mois d'octobre 1822, de bonne et irréprochable famille. Fille unique d'une mère intel- Figente et distinguée, elle fut, de la part de celle-ci, l'objet de soins assidus et d'un dévouement passionné. La mère et lafilh vivaient ensemble, l'une près de l'autre, ne se pouvant quitter, s'aimant, offrant à tous un admirable et double exemple d'amour filial el de tendresse maternelle. On n'avait d'autre rêve que de voir se prolonger cette existence intime, on ne demandait à Dieu que de se conserver l'une à l'autre. La destinée est parfois cruelle ; les prières ne la touchent point et l'on dirait souvent qu'elle se plaît à détruire des bonheurs que leur humilité même aurait dû protéger. La foudre ne frappe pas que les cèdres, l'hysope le sait bien.

Des revers que nulle imprudence ne justifiait avaient frappé la mère de Mlle Nicolle; la condition des deux femmes avait été réduite et une certaine gêne avait remplacé l'aisance d'autrefois. Le courage ne fut pas affaibli ; on se mit au travail, avec l'espoir d'en obtenir l'équivalent de ce que la mauvaise fortune avait enlevé. L'entreprise réussit mal; au lieu de diminuer la gêne, on ne fit que l'accroître; les projets d'avenir s'évanouissaient un à un. La réalité se montrait implacable, hérissée de difficultés auxquelles on avait grand'peine h faire face. Inquiète, l'âme tourmentée, regardant devant elle et pensant à sa fille avec angoisse, Mme Nicolle s'imagina que des persécuteurs inconnus entravaient ses efforts et neutralisaient son bon vouloir. Bientôt la pauvre femme fut saisie de ce mal implacable que les aliénistes appellent le délire des persécutions; il fallut protéger les autres contre cette malheureuse, la protéger contre elle-même et, en 1847, elle fut internée à la Salpôtrière.

LA DIRECTRÎCE. 203

Le coup fut très dur pour Mlle NicoUe, qui avait lutté jusqu'à épuisement dans Tespoir de garder sa mère auprès d'elle, de la soigner et de la guérir : illusion chère à ceux qui aiment et que détruisent les exigences mêmes du mal que l'on veut combattre* Dès que Mlle NicoUe fut séparée de sa mère, elle n'eut plus qu'une pensée : la rejoindre, sous n'importe quel prétexte, n'importe à quel prix. Ni sa jeunesse, ni l'avenir qui s'ouvrait devant elle, ni les promesses de l'existence qui la conviaient aux joies communes, ne lui laissèrent d'hésitation. Elle semblait avoir pris pour devise : là où est la mère, là est le devoir. Mais ce devoir, comment s'y consacrer? Croit-on qu'il suffisait de frapper à la porte de la Salpêtrière pour y entrer et n'en plus sortir? Non pas; pour y pénétrer, pour y séjourner, il était nécessaire d'être admis à y exercer une fonction. Laquelle? fille de service ou surveillante; pour une femme, quelle qu'elle soit, il n'en est pas d'autres.

Pendant plus de deux années, sans se rebuter des refus, sans se laisser abattre par des déceptions trop souvent renouvelées, marchant toujours vers le but qu'elle entrevoyait, Mlle NicoUe sollicita l'administration de l'Assistance publique avec une persistance que rien ne découragea. Au bout de ce temps, le 19 mai 1850, elle fut nommée surveillante de seconde classe à la Salpêtrière, particulièrement chargée des petites filles épUeptiques et idiotes. Voilà trente-six ans qu'elle est à l'œuvre.

Il y a longtemps que je l'ai vue pour la première fois; je l'ai admirée alors, je ne puis que la vénérer aujourd'hui ; son dévouement filial lui a si bien forgé l'âme, qu'eUe n'a pas connu une minute de défaillance. Et cependant sa besogne est décevante entre toutes; mais il ne lui importe pas, car elle avait pu installer sa mère auprès d'eUe, grâce à une tolérance administrative que l'on ne saurait trop approuver. Je me rappelle la vieiUe femme, toujours convenablement vêtue, les épaules couvertes d'un châle

qui indiquait l'aisance passée, marchant le long d'un mur, à l'ombre des grands arbres, pendant que les petites idiotes la regardaient et lui souriaient, car elle les aimait et ne voulait pas que sa fille fût sévère pour elles.

Ce que Ton nomme la première section de la cinquième division était alors une masure délabrée attenant à un préau; c'était une ancienne construction que l'on avait utilisée vaille que vaille et où personne n'était bien, ni la surveillante, ni les filles de service, ni les pensionnaires. J'en avais gardé un fâcheux souvenir et j'ai reconnu, avec joie, dans une récente visite, que tout était changé ; un nouveau bâtiment a été élevé où les classes sont spacieuses, où les dortoirs sont amples et les chambres bien aménagées. Le préau sablé est ombragéetvaste,unjardinety donne la gaietéde quelque verdure. L'Assistance publique a bienfait les choses, elle a poussé le soud jusqu'à dresser une tente qui permet aux fillettes de recevoir des leçons en plein air, à l'abri du soleil, baignées dans l'oxygène dont elles ont tant besoin. Ces améliorations sont considérables et l'on peut croire que les instances de Mlle NicoUe n'y ont point été étrangères.

C'est là son domaine ; elle y règne et jamais souveraine n'exerça par la douceur une autorité si complètement respectée. Surveillante des jeunes idiotes, garde-malade de sa mère, elle a mené là une existence dont le dévouement fut multiple et de toutes les minutes ; jamais les soins dont elle entourait sa mère ne lui ont fait oublier ses devoirs, jamais ses devoirs ne lui ont fait négliger les soins dont elle entourait sa mère : double labeur que la noble ûUe a su accomplir avec un courage surhumain. Sa mère a vécu près d'elle, enveloppée de sa tendresse, jusqu'en 1877. Pendant près de trente ans Mlle Nicolle fut au labeur, apaisant les subites irritations, veillant au chevet maternel, lorsque la malade était plus souffrante, ravivant le souvenir pour parler du temps passé.

se reprenant à Fespérance quand une lueur fugitive dissipait les nuages dont la raison était voilée, vivant entre les aberrations d'un être adoré et la semi-bestialité de ses élèves, résistant aux orages de démence qui soufflaient autour d'elle et se maintenant à force d'énergie à la hauteur d'une tâche devant laquelle les plus intrépides auraient reculé.

L'amour filial, qu'elle a élevé jusqu'à l'héroïsme, semble avoir développé en elle l'amour maternel qui existe à l'état latent chez toutes les femmes ; ne pouvant le témoigner à ses enfants, puisqu'elle est restée célibataire afin de se mieux consacrer à sa mère, elle le reporta sur les petites filles dont elle avait la garde et dont elle s'improvisa volontairement l'institutrice. L'œuvre qu'elle allait entreprendre était vraiment redoutable; elle en mesura l'étendue, elle en calcula les difficultés, elle envisagea les déceptions qui lui étaient réservées, et ne recula pas.

Elle n'a pas toujours réussi, mais elle n'a pas toujours échoué, et cela seul lui constitue un mérite hors ligne. Elle s'est attaquée à la matière incomplète, défectueuse, viciée dès l'origine, elle a voulu corriger les aberrations de la nature, et souvent elle y est parvenue. Depuis 1850 plus de cinq mille idiotes ont reçu ses leçons et, grâce à elle, plus d'une a été sauvée, c'est-à-dire a été amenée progressivement à la compréhension des connaissances élémentaires et par conséquent rendue apte à participer à la vie collective.

Un jour que j'étais en chasse sur les bords du Rhin, dans cette portion que l'on appelle les îles et qui est formée de terrains tantôt inondés, tantôt découverts parle fleuve, je me suis arrêté à regarder travailler un homme. Armé d'une coupelle de bois, il ramassait du sable, le lavait à grande eau plusieurs fois de suite, rejetant la terre, les petits cailloux, les fragments de coquillages pulvérisés, les débris de plantes, recommençant avec persévérance la même

besogne, jusqu'à ce qu'il ne restât plus au fond du rase qu'une sorte de poussière humide où brillait un imperceptible paillon d'or que l'homme mettait de côté avec soin. « Le métier est-i! bon lui? dis-je. — Heu ! heu ! pas trop, mais j'y gagilema vie. > Cet homme était un orpailleur. Dans cette terre détrempée où je ne voyais qu'une boue liquide, et sur laquelle je marchais avec insouciance, il savait reconnaître, à des signes que j'ignore, la trace et la présence du métal précieux; avec patience, avec entêtement il le cherchait et finissait par le découvrir.

En voyant Mlle Nicolle à l'œuvre, au milieu de ses élèves, je me suis rappelé l'orpailleur des îles du Rhin. Comme lui, dans une terre inculte et qui nous paraît à jamais stérile, elle a cherché le filon et l'a mis au jour; dans une matière inerte, pour ne pas dire morte, elle a suscité le point vital et l'a développé; dans des cerveaux atrophiés elle a fait jaillir une étincelle d'intelligence dont ils ont été presque éclairés. A beaucoup de ces malheureuses enfants il a fallu littéralement apprendre à parler; plus d'une émettait des sons confus, plainte, gémissement, cri de colère, où nulle articulation formulée ne pouvait être prise pour une parole.

C'est en leur montrant un objet et en leur répétant le nom à satiété que, le plus souvent, on obtient qu'elles puissent le désignerd'une façon compréhensible. Parfois on doit s'étudier à comprendre le vocabulaire qu'elles se sont fait, le modifier et leur enseigner à prononcer les mots du langage usuel. Esquirol cite une idiote qui pour demander à boire disait agnon, et pignon quand elle avait faim. Apprendre à lire, à écrire, donner quelques notions de calcul et de géographie à des êtres si particulièrement dénués par la nature, c'est un tour de force, et ce tour de force, Mlle Nicolle l'accomplit avec une mansuétude et une persévérance extraordinaires.

Ce n'est pas tout, il faut enseigner à ces infortunées à se mou-

voir d'une façon normale, sans danger pour elles-mêmes, sans péril pour les autres. L'idiote a généralement le geste saccadé, les mouvements brusques, heurtés, mal coordonnés entre eux; elle n'est pas maîtresse de sa matière qui la domine et n'obéit pas toujours à sa volonté; si elle veut courir, elle tombe ; si elle veut caresser, elle frappe; si elle veut franchir un obstacle, elle s'y blesse; j'en ai connu une qui mordait les personnes qu'elle désirait embrasser. De cette créature disloquée, incohérente, agitée de trépidations, on parvient à faire une fillette de tenue à peu près correcte et d'attitude modérée, en rythmant ses mouvements par la gymnastique, en cadençant sa marche, en lui apprenant, pour tout dire d'un seul mot, à se servir de ses membres, à utiliser ses forces et à ne les employer que dans la mesure nécessaire. La disproportion entre la fin et les moyens est presque constante chez l'idiote, qui prendra volonlici*s un marteau de forgeron pour briser une noisette et un canif pour couper un chône. Mlle NicoUe sait cela, et son premier soin est de faire comprendre autant que possible à ses élèves que, pour atteindre le but, il faut ne le jamais dépasser.

Ce qui domine chez ces pauvres petites filles dont la plus jeune peut avoir cinq ou six ans, et dont la plus âgée en a dix-huit, c'est la bestialité ; les besoins physiques sont les seuls qu'elles manifestent, et il ne peut en être autrement ; leur appétit ressemble à de la voracité et leurs impatiences sont des accès de fureur ; en elles tout est excessif et tient plus de l'animal que de la créature humaine. Celles-là n'ont point été faites à Timage de Dieu, on peut l'affirmer; les fronts fuyants, les mentons ravalés, les tempes creuses, les lèvres mal façonnées, complètent l'illusion et sont pénibles à voir.

Pendant que j'étais dans la classe et que j'examinais des cahiers d'écriture, une des élèves se mit à aboyer avec la tonalité

5»e LA VERTU EN FRANCE.

aiguë des otaries qui sont au Jardin d'Acclimatation. La pauvrette souffre du mal nerveux que Ton appelait jadis la maladie de Laïra, manie aboyante dont fut atteint le fils du grand Condé. Elle n'est pas seule ainsi dans sa section, et plus d'une pousse parfois deis cris inarticulés sans pouvoir s'en empêcher. Lorsque l'accès est passé, la malade est ordinairement saisie par une insurmontable lassitude; elle pose sa tête sur ses bras croisés et s'endort ; je n'ai pas à dire, je crois, que l'on respecte son sommeil.

Les cervelles. que Mlle Nicole a entrepris de débrouiller sont de natures diff'érentes : les unes, lourdes^ lentes, épaisses, appartiennent aux idiotes ; les autres, assez actives fet de compréhension relativement facile, sont celles des épileptiques. Pour celles-ci l'enseignement est rapide j l'eufant est douée d'attention, elle s'assimile prompteme^t des notions éléipentaireéjelle lit, elle écrit, eUe calcule couramment. Loçsqu'ou l'interroge sur- les poids M lesmesures, sur la géographie,. elle répond d'une façon satisfaisante, elle.'fconnaît les chefs-lieux d'arfondissemerit et peut . dire- le nom" des csîpitales de l'Enrope; sescahiers sont propres et son orthographe est correcte. On l'applaudit, on encourage son application; ses progrès font naître de Tespoir.

Au lendemain d'un jour où, après examen, elle* a été complimentée et encouragée, on reste stupéfait en constatant qu'elle ne sait plus rien. Quelle est la première lettre de l'alphabet, comment forme-t-on un mot, quelle est la capitale de la France? ellCï, l'ignore; elle vous regarde d'un air hébété et ne peut répondre. Un accès d'épilepsie est intervenu et a oblitéré la mépioire, Qjxn'y retrouve plus trace de ce que l'on y avait fait entrer avec tîuit de soins. Tout est à recommencer : c'est 4e martyr p de Sisyphe : lé rocher que l'on a si péniblement roulé çù sommet de la moAtagne est retombé de lui-môme. Et il en sera. ainsi jusqu^au jour

Mlle NicoUc au milieu de ses élèves.

LA DIHECTRICE. 2lt

OÙ, l'âge réglementaire ayant sonné, il faudra quitter la classe maternelle de Mlle NicoUe pour aller dans la division des adultes, où nul secoui^s intellectuel ne sera donné, et où Ton rentrera pour toujours dans la nuit que tant de dévouement et de bonté avaient essayé de dissiper.

Pour les idiotes il n'en est pas ainsi, le bien acquis persiste une fois que l'on est parvenu à le faire pénétrer dans ce que Ton a pu réveiller d'intelligence. Cela ma rappelé la phrase de M. Diafoirus : « On eut toutes les peines du monde à lui apprendre à lire... Bon! disais-je; on grave sur le marbre plus malaisément que sur le sable, mais les choses y sont conservées bien plus longtemps ! y> Mais quel labeur! quelle patience! quelle multiplicité de méthodes ! car il faut, en quelque sorte, modifier la manière d'enseigner selon le tempérament particulier de chaque élève. Avant d'être des élèves, ce sont des malades, malades avec d'invincibles prédominances nerveuses, soumises à toutes les influences de la température, à mille impulsions qui les dominent, qu'elles ne peuvent définir et que devine l'admirable Mlle NicoUe. Lorsque les élèves sont distraites, ne réussissent pas à fixer leur attention; lorsqu'elles bâillent, lorsqu'elles aboient, lorsqu'elles se heurtent du coude comme pour se chercher querelle, lorsqu'elles gloussent, pleurent sans motif et rient sans raison, on sait qu'un orage approche et que le tonnerre ne va pas tarder à retentir; on « lève » la classe et on rend au mouvement toutes ces pauvres agitées, pour lesquelles, en certaines circonstances, l'immobilité est un supplice et souvent une cause de crise.

Mlle NicoUe aime ses élèves, que l'on pourrait aussi bien appeler ses pupilles, car elle les a réellement adoptées; sa tendresse pour elles va parfois jusqu'à ne pas reconnaître à quel point elles sont inférieures et malades. Lorsqu'elle en parle, eUe a des euphémismes charmants ; jamais elle ne les appelle des idiotes

OU des épileptiques; elle dit : « J'ai la direction des enfants arriérées. » Oui, arriérées, et si bien, que jamais elles ne rattraperont le temps que la nature a oublié d'employer à en faire des êtres complets; à soixante ans elles ne seront pas plus avancées qu'à dix-huit.

L'affection que Mlle NicoUe a vouée à ses « arriérées » a développé en elle des qualités pédagogiques extraordinaires; plus l'obstacle contre lequel elle se heurtait était résistant, plus elle a employé de volonté, je dirai presque de génie, à le vaincre ou à le tourner. A force de vivre dans ce milieu étrange, presque fantastique, elle en est arrivée à ne plus s'étonner |de rien, le cri le plus aigu poussé inopinément par une de ses élèves n'interrompt même pas la phrase qu'elle prononce; si une malade refuse de travailler, elle dit : « Ce sera pour demain, tu seras mieux disposée. » Le spectacle permanent delà souffrance humaine ne Ta point endurcie, loin de là; sa pitié s'en est augmentée et elle n'a que.de la commisération pour le lamentable troupeau qu'elle conduit.

On n'est pas triste dans ces salles ouvertes de larges fenêtres et inondées de lumière. Je ne serais pas surpris que l'on y dansât quelquefois, car j'y ai vu un piano. Ces pauvres fillettes sont sensibles à la musique, et une femme de bien, Mme Fouret, leur a fait un inappréciable cadeau en leur donnant un orgue portatif dont les chants les mettent en joie. Si Mlle NicoUe est habile à amuser ses élèves, elle est ingénieuse à les instruire. Rien de ce qui est abstrait ou même un peu compliqué n'est compris par elles : aussi Mlle NicoUe s'applique-t-elle à ne leur donner que des notions d'une simplicité primitive. Leur dicter un sujet de composition est inutile, eUes seraient incapables de le développer et se contenteraient de le reproduire intégralement. Si elles peuvent décrire ce qu'elles voient, on en conclura qu'elles comprendront ce qu'on leur dira; aussi leurs « devoirs » n'empruntent

rien à rimagination : ce n'est que la description d'un objet qu'elles ont sous les yeux. Servie par son bon cœur, Mlle Nicolle a inauguré une méthode d'enseignement qui pourrait être utilement appliquée ailleurs qu'au quartier des idiotes de la Salpêtrière.

Tout le monde connaît ces cartes ornées de chromolithographies que l'on distribue à foison dans les magasins, en guise d'adresse; il en est de jolies, avec des sujets plaisants et des colorations qui ne sont point désagréables. Pour les marchands, c'est une réclame; pour les enfants, c'est un objet de collection propre à succéder aux timbres-poste oblitérés ; pour Mlle Nicolle, c'est un instrument d'éducation, et ce n'est pas le moins précieux de î;on compendium scolaire. Au lieu de dicter a: une matière » de narration, elle remet une de ces cartes à l'élève, qui doit en faire la description. Enseigner à un enfant à se rendre compte de ce qu'il voit, c'eit presque lui apprendre à se rendre compte de ce qu'il pense.

La phrase de début est invariable : « Cette image représente... > ; puis vient l'énumération des personnages, leurs occupations, la couleur de leurs vêtements. Si par hasard la carte porte un nom de ville, l'élève va à la petite bibliothèque de la classe, y consulte le Dictionnaire de Bouillet et donne une exacte indication géographique. En général, la description est minutieuse, l'écriture bien formée, l'orthographe suffisante. Seule la ponctuation est défectueuse, sinon absente; cela se comprend : dans ces pauvres têtes si faibles, incapables de soutenir le poids d'une pensée, les idées se mêlent, entrent les unes dans les autres et sont promptement réduites à l'état confus; les phrases qui se suivent sans ponctuation ressemblent à leurs conceptions intellectuelles qui se succèdent sans interiniption et surtout sans transition.

Par ce petit moyen, Mlle Nicolle obtient d'excellents résultats : elle ne s'adresse ni à une mémoire trop souvent défaillante, ni à un raisonnement toujours en défaut, elle s'adresse à la vue qui fournit des notions justes et que la malade pourra utiliser par la suite. Elle n'a pas seulement affaire à des idiotes et à des épileptiques : on dirait que la nature, inépuisable en ses inventions malfaisantes, se plaît à lui poser des problèmes insolubles; elle ^ sait les résoudre néanmoins, car rien ne semble impossible à son grand cœur.

Il y a cinq ans environ, une nouvelle élève fait son entrée en classe; on lui parle, elle n'entend pas, car elle est sourde; on lui fait signe de parler, elle ne peut, car elle est muette; de plus, elle est idiote. Quel pédagogue n'eût reculé devant la tâche, devant le miracle? Mlle Nicolle se dit : a Nous en viendrons à bout. D J'ai vu cette malheureuse au mois de mai 1886 et j'ai causé avec elle; vous entendez bien, je ne me trompe pas, j'ai causé avec elle, car Mlle Nicolle lui a appris à écrire et lui a appris à parler, en reprenant, à son bénéfice, le système d'articulation lente et très accentuée que Jacob Rodriguès Pereire avait inventé en 1749 et qui précéda la dactylologie imaginée par l'abbé de l'Épée. La voix est claire, un peu monotone et sans modulation; c'est pour ainsi dire une voix mécanique : celle qui l'émet n'en a pas la perception; si un automate parlait, il parlerait ainsi.

La lillette s'appelle Alphonsine, c'est elle qui me l'a dit; on lui montre un objet, elle le nomme, ce qui est un tour de force, ou elle en écrit le nom sur une ardoise. Mlle Nicolle désigna de la main les brides de son bonnet; Alphonsine parut réfléchir et écrivit : bride. Mlle Nicolle la regarda d'un œil sévère ; l'enfant devint très rouge, fit évidemment sur elle-même un effort qui lui fut pénible, et tout à coup, ressaisissant le crayon, elle ajouta

Mlle ?iicollc est ingénicnse à instruire ses clèvcs.

un^; la notion du pluriel lui était apparue. Cette pauvre fille si durement frappée dès sa naissance et qui semblait ne devoir jamais être qu'une créature inutile et encombrante, rend mille services à récole, aux salles de bains, au jardinet et même à Tatelier, car, sous la direction infatigable de Mlle Nicolle, les classes se doublent d'un atelier. Ony ourle des mouchoirs, ony marque le linge, on y agence des fleurs en papier, on y fait même quelques broderies. Ces travaux sont payés; une idiote ouvrière parvient quelquefois à gagner cinq sous par semaine.

Au lieu de les transférer, quand elles ont atteint Tâge de dixhuit ans, dans la division des adultes, ne pourrait-on leur ouvrir un atelier où les moins habiles pourraient attendre l'instant où leur infirmité les rendrait incapables de toute besogne. C'est le rêve de Mlle Nicolle, je le sais; ce rêve, ne peut-on le réaliser? L'Assistance publique a accompli d'autres prodiges; je n'ignore pas que, malgré sa fortune, elle est pauvre et ne parvient que difficilement à secourir tous ceux qui l'implorent; mais il y a là un essai à tenter, l'idiotie à combattre et des créatures humaines à rendre à l'humanité.

Chaque jour Mlle Nicolle se trouve en présence de cent dix élèves environ, dont plus de soixante sont épileptiques. Depuis 4850 elle est sur la brèche, et reste plus ardente, plus assidue que jamais. Son dévouement a été apprécié; elle n'est plus surveillante, elle est institutrice, elle est même directrice des écoles de la Salpêtrière; c'est-à-dire qu'après avoir fait au cours de la journée la classe à ses c enfants arriérées >, elle donne le soir des leçons aux filles de service, qui parfois en ont autant besoin que ses élèves.

La fatigue ne lui aura pas manqué ; par quel miracle n'y a-t-elle pas succombé, malgré sa santé délicate et qui a dû souvent être ébranlée? Elle a été soutenue par le sentiment du devoir, par cette

double tendresse qu'elle ressentait pour sa mère à laquelle elle s'est sacrifiée, et pour ses élèves infirmes auxquelles elle se sacrifie. A voir sa sérénité d'âme, son activité physique que rien encore n'a ralenti, on comprend que sa longue abnégation a été Tunique soutien de son existence. Dans sa chambrette ornée de souvenirs et de portraits de famille, elle ne doit rien regretter de sa vie passée, et son examende conscience lui permet, chaque soir, de s'endormir en paix. Elle n'a qu'à se raconter sa propre histoire pour trouver le contentement de l'âme et cette récompense intérieure près de laquelle les autres sont bien peu de chose. Celles qui ont pu lui être offertes ont honoré ceux qui les lui offraient, et c'est avec raison que, dans la séance publique du 7 août 1879, M. Jules Simon a dit : « L'Académie française, avec le plus profond respect^ décerne un prix de vertu à Mlle Léontine Nicolle. 3

La ville du CoiUances a donné son nom à la presqu'île du Cotentîn, que l'on appelait jadis le Coutentin, et qui forme aujourd'hui la majeure partie du département de la Manche. Au nord s'ouvre le port militaire de Cherbourg; toute la côte occidentale, commençant au cap de la Hague et aboutissant aux grèves de la baie Saint-Michel, est baignée par une mer difficile, capricieuse, souvent mortelle aux navires et toujours inconstante. Elle a des soubresauts subits, ses calmes sont trompeurs; c'est à elle que peut s'appliquer le mot de Shakespeare : « Perfide comme l'onde ; » on la redoute, on la surveille et l'on ne parvient pas à la rendre plus clémente. C'est en vain que le ministère de la marine a multiplié les phares et les balises pour indiquer les refuges, les écueila et les courants ; elle reste périlleuse ; ses colères sont terribles, ses sourires mentent; elle se complaît aux naufrages. Est-ce à elle que pensait Victor Hugo lorsqu'il a écrit :

Où sont-ils les marins sombres dans les nuits noires ?

flots ! que vous savez de lugubres histoires, Flots sombres, redoutes des mères à genoux !

Vous vous les racontez en montant vos marées, Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées, Que vous avez le soir quand vous venez vers nous !

La langue celtique, que nous appelons le bas-breton, a donné à la langue française un mot que la marine a adopté. Pour indiquer la rencontre de deux courants dans un passage étroit, on dit un raz. Dans le département du Finistère, la pointe du Raz, qui fait face à l'île de Sein et qui domine la baie des Trépassés, est célèbre; un proverbe local dit que c nul ne Ta franchie sans peur ou malheur > ; la quantité de navires qui s'y sont perdus est incalculable. Le raz Blanchard, qui côtoie le cap de la Hague, passe entre l'île d'Aurigny et les Casquets, longe les rivages du département de la Manche et se fait sentir jusqu'aux environs du Mont- Saint-Michel, est plus redoutable encore que le raz de Sein. En temps calme, il apparaît comme une large tache d'huile qui glisse sur la mer; en temps agité, il tourbillonne et forme des remous comme s'il battait contre des récifs invisibles. Malheur aux barques qu'il saisit, aux vaisseaux qu'il entraîne; Charybde et Scylla n'étaient point plus terribles. Plus d'un matelot qui a traversé le raz Blanchard a pu dire : « J'ai vu la mort de près. » Sur les côtes occidentales de la Manche, le costume des femmes est noir, car elles sont toujours en deuil.

Le ressac le plus violent du raz Blanchard se produit au-dessous du cap de la Hague, par le travers du petit port de Goury, qui confine au hameau d'Audei^ille. Tant de vaisseaux démâtés avaient passé devant Goury, tant d'épaves y avaient été charriées par les flots, qu'on résolut, en 4870, d'y installer un bateau de sauvetage, afin de pouvoir porter secours aux navires en perdition. A qui en confier le commandement? Grave question, car elles sont nom-

breuses les qualités que l'on est en droit d'exiger du patron sauveteur. A une expérience approfondie des mers qu'il surveille, il doit joindre la force physique et une indomptable énergie. Toutes les fois qu'il € sort i> (c'est le mot consacré), il risque ses jours; il le sait et n'en doit pas être arrêté. Si la confiance qu'il inspire à ses matelots n'est pas illimitée, si, par suite, il y a de l'hésitation dans la manœuvre, le sauvetage est compromis et le désastre que Ton pouvait empêcher devient irréparable. On consulta les pêcheurs d'Audei^ille et de Goury; ils se concertèrent, votèrent, et k l'unanimité Jean-Louis-Thomas Fabien fut élu. Cette fois le suffrage universel ne s'était pas trompé.

Fabien est né le 3 décembre 1823; il appartient à une de ces rudes familles de matelots qui ne sont point rares sur les côtes de France et qui sont l'honneur même de notre marine. Tout petit il avait joué avec la mer, tendant ses lignes, halant sur ses filets, relevant les boîtes où se prennent les homards, les tourteaux et les langoustes, que là-bas on appelle du coquillage. Il n'a pas onze ans qu'il est mousse sur la barque paternelle et qu'il fait la pêche côtière, au milieu même des dangers qu'il vaincra plus tard pour sauver les bateaux en détresse. A l'âge de vingt et un ans, il est pris par l'inscription maritime et entre au service de l'État sur la corvette l'Héroïne. Il fait la campagne des mers du Sud, la guerre à Taïti et n'est libéré qu'en 1849.

Rentré au pays, il reprend ses filets et fait la pêche comme au premier temps de sa jeunesse. Il est gai, il est vigoureux, il connaît avec précision les passages où il navigue; les écueils, les courants, les caprices mêmes du raz Blanchard n'ont plus de secrète pour lui; il est devenu ce que les marins appellent c un fini matelot » . Lors de la guerre de Crimée, la France réclame le concours de toutes ses forces maritimes; en mars 1854, Fabien est levé de nouveau et embarqué à bord du Fleurus; il est congédié en août

i855, après avoir concouru au transport de nos troupes et combattu sous Sébastopol. S'il additionne son temps de service, il constate qu'il a donné à l'État soixante-treize mois et vingt jours de son existence.

De retour à Audenille, il se livra encore à la pêche jusqu'au jour où, comme nous l'avons dit, il fut nommé patron du bateau de sauvetage, c'est-à-dire du bateau qui ne sort que lorsque les autres cherchent à rentrer au port, qui reste inutile sous le hangar quand le temps est propice, qui ne prend le large que par la bourrasque, la tempête et la mer démontée : c'est le bateau des grands périls et des actes de courage; quoiqu'il soit construit pour être insubmersible et avoir une grande stabilité, il en est plus d'un qui n'a point reparu.

Le début de Fabien fut un coup de maître et prouva qu'il était digne de la confiance que lui avaient témoignée ses compatriotes. Le 6 février 1870, vers six heures du soir, par une brume intense, le transport de l'État la Sèvre, monté par cent treize hommes d'équipage et ayant à bord quarante passagers, donna sur les rochers sous-marins qui sont à trois milles* vers l'ouest de Goury; le navire s'entr'ouvrit et sombra. Des cris de détresse parvinrent jusqu'au rivage ; Fabien comprit que des hommes étaient en détresse. Rapidement le canot fut armé et l'équipage embarqué. On prêtait l'oreille pour reconnaître le point de départ des clameurs que l'on entendait; le vent qui soufflait dur semblait à chaque instant en changer la direction. Où aller? Le brouillard était tellement épais que la lumière du phare ne le pouvait percer; la mer battait son plein, elle était lourde et violente; les courants qu'il fallait affronter, pour les remonter ou les franchir, filaient avec une effrayante rapidité ; l'écume bondissait sur les récifs du

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