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Le mille marin est de 1852 mètres

Fabien répondit en hurlant dans son porte-voix.

raz Blanchard; c'était cependant du milieu de ces écueils que sortaient des appels déchirants. C'est là qu'il fautaller. A Dieu va ! tiens bien la barre, bon pilote, et les désespérés te devront la vie.

Aux cris des naufragés Fabien répondit en hurlant dans son porte-voix; mais le vent venait de la mer et ne portait pas vers la Sèvre; le fanal du canot, enveloppé par l'enjjrun, n'était point visible; les malheureux appelaient toujours, lorsque tout à coup le canot apparut, abordant le navire sous le vent et dans son remous. Fabien avait manœuvré avec une habileté extraordinaire; il accostait sans avaries, malgré les bouts de vergues, les débris de mâts, les plauiches qui battaient les flancs du vaisseau et en rendaient les approches redoutables. Le bâtiment était en^ tièrement submergé. Seul le mât d'artimon apparaissait hors de l'eau; vingt et un hommes s'étaient réfugiés dans la hune, pressés les uns contre les autres, redoutant à chaque minute d'être enlevés par un paquet de mer. Un à un, se laissant glisser le long d'un cordage, ballottés, entendant avec effroi le mât craquer dans sa membrure, ils purent choisir Tinstaat favorable et se laissèrent tomber dans le bateau sauveteur que le ressa-c secouait, et qui à chaque instant était sur le pohit d'être brisé oontre le navire.

Des barques de pêche de Goury rôdaient aux environs de l'écueil, Fabien y transporta les hommes qu'il- venait de recueillir, et, retournant à l'épave, il parvint encore à prendre à son bord onze matelots exténués, blessés pour la plupart, épuisés par une lutte de plusieurs heures contre la flagellation des flots, et qui s'étaient cramponnés aux vergues du grand mât tombé en travers du navire. Nul cri ne se faisait plus entendre; aux appels réitérés de Fabien aucune voix ne répondit; tout ce qui survivait de l'équipage était sauvé ; à onze heures du soir on rentra au port de Goury. Le lendemain, le surlendemain, Fabien retourna sur le lieu du sinistre ; de la pointe du jour à la nuit close il erra parmi

les récifs et les débris. On ne découvrit ni vivant, ni cadavre. La mer gardait bien sa proie. Le ministre de la marine, instruit des faits, envoya une médaille d*or de seconde classe au patron Jean-Louis Fabien.

Le 14 novembre 1872, vers dix heures du matin, Fabien aperçut à deux milles au large une goélette anglaise à sec de toile qui avait son pavillon en berne, ce qui est un signe de détresse et une demande de secours. Depuis plus de deux semaines, la tempête faisait rage sur les côtes et la mer était bouleversée, c Au canot! au canot! » On se précipita; malheureusement la mer était au plus bas et il fallut le traîner sur plus de soixante mètres de grève avant de le mettre à flot. Pendant ce temps les marins avaient abandonné la goélette, s'étaient réfugiés dans la chaloupe et cherchaient à gagner le rivage. Grave imprudence au milieu de rochers, de courants et de contre-courants qu'ils ne connaissaient pas. Fabien, après avoir franchi à l'aviron les premiers brisants qui s'allongent devant le havre de Goury, déploya les voiles; le vent soufflait en foudre; les rafales menaçaient de briser le mât du canot, que les lames submergeaient. Attentifs, les yeux fixés sur l'horizon, le patron et ses hommes ne disaient mot; à peine parfois la parole d'encouragement familière aux matelots : « Tiens bon! y> On cherchait des yeux la goélette, on ne la voyait plus. Où donc était-elle? A neuf milles, par le sudouest d'Auderville où le courant l'avait drossée, c'est-à-dire entraînée. On l'aperçut enfin; les naufragés embarqués dans la chaloupe, perdus sur cette mer furieuse, avaient -eu peur; ils revenaient vers leur navire abandonné, pensant qu'ils y seraient encore plus en sûreté que sur ces flots où les récifs semblaient surgir à chaque coup d'aviron.

A bout de forces, ne pouvant plus manœuvrer, ils atteignaient l'épave au moment oùFabieny abordait. L'endroit était de sinistre

renom et s'appelle « la Déroute » ; si le canot de sauvetage n'y était arrivé, les malheureux allaient y périr corps et biens. Il n'y avait pas de temps à perdre; Fabien fit monter sur la goélette, nommée la Britannia^ deux de ses canotiers, qui la conduisirent en lieu sûr, à l'entrée du havre de Carteret. Pour lui, ayant, malgré des difficultés que l'état de la mer rendait presque insur* montables, embarqué l'équipage naufragé, il se battit pendant sept heures contre la tempête sans pouvoir pénétrer dans le port de Goury ; il chercha refuge à Dielette, où il parvint à six heures du soir. Le lendemain, profitant d'une embellie, il put gagner G0U17; il avait sauvé la goélette et tous ses matelots. Cette fois il reçut une médaille d'or de première classe. Un an après, dans des circonstances analogues, il arracha au naufrage et à la mort le sloop anglais VAnna-Maria^ chargé de blé, revenant d'Audieme, qui allait périr dans le raz Blanchai'd.

Toujours debout à la côte, inspectant la mer, interrogeant l'horizon à l'aide d'une jumelle que le ministre de la marine lui a offerte, il est prêt, en toute circonstance, à se jeter au danger; il attend la tempête, comme d'autres attendent le ciel serein, il est le maître de l'ouragan et lui enlève ses victimes. Les faits que je viens de raconter semblent pour lui des jeux d'enfants ; ces actes d'héroïsme que le sang-froid seul permet d'accomplir, il les renouvelle sans se lasser, et pendant l'intervalle de ses sauve* tages, il s'en va au large voir si les congres sont abondants et si les homards ont mordu à l'appât. Belle existence, enviable et supérieure, faite de sacrifice, de travail et de courage. Bon ma- . telot, ton nom restera légendaire sur les côtes que tu protèges, ' et tant que l'on parlera du raz Blanchard, on parlera du patron Fabien. On constate que, depuis l'installation du bateau de sauvetage à Goury jusqu'au mois de décembre 1876, il a sauvé onze navires et cinquante et une personnes. A cette époque, on le

décore et Ton ne pouvait moins faire : jamais le signe qui porte pour exergue < Honneur et Patrie » n*aura brillé sur un plus noble cœur.

Ce serait se répéter indéfiniment que de raconter en détail tous les sauvetages opérés par Jean-Louis Fabien; qu'il suffise de dire que pas un ne fut accompli sans que sa vie n'ait été en jeu. Rien ne l'arrêta jamais dans ce qu'il considère comme l'accomplissement d'un devoir. Le 28 mai i88i , il mariait sa fille; grande fête dans la commune, les cloches avaient sonné leurs volées les plus joyeuses. Fabien, portant sur sa veste bleue ses médailles de bronze, ses médailles d'argent, ses médailles d'or, sa croix de la Légion d'honneur, était attablé avec ses parents et ses amis dans la maison de la nouvelle épousée. On était gai; on avait fait une bonne caudrée* . On avait vidé bien des pichets de cidre et quelques bouteilles de vin. On chantait en chœur la chanson des marins de la flotte :

Tant que lu pourras Tenivrer lu boiras I

Nous sommes de Tarmée navale,

Avale, avale, avale, avale Ah I par ma foi I c'est bien bu ! c'est bien bul

D'autres ripostaient par le vieux chant de la « beuverie jd normande :

Ah î ah ! ah 1 buvons donc !

De Ce vin le meilleur du monde !

Ah ! ah t ah 1 buvons donc De ce vin, car il est bon !

Si tu n'en bois pas T'auras la pépie, Ça te donnera Laide maladie I

1 . Mot du terroir normand; la caudrée est à proprement parler tout ce qui peut tenir dans un chaudron.

Et tous, faisant chorus, riaient et reprenaient : « Ah! ah! ah ! buvons donc ! > Il était cinq heures et demie du soir ; dehors il ventait une bonne brise carabinée; ce sont les gens de mer qui parlent ainsi; de pauvres terriens comme vous et moi diraient : « il soufflait tempête ». Tout à coup la porte s'ouvre et, au milieu des chœurs, des rires, des éclats de joie, on entend un homme qui dit : « Un navire à la côte! » Fabien ne fit qu'un bond : <i: Allons, les canotiers, au canot ! ]> Il ne prit pas, il ne laissa à aucun de ses hommes le temps de changer de costume. € Allons! allons! à la mer! )) A six heures, il accostait le navire naufragé, qui était la goélette anglaise Sarah-Jane. L'équipage l'avait abandonnée; on aperçut la barque des naufragés dans le nord-est, entraînée au courant du raz Blanchard. On força de rames : « Tiens bon ! ah ! ah ! un bon coup ! » On volait sur la crête des vagues. On les atteignit au lieu dit les Échamelans; ils étaient au nombre de quatre, on leur jeta une remorque et on les hala jusqu'au port de Goury, où, sains et saufs, ils arrivèrent à huit heures du soir. Fabi^ retourna chez sa fille, où « la noce > festoyait encore. Ouvrant la porte et entrant, il entonna de sa forte voix:

Ah I ah ! ah ! buTons donc I

Quatre hommes arrachés à la mort! c'était bien terminer la fête d'un mariage.

J'ai sous les yeux les états de service du patron Fabien; je calcule que du 6 février 1871 jusqu'au 11 juin 1884, il a sauvé plu» de vingt-cinq navires et plus de cent personnes. Qu'a-t-il fait depuis cette dernière date? Je l'ignore, mais, sans crainte de commettre d'erreur, on peut affirmer qu'il n'a point déserté sa mission et que, malgré ses soixante-deux ans sonnés à l'horloge qui jamais ne s'arrête, il tient encore la barre d'une main ferme et

continue son œuvre de dévouement. L'Académie française ne pouvait rester indifférente à tant de persistance dans le courage, et c'est Tauteur de ces lignes qui, dans la séance solennelle du 26 novembre 1885, eut l'honneur d'annoncer au public qu'un prix de vertu était décerné au patron Jeaji-Louis Fabien.

Un de mes grands-oncles, qui est mort très âgé, racontait un jour devant moi, alors que j'étais un bambin de huit ans, qu'il avait fait un voyage en Espagne vers 1780. Il nous disait que, parti de Paris dans les Turgotines, qui depuis sont devenues les diligences des Messageries royales, il ne lui avait fallu que vingt jours pour arriver à Bayonne, où il prit un mulet afin de franchir les Pyrénées. J'ouvrais de grands yeux, car je me rappelais qu'en 1829 j'avais été à Rouen et que le trajet n'avait duré que vingt heures. A mon observation mon oncle répondit : « Vous êtes gâtés aujourd'hui ; de mon temps on allait de Paris à Rouen en trois jours, à Lyon en dix, à Strasbourg en douze, et c'était une amélioration que nos pères nous enviaient ; je ne sais vraiment où le progrès s'arrêtera, i

Les jeunes gens qui ne connaissent que les chemins de fer ieraient aussi étonnés que je l'étais en écoutant mon oncle, si je leur racontais comment je voyageais au temps de ma jeunesse,

avec une célérité que l'on ne connaissait pas sous la Restauration, et qui nous paraîtrait actuellement d'une insupportable lenteur.

En 1845, je suis resté cinq jours et cinq nuits en route pour venir de Toulon à Paris ; on allait vite cependant. Les relais étaient préparés d'avance ; on s'arrêtait pendant une demi-heure pour dîner; le conducteur criait : c Allons, messieurs les voyageurs, en voiture ! » et l'on repartait. Si par hasard on faisait route avec les diligences d'une compagnie rivale, le postillon fouaillait ses chevaux ; on se hâtait ; dans ce cas-là on faisait parfois deux lieues et demie — dix kilomètres — à l'heure, et cela s'appelait brûler le pavé. Dès qu'une montée était un peu rude, on faisait descendre les voyageurs qui étaient empressés à gravir « la côte i à pied et qui se sentaient heureux de s'étirer un pjeu.

Lorsque l'on entrait au grand trot dans les villes, sur les pavés sonores, toutes les commères regardaient par la fenêtre, les chiens aboyaient et les gamins accouraient pour voir relayer. k tous les relais, jour ou nuit, il se trouvait invariablement un voyageur qui passait sa tête à la portière et disait : « Conducteur, où sommes-nous? » Le conducteur, attachant le dernier trait au palonnier, grognait un nom que l'on n'entendait jamais ; puis, en deux bonds, il grimpait sur l'impériale; un coup de fouet retentissait : « Allume ! allume ! vigoureux ! » et l'on était en route. Je ne parle pas de ces berlines, de ces briskas que M. Comte, directeur général des postes, livra au public émerveillé en 1840; la vitesse réglementaire était de seize kilomètres à l'heure ; c'était alors le nec plus ultra du confortable et de la rapidité ; on disait : « C'est le comble du luxe, jamais on ne le pourra surpasser, i

J'ai souvent regretté cette façon de voyager qui avait de l'imprévu, des incidents, de petites aventures souvent fort douces, qui laissait au voyageur quelque initiative et une liberté d'action où Ton pouvait trouver de la sécurité. Il est probable cependant que

si j'en étais réduit aujourd'hui à monter en diligence, je pesterais de bon cœur contre la lenteur des chevaux, Tincommodité des places et la fatigue imposée par un mode de locomotion imparfait. C'est le défaut de ceux qui vieillissent ; en pensant aux choses de leur jeunesse, ils soupirent et disent : « Ah ! c'était le bon temps !» Si on le leur rendait, ce temps qu'embellissent les illusions du souvenir, ils en auraient horreur.

Les chemins de fer ont pour toujours fait rentrer sous la remise les berlines, les diligences, les briskas, les chaises de poste, les accélérées, les gondoles et ces étranges véhicules, les carabas, les pots de chambre, les coucous qui faisaient le service des environs de Paris*. Avec les rapides, les express j les trains-éclairs, nows franchissons en quelques heures les distances que nous parcourions jadis péniblement en plusieurs jours, et nos petits-enfants auront peut-être à s'étonner de la lenteur de nos voyages.

Si la France est dotée d'un excellent réseau de communications à la vapeur, ce n'est pas M. Thiers qu'il en faut remercier ; il n'y croyait pas, et, en 1834, il disait à la Chambre des députés : € En supposant beaucoup de succès aux chemins de fer, le développement ne sera pas ce que l'on se figure ; si on venait m' assurer qu'en France on fera cinq lieues de voies ferrées par année, je me tiendrais pour fort heureux! > En ceci, comme en tant d'autres choses, hélas ! il n'a pas été bon prophète.

Bien des petites industries, qui en province vivaient du passage

1. La baronne d'Oberkirch donne dans ses Mémoires la description de ce genre de voiture : c Sur la route de Versailles, dit-elle, on aperçoit tout le temps des çara bas et des pots de chambre qui conduisent des solliciteurs. Les carabas, lourdes voitures qui contiennent vingt-six personnes, ont huit chevaux qui mettent six heures et demie pour aller à Versailles. Quant aux pots de chambre, outre leurs six habitants, ils ont encore deux singes, deux lapins et deux araignées. Les lapins sont devant, à côté du cocher; les singes sur Timpériale et les araignées derrière, comme ils peuvent, y

des diligences, ont disparu avec elles. La charité même en a souffert, car l'aumône, qui tombait d'une voiture dont les chevaux trottinaient, ne peut plus descendre d'un wagon emporté à toute vitesse; les mendiants qui jadis entouraient une chaise de poste relayant ne pénètrent pas sur la voie d'une gare où un train prend un temps d'arrêt. Quelques-uns des relais autrefois placés sur des routes que sillonnaient les voyageurs apportaient leur contingent d'ofifrandes aux pauvres.

A Orgon, le souvenir n'est pas encore éteint d'une femme qui quêtait pour les pauvres de rhospice, où l'on recueillait les indigents. Orgon, sur les bords de la Durance, en frontière du département de Vaucluse, assise en travers de la route de Paris à Marseille, avait une maison de poste où devaient relayer toutes les voitures qui parcouraient ce chemin, l'un des^plus fréquentés de France. Là, pendant vingt-six ans, de 1821 à 1847, une femme fut infatigable pour porter secours aux malheureux.

Elle s'appelait Madeleine Laugier et était née le 12 août 1801 à Bonnieux, qui est une petite ville de l'arrondissement d'Apt. Elle était de famille pauvre, et, dès qu'elle put faire œuvre de ses petits bras, elle fut employée aux travaux des champs ; elle s'empressait au ménage et soignait sa mère veuve, qu'une santé délicate retenait souvent au logis. Très douce et d'humeur avenante, elle était la gaieté de la maison délabrée où son frère vivait auprès d'elle. Occupée à la culture, occupée aux travaux de l'intérieur, elle ne put fréquenter l'école et resta illettrée. A cette époque c'était, du reste, loi commune parmi les paysans de ne point se soustraire à l'ignorance native ; le temps employé à acquérir quelques notions de lecture, d'écriture et de calcul leur paraissait du temps perdu. Ils disaient couramment : « A quoi bon? ça ne rapporte pas. » Encore aujourd'hui il faut lutter contre eux, car il est difficile de leurfaire comprendreque l'instruction est indispensableàl'homme,

et qu'une cervelle que l'enseignement n'a point fécondée ressemble à une lanterne que Ton a négligé d'allumer : elle reste obscure.

En revanche, Madeleine avait attentivement suivi le catéchisme que dirigeait le vieil abbé Jussian, curé de Bonnieux, homme

Madeleine Laugier.

excellent, qui avait pris en amitié la petite fille dont il avait promptement reconnu les bonnes qualités. Elle aimait les cérémonies religieuses et s'y complaisait ; je ne sais si elle admirait les tableaux de Mignard et le rétable qui décorait l'église, mais elle y demeurait parfois plus longtemps que sa besogne ne l'eût exigé, absorbée dans ses prières, comme absente et emportée vers des régions supérieures.

Elle grandissait, elle devenait jolie, plus d'un habitant de la ville, passant auprès d'elle, avait dit : « Ah ! le beau brin de fille ! » Elle ne s'en apercevait guère 'et continuait son chemin sans retourner la tête. Toute sa vie était confinée entré les travaux de la maison, ceux des champs et les soins qu'exigeait son frère, dont la santé semblait compromise pour toujours. Ce malheureux, qui se nommait Baipiabé, fut atteint d'un rhumatisme articulaire aigu et fut perclus de tous les membres ; c'était un désastre pour sa famille, dont on peut dire qu'il était le gagne-pain. Rien de ce que permettait la pauvreté ne fut négligé pour l'amener à guérison; Madeleine allait dans la campagne chercher les c simples » qu'on lui avait indiqués; mais comme elle croyait moins à la science humaine qu'à la bonté divine, elle fit une neuvaine à Notre-Dame des Lumières.

Là, agenouillée devant une statue de la Vierge que l'on dit miraculeuse, et qui est révérée dans la vallée d'Âpt, elle fit, dans le secret de son cœur, vœu de se consacrer à la vie religieuse si son frère recouvrait la santé. Son frère guérit après de longs jours de souffrance; Madeleine ne se demanda pas si la jeunesse et la résistante constitution du malade n'avaient point suffi à vaincre la maladie; elle ne se sentait redevable qu'envers Dieu; elle s'était engagée vis-à-vis de lui et n'admettait pas qu'elle pùt'manquer à sa promesse. Par prudence cependant, et après avoir consulté le curé de Bonnieux, elle attendit, car elle était trop jeune encore pour imposer sa volonté.

En 1821, quand elle eut vingt ans et que dans tout le pays voisin l'on ne parlait que de sa beauté, elle prévint sa mère qu'elle voulait entrer au couvent, que sa résolution était irrévocable, que, du reste, elle était liée par un vœu, qu'elle s'était donnée et ne pouvait se reprendre. Sa mère et son frère la conjurèrent de renoncer à son dessein, la supplièrent de ne point les quitter, lui

Lllc fît vœu de 8C consacrer à la vie religieuse.

dirent que le curé, qui était si bon pour elle, la relèverait de son serment. Tout fut inutile; avec une fermeté que sa douceur même rendait invincible, elle déclara que rien ne l'arrêterait et qu'elle était prête à partir. On consulta l'abbé Jussian qui répondit : « Dieu l'appelle, laissez-la aller, i Elle prit son petit paquet, regarda une dernière fois la maisonnette où elle était née, les champs où elle avait appris dès son enfance que la vie n'est qu'un labeur, l'image de la Vierge devant laquelle soir et matin elle disait sa prière d'un cœur que nulle mauvaise pensée n'avait troublé; puis, embrassant sa mère désolée, son frère qui sanglotait, elle partit.

Elle avait confiance dans sa destinée, car elle tenait en poche une attestation des plus chaudes et des plus honorables signée du curé de Bonnieux et de Tabbé Dariès, premier vicaire; elle ne doutait pas que, sur la seule vue d'un tel certificat, toute porte de congrégation ou de communauté ne s'ouvrît devant elle. La pauvre fille oubliait qu^^elle ne savait même pas lire et que son défaut d'instruction pouvait mettre obstacle à ses projets. Arrivée à Avignon, après avoir fait la route à pied, elle alla frapper aux portes de l'hôpital de Sainte-Marthe, que desservait l'ordre des religieuses hospitalières cloîtrées de Saint-Joseph*. Là, sa déconvenue fut complète : on ne pouvait la recevoir, ni l'accepter au noviciat comme elle le demandait. Son défaut d'instruction fut-il la seule cause du refus qu'elle éprouva? Je le crois; mais il est possible qu'une dot d'entrée, si faible qu'elle fût, ait été nécessaire pour la faire admettre dans la communauté. Or Madeleine n'était pas seulement pauvre, elle était misérable, et toute sa fortune consistait dans les quelques sous qu'elle avait emportés de la maison.

1. Fondé en 1643, à La Flèche (Sarthe), par M. Le Royer, conseiller au présidial de cette ville.

Elle pleurait et sa déception l'avait anéantie. Quoi! ne pas pouvoir se donner tout entière à Dieu, ne pas pouvoir faire œuvre de dévouement en se consacrant aux malades? Le rêve de sa vie s'évanouissait et elle se disait : « Que vais-je devenir? » La supérieure, émue de son chagrin et de la sincérité de ses regrets, lui dit : « Ma fille, il ne faut pas vous désoler, ce que vous ne trouvez pas ici vous le pouvez rencontrer ailleurs; il n'y a pas qu'un hôpital en ce pays, et les malheureux auxquels on peut porter secours sont nombreux autour de nous. Allez à Orgon; l'hospice des indigents y est pauvre^ il subsiste d'aumônes, vous en serez la quêteuse; si votre volonté est aussi persistante que vous l'imaginez, k besogne ne vous manquera pas et vous aiderez à soulager bien des misères Je vais vous donner une lettre qui vous ouvrira les portes. »

Madeleine accepta avec gratitude l'offre qui lui était faite; elle s^ remit en route et elle arriva à Orgon. C'était au mois d'avril 1821. On la reçut à l'hospice; on l'écouta; en voyant sa jeunesse et sa beauté, plus d'une vieille religieuse hocha la tête; mais la lettre du curé de Bonnieux était précise, celle de la supérieure d'Avignon était pressente; Madeleine fut acceptée en qualité de quêteuse, et dès le lendemain elle entra en fonctions. Ses habits de paysanne ne convenaient plus au rude métier qu'elle allait faire et pouvaient laisser supposer qu'elle n'était qu'une vulgaire mendiante. Elle revêtit une robe en bure noire, ample et dissimulant les formes; sous une coiffe blanche que surmontait un béguin noir, elle cacha ses cheveux; ainsi costumée, elle ressemblait à une religieuse d'un ordre inconnu : l'ordre des volontaires de là charité.

Elle stationnait de préférence près de la maison de poste, devant laquelle, à toute heure du jour et de la nuit, s'arrêtaient les voitures publiques et les chaises de poste. Sa jeunesse étonnait, sa

Elle stationnait de préférence près de la maison de poste.

beauté attirait les regards, et, quand elle tendait aux portières sa tirelire de fer-blanc, en disant : « Pour les pauvres voyageurs malades à l'hôpital, s'il vous plaît, » il était bien rare qu'une aumône ne répondît point à sa prière.

Pendant l'été, sous le soleil brûlant de la Provence, au long des jours, elle attendait les voitures, et de son clair regard, de sa voix douce, sollicitait si bien les offrandes, qu'on ne lui refusait pas. En hiver, pendant les nuits si lentes à s'écouler, lorsque soufflait le mistral plus aigu que des lances et plus tranchant qu'un fer de faux, elle approchait, sa lanterne en main, grelottant, battue parle vent; ses paroles glissaient comme une musique à travers les rafales; on baissait la glace et d'un cœur attendri on mettait quelque monnaie dans la main de celle que les voyageurs connaissaient bien, et qu'ils avaient surnommée la petite sœur quêteuse.

Elle avait une industrie particulière dont elle tirait parti, non pour elle, mais pour les malheureux. Souvent un voyageur descendait de diligence pendant la nuit ; tou^ était obscur et désert dans la petite ville d'Orgon; l'auberge était loin où il voulait chercher un gîte. Madeleine alors le guidait, marchant devant lui, portant le bagage si ses forces le lui permettaient, et, à la porte de l'hôtel qu'elle faisait ouvrir, elle recevait pour sa peine quelques sous, parfois une pièce blanche, que tout de suite elle \ laissait tomber dans sa tirelire. Puis, en fiâte, elle retournait vers I la maison de poste, dans la crainte qu'une voiture ne s'y fût arrêtée pendant son absence.

Croirait-on qu'elle ne se couchait jamais? Il lui fallait être toujours sur pied, car, sur cette grand'route, le transit était incessant; de plus, elle ne pouvait s'éloigner du relais sans risquer de laisser échapper quelque offrande; aussi passait-elle ses nuits dans une guérite en planches, factionnaire intrépide, veillant

pour l'infortune et aux aguets de la charité. Assise sur une chaise rempaillée d'écorce de tilleul, les pieds sur une de ces chaufferettes primitives que Ton nomme des ^^w^wo?, éclairée. par sa petite lanterne, elle s'assoupissait, la tête appuyée contre la cloison en bois, attentive néanmoins et se dressant dès qu'au loin elle entendait le roulement d'une voiture. On lui disait : a Madeleine, vous vous tuerez à vivre ainsi. » Elle répondait : « Il n'y a pas crainte, j'en ai l'habitude. >

Parfois, en hiver, lorsque le mistral passait en sifflant au-dessus de la Durance, quand la nuit était trop dure, Madeleine, serrant contre elle sa robe que la bise traversait, claquant des dents, glacée, allait chercher refuge dans l'écurie, se pelotonnant dans un coin, sur la litière, à côté des chevaux, dont la chaleur la réchauffait. Si le froid devenait plus intense, elle entrait dans la cuisine de la maison de poste et s'approchait de la cheminée, où flambait un grand feu. Tous ceux que leur service retenait hors du lit et qui se réunissaient dans cette salle commune se levaient et restaient tète décotfverte jusqu'à ce qu'elle eût pris place. Les postillons, les palefreniers, les valets d'écurie la vénéraient comme une sainte; jamais un mot malsonnant ne frappa ses oreilles. La population Tadorait, en était fière; si un imprudent eût insulté « la petite sœur Madeleine », il aurait été assommé.

De 1821 à 1847, pas un jour, pas une nuit ne s'écoulèrent sans qu'elle fût à son poste. Elle était tellement connue, tellement respectée des voyageurs qui parcouraient souvent cette route, qu'avant d'arriver au relais d'Orgon ils préparaient l'aumône qu'ils lui réservaient. Sur les registres de l'hôpital, on liii avait ouvert un compte particulier, où Ton put constater qu'en l'espace de vingt-six ans elle avait recueilli plus de cinquante mille francs, dont les malheureux avaient profité.

En 1847, le chemin de fer, ouvert entre Avignon et Marseille,

interrompit subitement, et pour jamais, le transit des voitures. Madeleine eut le sort des courriers de malle, des conducteurs de diligence, elle fut mise à pied et l'hôpital ne s'aperçut que trop qu'elle ne pouvait plus quêter. Un fait touchant se produisit alors, qui témoigne de l'admiration, de la reconnaissance que les habitants d'Orgon professaient pour elle. La guérite où elle avait ' passé tant de nuits à guetter la bienfaisance au passage fut ache- \ tée par M. Rostand, maire de la ville, qui ne voulut pas qu'elle fût détruite, car il la considérait comme a: un monument historique > ; le mot est de lui. En vérité, c'était une relique.

Madeleine, privée de cette source d'aumônes qui, pour elle, avait été abondante, ne se découragea pas. Elle était adroite et ses mains industrieuses étaient capables d'ouvrages délicats. Elle se mit à fabriquer des chapelets, qu'elle vendait, assise derrière une petite table, près de la porte de l'hôpital. Tout le bénéfice était réservé aux malheureux et c'est à peine si elle prélevait ce qui était indispensable à ses besoins; jamais elle n'accepta aucune rémunération, aucun secours de la maison hospitalière à laquelle elle avait rendu tant de services. Tout ce que l'on put obtenir d'elle, lorsqu'elle abandonna sa guérite, fut qu'elle aurait son logement à l'hospice.

Elle ne quêtait plus pour les indigents, mais elle allait en ville les visiter; elle s'installait à côté du lit des malades pauvres et les soignait. Lorsqu'elle voyait qu'une demeure avait été trop rudement visitée par la misère, elle n'hésitait point à se rendre auprès des gens riches; tout en souriant, elle les imposait, levait sur eux la dîme de la charité et s'en revenait heureuse vers ceux dont elle était la consolation, le soutien et l'espoir. Plus d'un vieux grabataire est mort en lui disant : <r Sois bénie, chère sœur Madeleine^ pour le bien que tu m'as fait. > Le parfum des bénédictions montait autour d'elle comme les vapeurs de l'encens

devant le tabernacle. Elle n'était pas à plaindre, car le dévouement aux souffrances d'autrui est le plus réel bonheur que l'homme peut goûter ici-bas.

Son seul regret était d'être trop pauvre pour secourir bien des malheureux qu'elle connaissait. Aussi lorsqu'elle eut reçu le prix Montyon de trois mille francs, que l'Académie lui décerna en 1862, on peut être certain que plus d'une infortune fut immédiatement soulagée *.

1. Madeleine Laugicr est tlécédée à Orgon le l**^ mars 1880, léguant à Thospic lOQt ce qu'elle possédait.

Les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense.

Ce vers m'est revenu en mémoire, mais dans un sens opposé à celui que Tauteur lui a donné, en voyant les taquineries — je ne me servirai pas d'un mot plus énergique — dont le clergé est actuellement l'objet de la part de ceux qui s'intitulent libres penseurs, sans doute parce qu'ils ne pensent à rien. Il est de mode, il est bienséant, dans une certaine catégorie de monde, de crier haro sur le prêtre et de le charger de toute sorte de méfaits. C'est une satisfaction que s'accordent volontiers les pauvres de cœur, car il est toujours facile d'attaquer qui ne se défend pas.

On a dit : le prêtre vit de l'autel; soit; mais à voir ce qui se passe dans nos campagnes, on pourrait souvent constater qu'il en meurt, sans qu'il s'arrête jamais dans l'accomplissement de son devoir. Dans plus d'une commune, il n'est pas seulement le pasteur des âmes, il est le médecin, il est le consolateur, il est le

soutien de ceux qui s'affaissent, il relève ceux qui tombent et il nourrit les affamés; j*en ai connu qui couchaient tout vêtus sur un sac de balle d'avoine, parce qu'ils avaient converti leurs draps et leur matelas en aumônes. M. Dupanloup, qui fut monseigneur d'Orléans, n'avait qu'une soutane si rapiécée, que ses vicaires en rougissaient : c'était le seul vêtement que sa charité lui avait laissé.

C'est à l'œuvre qu'il faut juger le prêtre et non pas aux intentions que lui prête la malveillance ; s'il a pris soin des malheureux, s'il a réconforté les esprits défaillants, s'il a eu pitié des débiles, s'il a fait naître le repentir chez les coupables, s'il a donné aux pauvres la part qu'il ne se réserve pas à lui-même, qu'il soit béni; car il a fait du bien et il a été le représentant de Dieu dans ce que la divinité a de plus auguste : la bonté. Ses opinions politiques, s'il en a, ne nous importent guère; à ceux qui ont faim, un morceau de pain est plus utile qu'un bulletin de vote; la consolation qui apaise un cœur affligé, la parole qui rouvre l'espérance aux désespérés, ont plus d'importance que les objurgations des inventeurs de théories sociales. Rêver le bonheur de l'humanité, c'est bien; secourir le prochain qui souffre, c'est mieux.

Parmi les humbles curés de campagne, qu'il est plus facile de railler que d'imiter, il en est plus d'un qui a fourni d'admirables exemples et qui a d'autant plus de mérite que sa pauvreté est extrême. Il n'est pas d'ouvrier qui ne soit mieux rémunéré que le desservant de certaines paroisses rurales, où la prébende ne dépasse pas neuf cents francs et le casuel cinq cents. Quel budget pour être convenablement vêtu, pour se nourrir, pour ne point fermer sa main à ceux qui demandent, et ceux qui demandent sont nombreux; car en tous cas de misère, de malheur ou d'accident c'est au presbytère que l'on accourt. Or la porte du presbytère se souvient de la parole : « Frappez, et l'on vous ou-

vrira; j> aussi n'cst-elle jamais close. La vie de ces prêtres est une lutte permanente contre la misère personnelle et contre la misère d'antrui que Ton veut soulager; il y a là des prodiges d'économie, d'habileté, de sacrifices, qui sont pour surprendre, et, lorsque

L*abbé Marchai*

Ton est entré dans le secret de certaines existences, on se demande ce qu'il faut le plus admirer de la force physique qui permet de supporter tant de privations, ou des miracles que la charité fait accomplir.

Dans le département de la Haute-Marne existent deux petits villages appartenant au canton d'Andelot ; l'un, Rochefort, a cent quatre-vingt-seize habitants; l'autre, Briancourt, en possède deux

cent treize ; pour ces deux hameaux une seule église, desservie par Tabbé Pierre-Ferdinand Marchai. Il est du pays, car il est né, le 20 octobre 1834, au bourg de Chalvraines, où son père était instituteur primaire. Il est le premier-né de quinze enfants, et, par vocation, se destina à la prêtrise. Après avoir été vicaire à Bourmont, il fut nommé titulaire de la cure de Rochefort, dont il prit possession le 15 août 1862 ; il était donc alors âgé de vingt-huit ans. Dans la paroisse qu'il avait à gouverner, il apportait une âme généreuse, façonnée par les bons exemples reçus dans sa famille, la vigueur de la jeunesse et Tamour du bien. Il ne lui fallut pas longtemps pour avoir délimité l'étendue de son domaine et en connaître tous les habitants.

11 était à la fois ingénieux et patient ; il excellait à découvrir la misère et ne reculait devant aucune démarche pour lui venir en aide. A Briancourt, à Rochefort vivaient, ou pour mieux dire végétaient, quelques vieux soldats, de ceux que Béranger, qui ne détestaient point la rhétorique, a appelés :

Humbles débris d'un héroïque empire.

Ils avaient suivi Napoléon I*' dans ses dernières guerres, en Russie, où le climat fut plus meurtrier que l'ennemi ; à Leipzig, où selon sa parole, son mauvais génie lui apparut; dans celte campagne de France, où les prodiges de la statégie et de la bravoure ne servirent qu'à rendre la chute plus profonde ; à Waterloo, qui fut la défaite suprême :

... L*aigle oubliant son vol accoutumé Se perdit sous la nue et tout fut consommé»

L'âge, qui est la pire des infirmités, car elle est incurable, les avait affaiblis; incapables de travail, ils passaient de longues

journées, assis au soleil ou dans les granges, se racontant les aventures de leur jeunesse, dessinant sur le sable, du bout de leur bâton, les mouvements militaires dont ils se souvenaient, moqués par les petits enfants qui riaient de leur caducité, en charge, en lourde charge à leur famille, qui les nourrissait, les hébergeait, et à laquelle ils ne rapportaient aucun gain. Ces hommes avaient servi bur pays avec dévouement; ils lui avaient donné leurs années les meilleures; ils avaient été un des éléments de la gloire française; la France ne leur devait-elle pas le pain des dernières heures? C'est ce que Tabbé Marchai se demanda, et la réponse fut telle, qu'il se mit à Toeuvre.

Il se rendit à Ghaumont, afin d*y compulser les archives départementales et d'y retrouver les états de service des vétérans dont le sort l'avait ému; intéressant à ses recherches le baron de Lespérut, député au Corps législatif pour le département de la Haute- Marne, il put, grâce à cet intermédiaire dont le bon vouloir fut infatigable, entrer en relations avec les bureaux du ministère de la guerre, et en obtenir les documents qui lui étaient nécessaires pour établir et justifier les droits de ses protégés à une pension de retraite. A force de recherches et d'insistance, il réussit dans ses démarches; son activité avait vaincu la nonchalance administrative; plus de trente vieillards décorés de la médaille de Sainte- Hélène purent le remercier de les avoir arrachés à la misère. Tout ragaillardis, les pauvres vieux s'en allaient à la messe et ils s'inclinaient, avec le cœur plein de gratitude lorsque leur jeune curé les bénissait.

Être curé dans une paroisse pauvre, c'est être à la fois apôtre et sœur de charité : il faut éclairer des intelligences obscures et combattre le mal sous toutes ses formes. Pour une âme ardente, le champ d'action est parfois trop limité ; on rêve de se donner à toutes les souffrances et de se répandre sur toutes les infor-

tunes. Un jour le vicaire de MontreuiUe-Chétif, dans le département de la Sarthe, se mit à pleurer en s*asseyant devant son repas. <r Qu'avez-vous? — Je pleure en pensant à ceux qui ont faim el que je ne puis nourrir. » Je Tai connu, celui-là, lorsque j'étais enfant ; il ne portait pas de bas, parce qu'il les donnait à ceux qui ' avaient froid. J'imagine que Tabbé Marchai Teût volontiers imité; pour certains cœurs, le malheur d'autrui est une angoisse intolérable. L'abbé Marchai s'ingéniait à faire le bien, le faisait et trouvait que ce n'était jamais assez. Une circonstance fortuite lui ouvrit une voie nouvelle, où il se précipita avec passion.

En 1874, il reçut la visite de deux franciscaines vêtues de bure, la corde aux reins, les pieds chaussés de sandales, qui quêtaient et recueillaient des aumônes, afin de soutenir l'asile que leur ordre a fondé dans le département du Jura, à Aromas, en faveur des petites filles idiotes, épileptiques et scrofuleuses. En causant avec les deux sœurs minorités, l'abbé Marchai apprit que le département de la Haute-Marne ne possédait aucun établissement de ce genre, mais en revanche que l'on y comptait plus de deux cents enfants frappés d'imbécillité, de maladies nervoso-mentales, hors d'état de se rendre utiles dans le présent ou dans l'avenir, réduits à la vie végétative, destinés à l'abandon, réservés à la misère, à l'abrutissement, à la charité publique.

Pour ces malheureux êtres, que la mère nature semble avoir rejetés de son sein, ce n'est pas seulement la pauvreté qui les menace, c'est le vice dans ce qu'il y a de plus persistant, car il est fait d'inconscience et d'irresponsabilité. Soumis à des accès de fureur irrésistibles, livrés instinctivement aux dépravations de l'animal, les crétins, les idiots sont l'effroi des populations, quand ils n'en deviennent pas le jouet. L'abbé Marchai n'oublia pas ce que les franciscaines lui avaient appris. C'était une révélation. Quoi ! tant de créatures humaines délaissées, exposées, sans

défense ni protection, à tous les périls de Texistenceîtantdemaux sans secours, tant d'égarés sans guide ! Sa résolution fut prise : c Je sauverai ceux que je pourrai découvrir 1 »

Il procéda avec méthode et réflexion, car chez lui Tardeur au bien s'étaye de prudence; il ne suffit pas de vouloir faire le bien, il faut savoir le faire. Il commença par s'enquérir des maisons secourables que la religion a multipliées en France ; il se mit en relation avec les directeurs, se renseigna sur les conditions de placement, et comme sur son misérable traitement il ne pouvait prélever les frais d'entrée ou d'entretien, il se promit de les obtenir de la charité privée, qui en notre pays n'a jamais fait défaut à l'infortune. Semblable à un bon général qui médite son plan de campagne, il ne livra bataille qu'après avoir réuni tous les éléments de la victoire.

Dès le mois de mai 1874, il put se convaincre que son rêve n'avait rien d'excessif et qu'il lui serait permis de le réaliser. Deux filles idiotes vivaient à Briancourt : l'une, née dans le pays et âgée de dix-huit ans; l'autre, née à Soissons, âgée de vingt-sept ans, venue, je ne sais comme, dans la paroisse de l'abbé Marchai. Il les emmena l'une et l'autre, après avoir stipulé la somme que les franciscaines exigeaient pour les recevoir dans leur asile ; il les conduisit à la maison d'Aromas, d'où étaient parties les quêteuses qui, sans le savoir, avaient déterminé sa vocation. c La dot > d'entrée n'était point considérable : il s'agissait de trois cents francs. L'abbé aurait pu fouiller dans tous ses tiroirs et retourner les poches de sa soutane sans jamais parvenir à y découvrir un tel trésor : la charité le lui donna sans marchander, et, grâce h lui, deux pauvres filles furent, pour leur vie entière, k l'abri de la peine, de la misère et des insultes.

Dès lors on peut dire qu'il devint le convoyeur des maux incurables, car son premier succès l'enhardit : il ne doute ni de la

bienfaisance des gens riches, ni du bon vouloir de la direction des maisons religieuses, ni de sa propre énergie, et il a raison. Parfois il excite la charité par Tatlrait du plaisir : un concert qu'il parvient à organiser pendant la saison des eaux à Contrexéville, lui permet de faire entrer une nouvelle pensionnaire à l'asile des franciscaines.

En décembre 1876, il conduisit à la maison de Notre-Dame des Sept-Douleurs, située à Paris, avenue du Roule, une fillette de treize ans, dont l'intelligence intacte était servie par des organes incomplets. Au temps de ma jeunesse un peintre, appelé Ducornet, eut quelque renom: il était né sans bras, mais ses pieds, façonnés en forme de mains, lui permettaient de tenir ses pinceaux, sa palette, et de faire des tableaux qui n'étaient pas plus mauvais que beaucoup d'autres. Pour la petite Marie Bister, les fantaisies de la nature avaient été plus cruelles : nul vestige de mains, les bras se terminaient par deux moignons arrondis et elle était affligée d'un pied bot, sans lïexibihté, qui lui rendait la marche pénible. A force de patience, cette pauvre créature, si durement frappée avant même d'avoir vu le jour, était parvenue à utiliser ses membres embryonnaires : serrant une plume entre ses moignons réunis, elle écrivait très correctement, et, aidant de ses lèvres et de ses dents les mouvements de ses bras, elle tricotait avec régularité.

Pour l'accepter et la garder en hospitalité, l'asile des Sept- Douleurs demandait cinq cents francs une fois donnés: c'était peu ce chose pour subvenir à toute une existence ; c'était beaucoup pour le curé de Rochefort, qui hésitait à s'adresser aux personnes qui déjà avaient répondu à son appel. Il prit la photographie pour auxiliaire. Il fit faire le portrait de l'enfant infirme et l'adressa à ses amis du département de la Haute-Marne, à ses connaissances de Contrexéville; il avait été bien inspiré: une

Il la conduisit à la maison de Notre-Dame des Scpt-Dovleurs.

souscription Tut ouverte; en moins de quinze jours, la somme était réunie et Ton y avait joint de quoi confectionner un trousseau. J'ai sous les yeux le portrait de Marie Bister : le visage est fin, très doux, joli, et.rend plus lamentable encore l'action scrofuleuse qui a amputé les mains et tordu les pieds. Du moins cellelà est sauvée, et elle n'est pas la seule.

Trois fois, en 1877, en 1879, en 1880, l'abbé Marchai conduisit des épileptiques à l'institution de la Teppe, et les y fît recevoir dans des circonstances analogues à celles dont nous venons de parler, c'est-à-dire en recueillant pour eux les sommes nécessaires à leur admission. Singulier établissement que celui de la T^ppe, où cent cinquante gardes, soixante-dix religieuses de Saint-Vincent de Paul soignent plus de trois cents malades des deux sexes atteints du mal sacré. Il est situé dans le département de la Drôme, près de la ville de Tain, sur les bords du Rhône, en face des coteaux de l'Hermitage, qui produisent des vins célèbres et où croît en quantité une fleurette que l'on appelle le Gallium album.

Depuis plus de deux cents ans, la famille de Lamage est en possession d'un remède — le grand remède — composé dans des conjonctures spéciales à l'aide de cette petite plante et dont, diton, les effets sont prodigieux. En 1857, le comte de Larnage fonda cette maison, vers laquelle deux fois par an, à des époques déterminées, on accourt de tous les points de l'horizon. Les guérisons y sont fréquentes et la vie y est douce sous la direction des Filles de la Charité. Le traitement est spécial et ne s'adresse qu'aux épileptiques; c'est pourquoi l'abbé Marchai ne recula ni devant les démarches ni devant la fatigue pour amener dans cet asile de soins et d'espérance la malheureuse qu'il avait prise en pitié.

Ce n'est pas seulement pour aller à la Teppe qu'il s'est rendu

dans le département de la Drôme. Près de la ville de Valence existe l'asile de la Sainte-Enfance, que gouvernent les sœurs du Saint-Sacrement, et qui est consacré aux enfants infirmes et rachitiques. Cet asile, Tabbé Marchai le \isita et y déposa une sorte de monstre qui n'avait d'humain que la forme humaine. L'abbé ne le découvrit pas, le docteur Mougeot le lui avait signalé. Cet enfant était le fils d'un ouvrier de Chaumont; âgé de huit ans, il était si chétif et si grêle, qu'il paraissait à peine avoir dix mois; rinfirmité l'avait élu avec prédilection, car il était idiot, muet et paralysé. Ce n'était point assez de tant de maux accumulés sur un pauvre être : toute nourriture solide lui était interdite, car son pharynx rétréci, presque oblitéré, ne livrait passage qu'aux aliments liquides; pour bien faire, on n'aurait jamais dû l'enlever à sa nourrice. Un peu de panade ou de fécule d3 pommes de terre délayée, quelques gouttes de vin, c'est tout ce que pouvait accepter cet avorton plus qu'incomplet.

L'abbé Marchai l'enveloppa dans sa soutan3 et l'emporta; de Rochefort à Valence il y a loin, même par les chemins de fer; c'est en automne que l'on voyage, pendant les journées de la mioctobre qui sont déjà froides, et les wagons de troisième classe n'ont rien de confortable avec leurs parois en planches et leurs banquettes de bois. Au cours de ce long trajet, rendu pluslon*?par l'arrêt à toutes les stations, l'abbé n'est pas seulement bonne d'enfants, il est « maman nounou » ; l'embryon pleure parce qu'il ne peut dormir, l'abbé le berce, le dorlote et l'endort; il pleure parce qu'il a faim, l'abbé lui émiette des biscuits dans la bouche jusqu'à ce qu'il soit rassasié; je ne parle pas des autres soins que l'on peut deviner et dont la répugnance semble augmenter la compassion du prêtre.

A Lyon, lorsque l'abbé Marchai descendit de wagon, pendant le repos du train, les personnes qui avaient voyagé avec lui et qui

L*abbé le dorlote.

LE PRÊTRE. asi

avaient été témoins de son dévouement maternel, se découvrirent comme devant un saint qui eût porté des reliques : c'était un saint en effet, et il portait la relique de la charité chrétienne. L'enfant, accueilli à la Sainte-Enfance de Valence, fut transporté à l'asile de Saint-Georges, à Bourg en Bresse; il y végéta : la nature en eut enfin pitié et le laissa mourir.

Une fille de trente-trois ans, frappée d'imbécillité depuis son enfance, de caractère violent, de passions animales, vaguait à travers le canton de Bourmont, où elle habitait le village de Concourt. Elle était la risée des hommes, qui s'en divertissaient, pour ne dire plus. Elle n'était point coupable, elle n'était qu'à plaindre, et l'abbé Marchai la plaignit. Il voulut la sauver d'ellemême, et, au mois de septembre 1881, il la conduisit chez les franciscaines de Salins. Nul soin, nul bon traitement, nul acte de sévérité ne purent rendre la raison à un être qui en était dénué. La malheureuse devint pour les idiotes, ses compagnes, un tel objet de scandale, qu'on ne put la consei-ver dans l'asile. Au mois de janvier 1882, l'abbé Marchai l'alla chercher et la conduisit à la maison du Bon-Pasteur, qui est à Conflans-Charenton. L'expérience fut tôt faite : un mois après son entrée dans ce nouveau refuge, l'énergumène avait assommé une religieuse et tenté d'arracher les yeux à une de ses camarades. L'abbé Marchai accourut, et, sur ses instances, la pauvre imbécile fut admise à la Salpê trière.

A quoi bon continuer? Ces faits se renouvellent sans interruption, et, si je compte les infortunées qui doivent un asile à l'abbé Marchai, j'en trouve plus de cinquante. De son département, des départements voisins, de Paris même, c'est vers lui que l'on crie. A ceux qui souffrent, il apparaît comme une Providence inépuisable en sa bonté et toute-puissante pour faire le bien. Toujours en quête d'infortunes, toujours en route pour les soulager, ne

2r>2 LA VERTU EN FRANCE.

repoussant personne et compatissant à toutes les misères, éloquent pour émouvoir les cœurs, infatigable pour combattre le mal, il est le type à la fois délicat et vaillant de la vertu illuminée par la foi. Rien ne le lasse, rien ne le décourage dans son apostolat. Nulle fatigue ne le rebute pour plaire à son Dieu. Lui aussi, il voudrait pouvoir guérir les possédés, faire marcher les paralytiques et multiplier les pains. Ne serait-ce que par ses actes, il prêche la religion qu'il professe, il engage à y croire et il enseigne k l'aimer. Sait-il sous quel gouvernement il vit? J'en doute; mais il sait où il y a dos malheureux, il y court, les console et les sauve *.

1. Académie française : prix Mont} on de deux mille francs; séance publique du 15 novembre 1883.

Que ceux qui sont nés depuis 1872 bénissent le Ciel! Ils n'onC point assisté à récrasement de la France piétinée par l'étranger; ils n'ont pas vu notre pauvre patrie, sanglante et mutilée, attaquée par ses propres enfants, alors qu'elle s'efforçait de sortir de: l'abime, et précipitée dans de nouveaux désastres par une bande de malfaiteurs auxquels l'histoire ne pardonnera jamais leur crime. Après la défaite, la Commune; c'était trop, et c'est miracle que notre pays n'ait point succombé. Les blessures qu'il a reçues en ces heures néfastes ne sont point encore guéries et seront lentes à se cicatriser.

L'Allemand s'est contenté d'investir Paris, et l'a si bien entouré,, si hermétiquement fermé à toute communication extérieure, que la famine y a fait son œuvre; au dernier morceau de pain, on a été contraint de capituler et, par ce seul fait, de terminer la guerre. Pendant la Commune il n'en fut pas ainsi; l'Assemblée nationale siégeant à Versailles était le seul pouvoir légal et légitime de la

France ; notre armée, ou ce qui restait de notre armée, défendant la civilisation et représentant la cause de rhumanité tout entière, dut cheminer vers Paris, s'y ouvrir un accès de vive force et y pénétrer de haute lutte. Entre la ville sacrilège qui s'était insurgée contre elle-même et les soldats de la France, que Ton nommait les Versaillais, la fusillade était incessante et la canonnade ne se reposait pas. Ceux qui, comme moi, ont été les témoin^ de ces jours maudits ne les oublieront jamais.

Pendant la période d'investissement et pendant la durée de la Commune, bien des actes de dévouement, bien des faits d'héroïsme se produisirent que l'on n'a pas connus et qui ont sombré, pour ainsi dire, dans runiversellc désolation. Il en est quelquesuns pourtant que l'on peut raconter encore et offrir en témoignage de la vaillance de certains cœurs généreux. A ces deux époques une femme se signala par sa charité, son intelligence, son courage, et il n'est que juste d'en parler. Née Françoise Mallet, elle a épousé un inspecteur de police nommé Mugnier, qui était l'homme du devoir et qui, par ses conseils et par son exemple, n'a pu que féconder les bonnes qualités dont la nature l'avait douée .Elle était gérante d'une maison meublée de la rue de Suresnes lorsque la guerre franco-allemande éclata. Dès les derniers jours du mois de septembre 1870, les troupes ennemies battaient l'estrade autour de Paris qu'elles avaient enveloppé d'un cercle infranchissable. Rapidement les vivres étaient devenus rares ; la station devant la porte des boucheries et des boulangeries était d'une longueur désespérante; les rations diminuaient, pendant que la mortalité augmentait dans des proportions redoutables. La faim, le froid, la misère, le désespoir tuaient plus de monde que les canons Krupp et le fusil à aiguille; les tables mortuaires sont sinistres à consulter; on peut suivre la progression : août 1870 inscrit 4942 décès, la moyenne est noraiale ; dès octobre on en

constate 7543; en novembre, 8238; décembre se ferme sur l'2885, et janvier, le moisoù les privations furentle plus dures, où nulle espérance ne subsistait, s'élève au chififre de 49233. En guerre Tadversaire le plus actif de la vie humaine, c'est Tépuisement des forces ; Tarme est moins meurtrière que la maladie.

Pour secourir ceux qui souffraient, pour nourrir les affamés, la municipalité parisienne n'épargna pas les efforts et ne recula devant aucun sacrifice. A la préfecture de la Seine, à la préfecture de police, aux mairies, on distribuait des bons de vivres, des c cartes », comme l'on disait, à l'aide desquelles on pouvait, vaille que vaille, se procurer quelques aliments, du pain de son et de la viande de cheval. Mme Mugnier, alerte de sa nature, sachant toujours à quelle porte il fallait frapper, fort c débrouillarde », était parvenue à se procurer vingt-deux cartes de subsistance ; elle allait elle-même à la distribution des vivres et, plus d'une fois, par la pluie, la neige et la gelée, elle resta cinq ou six heures à faire queue devant les boutiques, comme tant d'autres pauvres femmes de ce temps-là qui, dans ces longues attentes, attrapaient plus de pleurésie que de nourriture. Lorsque à force de patience elle avait reçu les victuailles auxquels ses c bons » lui donnaient droit, elle allait trouver M. Moreau, officier de paix du VIII* arrondissement, dont le bureau était situé an pavillon de l'Horloge dans les Champs-Elysées, et s'enquérait auprès de lui des familles malheureuses auxquelles des secours seraient nécessaires. Comme d'autres font leur liste de quête, elle faisait sa liste de distributions; elle courait chez les pauvres qu'on lui avait désignés, franchissait les nombreux étages, ouvrant les mansardes, donnant le pain, donnant la viande, donnant du charbon et du bois, apportant la vie à ceux que la misère étreignait. Dans les mois de décembre et de janvier, mois de défaites successives, où le baromètre descendit à quatorze degrés au-dessous de zéro, elle semul-

tiplia comme si elle eût voulu lutter contre la fortune qui abandonnait la Fiance ; jour et nuit elle fut sur pied et Ton peut dire que sans elle bien des infortunés seraient morts désespérés.

Survint le 18 mars ; c'était la Commune, qui débuta sur les hau* teurs de Montmartre par l'assassinat de deux généraux et se termina par le massacre des prêtres, des magistrats, des gendarmes et par Tincendie de Paris. Pendant plus de deux mois la ville fut livrée à une orgie de bestialité furieuse. Dès le premier jour toutes les administrations s'étaient groupées autour de l'Assemblée nationale, qui avait en réalité livré tout le pouvoir à M. Thiers, alors président du conseil des ministres, c'est-à-dire chef de l'État. Comme la plupart de ses camarades, Mugnier s'était rendu à Versailles, aux ordres de la préfecture de police, prêt à agir quand riieure serait venue. Mme Mugnier était donc restée seule à Paris, gardienne de la maison meublée dont elle avait la gérance. C'était une femme de tête, de cœur hardi, que le danger n'effrayait guère et dont le sang-froid ne se démentait jamais. Entre Paris et Versailles toute relation fut bientôt interrompue, on ne communiquait qu'à coups de fusil; la poste ne fonctionnait plus, les fils télégraphiques étaient coupés ; il s'en fallait de peu que la ville ne fut réduite à Tétat d'isolement où les armées allemandes l'avaient maintenue pendant quatre mois et demi. Des personnes de bon vouloir n'hésitèrent point à s'exposer à bien des périls pour faire € la navette d entre Paris et Versailles, afin de transmettre des correspondances qui, sans elles, ne seraient jamais parvenues à destination. Les risques que l'on courait étaient graves, il y allait de la vie. Je n'en veux pour preuve qu'un ordre de Raoul Rigault en date du 17 avril 1871 avec instructions conformes ; il est interdit à ce tout individu âgé de dix-neuf à quarante ans de sortir de Paris ; tout individu qui voudra résister, sera, au besoin, passé par les armes, séance tenante d. Cela était fort clair et ne doit pas

laisser oublier que l'insurrection du 18 mars avait été faite au nom de la liberté.

S'il n'était point aisé de sortir de Paris, il était plus difficile d'y entrer. Les gares étaient surveillées par un tas de policiers volontaires qui, dans tout voyageur, aimaient à voir des espions versaillais; les femmes n'échappaient point à de minutieuses investigations, des cantinières étaient chargées de les fouiller, et elles s'acquittaient de leur l'onction avec un zèle dont Findiscrétion, pour ne pas dire plus, ne se peut imaginer. Donc, danger de mort pour ceux qui partaient, danger de mort pour ceux qui arrivaient; on peut croire que cela n'aidait point aux recettes des chemins de fer de la banlieue,

Mme Mugnier lut une de ces personnes héroïques qui jouèrent leur existence, ou tout au moins leur hberté, pour établir entre Paris et Versailles quelques communications dont la régularité n'avait rien d'excessif, car on était à la merci de circonstances qui variaient de jour en jour et souvent d'heure en heure. Cinq lois, dans le courant des mois d'avril et de mai, elle réussit à se rendre à Versailles et à en revenir les bagues sauves. Un employé du mmistère de la marine, locataire dans la maison meublée de la rue de Suresnes, était alors à son poste à Versailles. J'imagine, sans le savoir, que ce fut ce fait, insignifiant en lui-même, qui détermina Mme Mugmer à s'adresser de préférence à l'amiral Pothuau, alors ministre de la marine et des colonies, dont, soit dit en passant, les connaissances stratégiques ne furent point inutiles à M. Thiers, qu'il contraignit, sur la proposition de l'amiral Ribourt, h faire élever à Montretout la formidable batterie de pièces marines par laquelle fut ouverte la brèche que nos soldats purent enfin franchir. C'est à lui, en mains propres, qu'elle remettait les lettres qu'elle avait recueillies à Paris, et c'est de lui qu'elle recevait celles qu'elle y devait rapporter.

Plusieurs fois, lorsqu'elle revenait après sa périlleuse excursion, elle fut examinée, fouillée, mise presque nue par les cantinières auxquelles la police de Raoul Rigault et de Théophile Ferré l'avait signalée ; à force d'astuce, de bonne humeur apparente, de laisser-aller dans le geste et dans la parole, elle dépista les recherches et ne laissa pas découvrir les lettres qu'on lui avait confiées. Où les cachait-elle? Je l'ignore, mais elle les cachait sî \ bien qu'on ne les trouva pas.

J'estime qu'en certains cas les faux chignons peuvent avoir leur utilité. De tels sei-vices rendus dans de si redoutables occurrences sont inappréciables et tout gouvernement est disposé à les rémunérer. Mme Mugnier le savait, mais il y avait en elle quelque chose qui parlait plus haut que l'intérêt : c'était le sentiment du devoir et la joie d'y obéir pour la satisfaction de soi-même. Jamais elle ne reçut ni gratification ni récompense. Elle était la messagère gratuite dont la mort pouvait payer le zèle, si les communards avaient surpris son secret. Un ministre lui dit : c L'État est votre débiteur, dites-moi simplement ce que vous voulez, i En riant, elle refusa tout salaire et se contenta d'une poignée de main.

Malgré les précautions dont elle s'entourait, malgré sa finesse et son habileté, on la soupçonnait. Un commissaire de police que la Commune avait pris au cabaret, pour l'installer rue Cambacérès, la faisait surveiller. Plusieurs fois on était venu chez elle sous prétexte qu'elle y cachait son mari ; on avait fouillé la maison, et, malgré le mauvais vouloir des agents communards, on n'avait pu y rien découvrir de suspect. Mme Mugnier riait de leur déconvenue ; un d'eux lui dit : « Satanée Versaillaise, tu as beau rire, on te fera ton affaire ! j> Ce n était qu'une menace, elle n'y fit pas attention; en ce temps d'arrestations illégales et d'exécutions sommaires, une injure pouvait presque passer pour un témoigutige

LA FUSILLÉE. 2t)9

de déférence. Hélas! la menace n'était pas vaine; à défaut du mari que Ton recherchait et qui était absent, on avait la femme sous la main, on ne l'oublia pas.

Dans la soirée du dimanche 21 mai 1871, le bruit se répandit que € les Versaillais > avaient pénétré dans Paris. En effet, les premières troupes, appelées par le piqueur des ponts et chaussées Ducatel, guidées par le capitaine de frégate Trêve, qui devait périr si ma|^heureusement en 1886, écrasé par un fiacre sur la place du Théâtre-Français, quittèrent la tranchée où elles étaient massées et franchirent Tenceinte de la ville rebelle, à la porte de Saint-Cloud. Le corps d'armée commandé par le général Douay suivit immédiatement, et ce fut alors que commença cette bataille de sept jours, dont l'issue ne fut point douteuse un seul instant. Cette fois du moins la justice marchait de conserve avec la force, et le crime fut vaincu. Pour que rien ne manquât à notre désastre, les Allemands, cantonnés dans la zone suburbaine d'Aubervilliers à Saint-Denis, suivaient attentivement les phases de la lutte. Que Dieu épargne à nos enfants l'horreur d'un tel spectacle 1

Dès que le drapeau tricolore flotta sur un seul point dans Paris, la Commune comprit qu'elle allait mourir, et elle se hâta de tuer à tort et à travers, dans la crainte de n'avoir plus le temps d'être cruelle jusqu'à l'absurde. Le lundi 22 mai, vers six heures et demie du matin, alors que les soldats de la France manœuvraient pour occuper les hauts quartiers du VHP arrondissement, le commissaire de police de la rue Cambacérès ne voulut point disparaître sans avoir cueilli quelques lauriers. Il passa un revolver dans sa ceinture rouge, se fît accompagner de trois fédérés armés de fusils etse rendit rue de Suresneschez Mme»Mugnier. L'interrogatoire ne fut pas long : « Où est ton mari? — Il est à Versailles, — Tant pispourtoi, tu payeras pour lui; allons, il faut déguerpir; tu vas me suivre. > Mme Mugnier déclara qu'elle ne quitterait point

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la maison confiée à sa garde. « Empoignez-la. » Elle fut saisie par lesaccolylcs du commissaire de police et entraînée, c Où me conduisez-vous? — Tu le verras. > Les portes et les fenêtres étaient closes ; nul habitant dans les rues ; on n'y voyait passer que quelques fédérés qui se butaient vers la bataille ou vers la fuite.

Lorsque Ton fut arrivé sur le boulevard Malesherbes, entre la rue d'Anjou et la rue de La Ville-L'Évêque, le commissaire de police dit : « Nous serons bien ici ; qu'on la colle au mur! i Mme Mugnier fut poussée contre la devanture d'un magasin fermé les quatre hommes se reculèrent et firent feu sur elle. Elle tomba ils la crurent morte et s'éloignèrent : « Une de moins ! > Cela s'appelle la justice du peuple ! — J'ignore le nom des meurtriers, j'ignore quel était ce pseudo-commissaire de police qui assassinait ses administrés au lieu de les protéger. La quantité de crimes anonymes qui furent commis pendant la dernière convulsion de la Commune est prodigieuse ; l'exaspération de la défaite était devenue de la folie furieuse; on tuait pour tuer, on brûlait pour brûler, et c'est ce qui explique pourquoi la répression fut implacable.

Mme Mugnier avait roulé sur le trottoir, elle eut la présence d'esprit d'y rester immobile tant que les bandits furent en vue. Deux coups de feu seulement l'avaient atteinte : l'un, en traversant les vêtements à l'endroit où ils sont le plus épais, ne lui avait fait qu'une contusion ; l'autre, frappant le bras droit, avait brisé l'olécràne, c'est-à-dire la pointe du coude, blessure grave et des plus douloureuses. Quand la pauvre femme se fut assurée que ses assassins avaient disparu, elle se releva en glissant au long des murailles. Soutenue par un fédéré qui avait eu pitié d'elle, elle parvint à rentrer dan<? sa maison. Pendant trois jours, épuisée par l'hémorragie, par la soif, parla souffrance, elle attendit. Dans ces heures d'angoisses et de luttes fratricides, Paris semblait éperdu ; les médecins appelés de toutes parts, sans repos ni trêve, ne sa-

valent où courir; partout on les réclamait, car partout on avait besoin d'eux.

Le 25 mai cependant, les docteurs de Méricourt et Planchon purent se rendre auprès d'elle ; sans perdre une minute, ils la firent transporter à Thospice Beaujon. EUen'endevait sortir qu'au bout de neuf mois, le 44 février 4872, après avoir subi plusieurs opérations. La blessure du bras avait déterminé une embolie, c'est-à-dire la formation d'un caillot de sang qui, chassé par la circulation, vint se fixer au bas de la jambe gauche ety déterminei la gangrène, qui nécessita Tamputation. Le bras droit ankylosé et raidi n'est plus d'aucun usage; la jambe gauche a été coupée; il en coûte cher parfois de porter des lettres en temps de révolte !

Affaiblie, mutilée, Mme Mugnier adû abandonner la gérance de la maison de la rue de Suresnes ; le service qu'elle avait rendu, les blessures qui, pour sa vie entière, la faisaient impotente, méritaient que le gouvernement lui vînt en aide. Le 48 avril 4876, la commission spéciale des pensions siégeant à l'hôpital Saint-Martin et présidée par le général commandant la place de Paris décida que Mme Mugnier serait admise à recevoir une pension de cinquième classe, c'est-à-dire six cents francs par an. La décision notifiée au ministre de la guerre fut transmise par celui-ci au ministre de l'intérieur, qui répondit que nulle loi n'autorisait une femme à toucher une pension du vivant de son mari. Donc, pour être récompensée selon ses mérites, il ne lui manquait que d'être veuve.

L'Académie française fort heureusement n'est point limitée dans ses œuvres par des considérations de cette nature. Mme Mugnier avait fait, dans des temps particulièrement périlleux, acte de courage, d'énergie et de dévouement; elle avait risqué sa vie, avait failli la perdre violemment, c'était plus qu'il n'en fallait pour justifier le prix qui lui fut décerné dans la séance du 7 août 4879.

LE COLLEGIEN

AAuriilac, chef-lieu du département du Cantal, vivait, au commencement du siècle, M. Vigier, qui faisait le négoce des cuivres ouvrés; sa femme, Anne-Marie Desfaux, lui avait apporté une fortune assez considérable. On peut supposer que la richesse réblouit, et qu'il en voulut profiter pour donner à son commerce une extension que celui-ci ne comportait pas. Pendant plusieurs années le ménage fut heureux; sans être aussi prospères qu'on l'avait imaginé, les affaires n'étaient point mauvaises; mais le mode d'existence avait été établi sur un pied excessif; par vanité ou par intérêt commercial, on ne voulut rien diminuer d'un état de maison qui ne tarda pas à devenir onéreux, il y eut de la gêne; on y para en faisant des dettes, que le crédit dont jouissait M. Vigier rendait faciles à contracter; pour acquitter les anciennes dettes on en fit de nouvelles à des conditions léonines ; on espérait toujours se relever : l'espoir fut vain.

La ruine entra dans cette famille, dont le sort aurait pu être

enviable si l'on avait été plus sage ou moins imprudent. M. Vigier disparut et s'expatria, laissant un passif dont tout le poids retomba sur sa femme. Celle-ci se sacrifia, et, pour sauver autant que possible l'honneur conjugal, elle abandonna jusqu'aux derniers débris de sa fortune. Elle tomba sans transition de l'aisance dans la misère; troublée, hésitante comme quelqu^un qui passe subitement de la lumière du soleil à l'obscurité, elle ne voyait plus devant elle et marchait à tâtons dans la vie.

Elle avait quatre enfants, quatre garçons ; les trois aînés avaient franchi l'âge de l'adolescence et pouvaient suffire à leurs besoins. Le dernier était tard venu; il était beaucoup plus jeune que ses frères et n'avait guère que sept ans lorsque le malheur visita la maison paternelle. Il ne pouvait encore se rendre compte du désastre qui frappait les siens ; l'insouciance de son âge l'empêchait de souffrir des chagrins dont sa mère se désolait. Il était du reste intelligent, réfléchi, d'âme délicate, et se nommait Jean. . La situation pénible où se débattait Mme Vigier avait inspiré de l'intérêt aux gens de bien d'Aurillac, et deux personnes intervinrent pour adoucir l'amertume de son sort. L'une était M. Sers, préfet du département du Cantal; l'autre était l'abbé Azémard, curé de Notre-Dame des Neiges. Ils se concertèrent : comment venir au secours de cette malheureuse? Ils résolurent de se charger de Jean, de pourvoir à son éducation, afin de le mettre en état d'acquérir un bon métier, d'exercer une fonction lucrative où sa mère trouverait plus tard le repos de la vieillesse. Parles soins du préfet et de l'abbé, l'enfant put entrer au collège, aujourd'hui l'on dirait au lycée.

Il y fut assidu, laborieux et sans reproche. Cela ne l'empêchait point de s'amuser et de jouer à perdre haleine pendant les récréations. Alerte et bien découplé, il était passé maître aux barres, au cheval fondu et à la balle au camp. Récompensé pour son tra-

vail, récompensé pour sa conduite, aimé de ses camarades, apprécié de ses maîtres, Jean était encouragé par M. Sers et par Tabbé Azémard. A la suite d'une distribution de prix, où son nom avait été souvent applaudi, le premier lui avait donné une montre en or, l'autre un costume complet. Une montre d'or à neuf ans, c'est de quoi faire tourner la tête d'un bambin; Jean était ravi et ne se lassait pas de regarder l'heure. Mme Vigier envisageait l'avenir avec plus de confiance ; tout en savourant les éloges que méritait son fils, elle se disait : « C'est lui qui nous sauvera, qui rétablira la fortune de la maison ; il ne s'agit que d'attendre, » Certes, il ne s'agissait que d'attendre, mais il fallait le pouvoir et elle ne le put pas.

Son mari, après être resté longtemps absent, était revenu près d'elle, non pour l'aider, mais pour mourir. Atteint d'une maladie de langueur qui lui interdisait tout travail, il s'éteignit lentement et épuisa les dernières ressources d'une maison ruinée. Sa veuve fut plus misérable encore ; vaille que vaille, elle avait vécu ou plutôt subsisté en vendant une à une les épaves qu'elle avait sauvées du naufrage; quelques petits bijoux, quelques couverts d'argent avaient permis d'échapper aux cruautés de la misère. Les malheureux excellent à espérer quand même ; ils comptent toujours sur un incident imprévu qui rompra le sort mauvais, et, de déception en déception, ils en arrivent à glisser au fond du gouffre et à s'apercevoir qu'il est trop tard pour remonter la pente funeste au bas de laquelle ils ne trouvent que la faim. Mme Vigier ne pût échapper à cette loi de l'infortune. Un jour elle se réveilla de ses illusions et se vit en face de la plus poignante des réalités ; tout ce qu'elle avait pu vendre avait été vendu, tout, jusqu'à des vêtements, jusqu'à des matelas. Il n'y avait plus de pain à la maison, et le boulanger, lorsqu'on lui demandait crédit, montrait sa taille couverte d'encoches. Que faire?

La pauvre femme pensa à s'attacher une pierre au cou et à aller se jeter danslaJordane. Mais quoi ! se sauver de Texistence comme un malfaiteur se sauve du lieu où il a commis des crimes, cela n'est pas brave et la religion le défend; et -puis ne plus voir, ne plus embrasser ce petit Jean qui est si doux, si docile et si tendre; non, cela est impossible; il faut avoir le courage de vivre, de vivre à tout prix; une mère n'a pas le droit d'abandonner son enfant. Elle secoua son désespoir; elle se résolut à ne point quitter ce bas monde où il n'y avait plus pour elle qu'humiliation, larmes et douleurs. Elle savait ce qui lui restait à faire : elle alla chez le préfet et le pria de la faire admettre à l'hospice des vieillards indigents. M. Sers hésitait; elle fut très nette et vraiment maternelle : « Si des sacrifices doivent être faits, c'est en faveur de mon fils, en faveur de Jean qui a un long avenir devant lui; pour moi, ma vie est terminée et je ne réclame plus qu'un lit dans un asile pour y mourir en paix. >

En présence d'une volonté si formellement exprimée, le préfet n'hésita plus; il futconvenu.que le curé de Notre-Dame des Neiges l'introduirait lui-même à l'hospice, après avoir averti Jean avec tous les ménagements qui pouvaient amortir le choc dont on allait frapper sa tendresse filiale. Le lendemain l'abbé Azémard se rendit au collège et fît demander Jean. Celui-ci, croyant que le curé venait le chercher pour le conduire à la campagne, comme il faisait quelquefois, courut mettre ses habits neufs et n'oublia pas de glisser sa montre, sa chère montre d'or, dans son gousset. L'abbé Azémard mena Jean chez lui et le fit entrer dans sa chambre; à ce moment sa servante le prévint qu'il était attendu dans la pièce voisine par quelqu'un qui désirait lui parler. L'abbé déposa son bréviaire sur la table et dit à Jean : « Attends-moi, je reviens; surtout ne touche pas à mon bréviaire. :b

La recommandation était imprudente, car il ne faut jamais

exciter la curiosité des enfants. L'abbé n'avait point fermé la porte que le bréviaire était entre les mains de Jean; un papier en tomba, Jean le lut : c'était le billet d'admission de sa mère à l'hospice. Il replaça le papier dans le bréviaire, déposa le livre sur la table et sortit. 11 courut au collège, quitta son vêtement neuf, ses habits du dimanche, comme il disait, reprit son costume de travail et revint chez l'abbé. Celui-ci, qui, pendant l'absence de Jean, était rentré dans sa chambre, s'était aperçu que son bréviaire avait été ouvert. Il remarqua que l'enfant était très pâle. « Tu as péché par curiosité, lui dit-il, et tu as été puni; tu as surpris un secret que je ne voulais te dévoiler qu'avec précaution; pauvre petit, tu as été te cacher pour pleurer.

— Non, répondit Jean, je n'ai point pleuré ; j'ai été retirer mes beaux habits, que je ne veux plus porter. 11 faut les vendre, il faut vendre ma montre ; tout ce qu'on en obtiendra sera pour la mère ; je vais quitter le collège, je n'ai plus le temps d'apprendre à être un savant ; je ne veux pas que la mère aille à l'hospice, elle y mourrait de chagrin; je ne la quitterai pas; je travaillerai et je la ferai vivre. » L'abbé le prit dans ses bras : « Tu es un brave cœur, mais tes forces ne suffiront pas à la tâche que tu t'imposes; reste au collège, plus tard tu deviendras avocat, ou juge, ou prêtre, ou officier; alors tu prendras ta mère avec toi et tu veilleras sur elle. ï> Jean secoua la tête : « Cela ne se peut, monsieur le curé, cela ne se peut : pour entrer dans une des carrières dont vous me parlez, il me faudra douze ans, quinze ans, peut-être plus; et la mère, que deviendra-t-ellc pendant ce temps? Elle sera à l'hospice, elle pleurera, elle sera humiliée. Non, cela ne se peut; il faut courir au plus pressé. J'ai bon courage et la besogne ne m'effraye point. » Le prêtre était ému. « Et ton avenir, malheureux enfant? — Mon avenir, nous y penserons quand la mère n'aura plus besoin de rien; allons la trouver. >

Au moment OÙ, entraînant l'abbé Âzémard/il allait sortir de la chambre, il se laissa tomber sur une chaise, la tête dans ses mains, et sanglota. La nature reprenait ses droits et son pauvre cœur écrasé se soulageait par des larmes. Sans mot dire, Tabandonnant à son désespoir, l'abbé le regardait et était ému de tant de vaillance unie à tant de jeunesse. Jean se releva, il essuya ses yeux. € Ce n'est rien, dit-il ; c'a été plus fort que moi ; c'est passé et cela ne m'arrivera plus; allons chez la mère. > L'entrevue fut grave, sans mièvrerie enfantine ; on eût dit que l'infortune avait subitement mûri Jean et en avait fait un homme. Aux supplications de sa mère, aux exhortations de l'abbé Azémard, il répondit par un refus obstiné : c Non, je ne retournerai plus au collège; non, la mère n'ira pas à l'hospice; je resterai près d'elle et je la ferai vivre. » Rien ne peut vaincre sa résolution, ni les conseils du préfet, ni les prières de son professeur; il fut inébranlable.

II provoqua une réunion chez l'abbé Azémard entre lui et ses trois frères aînés; il leur demanda ce qu'ils comptaient faire en faveur de leur mère. Les réponses furent évasives : les temps •étaient bien durs; ils avaient grand'peine à vivre; était-ce leur faute si leur père avait, par imprudence, compromis sa situation? Ils verraient, ils feraient de leur mieax; mais ils ne s'engageaient à rien. Tout jeune qu'il était, Jean comprit qu'il ne devait compter que sur lui-même et sentit son courage devenir plus invincible encore; il eût pu dire comme la Médée de Corneille : c Moi, dis-je, et c'est assez ! »

Ses livres d'études, dont il n'avait plus à se servir, ses vêtements neufs, sa montre d'or, tous les petits objets que, dans des temps meilleurs, il avait reçus en cadeau, furent vendus. De la somme qu'il en retira, il fit deux parts : l'une pour sa mère, l'autre qu'il se réserva et qui, disait-il en souriant, lui suffirait à fonder sa maison de commerce. Triste maison de commerce qui n'était

LE COLLEGIEN. 279

qu'une manne ; pelit commerce qui consistait en jouets et en pâtisserie. 11 allait sur les promenades, sur le cours Montyon, sur le cours d'Angoulême, à la sortie des églises, à la porte de son ancien collège : il vendait des balles élastiques et des gâteaux. On n'ignorait point son acte de dévouement et cela n'éloignait pas les pratiques; aussi chaque soir il rentrait au logis avec quelques sous bien gagnés et qui assuraient à sa mère une existence presque tolérable. On pouvait de la sorte acquitter le loyer de la chambre tte que Ton occupait, payer le boulanger et môme quelquefois acheter un boisseau de pommes de terre.

Mme Vigier ne se ménageait pas : elle était sa propre servante et vivait avec une économie scrupuleuse; elle avait môme renoncé à l'habitude du tabac à priser qui était presque un besoin pour elle, et de tous les sacrifices qu'elle s'imposa celui-là ne fut pas le moins pénible. Elle ne reculait devant rien pour soulager le labeur de son fils et apporter aussi quelques ressources à la maison : en hiver elle allait ramasser du bois mort; au temps de la moisson, elle glanait, recueillait les épis oubliés sur la glèbe ou tombés des javelles; c'était à peine de quoi faire une galette dont on se rassasiait.

Un jour, le 7 août, qu'elle parlait pour aller à la glane, Jean l'accompagna jusqu'aux limites de la ville; en passant devant un débit de tabac, elle s'arrêta comme malgré elle, poussa un soupir de regret et continua sa route. C'était pendant la foire qui attire à Aurillac un grand nombre d'étrangers, de commis marchands et de conducteurs de bétail. Près de YHôlel des Voyageurs, Jean entendit un homme qui disait d'un ton de mauvaise humeur : € Mais vous n'avez donc pas de commissionnaires ici? » 11 laissa sa mère prendre les devants, et s'adressant à l'étranger, il lui dit : « Voilà, monsieur I — Tu es trop petit et trop faible. — Oh ! que nenni! > Et, s'emparant d'un lourd paquet d'étoffes, il le

chargea sur ses épaules : c Où allons-nous? > Le cômmîs-voyageur se mit à rire, indiqua une adresse et suivit Jean qui ne faiblissait pas, mais dont le front ruisselait. Amvé à sa destination, le voyageur dit à Jean : c Tu es un bon petit bonhomme, > et il lui donna une de ces pièces de vingt-quatre sous qu'on appelait des quarts d'écu et qui avaient cours encore à cette époque.

Jean prit sa course, et, quand il rejoignit sa mère qui n^avait pas encore franchi la porte d'Aurillac, il put lui remettre un petit cornet de tabac et vingt-trois sous. Puis, sans lui donner les explications qu'elle demandait, il la quitta et vint se mettre de planr ton devant Fauberge, devinant qu'une nouvelle bonne occasion ne lui manquerait pas. 11 ne s'était pas trompé : le soir il rapportait quatre francs à la maison. Plus de cinq francs en un seul jour. Mme Vigier jeta un cri : « Dieu du ciel! comment as-tu gagné tant d'argent? » L'enfant le raconta avec simplicité et alla dormir. Sa mère, elle, ne dormit pas; quelque confiance qu'elle eût en la loyauté de Jean, elle était inquiète et se disait : c M^aurait-il trompée? :>

Le lendemain matin, dès la première heure, elle était à VHôtel des Voyageurs et causait avec M. Delsons, qui en était le propriétaire ; il confirma le récit de Jean et dit à la mère : c Donnez-lemoi, je veillerai sur lui ; il aura ici la table et le logement ; la maison est bien achalandée et nous ne manquons point de voyageurs : il aura sa part de pourboires, par-ci par-là quelque défroque, et quelques revenants-bons; il est intelligent, actif et de bon vouloir. Tai connu, comme vous le savez, feu votre mari ; j'aurai bien soin de l'enfant; le métier n'est pas brillant, je le sais, mais au moins il donne le repas du jour et le lit des nuits;, réfléchissez. Causez de ma proposition avec votre fils ; s'il l'accepte, qu'il vienne demain s'installer ici, je l'attends. :&

Le soir, dans la mansarde, Jean et sa mère agitèrent ensemble

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11 vendait des balles et des gâteaux.

LE COLLEGIEN. 283

la redoutable question; fallait-il délaisser toute liberté et se faire domestique? Ah! qu'il y avait loin de cette dure réalité aux rêves que Ton avait formés lors des premiers succès obtenus au collège ! Qu'importe? Thomme sage est celui qui ne récrimine pas et se plie sans murmurer aux brutalités de la destinée. Marchand de jouets, marchand de pâtisserie, c'est bien aléatoire; il suffit d'une journée, pluvieuse pour supprimer tout bénéfice. On avait pu compter sur les secours que le préfet, que l'abbé Azémard envoyaient de temps en temps; mais cette source de bienfaits était tarie ; M. Sers avait quitté le département du Cantal et le curé de Notre-Dame des Neiges avait abandonné cette terre pour la patrie supérieure que sa foi avait entrevue. Il n'y a pas à hésiter, on ne s'appartiendra plus, on obéira aux ordres de celui-ci, aux injonctions de celui-là; on sera le domestique du premier venu, du malotru comme de l'homme bien élevé ; mais du moins la mère ne souffrira pas de la faim et on pourra, chaque jour peut-être, lui apporter le gain de la journée.

Dès le lendemain, Jean était entré à V Hôtel des Voyageurs^ au service de tout le monde. Il y fut ponctuel et dévoué. La condition était pénible, mais elle mettait fin à l'ère des grandes privations; c'est ce que Jean avait compris, c'est ce qu'il avait voulu. Sur ses repas il savait prélever de quoi nourrir sa mère; sur ses pourboires accumulés, économisés avec passion, il trouva moyen de l'entourer d'un bien-être relatif qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps. Ces deux êtres s'adoraient et passaient côte à côte tout le temps que Jean pouvait dérober à son service. Son intelligence avait été remarquée; plus d'un voyageur lui fit des oflres sérieuses. A toutes les propositions qu'on lui adressait, à toutes les promesses de gros gages qu'on ne lui ménageait pas, il répondait : « Non, là où est la mère, là je dois rester, i^ Cela dura vingt ans.

Un jour, un clerc de notaire, qui avait été camarade de collège de Jean, le rencontra. En le voyant domestique d'auberge, il lui' dit : € Tu as été un niais ; si tu avais terminé tes études, tu serais avocat ou médecin. — Cela est vrai, répondit Jean, mais la mère eût été à l'hospice et cela ne se pouvait, i

Ce fut en 4837 que TAcadémie eut connaissance de la conduite de ce fils admirable; elle en fut touchée. Voulant signaler une telle vertu avec éclat et rappeler en même temps à la ville d'Aurillac qu'elle avait eu l'honneur de servir de résidence à M. deMontyon lorsque, aux heures de sa jeunesse, il était intendant du roi en Auvergne, elle décerna à Jean Vigier un prix exceptionnel de 8000 francs. Pour un pauvre valet d'auberge c'était presque une fortune, mais ce n'était que la juste récompense d'un dévouement qui n'avait reculé devant rien, pas même devant le sacrifice d'un avenir promis à l'intelligence, au travail et à la probité* .

i. Grâce à Tobligeance du maire d'ÂurilIac, j'ai pu saToir ce que Jean était devenu.' En 18i0, il fut nommé concierge de TÉcole normale des garçons; il prit sa mère avec lui et la garda jusqu'au jour où il eut la douleur de la perdre, à Tâge de quatre-vingt-deux ans (1855) ; il ne lui survécut pas longtemps et mourut le 16 février 1857, n'ayant point encore épuisé la. somme que l'Académie française lui avait oflferle.

Sur les bords de la Loire, entre Beaugency où l'ancien château de Dunois est devenu un dépôt de mendicité et la ville de Cléry dans Féglise de laquelle Louis XI voulut avoir son tombeau surmonté de sa statue le représentant « non vieux, mais dans la force avec son chien, son cor de chasse, en habit de chasseur >, se groupent les maisons du village de Baule, qui compte environ un millier d'habitants. Là vivait, il n'y a pas plus de vingt ans, un vieillard nommé Jean Laffray. C'était un ancien soldat; né dans le pays le 4janvier 1787, il. avait été pris parla conscription, incorporé dans un régiment de ligne qui faisait partie des divisions françaises détachées, en Italie, à l'armée du prince Eugène. Pendant la campagne de 1809 il servait dans le corps du général Lamarque et fut un des mieux méritants de la journée du 8 mai, pendant la bataille de la Piave, qui força l'Autriche à battre en retraite. Il y fut blessé gravement, et quand il quitta l'ambulance, ce fut avec un congé définitif, car il n'était plus en état de porter

les armes. Il revint au pays natal, repiitpossession de sa petite maison à Baule et ne tarda pas à épouser une jeune fille qu'il aimait et qui se nommait Victoire Genty.

Le ménage était de conduite exemplaire et d'union parfaite. Beaucoup d'économie et de sobriété leur permettait de vivre dans une sorte d'aisance relative : quand le cabaret n'écorne pas le gain du jour, l'épargne devient facile. La femme était enjouée, active, laborieuse; elle se levait avant Taube et on l'entendait chanter pendant qu'elle fabriquait des fromages qui n'étaient point sans réputation sur les marchés voisins; le mari possédait une vigne à la porte du bourg, il la cultivait avec persévérance, ne remettant jamais au lendemain ce qu'il pouvait faire immédiatenant, habile aux soins réclamés par la grappe et sachant faire un vin honnête dont il tirait profit. Tout allait à souhait pour eux et ils n'auraient eu aucun vœu à formuler, si un berceau avait vagi dans leur maisonnette. Il leur eût été doux de faire le boBheur d'un enfant qui leur serait né; Dieu ne le leur accorda pas et ils durent se contenter de leur bonheur mutuel.

La maison de JeanLafl*ray était située à côté de l'école et les cris joyeux des écoliers éveillaient parfois en son cœur le regret de n'avoir pas d'enfants; il ne murmurait pas; il était animé d'une foi simple et profonde, sans démonstrations extérieures, mais qui lui permettait de remercier la Providence du sort qu'elle lui avait donné en partage. Les gamins de l'école le connaissaient et l'aimaient : il leur racontait de belles histoires quisentaientla poudre ef sonnaient à leurs oreilles comme un chant de victoire; à l'aide de son bâton, il leur enseignait l'exercice; quand il avait crié: € Attention ! Portez armes ! p le plus espiègle de la bande n'aurait pas osé sourire. Il ne se désintéressait pas du sort de ses anciens compagnons d'armes. Où sont-ils? en 1810, ils paradent pacifiquement devant l'empereur qui épouse une archiduchesse d'Au-

Il leur enseignait l'exercice.

triche; en 1811, ils sont en Espagne, à Fuenles, à Albuféra, à Sagonte; en 1812, ils s'enfoncent dans les profondeurs de la Russie et ils n*en reviennent pas. Il est triste, il songe : est-ce que la France n*est plus invincible?

Un soir du mois de janvier 1813, il était assis devant sa porte et rêvassait au soleil d'Italie en regardant tomber la neige. Il faisait froid, la Loire chariait des glaçons, sur le faite des maisons les moineaux se blottissaient contre le tuyau des cheminées pour se réchauffer. Il avisa devant la porte de l'école un garçonnet ramassé sur lui-même, les mains dans les poches, les pieds nus dans de gros sabots, qui grelottait et paraissait attendre; à son costume dépenaillé et couvert de suie, à la raclette passée dans son ceinturon de cuir, à son bonnet enfoncé sur les oreilles, à son visage noirci, il n'était point difficile de deviner que c'était un ramoneur.

« Eh! petiot, que fais-tu là? — J'attends la sortie de l'école, pour que les petits messieurs me donnent les restes de leur panier. — D*où viens-tu? — Je viens de Pithiviers, je fais le déparlement pour ramoner les cheminées. — Combien gagnes-tu par jour? — C'est selon; pour une cheminée on me donne quatre ou cinq sous, quelquefois dix, mais c'est rare; il y a de braves gens qui me donnent une beurrée. — Quel âge as-tu? — Je vais sur mes douze ans. — Où est ta famille? — Je n'en ai plus. — De quel pays es-tu? — De tout là-bas, dans la Maurienne. »

Les écoliei's sortirent. L'un d'eux jeta un croûton de pain au ramoneur; tous se mirent à faire des boules de neige et se les laïicèrent en se poui^uivant. Jean Laffray sifflotait un appel de clairon et du coin de l'œil regardait le pauvre petit , qui contemplait son morceau de pain d'un air piteux. « As-tu déjeuné ce matin? — Ah! mais non. — Où couches-tu? — Par-ci, par-là, dans les granges ; je chante une chanson du pays : Rica Zanettaj

et on me laisse entrer. — C'est là tout ce que tu as pour dîner? — Oui. » Jean prit l'enfant par la main : « Viens avec moi. i Il poussa la porte de la maison et dit à sa femme : c Tiens, la maltresse, voilà ce que Dieu nous envoie, »

La table était servie, car c'était l'heure du souper: une marmitée de soupe aux choux, un morceau de petit salé, une pyramide de pommes de terre à l'étouffée, et une galette grosse comme celle que le Petit Chaperon rouge portait à la mère-grand; par-dessus, un verre de vin ginguet. Jamais le pauvre petitbonhomme n'avait fait un pareil repas; s'il avait lu Don Quichotte^ il eût pensé aux noces de Gamache. On lui fît son lit : un bon matelas, de beaux draps blancs. Il hésitait, il regardait s(3S mains, son visage souillés de suie. Victoire Jaffray comprit la pensée qui le troublait. «Allons, nigaud, couche-toi, lui dit-elle; c'est vrai que tu es un mal blanchi; mais, vois-tu, mon garçon, les draps c'est fait pour devenir sales et pour être mis à la lessive. > Le lendemain, quand Pierre Chalet, c'était le nom du ramoneur, voulut s'en aller, Laffray lui dit : « Tu sais, petiot, tant que tu seras à Baule ou que tu pourras y rentrer à la nuit, ton couvert sera mis et ton lit sera fait. > Puis il lui remit un gros chiff'on de pain dans lequel il avait introduit une tranche de petit salé. « Tiens, voilà pour déjeuner en route, i

Pendant toute la journée, Jean Laff'ray fut pensif. La vue du petit ramoneur affamé, sans gîte, forcé de gagner sa vie à l'heure de l'insouciance et de la gaieté, lui avait remué le cœur. Tout en se promenant, les mains derrière le dos et les yeux fichés en terre, il se racontait le temps de sa jeunesse, quand il était un bon soldat marchant au feu et ne baissant pas la tête en sentant le vent des boulets qui passaient près de lui. Il se rappelait les longues étapes que l'on avait doublées sans manger, le sommeil, interrompu par la diane, que l'on avait dormi tout vêtu, le front sur le sac, dans un champ de trèfle ou dans les fossés des grandes routes; il se

souvint des misères éprouvées, des fatigues endurées, des lassitudes insurmontables qu'on avait surmontées parce que le tambour battait, et il fut pris d'une pitié infinie pour ceux qui souffrent, pour ceux qui ont faim, qui ont soif, qui tout le jour ont marché sans savoir si pour la nuit ils trouveront une botte de paille dans le coin d'une étable. L'été, passe encore : les nuits sont tièdes et des fruits pendent aux arbres; mais l'hiver, dans l'obscurité glaciale, lorsque tout est engourdi dans la nature, qui semble se fermer devant les malheureux et les pousser vers la mort 1

Ces malheureux, bien souvent sans doute ils ont traversé le village de Baule et ont passé devant sa porte; il ne les a pas recueillis, il n*a point pensé à les recueillir. Il ne les a même pas vus. Cette indifférence n'est-elle pas coupable chez un vieux soldat, chez un chrétien; désormais il n'en sera plus ainsi. Sa maison sera la leur, il les y recevra, il les hébergera, comme il a reçu, comme il a hébergé le petit Savoyard. A la grâce de Dieu ! Ces pauvres voyageurs lui tiendront lieu d'enfants, puisqu'il n'en a pas. La maison est grande, on y établira un dortoir, et on allongera la table ; quant aux aliments, on n'en manquera pas et il y a plus d'un tonneau de vin dans le cellier. Lorsqu'il eut bien ruminé son projet, il en fît part à sa femme, qui l'écouta sans mot dire. < Eh bien, Ia maltresse, qu'en penses-tu? — Je pense, mon homme, que ton cœur est bon comme du bon pain blanc et que tu as raison. » Ils s'embrassèrent et s'aperçurent qu'ils avaient les yeux humides.

Lorsque Jean Lafïray prit cette détermination, il avait vingt-six ans. C'est Tâge des violents plaisirs, des aventures, des liaisons de cabaret, du braconnage et des équipées. La bonté, la compassion, une vision supérieure des devoirs de l'homme, lui avaient donné une maturité précoce ; il s'était souvenu du précepte fécond entre tous: > Aime tonprochain comme toi-même, > et,dansla naïveté de

son âme, il le mettait en pratique. Sans qu'il s'en doutât, il imitait ces chevaliers du moyen âge qui, après avoir combattu les Sarrasins, se faisaient moines hospitaliers, recueillaient les pèlerins, lavaient les plaies des voyageurs blessés, nourrissaient les pauvres et témoignaient dans leurs bonnes actions autant de vaillance qu'ils en avaient déployée dans leurs hauts faits. J'ai vu en Palestine les ruines des monastères fortifiés où ils soignaient les lépreux et rassemblaient les orphelins, tout en se défendant contre les infidèles. Jean Laffray avait prononcé une parole de haute portée ; il avait dit : « La misère du pauvre est un péché pour celui qui la peut soulager et ne la soulage pas. > La foi lui avait inspiré cette parole, qui allait devenir la maxime de sa vie entière.

De ce jour, sa maison fut ouverte, et tout malheureux passant par Baule y fut convié. Compagnons du tour de France, ouvriers en quête de travail, valets de ferme cherchant une place, soldats libérés regagnant le foyer, mendiants et besaciers, filles de campagne allant demander une condition à la ville, voyageurs à court d'argent, bergers et vignerons espérant se louer sur les terres voisines, étaient certains de trouver chez lui le repas, le gîte et parfois même le secours de route, ce qu'au régiment on appelle le « sou de poche 3>. Il n'agissait point en hôtelier, non pas; c'était un maître de maison courtois : il s'asseyait, pour dîner, au bas bout de la table, faisait lui-même les honneurs du repas, servait ses invités et ne mangeait qu'après eux, lorsqu'ils étaient rassasiés.

La dépense était lourde, sa femme et lui redoublaient de courage à la besogne et la cuisine ne chôma jamais. A personne on n'eut à dire : il n'y a plus de pain dans la huche, car on s'arrangeait de façon qu'il y en eût toujours. Si les convives de la misère arrivaient successivement, on en était quitte pour remettre la marmite sur le feu et tirer un nouveau pichet de vin au tonneau. Un jour que quinze affamés s'étaient rencontrés chez lui et s'y

repaissaient avant d'y dormir, quelqu'un dit en les comptant : < Ah ! cette fois, il y en a trop ! y> Il répondit avec un de ces bons éclats de rire qui lui étaient familiers : « Abondance de biens ne nuit pas. y>

Il n'accueillait pas tout le monde, comme on pourrait le croire; s'il recevait avec joie le voyageur pauvre, il repoussait le vagabond. Nul ne pénétrait chez lui sans avoir montré patte blanche, c'està-dire un passeport ou un livret. Laborieux et de mœurs droites, il respectait le travail et la bonne conduite. Autant il était secourable aux ouvriers, aux pauvres gens visités par l'infortune, autant il se montrait sévère pour les mendiants de profession, pour ces rôdeurs de campagne, ces rouleur^ de plaine, qui demandent l'aumône par paresse et fatiguent les passants par leurs fausses lamentations quand ils n'osent pas les détrousser. A ceux-là, sa porte était irrévocablement fermée et à leurs jérémiades il répondait : « Allez jusqu'à Beaugency, mon garçon, adressez-vous à la gendarmerie, où Ton offre volontiers un logement aux vauriens de votre espèce. » Ils ne se le laissaient pas dire deux fois, et décampaient.

Il avait raison, le brave Jean Laffray ; plus on est compatissant à la misère, plus on doit être impitoyable à la fainéantise, car le bienfait qui s'égare sur celui qui n'en est pas digne est un préjudice porté à celui qui le mérite ; accueillir un malandrin, c'est bien souvent s'exposer à repousser un malheureux. Jean Laffray savait cela, et il faut croire que sa perspicacité n'était point facile à tromper, car jamais nul vol, si minime qu'il fût, n'a été commis chez lui par les hôtes que le hasard lui envoyait. Bien plus, à sa table qui réunissait des gens de toute sorte et de toute provenance, jamais un mot grossier ne fut prononcé. Une telle vertu régnait dans cette demeure, qu'elle semblait pénétrer ceux qui s'y réfugiaient.

Ce n'est pas que Jean Laffray fût d'un caractère triste ; loin de là : il avait le mot pour rire ; à la fin des repas, il entonnait volontiers une chanson pour regaillardir ses convives, et pendant les moirées d'hiver, au coin de l'âtre où pétillaient les sarments, il racontait ses campagnes; puis, comme dans la chanson de Marlborough, chacun allait se coucher, car il avait trouvé moyen d'installer, dans deux chambres de sa maison, assez de lits pour ne jamais congédier ceux qu'il aimait à nommer ses enfants, sans leur avoir donné une nuit de repos.

En cette œuvre d'hospitalité et de réconfort sa femme l'aidait, jamais elle ne rechigna devant un surcroît de besogne, et elle faisait bon visage aux arrivants ; son sourire équivalait à une bienvenue. Elle aimait fort son mari, qui le lui rendait bien, et pourtant ils se disputaient. Jean disait : « Que voulez-vous faire avec une femme comme celle-là? Elle n'a pas d'ordre, il n'y a jamais d'argent à la maison. > Victoire Laffray n'était pas en reste : «Avec un tel homme, si dépensier, nous n'aurons jamais le sou I > Les voisins riaient, car ils savaient à quoi s'en tenir.

En réalité ces deux braves gens se trompaient, disons le mot, se volaient. Chacun d'eux, à l'insu de l'autre, faisait son petit magot, épargne sacrée réservée à la misère ; ils le cachaient dans des endroits qu'ils croyaient à l'abri de toute recherche, sur les poutres du grenier, dans un pot plein de terre, sous une planche soulevée du plancher. Lorsque, prenant mille précautions pour n'être pas vus, ils allaient à leur cachette, elle était vide. « Ah! quelle abomination ! voilà que tu m'as encore volé ! — Et ce pauvre vieux qui est venu l'autre jour sans veste ni souliers, fallait-il donc le laisser partir sans l'avoir vêtu et chaussé? » On grommelait, on se boudait et l'on ne tardait pas à s'embrasser. Ah ! quels bons cœurs Dieu avait faits et avait réunis là !

Bien souvent la femme a veillé pour raccommoder les nippes

de ses hôtes, pour blanchir leur hnge, pendant que Jean remettait des clous aux souliers et des brides aux sabots. Bien souvent il a donné des blouses et des pantalons de treillis aux pauvres diables qui prenaient logis dans sa demeure, que Ton avait surnommée„à vingt lieues à la ronde, YHotel des Cinquante-deux. J'ignore ce qui lui avait valu ce sobriquet ; sans doute le numéro de la maison. A ceux qui étaient absolument dénués, il donnait un peu d'argent, pour subvenir, en route, aux besoins les plus aigus. Une fois il donna quatre pièces de cent sous à un jeune homme qui se rendait à pied dans le midi de la France pour y trouver condition. Six mois après, il reçut ces vingt francs, auxquels il ne pensait guère; il fut satisfait et dit : « Tant mieux, ce sera pour un autre. »

Au cours d'un hiver rigoureux, il était parti pour le marché de Meungavec une cargaison de fromages que sa femme avait confectionnés ; on le savait arrimés avec soin sur l'âne, afin qu'ils n'éprouvassent aucune avarie en chemin; Victoire Laffray avait fait cette recommandation à son mari : « Ne te laisse point duper; il y en a bien pour quatre louis d'or, je ne te tiens pas quitte à moins : tu sais qu'il n'y a plus d'argent à la maison. » Jean promit d'être très malin, de rapporter scrupuleusement les quatre-vingts francs, et partit. Au soir, quand il revint. Victoire accourut et recula de stupéfaction en voyant le bourriquet disparu sous un chargement de sabots ; Jean baissait la tête d'un air contrit, la figure embarrassée, comme quelqu'un qui a fait une sottise et qui redoute une semonce. Sans demander d'explication, la femme comprit. « Ah! mon pauvre homme, tu as toujours de bonnes idées, x> lui dit-elle. Jean répondit : « Au moins on n'appellera plus va-nus-pieds ceux qui sortent de chez nous. » Il avait acheté pour quatre-vingts francs de sabots ; tout le produit des fromages y. avait passé,

Pierre Chalet, le petit ramoneur qui le premier s'était récon-

forte et avait dormi sous le toit de Jean LaiTray, avait continué à faire, tous les ans, sa tournée dans le département aux premiers jours de l'hiver. Il n'avait d'autre hôtellerie que celle qu'il connaissait si bien. C'étaitjjoie quand il revenait au bercail où il s'était réchauffé. Jean l'aimait ; n'était-ce pas à lui qu'il devait l'idée première des actes de dévouement où il se complaisait, qui faisaient rhonneur de sa vie et lui inspiraient, sans qu'il s'en doutât, un sentiment de reconnaissance pour celui dont la détresse les avait suscités.

Il causait volontiers avec cet enfant qui avait grandi et qui maintenant était un jeune homme : c Ce n'est pas un métier que d'être ramoneur ; tu as l'habitude de la marche, tu ne recules pas devant la fatigue, tu es solide et un fardeau n'est pas pour t'effrayer ; pourquoi ne serais-tu pas colporteur? Ce n'est pas un mauvais état, on y trouve à vivre. y> Pierre répondit : « Je voudrais bien, mais pour Être porte-balle il faut des crochets et de la marchandise à mettre dessus ; ça coûte gros et ce n'est pas en raclant des tuyaux de cheminée que j'ai pu faire des économies. » Jean alla causer avec sa femme. Le résultat de leur conférence fut tel qu'on peut l'imaginer ; une avance fut faite à l'aide de laquelle Jean put s'outiller. Ce jour-là, je crois bien que le mari et la femme vidèrent leurs cachettes. Un an après ils purent y réintégrer l'argent qu'ils en avaient retiré, car Pierre avait rapporté la somme qui lui avait été prêtée. Il avait un cœur honnête où la gratitude resta vivante. Il dirigeait ses tournées de colportage de façon à passer à Baule au moins une fois par année, afin de voir et d'embrasser celui qu'il a toujours appelé « petit père y>.

. Jean connaissait bien Pierre Chalet, et il savait que tôt ou tard il serait remboursé des avances qu'il lui avait offertes; mais, dans une autre circonstance, le sacrifice fut absolu. Un enfant du village de Baule avait perdu son père et sa mère; il avait sept ou

huit ans, restait seul au monde et nul n'en prenait soin que Jean Laffray, qui sentait cependant qu'il ne pourrait élever le pauvre petit, ni l'instruire, ni le conduire jusqu'aux heures de l'apprentissage. Il partit pour Orléans, alla voir l'abbé Tabourey, premier aumônier des hospices de la ville que délivra Jeanne d'Arc et lui demanda sa protection pour l'enfant abandonné.

L'abbé ne se récusa pas, mais il était lié lui-même par le règlement de l'orphelinat; on ne pouvait y être admis qu'avec un trousseau déterminé et en versant une somme minima de deux cents francs, dont la charge le plus souvent incombait aux communes. Deux cents francs ! c'était beaucoup pour un vigneron. Baste I Dieu nous aidera ! Du consentement de sa femme, Jean fournit un trousseau, paya le prix d'entrée ; l'orphelin fut à l'abri pour le temps de son enfance, et apprit un bon métier dont il a pu vivre ; sans le bon Laffray, que serait-il devenu?

Ce qu'il a fait pour cet enfant, il l'a fait pour un vieillard tombé dans l'indigence et rendu par l'âge incapable de pourvoir aux premiers besoins de Texistence. Jean le fit monter en carriole et le conduisit à Beaugency. Il va trouver le maire : « Voilà le père Etienne Belton que je vous amène; le pauvre vieuxa quatre-vingtsept ans, il va mourir de faim si vous ne le faites entrer tout de suite au dépôt de mendicité. :^ Le maire se récrie : « Et les formalités? — On les remplira plus tard. — C'est impossible. » Jean Laffray devient éloquent, il adjure le maire, il le presse, il l'émeut, et, de haute lutte, obtient l'admission qu'il sollicitait. Secourir les malheureux sans relâche, ce n'est point toujours facile; mais contraindre l'administration à rompre avec ses routines paperassières, c'est un prodige qui ne s'est pas souvent renouvelé.

En 1846, un grand chagrin frappa Jean Laffray : il perdit sa femme, celle qui avait été la compagne de sa vie, l'associée de ses bonnes œuvres, la moitié de sa vertu. Que de fois il lui avait volé

298 LA VERTU EN'FaANCE.

r une de ses camisoles pour la donner à quelque fille pauvre et dé-

I sespérée ! que de fois elle lui avait volé un pantalon pour le donner

à quelque compagnon du tour de France dont les vêtements tombaient en lambeaux ! Comme ils se querellaient alors, comme ils s'accusaient mutuellement, et comme ils finissaient toujours par s'approuver! C'étaient là les seuls nuages qui avaient obscurci l'horizon de leur existence. L'émulation du bien les avait saisis, ils cherchaient à se surpasser l'un l'autre, et les malheureux en profitaient.

Seul, dans sa maison veuve, Jean redoubla d*efforts pour que rien ne manquât à ceux qui frappaient à sa porte. Il disait : « Maintenant, il iaut que je travaille pour deux. :» Les repas furent toujours aussi copieux, les lits aussi bien garnis ; les voyageui-s fatigués trouvèrent toujours le bon baquet d'eau tiède qui délasse les pieds et rétablit la circulation hésitante. Sa douleur, ses regrets avaient encore élargi son hospitalité; il n'attendait plus ses hôtes, il les guettait. Il "apprit que l'un d'eux était assis au rebord delà route, trop surmené, trop affaibli pour continuer son chemin. Il alla le chercher, le chargea sur ses épaules encore vigoureuses et l'apporta au logis près du feu, devant la soupe, à côté du lit.

En 1863, Jean Laffray avait soixante-sei^e ans; depuis cinquante années, depuis sa première rencontre avec Pierre Chalet, il n'avait pas eu une heure de défaillance. Chez lui le bienfait était devenu permanent, il en avait pris une telle habitude, ou, pour être plus exact, il en avait un tel besoin, qu'il se sentait triste et désorienté, lorsque par hasard sa table chômait le soir et que les lits restaient inoccupés. Il sortait sur le pas de sa porte, il regardait vers la route avec inquiétude et se dépitait, lorsqu'il n'apercevait aucun voyageur courbé en avant, traînant le pied et cherchant un gite; il rentrait alors en hochant la tête, d'un air mécontent, et se disait : < Il faut espérer que demain je serai plus heureux! >

11 le chargea sur ses épaules.

Ce fut seulement en 1864 que l'Académie française eut connaissance des faits que je viens de raconter; cinquante ans de vertu, sans interruption, sans alliage, sans forfanterie, cela fut apprécié et Ton s'empressa de décerner à Jean Laffray un prix Montyon qui pût l'aider à célébrer ses noces d'or avec la Charité.

Les nobles actions dont l'Alsace a été le Ihéfttre lorsqu'elle n'avait pas été séparée de la France, appartiennent à nos annales; nous avons le devoir de les revendiquer et le droit d'en être fiers. L'histoire que je vais raconter est déjà ancienne; mais elle est un exemple qu'il est bon de rappeler, car elle comporte des enseignements dont chacun peut faire son profit.

Sur les confins du territoire qui n'était pas encore le département du Bas-Rhin, dans une des parties les plus âpres de la chaîne des Vosges, existait, au milieu du siècle dernier, un groupe de cinq hameaux que l'on appelait le Bande la Roche et que traverse la rivière de la Brusche. Habités par une centaine de familles pauvres, enserrés dans une vallée étroite, ces misérables villages étaient sans communication avec le pays voisin; nulle route carrossable ne les reliait au monde civilisé ; à peine çà et là un sentier de montagne menait vers la forêt où l'on allait ramasser le bois mort. C'était» pour ainsi dire, une contrée perdue, comme ces

lies occupées par les Caraïbes et qui ignorent jusqu'à Texistence des continents. Dans des chaumières, dans des huttes, vivait une population à demi sauvage, parlant une sorte de patois inintelligible pour les Français aussi bien que pour les Allemands. L'agriculture n'y était pas négligée, elle y était inconnue.

Un document officiel, daté de 1709, constate que les gens du Ban de la Roche n'ont que les fruits sauvages pour nourriture. Les mœurs étaient détestables, la raison du plus fort était toujours la meilleure; de justice, d'administration, point de vestige; la violence régnait, des haines de famille séparaient les hameaux; dans ce coin de terre on se faisait la guerre de maison en maison, comme aux plus mauvais jours du moyen âge, et l'on n'y savait rien de la trôvc de Dieu que saint Louis avait instituée. C'était la barbarie dans ce qu'elle a de plus obscur et de plus brutal; en revanche la liberté de conscience était illimitée, et les habitants en profitaient pour se livrer aux superstitions les moins avouables.

Le 30 mars 1767, un pasteur protestant vint s'établir au milieu de cette peuplade, un peu comme un missionnaire qui entre, au péril de sa vie, dans une tribu de Patagons. Il s'appelait Jean Frédéric Oberlin — a-t-on gardé souvenir de ce nom qui fut illustre en son temps? — Il était né à Strasbourg le 31 août 1740, il y avait fait ses études théologiques, et, enflammé par le zèle de l'apostolat, il avait sollicité, il avait obtenu la mission d'exercer son ministère au Ban de la Roche. Il prit résidence au hameau de Waldersbach; il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaître qu'il y avait tout à faire dans un pays où l'on ignorait tout; sous le triple rapport intellectuel, physique et moral, l'éducation devait être complète; tout était à défricher, la terre et les hommes.

Oberlin était de ceux qui disent : non recuso laborem; il résolut de consacrer sa vie à cette œuvre de civilisation. Pendant cinquanlc-ncuf années consécutives, jusqu'en 1826, époque de

sa mort, il fut debout, comme un bon lutteur, combattant contre Tignorance, la paresse, ^inculture et les préjugés. Dans cette bataille, qui dura plus d*un demi-siècle et dont il sortit victorieux, il n^employa qu'une seule arme : la douceur.

Eii 1 768 il s'était marié ; sa femme, Salomé Witter, fut bien réel lement sa moitié; s*unissant à ses efforts, partageant ses fatigues, associée à ses sacrifices, elle répandait autour d'elle une mansuétude qui finissait par pénétrer les cœurs les plus récalcitrants. Avant d'agir sur le troupeau dont il était devenu le pasteur, Oberlin dut gagner les âmes, âmes rudes, presque indomptables, qui peu à peu cédèrent à l'influence d'une charité et d'une bonté que rien ne pouvait ralentir. Quand il eut attendri la nature abrupte des hommes au milieu desquels il vivait, il tenta de leur faire comprendre que leur isolement les mettait, en quelque sorte, hors de l'humanité et leur faisait une existence exceptionnelle, très dure, qu'il serait facile d'adoucir.

Le premier soin à prendre pour sortir de l'état de sauvagerie où l'on végétait était de se mettre en relation avec le reste du monde et de briser la barrière que la nature du pays, aussi bien que des habitudes invétérées, avaient élevée entre eux et leurs compatriotes. Donc il faut ouvrir une route qui rejoindra celle de Strasbourg, de façon à établir des communications avec les contrées voisines. Cette idée si simple, qu'aujourd'hui elle nous ferait sourire, parut aux habitants du Ban de la Roche une suggestion diabolique; on regimba et l'on déclara que l'on continuerait à vivre comme avaient vécu les aïeux, pour soi, chez soi, sans se soucier de montrer aux autres le chemin de la vallée. Oberlin ne se tint pas pour battu et dit qu'il fallait payer d'exemple; il mit habit bas, prit une pioche et, aidé par sa femme, il commença le tracé de la route qu'il avait indiquée.

On rit d'aboixJ, puis on fut étonné de sa persévérance, car il

n'était point homme à se décourager pour quelc^ue courbature; diux ou trois gari, moins obtusou meilleurs que leurs congénères, eurent honte délaisser leur pasteur se fatiguer tout seul ; en grommelant, ils vinrent travailler à ses la route fut faite. On s'y aventura, d'un, en regardant des paysages ( put dire, comme le rat de La Fon et spacieux! » Quelques hommes revinrent émerveillés et en rappc connaissait pas. Décidément notr peut-être bien de l'écouter.

Oui, certes, le pasteur avait du ses mœurs, la ferveur de sa foi , ne qu'il exerçait. C'était un mystiqui le bonheur de l'humanité, mais s conceptions théoriques, il savait 1 il leur donnait pour but des résul Comme on le voyait toujours al pour un songe-creux, et cepend réflexions appuyées sur son intelli le pays qu'il habitait et d'un dése

Son énergie dans sa volonté d( et il ne comptait les obstacles que pour mieux les surmonter. Le premier pas dans la voie du progrès était fait; grâce à la route ouverte, les habitants de la vallée étaient comme des prisonniers que l'on vient de rendre à la liberté, mais ils demeuraient encore étonnés et passifs, ne se doutant peut-être pas qu'il y avait en eux une force dont il fallait tirer parti dans leur intérêt même.

Oberlin ne les laissa point en repos; le premier à la besogne, comme toujours, il les guida dans de nouveaux labeurs; il leur fit tracer des chemins pour relier entre eux les différents hameaux

11 comnença le tracé de la route.

du Ban de la Roche, il construisit un pont sur la Brusche, il leur apprit à bâtir des maisons pour remplacer les huttes primitives dans lesquelles ils gîtaient pêle-mêle avec le peu de bétail qu'ils possédaient; puis, voulant frapper leur esprit par une éclatante démonstration, il se mit à cultiver lui-même un terrain resté en friche jusqu*alors, et obtint, sans grand effort, une récolte de pommes de terre qui fut pour les paysans un objet d*admiration etprecqiie de stupeur. Cette fois la bataille était gagnée, la sauvagerie reculait devant la civilisation, qui apparaissait avec la certitude du bien-être et Tespérance de la richesse ; chacun se mit à l'œuvre.

Oberlin était devenu une sorte d'avocat consultant en matières agricoles, tous lui demandaient conseil, et à tous il répondait. Sur ses indications, on créait des vergers, des pépinières, des prairies artificielles, on introduisait la culture du trèfle et du lin. Il vendait au prix coûtant, et le plus souvent donnait, des instruments aratoires dont il enseignait l'usage; bientôt il y eut des charrues, des herses, des brouettes dans ce pays où l'on ne connaissait que la pioche et le louchet. Non seulement les denrées devinrent assez abondantes pour subvenir aux besoins de la population, mais on put en exporter sur les marchés voisins et avoir, en échange, de belles monnaies sonnantes et trébuchantes qu'auparavant l'on ne connaissait guère que par ouï-dire.

La famille d'Oberlin s'était augmentée, les soins du ménage devenaient lourds pour sa femme; afin de soulager celle-ci, il prit, en 1778, une servante. On eût dit que Dieu, pour le récompenser de ses bienfaits, lui envoyait une auxiliaire qui devait, jusqu'à son dernier jour, s'associer à sa mission et parfois même la diriger. C'était une Alsacienne, née à Bellefosse le 4 novembre 1763, et nommée Louise Scheppler; elle avait donc quinze ans lorsqu'elle entra dans la maison du pasteur. Quinze ans ! l'âge du

plaisir, de la danse et des rêvasseries ! La pauvre fille n*y pensait guère et elle avait déjà une étrange maturité. Elle était bien douée et d'esprit ouvert, appliquée à sa besogne, comprenant à demimot, à la fois tranquille et gaie, levée avec les alouettes, active et croyant que la volonté est une force invincible.

Sa place n'était point une sinécure, elle eut charge des enfants^ des sept enfants d'Oberlin ; elle ne fut point leur bonne, elle fut leur € petite mère >, les soignant, les élevant, jouant avec eux, comme une fillette qu'elle était, et grandissant en même temps qu'eux. Tout en s'occupant à son travail dans la maison, blanchissant, repassant le linge, tenant les bardes en bon état et surveillant toujours ceux qu'elle appelait ses chers petits, elle regardait attentivement du côté de son maître et l'admirait ; jatoiais elle n'avait vu tant de vertu, tant de piété, tant d'amour du prochain unis à tant de persistance.

Elle ne tarda pas à se rendre compte des modifications que le pasteur avait déjà opérées dans le val du Ban de la Roche et de celles qu'il espérait obtenir encore. C'était une œuvre colossale, non par son étendue, mais par sa profondeur ; elle s'en éprit avec passion et n'eut plus d'autre rêve que de partager des travaux dont les résultats étaient inappréciables. Dans là vie de famille que l'on menait autour d'Oberlin, dans ces prières en commun que matin et soir on récitait ensemble, les relations entre maître et domestique étaient fréquentes et empreintes d'une extrême cordialité. Plus d'une fois, lorsque Oberlin parlait de ses projets et des améliorations qu'il comptait apporter au sort des paysans, Louise Scheppler avait dit son mot, et ce mot était toujours juste.

Lorsque le cœur est bon, il est rare que l'esprit soit faux, et les âmes bienfaisantes excellent souvent à deviner ce qu'elles n'ont point appris. Marco Bolzaris disait : « Les femmes sont des génies mystérieux; » oui, lorsqu'elles consentent à s'oublier elles-mêmes

pour penser aux autres, elles ont des conceptions à la fois rapides et sensées où la bienfaisance trouve des ressources inespérées.

Un malheur vint faire apprécier au pasteur les qualités exceptionnelles de Louise ; il perdit sa femme en 1784, et la servante resta, en quelque sorte, seule chargée de l'éducation des enfants. Dans ses fonctions d'institutrice où la responsabilité était considérable, elle n'eut pas une défaillance et n'encourut pas un reproche. Elle eût été la mère, la mère véritable, qu'elle n'eût pas été plus maternelle. A la table de famille où elle avait pris place^ elle causait souvent avec Oberlin et lui soumettait des idées parfois un peu confuses qu^il saisissait, dégageait de leur gangue et savait rendre applicables. On peut dire qu*à partir de ce moment Louise Scheppler fut le collaborateur du pasteur dans l'œuvre de régénération qu'il avait entreprise.

Elle avait remarqué que l'émulation était assez vibrante chex les paysans, et que si les éloges leur plaisaient, les encouragements accompagnés de récompenses les excitaient à secouer leur apathie naturelle. C'est de cette observation fort simple que naquit chez Oberlin une idée qui fut féconde et qui, en France comme on tout autre pays, a reçu des développements considérables. Il fonda au Ban de la Roche une sorte de Société d'agriculture pour entretenir le zèle des habitants, les pousser à des tentatives nouvelles et leur démontrer l'utilité des essais d'où leur bonhein^ pourrait s'accroître. Tous les ans on examinait les progrès accom plis dans l'ensemencement des terres, dans l'élevage des bestiaux; des prix étaient solennellement distribués aux plus méritants. En somme, il venait de créer le comice agricole : c'était une innovation alors; il n'est aujourd'hui si pauvre canton qui n'ait le sien.

Tous les paysans de la vallée étaient convertis au travail et à la paix qui en résulte; les querelles, les vengeances qui avaient désolé ce petit pays ne subsistaient plus; la vie matérielle était

devenue sufBsante, la vie morale se fortifiait dans l'apaisement; Oberlin avait ouvert une école; à tour de rôle Louise Scheppleret lui y professaient; la science que Ton distribuait là n'avait rien d'excessif: éléments de religion, de lecture, d'écriture, de calcul; c'était peu de chose, et l'on en sourirait actuellement; mais en comparaison de l'obscurité précédente, c'était de la lumière.

Malgré les progrès accomplis, la pauvreté des habitants était souvent un obstacle aux améliorations entrevues. Plus d'un qui aurait voulu s'outiller d'une façon sérieuse en était empêché par cette maladie que Rabelais a appelée t faulte d'argent > : maladie gi'ave, parfois chronique, presque toujours aiguë et de pénible conséquence. Louise en trouva le remède. Avec l'assentiment de son maître, elle établit une maison de prêt, un véritable mont-depiété, alimenté par des cotisations volontaires qui, circonstance extraordinaire chez les paysans, ne firent point défaut. Seulement, et c'est là ce que cette institution avait de remarquable, on ne frappait d'aucun intérêt les sommes avancées aux emprunteurs. De cette façon on ne retirait nul bénéfice de l'opération, et le service rendu était absolument gratuit.

Pour gouverner ce petit établissement, dont l'utilité était incalculable, il fallait une personne de tête et de cœur, connaissant bien les besoins, les ressources, les aptitudes des clients souvent intéressés à dissimuler la vérité, et ce fut Louise Scheppler quien fut nommée directrice. Dans cette nouvelle tâche, elle fut impeccable et plus d'une fois elle ajouta au prêt qu'elle consentait des conseils qui le firent fructifier.

Le temps avait marché ; ce pays naguère sauvage et engourdi était devenu florissant et plantureux; moins de quarante ans après l'arrivée d'Oberlin le nombre des familles était monté de quatrevingts à six cents; le territoire de la commune n'offrait plus asse* de travail pour occuper tous les bras; il y avait là un cours

d'eau qu'il était facile d'aménager et que Ton pouvait utiliser.

En 1814, un ancien directeur de la République helvétique, nommé Legrand, cédant aux sollicitations d'Oberlin, vint au Ban de la Roche et y installa une fabrique de rubans de soie où bien des jeunes gens, bien des femmes purent gagner chaque jour un salaire suffisant. Là encx)re, je retrouve Louise active, vigilante, surveillant le travail qu'elle s'était rapidement approprié et devenue une sorte de professeur-contremaître qui s'était imposé la tâche de diriger l'apprentissage des débutants. Pays agricole, pays de fabrique se côtoyaient maintenant dans cette région fermée jadis à toute civilisation.

Là ne devaient pas s'arrêter les bienfaits du pasteur Oberlin et de Louise Scheppler ; celle-ci eut une idée de génie qui a fait son chemin dans le monde. Pendant le jour les hommes étaient aux champs et les femmes à la fabrique ; c'est bien, on travaillait et chacun y trouvait son compte ; mais les enfants, que devenaientils pendant l'absence du père et de la mère? Ceux qui étaient trop petits pour aller à l'école restaient au logis et vaguaient à travers les ruelles du hameau, se roulant sur les tas de fumier, fouaillant les poules ou barbotant dans les mares; si les parents, hésitant à les abandonner, demeuraient près d'eux afin de les garder, c'était autant de perdu pour le labeur et pour le bénéfice. Cet état de choses constituait une situation fâcheuse au détriment des uns et des autres; il serait utile d'y porter remède, et c'est ce que cherchait Louise Scheppler. Entre elle et le pasteur Oberlin les conversations étaient fréquentes à ce sujet et tous deux agitaient le problème, afin de trouver la solution. Ils la découvrirent enfin, et l'humanité leur en doit une éternelle reconnaissance.

Une maison était libre, on la loua et on y réunit tous les petits enfants sous la surveillance de femmes que Ton nommait les conductrices, et dont Louise Scheppler était pour ainsi dire la supé-

rieure. A Taide des images coloriées d'Épinal on leur apprenait k connaître les principaux faits de la Bible, on leur faisait des lectures appropriées à leur âge; iux fillettes on enseignait la couture et le tricot; aux garçons lâchés dans l ment on creuse une rigole, comment ( les groupait, on leur faisait chanter i gymnastique rythmait leurs mouvem promenade vers les bois voisins; dans « gnait la bande des enfants, et, tout en sait une sorte de cours de botaniqui quoi Ton peut distinguer les plantes ut On devait plus tard se souvenir de ( 1817, lorsque régna en France la plus les habitants du Ban de la Roche pure car les notions qu'ils en avaient reçue:

cer le blé trop rare par les herbes alin fournissait.

Tous les moments de liberté que L multiples occupations, elle les cons recueillait et gardait pendant les h ployaient à leurs travaux. On battait d entrer dans la classe, car elle avait t toire à raconter, quelque friandise i çonner, elle avait installé la première existé. L'Angleterre s'empara de l'idée

tard, bien plus tard, la France l'emprunta a i Angleterre, sans se: douter que la conception de cette admirable institution était une conception française, née dans un coin perdu de l'Alsace sous l'impulsion du grand cœur d'un pasteur et d'une servante. En ceci, comme en bien d'autres circonstances, nous avons repris et attribué aux étrangers ce que nous avions créé nous-mêmes.

On y réunit tous les petits enfants.

Initiative et dévouement, élévation d'âme, aspiration constante vers le mieux, amour des faibles et des petits, oubli de soi-inèmè, sacrifice permanent au profit des autres, telle fut la vie de Louise Scheppler. On n'en peut douter, car un témoignage éclatant, un témoignage d'outre-tombe fut rendu en sa faveur, lorsque le pasteur Oberlin mourut le !•' juin 1826, chargé d'années et béni par toute une population, qu'il avait moralisée en l'arrachant à la misère et à la barbarie. Dans son testament on trouve la lettre suivante, qu'il faut citer textuellement; la naïveté même en fait un acte de haute valeur.

« Mes très chers enfants 1

t En vous quittant je vous lègue ma fidèle garde, celle qui vous a élevés, l'infatigable Louise. Les mérites qu'elle a pour notre famille sont infinis. Votre bonne maman la prit auprès d'elle dès avant sa quinzième année; elle se rendit utile par ses talents, son zèle, son application. A la mort prématurée de votre tendre mère, elle fut pour vous à la fois garde fidèle, mère soigneuse, institutrice, tout absolument. Son zèle s'étendit plus loin : vraie apôtre du Seigneur, elle alla dans tous les villages où je l'envoyai assembler les enfants autour d'elle, les instruire dans^a volonté de Dieu, leur apprendre à chanter de beaux cantiques, leur montrer les œuvres du Dieu paternel et tout-puissant dans la nature, prier avec eux et leur communiquer toutes les instructions qu'elle avait reçues de moi et de votre bonne maman.

€ Tout ceci n'était pas l'ouvrage d'un instant, et les difficultés innombrables qui s'opposèrent à ces saintes occupations en auraient découragé mille autres. D'un côté le caractère sauvage et revêche des enfants, de l'autre leur langage patois qu'il fallait abolir; pour se faire entendre, il fallait leur parler dans cette

:Mrt LA VERTU EN FKANGE.

langue et leur traduire tout en français^; puis une troisième difficulté était les mauvais chemins et la rude saison qu'il fallait braver. Pierres, eaux, pluies abondantes, vents glaçants, grêles, neiges profondes en bas et neiges tombanies d'en haut, rien ne la retenait; et revenue le soir essoufflée, fatiguée, mouillée, transie de froid, elle se remit à soigner mes enfants et le ménage. C'est ainsi que, pour mon service et le service de Dieu, elle ne sacrifiait pas seulement son temps et ses talents, mais toute sa personne et sa santé. Actuellement et depuis plusieurs années son corps est absolument ruiné par trop de fatigues, et pour avoir passé trop souvent et trop subitement du chaud au froid, du froid au chaud, de la sueur au refroidissement, traversé les neiges, s'y être enfoncée jusqu'au ventre; la chemise mouillée se gelait, blessait ses genoux jusqu'au sang en s'y frottant sans cesse par le mouvement de ses jambes; sa poitrine, son estomac, tout est ruiné et incapable de plus rien supporter.

« Vous direz peut-être qu'elle en fut récompensée par le bon salaire que je lui donnais. Non, chers enfants, non. Apprenez que depuis la mort de votre chère maman je n'ai jamais pu parvenir à lui faire accepter le moindre salaire ; elle employait le louage de ses biens pour faire du bien et pour s'habiller, et ce fut toujours comme une grâce qu'elle reçut quelque morceau d'habillement de moi et de mes provisions, que je dois cependant à son économie et fidélité.

d: Jugez, chers enfants ! jugez de la dette que vous avez contractée envers elle en moi, et combien vous serez loin de pouvoir jamais trop faire à son égard. Dans vos maladies et douleurs et dans les miennes, combien de veilles, de soins, d'inquiétudes I Encore une fois je vous la lègue^ vous ferez voir par les soins que vous prendrez pour elle, si vous avez du respect pour la dernière volonté d'un père qui vous a toujours inspiré des sentiments de

gratitude et de bienfaisance. Mais oui, oui, vous remplirez mes vœux, vous serez à votre tour, tous ensemble et chacun de vous ^n particulier, ce qu'elle fut pour vous, autant que vos moyens et votre proximité le permettront.

« Adieu, mes chers enfants.

> Votre papa,

c J.-F. Oberlln.

« Waldbacb, ce 8 août 1811. »

Les héritiers du pasteur Oberlin offrirent à Louise une part d'enfant; elle refusa et demanda comme une grâce, comme une récompense suprême, de continuer à vivre dans k famille qu'elle avait élevée, et de diriger la salle d'asile, à laquelle elle se consacra jusqu'à son dernier jour.

Le consistoire évangélique de la confession d'Augsbourg eut connaissance de la conduite de Louise Scheppler; là le dévouement s'était étendu à toute une contrée qui avait été non seulement sauvée, mais appelée à la vie. Un mémoire fut adressé, en 1829, à l'Académie française, qui, le 25 août de la même année, décerna à Louise un prix de cinq mille francs; ce ne fut point un mince honneur pour elle que d'être célébrée par Cuvier.

Un poète qui eut de la notoriété en Alsace, Stœber, l'a chantée et lui a consacré un sonnet dont voici la traduction littérale :

€ Noble amie ! de la vertu les couronnes — depuis longtemps déjà ornent ta tête chérie ! — Doucement ombragés des palmes de la paix, — les anges te sourient près du trône de Dieu !

€ Dans les chaumières où demeurent les petits enfants, — dont le monde n'a point encore terni l'innocence, — dont le cœur ne sait qu'aimer, espérer et croire, — des larmes de gratitude récompensent ta bonté.

« Le père Oberlin du haut de ciel te regarde, — te bénit dans ton rayonnement — et crie : Un jour près de moi tu te réjouiras.

€ Tu t*es élevé un temple ; — tu as mérité de Montyon la belle couronne ! — Salut, couronnée ! A toi, Louise, salut* ! i

Aujourd'hui encore le nom du pasteur Oberlin et celui d'Annette Scheppler sont restés vivants dans la vallée du Ban de la Roche, qui, hélas ! n'est plus située en terre de France.

i. Poéiies du Ban de la Roche, par Stœber. Strasbourg, librairie de Schuler, i830.

Ce que Ton appelait, ce que Ton appelle encore la cour ou l'hôtel des Fermes, a eu jadis d*assez hautes destinées. Ce fut là qu'en 4573 habita Françoise d'Orléans, veuve de Louis de Bourbon, premier prince de Condé. La maison, qui était presque un palais, passa successivement à Charles de Soissons, au duc de Montpensier, au duc de Bellegarde, grand écuyer de France. En 4633, le chancelier Séguier en fit l'acquisition et y réunissait les beaux esprits de son temps, auxquels Racan et Sarrasin donnaient le ton. Louis XIV ne dédaigna pas d'y venir. La demeure était ample et spacieuse ; la Ferme générale l'acheta des héritiers de Séguier et s'y installa. Devenu propriété nationale pendant la Révolution, l'hôtel fut vendu le 49 fructidor an FV.

J'y ai connu une entreprise de diligences qui tentait une

concurrence illusoire contre les messageries Laffite et Caillard

et contre les messageries qui furent nationales, impériales,

royales, pour redevenir nationales et impériales; les changeai

32i LA VERTU EN FRANCE.

ments de dénomination semblent être, jusqu'à présent, le résultat le plus clair de nos bouleversements politiques. Aujourd'hui, ce qui reste des fastueuses constructions d'autrefois est occupé par Timprimerie Paul Dupont et s'étend entre la rue du Bouloi et la rue Jean-Jacques Rousseau prolongée, qui fut la rue de Grenelle-Saint-Honoré.

Pendant la Restauration, lorsqu'il n'était pas encore question de chemins de fer, le mouvement des voyageurs était très considérable rue du Bouloi; aussi les auberges n'y manquaient pas et y avait-on établi plusieurs stations de voitures de louage. Une de ces stations était située dans la cour même des Fermes et était occupée par des cabriolets de remise, véhicules à deux roues, incommodes, souvent dangereux et bien nommés, car sur les pavés disjoints de nos rues ils sautaient comme un cabri. Le cocher, les pieds dans ses sabots, le fouet en main, était assis à côté du <r client » et causait avec lui. Lorsque dans un de ces embarras, si fréquents alors dans les voies étroites et encombrées de Paris, deux cochers de cabriolets se prenaient de dispute, ils échangeaient quelques injures et plus d'un coup de fouet; mais ils avaient soin de frapper sur les voyageurs l'un de l'autre, et ils ne s'atteignaient jamais. Le coupé a aujourd'hui détrôné le cabriolet qui est au rancart avec les diligences, les ponts à péage que gardait un invalide, le passeport obligatoire, la Charte de 1830 et bien d'autres choses encore.

Un des cabriolets de la yemise de la cour des Fermes était mené par François Poyer, très bon cocher, habile à se débrouiller dans l'écheveau de ruelles qui formait alors la voie publique, sobre, marié et père de quatre enfants qu'il élevait moralement. Dans cette famille pauvre et très honorable on vivait au jour le jour k l'aide du gain quotidien, que venait parfois augmenter l'aubaine d'un bon pourboire. C'était peu, mais on ne se plai-

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lU échangeaient quelques injures.

gnait pas du sort et on ne lui demandait que la grâce de n*être point malade, afin que nul chômage ne vînt augmenter des difficultés que Ton ne surmontait pas sans quelque peine. Toute la journée et parfois une partie de la nuit, le mari était en course; la femme restait au logis, faisait quelques travaux de cou uro, autant que le lui permettaient les exigences de ses enfants; elle avait, dans le quartier de la rue de TArbre-Sec où le ménage habitait, la réputation d'une mère attentive et empressée à ses devoirs.

Au courant de Tannée 1827, elle reçut la visite d'une jeune femme, nommée Rosalie Tombette, qui lui proposa de prendre en sevrage son fils Edmond, âgé de seize mois. La convention fut promptement conclue: dix francs'' par mois; le premier mois fut payé d'avance.

C'était donc un cinquième enfant que Ton venait de réunir aux quatre autres; entre eux, dès le premier jour, il n'y eut pas de différence; les soins furent égaux et bientôt la tendresse fut la même. Rosalie Tombette avait dit qu'elle était forcée de s'absenter de Paris pendant quelque temps, et qu'il ne fallait par conséquent pas être étonné si elle restait deux ou trois semaines, peut-être quatre, sans venir voir son enfant. En le quittant, elle l'avait couvert de baisers et avait paru désolée de s*en séparer.

Un mois, deux mois, trois mois s'écoulèrent sans qu'elle donnât signe de vie. François Poyer secouait la tête et disait : e: Cela n'est pas naturel, i» Il aimait l'enfant, le dorlotait, le faisait jouer, lui apprenait à bégayer ses premiers mots et, en toute chpse, le traitait comme un fils. Quand un semestre fut passé sans qu'on eût entendu parler de la mère, le brave homme s'inquiéta; il alla aux informations ; à l'adresse qu'elle lui avait indiquée, le nom même de Rosalie Tombette était inconnu. Il rapporta cette mauvaise nouvelle à sa femme, qui lui dit: e: Qu'allons-nous faire? i>

Il répondit : « Nous allons d'abord garder le marmot, et puis nous verrons. >

« Garder le marmot, t> c'était plus facile à dire qu'à faire. Pour un ménage pauvre, n'ayant d'autres moyens d'existence qu'un gain quotidien que la maladie ou toute autre circonstance peut interrompre, c'est une charge qu'un enfant de plus, surtout lorsqu'on en a déjà quatre, qu'il faut nourrir, coucher, blanchir et habiller. François Poyeret sa femme causaient ensemble; ils discutaient leurs ressources centime par centime, ils additionnaient le total de la dépense d'une journée, et ils constataient avec douleur qu'il leur était à peu près impossible, comme l'on dit, de joindre les deux bouts.

Ils avaient beau recommencer leur calcul : tant pour la nourriture, tant pour le loyer, tant pour la chandelle, et ainsi de suite pour les objets strictement indispensables à la vie matérielle, il manquait toujours quelques sous pour que le compte fût en balance. Foyer dit : a: Après tout, le vin est une dépense inutile, je peux bien m'en passer, ce sera diVjà une économie dont le petit profitera. » La femme répliqua : c Quant à moi, je ne suis pas dormeuse, et je peux bien, sans me fatiguer, travailler chaque soir deux heures de plus; ce sera autant de gagné, i Pendant que son sort se décidait ainsi, l'enfant dormait à poings fermés dans sa couchette.

Il était chétif, grêle et de santé délicate; cela ne rebuta point les braves gens qui Tavaient adopté; rien ne fut épargné pour le fortifier, et plus d'une fois on lui fit boire quelques gouttes de ce vin auquel François Foyer avait renoncé. Ce qu'il y avait de plus faible chez l'enfant, c'était la vue; une humeur maligne s'était jetée sur les yeux et les menaçait. On y remédia en entretenant un cautère au bras, ce qui était un des moyens de médication les plus usités à cette époque où les saignées, les sangsues, les émonc-

toires de toutes sortes étaient à la mode. Les formules qui sauvaient autrefois sont aujourd'hui devenues mortelles : la science médicale adopte tous les dix ans des procédés nouveaux et Ton ne s'en porte ni mieux ni plus mal.cDois-je prendre de rantimoine?:i> disait-on à un célèbre médecin du siècle dernier, qui répondit € Oui, mais dépêcliez-vous, pendant que cela guérit encore. »

L'enfant grandissait, toujours dolent et sans vigueur; il était pour le ménage Poyer un surcroît de dépense et de fatigue auquel on ne faisait face qu'à force de sacrifices, mais dont on ne murmurait pas. La Providence avait imposé une charge nouvelle, il serait lâche de la répudier, et Ton n'y pensait guère. Edmond faisait partie de la famille; les quatre autres enfants étaient-ils ses camarades ou ses frères, on ne le savait même plus. Deux années avaient passé, on était en 1829; un jour, la date est précise, le 14 août, Rosalie Tombette reparut; d'où venaitelle? on ne le sut pas.

Elle s'excusa d'être restée si longtemps sans s'informer de son fils; des circonstances imprévues l'avaient retenue en province; mais, grâce au ciel, elle revenait à Paris pour s'y fixer; elle était heureuse, parce que le sort d'Edmond était désormais assuré; elle allait se hâter, une fois son installation faite, d'acquitter la dette contractée envers Mme Poyer, qui avait été si bonne. Aujourd'hui «lie allait prendre Tenfantpour le promener, pour le conduire au théâtre Séraphin ; elle le ramènerait le soir chez ses parents adoptifs, à moins qu'elle ne le gardât à coucher près d'elle, à l'hôtel où elle était descendue. Mme Poyer était seule au logis, elle livra l'enfant, car elle était sans défiance, comme les cœurs honnêtes qui sont incapables de tromper. Le soir, quand son mari rentra, «lie lui raconta ce qui s'était passé; il fut triste et dit: « C'est comme si on m'enlevait un de mes enfants. »

Le bndemain, dans la soirée, Rosalie Tombette revint; elle se

trouva face à face avec François Poyer, qui avait remisé son cabriolet plus tôt que de coutume, parce qu'il était inquiet et avait hâte de savoir si le petit Edmond était chez lui. Rosalie Tombette débita une histoire : la veille, elle avait expédié par la diligence son fils dans une ville de province, où il était attendu chez un riche protecteur qui se chargeait de lui faire donner une éducation sérieuse et de pourvoir à sa fortune. François Poyer la regardait pendant qu'elle parlait et remarquait dans ses paroles, dans son attitude, ce je ne sais quoi qui indique le manque de sincérité. Il demanda: c Dans quelle ville Tavez-vous envoyé?» Elle répandit : <r A Tours. :» Mme Poyer pleurait à l'idée de ne plus revoir cet enfant qui lui était aussi cher que les siens; son mari ne disait mot et semblait pensif. Rosalie prit congé en promettant de revenir avant huit jours régler ses comptes avec ceux dont elle n'oublierait jamais le dévouement et la bonté. Quand elle fut partie, après toutes sortes de protestations, Poyer dit : < Cette drôlesse nous trompe ; qu'a-t-elle pu faire de notre enfant? *

Ce n'est pas vainement que François était cocher de cabriolet à Paris depuis plus de dix ans : il connaissait tous les bureaux de diligence, car il n'en était pas un où il n'eût conduit quelque voyageur. Le lendemain, en faisant ses courses, il s'arrêta devant les bureaux de Messageries qui desservaient les routes de la Touraine, de l'Angoumois, de la Dretagne. Partout il demanda: <( Hier, avez-vous expédié à Tours un enfant de tel âge, de telle taille, de telle figure? ]& On vérifia les registres, et partout on lui répondit : « Non. » Il se tourmentait, s'ingéniait à découvrir la solution du problème qui l'obsédait, et n'y parvenait pas. < Certainement, se répétait-il, l'enfant n'a pas quitté Paris; mais où est-il et qu'en a-t-elle fait? d Pendant la soirée, sa femme et lui se fatiguèrent de questions auxquelles ils ne savaient que répondre. « Aussi, pourquoi lui as-tu donné le petit? disait François. —

Pouvais-je le refuser? répondait Mme Poyer; n'est-ce pas sa mère? — C'est vrai, ripostait François; mais c'est égal, je ne serai tranquille que lorsque je saurai où il est. »

Un soupçon l'oppressait. <t Est-ce qu'elle l'aurait mis aux Enfants trouvés? 3> Son cœur se soulevait à cette pensée, il ne voulait s'y arrêter, il la chassait; malgré lui, elle revenait. Il avait beau se dire : « Non, c'est impossible; et puis, à quoi bon? N'était-il pas plus simple de nous laisser le petit? :» L'idée s'était emparée de lui et le peignait; la nuit il s'agitait, ne pouvant dormir, réveillant sa femme, l'interrogeant : « Où est Edmond? » Un matin, il n'y tint plus, il attela plus tôt que de coutume et, prenant son fouet: € Allons, Cocotte, un bon coup de jarret, nousallons rue d'Enfer. »

Il allait, en effet, à l'ancienne maison des Oratoriens qui, en vertu d'un décret du 10 vendémiaire an II, est devenue l'hospice des Enfants trouvés; aujourd'hui on dit des Enfants assistés. Lorsqu'il eut traversé les quartiers alors presque déserts qui entouraient le jardin du Luxembourg, il s'arrêta en face d'un mur latéral appartenant à l'Observatoire, devant une grande porte surmontée d'une croix. Il était ému. Il expliqua le motif qui l'amenait. Un commis aux écritures l'écouta : e: Un petit garçon de trois ans, souffreteux? C'est bien possible, mais je n'en suis pas certain, il en vient tant; le reconnaîtriez-vous? — Ah ! mais oui ! — Eh bien, allez dans les salles, vous verrez. » Une fille de service fut appelée et elle guida François Foyer, qui avait laissé ses sabots dans le vestibule pour ne pas faire de bruit dans les chambres.

Il traversa une grande salle, la crèche, où des sœurs de charité, vêtues de gris, coiffées de leurs larges cornettes, s'empressaient autour des berceaux; il entra dans « le quartier des Sevrés », il y vit de pauvres bambins, assis sur un banc, appuyés contre la muraille, le visage pâle, l'œil atone et si tristes qu'ils paraissaient

près de mourir d'ennui. Poyer les regarda l'un après Taulre, celui qu'il cherchait n'était point parmi eux. Il se dépitait. « Quel âge a-t-il ? lui demanda une sœur. — Trois ans. — Alors, il n'est point à la classe ; voyez donc à l'infirmerie. ^ On conduisit Poyer dans une large pièce, bien aérée, où souffraient de malheureux petits êtres qui faisaient durement l'apprentissage de la vie. « C'est l'hospice funèbre, > a dit Michelet. Il a eu raison, je n'en connais pas de plus lamentable à visiter. Poyer passa devant les couchettes : il n'y est pas. La sœur qui l'accompagnait lui dit : « Allons à la section de chirurgie. » Dans une salle voisine dont les fenêtres garnies de rideaux bleus tamisaient un jour très doux, des lits nombreux étaient rangés contre les murs; la plupart des petits malades étaient atteints de l'ophthalmie du premier âge.

Tout à coup François Poyer s'arrêta et se mit à pleurer : il venait de reconnaître son fils d'adoption. Dans quel état! hâve, maigri, les paupières tuméfiées parce qu'on avait laissé sécher le cautère. Le pauvre petit dormait, replié sur lui-même, la tête enfoncée dans l'oreiller. Il entr'ouvrit les yeux, aperçut Poyer et voulut s'élancer : « Emmène-moi, père, emmène-moi! » Le vieux cocher sanglotait, appuyé contre la boiserie, le visage dans les mains; il dit à la sœur : « Donnez-le-moi, que je l'emporte. — Cela n'est pas possible, répondit la fille de charité; allez en bas, au greffe, on vous dira quelles sont les formalités à remplir. > Il fit un mouvement pour s'éloigner; tendant les bras vers lui, l'enfant criait : <i Oh! ne t'en va pas! » Poyer l'embrassa et lui dit : « Je vais revenir. »

Les renseignements que le greffier lui donna ne le satisfirent guère. On lui dit qu'il n'était permis à personne d'emmener un enfant sans y avoir été autorisé par le conseil d'administration des hospices, auquel une demande devait être adressée dans une forme déterminée; un acte régulier d'adoption devait être rédigé

11 venait de reconnaître son fils d*adoption.

par un notaire, et cet acte n'avait de valeur que s'il assurait à l'enfant la propriété d'une somme de deux cent cinquante francs, dont il jouirait à sa majorité et qui jusque-là resterait à la Caisse des dépôts et consignations ^ Le pauvre Poyer se grattait la tête, se désespérait et disait : « Comme cela va être long! qu'est-ce que le petit deviendra pendant ce temps-là? » Une des sœurs, présente à l'entretien, lui répondit : « N'ayez souci, nous en aurons bien soin. >

Le jour même, négligeant un peu son service de cocher, Poyer commença les démarches nécessaires pour rentrer en possession de l'enfant qu'il aimait. Le versement de deux cent cinquante francs le préoccupait; comment se procurer tant d'argent? Dans un ménage alourdi de cinq enfants, les économies sont rares et l'on doit s'estimer heureux lorsque Ton n*a pas de dettes. On vendit quelques petits bijoux, deux ou trois couverts d'argent que l'on conservait avec fierté ; le patron de Poyer, qui l'employait depuis plus de dix ans et avait su apprécier sa probité, lui prôla de quoi compléter la somme exigée, et l'acte d'adoption fut signé chez M** Champion, notaire, rue de la Monnaie, n** 49, à Paris. On n'avait plus qu'à envoyer les « pièces i^ au conseil et à attendre le résultat de la délibération.

Poyer avait appris comment Edmond avait été déposé à l'hospice des Enfants trouvés. Le jour même où Rosalie Tombelte avait enlevé son fils, sous prétexte de le mener promener, elle l'avait conduit rue d'Enfer et avait voulu l'y laisser, c'est-à-dii^ l'y abandonner. En voyant la mère revêtue d'une toilette presque

1. A cette époque, 18^, on autorisait l'adoption des enfants dont les parents étaient connus ; on est, depuis longtemps, revenu sur cette mesure, qui a parfois engendré de grands inconvéniehts ; aujourd'hui on ne livre à Tadoption que des orphelins ou soi-disant tels, c'est-à-dire des pupilles de l'Assistance publique dont le père et la mère sont restés ignorés.

élégante, le greffier lui avait dit : c Vous êtes assez riche pour élever votre enfant; remportez-le, nous n^avons pas de place pour lui. > Elle fut désappointée, n'avait rien répondu et était partie.

Elle alla à la Préfecture de police et entra dans la salle dite des Passeports, qui s'ouvrait alors sur la place Dauphine. Cette salle était toujours encombrée de monde, car c'est là que Ton distribuait non seulement les passeports, mais les ports d*arme et les livrets d'ouvrier. Elle s'assit dans un coin, près de la porte, et plaça son fils auprès d'elle. Au bout d'un instant elle se leva, sortit et ne reparut pas. L'enfant s'était endormi sur un banc; on l'y trouva vers cinq heures, lorsqu'on allait fermer les bureaux. On comprit qu'on était en présence d'un enfant volontairement délaissé; un ordre d'un commissaire de police Texpédia à la maison des Enfants trouvés, avec injonction de le recevoir d'urgence. Quant à la mère, on n'en entendit plus parler.

Toutes les fois que le hasard de ses courses le conduisait dans bs environs de la rue d'Enfer, Poyer allait voir Edmond et lui disait : « Prends patience, je viendrai bientôt te chercher. > L'enfant pleurait et le père adoptif le réconfortait de son mieux. Pendant ces visites, si courtes qu'elles fussent, Poyer voyait à l'œuvre les sœurs de charité, douces, charmantes et maternelles. Une longue tradition, transmise d'âge en âge, leur donnait des qualités essentielles que l'on n'eût point rencontrées chez d'autres femmes. Depuis que saint Vincent de Paul avait, en 4638, établi la première maison des Enfants trouvés auprès de la porte Saint- Victor, c'était à celles qu'il appelait les Filles de la charité qu'il avait confié le soin de veiller sur ces petits orphelins, dont trop souvent les parents n'étaient point morts. Jamais elles n'avaient failli à leur mission et depuis deux siècles elles étaient les mères de ceux qui n*en avaient plus. Poyer les admirait et se disait que sans elles bien des infortunés périraient au berceau.

Hélas! si ce brave homme vivait encore, il les chercherait en vain dans cet hospice qu'elles ont sanctifié ; elles n'y sont plus, on les en a expulsées (avril 1886). Les enfants qui vagissent dans ce triste refuge sont aujourd'hui doublement orphelins : ils n'ont point de famille et on leur a enlevé les saintes filles qui la remplaçaient auprès d'eux.

Ce fut le 44 septembre 1829 que François Poyer put enfin ressaisir l'enfant qui lui avait été enlevé un mois auparavant. Ce fut fête à la maison et quelques tartelettes ajoutées au dîner célébrèrent le retour du pauvre petit. Il était si maigre, si étiolé, que l'on tremblait pour ses jours; mais le bon vouloir de Poyer et celui de sa femme ne se découragèrent pas, et, moins de deux ans après être rentré au bercail, l'enfant était solide et Ton ne s'apercevait même pas qu'il avait failli perdre la vue.

En 1839, Edmond Tombette était un beau garçon de treize ans, ayant suivi les classes de l'école communale, ayant fait sa première communion, bien élevé, aimant le t-ravail et prêt à entrer dans la vie par la bonne porte; aux frais et par les soins de sa famille adoptive, il faisait son apprentissage chez un menuisier et promettait de devenir un ouvrier habile.

François Poyer avait vieilli , il avait soixante-quatre ans , toujours à la cour des Fermes, conduisant toujours son cabriolet et cocher de confiance de plus d'un négociant qui, d'après les termes mêmes d'une attestation que j'ai sous les yeux, lui laissaient < des sommes considérables entre les mains ». Il était probe, il était bon, il s'était sacrifié pour sauver de la misère et peut-être du vice un enfant auquel ne le rattachait aucun lien de parenté. Le prix Montyon, d'une valeur de trois mille francs, qui lui fut décerné en 1839, n'était que la récompense méritée par sa vertu.

Le conscrit et la payse, éternel sujet de chansons, de vaudevilles, de caricatures, pour les indifférents et les plaisantins qui rient de la naïveté du soldat nouvellement enrégimenté; étemel sujet de lannes et de déceptions pour ceux qui rêvaient de rester unis et que la destinée sépare, destinée cruelle, quand elle ne ramène pas au foyer celui qu^elle en a arraché. Dans ces jeunes hommes ei\levés à leur village, aux travaux de la terre, ahuris par le changement, ne comprenant pas grand'chose à ce qu'on leur enseigne, tremblants sous une discipline dont ils s'exagèrent la rigueur, effarés, exposés aux « farces i^ des « anciens », gonflés des regrets qui les étouffent et qu'ils n'osent exprimer, il y a certes beaucoup de niaiserie, de maladresse, de crédulité dont on abuse, mais il y a aussi des souffrances cachées, une sorte de désespérance qui le& énerve, un souvenir permanent qui emporte leur pensée vers la chaumière maternelle et leur donne < le mal du pays > ; mal étrange, sans manifestation apparente et dont on meurt. Tous

les esprits ne sont pas aventureux ; parmi les paysans, parmi la forte race qui retourne la glèbe et jette le grain dans le sillon, il n'est pas rare de rencontrer des âmes rêveuses, des cœurs tendres que la nature semble avoir pénétrés de sa poésie. ' Se souvient-on des paroles de La Bruyère que, dans plus d'un cas, Ton pourrait encore rappeler aujourd'hui : « L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invmcible; ils ont comme une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine ; et en effet ils sont des hommes ! »

Au milieu de ces c femelles i> on en peut trouver, sans chercher bien longtemps, à qui nulle délicatesse de sentiments n'est inconnue. Les sabots n'y font rien, non plus que le jupon rapiécé, les bras rouges, le visage hâlé, la main calleuse et la chevelure en désordre ; ce n'est que l'enveloppe à demi détruite par le travail assidu ; allez au fond qui est intact et vous découvrirez peut-être des qualités exquises dont plus d'une dame à falbalas pourrait être fière. Entre paysan et paysanne il se joue des idylles qui sembleraient justifier les bergeries de Gessner et de Florian. Pour ces âmes simples la mort même ne dénoue pas ce que la vie avait lié.

Bien souvent, dans les campagnes, c'est aux jours de l'enfance que naissent ces afifections qui résistent à Taction dissolvante du temps, à l'absence, et ne prennent fin qu'au dernier soupir. Les scènes de Paul et Virginie^ l'immortel roman de Bernardin de Saint-Pierre, se déroulent dans l'Ile de France ; des bourgades perdues en nos provinces en ont vu de pareilles.

Dans l'arrondissement de Gannat, au département de l'Allier, existe le petit village de Verneuil, qui a dû jadis avoir quelque importance, car on y voit une église romane et les ruines d'un

chàleau fort, mais qui est bien déchu aujourd'hui, car il ne compte guère que six cents habitants, pauvres pour la plupart et vivant du produit de la terre. Là naquirent en 4844 deux enfants de sexe différent, que nul lien de parenté n'attachait l'un à l'autre ; le garçon se nommait Claude Pagnon et la fillette Jeanne Depresle. Ils grandirent ensemble, un peu au hasard, sur le seuil des maisonnettes, sur l'herbe du pré, sous les noyers dont on gaulait les noix. Dès qu'ils furent en âge d'utiliser leurs forces, on les employa aux champs ; le dimanche ils se retrouvaient après la messe, naturellement, sans s'être cherchés. Ils s'en allaient au long des haies, mangeant les mûres qui leur faisaient les lèvres violettes, sous les coudriers ils cueillaient la c nouzille )>, Claude grimpait aux arbres pour dénicher les œufs de merle et Jeanne était contente. Parfois ils montaient aux ruines du vieux château, écartaient les ronces, et, le cœur battant, cherchaient l'entrée d'un souterrain légendaire dans le pays ; il existait, nul n'en avait jamais douté, mais personne ne l'a jamais découvert. Claude, qui était leste comme un chat, ôtait ses sabots, profitait des interstices des pierres effritées par l'âge et allait cueillir quelque touffe de ravenelle épanouie au sommet des murailles. Avant la nuit on revenait à Vemeuil et on estimait que l'on s'était « bien amusé >. Côte à côte et le même jour ils firent leur première communion ; on les avait vêtus de neuf pour la circonstance et ils se sentaient un peu gênés dans leurs beaux habits.

Les années s'écoulaient ; Claude était un gars solide, bon travailleur, de conduite droite, point ivrogne et n'allant pas au cabaret. Jeanne devenait belle fille, son visage avenant était f plaisant à regarder ; comme Claude elle était laborieuse et ne ' reculait pas devant la besogne. Habile à la lessive, apte à la couture, vigoureuse, elle n'était point embarrassée pour retourner la litière d'une étable ou pour enjouguer une paire de bœufs. Elle

était servante, très économe, rêvant d'amasser un petit magot qui plus tard lui ferait une dot quand elle se marierait. Avec qui? Elle ne le disait pas, mais je crois que son cœur le savait.

Claude n'était point riche, il habitait avec son père et sa mère' ce qu'en Normandie on appellerait une clôture, c'est-à-dire une maison attenant à un lopin de terre que l'on fait valoir. Était-ce une ferme? Je n'ose le dire ; il me parait que c'était une sorte de chaumière avec quelques champs que l'on tenait à bail, que l'on cultivait, et d'où l'on tirait difficilement de quoi vivre après avoir payé le propriétaire. C'est là que travaillait Claude, aidant le père Pagnon qui maniait encore le hoyau, pendant que la mère s'occupait aux soins du ménage. On vivait en paix, avec la confiance de ceux qui savent que chaque jour suffit à sa peine et que le pain quotidien ne manque pas à ceux qui travaillent de l'aube à la nuit.

En 1864 Claude et Jeanne avaient vingt ans ; on ne grignotait plus les noisettes, on ne cueillait plus les ravenelles; on était sérieux. Le rude labeur des champs vieillit vite ; à la campagne on voit des enfants et des hommes ; les jeunes gens, si nombreux dans les villes, y sont rares, sinon inconnus ; Tàge semble se manifester sans transition ; on passe de l'enfance à la virilité selon la besogne à laquelle on est dévolu ; celui qui garde les vaches au pré est un enfant; le lendemain, s'il saisit les manches de la charrue, c'est un homme. Claude et Jeanne en étaient là; pour eux l'adolescence n'était plus et la jeunesse n'avait pas été. Un jour que je parlais à un vieux fermier de ses années de primevère, il secoua la tête et me répondit : < Je n'ai jamais eu le temps d'être jeune. > Claude en aurait pu dire autant.

On était aux environs de l'Epiphanie ; une partie du jour, ils s'étaient promenés silencieusement en se tenant par le petit doigt ; Claude paraissait embarrassé et Jeanne ne soufflait mot^ comme

Claude grimpait aux arbres.

si elle fût tombée au fond de ses rêveries. Vers le soir, à l'heure du crépuscule, Claude s'arrêta tout k coup et dit : « As-tu pensé à te marier? — Toute fille y pense, tu le sais bien. — Et avec qui? i> Elle leva les épaules, doucement, et ne répondit pas, Claude sembla hésiter : « Dis donc, la Jeanne, veux-tu te marier avec moi? — Tout de même, mon Claude, et tu n'auras pas à en rougir. » Simplement, sans expansion extérieure, ils s'embrassèrent. € C'est dit? — C'est dit! — Je vais demander la permission aux vieux, bien sûr qu'ils seront consentants; nous ferons la cérémonie après Pâques ; nous nous établirons dans la maison, la place n'y manque pas, ça coûtera moins et, comme ça, je ne quitterai point la mère. :»

Le soir, après souper, devant l'âtre, pendant que le père Pagnon sommeillait et que la mère filait sa quenouille, Claude, assis sur l'escabeau de bois, dit : « Voilà, les parents : j'ai à vous dire que Jeanne Depresle et moi nous nous sommes c promis >, et que je vous demande à ne point nous empêcher. » Le père Pagnon répondit : « La Jeanne est une bonne fille sur laquelle il n'y a rien à dire. » La mère ajouta : < Et bonne travailleuse aussi et point fainéante ; ce sera une ménagère, elle est entendue aux choses de la maison et des champs, elle nous aidera dans les années qui vont venir, car voilà que nous nous faisons vieux. — Alors, vous ne refusez pas? — Non, mon gars, tu as bien choisi, il en est de plus fournies d'argent, il n'en est pas de plus sages; quand ferez-vous la noce? — Après Pâques, quand j'aurai tiré au sort. 3> La mère Pagnon se signa et dit : « Que Dieu nous protège ! >

Le lendemain, dès le point du jour, Claude partit à pied, il s'en alla à Saint-Pourçain et acheta, chez un bijoutier, un anneau d'argent qui lui coûta un petit écu de trois livres. Il le porta à Jeanne et le lui passa au doigt; ce fut la cérémonie de leurs

fiançailles. On en parla dans le village. Les hommes disaient : c II n'est point tant bêle, Claude, la Jeanne est une rude ouvrière et point laide. > Les femmes disaient : « La Jeanne n'est pas à plaindre, Claude a de la conduite et ne boude pas sur la besogne ; sans compter qu'il est bien bâti. > On les plaisantait lorsqu'on les rencontrait, ils riaient et n'étaient pas en reste de bons propos. Ils étaient heureux et comprenaient leur bonheur, ce qui n'est pas commun.

« Si tu es heureux, c'est l'instant d'avoir peur, > dit un proverbe hindou. En ce temps-là le service militaire n'était pas obligatoire. On tirait à la conscription, c'était le mot consacré ; plus d'un pauvre garçon en plongeant sa main dans l'urne pour en extraire le numéro qui devait décider de son sort, a mentalement récité une prière. L'heure était venue pour Claude, il avait vingt ans sonnés; les hommes de sa c classe > étaient appelés « sous les drapeaux >. Il partit pour Saint-Pourçain, le chef-lieu de la commune; tout en cheminant le long de la route, il se disait : c Non, ça n'est pas possible; que deviendraient les vieux et Jeanne?» Lamère Pagnon, secrètement, avait fait dire une messe et Jeanne avait allumé un cierge devant l'autel de la Vierge.

Le soir, avant la tombée de la nuit, Jeanne guettait sur la grand'route. Au loin elle aperçut Claude qui revenait, la tête basse, les bras ballants. Elle courut à lui, ils n'échangèrent pas une parole, ils n'eurent qu'à se regarder. Pleurant, accablée, Jeanne, sans mot dire, marchait à côté de Claude. Elle était résignée cependant, car elle sentait peser sur elle une force inconnue contre laquelle elle ne pensait même pas à se révolter.

« Le métier est dur, dit le père Pagnon, mais on en revient; ce sera long de t'attendre, car maintenant les années sont lourdes et le travail n'est plus facile comme autrefois. > Lamère s'en était allée dans le fenil pour ple-urer à son aise. « Dieu, est-il donc

permis de me prendre mon garçon? » On était triste au logis; en se couchant, le père Pagnon dit : « C'est ma faute; si j'étais mort, il serait fils de veuve et il eût été libéré. » Sa femme répondit : c Mon homme, il ne faut point médire de la volonté du bon Dieu. :» Le lendemain Claude et Jeanne se retrouvèrent; leurs yeux étaient secs, mais le cœur était gros. « Mais, dit Jeanne, peut-être qu'à la revision on te réformera. > Pour toute réponse Claude tendit ses bras nus dont il fit saillir les muscles. — Il ne se trompait pas; il passa sous la toise, il fut examiné, tâté, ausculté : « Bon pour le service militaire. >

La feuille de route arriva, il fallut partir et chacun se promit de faire bonne contenance. Jeanne, le père et la mère Pagnon accompagnèrent Claude jusqu'à Saint-Pourçain, où se réunissaient les recrues de la commune sous la direction d'un sergent. Le père Pagnon ne disait rien, mais la peau de son visage frémissait malgré lui : la mère et Jeanne, pressées l'une contre l'autre, avaient peur, sans savoir pourquoi. « Allons, les conscrits, en route! > Claude, pâle et résolu, serra la main de ceux qui l'avaient escorté et se mit à son rang. Tout à coup il s'élança vers Jeanne, la saisit ^dans ses bras et la pressant contre son cœur, il lui dit avec un sanglot qui lui déchira la poitrine : <c Je te recommande bien les vieux !»

Le tambour de la ville marchait en tête du petit détachement, il battit une marche et l'on partit. Tant qu'on put les apercevoir, on resta sur la route, à les regarder; sous le nuage de poussière qu'ils soulevaient, dans l'éloignement, ils disparurent. La mère Pagnon dit, en sanglotant, à Jeanne qui sanglotait : c Ma fille, ne te fais donc pas tant de peine; > et Jeanne lui répondit : « Mère Pagnon, n'ayez point tant de chagrin, ce n'est que quelques années à passer. > Au soir, quand les deux vieillards furent rentrés dans leur maison, ils la trouvèrent bien vaste.

aw LA VERTU EN FRANCE.

Le temps passait lentement, mais il passait. Jeanne allait le plus souvent possible € donner un coup de main » aux vieux; elle vivait très retirée, tout à sa besogne, économisant toujours afin de s'acheter son trousseau de mariage; sauf à l'église, on ne la voyait nulle part; l'anneau d'argent n'avait point quitté son doigt. Elle essayait de supputer combien les années que l'État prenait à Claude feraient de mois, de semaines et de jours; elle s'embrouillait dans ses calculs, les recommençait et ne parvenait jamais à un résultat satisfaisant. Claude dôlmait parfois de ses nouvelles; sa douceur, sa docilité l'avaient signialé; il aviait été incorporé dans les services administratif; il était infirmier militaire, attaché à l'hôpital de Constantine. On avait été heureux, on s'était dit : au moins il ne sera pas tué par les Bédouins. Hélas ! on ne savait pas que les hôpitaux sont plus meurtriers souvent que les champs de bataille.

En 1868, Claude ne se plaignait pas, il écrivait qu'il espérait obtenir pour Tan prochain un congé renouvelable qui deviendrait définitif; ce n'était plus qu'une affaire de patience, il recommandait Jeanne à ses parents et il recommandait ses parents à Jeanne. Quelques semaines après que l'on eut reçu ces bonnes nouvelles, le ministre de la guerre faisait parvenir au préfet du département de l'Allier une lettre qui fut expédiée au sous-préfet de Gannat, lequel l'envoya au maire de Saint-Pourçain pour l'adresser au maire de Vemeuil : « Le soldat Claude Pagnon, de la classe de 1864, est décédé à Constantine. » Le père Pagnon fut assommé du coup et dit : « Nous sommes perdus ! > La mère s'agenouilla, essaya de prier et ne trouvait plus les mots de sa prière; elle suffoquait; elle ne pouvait que répéter : « Ah! mon garçon, moii pauvre Claude, mon garçon !»

Les mauvaises nouvelles ont des ailes; tout le village sut bien* tôt que Claude était mort « à l'armée de la guerre ». Jeanne

Tant qu*on put les apercevoir, on resta sur ia route.

accourut à la maison du père Pagnon : elle ouvrit la porte, et debout sur le seuil, elle dit : « Est-ce vrai? > On n'eut pas à lui répondre. Elle prît la mère dans ses bras. Le père Pagnon criait, car les paysans ne savent point pleurer; les deux femmes gémissaient; pas un mot de révolte ne sortit de leurs lèvres; comme les faibles et les humbles, elles s'inclinaient, mais elles se sentaient terrassées. Le père dit : « Qu'allons-nous devenir, maintenant qu'il est mort et que nous sommes vieux? va-t-il donc falloir mourir de misère? qui prendra soin de nous? > Jeanne essuya ses yeux et dit : « Moi ! 3> Il y eut un moment de silence; elle reprit : € Oui, moi; n'étais-je pas sa promise? puisque j'étais sa promise et qu'il est parti pour toujours, c'est comme si j'étais sa veuve ; je suis donc votre fille, c'est à moi de vous aider; j'ai de bons bras, encore que je ne sois qu'une femme. Dans un mois j'aurai fini « ma louée > de servante; je viendrai ici, père Pagnon, et nous labourerons tous les deux. > Elle le fit comme elle le disait : elle s'est mise à l'œuvre en 1868, elle y est encore.

Elle apporta son lit dans la maison; toutes ses économies, si péniblement amassées, ont été employées à améliorer le sort du père et de la mère de celui qui fut son fiancé. Les gros travaux des champs, c'est elle qui s'y est consacrée, rien ne l'arrête, et le hoyau en main elle est à la besogne du matin au soir. Elle était jeune, en 1868, elle était jolie; ni les demandes en mariage, ni les offres de conditions meilleures ne lui ont manqué; elle a tout refusé, sans phrase, avec la simplicité d'un cœur droit : « Je ne puis quitter le père et la mère. » Il n'est pas, il ne peut pas être question de gages, car la maison est pauvre, et malgré la vaillance de Jeanne, on y subsiste à grand'peine.

Il faut € s'entretenir j> cependant, c'est-à-dire acheter quelques hardes et renouveler le linge que la fatigue du travail use avec rapidité. Elle faisait trente ou quarante journées de lessive par

an chez les gens du village, ce qui lui permettait de gagner trente ou quarante francs ; cela lui suffisait pour être proprement vêtue. Cette ressource qu'elle ne tirait que d'un surcroît de travail lui fait actuellement défaut : le père Pagnon est mort au commencement de 1884, laissant derrière lui sa veuve, dont la santé est tellement déplorable, qu'elle exige des soins assidus et la présence continuelle de Jeanne.

La pauvre vieille femme est atteinte d'un mal horrible qui lui mange le visage : Jeanne est son infirmière, sa pourvoyeuse; c'est Jeanne qui achète, qui fait cuire les aliments, qui s'occupe du ménage et la nuit se relève pour apaiser, s'il se peut, d'intoléraÉles souffrances. Elle ne peut plus s'éloigner de cette maison où on l'appelle à toute minute; partant, plus de journées de lessive, plus de gain, plus d'argent pour s'habiller. Je crois savoir que, l'an dernier, une personne ayant appris par ouï-dire le dévouement et le dénuement de Jeanne, lui a envoyé six chemises, deux robes et deux jupons. C'était du moins de quoi la mettre à l'abri du froid.

Parfois lamère Pagnon, que son malarendue presque aveugle, qui est impotente, est prise de désespoir, se désole et s'écrie : € Jeanne, qu'est-ce que je deviendrais si tu me quittais? n'est-ce pas, ma fille, que tu ne me quitteras pas? » Tout en préparant la soupe ou en aiguisant sa faucille, Jeanne répond : « C'est pas à craindre, mère Pagnon, vous vous faites de méchantes idées : comment pourrais-je vous quitter, puisque j'étais la promise de Claude? > La mère Pagnon a tort de s'inquiéter; jusqu'au bout Jeanne Depresle restera au devoir, comme elle y est depuis dixhuit ans, pour demeurer fidèle à la foi jurée et à un souvenir.

C'est pour n'y point manquer qu'elle a accepté la misère et un labeur disproportionné à ses forces. Cette misère ne cessera pas quand la mère Pagnon ira rejoindre ceux qui sont partis avant

elle, car tout son héritage ne sera fait que de dettes, à moins que Jeanne ne les ait payées avec le prix de quinze cents francs que l'Académie française lui a décerné en 1885. Elle en est bien capable, et j'imagine qu'elle n'emportera dans la tombe que l'anneau d'argent que Claude lui a donné.

La sœur de charité : où la prendre? elle est partout ; de quels actes vertueux parler ? Il n'en est pas un qui ne lui soit familier. Sa vie est une expansion de vertu, vertu active, prévoyante et réparatrice qui se manifeste comme un instinct naturel; l'héroïsme est sa fonction, le dévouement est son état normal. Saint Vincent de Paul a si bien pénétré son œuvre de son âme ardente et douce, qu'on l'y sent vibrer encore, comme aux jours où il parcourait les rues de Paris pour y ramasser les enfants abandonnés. La sœur de charité est dans tout lieu où l'on a besoin de secours et de compassion. Je la vois dans les crèches, dans jes écoles, au chevet du lit des malades, près des vieillards infirmes, dans les ambulances, dans les pays civilisés qu'elle tente d'arracher au vice, chez les tribus sauvages qu'elle essaye de policer. Elle a accompagné nos soldats et souvent elle est tombée à côté d'eux sur le champ de bataille ; elle a suivi les femmes criminelles jusque dans nos bagnes d'outre-mer, mue par l'espoir de les

ramener au bien. Dans les épidémies, c'est elle qui s'offre la première et c'est elle qui est la dernière à se retirer. Les anciens Perses croyaient qu'il existe une créature intermédiaire qui met l'homme en relation avec la divinité : cet intermédiaire ne seraitce pas la sœur de charité ?

Je les ai vues à l'œuvre dans bien des endroits, et toujours je les ai admirées. Leur existence n'a rien de contemplatif; elles sont saisies par une action perpétuelle, qui se renouvelle sans cesse et ne leur laisse pas de repos ; elles prient cependant, sans se douter que l'acte de vertu est, par lui-même, une prière supérieure. Humbles et gaies, portant allègrement la vaste cornette qui s'élève sur leur front, comme la voile d'un navire voguant vers les régions de l'espoir et de la récompense, elles consacrent leur vie à toutes les misères, à toutes les faiblesses, à toutes les infériorités.

Leur robe grise sur laquelle bat le chapelet des oraisons, est bien connu du peuple, qui les aime et les vénère, car jamais il ne les a invoquées en vain. C'est au nom du peuple cependant qu'aujourd'hui l'on se tourne contre elles, qu'on les moleste et qu'on les chasse des asiles où elles répandaient leur sérénité, où elles apportaient la consolation, où elles entr' ouvraient les horizons obscurs au delà desquels elles montrent la lumière. Plaise à Dieu que Ton n'ait pas à les regretter et que l'expérience ne soit pas funeste aux malheureux qui ne la réclamaient pas et auxquels on l'a infligée.

Dans une ville de province que ravageait une épidémie redoutable et où l'hôpital, desservi par les sœurs de charité, était encombré de moribonds, un conseiller municipal voulut se rendre compte des services que les infirmières rendaient aux malades. Il croyait bien les trouver loin du lit des pestiférés, à l'abri de c la clôture i^j récitant des patenôtres ou découpant des fleurs de clin^ quant. Chacune était à son poste, au péril, à la besogne répu-

LA SŒUR DE CHARITÉ. iiô5

gnante, en tête à tête avec la contagion et lui faisant bon visage. Le pauvre homme se grattait le front, reconnaissait, avec mauvaise humeur, que la réalité ne répondait guère à ses idées préconçues ; il s'en allait, maugréant, et se disait: Comme elles sont hypocrites !

Dans le vestibule, passant devant une salle fermée, il entendit quelque bruit, il prêta l'oreille : le mystère est là, il faut le pénétrer ! Il poussa brusquement la porte et recula. Il venait d'entrer dans la salle des morts. Une jeune sœur, seule, à la clarté d'un bec de gaz, lavait- les cadavres, les ensevelissait, et agenouillée devant la dalle funèbre murmurait une prière* Le conseiller municipal ne put retenir un geste d'étonnement : « Que faites-vous là? Ce n'est pas votre besogne, c'est celle du garçon de salle. i> La sœur baissa les yeux, comme si elle eût été prise en faute, et répondit : c Excusez-moi, monsieur, il est père de famille, et ces pauvres morts sont des cholériques. i>

Chez les sœurs de Saint Vincentrde*-Paul, des faits semblables n'ont rien d'exceptionnel. Le sacrifice est permanent ; elles n'appartiennent pas à la vie, elles appartiennent à la soufitance et s'y donnent sans mesure, n'imaginant même pas qu'elles pourraient se réserver. Elles tremblent peut-être de peur en traversant, pendant la nuit et sans lumière, un corridor obscur, mais elles affrontenty sans battement de cœur, les dangers les plus éclatants et les fatigues les plus excessives. C'est peut-être pour cela que leur front est si placide et leurs lèvres toujours souriantes. Être tout aux autres, c'est le meilleur moyen de s'oublier et d'être en paix avec soi-même.

Parmi les sœurs de charité qui se sont dévouées, il m'est impossible d'en choisir une sans être injuste envers les autres. Singulier régiment où tous les soldats sont des héros, où chacun a accompli une action d'éclat, ne s'en souvient pas et recommence.

Il en faut parler cependant, sous peine d*ôtre incomplet et de laisser dans Tombre une des plus admirables vertus, la vertu même, celle à laquelle M. de Montyon a peut-être pensé en fondant ses prix, et qui cependant n*a jamais été récompensée, car elle croit ne remplir que son devoir, et elle fuit l'éloge comme d'autres fuiraient la flétrissure.

Pour toucher au but que je me propose, sans découvrir des noms qui doivent rester cachés, sans dévoiler des actes particuliers qui ne doivent pas être divulgués, j'ai été visiter une des maisons que dirigent les sœurs de charité et d'où la brutalité d'un arrêt préfectoral ne les a pas encore expulsées. Dans un des quartiers les plus populeux et les moins riches de Paris, au Gros- Caillou, je me suis arrêté au numéro 109 de la rue Saint-Dominique, en face de l'église Saint-Pierre, et je suis entré.

La maison est vaste, elle s'étend jusqu'à la rue de Grenelle ; à la voir maladroite, composée de bâtiments raccordés ou ccn:truits selon l'urgence des besoins, on comprend qu'elle s'est développée successivement pour répondre à la misère qui frappait à sa porte. J'y ai entendu le vagissement des nouveau-nés et j'y ai vu des vieillards que leur grand âge avait ramenés à l'enfance. Toutes les périodes de la vie y sont représentées et y reçoivent les secours que réclame leur faiblesse, sous le gouvernement des filles de Saint Vincent-de-Paul, qui dans cette large demeure, relèvent de l'Assistance publique et de la charité privée. Là, ces deux sœurs de bien, souvent ennemies quoique visant le même but, sont associées et obtiennent des résultats qui devraient les réconcilier à jamais. Dans les couloirs, dans les cours, dans le jardin, on ne voit que cornettes blanches affairées, rapides, car la besogne ne chôme pas.

La supérieure est accorte, avec un beau sourire, une parole élégante et un regard d'une limpidité extraordinaire. Si, comme

on le dit, les yeux reflètent Tâme, la sienne n'est pas troublée. D'où vient-elle ? Est-ce une fille de campagne intelligente et emportée vers la vie religieuse par une vocation irrésistible? Est-ce une grande dame qui a été bercée sur les genoux des duchesses et qui a quitté les frivolités du monde pour jouir des délices du renoncement? Est-ce une petite bourgeoise que le besoin de se dévouer a entraînée hors de la maison paternelle? Ses aïeux ont-ils tenu en main Fépée des rois de France sous les premiers Bourbons? Sont-ils de race historique? Je n'ai pas à le dire. Si j'ai entendu prononcer un nom, je l'ai oublié.

La journée commence tôt pour ces servantes de Dieu qui servent les pauvres. A quatre heures du matin un coup de cloche retentit et les filles de charité sont debout dans leur dortoir ; les saisons n'importent pas ; hiver comme été la règle est uniforme. Une demi-heure est accordée pour faire son lit et mettre ordre à sa toilette. Puis on descend à la chapelle. Pendant une heure on y reste en oraison et sans doute on demande à Dieu de conserver assez de force pour ne point faillir à la tâche. A cinq heures et demie les sœurs se répandent dans la maison pour tout mettre c en train », c'est-à-dire pour préparer les œuvres de la journée, visiter l'infirmerie, allumer les feux, balayer les salles et donner à toute chose cette propreté qui est le luxe des établissements religieux. A sept heures la cloche sonne le réveil général. Les travaux commencent; nous les étudierons par ordre pour ainsi dire chronologique, selon l'âge de ceux qui en profitent.

.Visitons la crèche. Le dortoir est installé dans une grande salle, très élevée de plafond, aérée,*parquetée, luisante, et dont les murailles, peintes à l'huile, brillent comme du stuc. Autour règne une rangée de berceaux où dorment les nourrissons encore trop petits pour marcher; au milieu, côte à côte,

sont les lits en fer destinés aux enfants qui peuvent se tenir debout sur leurs jambes; sur chaque couchette une carte porte les noms des donateurs ; ces noms je les connais, je les ai vus partout où la charité est à Toeuvre; soixante-dix marmots reçoivent là des soins qu'ils ne doivent qu*à la bienfaisance privée; quinze filles de service, presque toutes coiffées du bonnet breton, les dorlotent, les bercent, les endorment, les ramassent quand ils tombent, les câlinent quand ils pleurent et leur font de belles risettes pour les amuser.

Ce sont des enfants du quartier; la plupart appartiennent aux ouvrières de la fabrique de tabac du Gros-Caillou ; avant de se rendre aux ateliers, elles déposent « le petit i à la crèche, viennent lui donner le sein deux ou trois fois par jour s'il tf est pas sevré, et le remportent le soir. Dès lors nul souci pendant la journée; on sait que l'enfant est soigné avec une prévoyance irréprochable, et l'on travaille en paix, sans redouter les accidents si fréquents lorsque Ton a recours à l'obligeance des voisins ou à la surveillance des « gardeuses ». Là les enfants sont dans des conditions d'hygiène, de sécurité, de distraction que jamais ils]en pourraient trouver dans le logis paternel. Le costume est uniforme : robe de cotonnade rose pour les fillettes, de cotonnade bleue pour les garçons. Quand les familles sont trop pauvres pour fournir ce vêtement, on le leur donne.

La sœur de charité veille sur ce petit monde exigeant, elle dirige les filles de service; rien ne lui échappe; on dirait que,, pour tout voir à la fois, elle a des yeux derrière la tète. Vers sept heures du matin, parfois plus tôt, les enfants sont apportés et tout de suite la sœur fait procéder à un débarbouillage approfondi, cpmplet, qui bien souvent s'exécute dans une baignoire et n'a rien que d'indispensable. Une étuve permet de ne donner à ces petits que du linge absolument sec et tiède, car on sait là que

La crèche.

l'hygiène est d'une importance capitale pour le premier âge et que la propreté — j'entends la propreté excessive — est la plus impérieuse des lois hygiéniques. Aussi, quand ils sortent des mains de leurs « dames d'atour », tous ces enfants ont des frimousses roses et blanches qui font plaisir à voir.

De onze heures à une heure on couche toute la bande, et toute la bande dort dans la demi-obscurité des fenêtres drapées par les rideaux. Je regardais la sœur de charité pendant ce sommeil général; elle ne marche plus, elle glisse sur les parquets, afin que le bruit de ses pas ne puisse troubler le repos de ses nourrissons. Elle les maniet les déshabille, les enveloppe, les fait sauter avec une dextérité maternelle que j'admirais, car je croyais que la nature pouvait seule la donner.

Au milieu d'une salle voisine, qui est la Pouponnière, s'élève un promenoir circujaire dont les balustrades,'à hauteur d'appui, permettent aux enfants de marcher sans tomber : c'est là que l'on passe les jours de pluie et de froid; quand il fait beau et qu'un rayon de soleil rit dans le ciel, on s'ébat, on se roule et parfois on se culbute dans un préau bitumé où l'on a un grand espace — relatif — et de l'air à pleins poumons. Le soir, à la sortie des ateliers, du lavoir ou du magasin, les femmes, rendues libres, viennent chercher les soixante-dix enfants de la crèche et la sœur de charité cesse d'être mère jusqu'au lendemain matin.

A quatre ans on doit quitter la crèche, et c'est à six ou sept ans ' que l'on peut être admis à l'école. C'est pour les enfants oscillant entre ces deux âges que l'on a créé les salles d'asile, admirable institution qui jamais ne sera trop multipliée. Ce qui manque à la maison du Gros-Caillou, ce n'est pas le bon vouloir, c'est la place, qui est trop restreinte. Il a fallu (aire un choix : ne pouvant accepter tous les enfants, on renvoie les blouses bleues et l'on ne conserve que les blouses roses, c'est-à-dire les petites filles. La sœur

de charité en gémit : elle sait que les petits garçons qu'elle est forcée de congédier vont vaguer à travers les rues et poussent leurs voyages de découverte jusque sur Fesplanade des Invalides; lés soins qu'ils recevaient à la crèche ne les suivront pas dans le pêle-mêle des logis ouvriers ; la santé en souffrira et la moralité aussi, qui prendra de faux plis parce qu'elle subira de mauvais contacts ; lorsque l'heure sera venue d'entrer à l'école, on y apportera les habitudes viciées dont l'enfant eût pu être préservé si la salle d'asile l'avait dégrossi par les premières leçons et façonné h la discipline.

Les femmes du quartier viennent voir la sœuf, elles la sollicitent et la conjurent : c Ma sœur, ouvrez une salle d'asile pour nos garçons, nous ne savons qu'en faire, ils deviennent ingouvernables. 3> La pauvre sœur se désole d'avoir à répondre par un refus et elle regarde avec envie, avec ardeur, vers une maison mitoyenne qui est à vendre, qui remplirait toutes les conditions désirables et qu'elle se désespère de ne pouvoir acheter, car on exige 200 000 francs, et ce n'est pas dans les poches de sa robe grise qu'elle les trouvera. Les âmes charitables et bienfaisantes ne manquent pas à Paris ; si quelque personne riche veut fortifier sa conscience d'une bonne action, je lui indique celle-là.

Les petites filles, qui n'ont plus l'âge de la crèche et n'ont pas encore celui des classes, restent donc à la maison secourable, où on les a installées dans une salle que Ton nomme l'école maternelle. L'enseignement y est des plus élémentaires et ne fait que préparer à celui que l'on recevra plus tard ; devant les pancartes * imprimées en gros caractères, on crie à tue-tête : c B, Â, ba >, et de la sorte on finit par apprendre à lire ; sur l'ardoise, on trace des lettres qui chevauchent un peu les unes sur les autres et qui len« iement arriveront à adopter un alignement moins ondulé. La poupée assiste parfois aux leçons ; elle est sage, silencieuse, atten«

iiveet donne un exemple qui n'est pas toujours suivi. Là aussi, je vois des filles de service, elles participent à l'éducation et enseignent aux petites filles à se moucher, ce qui n*a rien de superflu.

Lorsque la fillette a passé quelques années à Técole maternelle, qu'elle a débrouillé son alphabet, qu'elle lit en <r gros ]), elle est admise à la classe, c'est-à-dire à l'école où l'on distribue l'enseignement primaire, a: La maîtresse d, c'est la sœur de charité, qui est institutrice brevetée après avoir subi des examens à l'Hôtel de Ville, où j'espère que sa cornette n'exerce aucune influence sur les juges. Le jour où elle s'est assise devant les tables, en présence des examinateurs, son cœur a battu fort sous sa guimpe et je serais surpris qu'elle n'eût pas fait une neuvaine pour obtenir quelques boules blanches.

Dans ce quartier du Gros-Caillou, que j'ai connu presque désert au temps de mon enfance et où domine la classe ouvrière, dont les tendances excessives se manifestent quelquefois, on pourrait croire qu'une école dirigée par les sœurs de saint Vincent de Paul est à peu près vide ; on se tromperait. J'y ai compté sept cent cinquante fillettes de sept à quatorze ans; c'est, du reste, tout ce que les salles peuvent contenir et les élèves y sont pressées les unes contre les autres. J'en ai conclu que si Ton y créait de nouvelles places, elles seraient promptcment occupées.

A la classe on a appris bien des choses, on a reçu des notions générales, on sait des dates et l'on peut, sans se tromper, citer le nom de toutes les capitales du monde; mais ce n*est, pour ainsi dire, qu'un défrichement auquel, pour la femme, nulle récolte ne succédera; ce n'est ni la connaissance des verbes réfléchis, ni l'application de la règle des participes qui donnera « le gagnepain » dont on aura besoin pour répondre honorablement aux eidgences de la vie.

La sœur de charité qui sait tout, par intuition, n'ignore pas que

Técolière placée trop jeune en apprentissage est exposée à bien des périls ; elle a voulu les lui éviter et elle a ouvert une école professionnelle où Ton est reçu après la première communion et que Ton quitte vers la vingtième année, lorsque Ton est devenue une ouvrière habile. Ici la sœur surveille, elle n'enseigne pas et ne peut enseigner. Où aurait-elle, dans son existence qui est un labeur incessant, trouvé le loisir de s'approprier l'art difficile de la brodeuse, de la lingère, de la couturière, de la fleuriste?

Elle s'est donc adjoint des « maîtresses » expertes, intelligentes, qui professent et communiquent leurs talents à une cinquantaine déjeunes filles qui les écoutent, les regardent, les consultent, tâchent de les imiter et y parviennent. Celles qui auront traversé l'école professionnelle et profité des leçons pratiques que l'on n'y ménage pas, seront recherchées plus tard par les « faiseuses » en renom et ne seront pas embarrassées pour vivre.

Les métiers dont je viens de parler sont, en quelque sorte, des métiers de luxe; pour y exceller, il faut de l'attention, de la réflexion dans l'esprit et des doigts agiles dont l'adresse soit impeccable. Toute femme n'est pas apte à les exercer : il est des natures lourdes, des mains sans souplesse qui s'y refusent; aussi la sœur de charité, toujours en éveil sur ce qui peut aider les jeunes filles à se tirer saines et sauves de la bataille de la vie, a installé, à côté et en dehors de l'école professionnelle, des ateliers de buanderie et de repassage.

Non seulement on y acquiert un métier lucratif, mais l'apprentissage même y est un bienfait, car c'est là que l'on blanchit les draps en forte toile que les bureaux de bienfaisance, avec une largesse que l'on ne saurait trop louer, prêtent aux pauvres de l'arrondissement. Dans l'atelier de repassage et de lissage, on entend souvent une ouvrière dire : c Où donc est mon gendarme? > Honni soit qui mal y pense! Le gendarme, c^est le fer à repasser;

sobriquet naturel, car il n*est autre que le nom du grand industriel, dont les forges situées près de Mézières, dans le département des Ardennes, ont eu en quelque sorte et pendant longtemps la spécialité des fers de blanchisseuse.

Les nourrissons, les fillettes, les écolières, les ouvrières dont je viens de parler sont des externes. Arrivées le matin, parties le soir, toutes vont coucher dans leur famille. Eh quoi 1 en ce quartier populeux, au milieu de cette agglomération ouvrière où parfois les épidémies ont passé comme un ouragan de mort, n'existet-il donc pas d'orphelines, et la sœur de charité, pour la première fois depuis qu'elle a été créée par Vincent de Paul, est-elle donc en défaut ? Non pas, et ce qui le prouve, c'est que dans la maison du Gros-Caillou, elle a établi un orphelinat où cent quinze petites filles sont élevées, logées et nourries. La poule autour de ses poussins n'est pas plus vigilante, plus empressée que la sœur auprès de ses orphelines, qu'elle appelle « mes enfants >, avec raison, car elle est bien réellement leur mère.

L'orphelinat est divisé en trois sections : les petites, auxquelles on apprend à ourler et à marquer; les moyennes, qui déjà savent façonner des draps et tailler des serviettes; les grandes, qui sont bonnes ouvrières et chez lesquelles j'ai admiré des travaux de broderie. A toutes on distribue un enseignement approprié à leur âge et l'on fait une lecture pendant qu'elles tirent l'aiguille. A dix-huit ou vingt ans, elles quittent la maison hospitalière qui a recueilli leur enfance délaissée, qui leur a donné un métier utile et qui a veillé sur les premières années de leur jeunesse. Sontelles donc jetées brusquement aux hasards de la vie? Non, certes ; lorsqu'elles s'en vont, c'est que la sœur de charité, inépuisable et prévoyante, les a pourvues d'une bonne condition. Les suit-on par une active protection dans leur situation nouvelle? Je ne sais, maisje le crois.

L'âge du travail est venu, la vingtième année, en sonnant, a emmené hors de la maison celle qui peut-être y avait vécu depuis Fheure de son premier vagissement. L'existence Fa saisie, qu'en fera-t-elle? Les destinées se suivent et ne se ressemblent pas. L'élève et la pupille de la sœur de charité trouvera-t-elle la voie droite qu'on lui a appris à aimer? sera-t-elle mère de famille honorée, vieillissant dans l'aisance, au milieu des enfants auxquels elle transmettra les bons exemples qu'elle a eus sous les yeux quand elle était petite fille? Sera-t-elle entraînée par les courants contraires, battue sur les écueils de l'océan social? Arriverat-elle, de naufrage en naufrage, à l'heure où la misère, l'âge, les infirmités poussent vers le grabat des dépôts de mendicité ? Si tel a été son sort, elle peut retourner vers la maison qu'elle connaît bien, d'où la sœur de charité ne la repoussera pas et où peut-être elle trouvera le repos des derniers jours. C'est là, en effet, rue Saint-Dominique que s'élève l'hospice Le Prince; la sœur de charité le gouverne encore, et de même qu'elle a bercé les enfants dans la crèche, elle veille sur les vieillards que la caducité a détruits.

M. et Mme Le Prince ont fondé, en 1819, cette maison de retraite, qui reçoit gratuitement vingt-quatre vieillards des deux sexes domiciliés depuis au moins dix ans dans le septième arrondissement; les admissions sont prononcées par les membres du Bureau de bienfaisance. Deux salles, deux réfectoires, deux dortoirs, donc deux divisions; douze hommes d'un côté, douze femmes de l'autre, décrépits et décrépites, presque incapables de vivre, si la sœur ne les servait. Là elle est inimitable et justifie son nom ; c'est bien la fille de charité, elle l'est pour ces pauvres octogénaires, comme elle est la mère de charité pour les enfants au berceau, comme elle est la sœur de charité pour les grandes pupilles de l'orphelinat. Elle est infirmière aussi, on le sait à l'infirmerie qui est annexée à l'hospice Le Prince.

Résumons-nous : La crèche, l'école maternelle, la classe, Técole professionnelle, la buanderie, Torphelinat, Tasile des vieillards. A ces soins multiples et de nature si différente, la ^ journée semble ne pouvoir suffire et celle à qui incombent tant de travaux doit être harassée ; il n*y paraît guère, car à tant de fatigues on en a ajouté d'aulres. En hiver, tous les malins, les fourneaux fonctionnent au profit des malheureux à qui Ton distribue des soupes et des aliments en échange des c Bons » qu'ils apportent : lourde tâche qui exige un surcroît de travail extraordinaire, car, pour que la nourriture soit livrée à sept heures du matin, il faut que la cuisine flambe dès cinq heures.

Ce n'est pas tout : cinq fois par semaine un dispensaire est . ouvert, où le médecin du Bureau de bienfaisance donne des consultations gratuites aux gens du quartier qui sont malades ou blessés, car la maison du Gros-Caillou est une des maisons de secours que TAssislance publique, active au bien, a multipliées dans Paris. Ceci implique l'existence d'une pharmacie que dessert la sœur de charité; vive, souriante, au milieu de ses bocaux éclatants de propreté, faisant les dosages, préparant les potions, toujours debout, car elle n'a pas le temps de s'asseoir, de sept heures du matin à huit heures et demie du soir, elle remet le médicament prescrit en échange des ordonnances, qui s'élèvent à quinze ou seize mille par an et qu'elle conserve avec soin, car elle est responsable envers la pharmacie générale des hôpitaux, où elle est approvisionnée sans restriction.

On voit que l'occupation ne lui manque pas dans la maison; elle en sort cependant; les mains croisées et fourrées dans ses larges manches, trottant menu au long des rues, saluée plus souvent qu'on ne le croit, elle va, tête baissée sous sa cornette; où va-t-elle si vite? Suivons-la, nous le saurons. Elle entre dans une maison de chétive apparence ; une porte bâtarde, des murailles

dégradées, partout une odeur de moisissure. L'escalier est dur, les marches sont descellées, la sœur les gravit lestement, à chaque degré son chapelet sonne sur son genou, comme une petite voix qui annoncerait la bonne nouvelle.

Au cinquième étage, sous les toits, elle s'arrête ; elle pénètre dans une chambrette en brisis; sur un lit de sangle, une femme est couchée et souffre : c'est elle qu'elle vient voir. Elle lui apporte quelque médicament, une friandise, un peu de vin réconfortant, et la bonne parole, la parole de consolation, la parole qui apaise le cœur irrité, qui remonte le moral défaillant, c Allons, adieu ! ma fille, bon courage, je reviendrai demain. — Comment, ma sœur, vous parlez déjà ? — Soyez raisonnable, ne me retenez pas, j'ai tant de malades à voir. >

Voilà, en effet, ses récréations, voilà ses promenades. Elle va visiter les malades pauvres à domicile, ils sont nombreux dans le quartier, et comme ils ne logent point ordinairement à l'entresol, il arrive que la sœur, rentrée à la maison, dit parfois avftc un sourire : « Je ne sais ce que j'éprouve aujourd'hui, on dirait que j'ai un tremblement dans les jambes. ]> Oui, ma sœur, et c'est généralement ce qui arrive quand on a monté une trentaine d'étages à la suite les uns des autres.

J'ai raconté à quoi la sœur de charité passe sa journée dans une des maisons où elle est l'auxiliaire de l'Assistance publique et la mandataire de la charité privée. Ce que j'ai dit de l'une d'elles, je le pourrais dire de toutes. Pour elles la vertu est devenue une sorte de fonction qui semble s'exercer d'elle-même. Savent-elles que l'abnégation poussée à ce point et avec une telle constance ©'est autre chose que l'héroïsme? La fleur sait-elle qu'elle sent bon? J'en doute.

• Leur simplicité les fait plus admirables encore, car elle leur est tellement naturelle qu'elle ne paraît pas une qualité acquise.

Elle va visiter les malades pauvres.

Elles ne regrettent rien, elles ne désirent rien, par la raison qu'elles n'ont le loisir dépenser à rien; à force de ne s'occuper que de la misère ou de la faiblesse d'autrui, elles ne savent même pas si elles ont des chagrins. Lorsqu'elles souffrent et qu'on les engage à prendre quelque repos, elles répondent : Je n'ai pas le temps d'être malade. Là, on meurt à la tâche, sans effroi et debout.

A neuf heures du soir, la cloche sonne le coucher et chacune des filles de la charité s'en va vers le dortoir où elles dorment l'une près de l'autre; mais avant d'ôter sa cornette, de réciter sa prière et de poser la tête sur l'oreiller, on a été vérifier si tout est en ordre : à la cuisine les feux sont éteints, la clef des becs de gaz est fermée, les orphelines ont leur bonnet de nuit et sont allongées dans leur couchette, les vieux et les vieilles ronflent ou divaguent en rêvant, le poulailler est clos et les poules sont au perchoir. Dans l'infirmerie, la sœur de garde tricote, toute prête à aller porter secours à un malade; à la pharmacie, les verres d'huile de foie de morue, que les enfants viendront boire demain matin, sont préparés. Tout est bien, on peut aller dormir. Une seule lumière brille encore dans le cabinet de la supérieure qui, après avoir tout dirigé, tout animé de son intelligence et de sa douceur, veille pour mettre sa correspondance au courant et rassembler les paperasses administratives dont elle a la responsabilité.

Le jour où les filles de la charité disparaîtraient, la France perdrait la meilleure part de sa vertu.

POST-SGRIPTUM

C'est parmi un très grand nombre de dossiers, relatant tous des faits dignes d'éloges, que j'ai choisi les exemples que je viens de citer. Ceux-ci représentent le dévouement dans ses diverses manifestations et prouvent qu'aucune forme de la vertu n'est négligée en France; elle y croît comme une plante naturelle qui produit d'elle-même ses variétés infinies et donne des fruits dont la fécondité est inépuisable. Heureuse la terre qui, sans s'épuiser, fournit de si constantes récoltes, abondantes et vigoureuses !

Il n'est point donné à tout le monde d'avoir l'occasion d'être héroïque; mais chacun peut être bon, car tout s'apprend, même la bonté, et les circonstances multiples de la vie sociale permettent sans cesse de l'exercer. Belles actions, bonnes actions, c'est tout un pour témoigner en faveur de l'âme d'un pays; il suffit de s'être consacré à la souffrance et au malheur pour avoir travaillé au renom de sa patrie, pour l'avoir honorée et la rendre respectable. La persistance dans le bien affirme la noblesse d'une nation, la hauteur de ses aspirations et la droiture

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