‹ La victoire en dérouteChapitre 15 sur 169 · LA POLITIQUE DES VAINQUEURS · texte numérisé non relu

LA POLITIQUE DES VAINQUEURS

son ! je suis d’accord avec vous pour trouver ce titre odieux.

Seulement, plus c’est odieux, plus c'est grotesque, plus je trouve significatif et révélateur qu’au printemps de 1922 ces outrances-là soient possibles. Quoi ?

est-ce qu’on aurait écrit cela en 1919 ?

Tout le monde aurait ri.

C’est faux, dites-vous ? Mais plus c’est faux, plus nous sommes bêtes ! Si c'était en partie vrai, nous serions des coupables, des eriminels. Mais si c’est totalement faux, quels crétins nous sommes de provoquer sur nous de tels jugements!

Pourquoi compare-t-on Poincaré à Guïillaume? Exactement pour la raison qu'avant Washington « Politicus » nous soulignait. Parce que la politique extérieure de la France est inspirée des mêmes prineipes que celle de l’Allemagne avant la guerre. Nous croyons aux mêmes dieux.

En cas de conflit, une seule solution, la force.

Notre argument suprême, c’est notre armée. Un droit nouveau créerait d’autres recours ; une Ligue des Nations, faisant tribunal international et jugeant. Maïs il n’y a pas de droit nouveau. C’est la vio-

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lence qui continue. Elle règne, seule, com- À me avant, au temps où nous la maudissiOnS.

Ce qu’il y a de terrible pour la France aujourd’hui, c’est que l’Europe anxieüse attendait qu’une voix s’élevât pour jeter les paroles d’avenir. L'Europe /avait ? compté sur nous. Elle sentait au plus profond de sa conscience le besoin d’un grand changement, la nécessité d’une ère nouvelle.

La France n’y croit plus à cette ère nouvelle ; et sa voix jette à l’Europe les mots exécrables du passé.

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{Notre Apostasie) Ainsi, à trois ans de la victoire, voilà lé où, nous en sommes ! En Angleterre, en #1 Amérique, on n'attend plus rien de nouveau, on ne compte plus sur nous pour F : conduire le monde vers l’avenir, au con- | traire ! #4 Pourtant ! vous rappelez-vous nos cris #4 Æ pendant la guerre ? 4 Quel contraste entre l’esprit des Fran- ( çais au lendemain de l’invasion et l’esprit e des Français au lendemain de Ia vic- 4] toire ! # : Effet ordinaire de la victoire ? Pas |

% du tout ! Ce revirement a précédé la

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sées dans la guerre. Celle qui part de l'invasion et va jusqu’à l’avènement de Clemenceau, celle qui part de l’avènement de Clemenceau et va jusqu’à la victoire.

Au débnt de la première, par toute la France un eri unanime : À la frontière contre l’envahisseur ef contre la violence ! Cette fois, c’est la fin ! Plus de Guillaume, plus de Kaiser botté, sabreur, sans autre loi que sa volonté ! Nous le rejetterons hors de chez nous, nous l’abattrons, et avec lui, tombera tout le vieux régime de violence et d’agression militaire.

Il l’a voulue, n'est-ce pas ? nous autres, nous n’en voulions pas de la guerre!

Mais puisqu'il l’a voulue, c’est fini de ce régime de paix armée et de qui-vive perpétuel et d’alarmes continues Î

La preuve ? La voiei dans ce numéro du Supplément littéraire du Times. Aimons à nous regarder par d’autres yeux que les nôtres ! Le journaliste anglais (pas un homme politique, mais quelque clairvoyant professeur d'Oxford) met en relief que l’indignation qui a soulevé la France n’était pas seulement une révolte contre sôn propre péril, ni contre l’inva-

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LE GRAND RENIEMENT 1i

sion actuelle. Non ! insiste-t-il, c'était une révolte d’une portée générale contre toute invasion, contre le principe de violence, contre la loi du plus fort.

Très vrai ! Tous ces jeunes gaillards qui descendaient, ce matin-là, en rangs serrés, la rue Damrémont (il y avait parmi eux les deux Thomas qui, la veille, à la salle Wagram, se demandaient s’il fallait déserter) et tous les autres, qui par toutes les rues de nos villes et de nos villages gagnaient la gare et la caserne, tous pensaient pareil. Ils allaient se battre, puisqu'il le fallait, pour qu’on ne se battit plus Jamais. Ils allaient délivrer la France et le monde. L’ennemie mortelle, c’était la Force, la Violence, la Guerre. Une fois Guillaume à terre, une fois la République victorieuse, tout le monde, par tout l’univers, aurait son dû et son droit.

Ce cri du premier jour s’est prolongé pendant des mois par le langage enflammé des journaux et les déclarations publiques des gouvernants. Fait essentiel :

quand on voulait soutenir le moral de nos troupes, e’est avec ces raisons-là qu’on les remontait.

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Pour encourager nos hommes, on sentait d’instinct qu'il fallait leur parler du Droit. Jamais, pas une seule fois, on ne leur a montré en appât les bénéfices de la victoire. Jamais on ne leur a promis qu'ils reviendraient, à leur tour, des conquérants ! Non ! le Droit, la résistance à l’invasion, la libération des peuples, la fondation d’une paix définitive, voilà ce qu’on leur proposait, Dans les revers du début, c’est cette conscience de défendre avec nous tout l’univers et la liberté de tous les hommes qui nous a soutenus.

La cause de la France était, nous le sentions tous, la cause de la liberté universelle.

Bien ! Arrive enfin la victoire. La : France, dans la victoire, trahit les principes du début de la guerre et les sentiments mêmes qui avaient créé la vic- ‘toire.

La Force était abominable, quand

. j'étais faible. Je découvre aujourd’hui

qu’elle me confère des droits. Pichon proclame À la tribune les droits du vainqueur. |

Voilà le contraste. J'ai pris, pour qu’il soit saillant en pleine lumière, les deux

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men est-ce arrivé ? Quand le changeeut s'est-il produit ? |

J'ai dit plus haut qu’on pouvait prendre pour point de repère l’avènement de Clemenceau. En vérité, cela s'était préparé plus tôt !

Dans ce changement, tous les partis ont leur faute.

Que voulez-vous ! la guerre a duré trop longtemps, on ne pent pas se maintenir éternellement à l’état héroïque. Le temps passait. L’invasion était arrêtée ; et les

deux armées restaient face à face, im-

mobiles, sans progrès décisif et bientôt sans éspoir. Alors, quoi ? les hommes se lassaient.

Chez beaucoup de lee les plus

: enragés au début, la vieille horreur de

la guerre reprenait l’ascendant et elle éclipsait tout le reste.

Aux premiers jours, c’est le vieil esprit, cette horreur indignée de la guerre, qui avait formé le fond brûlant de leur ardeur à résister. Maintenant il se dégage ! il s’isole.

Dépris des rêves fous et des délires des premiers jours, il ricane à l’idée de

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