SOUVENIRS D'UN PRISONNIER
Une incarcération à la Bastille.
'ÉTAIS venu m'établir en Hollande avec ma famille en l'année 1699, pour y vivre dans la crainte de Dieu et la liberté de son Saint Évangile ; sur la fin de 1701 je prêtai l'oreille aux sollicitations pressantes que me faisait M. de Ghamillard (i) de retourner en France. Le projet d'un établissement considérable, l'amour de la patrie, peut-être l'ambition et sans doute l'aveuglement d'une fortune trompeuse, me firent résoudre à laisser ma famille en Hollande. Après avoir loué une maison à La Haye pour mon épouse, je partis d'Amsterdam le vendredi i3 janvier X702, j'arrivai à Versailles le 29 de ce même mois. Je fus reçu de M. de Ghamillard avec des démonstrations d'amitié au delà de tout ce que j'en pouvais attendre. Il me voulut donner de l'emploi dans la Guerre ou dans le« Finances, mais lui ayant témoigné la passion que j'avais de m'attacher à lui, il joignit à une pension de mille livres,
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(t) Michel de Ghamillard (1651-1721), fut nommé contrôleur général des Finances en 1699, en remplacement de Pontcbartrain, et ministre de la Guerre en 1701 en remplacement du marquis de Barbexieux, fils de Louvoie. 11 mourut à l'âge de 70 ans. Parmi les nombreuses épigrammes dont on l'accabla, on a retenu celle-ci qui n'est certainement pas la meilleure, mais qui avait pour la malignité le double avantage d'attaquer Louis XIY et son ministre :
Ci-gU le fameux Ghamillard, De son roi le protonotaire, Qui fut un héros au billard, Un zéro dans le ministère.
dont il me fit gratifier par le roi, Vespoir du premier emploi vacant avec mille écus d'appointements. Il ne me refusait aucune des grâces que je lui demandais. Ainsi, je fus le solliciteur des pauvres Irlandais, soit pour les avancer dans de meilleurs postes, soit pour leur faire accorder des gratifications ou payer ce qui leur était dû.
Je rendais fort exactement ma cour à M. le marquis de Torcy (i) qui me faisait un très bon accueil, et je cultivais particulièrement l'amitié de M. de La Chapelle (2), son secrétaire, mon ancien ami. Je planais à la Cour, lorsque la jalousie de misérables mouches^ dont il n'y a que trop en ce lieu, et l'envie ayant versé leurs plus noirs poisons dans le sein d'un malheureux corrompu, que j'avais autrefois particulièrement obligé, il envoya à M. le marquis de Torcy deux pièces de vers de ma façon (3). Sitôt que ce ministre les eut reçues, il me fit appeler et me les ayant produites, écrites de ma main, avec des ratures, il me demanda d'un air à glacer les plus intrépides, si je pouvais nommer l'au-
(1) Jean-Baptiste Colbert, marquis de Torcy, né à Paris le 14 septemore 1665, mort le 2 septembre 1746, fut de bonne heure attaché à la diplomatie. Nommé secrétaire et trésorier d'Etat, il remplaça son beau-père M. de Pomponne au ministère. Malgré ses nombreux services, il fut contraint, sous la Régence, de se démettre de ses emplois.
(2) La Chapelle était le fils de Jean de La Chapelle, membre de l'Académie française, et le neveu de Boileau.
(3) On avait fait lire à Renneville un madrigal en faveur de la France (Louis XIV) et l'Espagne (Philippe V) liguées contre l'Autriche.
Contre quinte et quatorze on n'a jamais beau jeu.
On est même en danger de perdre la partie.
Des plus sages conseils toute la force unie
Ne sert de rien ou sert de peu.
Peuples qui vous liguez, qu'avez-vous qui balance
Que votre perte ou votre gain f
CombaUant l'Espagne et la France
Vous trouverez toujours quinte et quatorze en main.
Sur les mêmes rimes, il répondit :
Contre quinte et quatorze on peut faire beau jeu, On est même assuré de gagner la partie; Aux plus sages conseils notre force est unie. Votre quatorze est nul, votre quinte est trop peu ; Le ciel qui voit ce jeu fait pencher la balance Pour votre perte et notre gain.
Nous ferons un repic, et l'Espagne et la France Se trouveront capots, quinte et quatorze en main.
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teur de ces vers. La lettre de mon fripon, dont je connaissais fort bien récriture, était à côté. Ainsi il n'y eut plus à balancer. Je lui avouai la chose et je lui dis ingénument que je les avais composés, mais que le lieu de liberté où j'étais, quand je les fis, joint à la démangeaison que peut avoir un jeune homme de dire un bon mot, me les avait fait écrire sans croire que cela pûtaltérer enla moindre manière le zèle que j'avais pour le Roi et l'amour que je conservais pour ma patrie. Après mon aveu, il me dit d'un ton obligeant : « Je suis bien aise d'être convaincu que vous avez de l'esprit, mais je vous prie de mieux l'employer à l'avenir v ; et s'apercevant de la peine où j'étais de voir ces originaux rester entre ses mains, il les jeta dans le feu en ma présence. Je fus si sensiblement touché de ce trait de bonté que, tout transporté, je m'efforçais de lui baiser les mains, mais lui, pour me combler de grâce, m'embrassa tendrement.' Cette action me toucha si sensiblement et me fit si bien rentrer en moi-même que je résolus de m'attacher uniquement à un patron si généreux et d'un si bon cœur. Je redoublai donc mes assiduités auprès de M. de Torcy et je voyais tous les jours fort exactement M. Pequet en qui je découvrais, de plus en plus, un fond de probité qui me charmait. J'étais dans ces heureuses dispositions, lorsqu'une lettre, qui vint de Hollande, me perdit entièrement. Elle était écrite par une personne de distinction que j'aimais et que j'honorais particulièrement. M. de Torcy m'envoya quérir, et, avec une douceur que je n'oublierai jamais et qui m'a soutenu pendant toute ma prison, contre toutes les impulsions de la nature révoltée, il me la donna à lire, me regardant fixement pendant que je la lisais. Après l'avoir lue, il me dit : « Eh bien, Monsieur, que dites-vous de cela? » Je lui répondis sans m'agiter ni m'alarmer : « Je dis que c'est un homme qui me veut perdre et qui prétend vous faire l'instrument de sa vengeance ; mais vous-même, Monseigneur, qu'en pensez-vous ?Oserai-je vous demander si je serai assez malheureux de vous voir donner dans ce piège? — Si je vous croyais criminel, reprit-il, vous auriez déjà votre tête à vos pieds. Quoique M. de Chamillard ait ré-
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pondu de votre innocence au Roi, il s'agit de m'en convaincre si vous voulez que j'en réponde aussi à Sa Majesté. Ne me déguisez rien et répondez-moi juste. » Après quoi, il m'interrogea sur le contenu de cette lettre et je lui répondis avec tant de tranquillité qu'il fut tout à fait persuadé de mon innocence. « Allez, me dit-il, quand j'aurai besoin de vous, je vous demanderai à M. de Chamillard. Je veux faire quelque chose pour vous. >> Je ne manquai pas de communiquer cette scène à M . de Chamillard qui dissipa ma crainte, me donna de nouvelles assurances de sa protection et me promit de parler à M. de Torcy en ma faveur, pour dissiper jusqu'au moindre nuage. Je le priai très instamment de m'éloigner de la Cour, mais ce fut en vain, ma mauvaise étoile couvait les influences malignes sous lesquelles je devais être opprimé : il est cependant certain que j'aurais pris le parti de faire retraite sans les exemplaires d'un livre que j'attendais d'Amsterdam, où il s'imprimait chez Etienne Roger, et que j'avais dédié à M. de Chamillard (i). J'écrivis à mon épouse pour l'aviser de ce qui était arrivé et la prier de ne m'écrire que dans la dernière nécessité et surtout de m'adresser mes lettres chez M. de Torcy à qui je remis les miennes tout ouvertes, le suppliant d'ordonner à ses gens de les faire tenir à leurs adresses.
L'assiduité, que j'avais auprès de M. de Chamillard, ne m'empêchait pas de faire exactement ma cour à M. de Torcy de qui j'étais toujours traité favorablement. Cependant, un dimanche, 14 mai 1702, je le rencontrai qui sortait seul du Conseil. Je me servis de cette occasion pour l'accompagner de chez le roi jusque chez lui; mais il lança sur moi un œil terrible, me demanda fièrement ce que je voulais et me congédia avec une hauteur à faire trembler. Il n'en fallait pas davantage pour me faire rentrer en moimême et prendre le parti de sortir de Versailles, si j'avais du éviter mon malheur. Mais je fus dans le moment chez
(l) Il s'agit du Recueil des voyages qui ont servi à l'établissement et aU proies de la Compagnie des Inies Orientales formée dans les Provinces Unies des Pays-Bas, Amsterdam, 1702.
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M. de Chamillard. Je le trouvai qui sortait aussi du Conseil, environné d'une foule d'officiers de toutes les espèces, car on était sur le point d'entrer en action de tous les côtés, puisque la guerre fut déclarée, le lendemain, par les Allié.s. Il était obsédé de ducs, de cordons bleus, maréchaux de France, lieutenants généraux, maréchaux de camp, brigadiers, colonels , et on aurait bien composé un bataillon des capitaines et autres officiers qui s'efforçaient de l'approcher. J'entrai dans son cabinet où je l'attendis, malgré Ferrant qui me persuadait d'en sortir; car ceux qui ont l'usage delà Cour savent que le cabinet du Ministre est une sorte de sanctuaire, dont l'entrée n'est permise qu'à ceux qui viennent de la part du roi, ou qui sont intro -
duits par ordre exprès du Ministre. Autrement il serait accablé et n'aurait pas la liberté de travailler en paix aux affaires de la dernière importance. M. de Chamillard, me voyant tout effrayé, m'en demanda le sujet, que je lui contai le plus succinctement qu'il me fut possible. Il me dit qu'il ne pouvait pas me garantir de la peur, mais bien du mal que je craignais, qu'il verrait le lendemain M. de Torcy, que l'air dont il m'avait reçu procédait des affaires
Jean-Baptiste Colbert, marquis de Torcy.
Portrait gravé par Weigel.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
dont il était accablé, et qu'il ne me voulait aucun mal. Le lendemain, je me rendis à la même heure dans ses appartements et comme M. de Chamillard sortait du Conseil, il m'aperçut au milieu des légions qui l'accablaient. Il me fit signe de la main qu'il voulait me parler, mais Ferrant ne voulut jamais me permettre d'entrer dans le Cabinet, comme j'avais fait le jour précédent. Il fallut attendre à la porte de ce cabinet d'où je fus débusqué par le flot de ces officiers, dont les torrents m'entraînèrent, quelque résistance que je fisse. Il entra. La porte fut fermée. Après que la multitude fut éclipsée, je grattai. Ferrant vint et, quoiqu'il fût mon bon ami, il me dit que quand il s'agirait de ma vie il ne pouvait pas m'introduire, si je ne venais pas de la part du loi. Il me conseilla d'attendre son maître dans une galerie où il devait passer pour aller dîner. Mon malheur voulut qu'il montât par un petit escalier dérobé. La délicatesse que j'eus de ne me pas présenter à sa table, pour ne pas passer pour un piqueur, fit que je remis à lui parler lorsqu'il en sortirait, mais il descendit dans son cabinet, par le même escalier qu'il était monté. Sortant de chez lui, je rencontrai le baron de Cornberg (i), brave colonel de hussards, qui, s'étant brouillé avec M. de Barbezieux (2), avait non seulement perdu le fruit de ses travaux, mais, bien plus, avait été mis à la Bastille par ce ministre, qui l'y avait retenu pendant plus de trois ans. Il m'entraîna, malgré ma résistance, à dîner avec lui, et pendant le repas, il ne me parla que de la Bastille et de la manière dont il avait été traité par feu M. de Bésemeaux, qui pour lors en était gouverneur (3). Nous ne nous dou-
(1) Le baron de Cornberg, colonel de hussards, né en Westphalie, fut mis à la Bastille, le 17 janvier 1694, comme suspect d'intelligence avec l'étranger et exilé ie 17 décembre 1697.
(2) Louis- François-Marie Letellier, marquis de Barbezieux, troisième fils de Louvois, né à Paris en 1668. Il devint ministre de la Guerre à la mort de son père disgracié. 11 mourut le 5 janvier 1701.
(3) François de Montlesun, sieur de Bésemeaux, simple capitaine des gardes de Mazarin, devint gouverneur de la Bastille en 1658. Il mourut le 16 décembre 1697 et fut inhumé au couvent des Carmes déchaussés de la rue de Vaugirard, dans le caveau de la chapelle de Sainte-Thérèse, du côté de l'Epître. (Archives de la Bastille, 12609.)
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lions pas tous les deux que je devais entrer le lendemain matin à huit heures dans cette caverne de Polyphème dont il me faisait la description.
Je travaillai toute l'après-midi et sur les huit heures du soir, fus prendre l'air sur la terrasse, où je trouvai M. du Boullay, capitaine dans le régiment Dauphin, qui voulut m'emmener souper avec lui, ce que je refusai. Gomme je me retirais chez moi, je vis descerwdre le roi de son carrosse, et j'aperçus qu'il se mettait en posture comme s'il eût voulu faire des armes, en parlant à des seigneurs qui l'attendaient sur les marches de la petite cour, à l'entrée du grand escalier. Je m'approchai pour voir ce que c'était, et j'appris qu'à son retour de Trianon, il avait trouvé deux officiers dans le bois, qui se battaient à l'épée ; que le roi les avait fait séparer, désarmer et conduire en prison ; mais qu'ils étaient si pleins de vin qu'on n'avait pu savoir le sujet de leur querelle, ni en tirer aucune raison. J'étais presque sorti de la cour, lorsque M. de Maupertuis, cousin de M. de Chamillard, courut après moi et me demanda si je voulais lui donner à souper ou qu'il m'en donnât. Je pris le parti de lui en donner avec plaisir. Il me dit qu'il partait le lendemain pour Bruxelles, où il allait entrer dans une affaire que lui procurait M. de Chamillard, et qu'il voulait que je fusse de la partie. Après le repas, il me fit voirie plan et quoique l'affaire me parût très bonne, je le remerciai de sa bonne volonté; mais il persista à vouloir m'y engager et dit que le lendemain, dès quatre heures du matin, il serait à ma porte pour m'emmener déjeuner avec lui. Je lui fis voir l'essai de l'Épitre dédicatoire de mon Recueil des voyages qui ont servi à rétablissement et au progrès de la Compagnie des Indes Orientales formée dans les Provinces Unies des Pa^s-Bas, avec la vignette audessus de l'épître où j'avais fait graver les armes de M. de Chamillard.
Après l'avoir lue : « Je la mets, dit-il, dans ma poche, pour vous marquer l'estime que j'en fais, et je retiens un exemplaire de vos sept tomes. » Minuit sonna. Je fis allumer un flambeau pour le reconduire chez lui, mais
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il ne voulut jamais permettre que je l'accompagnasse et me renvoya coucher.
jamais je n'avais dormi si tranquillement ni si profondément que je fis cette nuit : c'était le dernier adieu que je disais aux plaisirs. Lorsque sur les quatre heures du matin, j'entendis frapper à la porte de ma chambre, je crus que c'était mon ami qui venait s'acquitter de sa promesse. Je me levai promptement en robe de chambre pour lui ouvrir. Mais quelle fut ma surprise, quand, au lieu de M. de Maupertuis, je vis un exempt de M. le Prévôt de l'hôtel avec trois hoquetons, dont le premier me présenta le bout de sa fatale baguette et les autres le bout de leur carabine contre le ventre. L'exempt me dit : « Monsieur, je vous arrête de par le roi, ne branlez pas. » A quoi je répondis : « Sans doute, vous vous méprenez, monsieur, je m'appelle M. Constantin de Renneville. — C'est à vous-même que j'en veux, reprit-il. — J'obéis, lui dis-je sans faire paraître la moindre émotion, ni changement de visage, faites votre devoir. » Après, je lui demandai si j'avais la permission de m'habiller. « Oui, monsieur, me dit-il, mais faites promptement, et me donnez vos armes et vos. papiers. « Je lui fus quérir moi-même mes armes qui consistaient en une paire de pistolets et deux épées. L'exempt fit monter M. L'Affilé, mon hôte, et, en ma présence, lui remit mes armes et ma canne, qui n'avaient pu entrer dans mes coffres, dans lesquels il fit mettre toutes mes hardes ; et après m' avoir fait fermer à clef mes deux coffres et ma valise, il remit le tout à M. l'Affilé devant moi, en me disant que quoiqu'il fût en droit de garder les armes, il n'avait jamais profité des débris des infortunés, et me fit tous les compliments dont ces messieurs ne sont pas avares en de telles occasions. Pour mes papiers, nous les renfermâmes dans deux de mes serviettes, qu'il ferma de mon cachet et du sien après les avoir bien cousues. Je lui demandai si lui et ses gens avaient déjeuné et, m^ayant dit que non, je fis apporter du pain et du vin, dont nous bûmes chacun deux coups, pendant que mon hôte, sa femme et sa servante fondaient en larmes. L'exempt me dit de prendre quelques livres dont
j'avais un bon nombre pour me désennuyer et fit porter ma robe de chambre, mon manteau et mon bonnet de nuit par un de ses hocquetons, ce qui me fit lui demander si je coucherais à la prison où il m'allait mener, et s'il ne me serait pas permis d'en sortir sous caution. A quoi il ne me répondit rien et se mit à sourire quand il vit que j'ordonnais à mon hôte de m'y apporter à manger. Nous descendîmes dans la cour où je trouvai un carrosse à quatre chevaux et deux chevaux de selle.
Ce fut pour lors que je lui demandai où il voulait me conduire; et m'ayant répondu que c'était à la Bastille, je me récriai contre cette injustice et contre M. deChamillard qui l'autorisait ou qui, du moins, la souffrait. J'eus encore assez de présence d'esprit pour lui demander deux grâces : l'une de me laisser écrire à M. de Torcy, à M. de Chamillardet à mon épouse, l'autre de me laisser emporter mes hardes. « Pour vos hardes, me dit-il, vous n'en aurez pas besoin, car je sais que vous ne demeurerez pas longtemps où je vous mène et pour vos lettres, vous les écrirez à la Bastille
Varrestalion de Constantin de Renneville
par l'exempt Bourbon.
( L'Inquisition française . )
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et je vous engage ma parole que j'en donnerai deux en main propre aux ministres, et que je porterai l'autre moimême à la poste. »
Nous montâmes en carrosse. Nous nous mîmes, l'exempt et moi, dans le fond, et deux des hocquetons sur le devant et il dit tout haut au troisième de ramener les chevaux à l'ëcurie, et que la tranquillité, que j'avais fait paraître, et mon peu d'émotion lui étaient un sûr garant que je ne ferais aucune violence. Sur quoi, je lui protestai que je me croyais si peu coupable, que si le roi m'eût ordonné de me constituer moi-même prisonnier, j'aurais exécuté ses ordres sans le ministère d'aucun de ses officiers. Je le priai de me dire lequel des ministres me faisait arrêter. A quoi il ne répondit pas. Je lui demandai son nom. Il me dit qu'il s'appelait de Bourbon et il se trouva que nous avions servi ensemble dans les mousquetaires, son fils et moi. Il me dit que ce fils était capitaine de cavalerie, que pour lui, quoiqu'il fût exempt, il n'en faisait plus les fonctions, étant auprès de M°i« la duchesse du Lude qui Vavait pris pour son écuyer et que c'était bien contre son inclination qu'il avait été forcé de prendre Tordre de m'arrêter, lorsque le jour précédent, il s'était trouvé dans les appartements. Ce qui me fit connaître que cet ordre avait été signé au Conseil le lundi et que le signal que m'avait fait M. de Chamillard, en sortant du Conseil, était pour m'en donner avis. Je l'entretenais avec la même liberté que s'il m'eût conduit à quelque partie de plaisir et ayant aperçu sur les cottes d'armes des hoquetons une masse toute hérissée de pointes avec cette devise : monstrorum terrer, je lui dis en riant, lui montrant ses gens : « Voilà donc la terreur et voici le monstre, » en me montrant après. Sur quoi, je pris l'occasion de lui dire que j'étais le cadet et le seul qui restait de douze frères qui tous avions répandu notre sang au service du roi; sept desquels avaient été tués dans le même service, que mon père était pareillement le plus jeune de douze frères qui tous avaient aussi servi; et que son père, mon aïeul, était pareillement le dernier de douze frères qui tous avaient porté les armes aussi et avaient versé leur
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sang pour les querelles de leurs rois; que de pareils sujets ne pouvaient pas passer pour des monstres, que dans le naoment encore j'avais quantité de neveux, de cousins et d'autres proches parents qui servaient le roi dans les armées.
Nous arrivâmes à Paris. Il voulut savoir quelle heure il était. Je tirai ma montre pour la confronter au cadran de la Samaritaine. Il était huit heures juste. Enfin, nous arrivâmes au lieu redoutable. En entrant, sitôt que les sentinelles nous aperçurent, ils mirent leur chapeau devant leurs visages. J'ai appris depuis qu'ils faisaient cette étrange cérémonie parce qu'il leur est défendu de regarder un prisonnier en face.
Étant arrivés, à la petite cour de l'appartement du gouverneur, où nous mîmes pied à terre, nous fûmes reçus au pied de l'escalier par un homme de bonne mine qui, comme je l'ai appris par la suite, était le lieutenant du roi nommé M. du Juncas (i) et un autre, de très mauvaise apparence, qui s'appelait de Corbé (2). Ils nous conduisirent, l'exempt et moi, dans l'appartement de M. de Saint- Mars (3). Les deux hoquetons avaient commencé à monter dans l'escalier pour nous y suivre, mais M. du Juncas, se tournant vers eux, les fit descendre, en leur disant avec assez de fierté : « Quand vous nous avez remis Monsieur entre les mains, nous sommes assez capables d'en répondre, demeurez au bas de l'escalier. » Nous entrâmes dans une chambre, tendue de damas jaune avec crépine d'argent, qui me parut assez propre, aussi bien que le gouverneur qui était devant le feu. C'était un petit vieillard, de très
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(1) Etienne du Juncas, officier de fortune, d'origine bordelaise, «e ualifiait lieutenant du roi à la Bastille. Exempt aux gardes du corps
vxe M. de Duras, il fut choisi pour suppléer à la Bastille M. de Bésemeaux qui était très âgé. 11 y entra le 11 octobre 1690. Il mourut le 6 août 1706. Son Journal s'arrête au 26 août 1705. Pontchartrain lui reprochait et lui faisait reprocher par La Reynie de trop bavarder avec les prisonniers. « Le roi n'approuve pas sur cela sa conduite. »
(2) Guillaume de Formanoir, sieur de Corbé (1G60-1740).
(3) Bénigne d'Auvergne, sieur de Saint-Mars, était gouverneur de la Bastille depuis 1698.
maigre apparence, branlant de la tête, des mains et de tout son corps, qui nous reçut fort civilement. Il me présenta sa main tremblante qu'il mit dans la mienne. L'exempt lui donna ma lettre de cachet et l'ayant tiré en un coin de la chambre pour lui parler bas à l'oreille, comme le gouverneur était si sourd qu'il ne pouvait l'entendre, il lui fit répéter ce qu'il disait plus haut et j'entendis fort distinctement ces paroles : « M. de Chamillard m'a ordonné de vous recommander particulièrement ce Monsieur et vous enjoint de le traiter plus favorablement que les autres prisonniers. » Ce qui l'obligea à me venir faire beaucoup de caresses. Ensuite, il signa le double de ma lettre de cachet au bas de laquelle il mit sa reconnaissance comme l'exempt m'avait remis entre ses mains ; et m'étant un peu avancé, je vis que la lettre était signée Golbert, ce qui me fit récrier : « Quoi donc, c'est M. de Torcy qui me fait arrêter ! — Lui-même, répondit l'exempt et c'est chez lui que j'ai porté vos papiers. » Je le priai de tenir sa promesse et de se charger des trois lettres dont j'avais parlé le matin. Il demanda du papier au gouverneur pour les écrire, qui lui répondit que sitôt qu'un prisonnier était entre ses mains, il ne pouvait lui permettre d'écrire sans un ordre particulier de la Cour. L'exempt, pour me consoler de cette disgrâce, me promit, sitôt qu'il serait à Versailles, d'aller trouver MM. de Torcy et de Chamillard pour leur en demander la permission. Le gouverneur nous offrit à tous le déjeuner; mais l'exempt l'en remercia et dit que j'y avais pourvu et que je leur avais fait boire d'excellent vin de Bourgogne. Il prit congé du gouverneur et de sa compagnie, avec lesquels il me laissa.
Le gouverneur ordonna à Corbé d'aller me faire préparer la seconde chambre de la Chapelle. Sur quoi ce petit homme répondit avec étonnement : « La seconde chambre de la Chapelle ? — Oui, la seconde de la Chapelle. Exécutez mes ordres, et ne me répliquez pas. » Corbé descendit au plus vite et, étant resté seul avec M. du Juncas et M. de Saint-Mars, ce dernier me demanda si j'étais depuis longtemps à la Cour. Sur ce que je lui dis que j'y étais arrivé
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de Hollande depuis quatre mois, il se mit sur ses prouesses, dont il me vanta l'énormité. Il me dit qu'il était sorti de Hollande le lendemain de la naissance du roi Guillaume, parce que le jour précédent, comme tout le monde était dans la réjouissance, il avait pris querelle avec sept Hollandais dont il avait tué quatre et désarmé les trois autres. Je regardais ce Paladin qui s'érigeait en Hercule et qui ne m'en paraissait être tout au plus que l'excrément.
De là, il s'çtait embarqué pour Lisbonne où il avait remporté le prix dans un fameux tournoi.
Ensuite, il avait passé à la Cour de Madrid où il s'était fait admirer dans une course de taureaux dont il avait pareillement remporté le prix, avec l'admiration de toutes les dames qui l'avaient pensé noyer sous un déluge d'œufs parfumés pleins d'eaux de senteur et il ne passait pas quatre mots sans iurer pour affirmer ses rodomontades
Michel de Chamillard, fils du ministre de la guerre.
Portrait gravé par L. Dutlos ( 17(t^ ). (Bibliothèque Nationale. Estampes.)
qui ne ^ répondaient guère à son volume. Apparemment qu'il m'allait conduire dans les Indes pour y enlever quelque infante, lorsque Gorbé vint avertir que je n'avais qu'à descendre, que tout était prêt. Mon nouvel hôte me fit bien des protestations qu'il aurait pour moi tous les égards possibles, que je serais bien traité et qu'il me visiterait souvent.
Nous descendîmes dans la cour du Gouverneur où je trouvai encore l'exempt que je priai de voir M. de Ghamillard de ma part et de le conjurer de ne pas me laisser languir longtemps dans ce lieu de désolation, ce qu'il me promit. Corbé, accompagné de trois hommes de si mauvaise mine, que je les pris pour des bourreaux, me fit traverser un corps de garde, où il y avait plusieurs soldats sous les armes, qui se mirent aussi leurs chapeaux sur le visage, d'où nous passâmes dans une grande cour au bout de laquelle, à main droite, nous entrâmes par une porte carrée peinte en vert, où l'on monte par trois marches, dans un grand escalier, fermé par deux portes.
Après avoir monté vingt-cinq ou trente marches de cet escalier, nous entrâmes, par deux portes couvertes de lames de fer, qui firent encore plus de bruit que n'avaient fait les trois premières, dans un grand lieu qui me parut être un sépulcre long de soixante pieds, large environ de quinze et haut de treize à quatorze. Je me mis à me récrier : Quel crime avais-je donc commis pour me mettre dans un lieu aussi affreux et sans meubles ? Sur quoi, un de mes assistants, homme encore plus épouvantable que le lieu, — c'était cependant le capitaine des portes (i) — me dit pour me consoler que c'était la plus belle chambre de la Bastille et que l'on n'y mettait que des princes. Mais quel fut mon étonnement, lorsque ce petit homme qui paraissait le commander, me dit d'une voix mal affermie qu'il fallait lui donner tout ce que j'avais sur moi; et sur ce que je lui
(1) C'était alors Lécuyer, engagé comme simple soldat en 1670 (lung. La yente sur le Masque de Fer, 176). François lui succéda et après rrançois, Michel.
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dis fièrement que je n'en ferais rien, que j'étais dans une prison royale où les officiers devraient avoir horreur des actions qui feraient rougir les guichetiers les plus féroces, il me protesta que c'était non seulement la coutume, mais l'ordre du roi et de ses ministres (i). Sa figure ne pouvait pas me faire deviner que c'était le neveu du gouverneur à qui je parlais. Il avait un petit habit gris de ras de Nîmes, si pelé qu'il faisait peur aux voleurs en leur montrant la corde, une méchante culotte bleue toute usée, rapiécée par les genoux, et d'une étoffe telle qu'on en donne aux soldats ; un chapeau jadis noir, ombragé d'un vieux plumet noir tout usé, qui paraissait avoir essuyé la fatigue de quatre arrière-bans, qu'il tenait de mauvaise grâce sous son bras, et une perruque qui rougissait d'être si antique. Sa mine basse, bien encore au-dessous de son équipage, l'aurait plutôt fait prendre pour un pousse-cul que pour un officier. Les trois estafiers, encore plus mal bâtis et plus hideux, étaient chapeau bas auprès de lui, sans branler; quand le plus âgé qui paraissait être son père et avoir au moins soixante-et-quinze ans, prit la parole et me dit : « Monsieur, vous pouvez en toute sûreté remettre ce que vous avez en vos poches, entre les mains de M. notre lieutenant, il ne vous sera pas fait tort d'une épingle, et l'on vous rendra fort ponctuellement le tout, après que M. le Gouverneur et M. le Commissaire l'auront examiné. Il n'entre pas un prisonnier, quand ce serait un prince, que ce ne soit la même chose. Faites-le vous-même, sans contraindre Monsieur, à faire monter des soldats qui vous y forceraient avec une violence indigne de vous. Monsieur va vous donner un mémoire de tout votre argent et de toutes vos hardes (2), avec une soumission de vous les
(1) L'abbé Hoquette raconte également dans ses Mémoires qu'il lut invité à vider ses poches dans la chambre du Conseil.
(2) a A l'arrivée d'un prisonnier, raconte du Juncas.il faut prendre le soin de lui faire donner et apporter tout ce qui lui est nécessaire pour la garniture de sa chambre en payant bien chèrement au tapissier du gouverneur ou bien à la maîtresse d'hôtel. • [Notes de du Juncas.)
remettre. » Le discours de cet homme m'apaisa. Le lieutenant en question tira vite de sa poche du papier et une écritoire, et moi, je lui vidai dans son petit chapeau tout ce que j'avais dans les miennes, que ce vieux capitaine des portes fouilla ensuite très exactement et, apercevant une bague au petit doigt de ma main gauche, il me dit de la leur donner. Je me doutai bien que c'était pour la parapher ne varietur. Mon aigrefin fit un mémoire de mes nippes et de mon argent et mit sa soumission au pied qu'il me laissa, me fit signer le double, qu'il emporta avec ma dépouille, et les autres fermèrent les portes sur moi avec un bruit effroyable, me laissant seul dans ce lieu de plaisance. Après avoir fait plusieurs, tours à grand pas dans cette vaste caverne, je me mis à en faire l'inventaire. Il y avait pour tout meuble un petit Ut composé d'une méchante paillasse, d'un petit lit de plume, d'un matelas de bourre, d'une méchante couverture, d'un petit bois de lit, tout mangé des vers, avec un tour debrocatelle ou porte-Paris, qui était la moins mauvaise pièce du grabat, avec trois grands fauteuils de commodité, garnis de bougran et bien rembourrés. Les murailles toutes noires et enfumées de cet appartement étaient tapissées des noms de mes malheureux prédécesseurs. Sur l'endroit le plus apparent, à côté de la cheminée, il y avait en gros caractères : « La veuve Lally et O'Driscol sa plie. Irlandaises, ont été menées dans cet enfer le 27 septembre 1701 (i) », et au-dessous, Maillefer, prieur du Val-Secret, né à Reims (2) » ; et plus bas, « Henri de Montmorency, duc de Luxembourg, a été amené ici (3)... le reste était effacé. En effet, j'appris que ce maréchal de France, après avoir fait tant d'éclat dans le
(1) Cornélius ODriscol, sa femme et sa belle-mère, la veuve Lally, furent incarcérés à la Bastille en septembre 1701 à la suite d'un complot de piraterie.
(2) Le Père François Maillefer, de l'Ordre des Prémontrés, accusé de sodomie et de lèse-majesté par le Père Gilliard, entra à la Bastille le 20 janvier 1700. Les accusations de Gilliard ayant été reconnues calomnieuses, il fut incarcéré à son tour.
(3) Henri-François de Montmorency, duc de Luxembourg, maréchal de France (1628-1695), compromis dans l'affaire des Poisons et accusé
UNE INCARCERATION A LA BASTILLE
monde, avait été longtemps enfermé dans cette chambre, aussi bien que le maréchal de Biron (i) et le maréchal de Bassompierre (2). L'on me dit encore que c'était dans le même lieu que M. de Sacy avait fait la plus grande partie de son admirable traduction de l'Écriture Sainte (3).
d'avoir voulu faire périr sa femme, se rendit à la Bastille en réclamant des juges. Après une détention de quatorze mois, il fut ab sous par la Chambre de l'Arsenal par arrêt du Vi mai 1680.
(1) Charles de Gontaut, duc de Biron, naquit en 1652. Dès l'âge de quatorze ans, colonel des Suisses, ensuite maréchal de camp, le roi le nomma amiral de France en 1592, puis en 159't maréchal de France.
Pour conjuration contre Henri IV, il fut décapité dans l'intérieur de la Bastille le 31 juillet 1602.
(2) François de Bassompierre, maréchal de France (1579-1646) fut arrêté et mis à la Bastille le 23 février 1631. Averti du malheur qui le menaçait, il avait brûlé, dit-on, 6 000 lettres qui auraient compromis les plus glandes dames de la Cour. Sa détention dura 12 ans.
(3) Loui8-]saac Lemaistre de Sacy, janséniste, fut prisonnier à la Bastille du 25 mai 1666 au 30 octobre 1668. « Ue Sacy disait, rapporte Fontaine [Mémoires sur les Messieurs de Port-Royal, II, 368), qu'on faisait voyager les jeunes gens dans les pays étrangers pour leur former l'esprit, mais qu'assurément un petit voyage de six mois à la Bastille leur servirait beaucoup plus qu'un voyage de six ans.»
La fouille des prisonniers.
(L'homme en perruque est Corbé;
le prisonnier qui vide ses poches est Renneville.)
( L' Inquisitio n française. )
La fenêtre était bien vitrée et fermée à deux grands volets. Elle n'avait qu'une grille mais très forte, avec un treillis de bois en dehors peint en vert, qui empêchait ceux qui se promenaient dans le corridor ou dans le jardin de voir les prisonniers, mais qui n'empêchait pas les prisonniers de les voir, et une grande partie du jardin, de la porte et du faubourg Saint- Antoine. A côté de cette fenêtre, on voyait écrits les noms suivants : « Poirel de Villeroy, de Vaucouleur, le vicomte de la Laune, Louis Gervais, Claude de Launay, Madeleine de Saint-Michel (i) et une infinité d'autres dont il ne me souvient plus et une quantité de belles sentences; mais il y avait un conseil d'un prince italien que je trouvais d'une pernicieuse conséquence : Empoisona ove strangola. Je l'effaçai ainsi que le nom de son auteur, que je tais par le respect qui est dû à sa famille (2). Je suis très persuadé que M. le prince de la Riccia (3), arrêté pour les troubles de Naples, qui était dans cet appartement quand je suis sorti de la Bastille, l'aura orné de meilleures maximes et c'est de quoi ses vertus, et surtout son édifiante piété, me répondent. Je ne puis encore m'empêcher de rapporter ce qui était écrit derrière un deà volets de la fenêtre. A la suite de plusieurs qui avaient écrit au sujet de leur détention, on voyait ce qui suit : « Et molJean Crosiiier j'ai été traduit ici de Vincennes, où j'avais cassé la tâte an fripon de Bernaville, ijar-
(1) Louis Poirel de Villeroy fut incarcéré deux fois à la Bastille (1689-1697), ayant rompu son exil (1761). — Claude et Richard de Launay, plâtriers des environs de Paris, avaient adressé au roi des lettre» insolentes. Ils passèrent un mois à la Bastille.
(2) En août 1789, Mauclerc de Chalon-sur-Saône, un des vainqueurs du 14 juillet, publiait Le Langage des murs ou les cachots de la Bastille dévoilant leurs secrets. On y trouve ce quatrain attribue
à Davaux : . . . ,
Dijon, chère Dijon, o toi qui m as vu naître, Pour jamais je te perds : c'en est fait et peut-être La main qui me tient dans ces tristes heux Va terminer mes jours par des tourments affreux. Davaux doit être François Davant, - illuminé lié de sentiments avec
Madame Guyon (5 septembre 1696 — 23 septembre 1706). »
(3) Jean-Baptiste de Capoue, prince de la Riccia, seigneur napolitain, vécut à la Bastille du 26 septembre 1702 au 18 octobre 1713. Il avait dirigé un complot contre Philippe V.
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gotier ou plutôt bourreau du château de Vincennes, pour m' avoir fait rouer en sa présence de coups de bâton (i) ». Un prisonnier avait écrit cette sentence : Patientia levius fît malum. Et le même Crosnier avait écrit dessous : La Patience est la vertu des ânes et, crainte qu'on doutât qu'il était l'auteur de ce vénérable proverbe, il avait mis son nom.
J'étais occupé à lire les variétés qui étaient écrites sur ce terrible et inébranlable cahier, que l'on appelle communément le registre des fous, lorsque j'entendis bruire les verroux de mon triste appartement. Il fallait ouvrir cinq portes avant que d'y entrer. Elles faisaient un bruit terrible en les ouvrant, à quoi répondaient lugubrement les échos tant dans l'escalier que dans les appartements qui y joignaient. Les cinq portes ouvertes, je vis entrer un monstre suivi d'un satyre, car c'est ainsi qu'on peut appeler les deux hommes qui me vinrent visiter. Le premier avait le moufU' tout bouffi. Son front semblait être une écorce d'arbre sur laquelle la petite vérole avait pris à tâche de graver l'Alcoran. Ses yeux cachés comme au fond de deux cornets à dés, sous deux sourcils épais d'un pouce, étaient roux et affreux. Son nez tout buriné, et tourné en pied de marmite, chargé de vingt ou trente autres petits nez de toutes couleurs, paraissait une nèfle écrasée au-dessus de sa bouche dont les lèvres bleuâtres, semées de petits rubis et de petites perles, se relevaient en double bourrelet, savoir la supérieure au niveau de son nez et l'inférieure ombrageait une partie de son menton couvert d'un crin plus noir que du jais. Sa figure courte et ramassée ne pouvait presque se soutenir tant reau-de-vie,dont elle était pleine, la faisait chanceler. Le satyre était en chemise et en caleçon, sans autre bonnet à la tête qu'une masse de poils roux, mais d'un roux d'airain tout hérissé et qui paraissait n'avoir été
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(1) Jean Crosnier dit La Crosnière, était un pamphlétaire et un marchand de traités de sorcellerie. Ses services policiers lui évitèrent la place de Grève et l'exécution d'une condamnation aux galères perpétuelles. Il mourut à Yincenoes (Ravaigson. Archives de la Bastille IX, 3.)
peignée de plus d'un an. Un pareil poil, d'une nuance plus rousse, cachait tout son visage jusque sous les yeux qu'il avait tout bordés d'écarlate. Au travers de ce poil, on ne laissait pas de voir que ses joues creuses étaient pUssées comme un vertugadin et sa bouche, relevée comme celle d'un Maure, en s'ouvrant, montrait un râtelier jaunâtre et mal rangé. Dans la suite, j'ai appris que le monstre s'appelait Jacques Rosarges (i) que le gouverneur avait érigé en major, et le satyre Antoine Ru, porte-clefs, tous deux provençaux, « pis je ne te puis dire », disait Henri IV.
Le premier, en entrant dans mon antre, le chapeau sous le bras, et très mal enguenillé, me fit quatre ou cinq révérences avec des contorsions qui, dans une autre saison, ne m'auraient pas peu réjoui. Le second portait une petite table pliante toute neuve, d'une main, et de l'autre, une grande cruche de grès pleine d'eau qu'il déposa dans ma chambre et, pendant que le major m'entretenait, il retourna quérir un pot à eau, et un pot de chambre de faïence, un verre, deux serviettes blanches, une chaise percée de bois de noyer fort propre, une sallière, une cuillère, une fourchette d'étain, avec un petit couteau, le tout tout neuf, un pain environ d'une livre et une bouteille de vin d'environ trois demi-setiers.
Il était à peu près onze heures et demie. Je demandai à cet homme qui me dit être le major, si l'on ne me mettrait pas dans une chambre plus propre et tapissée et si M. le gouverneur me prenait pour un bandit de m'envoyer une cuillère et une fourchette d'étain. Il me protesta qu'on n'en donnait pas d'autres aux princes ; que si la Cour voulait bien me le permettre, j'en pourrais faire venir d'argent, et
(Ij Jacques Rosarges paraît avoir été le premier major de la Bastille. Depuis 31 ans au service de Saint-Mars, simple soldat dans sa compagnie franche, il s'était peu à peu avancé de grade en grade. Saint-Mars l'avait amené avec lui de Sainte-Marguerite. Le Journal de du J uncas le qualifie « un des sergents que le Gouverneur a menés. » Il fut spécialement chargé du Masque de Fer. Il signa au registre son acte de décès avec Keilhe. Le 19 mai 1705, il mourut à la Pisotte, près de Vincennes, où il s'était retiré. (lung. La vérité sur le Masque de Fer, 176.)
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d'autres meubles tels que je les voudrais, mais qu'il me fallait un ordre exprès du Ministre. Il me protesta que j'étais dans la plus belle chambre de la Bastille, j'ai appris que c'était la vérité, que le roi ne donnait aux prisonniers que les quatre murailles et qu'il me faudrait payer six francs par mois pour le loyer de mon lit ; ce que depuis, j'ai appris être une friponnerie des officiers puisque le roi fournit les pri sonniers d'Etat généralement de toutes les choses nécessaires pour la vie et pour la conservation de leur santé (i). Je lui demandai si Von ne me rendraitpas ma montre dont j'avais besoin et les autres hardes qu^on m'avait prises le matin, mais surtout mes livres qui pourraient m'entretenirdans ma solitude. lime répondit que sitôt que le Ministre en aurait fait l'examen, on me les rendrait, à la réserve de l'argent et des ferrements qui pour-
(1) C'était un usage : tous les prisonniers payaient la location de leur lit, la chandelle, le blanchissage et la gazette. (Voir les comptes de Samuel Mazon, Nouvelle Revue rétrospective, 1888, 255.) Hennequin dit être entré trop tard pour qu'on puisse lui faire venir un lit « de chez le tapissier ordinaire de la Bastille qui fournit des meubles à tous ceux qui n'en ont point et qui ont le moyen d'en payer le louage. »
Louis-Isaac Lemaistre de Sacy.
Portrait conlemporain.
(Musée Carnavalet.)
raient me servir à quelque mauvais usage. Je voulus savoir quel était le Ministre devant qui il fallait passer mes babioles en revue. Il me dit que cela dépendait de M. le comte de Pontchartrain, qui ne venait presque jamais à La Bastille, qu'il en avait laissé le soin à M. des Granges, son commis, beau-père du fils de M. de Saint-Mars, avec une espèce de direction à M. d'Argenson, lieutenant de police de Paris (i), qui avait encore sous lui M. Gamuset (2), commissaire de la Bastille. Il me demanda combien d'argent j'avais sur moi, quand Corbé s'en était emparé. Je lui dis que je n'avais que cinquante -deux livres et quelques lettres de change, le reste étant dans mes coffres. Je lui montrai le mémoire de mes hardes avec la soumission de Corbé. « Gomment, dit-il brusquement, voilà de bonnes nippes, cela doit m' appartenir ; je vais bien les lui faire rendre ». Ce discours me donna bian à entendre en quelles mains j'étais tombé et m'annonça la perte de naes bijoux; car, comme il était ivre, je raisonnais sur le principe : in vino Veritas. Je lui demandai quelle sorte d'homme était ce Corbé et quel était son emploi. Il me dit qu'il était le neveu du gouverneur qui Tavait fait lieutenant de la compagnie qui gardait le château, mais qu'il était en dessous
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(1) Marc-René de Voyer d'Argenson, né le 4 novembre 1652 à Venise où son père était ambassadeur. Pontchartrain le fit nommer en 1697 lieutenant général de police de Paris. Il fut le véritable organisateur de la police. « ,\yant une figure efi'rayante, dit Saint- Simon, qui retraçait celle des trois juges de Tenfer, il s'égayait de tout avec supériorité d esprit et avait mis un tel ordre dans cette multitude innombrable de Paris, qu'il n'y avait nul habitant dont il
ne sût chaque iour la conduite et les habitudes, avec un discerne- V •* \t ' a' .. -• 1 «a*»:—.
hardi, audacieux dans les émeutes et maître du peuple... 11 s'était livré aux Jésuites, mais en faisant le moins de mal qu'il pût, sous un voile de persécution qu'il sentait nécessaire pour persécuter moins en effet, et même pour épargner les persécutés. » Président du Conseil des Finances en 1718 et Garde des Sceaux, il donna sa démission en 1720 et mourut en 1721. Ses rapports sont à la Bibliothèque Nationale (fd. fs. 8119-8125).
(2) Jean-Jacques Camuset fut commissaire au Chàtelet de 1697 à 1748. (Voiries papiers de sa charge, Arck. nationales^ Y, 11996-12636.)
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de lui puisqu'il était major de la Bastille, et qu'il était parvenu à ce poste glorieux par tous les degrés ; qu'il y avait trente-un ans qu'il servait M. de Saint- Mars, qu'il avait d'abord porté le mousquet dans la compagnie et que lorsqu'il était venu avec lui, des iles Sainte- Marguerite à Paris, il .avait l'honneur de porter la hallebarde. Je le priai, cependant, de faire mes excuses à Corbé, de ce que je l'avais brusqué le matin, mais que l'affront qu'il m'avait fait, joint au chagrin de me voir arrêté contre toutes les règles de la justice, m'avaient poussé à lui en témoigner mon ressentiment contre les devoirs de la bienséance. Il me répondit que ce n'était qu'une bagatelle, qu'il essuyait des choses bien plus outrageantes. A peine pouvait-il se soutenir. Cependant il ne raisonnait pas mal pour un homme qui paraissait enseveli dans la crapule. Il sortit en faisant des S très périlleuses et je l'entendis qui pensa se casser le cou dans la montée. Le satyre, qui puait plus que le bouc le plus infect, ferma la porte en me disant qu'il m'allait apporter à dîner dans le moment.
Je me mis encore à rêver sur ma funeste aventure, à repasser tout ce que j'avais fait et dit, et plus je cherchais à développer la cause de mon malheur, plus je m'enfonçais dans des raisonnements qui m'entraînaient d'un abîme dans un autre, sans en pouvoir sortir. J'étais enseveli dans ces rêveries, quand, une heure sonnant, je fus réveillé par le tintamarre des verroux qui semblaient m'entrer dans les os. La dernière porte ouverte, je vis entrer Corbé qui me salua d'un air riant. Il était suivi de mon puant porte-clefs chargé de plats. Il mit une de mes serviettes sur la table et y plaça mon dîner, qui consistait en une soupe aux pois verts, garnie de laitues, bien mitonnée et de bonne mine, avec un quartier de volaille dessus. Dans une assiette, il y avait une tranche de bœuf succulent avec du jus et une couronne de persil et dans une autre un quartier de godiveau bien garni de ris de veau, de crêtes de coq, d'asperges, de champignons, de truffes, etc., et dans une autre une langue de mouton en ragoût, tout cela fort bien apprêté, et, pour le dessert un biscuit et deux pommes de
UNE INCARCKRATION A LA BASTILLE
reinettes. Sitôt que le porte-clefs eut servi, il s'en alla. Gorbé s'assit auprès de moi et ne voulut pas prendre ma droite. Je l'invitai à manger, mais il me dit que cela ne lui était pas permis et voyant que je ne mangeais qu'un peu de potage, il me sollicita de manger d'une manière très engageante. Je lui fis des excuses sur ce qui s'était passé le matin, mais il me dit fort obligeamment qu'il ne fallait pas faire attention à la sensibilité d'un homme qui se voyait dans la position fâcheuse où j'étais; que dès qu il le pourrait, il me ferait rendre mes hardes. J'insistai sur mes livres et il me promit que sitôt qu'ils auraient été examinés, il me les rapporterait lui-même. Il voulut me verser du vin de cette bouteille qu'on m'avait apportée le matin.
C'était du très bon vin de Bourgogne et le pain était excellent. Je le priai de boire, mais il m'affirma qu'il ne lui était pas permis. Je lui demandai si je paierais ma nourriture ou si j'en étais redevable au roi. Il me dit que je n'avais qu'à demander tout ce qui naturellement me ferait plaisir, qu'on tâcherait de me satisfaire et que Sa Majesté payait tout. Je m'informai si M. de Torcy ne me donnerait pas des commissaires pour m'examiner. Il me dit qu'il fallait attendre des ordres que d'ordinaire on adressait à M. d'Argenson, que M. de Pontchartrain avait commis pour en faire le rapport au roi. Je le priai de me dire quand il croyait que je pourrais le voir. « Il ne vous verra pas, me répondit-il, qu'il n'en ait un ordre express du ministre qui vous a fait arrêter. Ainsi, ne vous impatientes pas et surtout, point de tristesse. Bannissez-là autant que vous pourrez. » Sitôt que j'eus mangé, il prit congé de moi de fort bonne grâce, en me disant que si je voulais qu'une autre fois il eût le plaisir de m'entretenir pendant mon repas, il fallait que je mangeasse de meilleur appétit et c'était de quoi son oncle me priait très instamment. Je fus surpris de trouver tant de civilité dans un homme de si mauvaise apparence et qui m'avait paru si brutal le matin, mais sans doute que son oncle lui avait fait sa leçon, comme j'ai tout lieu de le croire. Il ferma toutes les cinq portes sur moi et me laissa seul arpenter ma chambre.
Sur les quatre heures de l'après-midi, le porte-clefs vint desservir, accompagné dû capitaine des portes. Il m'apporta quatre grosses chandelles de quartier, un chandelier de faïence, une bouteille de vin pareille à celle du matin, et une paire de draps très fins et blancs. Je leur demandai si
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Le Ponl-levis de la porte d'entrée et les cuisines {juillet 1189).
(Musée Carnavalet.)
quelqu'un viendrait faire mon lit. Le capitaine des portes me dit qu'il fallait obtenir de la Cour de faire venir mon valet, dont le roi paierait la nourriture et l'entretien et qu'en attendant qu'on m'eût accordé cette grâce, je serais obligé de faire mon lit. Le porte-clefs sortit avec toute sa vaisselle et son dîner auquel je n'avais presque pas touché, non plus qu'au vin, et me laissa seul avec le capitaine des
portes. C'était un homme affreux et tel que Rubens peignait les bourreaux, dans quelqu'un de ses tableaux. Il avait les épaules grosses et rondes, comme une timbale renversée au niveau de sa tête qui semblait enfoncée dans ses épaules; à peu près comme Boyer Petit-Puy, dans ses voyages, nous peint certains peuples qu'il dit avoir vu dans les Indes, au-dessus du saut de la rivière de Surinam, qui ont le visage un peu au-dessous des épaules à côté de leurs bras et immédiatement au-dessus de l'estomac (i). Son nez était fait comme le bout d'une andouille et tout son visage, enluminé d'un rouge noir, paraissait être un de ces masques dont on se sert à l'Opéra, quand on fait paraître sur la scène des diables sortant de Venfer. Toute sa figure grosse, courte et ramassée, était plutôt ronde que carrée, n portait ses propres cheveux dont, malgré son grand âge, il ny avait pas un seul de blanc. Il me dit qu'il y avait trente-deux ans quil servait le gouverneur, un an avant le major, qui l'avait supplanté dans cet emploi qui devait lui appartenir, car Vautre était un misérable ramoneur des cheminées, entré la première jbis dans Paris, la gaule sur l'épaule ; que pour lui, il avait eu l'honneur de conduire les chevaux de bât et les mulets du fils de M. le gouverneur; qu'il était bien vrai que s'il eût su lire et écrire, on ne lui aurait pas fait cette injustice et que, hors cette science, il ne lui en manquait pas une seule ; qu'il avait eu le bonheur de convertir, pour sa bonne part, quantité de protestants, et môme des ministres des plus haut huppés. Il me plaignit beaucoup d'être tombé dans un lieu aussi terrible que celui où j'étais et après avoir bien prié Dieu de me donner
(1) Paul Boyer, sieur de Petit-Puy. Véritable relation de tout ce qui s'est fait et passé au uoyage que M. de bréligny fil à V Amérique occidentale, 1654. « Les Giparis, raconte Boyer d'après les récits des Galibis. sont certains sauvages monstrueux qui habitent au delà des sauts de la rivière de Surinam. Ce mot de Giparis signifie une raie dans la langue des Galibis. Aussi sont-ils faits de même, car ils n'ont point de tète, non plus que ces pauvres animaux que la nature semble n'avoir formés ainsi que pour faire peur aux autres. Et si Dieu ne leur avait mis des yeux et une bouche à l'estomac, ces prodiges raisonnants seraient bien empêchés de leur personne. »
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la force de supporter mes croix avec constance, il me laissa seul rêver de ma disgrâce.
Je pris le parti de faire mon lit le moins mal que je pus. Après quoi, je rentrai dans le labyrinthe de mes creuses réflexions. Je m'y égarais encore, lorsque sur les sept heures, j'entendis recommencer le charivari de mes bruyants verrous. La porte s'ouvrit et je vis entrer Gorbé, suivi de Ru, chargé de mon souper qui consistait en un morceau de veau rôti de très bonne apparence et du jus dessous, avec deux autres assiettes dans l'une desquelles il y avait la moitié d'un poulet et dans l'autre un ragoût de béatiles (i). Au tout était jointe une salade de cœurs de laitue très bien assaisonnée et, pour le dessert, une assiette de fraises au vin et au sucre.
Depuis le 16 mai que j'entrai dans cetfe chambre jusqu'au 3i juillet que j'en sortis, je fus toujours traité à peu près de la mênie manière, mais toujours avec changement. C'est-à-dire que si j'avais eu aujourd'hui un quartier de volaille sur ma soupe, le lendemain c'était un morceau de jarret de veau ou un carré de mouton, toujours de la pâtisserie, soit des petits pâtés, soit un quart de godiveau. Au soir, on observait la même règle. Un jour c'était de l'agneau ou du mouton avec un pigeonneau, et l'autre jour c'était du veau et la moitié d'un poulet ou le quart d'un chapon et toujours un ragoût différent avec une salade et un dessert, le tout très propre et très bon. Tous les matins, on m'apportait, pour tout le jour, un pain d'une livre cuit la nuit précédente et du meilleur de Paris et une bouteille de vin d'environ trois demi-setiers pour mon dîner et l'après-midi on m'en apportait une pareille pour mon souper. Les jours maigres, j'étaisencore mieux traité que les jours gras. J'avais pour le dîner une bonne soupe, quelquefois aux écrevîsses, aux huîtres, aux moules avec un plat de très bon poisson bouilli, un de rôti ou frit et une assiette de légumes, comme asperges, artichauts, petits pois, choux-fleurs selon
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(1) Crêtes de coq, ris de veau, garniture de pâté.
la saison, ainsi que du dessert. Pour le poisson, soit de mer, soit d'eau douce, je puis affirmer que c'était le meilleur de la poissonnerie, souvent du saumon frais, des vives, des soles, de la perche, du brochet, des truites, etc.. tout bien apprêté. Dans une des bonnes auberges de Paris, je n'aurais pas été mieux traité à un écu par repas. Mais dans la suite, il y eut bien à rabattre puisque le cruel Corbé et Tavare Bernaville m'ont donné de la vache plus mauvaise que celle qu'on donne aux soldats et de méchants légumes, comme pois, fèves, haricots, lentilles et cuits au sel et à l'eau et cependant le roi payait le même prix, une pistole par jour, pour ma seule nourriture.
Corbé me fit encore plus de civilités au souper qu il ne m'en avait fait à mon dîner. Il me servit lui-même à manger et à boire, me pria de lui dire ce qui était de mon goût afin qu'il m'en fît servir et me fit bien des honnêtetés auxqu'elles je ne manquai pas de répondre de mon mieux et quand j'eus soupe, il prit congé de moi et me laissa seul enfermé dans ma chambre attendre la plus triste nuit que j'eusse passé de ma vie qui a été suivie de 4 068 autres dont la plupart m'ont paru plus amères que la mort.
Les officiers de la Bastille continuèrent toujours à me venir voir et jamais, tant que je fus dans cette chambre, je ne mangeai qu'en présence soit du major, du lieutenant Corbé ou du capitaine des portes. Je ne leur demandais plus que mes livres et surtout mon Nouveau Testament et mes Psaumes de David, de la version de Conrart. Enfin, au bout de huit jours, on me rapporta mon Nouveau Testament parce que, heureusement pour moi, il était de la version du R. P. Amelotte; pour mes Psaumes, ils furent jugés apocryphes. On me rendit encore un petit livre de prières un peu plus gros que le pouce dans lequel il y avait quelques psaumes en latin. Ce fut le major qui me rapporta ces deux livres, avec ma montre qui est très belle et parfaitement bonne, faite à Londres par de Charmes, un des meilleurs ouvriers de cette célèbre ville. Corbé, pour montrer un échantillon de ses tours de maître gonin, l'avait estropiée et me fit demander au nom du
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gouverneur, en me faisant faire des excuses de ce prétendu accident, si je voulais la vendre, parce qu'il la trouvait fort juste. Je lui répondis que je n'étais pas marchand de ces sortes de choses, mais que je me ferais un plaisir de la donner au gouverneur, et je priai le major de la lui présenter de ma part.
Il la refusait de manière à me faire connaître qu'il en avait grande envie.
J'insistai à la lui faire prendre ; cependant , ma bonne fortune, d'ailleurs si contraire en toutes choses, me favorisa en ce coup et lui lia les mains pour ne point l'accrocher.
Je connus, le lendemain , que le gouverneur n'avait eu aucune part à cette friponnerie, car il
^i. A^r,r.^^A^r, De Renneville interrogé par Saini-Mars,
me fit descendre ^^.^^^^^ ^^ ^^^J; J^^ ^^ ^^^^^
dans une grande |CeUegravureestriinique portrait gravé de Saînt-Mars.t salle le mercredi {U inquisition française.)
24 du mois de
mai, neuvième jour de mon emprisonnement, pour me parler et, après m'avoir demandé des nouvelles de ma santé, si j'étais content de ma nourriture, il me pria d'une manière fort engageante de ne me point chagriner. Je hii répondis avec une honnêteté dont il parut fort satisfait. Mais il fut fort étonné de me voir tirer ma montre, que je lui prc^seiUai
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de fort bonne grâce en le priant de l'accepter. Il me dit qu'il n'était pas homme à rien prendre d'un prisonnier et qu'il était fort surpris de mon compliment. Sur quoi, je lui répliquai que j'aimais beaucoup mieux lui donner ma montre que de la lui vendre. Il me fit expliquer et quand il eut découvert la friponnerie de son neveu et du major, il entra dans une fureur terrible. Il jurait, il frappait des pieds, il apostrophait le neveu et le major par des injures qu il semblait forger exprès pour eux. Mais quand je lui demandai mes bijoux et qu'il apprit qu'on ne me les avait pas rendus, il entra dans des emportements qui le rendirent tout effréné et le transportèrent hors de lui-même. Je faisais tous mes efforts pour l'apaiser. Il ne m'écoutait pas, il n'écoutait que sa passion. Il fit chercher Corbé et le major, mais ils n'avaient garde de paraître. Le feu lui sortait des yeux. Ses tremblements naturels redoublaient d'une force, que je croyais qu'il allait se disloquer et tomber en morceaux. Enfin, après des agitations terribles, il s'apaisa un peu, et parut revenir dans son bon sens; et quand il fut un peu plus tranquille, il me dit que dans le moment, on allait me renvoyer tout ce qu'on m'avait pris dont je lui fis voir l'inventaire, signé de son neveu.
Après, il me fit asseoir dans un grand fauteuil et s'assit devant moi, la table entre nous deux, sur laquelle il y avait du papier blanc, des plumes et une écritoire, et s'étant mis en devoir d'écrire, il me dit que le roi désirait de savoir si je n'avais pas d'autres papiers que ceux que l'on m'avait saisis. Je lui dis que j'avais de quoi en charger plus de deux mulets, mais que je les avais laissés en Provinces (i) comme titres regardant ma famille et mes affaires domestiques. « Ce ne sont pas ceux-là que je vous demande, reprit-il en blasphémant le saint nom de Dieu, ce sont ceux que vous devez avoir cachés à Versailles et qui regardent vos négociations avec les puissances étrangères et surtout ceux qui concernent les liaisons que vous avez avec l'Angleterre et la Hollande. » Je pris mon air sérieux et, le
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(1) Les Provinces Unies.
regardant d'un air fier, je lui demandai si c'était pour se moquer de moi qu'il me faisait descendre, que M. de Torcy avait tous les papiers que j'avais à Versailles, et que je n'avais nulle relation avec qui que ce soit, qui pût m'attirer la disgrâce du roi et que je demandais avec instance qu'il plût à Sa Majesté de me donner des commissaires pour m'examiner et que si l'on trouvait que je fusse coupable, je ne voulais aucune grâce, mais que si l'on me trouvait innocent, je réclamais la justice du roi pour me rendre la liberté avec sa bienveillance ordinaire.
Je lui dis cela d'un ton si haut qu'il en prit un plus radouci pour me demander si je connaissais milord Slane et si je ne lui avais pas conseillé de repasser en Angleterre? Je lui répondis que j'avais l'honneur de connaître très particulièrement ce milord; mais bien loin de lui avoir inspiré le dessein de retourner chez lui, milord Ber\vick(i), toute la cour d'Angleterre, M. le duc de Boufflers, M. de Chamillard, M. Gallières et plus de cent autres personnes d'honneur m'étaient témoins, aussi bien que tous les officiers irlandais, que j'avais sollicité un régiment irlandais, de nouvelle création, à la paye étrangère, pour ce milord, qu'on le lui avait même accordé, mais qu'ensuite on l'avait donné à milord Berwick, ce qui devait faire prendre le parti à milord Slane, après la mort du roi (îuillaume, de se retirer chez lui; qu'il était assez prudent pour se conseiller soi-même et qu'il n'y avait nulle apparence qu'il m'eût voulu consulter sur un fait dont il pouvait, lui seul, être le juge et que M. de Chamillard lui avait de son mouvement, en ma présence, accordé son passeport, que je ne demandais pas d'autre témoin que ce milord, seigneur très intègre et d'une probité généralement approuvée, et s'il disait que je lui eusse dit un seul mot pour l'engager à retourner en Angleterre, que je signerais ma condamnation de mort au pied de sa déclaration. « Il est ici prisonnier avec vous dans ce même château, reprit le gouverneur, et
(1) Il s'agit évidemment de James Fitz-James, duc de Berwick (1670- 1734), fils de Jacques II et d'Arabella Churchill. (W oit La Cour galante de Charles //, par Albert Savine, p. 173.)
c'est lui qui vous accuse (i). — Faites-le paraître, lui dis-je, et il vous va désavouer dans le moment. Je plains ce seigneur qui mérite un autre sort que celui de la Bastille, après les services qu'il a rendus à la France et à son roi : ne puis- je pas le voir ? — Il faut un ordre de la Cour pour cela, me dit-il, et quand il sera venu, je vous ferai parler à lui. »
Il me demanda aussi si je n'avais pas eu à La Haye des conférences avec le feu roi Guillaume et de fréquentes conversations avec milord Portland (2). Je lui dis que je les avais fait solliciter par mes amis, pour en obtenir de l'emploi dans rétablissement que je prétendais faire en Hollande ou en Angleterre. Il me dit que le -ministre désirait encore savoir quelle relation j'avais avec M. le marquis de Bougy, M. de l'Etang et M. de Golombières, capitaine aux gardes à La Haye. Je lui dis que c'étaient trois de mes amis, dont deux étaient des gentilshommes de la province où j'avais été élevé, qu'un de mes frères avait été capitaine de cavalerie dans le régiment de M. de Bougy, très intime ami de feu mon père, et qu'ayant fait connaissance avec M. de Golombières du temps que j'étais directeur à Garentan, je l'avais renouvelée à La Haye où il m'avait fait un accueil favorable. « Oui, dit-il, nous savons que M. de l'Etang et le capitaine des gardes vous ont souvent mené chez M. le Grand Pensionnaire et que milord Portland, conjointement avec milord Galway (3) vous ont plusieurs fois introduit auprès du feu roi Guillaume, avec lequel vous avez eu de longues conférences. » Je niai absolument la chose et je dis que je consentais à mourir, si on pouvait me la prouver, à la réserve de leur protection que je leur avais demandée pour mon établissement.
(1) Lord Slane, à s'en rapporter aux ouvrages de M. Funck-Brentano, n'a jamais été incarcéré à la Bastille.
(2) William Bentinck, comte de Portland (1649-1709), tout dévoué à Guillaume III, de la politique de qui il fut un des principaux agents.
{■i) Henri de Massue de Ruvigny, comte de Galvyray (16'i8-1720) qui avait été député général des Eglises réformées de France de 1678 à 1685, avait émigré en Angleterre après la révocation de l'Edit de Nantes et y organisait des régiments de huguenots français au service delà Maison d'Orange qui lui accorda le titre de comte de Galway.
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Après cela, il me )it des propositions qui me firent horreur et que je ne veu.ic pas coucher sur ce papier pour le respect que j'ai pour les ministres de France, quoique sans doute, le gouverneur parlât de son chef, sans aveu de pas un d'eux. « Je croyais être mieux connu de M. de Chamillard, repris-je d'un ton fier. Si ce nV^st qu'aux dépens de mon honneur qu'il veut me mettre hors de la Bastille, on m'y gardera jusqu'à ma mort. Dites - lui cela s'il vous plaît de ma part, Monsieur, et qu'il se souvient bien mal des belles promesses qu'il m'avait faites en me rappelant en France. — Je vais lui écrire et à M. de Torcy, toute notre conversation, mot pour mot, me ditil. En attendant leur réponse, tenez-vous joyeux,
je vous rendrai service, ou je ne pourrais, car je connais que vous êtes soupçonné à tort, et que vous êtes un brave homme. Comptez là-dessus. » Il me fit reconduire dans ma chambre, après plusieurs compliments de part et d'autre. Cependant, oncques depuis, je ne le revis ni je n'ai pu lui parler, quelques instances que j'en ai faites.
On ne me rapporta pas mes bardes que j m presque toutes perdues, aussi bien mon argent que mes lettres de
Gilbert Buniei, evéque de Salishury.
Peint parlUley, gravé par J. Smilh.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
change. Le major vint me voir dîner comme à l'ordinaire. Je lui fis des excuses sur la méprise que j'avais faite en offrant ma montre au gouverneur, et en lui redemandant mes hardes. « Vous ne connaissez pas ce renard-là, reprit le major. Il voudrait tenir votre montre. Si vous étiez homme à la lui vendre, vous n'en toucheriez pas de faux argent ; et comme le neveu ne vaut pas mieux que l'oncle, "vous courez risque de ne jamais revoir vos bijoux' votre argent et vos lettres. Si vous n'insistez pas à me faire remettre le tout, c'est autant de perdu pour vous. » Quoiqu'il fût ivre à ne pouvoir se soutenir, j'ai reconnu qu'il disait vrai en partie. Pour la montre, j'ai appris depuis de M.lechevalier Burnet (i), neveu du fameux milord Burne, évéque de Salisbury (2) et du P. Florent de Brandebourg, capucin (3), auxquels je parlai quelque temps après, qu'on leur en avait fait autant qu'à moi. Ces filous, pour escroquer les montres de leurs prisonniers, en ôtaient une pièce. Ils feignaient après qu'il était arrivé accident à la montre: ils proposaient alors au propriétaire de la vendre. Si l'on était alors assez simple de le faire, la montre leur demeurait, et l'argent ils vous le décomptaient en bois, chandelle, loyer du îit, etc. Sinon, ils remettaient les pièces qu'ils en avaient ôtées et faisaient croire qu'ils en avaient payé une somme considérable à l'horloger.
La conversation que j'avais eue avec le gouverneur servit à me faire connaître de quoi Von me soupçonnait, ce qui me donna de terribles inquiétudes. Je regardais, d'un autre côté, en quelles mains j'étais tombé. C'était entre les mains de gens incapables d'aucun bien et capables de tout mal. Il ne" ferait pas mal, je crois, de dire par qui la Bas-
(1) Thomas Burnett Kenmay, gentilhomme écossais, incarcéré à la Bastille du 30 avril 1702 au 22 juin 1703.
(2) Gilbert Burnet, évêque de Salisbury (1643-1715), auteur de y Histoire de mon temps (voir notre ouvrage La Cour galante de
Charles II). . ,„ . , , ,
(3) Le Père Henri-Théodore-François-Horent de Brandebourg,
capucin du pays de Liège, « célèbre par son espionnage et ses galanteries » entra à la Bastille le 9 septembre 1702 et en sortit le 9juin 1713.
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tille était gouvernée, lorsque j'y suis entré, et quelle était la figure et le caractère de ces hommes qui en avaient l'administration. Voici le nom des officiers : M. de Saint- Mars, capitaine du château de la Bastille, mais à qui, presque tout le monde donne la qualité de gouverneur; M. du Juncas, lieutenant du roi. Ce sont les seuls qui sont à la nomination du roi et installés par brevet. Ceux qui suivent sont à la nomination du gouverneur, qui peut les casser, quand il lui plaît : Jacques Rosarges, major; Guillaume Formanoir dit Corbé, lieutenant de la compagnie qui garde le château, neveu du gouverneur; le nommé L'Écuyer, capitaine des portes; Abraham Reilhe, chirurgien (i); l'abbé Giraut, aumônier (2); Antoine Ru, Boutonnière et Bourgouin, porte-clefs (3). Il y avait encore le P. Riquelet, jésuite, confesseur ordinaire de la Bastille (4), mis de la part du roi, à la nomination du P. de la Chaise (?), son confesseur; un médecin, nommé M. Fresquier, de la part du roi, à la nomination de M. Fagon (<V), son premier
(1) Abraham Reilhe était le valet de ehambre de Saint-Mars qui tou- «hait ses appointements. Kaser et saigner étail son principal emploi.
(2) L abbè Giraut, chapelain de la Bastille, était une créature de Saint-Mars qui touchait ses appointements. Ce fut lui qm confessa le Masque de Fer et l'exhorta un moment avant sa mort.
m II y avait, en cflel, trois porte-elefs à la Bastille à cette époque, ehaeun faisant le service de plusieurs tours. 11 leur était recommande d' « avoir beaucoup de d..aceur et de politesse pour les prisonniers », de n'accepter «le gratifications des prisonniers qu'à leur sortie, de ne faire aucunes emplettes pour eux sans autorisation. Ils avaient le profit de la desserte. Ru avait été spécialement chargé du Masque
de Fer avec Rosarges. . . ., . , ■ 1. »
(4) Le l"- avril 1688, Louis XIV avait délègue le soin d entrer au château de la Bastille, pour y administrer aux prisonniers les sacrements de pénitence et d'eucharistie, au religieux <iui serait adresse a Bésemeauxpar le supérieur de la Maison professe des Jésuites (Bour-
non. La Bastille, p. 69). ... .
(6) Le Père François d'Aix de La Chaise, jésuite, petit-neveu du Père Cotton, confesseur d'Henri IV, et lui-même confesseur de Louis XIV pendant 34 ans. Il naquit au château d'Aix-en-torez le août 1624 et mourut le 20 janvier 1709. , j .
25 aoù
(6^ Gui Grescent Fagon était neveu de Gui de La Brosse, Jondateur un Jardin des Plantes. \é le 11 mai 1638, il étudia la médecme et, aussitôt reçu docteur, il obtint la chaire de botanique et de chimie au Jardin des Plantes. Premier médecin de la Dauphine en IhSS puis de la reine, il devint en 1693 premier médecin du roi. 11 mourut le 11 marâ 1718.
médecin, et un apothicaire en titre d'office. Il ne faut pas oublier un petit drôle nommé Jacques La France, que l'on disait être le fils naturel de Corbé et pour lors son laquais. Le f^ouverneur avait encore les sergents, autres officiers subalternes et soldats de la compagnie qui gardaient le château, mais qui n'avaient aucune communication avec les prisonniers; non plus que ses valets de chambre, officiers, cuisiniers, cochers, laquais et autres gens qui le servaient.
Prisonniers, gouverneur et officiers sont sous la direction de M. d'Ârgenson. C'est donc par lui que je vais commencer mes portraits. Il s'appelle Marc René Paulmy Le Voyer, marquis d'Argenson. Il est fils d'un lieutenant du présidial d'Angouléme qui, étant devenu intendant de province, fut envoyé de la part du roi en négociations à Venise, où ledit sieur d'Argenson est né. Aussi a-t-il toute la finesse et tout l'esprit des Vénitiens avec toute l'adresse et toute la souplesse des Français. La voix publique dit qu'il n'a point d'âme. On aurait peine à dire qui, de son chapeau, de sa perruque ou de ses sourcils, de à^es yeux, de son visage ou de sa robe est le plus noir. Il n'y a point d'homme, quelque intrépide qu'il soit, qui ne soit saisi d'horreur en l'envisageant. Il est d'une sévérité terrible, d'un regard épouvantable, d'une malice redoutable, et d'une avarice insatiable. Otez-le de sa magistrature, dans la vie civile, c'est un homme d'une conversation agréable, très savant, très poli, et, à la figure près, tout charmant. Malgré toutes les charges dont il est accablé, et qui donneraient bien de l'occupation à vingt des plus habiles hommes de la France, il vaque à toutes tant bien que mal et surtout il tire la c|uintessence de toutes. Il est autant haï dans Paris qu'il y est redouté ; et quoiqu'il n'y soit fort aimé de qui que ce soit, pas même de sa famille, il va la tête levée partout avec la même audace que s'il était aimé de tout le monde, parce qu'il connaît parfaitement bien le cœur des Parisiens. S'il leur a fait du bien, en donnant la chasse aux filous et aux filles de joie, il leur a fait encore plus de mal. Mais on peut dire que c'est sur les prison-
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niers de la Bastille que tombe sa fureur. C'est là que sa malice n'est bornée par aucune considération divine ou humaine. Comme son unique but est de plaire au Roi, il le fait aux dépens de tous ceux qui lui tombent entre les mains et sous ombre d'administrer la justice d'un grand roi, il y exerce la plus cruelle tyrannie qui soit dans l'univers.
Bénigne de Saint-Mars était un homme de fortune de qui le nom véritable môme n'est pas bien connu (i). Ce qu'il y a de constant, c'est que M. de Saint- Mars était garde du corps, lorsque M. P^ouquet fut arrêté, et que Ton jeta les yeux sur lui, pour garder à vue ce déplorable ministre dans sa prison (2). M. Fouquet mort, et feu Mademoiselle ayant fait rentrer M. de Lauzun en grâce (3), Saint-Mars eut le commandement des îles d'Hyères pour récompense. Fnfin. M. de Bésemeaux, gouverneur de la Bastille, étant mort, M. des Granges, commis de M. le comte de Poncharlrain et beau-père du fils de M. de Saint-Mars, sollicita ce gouvernement pour le père de son gendre et l'obtint du roi (4).
(1) Bénigne d'.-Vuverg-ne de Saint-Mtirs, seig-neur de Delmont et de Piilteau, bailli et g^oiiverneur de Sens, était né en 1626 dans les environs (le Monlfort-l'Amaury. Il fut anobli en 1676. Il avait débuté comme enfant de troupe, avait fait de 1650 à lfi65 sa carrière dans les mousquetaires. Successivement commandant de Pig-nerol, d'Exilés, des lies Sainte-Marguerite et Saint-Honorat,pui8 de la Bastille, il y mourut le 26 septembre 1708 et fut enterré au cimetière de l'église Saint-Paul. A Pignerol, il avait épousé une des sœurs du commissaire des guerres Damorezan. La sœur de sa femme, mariée à Elie Dufresnoy, attaché au secrétariat de la Guerre, devint la maîtresse de Louvois qui fit créer pour elle la charge de dame du lit de la reine. M™^ de Sévigné parle dans ses lettres de l'influence de M™® Dufresnoy. Son crédit ne fut pas étranger à la fortune de Saint-Mars, non plus que le mariage de son second fils avec la fille de Desgranges, premier commis de Pontchartrain. A la Bastille, Saint-Mars touchait 15 360 livres d'appointements, à la charge d'entretenir un chapelain et un chirurgien. (lung. La vérité sur le Masque de Fer, 127. — Bournon. La Bastille, 53.)
(*J) Voir Albert Savine et François Bournand. Fouquet, surintendant général des Finances, p. 176 et suivantes.
(3) Voir Albert Savine et François Bournand. Fouquet, surintendant des Finances, p. 191.
(4) D'après ïung [La vérité sur le Masque de Fer, p. 139; le revenu fixe du gouverneur de la Bastille s'élevait à plus de 100 000 livres, non compris les bénéfices énormes provenant de l'entretien des prisonniers, k la mort de Saint-Mars, on trouva dans ses coffres plus
Guillaume de Formanoir dit Gorbé, son neveu, était encore plus laid, plus mal tourné et plus méchant que son oncle. Les porte-clefs et surtout Ru, qui le haïssait mortellement, disaient hautement aux prisonniers que Gorbé était le fils d'un jardinier de Montfort-l'Amaury (i). Saint- Mars, son oncle, lui avait fait quitter par son crédit la bêche et le râteau pour relever à la dignité de lieutenant dans une compagnie de celles qu'on appelle salades ; poste qu'il avait constamment conservé sous la protection de son oncle, pendant dix-sept à dix-huit ans et dont sans doute il aurait été enfin chassé malgré sa persévérance, si son oncle n'en avait délivré la compagnie, pour en faire notre fléau (2). Il avait à peu près cinquante ans, quand je lai vu pour la première fois. Son front, pas plus large que le pouce, semble être une étiquette de parchemin grillé, sous laquelle s'enfoncent deux petits yeux de cochon brûlé, noirs comme des pruneaux relavés. Il a un nez pointu comme un suppositoire, ouvert par les narines en forme de ces machines dont on éteint les bougies dans les éi^nises. Il s'entend fort bien parler, car sa bouche aboutit à^ses deux oreilles. Il a tout au moins les deux tiers de son
de 600 000 livres. Il possédait en outre une ^«f «,«"\,4 ^^^^^ fort belle, des meubles somptueux, des armes et des bijoux de ['•ande valeur. Ses trois neveux Guillaume, Louis-Joseph et Louis de Formanoir qui héritèrent des terres de D.xmont, de Palteau et d LruiorlïtrouvèTent une fortune terrienne qu'on évaluait a plus de deux millions de livres.
il) Gorbé n'avait pas la basse extraction que lui prête RenneviUe. Saint-Mars avait une sœur qui épousa Eloi de Formanoir, seigneur de Gorbé dont elle eut trois fils. Guillaume, cadet dans a compagnie e son oncle, servit au régiment de Bourgogne en qualité d^ngémeur jusqu'à ce que, en 1694, il devint lieutenant de la compagnie franche de Saint-Mars. Il avait alors 44 ans. (lung. ^«/'v'-^f /"'' ^' ^'''^''' de Fer, p. 132). — (Lair. Nicolas Foucquet, t. Il, oàl.)
m Au moment où Saint-Mars, nommé gouverneur de Pignerol, fo ma sa compagnie, il la remplit de gens de sa /««^^^^^.^.^ l^^^"^^! n savait pouvoir compter. Quand Gorbé quitta la Bastille « parce au'il n'y avait plus le même pouvoir et agrément comme du vivant de son oncle ». il demanda une pension de 1000 livres. On m offrit fa croix de Saint-Louis, ce qui le mécontenta fort, et il se retira dans la terre du Palteau dont il avait hérité. (Lair Nicolas Foucquet, t. II. /1I8-53I.) — (lung. La vérité sur le Masque de Fer, p. 1^^.)
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visage en gueule. Ses dents toutes corrompues et d'une puanteur insupportable ont été peintes en ébène par le tabac qu'il prend en quantité. Quand il rit, il ouvre la bouche et ferme les yeux d'une manière tout à fait risible. L'on prendrait son menton pour le polissoir d'un cordon- . nier. Il marche tout courbé sur deux jambes cagneuses,
y toutes contournées comme celles d'un basset d'Artois. Toutefois son esprit est plus de travers et plus mal bâti que son
corps.
M. du Juncas, lieutenant du roi, était un gentilhomme des environs de Bordeaux. Il était exempt des gardes, lorsqu'il entra officier à la Bastille. Homme de moyenne taille, mais bien fait, qui passait les soixante ans, il avait de bonnes et mauvaises qualités comme tous les autres hommes. Ses bonnes qualités l'emportaient de beaucoup. Il était officieux, affable, doux, honnête. Jamais il ne m'a dit une parole désobligeante. Au contraire, il ne cherchait qu'à me consoler, et il n'a pas tenu à lui que je n'aie obtenu ma liberté. Tant qu'il a vécu, il m'a prêté beaucoup de #^. livres et il se déclara hautement pour moi contre la tyrannie de Corbé. Sachant que La France, que son maître avait érigé en porte-clefs, m'avait outragé de paroles, il s'emporta contre lui jusqu'à vouloir l'envoyer au cachot et protesta que si jamais il lui arrivait d'insulter le moindre prisonnier, il le chasserait comme un maraud qu'il était, malgré la protection de son maître. Ceux qui se plaignaient de M. du Juncas, l'accusaient d'être inquiet, vif remuant, d'une sévérité outrée et de ne dire jamais la vérité. Cependant, je proteste qu'il m'a toujours parlé avec y sincérité. Il est vrai que c'est M. du Juncas qui a fait mettre, > pour la première fois, des doubles portes à toutes les chambres et des avant-grilles à plusieurs fenêtres pour ôter aux prisonniers la vue sur les rues de Paris et, dans toutes les chambres, il n'a laissé qu'une fenêtre ouverte.
Je crois qu'il n'est pas besoin que je retouche le portrait de Jacques Rosarges, major, le plus brutal de tous les hommes. J'en ai assez dit et la suite de cette histoire fera connaître que les prisonniers ne pouvaient pas tomber
dans de plus indignes mains, si Von en excepte La France, porte-clefs, et Bernaville. J'en dis autant de L'Écuyer, capitaine des portes, cependant bien moins méchant, sans comparaison, que le major, et même il paraissait qu'il avait encore quelque espèce de crainte de Dieu.
Abraham Reilhe, chirurgien de la Bastille, enfant de Mimes, — et c'est tout dire pour prouver qu'il avait de l'adresse et de l'esprit, avec le savoir-faire et la souplesse d'un Languedocien et l'avidité d'un Gascon, — avait des ongles jusqu'aux coudes, affilés comme des rasoirs. Il était nouveau venu à la Bastille, lorsque j'y entrai. L'abbé Giraud l'y avait introduit. Il était frater dans une compagnie d'infanterie. Il avait encore l'habit de soldat sur le corps, quand je le vis pour la première fois. C'était un petit bout d'homme bien alerte, au fond fort ignorant, car à peine savait-il faire la barbe dans son noviciat. Aux dépens de ses patients, ce frater est devenu un bon sujet de Saint-Côme, et ce qui a achevé d'en faire un homme de conséquence, c'est que l'apothicaire de la Bastille étant mort, il en a acheté la charge par la médiation de Bernaville, auquel il en a fait une rétribution, car rien pour rien chez les tyrans, et moyennant la loyale part qu'il lui fait de ses parties (i) d'apothicaire, les prisonniers, qui, auparavant, avaient abondamment toutes les drogues de la pharmacie, sont aujourd'hui privés du très nécessaire. Le registre n'en est pas moins largement chargé.
Ru était un des porte-clefs que le gouverneur avait amenés de Provence. Il en avait bien les manières et renchérissait même sur les plus universellement désapprouvées. Il ne contribuait pas peu à faire paraître les deux autres porte-clefs, encore moins mauvais qu'ils n'étaient, quoique peut-être il ne soit pas entré à la Bastille de meilleurs enfants qu'eux pour servir les prisonniers. Boutonnière était Parisien, boutonnier de sa profession, bon israélite, sans fraude ni dol, fort compatissant aux misères des prisonniers; et je puis dire que les cruautés qu'on a exercées sur
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(1) Mémoires.
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moi, l'ont attendri jusqu'à répandre des larmes sur mes souffrances. Mais Bourgouin, particulièrement, méritait une autre destinée que celle de porte-clefs. Aussi ne resta-t-il pas longtemps à la Bastille. Il était Bourguignon. Il avait servi dans les dragons où il était maréchal des logis quand l'abbé Giraud, qui était allé acheter du vin chez l'oncle de Bourgouin, curé en Bour- <4ofîne , l'en retira sous l'ombre de lui faire sa fortune, et quand il le tint à la Bastille l'attacha sous le collier de misère. Mais bien loin d'y contracter la férocité qu'inspire ce barbare emploi, il était civil, honnête, affable et bienfaisant, et, sans tort à ses maîtres, il se faisait un plaisir d'obliger tous les prisonniers. Je n'en ai pas vu un seul qui ne l'aimât tendrement.
J'aigardéles directeurs de conscience
des prisonniers et prisonnières, au moins de ceux et de celles qui avaient le malheur de les écouter, pour clore mes portraits. L'abbé Giraud, aumônier de la Bastille, est encore un Provençal que Saint- Mars avait amené de Vile Sainte- Marguerite. On disait que son bon maître Saint- Mars n'avait point d'âme ; mais on se trompait fort, car ce
Jacques Fiiz-James, duc de Berwick.
Portrait anonyme.
(Bibliothèque Nationale. Estiuiipcs.)
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charitable prêtre était l'âme de Saint- Mars puisque Saint- Mars n'était animé que par lui. Il n'écorchait que par lui. Il ne tyrannisait que par lui. Ce zélé aumônier était le gargotier de la Bastille quand j'y entrai; mais Corbé, le trouvant trop prodigue, sesubstituaensaplace, pour rétrécir ses marmites, bannir de sa cuisine toutes les casseroles, et métamorphoser le bœuf en vache, que Bernaville. enchérissant sur lui, a trouvé moyen de convertir en charogne. L'aumônier garda toujours jusqu'à la mort de Saint- Mars la charge de sommelier de la Bastille ; et tandis que la charité de Jésus-Christ lui fit changer l'eau en vin, sans miracle lui trouva moyen de changer le vin en eau. Bien loin d'aller consoler les prisonniers dans leurs chambres, comme son devoir l'y obligeait, je ne l'ai jamais vu venir qu'une seule fois dans la nôtre. Le jour précédant une visite que devait faire M. le comte de Pontchartrain, mais qu'il ne fit pas, se contentant delà faire faire par M. d'Argenson, il vint me prier de la part de son cher maître et m' exhorter chrétiennement à ne pas faire de plaintes sur la mauvaise nourriture et surtout à ne pas découvrir qu'on nous laissait passer tous les hivers, sans d'autre jeu que celui d'une très avare chandelle, me promettant de la part de M. de Saint-Mars et me jurant foi de prêtre, non seulement qu'on ne me laisserait manquer de rien, mais que, tous les deux, prévenus de mon innocence, allaient travailler sérieusement à me procurer ma liberté. Je fis semblant de le croire : je ne dis mot, voyant que d'Argenson était seul à faire la visite : je fus, cependant, plus mal traité qu'auparavant.
S'il ne visitait pas les prisonniers, il n'en était pas de même des prisonnières chez lesquelles il était toujours fourré, chez celles du moins qui en valaient la peine. Quand Corbé et lui avaient à leur disposition une femme ou une fille qui leur plaisait, si elle résistait à leurs brutalités, ils la plongeaient dans d'affreux cachots pour la faire succomber et la forcer à se rendre. Si elle y acquiesçait, rien ne lui manquait. Ces intègres administrateurs lui fournissaient abondamment le gibier le plus rare, les vins les plus exquis, les plus belles confitures, la pâtisserie la plus
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fine. Rien n'était épargné; tout lui était donné avec profusion, en sorte que quand ses amants étaient sortis, elle en fournissait tous ses voisins sur sa tête et sous ses pieds.
Ce pieux et charitable aumônier, homme de moyenne taille, a le visage fait comme un masque, de grands yeux creux, un long nez se rabattant à la Borromée en bec de perroquet, une bouche relevée comme celle d'un More, avec un teint plombé et olivâtre, crachant continuellement et se plaignant sans cesse d'une oppression de poitrine. Au reste, d'une propreté abbatiale; toujours le castor le plus lustré, la perruque la plus blonde et la mieux poudrée, le rabat de la bonne faiseuse, le plus régulier, sur lequel la nonne la plus critique n'aurait pas trouvé la moindre chose à gloser, le gland le plus poupin, le bas de soie le mieux tir'é, et le soulier tout des plus mignons. Aussi, nous avons découvert dans la suite qu'il ne s'en tenait pas à ses seules poulettes les prisonnières, et qu'il était encore l'Adonis de certaines nonnains qui l'accablaient de présents et de
billets doux.
Le Père Riquelet, de la vénérable société, semble être, à sa mine grossière et lourde, un jésuite tout des plus pinchinats (i), mais dans le fond, il est un des plus fins et des plus retors. Les subtilités lui sortent de tous côtés. Il est tout farci de restrictions mentales et doublé de la plus fine étamine. Je ne sais si c'est son naturel, ou l'air contagieux de la Bastille qui le faisait mentir, mais il n'a jamais dit la vérité aux prisonniers, ce qui l'avait fait surnommer le bateleur spirituel ou l'endormeur de couleuvres. J'ai entendu onze prisonniers, séparés en trois chambres, se faire un rapport fidèle delà conversation que chacun, en particulier et séparément, avait eue avec ce bon Père en un même jour, et toutes se trouvaient différentes et se contrariaient quand on en faisait le rapport des unes aux autres. Jamais il ne regarde un homme en face. Toujours la vue baissée sur le plancher, il est facile de remarquer la gêne et l'inquiétude où il est de chercher des réponses
(1) Grossière étoÉfe de laine dont on faisait les capes des bergers.
conformes à ses intentions ou à celles des personnes qui l'emploient. Il a un grand défaut, c'est qu'il manque de mémoire, qualité si nécessaire à un bon menteur. Pour m'être laissé séduire par le désir de ma liberté, et avoir feint d'écouter favorablement cet imposteur, ça été sans doute un de ceux qui ont le plus contribué à ma longue
détention, et 1^ principal instrument de mes tourments.
Je demeurai dans la chambre de la seconde de la Chapelle, depuis le mois de mai 1702, jour de mon emprisonnement, jusqu'au 3i de juillet suivant. Pendant ce temps, il ne se passa rien de considérable qui pût parvenir à ma connaissance, puisqu'il n'était permis qu'aux rats, aux mouches et à mes tyrans de me visiter. Ce fut en ce triste lieu que je commençai à composer mon poème de VAmoiir et de V Amitié que, dans la suite, j'ai poussé jusqu'à six mille vers. Mes barbares tyrans me l'ont ravi, aussi bien que mes autres ouvrages. La perte m'en a été plus sensible que tous les tourments que j'ai soufferts dans ma prison, quelque excessifs qu'ils aient été, ceux que j'en ai sauvé n'approchant pas de ceux que j'ai perdus. J 'avais encore 1 out mon feu quand j e les ai composés et plus de onze ans de Bastille rontbienétouffé,pournepasdireéteint.
Guy Crescent Fagon, médecin de Louis XIV.
Portrait d'Hyacinthe Rigaiid, gravé par Edelinck.
(Bibliothèque Nationale. Estampes.)
A la Bertaudière.
k f^îî®!îîà)l^ y avait deux mois et demi juste que j'étais
dans la seconde de la Chapelle, lorsque le 3i juillet, sur les trois heures après midi, je vis entrer dans ma chambre le major, accompagné de Ru et d'un autre visage qui m'était inconnu. Rosarges, après ses burlesques révérences, dont il n'était pas avare, me dit de m'habiller. « Quoi! lui dis-je, Monsieur, est-ce que ma liberté est venue? — Non, Monsieur, reprit-il, c'est un petit changement, par ordre de M. le gouverneur qui veut faire reblanchir votre chambre. » Pendant que je quittai ma robe de chambre pour m'habiller, les deux assistants du major se saisirent de mes hardes et lui me donna la main avec une gravité risible ^ pour sortir de la chambre et descendre Tescalier. On me fit traverser la cour où je ne vis personne. Le major ouvrit la porte d'une autre tour, la Bertaudière, et après avoir monté environ vingt-cinq à trente marches, me fit entrer dans un lieu où on ne voyait goutte. Je voulus demander ce que j'avais fait à M. le gouverneur pour me mettre dans un lieu si affreux. Mais, sans vouloir me répondre un seul mot, on jeta mes hardes dans l'embrasure d'un créneau et on referma la porte sur moi.
C'était un petit réduit octogone, large d'environ douze à X treize pieds et à peu près de la même hauteur. Tous ^ les créneaux étaient bouchés, à la réserve de deux qui étaient grillés et fermés à l'intérieur d'un treillis de fil de fer fort serré. Comme c'était au travers de ce treillis que venait le jour, qu'il était encore fort obscurci par l'épaisseur du mur, qui de ce côté a dix pieds, il était si faible que, quand il entrait dans la chambre, il servait à peine à distinguer les objets et ne formait qu'un faux jour de sorte que très souvent, au mois d'août, il m'a fallu allumer de la
chandelle pour m'ëclairer à dîner. Les murs de la chambre étaient très sales. Ce qu'il y avait de plus propre, c'était un plafond de plâtre très uni et très blanc. Pour tout meuble, il n'y avait qu'une petite table pliante très vieille et rompue et une petite chaise de paille, si disloquée qu'à peine pouvait-on s'asseoir dessus. La chambre était si pleine de puces, qu'en un instant j'en fus tout couvert, et que mes habits en semblaient tout noircis. Pour me consoler de l'incommodité que me causaient ces insectes, Ru me dit dans la suite, que cela provenait de ce que le prisonnier qui venait d'en sortir, pissait sans façon contre les murs. Ils étaient tapissés des noms de quantité de prisonniers. Voici ceux que j'ai pu retenir : « Marc Linch, capitaine irlandais arrêté le 25 juin 1699 ^^ amené ici sans savoir pourquoi »; Pierre Linck, de Lintz en Autriche; « Jean Castel, de Saint- Hippolyte dans les Cévennes, delà religion prétendue réformée, amené ici sans savoir pourquoi (i) » ; François Doublet (2); F. Poirot, maître d'hôtel de M. le duc de Ghevreuse et plusieurs autres qui me sont échappés de la mémoire.
Sur les sept heures, Ru m'apporta un petit lit de camp de sangles, un petit matelas, un traversin de lit garni de plumes, une méchante couverture verte toute percée et si pleine d'une épouvantable vermine que j'eus bien de la peine à l'en purger et une paire de draps blancs. Je puis protester que je fus assailli des quatre mendiants qui me firent beaucoup souffrir. J'aurais bien voulu les renvoyer dans les couvents, leurs véritables domiciles. C'était pour la première fois de ma vie que j'étais affligé de ces vilains hôtes et par la grâce de Dieu, ça été la dernière, car je n'en ai pas été incommodé d'un seul depuis, pendant toute la durée de ma prison.
Sur les neuf heures. Ru m'apporta un méchant souper et m'alluma ma chandelle, car j'en avais encore deux des quatre qu'il m'avait apportées la première fois. Il n'y avait
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(1) Jean Castel (22 mai 1694, 6 mars 1695).
(2) François Doublet (18 août 1670, 4 septembre 1671).
A LA BERTAUBIËRË
point d'officier avec Ru, apparemment pour s'éviter les reproches que je n'aurais pas manqué de faire sur la mauvaise chère, sur ma chambre, qu'on appelle en ce lieu un cachot clair, et sur l'irrégularité de mes meubles. Je soupai très mal et je couchai encore plus mal; car outre mes hôtes qui me tourmentaient et qui ne me permirent pas de fermer l'œil de la nuit, la puanteur de la chambre était épouvantable. A chaque quart d'heure de la nuit, la sentinelle sonnait une cloche qui était si proche de ma chambre, que je croyais l'avoir dans mes oreilles, aussi bien que le qui va là des sentinelles qui hurlaient d'une manière épouvantable.
Le lendemain, au matin, Ru m'apporta mon pain et mon vin comme à Tordinaire ; mais il ne voulut pas m'écouter, ni me parler. Après qu'il eut fermé la porte et qu'il fut hors de la tour, je frappai au plafond pour avertir ceux qui étaient sur ma tête que je désirais avoir quelque communication avec eux. Je frappai également ceux qui étaient dessous moi, mais personne ne voulut me répondre. J'aurais été fort désœuvré sans mes pratiques de piété, que je redoublais autant qu'il m'était possible; car je n'avais du jour que deux ou trois heures tout au plus pour lire, appuyé sur les bords de mon créneau.
Hu vint seul m'apportera dîner sur les deux heures. L'on avait beaucoup retranché mon ordinaire. J'avais, cependant, une bonne soupe aux croûtes, un morceau de bœuf passable, une langue de mouton en ragoût, et deux échaudés pour mon dessert. Je fus servi à peu près de la même manière pendant tout le temps que je restai en ce triste lieu. Quelquefois on ajoutait une aile, ou une cuisse de volaille ; quelquefois deux petits pâtés, mais souvent, je me suis aperçu que Ru les croquait, par les fragments qui en restaient sur les bords du plat. Le soir, j'avais ou du veau ou du mouton rôti avec un peu de ragoût, quelquefois un pigeonneau, et quelquefois, mais plus rarement, la moitié d'un poulet et de temps en temps une salade. Je rendais les trois quarts de cela au porte-clefs ; c'étaient ses profits, aussi bien que les pains entiers. Je désirais toujours communiquer avec quelqu'un. L'homme est né pour la société,
et ma curiosité était pardonnable dans une solitude aussi funeste que la mienne. Les prisonniers qui étaient audessous de moi ne me répondaient pas. Ceux qui étaient sur ma tète me répondaient par des signaux, mais il n'y avait pas apparence de percer le plancher. C'était un plafond très blanc et très uni, où la moindre fracture aurait été trop visible. A force d'y rêver, j'inventai une manière de leur communiquer mes pensées tout à fait extraordinaire. Je formai un alphabet dans ma tête que j'exécutai sur la muraille en frappant avec un des bâtons de ma chaise. Par exemple, pour le mot de Monsieur, je frappai d'abord douze coups et puis je m'arrêtais un moment; pour l'o, j'en frappais quatorze et je m'arrêtais encore; pour l'n j'en frappai treize et je m'arrêtais de même ; pour l's j'en frappais dix-huit et puis je m'arrêtais; pour l'i j'en frappai neuf et je faisais encore une pause; pour l'e je frappais cinq fois, après quoi j'attendais un moment, pour Vu j'en frappais vingt. Après quoi, une autre pause et enfm pour l'r je frappais dix-sept fois et puis je m'arrêtais, longtemps. A force de répéter une infinité de fois ce stratagème, ceux qui étaient au-dessus de ma têle le comprirent et ils me demandèrent de la même manière qui j'étais. Je leur dis mon nom. Ils me firent connaître qu'ils m'entendaient bien. Us me dirent pareillement leur nom. L'un s'appelait le comte de Brederode (i), qui depuis a été amené dans ma chambre ; l'autre, M. Stevenson (2), banquier anglais, qui demeurait dans le cul-de-sac de la rue Quincampoix et un abbé italien de qui je n'ai pu apprendre le nom. Gomme il fallait une grande application et un grand silence pour mettre en
(1) Antoine Desaint de Brederode, ancien capitaine d'infanterie, était incarcéré pour sortilège et sorcellerie. Entré à la Bastille le 23 janvier 1703, il en sortit avec un exil à 30 lieues de Paris, le 10 décembre 1703. Brederode, protestant, avait été marié à Rouen avec la marquise de Boisroger par Antoine Sorel, curé de Léry. Plus tard, sa femme nia ce mariage qu'il ne put prouver faute d'acte. Il s'était enrôlé parmi les Chercheurs de trésor et se trouva compromis dans l'afîaire de Marie-Anne de La Ville. (Gh. de Goynart. Une Sorcière nu XVIII*-" siècle.)
(2) A. Ghester de Stevenson avait été accusé par son associé de l'avoir fraudé de IGOOOO livres par actes notariés.
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pratique cette méthode de parler, nous ne commencions notre manœuvre qu'à dix heures juste du soir. Quand on m'eut donné un compagnon, je négligeai cette manière gênante de parler. Mais je fus fort surpris qu'après un si long temps, il vint de nouveaux prisonniers dans la tour où j'étais qui parlaient de cette manière avec une facilité et rapidité prodigieuse. Mon art avait été perfectionné. Ce n'est assurément pas M. le comte de Brederode, c'est donc par M. Stevenson, par l'Italien ou par quelqu'autre à qui l'un d'eux l'a communiquée, mais, dans la suite du temps, il y eut peu de prisonniers qui n'apprissent cet art. Il fut nommé la manière de parler du bâton. Les officiers le surent et cela fut d'un fort bon efj'et, car dans la suite, après la mort de M. du Juncas, ils ne furent plus si exacts d'empêcher les prisonniers d'avoir des communications, par les cheminées, au travers des planchers et par les fenêtres d'une manière plus commode, comme je l'expliquerai dans son temps.
Enfxn, le vendredi 8 septembre, je fus fort surpris d'entendre ouvrir la tour avant quatre heures du matin et de voir Ru entrer dans mon cachot, chargé d'un lit de sangles. Après, il apporta une paillasse, un matelas, un travers du lit et une chaise enfoncée de paille, le tout tout neuf. Je lui demandai ce que cela signifiait. « C'est, dit-il, un compagnon qu'on va vous donner ; un brave garçon s'il en fût jamais. » Il ne l'avait jamais vu, car ce compagnon ne vînt que le lundi 1 1 septembre sur les huit heures du matin. Dès cinq heures, j'avais entendu un grand bruit dans la tour, monter et descendre, et les porte-clefs se donner bien du mouvement, quand je vis ouvrir ma porte et entrer un homme assez bien fait, mais en très mauvais état, qui vint me sauter au cou, disant que j'étais le premier homme qu'il avait vu depuis deux ans, excepté des guichetiers. « Vous faites bien de l'honneur à MM. les officiers de Vincennes de les traiter de guichetiers, reprit fièrement le major qui l'avait conduit, avec Ru, dans ma chambre. — Et moi, je dis, mon ami, que c'est l'honneur qu'ils méritent aussi bien que toi, car sous le ciel il n'y a pas de plus
A LA BERTAUDIERE
grands scélérats que ceux qui affligent des hommes par des supplices qui ne conviennent qu'aux damnés et dont les diables seuls devraient être les ministres. Vous êtes tous des canailles indignes de la vie. » Mon étonnement était extrême de voir un prisonnier dire si librement leurs vérités à des bourreaux qui avaient sur nous une autorité absolue. Le major, orgueilleux comme un paon, s'entendant tutoyer, sortit et fit refermer la porte sur le nouveau venu et sur moi, après avoir jeté ses hardes dans ma chambre. La première chose que nous fîmes, d'abord que nous fûmes seuls, ce fut de nous interroger mutuellement. Après avoir satisfait à sa curiosité du mieux qu'il me fût possible, il contenta la mienne abondamment, car il parlait beaucoup et il parlait bien. C'était un homme qui n'avait que trente-cinq ans et qui, cependant, en avait déjà passé vingt au service du roi. Il avait le visage mâle et ses cicatrices devaient faire rougir les juges qui enchaînaient si injustement sa valeur depuis deux ans entiers, par un pur motif d'avarice et pour la chose du monde la plus criante. On avait mis en parti (i) la recherche de la noblesse, pour taxer les faux nobles et les relancer dans la roture, d'où ils s'étaient voulu désembourber par des voies illégitimes. Cela était juste, si les harpies de partisans n'avaient pas, par une injustice inouïe, confondu les vrais nobles avec les usurpateurs. Ils avaient obtenu un arrêt du Conseil qui ordonnait que tous les nobles représenteraient en original leurs titres, leurs extraits de baptême et les contrats de mariage de leurs pères et de leurs aïeux. Des copies coUationnées sur les originaux et en bonne forme ne suffisaient pas. Il fallait les minutes, ce qui était proprement leur ordonner l'impossible, car les partisans avaient trouvé le secret de s'emparer de la plupart des originaux, et par conséquent étaient les maîtres de dégrader de leur noblesse la plupart des gentilshommes, et particulièrement ceux qu'on appelle campagnards. Mon nouveau compa-
(1) On appelait mettre en parti, mettre en adjudication, des rentrées d'impôts ou de droits soumissionnées par des partiaam.
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Là VIE A LA RASTHJ.E
gnon était dans ce cas. Il s'appelait Jean Baptiste de rOrmeau, seigneur de Falourdet, qui est une terre noble dans la paroisse de Pougy, bourg à quatre heures de Troycs en (Champagne (i). Il prouvait sa noblesse par des titres authentiques de plus de quatre cents ans. Il avait découvert tous les originaux des contrats de mariage de ses ancêtres à la réserve de celui de son bisaïeul, qui était né à Anet, faute duquel on prétendait le dégrader de noblesse, quoiqu'il en eut une copie de parchemin en bonne forme. L'intendant de la province avait examiné ses litres et, ayant trouvé que cette pièce y manquait, on Vavait assigné par devant M. d'Argenson, subdélégué du Conseil pour juger de ces affaires. Il avait été che:: les commis, que le même M. d'Argenson avait préposés pour en faire l'examen, lesquels lui avaient dit que s'il voulait donner une somme d'argent, ils le tireraient d'inquiétude et feraient confirmer sa noblesse par arrêt du Conseil. S'étant accommodé avec eux pour trente pistoles, ils l'envoyèrent à Anet chez les héritiers du notaire qui avait fait le contrat de mariage de son bisaïeul, pour en chercher l'original. C'étaient de bonnes gens qui vivaient à la campagne et qui, pour une légère somme, l'introduisirent dans un grenier oii étaient toutes les paperasses du défunt notaire, dont ils avaient hérité, et l'y laissèrent seul à examiner ces vieux cahiers tant qu'il voulut. Il avait beau chercher chose, que les commis de M. d'Argenson euxmêmes, qui y avaient été avant lui, avaient enlevé subrepticement. Quand il fut de retour, il leur raconta qu'il n'avait rien trouvé. C'est de quoi ils étaient prévenus. Ces commis d'iniquité l'adressèrent alors chez un vieux faussaire, âgé de plus de quatre-vingts ans, qui logeait rue Saint-Antoine
(1) De l'Ormeau de Falourdet ou Falourdel avait été transféré à la Bastille de Vincennes. le 11 septembre 1702. 11 était impliqué dans l'affaire Debar. La Chambre de l'Arsenal le condamna à cinq ans de galère et il y fut conduit le 28 septembre 1702. Buliize et le cardinal de Bouillon se trouvèrent compromis pour usage de faux dans l'affaire Debnr. (Archives de la Bastille, 10531. Bibliothèque de l'Arsenal. — Uavaisson. Archives de la Bastille, X, 287.)