‹ La vie à la Bastille [microform]Chapitre 5 sur 11 · JJ · texte numérisé non relu

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dans un coin de grenier, qui, pour une modique somme, contrefit le contrat de mariage de son bisaïeul, dans les mêmes termes qu'il était conçu et pareille écriture gothique qu'il inséra dans un vieux registre, où ce fidèle écrivain en avait fourré quantité d'autres, à la sollicitation des mêmes commis de M. d'Argenson. Ils firent attendre longtemps M. de Falourdet jusqu'à ce que le registre en question fut tout rempli. Après quoi, ils le renvoyèrent à Anet avec le faux registre dans ses chausses, chez les mêmes héritiers, qui l'introduisirent comme la première fois, dans le même grenier. Deux heures après qu'il y fut, il feignit d'avoir trouvé le registre qu'il cherchait. Ces bonnes gens en furent réjouis. Ils envoyèrent quérir un notaire, qui lui en délivra une copie, avec attestation que l'original était resté entre les mains des héritiers du notaire qui en avait enregistré la minute.

L'affaire fut mise au rapport de M. de Gaumartin (i) qui ne put s'empêcher de lui donner gain de cause, quoiqu'il soupçonnât qu'il y avait quelque chose de caché, voyant tant de contrats de mariage passés à Anet quoique les partis fussent d'une province très éloignée, comme de Normandie, du Maine, de Bourgogne, d'Auvergne et d'autres provinces. M. de Falourdet découvrit tout le mystère à M. de Gaumartin qui le renvoya dans sa province et écrivit à l'intendant de ne pas l'inquiéter. Il fit arrêter les commis, plusieurs faux nobles et le vieillard faussaire, qui eût été pendu, si la mort ne lui eût pas naturellement épargné la honte, en l'enlevant dans le château de Vincennes.

M. de Falourdet jouissait pleinement et paisiblement des privilèges de la noblesse dans sa terre, où il était depuis peu d'années marié à une aimable épouse, lorsque, étant à la chasse, à cheval, avec son valet, il se vit aborder par quatre cavaliers qui lui dirent qu'ils venaient le saluer

(1) Louis-Urbain Lelèvre de Gaumartin (1653-1720), élève de Fléchier, successivement conseiller au Parlement, maître des requêtes, intendant des Finances et conseiller d'Etat. C'est à lui qu'on doit la conservation des Mémoires du cardinal de Retz et de Jolj.

A LA BERTAUDIERi;

de la part des officiers de son régiment. Il les crut bonnement et les invita à l'accompagner dans son château, où il les recevrait de son mieux. Mais, étant auprès de lui, ils se jetèrent sur ses armes et lui firent entendre qu'il fallait les suivre chez M. de Gaumartin. Ils lui protestèrent que rien ne lui manquerait, qu'ils avaient ordre de fournir à sa J dépense, qu'ils le pourvoiraient abondamment de tout ce dont il pourrait avoir besoin, et que M . de Gaumartin lui '(\ donnerait de quoi retourner chez lui. L'exempt et ses

gardes lui tinrent leur promesse en le conduisant. Ils lui laissèrent ses armes pendant tout le voyage ; ils le régalèrent bien ; mais au lieu de le conduire à Paris chez M. de Gaumartin, ils feignirent de vouloir passer par le château de Vincennes, étant auprès. Et étant dans la cour, ils lui déclarèrent que c'était là qu'ils avaient ordre de le laisser, en attendant nouvel ordre.

Il y resta deux ans avec quantité de compagnons infortunés qui y étaient pour la même affaire que la sienne et plusieurs autres pour d'autres sujets. M. de Falourdet était dans un premier étage, où il avait été mis, pour être plus à portée de se soigner parce qu'il avait été malade et avait pensé mourir. Il avait même la liberté de se promener dans un petit jardin qui donnait au pied de la tour.

Sur les dix heures du matin, le jour de son entrée. Ru apporta le pain et le vin. Il y avait un pairi chapelle, tel qu'il m'en apportait d'ordinaire et un autre pain de la même grosseur, mais d'une pâte moins fine, avec une bouteille de vin de Bourgogne telle qu'il avait coutume de me la donner et une autre petite bouteille, tout au plus de demi-setier. M. de Falourdet lui demanda promptement pour qui était la petite bouteille, et Ru lui ayant répondu que c'était pour moi et la petite pour lui, il entra dans une fureur terrible. « Veux-tu, lui dit-il, que je te casse la tête? Apprends à me connaître. Va dire à ton gouverneur que s'il ne m'envoie pas une bouteille de vin pareille à celle de monsieur, que je m'en plaindrai avec éclata mes juges, sitôt que je paraîtrai devant eux; que je ne leur répondrai pas qu'ils ne m'aient fait raison de cette injustice et que en

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attendant, il n'entrera pas dans la chambre, tant que j'y serai, une bouteille semblable à celle-ci que je ne la casse dans le moment contre le mur. » Ru lui répondit qu'il y avait différence de moitié de sa pension à la mienne, que le roi ne lui donnait que cent sols par jour. « Comment cent sols par jour! répondit-il. Ton maître me doit donner une perdrix ou l'équivalent à tous mes repas et du meilleur vin de la ville, et devrait faire chère de commissaire à monsieur pour sa pistole. » Ru allait sortir et lui laisser sa petite bouteille, quand M. de Falourdet se jeta dessus avec furie et lui en allait casser la tête, si je ne Vavais retenu. Je me mis devant. Je lui arrachai la bouteille des mains et je le priai d'accepter la mienne, que je garderais la petite pour moi. Ru reprit la petite bouteille et lui dit qu'il allait lui en rapporter une grosse; et dans le moment, il revint avec une bouteille semblable à la mienne. M. de Falourdet me |it entendre que, s'il n'avait usé de la même hauteur avec Bernaville à Vincennes, il l'aurait traité comme les malheureuses victimes qu'il avait réduit à un état déplorable et qu'il nourrissait plus mal qu'on ne fait les galériens de Marseille. Mais ce fut bien autre chose lorsqu'on lui apporta à dîner. On lui servait une méchante soupe, qui semblait n'être purement que de Teau bouillie avec un morceau de bœuf plus sec que du bois, tandis qu'on me servait un ordinaire passable. De P^alourdet entra dans des fougues terribles. Le porte-clefs décampa après avoir fermé la porte. Il n'y avait pas moyen de jeter les plats par les fenêtres. Il apostropha le gouverneur de la belle manière. 11 frappa violemment à la porte malgré toutes mes oppositions. Pour conclusion, le major vint lui dire au travers de la porte qu'il serait mieux traité le soir et que, s'il voulait faire des violences, on savait fort bien les moyens de l'en punir. Je le consolai de mon mieux. Il s'adoucit. Nous nous accommodâmes de ma petite portion. Il garda la sienne entière pour la jeter à la tête du porte- clefs quand il entrerait. J'obtins encore qu'il n'en ferait rien, qu'il se contenterait de lui jaire voir qu'il n'y avait pas touché et de lui dire qu'on ne devait pas traiter ainsi un homme de son mérite.

Le jour de son jugement fut, si je ne me trompe, le lundi 25 septembre 1702. Dès cinq heures du matin, le major vint l'avertir de se tenir prêt pour être jugé, il me fit ses derniers adieux comme s'il eût dû mourir. Je retenais mes larmes pour l'encourager de mon mieux et lui prolester qu'il \ en serait quitte ! pour la peur. Enfm, sur les dix heures du matin, le major, accompagné du capitaine des portes et de Ru, vint le faire sortir de notre antre. Je Vembrassai ten drement avant que de le laisser sortir. Je le vis arriver deux heures après et voici le récit qu'il me fit de ce qui s'était passé depuis notre séparation.

A la sortie de notre chambre, le major le prit par un coin de son justaucorps, ce qu'il eut de la

peine à souffrir. Au pied de l'escalier de la tour, il trouva plusieurs soldats armés, dont quelques-uns furent assez insolents pour l'insulter par des railleries tout à fait hors de saison. Tous ensemble se joignirent au major et sa compagnie, pour l'escorter jusqu'à l'Arsenal, où ils entrèrent par une petite porte qui a communication à la Bastille. On le fit passer par plusieurs appartements

Henneville trantjére dans la calotte.

{L'Inquisition française.)

de l'Arsenal et enfin on le fit arrêter dans une grande salle toute remplie de laquais, huissiers, exempts et d'autre vermine semblable, où après l'avoir fait attendre pendant près d'une demi-heure, on l'introduisit dans une magnifique salle toute tapissée de juges qui semblaient collés contre le mur, enfoncés dans leurs fauteuils comme dans autant de niches, avec des robes d'écarlate et de grandes perruques dans lesquelles leurs têtes semblaient ensevelies. M. de la Reynie (i) présidait cet auguste sénat, assis sur une espèce de trône, et M. du Buisson, rapporteur, était assis à son côté droit, et tous les juges ensuite, à droite et à gauche de ce terrible tribunal. Aux pieds de M. de la Reynie était assis le greffier, avec une longue table devant lui couverte d'un grand tapis traînant à terre, aux deux extrémités de laquelle étaient debouts plusieurs huissiers avec leurs masses. Un huissier fit asseoir M. de Falourdet au milieu du parquet sur une petite sellette de bois, élevée d'un pied de terre. Il m'a juré depuis que dans l'instant, il fut pris d'un tremblement si terrible qu'il perdit toute connaissance et pensa tombera la renverse. M. de la Reynie, qui s'en aperçut, le ranima par de douces paroles, aussi bien que M. du Buisson. Ensuite, un huissier distribua à chacun des juges un cahier, dans lequel apparemment était écrite la copie de ses interrogatoires. Alors, le président l'interrogea. Un des juges le reprit sur ce qu'il se donnait trop de mouvement en gesticulant sur sa sellette. < Hélas, dit-il, messeigneurs, si vous me l'ordonnez, je me mettrai à genoux et je me prosternerai même le visage contre terre. » Ce terrible acte fini, toute l'assemblée lui témoigna être contente de ses réponses et sans lui dire le succès de son affaire, on le fit relever et un huissier le conduisit marchant à reculons, le visage tourné du côté de ses juges, jusqu'à ce qu'il fut hors de la salle et dans l'antichambre où le major et sa séquelle

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{!) Nicolas de la Reynie (1625-1709), président au présidial de Guyenne, maître des requêtes (1661), lieutenant de police (1667). conseiller d'Etat (1680J, commissaire rapporteur, puis président de la Chambre ardente. Il abandonna en 1697 les fonctions de lieutenant de police.

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l'attendaient, qui le ramenèrent dans ma caverne où il me fit le détail que je viens de rapporter, sur lequel nous raisonnâmes tout le reste du jour à perte de vue, car les hauts et bas des prisonniers sont étranges.

Après deux ans d'esclavage et de misère, l'heureux moment arriva qui devait terminer ses peines et le remettre en liberté. Ce fut le jeudi 28 septembre sur les sept heures du matin, que le major vint lui dire de s'habiller et que sa liberté était venue. Il pria instamment ce sobre officier de lui dire quel était son jugement et si on le renvoyait chez lui ou à la Grève. Il eut réponse que le gouverneur lui en allait dire des nouvelles. Je pris congé de lui les larmes aux yeux, ne sachant pas quel était son jugement. Notre séparation fut aussi tendre qu'elle eût pu être si nous avions vécus ensemble dès notre enfance. Tn quart d'heure après qu'il fut sorti. Ru vint prendre son manteau qu'il avait oublié dans ma chambre et m'assura que M. de Falourdet avait la liberté de retourner chez lui y vivre tranquillement, ce qui me donna une grande consolation (i).

Je rendais grâces à Dieu, lorsque sur les huit heures du matin, le major vint me dire de ployer tout mon bagage et qu'il nvaliait conduire dans une des plus belles chambres de la Bastille. Je ne me le fis pas dire deux fois. Ru, qui l'accompagnait, et un autre porte-clefs se saisirent de tout mon bagage. Je montai tout au haut de la tour, mais quel fut mon étonnement quand au lieu d'une très belle chambre, j'entrai dans une calotte. C'est une chambre octogone dont huit arcades qui aboutissent en calotte occupent la plus grande partie en sorte qu'on ne se peut promener qu'au milieu de la chambre et qu'on peut mettre un lit de camp dans l'intervalle des arcades. Il y a une avant-grille devant la fenêtre, au-dedans de la chambre; elle empêche qu'on ne puisse approcher de dix pieds, qui sont l'épaisseur du mur, de l'autre grille, qui est posée au dehors de la muraille, ce qui borne extrêmement la vue. Sans quoi elle

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(1) Renne ville, réduit aux informations qu'il recevait de Ru, a cru à l'acquittement de son compagnon qui partait pour les galères.

serait d'une vaste étendue, car malgré cet obstacle, on découvre une partie de Paris, on voit bien avant dans la rue Saint-Antoine, comme aussi les tours de Notre-Dame, les Invalides et encore bien au delà. Ce qu'il y a de plus incommode, c'est qu'en été il y fait une chaleur excessive et en hiver un froid insupportable. Toutes les calottes sont faites à peu près de la même manière. J'ai été dans celle de la tour du Coin qui est tout à fait semblable, excepté les vues : celle-ci regarde le soleil couchant, et l'autre le levant.

Je demandai au major si c'était le plus beau réduit de la Bastille, conime il me l'avait affirmé. « Oui, monsieur, me répondit-il, et tous ceux qui voudraient bien y être, n'y sont pas. — Et tous ceux qui y sont, lui répondis-je, voudraient bien n'y être pas. » Je trouvai dans cette calotte un jeune homme assis sur son lit, qui ne bougea pas du tout quand on entra dans la chambre. Lorsqu'ils m'eurent enfermé avec mon nouveau compagnon et que je me vis seul avec lui, je fus l'embrasser. C'était un grand jeune homme bien fait, de dix-neuf à vingt ans, mais fort triste et fort défait. Il était enveloppé d'une robe de chambre de salin rayé, doublée de taffetas vert. Je lui demandai d'où il était, mais il ne me répondit que par un carnet versian, ce qui me fit conjecturer qu'il était Allemand. Je lui dcniandai en mauvais hollandais, que j'entendais alors un peu, de quel canton d'Allemagne il était. 11 me répondit qu'il était de Leipsick en Saxe. Je lui parlai latin. Il me répliqua dans la niême langue. Il se trouva même qu'il savait, aussi bien que moi, la langue italienne. Son nom était Christian Henri Linck, fils d'un médecin 1res riche de la ville de Leipsick (i). Il me raconta par quel malheur il était tombé dans ce funeste et misérable abîme. Son père, qui l'aimait tendrement, l'avait envoyé après ses études, dans toutes les Cours de l'Allemagne, puis en France. Il vint logera Paris, chez M. Charras,

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(1) Christian-Henri Linek, garçon apothicaire, né à Daiitzigr, d'après les écrous, entra à la Bastille le 5 septembre 1702 et en sortit avec un exil le 13 mai 1703.

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apothicaire, fils du feu célèbre Moyse Charras, docteur en médecine, rue des Boucheries, au faubourg Saint-Germain. Ce jeune savant allait aux Écoles de médecine à Paris, aussi bien qu'aux hôpitaux, au Jardin royal des Plantes, et faisait ses exercices dans cette superbe ville, lorsqu'on le vint avertir de sortir du royaume où il n'était pas en sûreté par le trouble que la mort du roi d'Espagne mettait entre la maison d'Autriche et la France. C'est ce qui fit résoudre M. Linck et les autres AUeniands de sa connaissance, au retour de la foire de Besons, où ils avaient été se divertir, . d'aller à Versailles, trouver Madame, belle-sœur du roi (i) pour la supplier de leur faire connaître s'ils pouvaient rester en sûreté à Paris. Elle leur fit entendre qu'ils n'avaient rien à craindre, mais que pour plus grande assurance, elle le voulait savoir du roi même, et dans le moment

Mené de Voyer de Paulmi/, ru a rç tus d'Argenson.

Portrait dessiné par P. na\or(>t (171S). (Uibliolhèque Nationale. Eslainpos )

elle le fut trouver pour ce sujet; et peu de temps après,

elle vint les assurer, qu'ils étaient les maîtres d"y demeurer sûrement et qu'elle les ferait avertir, de la part de Sa Majesté, quand ils devraient se retirer. Cependant, dès le lendemain, sans attendre plus loin, après leur retour de Versailles, ils furent pour la plus grande partie arrêtés à Paris. Huit jours auparavant, M. Anschutz, aussi Saxon (2)

(1) Madame, dite princesse Palatine, seconde femme de Philippe d'Orléans.

(2) Christophe Landré.dit Anschutz, fut incarcéré à la Bastille le 30 août 1702. Il était fils du bourgmestre de Heidelberg. On l'accusait d'espionnage. Il fut transféré à Charenton le 21 août 1706.

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et quelques autres Allemands avaient aussi été emprisonnés mais on croyait que c'était pour dettes, et on n'en prenait aucun ombrage.

Ce fut le 5 septembre, jour de la naissance du roi de France, que sur les quatre heures du matin, on vint frapper à la porte de M. Linck. Il ouvrit et fut surpris de voir entrer trois ou quatre visages inconnus et de très mauvaise apparence, qui lui demandèrent s'il ne s'appelait pas M. Linck et s'il ne connaissait pas M. Anschuts. Il leur fit entendre, par M. Charras qu'il fit monter, qui il était, et la relation qu'il avait avec M. Anschutz. Ils lui dirent qu'ils venaient de sa part, lui proposer, que comme M. Anschutz lui devait de l'argent, qu'il lui avait prêté depuis peu, et dont il ne lui avait donné aucune reconnaissance, il désirait lui en donner des assurances, pour s'en faire payer par ses parents, et si il ne voulait pas bien monter en carrosse pour l'aller trouver à ce sujet. Lui, qui ne se doutait pas du piège que ces filous lui tendaient, leur témoigna qu'il était prêt de les suivre. Jl fut fort étonné de voir qu'ils commencèrent par faire l'inventaire de ses meubles et de s'en mettre en possession en même temps. Après quoi, ils le firent descendre et monter en carrosse. M. Charras voyait cette injustice avec douleur, sans oser s'y opposer. Sitôt qu'il fut entré dans le carrosse, on le ferma de tous les côtés sans y laisser que très peu de jour. L'exempt était à sa droite dans le fond, deux pousseculs sur le devant, et les autres sur le derrière et à côté du cocher, car il y en avait plusieurs qui étaient restés dans la rue devant la maison de M. Charras. Lorsqu'ils tinrent leur proie, ils firent toucher promptementau funeste colombier, où en débarquant, ils ne manquèrent pas d'observer la cérémonie de lui mettre leur chapeau devant le visage. Ainsi donc, à tâtons, sans savoir où on le menait, il fut conduit dans le gîte où nous étions tous les deux et dont j'ai déjà fait la description. Il commençait à sommeiller, lorsque sur les onze heures, il entendit bruire les verroux dont le tintamarre lui fit croire qu'il allait voir entrer tous les diables dans sa caverne. Mais il se remit un peu, quand il vit qu'il en était quitte pour voir entrer Ru portant une table et une

chaise avec une chandelle allumée, suivi de deux autres hommes chargés de meubles consistant en un lit de sangle. Une paillasse, un matelas, un travers de lit, deux couvertures, deux draps et deux serviettes, le tout tout neuf et le capitaine des portes portant son souper, composé d'un morceau de mouton rôti froid et d'un pain d'une livre.

Comme il n'avait ni bu ni mangé de toute la journée, la première chose qu'il fit fut de couvrir sa table, de s'y asseoir et de dévorer ses victuailles. Après quoi, il se coucha et dormit de toute son âme. Il était enseveli dans un profond sommeil, lorsque sur les trois heures du malin, il fut réveillé par un bruit épouvantable. Il y avait quelques réjouissances en campagne, qui firent tirer le canon de la Bastille et les boîtes que, en ce temps-là, et longtemps après, on rangeait sur la plate-forme, d'où on les a descendues dans le jardin parce qu'elles crevaient les voûtes, comme elles firent ce matin-là, que le pauvre M. Linck en pensa être tué. Le canon roulait sur sa tête, entre eux il n'y avait que l'épaisseur de la voûte. Les boîtes, par leur effort, crevèrent cette voûte droit sur sa tête et firent tomber à un pied de son lit, une quantité prodigieuse de pierres. Sur les sept heures, on lui apporta un pain et demi-setier de vin. Il fit voir à Ru les pierres éboulées qui avaient manqué écraser son lit. Mais Ru ne répondit qu'avec de grands éclats de rire. Enfin il demeura sans savoir où il était ni ce qu'on lui voulait, jusqu'au 1 1 septembre, qu on lui amena pour compagnon, le nommé Varin de Rennes en Bretagne, gros homme assez bien fait, et qui était un des commis de M. d'Argenson (i), poursuivi pour sa friponnerie, en l'affaire des nobles et auquel, si on avait rendu justice, on aurait fait faire une périlleuse cabriole. Il apprit à M. Linck, parce qu'il savait parler latin, qu'il était à la Bastille, que le canon qu'on avait tiré le 6 du même mois était en action de grâces de quelque victoire qui, apparem-

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(1) Salomon Varin était un des commis de d'Arg^enson compromis dans l'affaire Debar. Transféré de Vincennes à la Bastille le 11 septembre 1702, il fut acquitté par arrêt du 26 septembre et libéré le 27.

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ment, avait été remportée par les Français et, qu'indubitablement, on l'avait arrêté parce qu'il était étranger et que la guerre était déclarée entre l'Empire et la France. Dans les conversations qu'ils eurent ensemble, M. Linck fit connaître à Varin que la chose qui lui faisait le plus de peine,

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Autographe de Saint-Mars. (Archives de la Bastille.)

La suite de 1» lettre est à la page suivante.

c'était une maîtresse qu'il avait laissée à Stuttgart, qu'il aimait passionnément. Il lui fit voir une bague qu'elle lui avait donnée, dans lanneau de laquelle elle avait fait graver son nom, et qu'il avait dérobée à l'avarice de ses détrousseurs parce qu'il la portait toujours attachée sur son cœur. Varin convoita la bague, qui, selon ses bons principes, en valait la peine et le voyant fort désireux de faire savoir de ses nouvelles à Stuttgart à sa maîtresse, et à son père à Leipsick, pour lequel il avait une vénération toute particulière, il lui promit de leur écrire à tous les deux le jour où il serait sorti, et qu'il leur enseignerait les moyens de lui procurer sa liberté, mais que, comme il craignait d'oublier le nom de M"« de Vicque qui était gravé dans la bague, il était nécessaire qu'il la lui prêtât "pour s'en servir pour mettre son adresse sur la lettre, qu'il lui devait écrire; et que dans le moment qu'il aurait sa liberté, à laquelle il allait travailler incessamment, il lui rendrait sa bague dont il faisait une si grande estime, à cause de la main qui la lui avait donnée. M. Linck, qui aurait accordé sa peau pour faire savoir de ses nouvelles à son père et à

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A LA BERTAUDIERE

sa maîtresse, et sortir de l'horrible gouffre où il était, donna sa bague à Varin, mais je doute fort qu'il se soit acquitté de ses commissions et encore plus qu'il ait rendu la bague à M. Linck après qu'il a été mis en liberté.

Varin fut jugé le même jour que M. de Falourdet, mais loin d'avouer ingénument à son compagnon qu'il avait été mis sur la sellette, il fit entendre à M. Linck que ses juges ne l'avaient fait entrer dans leur assemblée que pour lui faire de grandes excuses sur ce qu'ils l'avaient si longtemps retenu prisonnier. Cependant, le major nous dit après qu'il en avait été quitte pour être banni. Ce qu'il y a de particulier, c'est que pendant tout le temps que ce Varin fut à la Bastille, on eut pour lui des égards tout extraordinaires. Il fut nourri délicieusement, on lui servait du gibier le plus fin, les mets les plus délicats, les vins les plus exquis et on le promenait tous les jours sur la terrasse et dans le jardin. Pourquoi? Parce que ce criminel appartenait à M. d'Argenson. Enfin, ce Varin sortit le 27, M. de Falourdet le 28, jour que je fus mis avec M. Linck.

Le premier service que me rendit M. Linck fut de me couper la barbe avec de vieux ciseaux tout rouilles qu'il avait trouvés dans la poussière de son réduit qui, sans doute, n'avait pas été balayé depuis deux ou trois ans. L'on ne m'avait pas rasé depuis que j'étais à la Bastille, ce qui faisait que ma barbe me servait de cravate. Il me la coupa avec tant d'adresse qu'il aurait été difficile à un habile barbier de le faire plus proprement avec un bon rasoir. J'ai déjà fait connaître que ce pauvre enfant avait été mis à la petite bouteille et comme, par conséquent, il était à la petite portion, je lui enseignai le secret de se faire mettre à la grosse. Il m'avait fait entendre qu'il était puissamment riche. Je lui conseillai donc de donner cinq écus à Ru. Il le fit avec plaisir et Ru, pour nous témoigner sa reconnaissance, nous avertit qu'il fallait gagner Corbé; que, comme il était extrêmement intéressé et que M. Linck avait de fort belles bagues, il fallait qu'il lui en fit présent d'une et que dans le moment, non seulement on lui accorderait la grosse portion et la grosse bouteille, mais encore Corbé

nous mettrait ^dans ta plus belle chambre de la Bastille et nous obtiendrait, de son oncle, la liberté de faire venir de la ville pour notre argent, tout ce que nous voudrions. M. Linck y consentit de tout son cœur. Ru eut ordre de faire monter Corbé à notre calotte. Il reçut le présent avec des révérences qui me firent croire qu'il s'allait disloquer tout le corps. Malheureusement, il n'en fit rien. Ce présent était un beau saphir accompagné de six diamants, le tout des plus brillants. Il promit la grosse portion et la grosse bouteille et M. Linck l'eut dès le jour même, aussi bien que la permission de faire venir de la ville tout ce qu'il voudrait pour son argent. Pour moi, on me dit qu'il me fallait un ordre de la Cour et, comme je n'avais pas de bagues, quoique Corbé m'en ait escroqué dans la suite une fort jolie, je n'ai jamais pu obtenir ce privilège. Il nous demanda un peu plus de temps pour nous mettre dans une des plus belles chambres de la Bastille, « parce que, disait-il, pour en faire sortir ceux qui y sont, il faut que je prenne mon temps pour leur faire une querelle d'Allemand et le faire trouver bon à mon oncle. Si j'étais le seul maître ici, tout irait le mieux du monde ; mais je ne fais pas tout ce que je veux, il s'en faut bien. En attendant, demandez-moi ce que vous voudrez, tant que j'aurai de Vargent à vous, rien ne vous sera refusé et vous serez servi honorablement. »

En effet, aux dépens de la bourse de M. Linck, nous fîmes très bonne chère. Pigeons, chapons, gibier, entremets, pâtisserie, desserts, vins de Champagne et de Bourgogne, ratafia, rien ne manquait. Nous ne touchions presque pas à l'ordinaire de la Bastille. Sitôt que Ru eut l'ordre d'acheter à M. Linck tout ce qu'il lui demanderait, ~ ce qui fut fait sans restriction, lorsque M. Tourton, fameux banquier de Paris, vint, par ordre du père de M. Linck, dire aux officiers de la Bastille qu'il répondait généralement de tout ce qu'on lui donnerait, sans limitation,— Ru pluma le pauvre pigeonneau d'une manière exorbitante. Il lui voulut faire passer du vin à six sols au plus la bouteille pour vin de Champagne à vingt sols, de méchantes pommes qui auraient rebuté les cochons les plus délicats pour des pommes de

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rennettes ; des petites châtaignes pourries pour des marrons du Mans; de vieilles poules dures pour des gelinottes du Gotentin, ainsi de toutes choses, ce qui nous obligea à faire avec lui un règlement fort nécessaire, et qui, en remplissant son avarice, pouvait mettre sa conscience en repos, supposé qu'il en eût. C'est que M. Linck lui dit, en présence de Gorbé, qu'il lui permettait de lui compter les choses au double de ce qu'elles valaient à condition de les choisir toutes des meilleures. Gorbé trouva la proposition trop avantageuse et trop raisonnable pour ne pas prendre ce parti. Il fit entendre qu'il s'acquitterait mieux des achats que Ru, qui était trop embarrassé pour le faire exactement, qu'il laisserait à Ru le détail des petites provisions, tandis que lui se chargerait des grosses. Il est raisonnable que tout le monde vive. Il nous promit que, dès le soir même, il nous enverrait une douzaine de bouteilles de vin de Champagne, un dindonneau et un plat de gibier de son choix et qu'il laisserait à Ru le soin d'acheter le dessert qu'il prétendait être tout du meilleur. Il s'acquitta ponctuellement de sa promesse. Nous eûmes du vin délicieux, tel qu'il en croît aux Roncières. Le gibier répondait au bon vin et, pour le coup, Ru acheta un très bon dessert, quoique outré que Gorbé l'eût supplanté dans sa principale négociation, se flattant sans doute de réparer cette disgrâce à la première occasion. Gomme les jours maigres, on nous donnait encore de très bons légumes et de très bon poisson, M. Linck ne faisait acheter que du vin et du dessert.

Dans ce temps-là, nous découvrîmes que la fameuse Mme Guyon (i) était dans la troisième chambre de notre tour, d'où, à la fin, ses parents, qui étaient très considérables, la firent sortir et obtinrent sa liberté à condition qu'ils ne la laisseraient parler à personne, comme Ru nous

(1) Jeanne-Marie Bouvier, veuve de Jacques Guyon, nièce de Champoulet et du Gbesnay, d'abord enfermée dans une communauté des environs de Paria, incarcérée à Vincennes, puis transférée à la Bastille le 4 juin 1698. Elle prétendait avoir des révélations divines et composait des écrits de piété. Elle voulait « attirer dans la voie d'oraison des gens de la Cour ». Elle sortit de la Bastille le 24 mars 1703 avec un exil dans les terres de son fils, à Blois.

A LA lîERTAUDIKRE

l'affirma. Nous avions trouvé le secret de l'humaniser, en ajoutant aux présents fréquents des flots de vin et de ratafia. Il ne nous cachait rien. M. Linck, à qui j'apprenais à parler français, ce qu'il faisait avec une rapidité merveilleuse, lui donnait la question et quand il voyait qu'il faisait difficulté d'avouer, un verre de vin ou de ratafia donné bien à propos empêchait Ru de persister dans son silence.

Enfin, le 21 novembre 1702, un mardi malin, Gorbé, accompagné de Reilhe, notre chirurgien, vint nous annoncer l'agréable nouvelle que nous allions sortir de notre calotte, pour entrer dans une des plus belles chambres de la Bastille. Nous l'en remerciâmes dans des termes des plus gracieux et, sur les onze heures, Ru, assisté de deux autres porte-clefs, vint prendre nos meubles pour les transporter dans notre appartement où Gorbé vint nous conduire et nous laissa fort satisfaits de notre changement. On me donna mon linge, qu'il y avait six mois (]orbé avait fait venir de Versailles, ce qui me fit un plaisir indicible, car je n'avais pas changé de linge depuis mon emprisonnement.

Gelte chambre est une des plus belles de la Bastille, s'il est vrai que l'on puisse trouver de la beauté dans une prison. G'est la troisième de la cour dite du Goin, elle est octogone, comme le sont presque toutes les chambres des tours, haute de treize pieds avec un beau plafond bien uni et bien blanc, large environ de vingt pieds environ sur tous les sens. Elle a une grande cheminée qui fume rarement. Il y avait autrefois deux très belles croisées, mais M. du Juncas avait fait boucher celle qui donnait du côté de la ville. On montait à celle qui reste ouverte par trois marches, depuis l'extrémité desquelles elle est exhaussée jusqu'au plafond. Le haut en est fermé par im châssis arrêté et le bas par un châssis volant de la hauteur de six pieds, que l'on ôte et que l'on remet comme on veut, derrière lequel il y a trois grilles de fer, dans l'épaisseur du mur, dont les barreaux sont de la grosseur du bras. Au travers de ces barreaux, on a une très belle vue qui regarde sur la porte et le boulevard Saint- Antoine bien avant dans le faubourg

et s'étend à droite et à gauche bien au delà de la Maison des Jésuites. Nous avions encore, par cette fenêtre, la commodité de voir tous ceux qui entraient dans le jardin de la Bastille que l'on a pratiqué sur l'un des boulevards de la porte.

Après que nous eûmes arrangé nos meubles, ce qui fut bientôt dépêché, et fait nos grabats, on nous apporta notre dîner passablement bon. A peine nous étions-nous mis à table, lorsque nous entendîmes ouvrir notre porte et nous vîmes entrer un homme que Ru nous amena dans un état pitoyable. On ne pouvait le regarder sans frémir. Il était tout déguenillé. Son chapeau était tout percé et à peine paraissait-il avoir été noir. Il nous dit dans la suite qu'il y avait deux ans qu'il lui servait de chapeau et de bonnet de nuit. Il ne lui restait plus que quelques cheveux attachés à la coiffe de sa perruque qui était si grasse qu'on ne pouvait en discerner le réseau. Il nous affirma qu'il y avait deux ans qu'il n'avait été peigné. Une vieille manche de chemise toute déchirée lui servait de cravate et était blanche comme le corps de la cheminée. Son justaucorps était tout en lambeaux, quoiqu'il fût soutenu de plus de cent pièces. Sa chemise, aussi noire que sa cravate, sortait par plus de trente endroits de sa culotte qui n'en avait plus la forme. Le plus grand morceau de ses bas n'était pas plus large que le pouce. Les semelles de ses souliers, toutes percées, ne tenaient au-dessus que par des cordes, et dans la suite, ayant eu le temps d'examiner de plus près ce dessus, nous reconnûmes qu'il n'y avait plus un seul morceau de leur première constitution et que tout était composé de débris de vieux gants. Toutes les pièces qui soutenaient l'économie de celte machine étaient cousues avec du fil d< toute sorte de couleurs. Son visage, quoique gros et boursouflé de misère, était tanné et défait et couvert d'une barbe mousse et grise, à peu près comme on peint celle de saint Pierre. Sitôt que nous vîmes cette effrayante figure, nous nous récriâmes d'étonnement en demandant à Ru ce que nous voulait cet homme. « Messieurs, nous dit-il, c'est un compagnon que M. le gouverneur vous prie de

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A LA BERTAUDIERE

souffrir avec vous, qui ne vous incommodera pas longtemps. » Je me levai pour faire civilité à l'arrivant et je lui présentai une chaise, car nous en avions trouvé quatre dans notre nouvel appartement. Ru nous protesta que M. le gouverneur nous saurait très bon gré de notre honnêteté, prit congé de nous et referma la porte, y Nous voulûmes faire mettre notre nouveau compagnon

à table, mais il nous dit qu'il avait dîné. Nous le fîmes approcher du feu, car on était venu nous en allumer un fort grand, une heure après notre entrée dans notre chambre. Il nous jura qu'il y avait deux ans qu'il n'avait pas vu de feu, ce qui nous surprit extraordinairement, ne pouvant pas prévoir que je serais sept ans sans approcher d'autre feu que celui de la chandelle. Je lui présentai deux petits pâtés qu'il avala sans mâcher, en nous disant que c'étaient de très bons gâteaux, n'en ayant pas senti la viande. Je lui servis de même une aile de poule, dont le pauvre homme ne fit qu'un article. Il but trois ou quatre verres de vin avec une avidité extraordinaire. Il ouvrait les €^^ yeux sur notre table avec un étonnement qui m'en fit deviner le sujet, ce qui me fit lui demander ce qu'il avait mangé à son dîner. « Hélas, reprit-il, Monsieur, un peu de soupe d'eau bouillie et environ deux onces de viande pire que celle qu'on donne aux soldats. Il y a deux ans que ces Messieurs ici me font mourir de faim, mais je sors d'une chambre où il y a des prisonniers plus maltraités que moi et un plus misérable cent fois, puisqu'il a perdu son esprit. Il y a plus de sept ans qu'il est tout nu, sans chemise, et sans un bonnet pour couvrir sa tête, et si je n'eusse secouru un pauvre malheureux qu'on lui a donné pour i compagnon, il allait éprouver le même sort et tomber dans une terrible frénésie, car lorsque j'entrai dans leur chambre, il en avait déjà les terribles atteintes. »

Lorsque nous l'eûmes fait chauffer et plus que suffisamment boire et manger, car l'avidité avec laquelle il le faisait, nous faisait craindre qu'il ne s'incommodât, et que nous eûmes dit en deux mots qui nous étions, nous lui demandâmes son nom et celui de sa patrie. Il s'appelait

Jacob Berthon, de la ville de Châtellerault en Poitou, fils d'un fameux médecin qui lui avait laissé un bien considérable pour vivre honorablement (i).

Un samedi soir, comme nous allions nous mettre à table, on fit descendre M. Jacob Berthon et, une heure après, on nous le ramena tout pâle et tout tremblant. Quand le porte-clefs eut refermé la porte sur nous et que nous eûmes fait revenir notre compagnon stupéfié par un cordial de Champagne, nous lui demandâmes d'oii venait sa peur et son émotion. « Pour ma peur, nous dit-il, elle est légitime, car je viens de voir le diable et mon émotion est toute des plus justes, car je viens d'apprendre que je vais sortir de l'enfer. En descendant, au pied de l'escalier, j'ai trouvé le major qui m'a donné la main comme à une mariée. Après l'avoir salué, je lui ai demandé ce qu'il me voulait, mais sans vouloir me donner de réponse, il m'a conduit dans une grande salle où j'ai trouvé M. d'Argenson, assis le dos au feu, devant une grande table, autour de laquelle, devant lui, étaient debout plusieurs personnes qui me sont, pour la plupart, inconnues. Ce ministre était revêtu de sa robe magistrale, ce qui m'a fait vous dire que j'avais vu le diable, car s'il n'est pas plus méchant que lui, du moins est-il tout aussi laid et tout aussi noir. Il a écrit quelque temps sans lever les yeux sur moi pendant qu'un autre homme, aussi en robe noire, que j'ai appris être M. Camuset, commissaire de la Bastille, était debout devant lui, sans branler non plus qu'une statue. Dans un des coins de la chambre était un petit homme qui écrivait sur un bureau, et j'ai appris dans la suite que c'était le greffier. Gorbé était debout, chapeau bas, les yeux baissés, de même que le capitaine des portes et quelques autres. Tout

(1) Jacob Berthon, fils d'un médecin huguenot de Châtellerault, sorti du royaume en 1687, avait servi contre la France et pris part notamment à la bataille de Fleurus (1690). Fait prisonnier de g-uerre, envoyé à Troyes, puis à Alençon, il fut amené à la Bastille le 22 avril 1701. Il avait dans le diocèse de Poitiers des parents bons catholiques et influents. A la fin de 1702, ils s'offrirent à lui servir de caution. Le 30 décembre, il fut mis en liberté pour se rendre à Châtellerault et se faire instruire dans la religion catholique.

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