‹ La vie à la Bastille [microform]Chapitre 6 sur 11 · A LA BERT AUDI ERE · texte numérisé non relu

A LA BERT AUDI ERE

à coup le magistrat s'est levé et, me regardant d'un air à donner au moins la colique, il m'a dit brusquement : « Que fais-tu ici? — Hélas, Monseigneur, ai-je dit, je souffre et je jeûne beaucoup. — Es-tu dans la résolution de persister dans les erreurs du calvinisme? a-t-il repris. — Ne vous a-t-on pas dit. Monseigneur, qu'il y a deux ans que je demande à en faire l'abjuration? lui rcpondis-je. — Oui,

La Bastille {côté du faubourg).

Pendant que le beau monde au long de ces murailles Fait valoir son crédit à la faveur du cours, De pauvres malheureux rêvent leurs funérailles Dans lo triste séjour de ces obscures tours.

(Bibliothèque Nationale, Estampes.)

dit-il, mais tu n'étais pas encore bien converti. — Ah! Monseigneur, la Bastille est capable seule de convertir tous les démons de l'enfer, lui ai-je dit. — Il est question d'un autre fait, a-t-il continué en le prenant d'un ton plus haut, je veux te faire pendre, car tu mérites la corde. » A ces paroles, je crus que tous mes os se disloquaient pour se servir d'étuis les uns aux autres. « N'as-tu pas servi les ennemis de Sa Majesté et ne t'a-t-onpas pris les armes à la main contre ton roi, à la bataille de Fleurus? — Il est vrai. Monseigneur, que m'étant retiré en Hollande à cause de ma religion et ne trouvant point d'emploi, je fus contraint

de prendre parti dans les troupes de Hollande, mais ils n'avaient pas de guerre alors contre le roi et, quand elle a été déclarée entre Sa Majesté et les États-Généraux, je voulus me retirer, mais on ne voulut pas m'accorder mon congé et je fus forcé de servir malgré moi, puisque l'on m'aurait puni comme déserteur, mais j'ai servi depuis en France et j'ai eu part à l'amnistie que le roi a accordée à tous les Français qui ont porté les armes contre lui. — Cette grâce du roi, reprit-il, ne s'est pas étendue jusqu'à toi. Ainsi, tu es digne de mort et prépares-toi à en recevoir l'arrêt. » L'air menaçant, dont il prononçait ces paroles, m'a fait croire qu'il disait vrai et, jugez de ma peur, je me suis jeté à genoux en pleurant, et lui disant que le roi était le maître et que je désirais miséricorde. « Il te fait grâce, m'a-t-ildit, mais aux conditions que tu te feras de la religion romaine. Peux-tu ici me donner caution de ta promesse? — Il y a dans cette ville, dans la rue des Lombards, un riche marchand banquier qui porte mon nom, qui peut-être ne me refusera pas la grâce de me cautionner, lui dis-je. Sinon, mon frère, qui demeure à ChâtellerauU, le fera, je crois, volontiers. Si des intérêts de famille l'en empêchaient, je suis persuadé que mon beau-frère, qui est un des plus fameux avocats de Poitiers, le fera de bon cœur. » Il a pris l'adresse de toutes ces personnes. Après quoi, il m'a dit : « Retourne à ta chambre et y prie bien Dieu pour Sa Majesté, le plus clément de tous les rois, qui te fait grâce. Songe à vivre à l'avenir en bon et fidèle sujet. * A peine le pouvionsnous faire revenir de son tremblement. M. Linck ne songeait qu'à le faire largement boire pour le congratuler de sa prochaine liberté, pendant que je songeais à profiter de sa sortie pour faire savoir de mes nouvelles à ma très chère épouse et procurer la liberté à M. Linck.

Voici comment je m'y pris. M. Linck avait dans un livre quantité de papier blanc qui n'était pas imprimé. Je m'en servis pour écrire à mon épouse, à mon fils, à MM. de Ghamillard et de Torcy et plusieurs autres de mes amis, mais ces lettres n'ont jamais été rendues à leur adresse, apparemment par la timidité de M. Berthon, à qui les officiers

A LA BERTAUDlèRE

ne manquèrent pas de dire, comme ils font à tous ceux qui sortent de leurs griffes, que s'il donnait de nos nouvelles dans le monde, il serait remis à la Bastille pour le restant de ses jours et même, ils font faire serment de ne rien révéler de ce qui se passe à la Bastille, avec des menaces terribles, en cas de contravention. G'est apparemment ce qui a empêché M. de Falourdet, mon premier compagnon, de mettre à la poste celles que je lui avais données pour les mêmes personnes. M. Linck fut plus heureux. Ses lettres furent tenues par l'aumônier du résident du Danemarck à Paris, qui connaissait particulièrement M. Linck, et par Miï« Skingre, qui était une fille allemande, à qui Madame faisait une pension et qu'elle tenait sous sa protection. M. Linck promit 200 louis à cette demoiselle, si elle pouvait le faire sortir de prison, ce qui lui serait facile en allant trouver Madame à Versailles et en lui remontrant l'injustice qu'on lui avait faite en l'arrêtant, lui et les autres Allemands, le lendemain du jour que cette grande princesse leur avait donné la parole du roi, son frère, qu'on ne lui ferait aucune injure, et qu'ils pourraient demeurer à Paris jusqu'à Tordre que Sa Majesté leur ferait donner de sortir du royaume.

Nous cousîmes toutes ces lettres dans les guenilles de M. Berthon, entre la doublure et le dessus de son justaucorps et nous prîmes toutes nos mesures pour qu'il en pût au moins sauver quelques-unes.

Enfin, le bienheureux moment de la sortie de M. Jacob Berthon arriva le soir à neuf heures et demie, un samedi, 3o décembre 1702. On nous apporta notre ordinaire après qu'il fut sorti, pour se donner la barbare satisfaction de le y mettre dehors sans souper; même nos cruels bourreaux / trouvaient mauvais que nous présentassions du vin à ce pauvre homme, qu'ils traitèrent avec la dernière inhumanité. Ils le mirent dehors sans souliers et sans avoir voulu permettre à M. Linck de lui en faire faire à ses dépens. Il le gratifia d'un billet pour aller chez M. Tourton y prendre l'argent dont il avait besoin pour se mettre en état de retourner chez lui et le conduire à Ghâtellerault. Ge bonhomme était si transporté et si tremblant, tant la joie d'être

libre l'avait saisi, qu'il ne put jamais nous dire une seule parole, excepté qu'après que nous Ueùmes embrassé tendrement, il se retourna devers nous, quand il fut sorti de la chambre, pour nous dire : « Adieu, mes chers Messieurs, priez Dieu pour moi. »

Nous fîmes une fête de sa sortie qui dura tout au moins une octave tout entière, et certainement M. Linck avait bien raison de s'en réjouir, car sans cela, il courait grand risque de demeurer jusqu'à la paix dans cette maudite caverne à voleurs; et la sortie de M. Berthon et son industrie procurèrent, non seulement sa liberté, mais encore celle de M. Nitzschwitz (i) et de quelques autres Allemands, pour lesquels M. Linck alla puissamment solliciter Madame lorsqu'il fut mis en liberté.

Le i8 janvier 1703, on nous amena un prêtre de taille moyenne et d'une mauvaise physionomie. Il avait la carrure d'un portefaix, les yeux rouges, le teint assez frais. Ses regards affamés se fixèrent sur les restes de notre dîner que nous lui donnâmes. Bientôt nous vîmes en lui un homme méchant, sans éducation, sans pudeur, sans sentiment. C'était Antoine Sorel, curé de Léry (2). Son impudicité, son extravagance attristèrent Linck. « Ah! Dieu, me dit-il, quel compagnon nous a-t-on donné ! C'est un diable plutôt qu'un prêtre. » Je le consolai le mieux qu'il me fut possible. Sorel nous conta ses aventures avec une impudence quj nous inspira le plus grand mépris pour lui. Ses méchancetés, ses trahisons, nous le firent haïr et craindre. Cependant, notre amitié, à M. Linck et à moi, croissait tous les jours. Le soir, comme nous nous chauffions à notre aise du bois qu'il faisait abondamment acheter, nous entendîmes par notre cheminée des voix confuses de prisonniers au-dessous

(1) Le baron Charles de Nitaschwitz, orig-inaire de Saxe « accusé d'espionnage et de maquerelage », avait été incarcéré à la Bastille le 11 septembre 1702. Jl en sortit le 18 avril 1704.

(2) Antoine Sorel, curé de Léry, était à la Bastille depuis le 6 avril 1702. Il était accusé d'avoir distribué de mauvais livres et d'avoir fait des mariages entre protestants prohibés par les ordonnances royales. Il fut mis en liberté le 12 septembre 1715 A la Bastille, il se donnait le nom d'abbé de la Mothe.

Plan de la Bastille, donnant les jardins et les fossés. (Aquarelle. Bibliothèque Nationale. Estampes.)

rfiiin Ma— j

de nous. Nous nous hasardâmes à percer la cheminée et, avec les ficelles des bouchons des bouteilles de Champagne, qu'on nous apportait du cabaret toutes coiffées, nous descendîmes un billet à nos voisins. Ils Tarrachèrent, aussi bien que notre ficelle, avec une violence dont nous ne pouvions deviner la cause. Nous en écrivîmes un autre qui n'eut pas un meilleur succès. Nous leur disions qui nous étions et nous les priions de trouver bon que nous puissions nous consoler mutuellement, mais ils ne voulurent nous faire aucune réponse. Nous fîmes notre trou plus grand, ce qui nous fit entendre distinctement ce qu'ils disaient. Je distinguai la voix d'un nommé M. Pouilloux, gentilhomme du Poitou (i), les autres étaient : le nommé Jean Bonneau, médecin, fils d'un ministre d'Aubusson, en Auvergne (2), Mathias du Walle, pilote irlandais (3), etJeanGenuy, serrurier de Paris (4). Nous connûmes facilement que M. Pouilloux, qui était d'humeur fort douce, avait beaucoup à souffrir avec les trois autres, dont deux étaient fous et le troisième paraissait être un anthropophage épouvantable. L'envie, que j'avais cependant de parler à M. Pouilloux, me fit hasarder de leur parler par notre trou, mais je fus fort

(1) Les Archives de la Bastille ne reconnaissent pas à Pouilloux le titre de gentilhomme. Il est vrai que les geôliers en étaient fort chiches. D'après elles, Samuel Pouilloux était marchand de profession. Incarcéré en mai 1696 à Vincennes comme coupable de religion protestante réformée et d'espionnage », il était condamné à la prison perpétuelle par commutation de la peine de mort. Il fut transféré de Vincennes à la Bastille le 3 juillet 1699. Il y mourut le 16 juin 1704.

(2) Jean Bonneau, proposant (étudiant en théologie réformée), entré le 22 mai 1700, fut transféré à Charenton comme faible d'esprit le 5 mai 1705. Il y mourut après avoir reçu les sacrements.

(3) Mathias du Walle, complice de Marc Lynch, qui avait formé le projet de brûler l'arsenal de Portsmoutb en pleine paix. Auparavant, Walle avait proposé au prince d'Orange de brûler la flotte française de Bretagne sans avoir dessein d'exécuter ce plan. Lui et Lynch s'étaient fait délivrer une commission par le roi du Maroc. Incarcéré à la Bastille le 26 juin 1699, du Walle en sortit le 12 octobre 1712.

(4) Jean-Roland Genuy, serrurier, de la paroisse Saint-André-des- Arts, prophète ayant des visions, fui incarcéré à la Bastille le 20 septembre 1700. Il ne pouvait supporter la vue des prêtres. Transféré à Bicêtre le 3 septembre 1703, il fut mis en Ubefté en 1715, pour l'avènement de Louis XV.

A LA BERTAUBIERE gS

surpris d'entendre M. Pouilloux qui me conjura de boucher bien notre trou qui nous ferait tous aller au cachot, s'il était découvert; qu'il avait autant d'envie que moi de me parler, mais qu'il avait des raisons invincibles qui l'en empêchaient. Nous suivîmes son conseil, et nous jugeâmes bien qu'il y avait quelqu'un parmi eux assez

y traître et méchant pour nous découvrir.

Le premier jour d'avril ijoS, on nous donna un terrible poisson d'avril. Nous pensâmes être étouffés. On avait donné aux prisonniers qui étaient sous nous, à la seconde chambre, de la paille pour mettre dans leurs lits. Ils avaient vidé leur vieille paille dans un caveau, pour s'en servir quand ils voudraient faire chauffer quelque chose pour leur usage. Genuy, dont le crime était d'avoir été en Hollande réformer sa religion, et être retourné à Paris par un zèle immodéré pour y réformer M. l'Archevêque et tout son clergé, soit qu'il aimât mieux être étouffé, soit qu'il voulut se venger d'un pilote irlandais, nommé Mathias du Walle, qui le maltraitait tous les jours, soit enfin par folie, feignit

m^ après dîner d'aller aux lieux et mit le feu dans la paille. Gomme il n'y avait aucun jour, ni aucune ouverture dans le cachot, quand le feu eut pris dans la paille, la fumée en sortit bientôt à gros torrents. Notre chambre, la première, la quatrième et même la calotte, en furent remplies en un instant, en sorte que nous ne pouvions respirer. Je laisse à juger en quel état étaient les prisonniers de la seconde chambre. Vainement frappions-nous à la porte et appellionsnous la sentinelle. A la fin, on vint ouvrir aux prisonniers de la seconde chambre. On emporta M. Pouilloux et

<M. Bonneau à moitié étouffés. Pour nous et les autres chambres, on nous laissa avaler la fumée tant et plus. L'odeur en dura plus de trois jours dans toute la tour, et plus de huit dans la seconde chambre, ce qui indubitablement avança la mort de M. Pouilloux qui était un homme de mérite; car les officiers eurent l'inhumanité de faire rentrer, le même jour, les quatre prisonniers dans leur chambre, quoiqu'elle fût toute pleine de fumée et que le feu fut encore dan» la paille quHl leur fallut éteindre. Plus de

seize mois après, j'ai été dans cette chambre. L'odeur de la fumée était encore dans le caveau, quelque peine qu'ils eussent pris de l'en purger, et la chambre en était restée toute noire. Quand le soir nous nous plaignîmes aux officiers de ce que l'on nous avait laissé suffoquer jusqu'à vomir le sang et qu'ils virent notre chambre encore toute pleine de fumée, ils nous dirent que nous n'avions rien souffert en comparaison des autres, que M. le gouverneur voulait absolument que l'on laissât étouffer les quatre prisonniers de la seconde chambre, sans la considération qu'il avait pour M. Pouilloux, qui était d'une douceur et d'une affabilité exemplaires.

Le samedi suivant, 7 avril, veille de Pâques, M. d'Argenson fit descendre M. Linck, sur les sept heures du soir, pour l'interroger. D'abord qu'il entra dans la salle et qu'il eut salué avec frayeur, ce Minos lui demanda avec une fierté brutale, en lui parlant par toi, ce qu'il était venu faire à Paris. M. Linck répondit qu'il était venu pour étudier la médecine et satisfaire à la curiosité qu'il avait de voir la plus belle ville de France. M. d'Argenson lui dit qu'il savait bien le contraire et qu'il avait découvert les intrigues qu'il avait avec les ennemis de la France et surtout avec le roi de Pologne qui l'avait envoyé à Paris. M. Linck lui dit quHl n'avait pas d'autres relations avec les ennemis du roi que celles que lui donnait sa naissance ; qu'étant Saxon, il était sujet du roi de Pologne comme duc de Saxe; mais que son père était assez riche pour le faire voyager sans avoir recours à la médiation de son souverain. M. d'Argenson, l'entendant répondre si judicieusement, prit un ton plus radouci et plus civil, et, après lui avoir ordonné de prendre une chaise, il l'interrogea sur toutes les babioles qu'on lui avait saisies, qui, la plupart, regardaient sa profession, avec autant de précaution que si il y avait eu un mystère caché sous ces simples. M. Linck lui expliqua les vertus et les propriétés de chaque racine, de chaque graine, de chaque plante, avec une netteté et une érudition qui le surprirent et dont il parut charmé ; mais il le fut encore davantage quand les officiers lui affirmèrent qu'il ne savait

sW/

Page 1