‹ La vie à la BastilleChapitre 6 sur 8 · Second corps de garde · texte numérisé non relu

Second corps de garde

Placard publié à l'époque des Convulsiounaires (1730). (Bibliothèque Nationale. Estampes.)

gS LA VIE A LA BASTILLE

pas un mot de français quand il entra à la Bastille et que c'était moi qui lui avais appris à le parler en si peu de temps. En le renvoyant dans notre chambre, il le pria de se tranquilliser et lui dit qu'il pouvait être assuré que ses affaires prenaient un bon train et, se tournant devers le commissaire Gamuset : « Monsieur, lui dit-il, il faut que vous veniez demain continuer l'interrogatoire de M . Linck », et sur ce que te commissaire s'excusa sur la sainteté du jour de Pâques. « Vous savez, lui répliqua-t-il, que cette affaire ne souffre point de remise puisqu'il y a un ordre positif du roi de l'expédier. Ne manquez donc pas d'y revenir lundi prochain. » Lorsque M. Linck, de retour sur les neuf heures, m'eût fait une relation exacte de ce qui s'était passé, j'en conclus que sa liberté prochaine était infaillible et, comme il n'y avait nul moment à perdre, je m'empressai d'écrire à mon épouse, à M. le marquis de Torcy, à M. de Chamillard et à mes amis, pour solliciter ma liberté. Le curé ne manqua pas d'écrire à sa famille pour le même sujet. Il fut trois ou quatre jours à composer une lettre qui était impayable. Si M. Linck en avait retenu une copie, comme il me l'avait promis, j'en réjouirais le public? car rien n'était plus risible.

Le lundi des fêtes de Pâques, le commissaire ne manqua pas de faire encore descendre sur les sept heures du soir M. Linck qu'il interrogea seulement pour la forme. Il lui fit bien des civilités, le régala même d'une collation où le vin de Bourgogne ne manquait pas. Tout cela sentait bien le branle de sortie, dont je congratulai mon ami à son retour, dans des termes qui partaient du fond du cœur. Il n'y avait que notre prêtre, qui en paraissait chagrin, car l'ombre de la prospérité de son prochain suffisait pour l'attrister tant il avait l'âme belle, outre qu'il pensait bien qu'il fallait dire adieu au bon vin, au gibier et à la bonne chère.

Le jeudi 12 avril, on fit encore descendre M. Linck pour contrôler toutes ses drogues et en faire des essais devant l'apothicaire de la Bastille en présence de M. d'Argenson et du commissaire, cérémonie fort mystérieuse, mais à mon avis, fort inutile, qui ne servait qu'à persuader aux étran-

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gers, qu'en France, tout se fait avec circonspection. L'apothicaire était si ignorant qu'il ne connaissait ni la nature, ni les propriétés de plusieurs simples qu'avait M. Linck, pas même ce que c'était que le soufre d'antimoine et à quel usage on pouvait l'employer. Plus le terme de la sortie de M. Linck approchait et plus les brutalités de notre curé semblaient redoubler. M. Linck avait cousu toutes nos lettres dans son justaucorps, dans l'intention de les remettre ponctuellement à leur adresse. Un jour, ce prêtre, après une profonde rêverie où il paraissait enseveli, se leva brusquement et vint dire à M. Linck de lui rendre ses lettres, qu'il voulait les brûler puisqu'il était très persuadé qu'il ne les rendrait pas. M. Linck eut beau l'assurer du contraire. Le curé poussa la folie jusqu'à le menacer de frapper à la porte, pour appeler les officiers qui contraindraient M. Linck de lui rendre ses lettres. Il fallut donc que M. Linck eût la patience de découdre son justaucorps pour lui obéir. Le curé les déchira et les jeta au feu. Il me rendit aussi les miennes et je feignis de les déchirer et je jetai dans le feu d'autres papiers que j'avais promptement disposés pour ce sujet. Je rendis adroitement mes lettres à M. Linck qui les mit dans son justaucorps, lorsqu'il le recousit, sans que le prêtre s'en aperçut. Le lendemain, au matin, l'abbé suppliant se jeta à genoux devant M. Linck pour te conjurer de lui permettre d'écrire d'autres lettres. M. Linck jura qu'il ne se chargerait pas de ses lettres, qu'il ne m'eût engagé par ses prières à en faire d'autres. Autres génuflexions sacerdotales devant moi. Mais ce fut vainement qu'il m'en pria : je protestai que je n'en ferai rien; mais je priai sincèrement M. Linck de permettre à ce bon compagnon de misère d'écrire d'autres lettres et je lui demandai très instamment en grâce de les remettre à leurs adresses. J'en usais ainsi, parce que je connaissais la jalousie de ce méchant homme qui aurait mieux aimé que ses lettres n'eussent pas été tenues que de souffrir que M. Linck emportât les miennes qu'il croyait brûlées.

Enfin, l'heureux moment de la sortie de M. Linck arriva, un dimanche i3 mai 170J. Le matin, on nous fit des-

cendre, le prêtre et moi, et l'on nous interrogea tous deux séparément. M. du Juncas me conjura de lui dire sincèrement, comme bon serviteur du roi, ce que je croyais de M. Linck. Je lui protestai que je le croyais innocent et que c'était un des plus honnêtes hommes, et des plus craignant Dieu que j'eusse pratiqué de ma vie. Gorbé vint nous reconduire dans notre chambre, qui fut surpris autant que nous de n'y plus retrouver M. Linck.

Après avoir caché toutes ses hardes sous son lit, il s'était fourré dans la cheminée où il était monté comme un ramoneur, pour nous faire croire qu'on l'était venu enlever pendant notre absence. Lorsqu'il entendit l'agitation où était Corbé de ne point le trouver, il se laissa glisser de la cheminée dans la chambre, et alla embrasser Gorbé en riant de tout son cœur. Il dit ce qui l'avait porté à nous faire cette plaisanterie. Gorbé ne fit que rire. Nous en rions aussi, lorsque le major, passablement ivre à son ordinaire, entra, suivi de Ru. Ils dirent à M. Linck de s'habiller; que sa lettre de cachet était venue, que M. Gharras l'attendait dans la cour avec un carrosse et que M. le gouverneur ne lui avait pas envoyé son dîner, parce que M. Gharras lui avait affirmé que des amis de M. Linck l'attendaient avec un repas qui lui ferait plus de plaisir que tous ceux qu'il avait pris à la Bastille. Ce cher enfant fit tout ce qu'il put pour m'obliger à accepter toutes ses hardes, qu'il me voulait donner, et voyant que je me contentais de ses livres et que je refusais absolument le reste, il en fit présent, en la présence des deux officiers, au prêtre et à Ru. Il avait donné, il n'y avait pas longtemps, un manteau d'écarlate tout neuf à ce dernier, pour l'engager à nous faire du bien, et à faire donner au curé, tout méchant et insupportable qu'il était, la grosse bouteille à ses repas au lieu de la petite où il était réduit. Quoique je versasse incessamment rasade de vin au major, dont M. Linck nous avait abondamment pourvus, il ne cessait de presser M. Linck de sortir, lui remontrant que M. Gharras l'attendait dans la cour du château, où il ne savait pas qu'il avait son propre frère enfermé depuis très longtemps et qui y a été six ans six

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mois (i), sans que M. Gharras ni sa famille eussent pu découvrir ce qu'il était devenu.

Rien n'a pu me consoler, dans la suite de ma prison, de l'absence de mon ami, que le plaisir de te savoir libre. Il m'a écrit depuis que Dieu m'a rendu ma liberté pour m'apprendre qu'en sortant de notre chambre, on le conduisit dans la salle, on lui fit faire serment qu'il ne dirait rien de ce qui se passait à la Bastille et surtout, qu'il ne nommerait jamais aucun de ceux qui y étaient retenus. Ensuite, on lui fit signer une reconnaissance comme on lui avait rendu tout ce qui lui appartenait, quoiqu'ils lui eussent retenu ses bijoux les plus précieux, sans compter son argent, et des sommes considérables que Gorbé lui fit payer deux jours après sa sortie. Ru fut aussi lui porter son déloyal mémoire. Il nous dit que M. Linck l'avait payé sans en rabattre un liard, l'avait fort régalé de chocolat, ratafia, pâtés, vins de toutes sortes ; mais qu'il avait eu l'insolence de ne lui présenter que trois misérables louis comme à un croquant, pour le récompenser de toutes les peines qu'il avait prises pour lui, mais qu'une autre fois il ne se fierait plus aux prisonniers. « Gomment, lui dis-je, Ru, ne comptez-vous pour rien tout l'argent qu'il vous a donné dans la prison, celui que vous avez gagné sur ses mémoires, son manteau d'écartate et toute sa dépouille? » Dès le lendemain que M. Linck fut parti, Sorel, pour trois ou quatre onces de tabac, donna à Ru pour plus de dix écus de très beau linge et de nippes dont M. Linck lui avait fait présent en lui disant adieu, et ne se réserva que quelques chemises de dessous et une robe de chambre, « Et qu'est-ce que cela ? me dit Ru. Bagatelles ! Un prisonnier raisonnable, quand il sort d'ici, nous donne tout au moins trente louis. Et ce n'est rien en comparaison du règne de M. de Bésemeaux. Quand on arrêta les empoisonneurs, il y eut un prisonnier

(1) François Charras, fils de l'apothicaire, fut incarcéré le 21 novembre 1699 « pour avoir communiqué à l'aumônier du roi d'Angleterre un projet d'attenter aux jours du prince d'Orange ». A la Bastille, il abjura le protestantisme le 1er août 1703 et il en sortit le 19 mai 1706.

qui donna jusqu'à dix mille francs à un porte-clefs pour lui porter une simple lettre d'où dépendait sa vie ou celle de quelqu'autre personne de qualité. Il y a un porte-clefs qui, en sortant d'ici, a acheté une bonne terre de quatrevingt mille francs avec une bonne charge qui le fait vivre en grand seigneur. Mais le temps n'en est plus, car le gouverneur d'aujourd'hui est un barbare qui garde tout pour lui. Au temps où je vous parle, il y a eu tel prisonnier qui est sorti avec plus de mille écus. S'il voulait changer son vin en argent, on le lui payait à dix sols la bouteille, car il n'entrait à la Bastille que du vin de Champagne et de Bourgogne. Ce n'était pas de la ripopée comme celui d'aujourd'hui, du vin de Bréquigny qui fait danser les chèvres. Tous les repas, dont un prisonnier voulait se passer, lui étaient payés à quinze sols chacun. En ce temps-là, un seul repas valait mieux que dix de ceux que je vous donne et suffisait pour nourrir un homme tout un jour, même fort grassement. L'or roulait ici, parmi les prisonniers, comme aujourd'hui fait la misère. Il y avait des particuliers qui s'y faisaient mettre exprès pour faire bonne chère et s'y bien divertir. »

Il est vrai, que lorsque j'étais à la Cour un Irlandais pria instamment la reine d'Angleterre de le faire mettre pour trois ou quatre ans seulement à la Bastille pour racommoder ses affaires. Il ne tiendrait pas te même langage aujourd'hui s'il savait comment on y est traité, car très sincèrement si l'on me donnait le choix de la Bastille ou de la mort, je ne balancerais pas un seul moment à préférer la terrible des terribles aux cruautés dont les impitoyables tyrans de la Bastille accablent leurs malheureuses victimes. Ce que me disait alors Ru m'a été depuis confirmé par des officiers et par plusieurs anciens prisonniers avec lesquels j'ai été, qui étaient à la Bastille sous le gouvernement de M. de Bésemeaux. Tous les officiers et les porteclefs surtout faisaient des coups considérables. L'or y était plus commun que ne l'est aujourd'hui la paille dans les cachots puisque j'y fus quatorze jours sans paille et couché sur le limon et la bave des crapauds. Bien loin que

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les porte-clefs y fassent aujourd'hui fortune, j'ai vu et tous les prisonniers avec moi l'ont vu, que le nommé Mazurier, porte-clefs donné à Bernaville par sa bonne maîtresse, Mme la Maréchale de Bellefonds (i), a pourri dans un affreux cachot pour avoir pris vingt-cinq pistoles d'un comte pour lui porter une lettre en ville. Tout ce que ce pauvre homme avait légitimement gagné fut confisqué par Bernaville (2) qui, après l'avoir tenu trois mois dans le cachot de la tour de la liberté au pain et à l'eau sans paille, l'a fait enfermer à Bicêtre pour le reste de ses jours. Michel, le capitaine des portes, l'âme damnée du gouverneur, pour avoir trempé dans l'affaire de Mazurier, eut un sort tout pareil. Ce lâche Irlandais s'acharnait avec plus de fureur sur ses compatriotes pour prouver au Gouverneur que les lois les plus sacrées n'étaient pas capables de retenir sa main sanguinaire. Il a exercé plusieurs fois sur un cordelier irlandais le châtiment rigoureux des coups de nerf de bœuf. Le bourreau ne craignait pas de mettre ses mains sacrilèges sur un prêtre, et le tyran avait l'impiété de l'ordonner quoiqu'ils fussent tous deux catholiques romains et que même Bernaville passât dans le monde pour un saint. Ils ont fait devenir fou le pauvre cordelier à force de le maltraiter et l'ont enfermé à Bicêtre pour le reste de ses jours* Il n'y a point de supplice si cruel, dans tout ce qui est rapporté dans le martyrologue que ce que Bernaville et Michel

(1) Le maréchal Gigault de Bellefonds (1630-1694) avait épousé Madeleine Fouquet, dame de l'Armor, fille d'un président au Parlement de Rennes.

(2) Charles de Fournières, sieur de Bernaville, était gouverneur de Vincennes avant 1701. A la mort de du Juncas (29 septembre 1706), il fut désigné pour le remplacer et un an plus tard, (le 28 septembre 1707), Pontchartrain lui promettait le gouvernement de la Bastille, lui recommandant d'avoir soin que les prisonniers soient bien nourris et traités avec douceur, d'empêcher cependant qu'ils ne pussent avoir aucune correspondance au dehors, ni écrire des lettres. A la mort de Saint-Mars, Bernaville obtint le gouvernement de la Bastille, 12 novembre 1708. Un an plus tard, l'évasion de de Bucquoy lui causa la plus vive émotion. « Je ne puis, écrivait-il à Pontchartrain, vous dire l'affliction des officiers et la mienne. Nous sommes tous au désespoir. Pour moi, j'ai été deux nuits sans dormir et quasi sans manger et à marcher tout le jour. »

ont fait souffrir à M. Garry, capitaine irlandais, pendant onze ans qu'il a été à la Bastille (i). De ses onze années de prison, il en a passé neuf dans les cachots, réduit au pain et à l'eau, très souvent sans paille et quelquefois dans l'eau jusqu'au cou. Quel était son crime? Il était fidèle serviteur de Guillaume. Le nommé May, un autre porte-clefs, pour avoir donné des nouvelles à un prisonnier de la part de sa femme, a eu un pareil sort et, après avoir langui dans les cachots, a été traîné à Bicêtre,d'où il n'est sorti qu'après les instantes sollicitations de sa femme qui alla se jeter aux pieds de M. le comte de Ponchartrain pour obtenir sa liberté. Ce n'est point par là que Bernaville facilitera à ses porte-clefs les moyens d'acheter des terres seigneuriales comme ils ont fait sous M. de Bésemeaux. Le chirurgien de son temps, qui était aussi valet de chambre de M. de Bésemeaux, ne voulait pas raser les prisonniers à moins de trente sols par barbe. Aussi, les servait-il avec un équipage des plus magnifiques : bassin et coquemar d'argent, savonnette parfumée, serviette à barbe de dentelles, beau bonnet, rien n'y manquait. Il portait au doigt un diamant de deux mille écus qu'il tirait quand il rasait quelqu'un. Un jour, il 'oublia dans une chambre. Vanderbr.rg (2), qui s'en aperçut, s'en saisit. Le chirurgien, peu de temps après, vint le redemander. Ceux qu'il avait rasés jurèrent, comme c'était vrai, qu'ils ne l'avaient point. Vanderburg, qui ne se serait pas fait raser quand ça ne lui aurait coûté qu'un sou, ne fit pas semblant de l'entendre. Le chirurgien, bien désolé, protesta qu'il avait laissé te diamant dans la chambre et les conjura de ne point le laisser venir à des extrémités qui seraient à tous fâcheuses. Rien n'ébranla le détenteur.

(1) Daniel Garry avait servi dans les troupes de France. Le

10 mai 1703, il fut arrêté pour espionnage. Il ne sortit de la Bastille que le 3 juillet 1713.

(2) Vanderburg, Hollandais, entré à la Bastille le 13 octobre 1695.

11 avait pris le double rôle d'agent secret pour le compte des Gouvernements français et hollandais. Sorti de la Bastille le 21 avril 1706 avec un ordre d'exil, il était revenu à Paris, ce qui avait motivé sa réincarcération. 11 sortit définitivement de la Bastille le 14 septembre 1715.

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M . de Bésemeaux vint trouver les prisonniers dans leur chambre pour les prier de rendre un bijou qui mettait son valet de chambre au désespoir. Mais voyant que les deux compagnons de Vanderburg, qu'il connaissait pour des gens incapables d'une pareille friponnerie, lui juraient sérieusement qu'ils ne savaient où était le diamant et que s'il était absolument dans leur chambre il savait bien à qui il devait s'adresser, il se retira. Lorsque le gouverneur fut sorti, les deux compagnons de Vanderburg eurent beau le conjurer de ne point leur faire d'affront et de rendre le diamant s'il l'avait. Il tint encore ferme et fit des serments horribles pour affirmer son inno cence. Le gouverneur, peu de temps après, te

fît descendre et lui dit : « Je ne veux pas en avoir le démenti, je sais que vous avez le diamant. Si vous ne le rendez volontairement, voilà six soldats qui vont vous dépouiller nu et vous frapper à coups de nerf de bœuf, jusqu'à ce que vous l'ayez rendu. » Il fit encore des serments qu'il ne l'avait pas. Mais quand le gouverneur lui eut tourné le dos, en le regardant avec indignation, et jque les

Louis Phélypeaux de Pontchartrain,

chancelier de France.

Portrait tle Cavin, gravé par J. Sarrobat.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

soldats se mirent en demeure de le dépouiller, il fit rappeler M. de Bésemeaux, tira le diamant de son fondement où il l'avait caché enveloppé dans un linge et le rendit en disant qu'il n'avait fait ce tour que pour rire. Le gouverneur l'envoya dans un cachot aussi pour rire et il le laissa pendant quinze jours au pain et à l'eau en lui disant qu'il méritait un plus rude châtiment, mais qu'il était son gouverneur et non pas son bourreau.

Le 27 juin, sur les sept heures du matin, lorsque je lisais quelques chapitres de mon Nouveau Testament, nous entendîmes ouvrir les portes de notre tour. Après quoi, on vint droit à celle de notre chambre où Ru introduisit un homme de très bonne mine, mais très pâle et qui semblait tout égaré. Ru, prenant la parole, nous dit que c'était un officier de qualité que le gouverneur nous envoyait pour compagnon et avec lequel il nous priait de bien vivre. Après quoi, il referma la porte sur nous. Je saluai fort civilement notre nouvel associé et lui demandai s'il était malade. « Non, Monsieur, me dit-il, mais je fais tout ce que je puis pour l'être et mourir assez vite pour m'arracher à la tyrannie barbare de mes bourreaux. L'état où vous me voyez vient de ce que je n'ai mangé ni bu depuis cinq jours, puisque c'est aujourd'hui le sixième qu'il ne m'est entré dans le corps que l'air abominable que je respire. » Comme Ru, en le conduisant dans notre chambre, nous avait apporté notre pain et notre vin, je lui en offris de fort bonne grâce et courus à notre réservoir qui était dans une petite armoire à côté de la cheminée, lui quérir un morceau de veau rôti froid, mais de très bonne mine, dont je le priai de manger. Il le refusa d'une façon fort civile et me dit qu'il bénissait Dieu de ce qu'il te faisait rencontrer, dans l'extrémité où il était, un homme raisonnable qui pût recevoir les dernières paroles du comte de Brederode et publier un jour dans le monde l'injustice que la France lui faisait après soixante ans d'un service fidèle et assidu. Au nom du comte de Brederode, ma surprise fut extrême. Le curé de Léry nous avait souvent conté son histoire et la rencontre du marieur et du marié était piquante. Le comte

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ne pouvait reconnaître le curé de Léry qu'il avait à peine vu et qui se disait abbé de la Mothe. Le comte de Brederode était fort bel homme et, quoiqu'il fût presque septuagénaire, il n'avait pas une ride. Il avait de beaux traits, le teint vif, des yeux bleus et les cheveux d'un beau blond cendré, dont il n'y avait encore presque pas de blancs. Il était de moyenne taille, mais bien prise, n'ayant aucune incommodité que celles que lui causaient ses blessures. Il était généreux, bon, franc, et, par ce que j'en ai pu juger et apprendre depuis des gens qui le connaissait, il avait toujours passé pour brave soldat et bon officier. Enfin, il méritait une autre destinée que la Bastille. On lui apporta son ordinaire, conjointement avec celui de l'abbé de la Mothe auquel, malgré toutes ses impertinences, je faisais toujours part sur te mien, qui était encore en ce temps-là passable. Mais je redoublai la dose, en considération du comte, quoiqu'il s'en défendît d'une façon honnête et comme il aimait beaucoup le vin, je lui donnais la plus grande partie du mien, ce que j'ai toujours fait pendant que nous avons été ensemble.

Il fit cette année des chaleurs excessives. Elles furent cause que le comte et l'abbé se promenaient dans la chambre en chemise. L'abbé voulut pousser la galanterie plus loin et quitter sa chemise, mais je protestai que je ne le souffrirais absolument pas et je lui affirmai que je demanderais avec empressement d'être séparés, s'il voulait pousser l'impudence à l'excès. Il en fut si outré que, dès le soir, — c'était le ier juillet, — il donna un billet au porte-clefs. Les suites nous firent juger ce qu'il contenait, car, dès le lendemain matin, on fut visiter les prisonniers de la calotte, mais ils avaient si bien rebouché leur trou que quoique les officiers leur protestassent qu'ils savaient bien qu'ils avaient communication avec ceux de la quatrième chambre et avec nous, ils ne leur purent faire avouer, et indubitablement si nos voisins de la quatrième avaient usé de la même précaution, les officiers ne trouvant rien auraient pu accuser l'abbé d'imposture et de calomnie. Mais étant venu visiter les deux prisonniers

de la quatrième (i), ils trouvèrent leur trou tout ouvert. Les officiers parlèrent dans le trou pour découvrir où il avait communication et l'abbé de la Mothe courut promptement sous la cheminée leur répondre. Ils vinrent ensuite dans notre chambre où ils firent grand bruit. Ils doutaient encore de la chose. Cependant, dès le lendemain on fit sortir le prince (2) et Tauzin (3) de leur chambre. Nous ne doutâmes pas que ce ne fût pour les mettre au cachot et nous nous attendions bien à ta même destinée. Voyant bien d'où nous partait ce coup, le comte voulut en récompenser l'auteur, ce qu'il aurait fait sans moi qui l'en empêchait, lui faisant voir les conséquences. Deux jours après, te 6 juillet, les prisonniers de la calotte eurent la même destinée et furent enfermés dans le cachot de la même tour qui est très affreux et très puant, mais que Bernaville a rendu exécrable en bouchant tous les soupiraux, en sorte qu'il n'y entre à présent d'autre air que celui qui passe au travers des latrines. C'est dans cet agréable séjour où Gringalet (4) fut près de sept mois et où il aurait été plus longtemps si je n'avais été prendre sa place. Ce fut là qu'il acheva de se persuader qu'il avait reçu du ciel la philosophie par infusion, comme Salomon, quoiqu'il eût fait son cours de philosophie à Genève dans la boutique d'un relieur de livres, dont il ne put apprendre le métier. Nous demeurâmes donc, le comte et moi, privés de toute société autre que celle de l'abbé de la Mothe, dont nous nous serions passés avec plaisir. Pendant tout le temps que nous

(1) Cette chambre était occupée par le prince de la Riccia et Tauzin.

(2) Jean-Baptiste de Gapoue, prince de la Riccia, seigneur napolitain, chef de la conspiration de Naples contre Philippe V, fut transféré de la citadelle de Marseille à Vincennes, puis à la Bastille avec son domestique (26 septembre 1702.) 11 en sortit le 18 octobre 1713 avec un exil à Orléans. (Archives de la Bastille, 10537 et 10607.)

(3) Tauzin père et fils étaient à la Bastille aux termes de leur écrou pour « un commerce de prostitution et d'usure ». Les rapports de d'Argenson les qualifient de filous de premier ordre.

(4) Samuel Dupré dit Gringalet « espion du prince d'Orange, embaucheur d'ouvriers français pour l'étranger », était genevois. Mêlé au complot qui avait pour objectif de brûler la flotte de Brest, il fut mis à la Bastille le 29 novembre 1702 et en sortit le 9 juin 1713.

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restâmes ensemble, sans avoir communication avec d'autres prisonniers, ce mauvais prêtre ne pouvait s'empêcher de nous témoigner la rage que lui causait notre union. Le comte me fit confidence qu'il avait été deux ans enfermé dans Vincennes, accusé de travailler à la recherche de l'œuvre magnétique. Bernaville lui avait fait subir des peines inouïes, par l'hypocrisie de ce barbare qui le voulait faire changer de religion et par son avarice qui le faisait mourir de faim. Le comte, en effet, avait de très beaux secrets et n'en savait peut-être pas moins que le comte de

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Pièce cotée et signée ne varietur, par Constantin de Renneville. (Archives de la Bastille.)

Gabalis. Il possédait admirablement bien son Raymond Lulle, sonAlbert-le-Grand, etc. Tout prisonnier qu'il était, il me fit voir des choses prodigieuses et il m'avait promis de me donner de très beaux secrets si notre liberté commune nous en avait donné les moyens. L'abbé de la Mothe mettait tout en pratique pour nous faire séparer, le comte et moi. Sur le récit que le comte lui avait fait de la malice qu'avait l'abbé Papasodero de percer toutes les bouteilles, dans lesquelles on lui apportait son vin, si adroitement par le fond, que le porte-clefs ne s'en apercevait pas, et quand le sommelier les remplissait, tout le vin se répandait, il ne cessa de prier le comte de lui faire voir comment il faisait pour les percer. Le comte, pour se débarrasser de ses

importunités, lui dit qu'il avait besoin d'un clou. L'abbé lui en eut bientôt arraché un de la muraille, avec lequel le comte perça, un matin, nos trois bouteilles. Le bon prêtre ne manqua pas cette occasion pour jouer un mauvais tour au comte. Il écrivit un billet et lorsque l'après-midi, Ru vint desservir, il le lui mit adroitement dans la main. En effet, un moment après, Ru entra avec les trois bouteilles à la main et nous demanda qui de nous les avait percées ? Pas un ne voulait répondre et Ru voyant que j'affectais de lire, sans vouloir seulement lever les yeux, crut que c'était moi et commençait à m'apostropher quand l'abbé, se levant promptement et courant à son bréviaire, mit la main dessus en jurant : « Foi de prêtre, comme j'ai la main sur ce bréviaire, Ru, ce n'est pas moi. — Eh bien, Ru, puisque M. l'abbé jure foi de prêtre que ce n'est pas lui; je proteste, dis-je aussi, que ce n'est pas moi; mais je veux dire comment la chose s'est faite... » Alors le comte m'interrompant et prenant la parole dit : « Ru, foi d'honnête homme, c'est moi qui les ai percées, mais c'a été à la sollicitation de ce bon et honnête abbé qui m'en importune depuis plusieurs jours. » Le bon prêtre se mit à pleurer et fit des serments exécrables qu'il n'avait pas écrit te billet. Ru le tira de sa poche et nous le fit lire. L'abbé, chargé de confusion, se retira dans un coin de la chambre en s'écriant : « A qui se fier à l'avenir, bon Dieu ! » Quelques jours après, il nous trahit encore plus cruellement, ce qui me plongea en un affreux cachot et fit perdre la vie au comte de Brederode.

Ce fut le 20 septembre 1703. Gorbé sortait ; après sa visite, nous aperçûmes très distinctement que notre bon abbé lui glissa un billet. Un moment après, Gorbé ouvrit une seconde fois la porte, fit sortir notre fidèle compagnon et lui parla fort longuement sur l'escalier. Après quoi, il fit rentrer dans notre chambre le vénérable prêtre, qui parut tout joyeux le reste du jour. Le lendemain, sur les huit heures du matin, Ru vint lui dire de s'habiller et ensuite le fit sortir de notre chambre, où deux heures après, lui et un autre porte-clefs, vinrent quérir le lit et le reste de son

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petit bagage en nous protestant que nous ne le verrions de la vie et qu'ils nous en félicitaient, car c'était un méchant homme. « Je vous jure, reprit Ru, que de l'heure où je vous parle, il est enfermé dans une chambre d'où il ne sortira pas de sitôt et où il aura tout le temps de regretter celleci. » Après que Ru eût fermé la porte et qu'il nous eût laissé seuls, le comte et moi : « Hé bien, mon cher comte, lui dis-je en l'embrassant, savez-vous qui est l'homme qui sort d'auec vous ? — C'est, dit-il, le plus grand fripon et le plus grand scélérat qui fut jamais. — Vous avez raison, lui dis-je, mais vous en serez mieux convaincu quand vous aurez appris que c'est Sorel, curé de Léry. — Quoi, le curé de Léry! reprit-il avec étonnement. — Oui, dis-je, c'est Antoine Sorel, curé de Léry, qui vous a marié avec la marquise de Bois-Roger. Il nous avait conté votre histoire à M. Linck et à moi, avant que vous fussiez venu avec nous. — Ah! Monsieur, reprit le comte, pourquoi ne me l'avez-vous pas dit pendant qu'il était avec nous ? Je ne vous te pardonnerai jamais. » Et me quittant brusquement, il alla rêver contre la fenêtre. Je l'y laissai quelques moments pour lui donner le temps d'évaporer sa bile. Puis : « Savez-vous ce que vous devez faire lui dis-je, pendant que vous le tenez dans un lieu où il ne peut plus vous faire faire tant de chemin pour l'atteindre? M. du Juncas me paraît être un fort honnête homme et il m'a témoigné qu'il ne cherchait qu'à vous faire plaisir. Il faut te prier d'en, gager Sorel à vous donner un certificat de votre mariage. » C'est ce que nous avons tenté tous deux depuis notre séparation, mais vainement. Sorel a refusé la chose à M. du Juncas, comme me l'a dit lui-même cet officier, qui mit tout en oeuvre pour engager ce méchant prêtre à rendre cette justice au comte qu'il lui affirma devoir être dans peu remis en liberté. Mais ni prières ni menaces (i) ne purent rien sur le cœur de ce barbare.

(1) Renneville expliquait sans doute de la sorte le mémoire remis par lui à du Juncas contre Sorel et transmis par du Junca9 à d'Argenson, cité dans notre étude préliminaire.

Ru nous apporta notre dîner qui fut tout des plus magnifiques. On faisait maigre ce jour-là et depuis que j'étais à la Bastille, nous n'avions pas été si bien servis et nous n'avons jamais revu depuis, pendant notre prison, rien qui en approchât, car quand nous fûmes sous l'avare direction de Gorbé, et, après, sous l'extrême et sordide lésine de Barnaville ils nous ont laissé les sept jours de la semaine à la charge de la Providence. Le comte eut trois plats de poisson. J'en avais six. Le comte avait une soupe de moules et j'en avais une d'écrevisses, mais admirables. Parmi mon poisson, il y avait une vive fort belle, une grande sole frite et une perche, le tout très bien assaisonné, avec trois autres plats. Nous dinâmes, le comte et moi, tout à notre aise, ne nous doutant pas que ce serait le dernier repas que nous ferions ensemble. Nous nous jurâmes une amitié mutuelle et nous étions encore dans ces agréables transports quand Ru vint me dire de descendre dans la salle où M. d'Argenson m'attendait et sans me donner le temps de quitter ma robe de chambre et de m'habiller, ne me permettant que d'embrasser le comte, il me conduisit dans une salle où je trouvai Gorbé, accompagné des porte-clefs et de six soldats. Après m'avoir reproché des crimes supposés que m'avait imputés Sorel, il ne voulut jamais écouter ma justification et me commanda de me dépouiller tout nu. Je lui dis que je n'en ferais rien, que je voulais parler à M. le gouverneur ou à M. du Juncas, qui seuls avaient te droit de me commander. « Mettez vite vos habits à bas, me dit-il. Vous en épargnez la peine à ces gaillards (montrant ses soldats) qui ne demandent pas mieux que de vous rendre ce service et qui ne le feront pas si doucement que vous. » Je consultais si je ne pouvais pas me jeter sur une de leurs épées, pour la passer au travers du corps de mon tyran, lorsque Bourgoin s'approchant de moi me dit tout bas : « Obéissez à ce maraud plutôt que de vous faire déchirer ; car, pour lui plaire, tes soldats ne demanderaient pas mieux que d'exécuter ses ordres cruels. » Je pris le parti de me déshabiller moi-même. Je m'assis, pour cet effet, dans un fauteuil. Ru donnait tout pièce à pièce à Gorbé à mesure que

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