‹ La vie à Paris ... 1880-1885, 1895-1910Chapitre 4 sur 12 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

rière, je crois, et vivant ehecotte fut comme une >-Valmore, la Desbordes- ?/me, Malvina^ les deux qui n*est pas la première

me Blanchecotte ne fut que. Ses poésies, Rêves et îadémie, sont pensives, vie, tout en songeant à ianchecotte regardait la uve l'encourageait, Jules e de ses chansons :

)tte...

e, causeuse, malicieuse, , Elle a laissé un volume de portraits, où elle se essions d'une femme. Et m effet, cette femme de fiante et consolée. Ses raiment féminines, avec

le crains que ceux que me faire souffrir ! »

s ceux qui l'aiment, elle

puisse faire de son cœur tout. »

fort amusé de ces chars, et la mascarade, abc dant si longtemps, est redevenue un plaisir ei un besoin de la foule.

Pourquoi l'homme, de temps en temps — tous les temps, — a-t-il eu la tentation de & sur le visage ce masque en carton qui dissi figure et lui permet de passer inconnu à tr cohue et les huées? Peut-être y a-t-il dans d'échapper à soi-même, de devenir en quelq un autre personnage durant quelques heures qu'une satisfaction grossière, j'entends une ei joie particulière qui permet cette jouissance de dépouiller, pour un moment, son moi et è autre, un errant quelconque, un anonyme, un ii un irresponsable, secouant sous le masque te responsabilités de la vie courante. Je voudrai monsieur qui passe ! dit en soupirant le Fan Musset.

Je comprends qu'on veuille être aussi ce impersonnel aui nromène sa cravité bouffoni

nou >n'c rtii lisj îcB s Ul ml; l'av qu ent San

soi-même. Transmigration d'un jour. Être le monsieur qui passe I

11 faut avouer que la foule n'y entend pas autant malice et s'amuse tout simplement pour s'amuser, sans remonter aux principes et aux causes. Elle a débondé pendant trois jours tout son tonneau de grosse gaieté. Serpentins et confetti, petits balais et cornets àbou<quin, lourdes poussées brutales sous un ciel de printemps, jamais, tandis que se jouait en Orient quelque drame dont on ne s'occupait guère ces jours-ci, Paris n'a été plus fourmillant et plus fou. — Et — chose singulière — dans ce déchaînement des plaisanteries pataudes, dans ce débordement de drôleries de plaisantins en goguette, l'idéal, l'incoercible idéal, avait son asile aussi, son coin. réservé, se maintenait, comme un dernier bataillon sacré, gardait sa place dans un refuge, devant l'Opéra noir de monde.

Ce peuple de Paris ! Il aimera toujours, quoi qu'on

:e dans la e de gulfense foule chanteurs s commis, deux sous niants de

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itassaient, naissaient.

s nasftnnx

Lisette, trouvait le moyen d*amener de petites aux yeux des amoureux, tandis que la vue des c gigantesques rôtissant les cuisiniers panta quement embrochés amenait de gros rires au3 des badauds.

Voilà ce que j'ai vu dans un coin de Paris, en frairie parisienne, dans le brouhaha du Car une petite fleur bleue, la romance à Madame pc sur le pavé de bois, entre les confetti...

Et je n'ai pas trouvé cela si ridicule !

Ninon, Ninette, Manon, Manette et Tidéal, n( retrouverons à la Chambre, puisque le m député de Gray, M. Couyba n'est autre que A Boukay^ dont Mlle Reichenberg chantait si bi délicieuses chansons d'amour ; nous les retr chez Georges Petit dans tout un monde de féerie ( par le peintre Jean Veber, princesses à traînes

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Plessy, la Célimène idéale du Théâtre-Français. Et Ja grande coquette était ravie d'avoir pour protagoniste ce petit-fils du maréchal Jourdan qui, s'il eût abandonné la carrière militaire, eût été capable de gagner des grades sur la scène de la rue Richelieu.

Le choix de Tceuvre, Mme Plessy étant consultée, s'arrêta sur la pièce d'Alfred de Vigny, intitulée : Quitte pour la peur. Décors, costumes, mise en scène, tout marcha à souhait. L'auteur, discrètement flatté, câliné par cet hommage à sa littérature, surveillait lui-même les répétitions. Il daignait sourire. Point de relâche : la représentation eut lieu à jour fixe.

La salle fut comble. Un public bariolé comme Tétait en général celui des deux empires napoléoniens. Au Palais- Royal, ce public apportait, en outre, certains éléments que l'on n'eût point retrouvés aux Tuileries. Sur la masse obligatoire des fonctionnaires, militaires ou civils, se détachaient là des figures dont aucune, certes, n'appartenait à la race française, et c'est bien ce qui constituait l'originalité du salon du prince. Des étrangers, pour la plupart très mal vus de leurs ambassades respectives> et cela non sans cause. Les exilés, les réfugiés, les épaves des diverses insurrections du vieux continent européen étaient particulièrement bien reçus au Palais-Royal. Ils étaient sûrs d'y trouver toujours appui, secours et bienveillant accueil. On y aimait à se tenir au courant des conspirations qui, par des voies souterraines, ejitretenaient l'action permanente du patriotisme italien, hongrois, polonais, voire du home rule irlandais.

Tout ce monde ne raffolait pas précisément de l'Empire ; il se contentait d'être bonapartiste à sa manière et espérait, au profit des races opprimées, le retour des belles tueries de Lodi, d'Arcole, de Marengo. Pour le moment, il remisait ses sombres préoccupations et, de bonne grâce, se laissait aller à jouir des splendeurs de la fête.

La pièce d'Alfred de Vigny touchait à son dénouement. Le troisième tableau était commencé. Le public se prépa-

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délibéra par petits groupes. Diverses opinions se manifestèrent. La majorité penchait pour la débandade générale. Il eût été curieux, durant ce trajet du Palais-Royal à l'Académie impériale de musique, de lire sous le crâne de Son Altesse les multiples préoccupations qui devaient pour le moment tracasser son cerveau. A-t-il échappé, se demandait-il, ou bien a-t-il succombé, le cousin des Tuileries? Et en cette dernière hypothèse, que va-t-il se passer? Il faudra voir, aviser, prendre un parti et surtout le prendre • vite. Des complications peuvent éclater en Europe. Un bouleversement général serait à craindre ou plutôt à espérer. Notre armée est vaillante et parmi les jeunes généraux ce serait le diable si Ton n'en trouvait pas quelquesuns d'habiles. Au dehors, a.vec les éléments dont on dispose, il serait facile de mettre en branle deux ou trois insurrections nationales solides, prêtes à jouer le grand jeu. Le feu aux poudres alors ! A la bonne heure ! Et sur ce, la voiture s'arrêta devant le perron de l'Opéra.

Peu après,le prince Napoléon apparaissait au seuil du grand salon du Palais-Royal. L'œil calme, le sourire aux lèvres, avant d'ouvrir la bouche il avait déjà rassuré son monde.

— Un coup raté, dit-il, bien que machiné de façon infernale* Mais, dans les conspirations, telles du moins que les ont de tout temps pratiquées les maîtres en ces matières, les Italiens, les armes à feu sont toujours inférieure^ aux armes blanches.

C'est à peu de chose prèsle mot d'Edmond About à propos de l'assassin Verger : « Le poignard est l'arme de précision ! » mot qui faillit faire supprimer du coup le Figaro.

— Donc, l'Empereur?... interrogea Cernuschi en suspendant au bout du mot toute la question.

— Lorsque je suis entré à l'Opéra, répliqua le prince, l'Empereur et l'Impératrice assistaient, de leur loge, au spectacle. Et nous n'allons pas, j'espère, interrompre le nôtre I... La consigne est de s'amuser, messieurs, l'Empereur y tient.

— Amusons-nous donc, conclut Mérimée avec cet air de

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Il ne fut pas César, celui qu'un comédien a, pour quelques soirs, fait revivre avec sa barbe blonde et son geste familier. Et, tandis que le décor du théâtre nous représentait l'inauguration du Cercle militaire avec ses uniformes étincelants, ses faisceaux de drapeaux, ses balcons illuminés, je revoyais — au son de cette poignante Marche de SidUBrahim jouée dans la coulisse — tout le mélodrame véritable que le drame de Pierre Denis évoquait soudain...

Une revue à Longchamp. Un homme m uniforme de général caracolant devant la foule. C'est lui. C'est

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LA VIE A l'AKlS.

qu'il était question là de Robespierre et de Da Germinal, de Thermidor, du Directoire.

Comme elle entrait dans la baignoire qù'el louée, le rideau était levé. La scène représe salon de réception, au Petit-Luxembourg, chez et, au moment même où, encore debout, la p regardait la scène, les acteurs, le décor tout il un huissier, d'une voix retentissante, annon le théâtre :

— La citoyenne Tallien I

La princesse de Chimay crut à un cauchen regarda, un moment, cette femme qui s'avançail qui portait ses vêtements et qui lui ressembl eut la sensation de voir ce que les anciens ap le double, le fantôme se montrant vivant et les thaumaturges nouveaux nomment aujoui dédoublement de la personnalité — et toute pâle au cœur, elle tomba de son long évanouie, dans

Voir son double ! Assister à ce spectacle : vivant qui agit là, sous vos traits, avec vo peut-être, cette insaisissable partie de vo d'autant plus puissante et intime qu'elle est térielle, la voix — c'est, en vérité, une troublante. Je comprends ce fantastique-là, ce tique fait de hasard, et l'être humain qui a $on double doit mettre quelque bonne voloi trouver ce présage de mort qu'y devinait Mau; par exemple.

De tout ce qui s'est passé cette semaine, la s A la vie^ à la mort I aura été l'événement typ bout de l'an du boulangisme.

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sanglant de notre répertoire comique pour courir ainsi le monde ?

Le procès Boisleux-de La Jarrige intéresse tout le public pa^ce que nous avons tous la sensation que le fer du chirurgien peut nous atteindre, un jour ou Tautre. Et présentement, avec ce petit frisson sur la peau que donne l'approche de l'acier, nous ne voyons que des bourreaux dans ceux que nous réclamerons avidement comme des sauveurs. Oh! que les chirurgiens dans les conversations des dîners privés, au dessert et après le dessert vont, tous ces jours-ci, passer un mauvais quart d'heure !

Et pourquoi? Parce que des coureurs d'opérations taillent à tort et à travers dans la chair humaine. Mais toutes les professions ont leur bohème, hélas I et la chirurgie n'en est pas moins la grande adversaire de la mort. On l'appelle trop tard souvent, et lorsqu'au lieu du remède elle ne peut apporter qu'une autre sorte d'extrême-onction. Comptez pourtant combien d'êtres marqués pour la fin elle a remis sur pied en arrachant de leur corps le germe de décomppsition ! L'appendicite, qui semble une maladie à la mode, était chose inconnue alors qu'elle emportait tant de malades que sauve aujourd'hui une ouverture de ventre. L'ovariotomie est devenue de pratique courante, et le monde et la science ont également leurs ovariotomanes^ qui ne travaillent point positivement à la repopulation de la France. Il n'en est pas moins vrai que l'opération, redoutable jadis, est devenue facile, pour ne pas dire courante, et il serait puéril, absurde, inique et ingrat de juger sur des spécimens étranges ceux qui, pour

le n'a qu'une terreur, Varriviste n'a

îster en gare !

arrive souvent même, comme les Thomson, à un terminus où il

cher jamais.

is qui, en ces derniers temps, et mena le train à toute vapeur — t — ce fut Salis, Rodolphe Salis, l'appelait à Montmartre. Un aïeul ,ns ! Mais un précurseur vieillit si i'hui !

5 à peine qu'en passant devant le alis pour la dernière fois. Il procé- Victor-Masse, au déménagement de lortait je ne sais où ses figurines, oupages de zinc, ses ombres^ ses

qui les allait mener loin de Paris, lilliputiens qui nous avaient émus le VÉpopée ou le mystère de la

apparaissaient encore, noirs et 3 les hauts plumets des grenadiers, ices et les chapskas des lanciers hapeau de Napoléon et aussi les s bergers en marche vers Bethléem Je reconnaissais dans le pêle-mêle

et dans l'étrange promiscuité de is ombres — hier si vivantes — les it Prodigue, les cavaliers égyptiens

galopant devant le Sphinx immobile, et les silhouettes caricaturales de Parisiens connus et proches, le ventre de Tun, Tours de l'autre, le nez d'un troisième... Tout ce microcosme, qui avait été la curiosité, la joie, l'ironie, l'enthousiasme de Paris, je le retrouvais là, entassé dans cet étrange char de Thespis qu'était la voiture de déménagement.

Et adieu va ! C'était fini. Le Chat-Noir battait en retraite. Ce Lilliput fantaisiste et héroïque allait quitter la ville et courir le monde. Elles aussi, les ombres, faisaient une tournée^ la dernière ! Et je regardais s'éloigner ces mille et un petits acteurs qui passaient naguère sous nos yeux dans les paysages de Rivière, tandis que la voix prenante de Fragerolle chantait. C'était vraiment quelque chose de spécial, de particulièrement artistique et de curieusement parisien qui partait. Une autre retraite de Russie ! Une nouvelle fuite en Egypte. La fin d'une maison d'art et de fantaisie. Un lendemain de caprice. Le fantôme du Ckat'iYoir, Les ombres des ombres î

— Oh ! vous me reverrez ! me dit Salis.

Et touchant du doigt un des petits bataillons de grognards découpés par Caran d'Ache :

— La garde meurt et ne se rend pas !

Il s'est rendu — et il est mort. Et je retrouve ce billet qu'il m'écrivait au lendemain de cette rencontre et qui le peint bien, ce rapin à tète de huguenot, narquois et grandiloquent :

Mon cher maître, Vous avez été parmi les premiers à annoncer la venue du Chat-Noir sur la butte !

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Vous connaissez son œuvre de bonne volonté, son admiration pour les aïeux divins qui ont fait de notre langue et de notre littérature la plus noble langue du monde — et cela nous fait cousins, révérence gardée — car, vous aussi, vous êtes parmi les altesses intellectuelles qui, avant nous et mieux que nous ne le pourrons faire, avez livré le bon combat contre les snobs du décadenlisme et de la porcherie littéraire. Aussi ne voudriez-vous pas, par une ligne ou deux dans le journal le Temps, nous souhaiter bon voyage?

Gela nous porterait bonheur et ne serait pas pour nous faire du tort et diminuer notre prestige auprès de vos amis qui sont légion partout.

Excusez-moi, maître; mais la sympathie émue et ironique que vous avez montrée au pauvre Brichanteau m^autorise presque à vous demander ce service. Je suis u*ne sorte de Brichanteau aussi; j'ai des admirateurs comme cela — et aussi des petits succès .

Bien à vous, maître.

Rodolphe Salis.

Je ne lui souhaitai pas bon voyage. J'attendais pour lui dire bon retour. Il faisait, pour ses puppazzi, ses poètes, ses bonshommes de zinc, ses acteurs découpés et articulés, de si beaux rêves I II les logeait, par avance, dans un théâtre idéal, un Chat-Noir de féerie, au flanc de la Butte immortelle! Un souffle a passé sur ces ombres. Et je ne puis que donner un souvenir à ce novateur qui vraiment croyait combattre — et avait réellement combattu — pour la gaieté de France, la chanson d'amour ou de bataille et les vers des poètes, et qui meurt, comme Jules Jouy, à l'heure où Maurice Boukay 6ntre à la chambre, où Caran d'Ache est populaire, où Maurice Donnay, triomphant, travaille pour la Comédie française et où le Chat-Noir

cédant au réalisme, s'inquiétait des gauchos mexicains et des romans des Terres Chaudes?

Lucien Biart s'était résigné et, sans tristesse, il regardait passer et grandir les nouveaux. On le rencontrait parfois souriant, aimable, avec sa figure fine et rase. Il continuait à rêver de son Mexique, et le public, qui connaissait Salis, ne le reconnaissait plus. Ce fut pourtant — et M. Doumic a eu raison de le. dire — un rare et séduisant écrivain.

Mais, que voulez-vous? Salis incarnait un genre, personnifiait une époque. Il avait fait de son cabaret le point d'intersection de tous les mondes et quarts de monde. Ses boniments vengeaient parfois, dans leur drôlerie truculente, la conscience publique et le gentilhomme en sa bouffonnerie osait dire tout haut ce que tant d'autres pensaient tout bas. C'est bien ce qui fait la force de ces éta})lissements qui sont comme la soupape nécessaire à l'humeur railleuse du bon public français.

Il paraît que les directeurs de théâtre ont voulu réclamer contre

Les cabarets chantant au coin des carrefours

l'intervention de la censure. Ils oublient que de tout tftmns la satire nubliaue eut besoin de ces exutoires.

tzigane en voyage et de Mme Rigo en colère, tout ce qui est la mousse irritée ou l'écume de notre vie parisienne, le cabaret s'en empare et de nos grandes colères ou de nos grandes catastrophes — le Panama et ses chutes niagaresques — fait de petites chansons.

C'est bien pourquoi il faut laisser dans leur liberté ces satiriques qui s'en vont, un refrain aux lèvres et le chapeau sur l'oreille, ainsi que Mimi Pinson avait son bonnet. On n'impose pas la censure aux moineaux francs ! Et qu'importe qu'ils laissent tomber dans leur vol sur quelque front même vénérable la fiente qui est comme le rachat de leur frétillement et de leur gaieté !

Ils amusent, et tout est là, en ce bas monde. Et voilà pourquoi le turbulent Salis a eu plus d'oraisons funèbres que le pauvre Lucien Biart, et M. Doumic est assez perspicace pour ne pas s'en étonner et assez philosophe pour s'en consoler.

P.-S. — A quelques jours de là, j'ajoutais : « Laissez donc chanter les chansonniers et défiler les ombres chinoises! Que les théâtres donnent de bonnes pièces et que les cabarets riment d'alertes satires 1 Le théâtre, c'est le livre, et le cabaret, c'est le journalisme !

Il n'a pas grand'chose à railler aujourd'hui, le cabaret, et ce mot de journalisme me porte à donner un souvenir à un journaliste dont le suicide trop réel a fait moins de bruit que celui de tel baryton voulant mourir pour une « amie ». Georges Maillard, ainsi s'appelait ce pauvre garçon qui, las de ne pas trouver à placer sa copie, s'est logé une balle dans la tête.

Et il avait du talent! Nous avions débuté ensemble.

Il a des camarades devenus glorieux. Dans hôtel de la rue de Navarin, il habitait un q étage, écrivant, bâtissant des rêves. J'avais pour lui trouver un coin dans ce Paris où il ni tomber, ni vieillir. Il était fier. Autrefois, c portait haut sa tête blonde, aux moustaches m Villemessant l'appelait col-de-zinc. Il en riaii devant la mort il a gardé cette attitude hautaine.

— Comment n'a-t-il pas fait appel à ceii connaissaient encore ? (Car « les jeunes généi ne savent pas.)

Il y a un mois, son frère mourait, un of notre armée. Se sentant plus seul chaque disant que les plus dévoués de ses amis p l'aider et non le sauver, ayant horreur de 1 hasard, des soirs lugubres, des réveils navrés fi.ni. Les journalistes ne sont pas tous les favo mode et de la fortune.

Un dimanche pluvieux. La traversée de ru( laires, de Clignancourt à Saint-Ouen, par le ce des pauvres; les petites ouvrières qui se signe ou six amis d'autrefois derrière le drap noir, de terre humide dans le cimetière lointain. C petits bouquets de violettes fraîches sur ] d'humble bois blanc. Pas de discours. Un adif Et c'est ainsi que disparaît un homme qui 1 toute sa vie, eut du talent et fut honnête.

Georges Maillard avait publié un voli nouvelles d'une invention originale et d'um langue, ferme et sobre. On ne le trouve plus

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une grande artiste incarnant la Samaritaine. Nous revenons, semble-t-il, aux mystères du temps passé, à des mystères moins naïfs, accommodés au goût du jour, et, tandis que dans les petites villes espagnoles on va promener, par les rues, le corps du Christ, percé de coups et saignant de blessures horribles, on montrera aux Parisiennes le Sauveur apparaissant blond et doux, en sa robe écarlate, sur les planches des théâtres sanctifiés.

C'est une dévotion comme une autre et une réaction contre cette littérature flétrie, l'autre jour, par M. Bérenger. On se rachète comme on peut. Les lis blancs s'entr 'ouvrent sur le terrain engraissé de gauloiseries; les nimbes d'or entourent les fronts joyeux et — tel Jehan Fouquet peignant Agnès Sorel sous les traits de la Vierge — nos poètes passent doucement de la poudre de riz parfumée à l'encens sacré. Je ne sais pas ce que la foi, l'humble foi des bonnes gens crédules, peut avoir à gagner à ces plaisirs de raffinés, mais je constate, comme un des symptômes caractéristiques de la mobilité de ce temps, cette renaissance du mysticisme, née de la Marche à V Étoile dans un cabaret de Montmartre.

Et l'église suit le théâtre à l'heure où le théâtre imite le sermon. Le curé de la paroisse de Notre- Dame-des-Champs a ouvert, rue Jean-Goujon, une sorte de spectacle nouveau où nous avons assisté à la Vie de Jésus mise, non en rondeaux mais en tableaux vivants. Une longue salle tendue de rouge, éclairée à l'électricité, toute une foule accourue et, là-bas, une scène drapée d'un rideau de pourpre qui s'entr'ouvre

pour laisser apparaître un tableau pieux, lo cloche sainte, remplaçant ici le bâton du rég sonné les trois coups. C'est au profit des œ Jeunesse que se déroule toute cette vie di depuis Tarrivée des Bergers et des Mages ji Résurrection. Les figurants de ces scènes évar sont des élèves de Técole et, entre deux n d'Hœndel ou de Gounod, le bon curé invite tateurs — j'allais dire les fidèles — réu l'immense et longue salle à donner leur obole teuses qui tendent, comme à la messe, leur ai pour les pauvres gens. Il y a même, dans l'e entre la vue de Jésus ressuscitant le fils de et l'entrée à Jérusalem le jour des Rameî visite au buffet où l'on peut boire, pour c centimes, un verre de Champagne au profit de pieuses. Mes frères, à la santé des pauvres î

Voilà qui est tout à fait moderne et, comm très parisien. Les représentations sacrées encore à Séville un caractère de piété farc Paris, le néo-piétisme demeure aimable et : fourni de chocolat glacé, corrige heureuse que la Passion peut avoir de douloureux.

Je ne sais pas ce que la crédulité du cha peut avoir à gagner ou à perdre à ces représ( mystiques, mais je sais bien que les acteurs jours saints venus, ne songeaient autrefois pirer le bon air printanier et à regarde verdir et les bourgeons s'ouvrir, sur les bor Marne, ne rêvent maintenant que de jouer le de sanctifier leur Vendredi Saint en interpi

drame sacré. Jésus est devenu Vemploi suprême, le rôle idéal et définitif qui tente le comédien, comme une création incontestablement supérieure; et avoir été le Christ, ne fût-ce qu'un soir, est une de ces perspectives fiévreuses qui hantent le sommeil de ces chasseurs de chimères. Qu'est-ce que le vieux Gobert jouant Napoléon comparé àX... représentant Jésus?

Victor Hugo, du reste, n'est-il pas devenu comme une sorte de père de l'Église et, parmi les tableaux de la Passion, entre le Golgotha et la Descente de croix, le curé de Notre-Dame-des-Ghamps (la première paroisse de l'écolier des Feuillantines), ne fait-il point réciter, rue Jean-Goujon, l'admirable Barrabas du poète?

Ernest Renan est mort trop tôt. Ce mouvement mystique l'eût charmé — charmé et entraîné. Il eût donné à la scène quelque tableau sacré plus réalisable que VAbbesse de Jouarrè, On me contait qu'un abbé très célèbre et très érudit, visitant, en Bretagne, la cure d'un brave ecclésiastique qui lui demandait le titre du meilleur ouvrage, du livre le plus religieux paru dans ce siècle, lui répondait :

— Ma foi, monsieur le curé, je crois bien que c'est la Vie de Jésus^ de Renan î

Les drames sacrés, chemins de la croix, passions et mystères du Christ, sont religieux à peu près comme le Jésus de Renan ; mais il n'en est pas moins vrai qu'ils sont un retour à ce qu'il y a de primitif et de naïf en nous. La vieille chanson dont parlait M. Jean Jaurès nous berce encore, pareille à un Noël oublié, de son refrain qui nous semble sortir comme du fond des siècles. Les cloches de notre enfance, les

i'2H LA VIE A PARIS.

des cathédrales en supprimant les murs de pierres et tout Téquilibre résistant où s'appuie Télan du rêve I Étranges poètes que ceux qui sont comme gênés pav la solidité brutale des grands chênes et qui voudraient tout de la forêt, la fraîcheur, le silence et les pa,rfums, tout, sauf la forêt elle-même, car la forêt est aussi une architecture et aussi le ciel étoile. »

Et M. Jaurès trouverait étranges aussi ces spectacles de la Passion où les étoiles qui guident les rois mages ne sont que des paillons cousus aux toiles peintes, où la gloire qui enveloppe la résurrection du Sauveur est de la lumière électrique, où les saintes femmes arrivent, maquillées, de la loge voisine, et où Pilate se lave les mains dans de l'eau de Lubin. J'imagine que les représentations plus 'rustiques d'Oberammergau ont un caractère moins littéraire sans doute, moins exquis si l'on veut, mais autrement saisissant, et lorsque nos paysans bretons se réunissent sur la lande, entre la mer grise et les genêts d'or, pour interpréter le mystère de sainte Trophime, sans doute ont-ils plus de recueillement, bien que le bourreau y. soit représenté par un figurant portant une culotte de zouave.

Un moment, lorsque la plaza de toros de la rue Pergolèse fut définitivement condamnée et qu'on ne savait plus que faire de cette immense bâtisse improvisée là à coups de millions par un descendant de Christophe Colomb, un imprésario eut l'idée de proposer d'y établir une succursale d'Obera^nmergau. On eût fait venir d'Allemagne toute la troupe de paysans voués à ces représentations sacrées, tous, depuis Jésus jusqu'à Madeleine, et Jean, et Joseph, et Pierre, et

Quoi qu'il en soit, en ces anniversaires où réapparaît à la pensée l'image du Calvaire, il semble que l'exhibition de miss Clara Ward, jetant par-dessus les moulins sa couronne de princesse et donnant à Paris le spectacle de son « tableau vivant », devienne un plus ^ violent défi, je ne dirai pas à la morale mais au simple décorum, et ce spectacle gras n'est pas un spectacle de carême. .Les beaux vers d'Armand Silvestre et du Chemin de la Croix nous paraissent mieux ^ de circonstance et Massillon redevient d'actualité.

Chose inattendue, en passant de Jaurès à Massillon, c'est le député socialiste qui nous paraît rx)rateur chrétien et c'est le prêtre qui, brusquement, dans son sermon sur V Aumône^ nous fait entendre des paroles qui ressemblent à des revendications socialistes. Est-ce à Carmaux qu'a été jeté ce cri qui reproche aux riches leur dureté pour, les pauvres, est-ce un tribun qui a mis dans la bouche de Lazare ces revendications irritées : « Que me reprochez-vous ? Je puis être un serviteur inutile : mais n'êtes- vous pas vous-même un serviteur infidèle ? Ah ! si les plus coupables étaient les plus pauvres et les plus malheureux ici-bas, votre destinée aurait-elle quelque chose au-dessus de la mienne ? Vous me reprochez des forces dont je ne me sers pas ; mais quel usage faites-vous des vôtres ? Je ne devrais pas manger parce que je ne travaille point; 7nais êtes-vous dispensé vous-même de cette loi'î N'étes-vous riche que pour vivre dans une indigne mollesse ? Ah ! le Seigneur jugera entre vous et moi ! »

Et c'est du pauvre que Massillon parle, c'est presque du mendiant et du chemineau, et Jaurès ne parlerait

que du travailleur. Mais l'auteur du Sermon sur V aumône défend riiomme qui demande une obole avec autant d'âpreté que s'il s'agissait d'un ouvrier réclamant du travail. Il s'indigne contre la charité sèche et farouche, et parlant de ces misérables : « On leur reproche, dit-il, leur force, leur paresse, leurs mœurs errantes et vagabQndes ; on s'en prend à eux de leur indigence et de leur misère et en les secourant on achète le droit de les insulter. »

Lui, précisément, du haut de la chaire, relève l'insulte, comme si déjà cette chaire sacrée était la libre tribune et, un siècle avant la revendication du droit au travail^ il refuse aux riches indignes le droit au repos. Rien de plus singulier, encore un coup, que cette antithèse, rencontrée aujourd'hui comme au hasard de la lecture, de ce socialiste contemporain parlant comme un prêtre et de ce prédicateur du temps passé haussant la voix comme un tribun.

C'est que les questions éternelles seront toujours traitées de même par les esprits ardents, afifamés de justice. Molière, sur ses planches, faisant donner l'aumône au pauvre par amour de Vhumanité est, lui aussi, avant le temps, un socialiste en action, et je gagerais que plus d'un prédicateur, en cette semaine sacrée, le père Ollivîer, les frères prêcheurs, le père Gémier, qui est dominicain, le père Terrade, qui est mariste, ou le père Moyse, qui est capucin, fera du socialisme en paroles, comme le théâtre fait à la même heure de la religion en alexandrins.

En vérité, l'heure est troublée et les lumières qui nous guident sont étrangement contrastées ou triste-

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ment vacillantes. Cette double floraison de mysticisme esthétique et de curiosité morbide, cette sorte de danse macabre où l'ex-princesse de Chimay donne la main à la Samaritaine, ces cantiques répondant aux chansonnettes, la maréchale Booth nous menaçant de notre fin dernière tandis que le curé de Notre-Damedes-Champs nous invite à VOstension des mystères de la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en quatorze tableaux vivants, dans la grande salle du Nouveau Bazar de la Charité ; les maisons hantées qui pullulent et les apparitions qui se succèdent, comme Tan dernier les prédictions de l'ange Gabriel ; tout ce tohu-bohu artis- . tico-religieux offrirait au moraliste, au psychologue, et j'ajouterai au médecin, un admirable et poignant sujet d'études.

Car il y a de la souffrance au fond de tous ces contrastes, comme il y a de la douleur dans toute fièvre. La société se tourne et se retourne sur sa couche, cherchant le frais ou le repos. Le riche sur son sommier, le pauvre sur son grabat, tous s'agitent. Et ni Jaurès ne console celyi-ci, ni Massillon ne convertit celui-là.

Cependant le monde dure, la vie humaine s'accroît en sa moyenne, la science marche — et la petite lumière qui brille à la maison du bonheur, la maison mirage^ apparaît touj ours aussi lointaine,très lointaine. Peut-être tout simplement parce qu'elle n'est qu'une étoile de théâtre, un trou dans le rideau du fond, une fictive étoile (^u berger, une étoile qui n'existe pas !

On me pardonnera cette homélie. La saison en est

cause et les affiches de théâtre, marquées de de la croix dont un auteur anglais, W. Barret là-bas, un drame populaire, les affiches sacr voulu. Chronique de carême. Une comédienne die, qui débuta au temps où les actrices n'inc pas les mystères sur la scène et se vouaient à Molière, une charmante et aimable femme < la compagne dévouée d'un peintre célèbre, Mn est morte, il y a deux jours, et on Ta incinérée ( au cimetière du Père-Lachaise.

Nulle cérémonie. On n'avait pas invité c furent pour la comédienne une sorte de famil lui gardaient un fidèle souvenir. Mme Lloyd que personne ne suivît son convoi que ceux étaient le plus intimement chers. Elle avai à la Comédie française, dont elle était s( depuis 1881, le souvenir d'une artiste dévou d'appartenir à une grande maison, respectu son devoir. Elle y avait débuté avec succès voil quatre ans, le 23 janvier 1863, dans Célir puis dans l'Isabelle de VÉcole des maris, la Rosine du Barbier de Séville. Elle était élancée, jolie, avec des yeux vifs et des bruns. Se costumant à ravir, elle portait fi( avec une belle prestance un peu hautaine, le Louis XIV.

Elle avait, du reste, un sens artistique tn loppé et, un moment, je l'avais priée de si les costumes féminins du magasin de la C comme elle s'occupait, je crois, avec beaucoup des costumes des tableaux de M. Vibert. Je me

bataille du théâtre l'autre foyer, repos, la joie intime, le foyer où mante femme avait bien le droit jours souriants et paisibles.

Elle était là, heureuse et ne s Comédie, lorsque la mort Ta prise épargnant du moins les longues soi vue il n'y a pas longtemps, reven théâtre, et je dis par hasard car, e honoraires, les sociétaires retraitée ment près de la scène où d'autres portent parfois leurs costumes, où doivent retrouver que les fantôm Mme Lloyd pouvait y revenir, sûi mains tendues et des visages hei Elle n'avait laissé, dans la vieille autour d'elle, dans la paix de s( bonheur — que des amitiés dévou l'estime émue et les regrets sincèi connu son esprit, sa grâce aima

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son époque. Il s'est, du reste, décerné un titre spécial en forgeant un afifreux mot nouveau, Yavatit-premiérnste^ pour dépasser et désoler ses confrères les soiristes.

Une avant-première ! Il n'y a plus aujourd'hui que des avant-premières. Le blé depuis longtemps se faucheen herbe et les oiseaux des nids n'ont plus le temps d'éclore. J'ai reçu, un jour, la demande d'un reporter qui me priait de le laisser pénétrer, le kodak à la main, dans la salle du comité de lecture de la Comédie pendant que l'auteur lirait sa pièce à ses juges. M. Pingard n'a-t-il pas été maintes fois sollicité par des dessinateurs voulant prendre les profils d'académiciens durant^ une élection ? Tout ce qui peut « être vu » n'intéresse plus. Il n'y a de curieux que « l'invisible. » Ce qui n'est pas du verjus ne semble aucunement digne d'être cueilli. Il faut devancer les événements pour rester dans l'actualité, et le « public des premières » en arrive à se regarder tristement comme un public de refusés.

Cette vieille institution du Vernissage si particulière et si gaie, cette bousculade annuelle qui était comme la cohue traditionnelle du 1" Mai parisien, voilà qu'elle n'est plus, en réalité, qu'un post-scriptum du grand jour officiel où le président et les ministres inaugurent solennellement le Salon ? Le vernissage a une avant'prernière comme toutes les premier e$ aujourd'hui. Cette avant-première, c'est V Accrochage. Qui n'a pas vu l'Accrochage n'a rien vu, qui n'a pas jugé le Salon tout entier, en bloc, avant son ouverture, n'est décidément pas dans le train. Le vernissage n'est plus qu'une

antique mode conservée par les provinciaux et les étrangers qui tiennent à se croire Parisiens.

Un provincial qui ne se rendrait pas aux Champs- Elysées pour déjeuner, pour déguster, entre un coup d'œil à la peinture et une visite à la sculpture, l'inévitable saumon sauce verte, se regarderait comme attardé et déshonoré. Il y a des officiers russes au fond de leurs garnisons de Sibérie, qui rêvent, àTheure présente — comme nous pourrions rêver nous-mêmes des contes des Afille et une nuits — de la véranda du restaurant et de la sauce verte du vernissage. Sauce verte, arbres verts.C'est le début du printemps de Paris.

Et le vernissage, encore un coup, a son avant-vernissage comme les preiiiières ont leurs avant-premières. On y va encore par habitude, mais on a Tair d'un attardé. « Comment, uows, vous n'étiez pas à la répétition générale ? » Ce vous est à la fois un hommage et une raillerie. Il y a quelque défaveur dans cette seule constatation, vous faites partie du bon public qui n'assiste au spectacle qu'aux jours où tout le monde y peut prendre place. Vous n'êtes pas des éternels privilégiés, des invités inévitables, des élus catalogués, de l'élite sacrée, de la crème choisie, vous êtes évincé du tout Paris, vous devenez un citoyen quelconque, un passant, un anonyme, une unité dans un total, un numéro au guichet, vous n'êtes rien n'étant pas un avant-premiériste !

Mais cette véritable avant-première, c'est dimanche, entre l'ouverture officielle et le vernissage habituel.

qu'elle a eu lieu, dans la demi-solitude du palais de l'Industrie, mordu déjà par la pioche des démolisseurs. Là, vraiment, dans ces salles à peu près vides, dans le jardin presque désert, peintres et sculpteurs donnaient à leurs œuvres ce dernier coup de pinceau, ce dernier coup de ciseau qui est pour les œuvres d'art ce que sont les raccords de la dernière heure pour une pièce de théâtre.

J'ai passé deux heures délicieuses dans cette sorte de silence et j'ai iioté plus d'un tableau touchant — tableau vivant — joué devant ces tableaux encadrés. Ah ! ce n'était pas le bruissement, la cohue, le tohubohu, le frou-frou, le tapage du lendemain I Tandis que les voitures des courses d'Auteuil roulaient dans l'avenue les artistes apportaient à leur œuvre le coup de fion final qui est comme la parure suprême de la fiancée avant la présentation décisive. Sous le plein jour du Salon elle paraît souvent si pâle l'œuvre amoureusement caressée dans la discrète et clémente lumière de l'atelier I Alors ici ou là, vite un coup de brosse, et je regardais l'autre jour, un vieux peintre médaillé — grognard des batailles passées — hochant la tête devant sa toile qui ne le satisfaisait plus, en ce jour cru, et tâchant alors de la monter de ton, tout en poussant de grands soupirs inutiles : « Elle est blafarde, ma figure, disait-il. Sont-ce mes yeux ou les reflets de mon atelier qui sont mauvais? »

Que de petits drames pareils dans ces dernières heures du vernissage intime et comme à huis clos I Que de battements de cœur et aussi que de tempêtes sous les crânes ! Le jardin de la sculpture est surtout

ïOogle É

Cependant des rivaux passent, des yeux narquois ou hostiles se posent sur l'œuvre exposée. Il n'est pas bon que l'auteur puisse entendre.

— Si ce n'était pas signé X..., murmure un de ces passants agressifs, on ne regarderait même pas çà !

Puis, ici ou là, c'est quelque modèle qui se cherche soi-même, homme célèbre ou comédienne à la mode, — ou encore une veuve de mort illustre et qui surveille Te monument à inaugurer bientôt. J'ai vu, devant l'admirable tombeau de Mme MiolanCarvalho, M.Carvalho taut ému, ne se lassant pas de regarder l'image de marbre de la disparue que le ciseau de Mercié fait réapparaître. Et un petit homme robuste et actif était là, debout, juché sur le marbre même, donnant à la chevelure épandue un dernier coup de râpe — tandis que la figure de la grande artiste, par une sorte d'immatérialisatibn de la matière, semblait s'envoler comme le soupir de la chanteuse :

Ange pur et mélodieux !

— Je vous y prends, dis-je à Antonin Mercié, qui, jusqu'à la dernière minute touchait, là, à ce cbefd'œ^vre.

— Oui, répondit-il, souriant, c'est pour montrer que c'est moi qui l'ai fait !

Vraiment, pour l'amateur qui veut regarder le Salon à son aise, rien ne vaut cette veille d'ouverture, cette sorte de veillée des armes. Demain appartiendra à la foule. Ce jour-là, discret et désert, est tout à ceux qui tiennent à voir et ne cherchent pas à être vus. Car

c'est pour la galerie, non pour les œuvres d'art, qu'on se rend au vernissage. On ne jette même pas, entraversant les Champs-Elysées, un coup d'oeil aux marronniers reverdis et dont les cônes de blanches fleurs donnent la réplique aux globes neufs posés sur les ifs des becs de gaz; non, ce délicieux paysage parisien, tout vert, tout gai, tout rajeuni, les allées sablées, les massifs d'arbustes, les ormes moins hâtifs, les ballons d'enfant oscillant au-dessus des lilas, sur les touflFes de fleurs nouvelles, comme d'autres énormes fleurs -mouvantes, rondes, rouges, bleues ou Jaunes ; ces affiches polychromes des cafés chantants revernià^ eux aussi, et fourmillant de renouveau ; toute cette gaieté et cette flambée de vie qui va du coupé dont les roues étincellent en passant au galop à la lente voiture aux chèvres traînant les tout petits, le Parisien et la Parisienne qui se rendent au vernissage ne voient rien de tout cela, ne remarquent rien, ne regardent point et passent. Vite, vite, le reporter mondain est là-bas qui prend en note les noms des visiteurs en évidence! Si nous arrivions trop tard pour être jeté sur son carnet! Si demain le block-notes contenait la descrip- ^ tion du chapeau de Mme A... et ne disait pas un mot du nôtre! ,

On regardera le printemps une autre fois. Les lilas fleuriront pour les badauds. Les marronniers peuvent attendre. C'est le vernissage seul qui importe, le vernissage qui est au snobisme contemporain ce qu'était Longchamp autrefois pour les élégances choisies. Oui, vite, vite, on nous attend, le reporter nous guette. Allons nous montrer !

Et c'est en cet état d'esprit qu'o tableaux nouveaux. « Temple de l'A dhomme. « Courtille de l'Art »,répoi bert dans quelque couplet de P poussées, frôlements, compliments, c et coups de coudes, poignées de mai reconnaissances, tous les sentiment!

cris les plus divers. Les professional leur figure plus ou moins faite ou dé courant de salle en salle et cherchai explosion instinctive de bravos et ces qui sont comme la constatation mên des auteurs dramatiques qui, au liei blants derrière la toile de fond o précipiteraient dans les couloirs du le flot du public et des critiques.

Des groupes devant les tabler discussions devant les portraits de étouflfements devant les peintui promises à la chromolithographie c tions photographiques. Et, tout à foule élégante où' les comédienne!

répétitions coudoient les petits ou bandeaux plats botticellistes, dan!

poussées et cette poussière, quelc rappelant à ces figurants de la déli annuelle que la bête humaine a « Je meurs de faim^ moi! » qui n'a : mais qui donne brusquement le sign le restaurant voisin.

Et alors, le coude à coude singuli(

Digitizeci;

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du déjeuner turbulent et gai, sous la grande tente de toile rayée oiî dans la serre au vélum tendu avec la vue des rhododendrons dont les feuilles, elles aussi,

ve^missage les Gavaient, leur . Tableau in tableau vernissage

™<^, comme Ltatioas et lie — c'est

de siècle, e dessert, nbre des a obtenu.

les rapins )as là, et re au clou éjeuné du 'rivistes et t toujours e nouvelle tte année,

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note de [parisien.

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Et le feutre mou du sculpteur et sa vareuse à la bonne franquette m'ont semblé moins choquants que ce laisser-aller de bains de mer.

Mais quoi I liberté complète ! Et le ton est de se regarder, à Paris, après l'Hippique — sauf les jours de courses et de Grand-Prix -— comme dans une station d'été. On va au vernissage comme on irait en voyage. Je n'y ai pas encore vu costumes de bicyclistes. Ils s'y iriontreront peut-être l'an prochain. Le Salon finira aussi par n'être plus que la kermesse. Il est déjà à demi conquis par les peintres étrangers, tempéraments plus jeunes ou plus robustes, qui ont commencé par nous demander des leçons et qui finiront par nous en donner, si nous n'y prenons garde. Il sera tout à fait internationalisé quand on y entrera, ainsi qu'on y arrive déjà, en petit chapeau et en tenue de plage, comme on se rendrait sur la jetée de Dieppe ou sur les planches de Trouville^

Autre genre de vernissage, une répétition générale. Je prends, ces notes sous l'avalanche de lettres que l'annonce de toute répétition générale future fait tomber sur la tête d'un directeur de théâtre. Toute répétition et tout vernissage sont devenus des sports, et la quantité est innombrable de spectateurs qui veulent avoir tout en avant le public, l'humble public patient et corvéable.

Je crois bien décidément que ce qui nuit le plus aux plaisirs de Paris, c'est le fameux Tout-Paris. Cette élite a toutes les qualités de grâce et d'esprit sans

compositeurs illustres, Donizetti, Wagner, Rossini, Gounod, Mascagni ou M. Sullivan conduisant leur orchestre (rien de plus original, du reste, que ces évocations qui rendent une vie saisissante à des spectres), attire le public autant et plus que pourrait le faire Shakespeare. Mais il n'en est pas moins vrai que les théâtres sont envahis, que la foule s'y porte avec entrain et que les salles pleines sont chez nos voisins non pas Texception mais la généralité.

Je croirais volontiers que cette vogue continue tient surtout à ce que le public juge les spectacles par lui-même et ne se laisse guère influencer par les questions personnelles. Il ne va pas voir telle ou telle pièce parce qu'elle appartient à telle ou telle école, mais parce qu'il aime le théâtre et qu'il l'aime au point de tout absorber, avec une curiosité un peu gloutonne. Je ne crois pas (je me trompe peut-être) que la foule se laisse là-bas influencer par ce public de la veille qui démolit ou surfait par avance une œuvre nouvelle et qui déclare qu'il faut ou qu'il ne faut pas avoir vu la pièce en question. Le public anglais a gardé ce don précieux de l'ingénuité qui ne gâte pas le plaisir qu'on se veut donner. Il a, comme tout autre, le don d'analyse, de critique et même de raillerie {c'est le pays de l'Awmowr), mais il le subordonne à ce sentiment tout particulier et très simple : la joie d'aller « s'amuser pour s'amuser ». Aussi comme il écoute ! Comme il s'émeut ! Comme il rit, comme il pleure I Quelles explosions de gaieté large, pareille à celle qui secoue le ventre de FalstaflFî Quelle sincérité dans les larmes !

Je peux bien dire tout bas qu'une partie du public de notre cher Paris se rend au théâtre — comme au Salon -^ pour s'y montrer. La meilleure partie du spectacle, pour bien des gens, des Parisiens et surtout des Parisiennes, est celui qu'on oflFre soi-même aux autres. « Ce qui me plaît surtout, au théâtre, me disait une charmante femme, c'est la salle, » Elle lorgne volontiers parce qu'elle sait qu'elle a tout à gagner à être lorgnée. Combien d'autres lui ressemblent (non pas physiquement) et pensent de même I

On tient moins — je l'ai dit souvent — à aller à quelque cérémonie très courue qu'à pouvoir dire qu'on y était. C'est ce qui fait le prix de ces répétitions générales d'où l'on sort en condamnant ou en exaltant d'avance la pièce que le vulgum pecus ne connaît pas encore. Aussi quelles ruses pour assister à ces huis clos où se pressent douze cents personnes ! Quelles étonnantes raisons imaginées et trouvées î

« Je suis en deuil, monsieur, et le profond chagrin que j'éprouve ne me permet pas de me montrer en public. Ne pourriez-vous me trouver une baignoire obscure d'où je pourrais avoir le plaisir d'écouter sans me montrer l'œuvre nouvelle? »

C'est la raison la plus souvent mise en avant : le deuil. Il serait malséant d'aller à la comédie le soir, mais, dans la journée, l'inconvénient est moindre. Une répétition générale?... C'est un spectacle demideuil.

Après la raison morale, la raison matérielle, le prétexte de la santé :

« Mon médecin me défend de me coucher trop tard»

Je ne voudrais cependant point partir sans avoir vu la pièce de M. X... (la plupart du temps c'est la pièce de mon ami M, X.,,) et je vous saurais gré de me réserver une loge pour cette répétition. Je n'aurais pas, du reste, l'indiscrétion de vous deman4er quoi que ce soit, pour une représentation ordinaire. »

Les clients et amateurs des répétitions générales se figurent, en eflFet, qu'en demandant un coin quelconque pour une représentation où les bureaux de location sont clos, ils ne demandent rien du tout. Or, le malheureux auteur, accablé autant que le directeur, de sollicitations pareilles, les comédiens qui jouent dans la pièce, assiégés de prières, de supplications tournant facilement à l'aigre, ne peuvent arriver à satisfaire leurs amis les plus intimes — et les indifférents, croyant peut-être que les salles sont en caoutchouc et peuvent s'élargir à volonté, continuent à faire valoir leurs droits à l'invitation en donnant encore des prétextes comme celui-ci :

— J'aime tant le théâtre!

ou comme cet autre :

— Depuis dix ans, je n'ai pas manqué une seule répétition générale!

Une des traditions de la Comédie française, que m'a contée le bon vieux chef machiniste Devoir, retiré aujourd'hui et si bien nommé, est celle de la répétition générale i'Adrienne Lecouvreur : la salle entière plongée dans l'ombre; au fond du parterre, une unique lampe à huile donnant l'impression d'un œil

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La catastrophe d'hier. — Paris en deuil. — Au palais de l'Industrie. — Les cadavres. — Zumbo. — Les martyres de la charité. — Le cœur de Paris, — La Passion. — L'incendie de l'ambassade d'Autriche. — Victimes du devoir. — Le réveil de Paris.

6 mai.

C'est la « mort à Paris », aujourd'hui. Paris terrifié est en deuil. L'épouvantable catastrophe d'hier jette sur le printemps qui fleurit un lugubre voile noir. Quel spectacle hier, autour du palais de l'Industrie et dans le dépôt funèbre où l'on avait aligné les cadavres ! Quelles scènes tragiques, pendant que les coupés remontaient, comme aux autres beaux soirs de mai, l'avenue des Champs-Elysées pour aller au Boisî Quels tableaux pendant que, tassée à l'abord des portes d'entrée où, d'un côté, on allait reconnaître les morts et de l'autre on prenait connaissance de la liste des sauvés ou des condamnés, la foule pouvait voir, à

travers les marronniers en fleurs, les illuminations joyeuses des cafés-concerts, et entendre presque pardessus la rumeur des chars, l'ironique musique des orchestres voisins.

Quelle antithèse I Les refrains de Polin d'un côté .et <3e charnier de l'autre, cette vision macabre, infernale, les corps à demi carbonisés et tordus, les tas de <;hiifons humains au-dessus desquels se penchent les agents munis de torches, les parents étranglés d'angoisse, des coiffes blanches de sœurs de charité. Et, la lumière rouge des braseros, les lueurs et les gouttelettes des flambeaux de résine, les corps à demi •entrevus sous ces clartés vacillantes, les aspects terribles d'eaux-forte^ de Goya de toutes ces créatures vivantes quelques heures auparavant et maintenant réduites à cet état qui n'a de nom dans aucune langue, comme dit l'orateur sacré. Je ne sais rien de plus atroce que ces scènes dont des groupes de plâtre — Rouget de l'Isle debout et je ne sais quel cuirassier blanc assis — étaient, en ce dépôt de la sculpture devenu une Morgue, les témoins ironiquement muets.

J'ai vu les morts de Sedan, de Champigny et de Buzenval. J'ai entrevu, dans la salle de la mairie de la rue Drouot, quelques morts arrachés à l'incendie de rOpéra-Comique. Ces atroces visions n'étaient rien comparées à celle que donnait, cette nuit, la salle des cadavres au palais de l'Industrie — ce palais de l'Industrie dont l'histoire semblait terminée avec le Salon de cette année, et qui ajoute, en manière de post-scriptum, cet affreux chapitre à ses annales! Il y

resques, boutiques à auvents, et les enseignes joyeuses, le Lyon d'or, la Truie qui file^ le cadre ingénieux et charmant qui donnait du piquant à la kermesse où roulait Tor — pour les pauvres, — tout a été un aliment, un adjuvant du désastre. On songe à cette catastrophe qui s'abattit ainsi, pendant-un bal, sur l'ambassade d'Airtriche, courut de même le long des tentures, enveloppa de feu les danseurs et d'où Napoléon arracha Marie-Louise, dans ses bras.

Encore à l'hôtel Schwarzenberg accourait-on pour le plaisir. Au Bazar de la Charité, on venait pour le devoir. Un devoir souriant, un devoir aimable. La femme est tout naturellement une sœur de charité qui tantôt porte la bure et tantôt la soie. Vendeuses et acheteuses, toutes avaient le même but, la même confiance et le même sourire, et ils s'enrichissaient les comptoirs des visiteuses ! Une étincelle a tout consumé. Le fléau a passé sur ce hangar de la rue Jean-Goujon et en a fait un cimetière, une terre noire d'où sort une étouffante odeur de mort. C'est une des plus sombres tristesses, ce sera un des souvenirs les plus atroces de Paris.

Hier, en apprenant l'étendue du désastre — à huit heures et demie, — je téléphonais au semainier de la Comédie de faire relâche. Mais la foule était entrée, la salle attendait et les spectateurs , la plupart étrangers, étaient à leurs places. Il y avait (ou il devait y avoir une représentation de charité encore (les Parisiennes se prodiguent lorsqu'il s'agit des pauvres), au Cirque Molier, et le même public qui, dans le jour, portait ses billets de banque rue Jean-Goujon, voulait aller

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donner son argent rue Benouville. La Coméd mais, ce soir, elle ferme ses portes. Elleaeuses dans la terrible soirée d'hier. Elle a sa pari deuil d'une ville. Elle gardera, comme Paris h ce grand Paris si vibrant et si bon, la mé ceux et de celles qui ne sont plus — leè vie devoir de bonté, les martyres de la charité !

Dans quel état d'esprit s'est réveillé Paris, ( et combien de visites, çà et là, d'inten anxieuses, de fébriles sonneries de téléphone monde a un ami, s'il n'a pas un parent d foule et peut-être parmi ces morts. Il en a des exclamations diverses, des cris de doule joie, le téléphone parisien ! — « J'étais s bazar à trois heures I J'allais y entrer quand pris 1 — Et Mme A...? — Sauvée ! — Et Mme Morte 1 » Quels affreux dialogues transmis air niquement par l'instrument implacable où collées, où se posent encore tant de lèvres tren

Imaginez donc des tragédies modernes coir à celles-là, à cet incendie qui est pour la hau parisienne ce qu'est l'horrible coup de grisoi mineurs que l'explosion défigure, couche dam qui brûle et calcine comme les pauvres moi dues sur les planches du palais des Champs

Et le soleil est beau ce matin, sur les ai verts marronniers d'où les fleurs tombent u comme des larmes blanches ! Et la journé< nière éclaire l'avenue riante, la place de la C blanche et gaie, le coin le plus aimable (

tandis — éternelle antithèse humaine, férocité de la vie qui continue et de la nature qui regarde — tandis que, rue Jean-Goujon, on déblaye encore le champ du martyre et que, derrière les planches, salle 8, dans le campo santo improvisé, on interroge, on fouille, on retourne, on reconnaît toujours des cadavres, et que les faces pâles des vivants se penchent, terrifiées, sur les visages bouffis ou carbonisés des pauvres morts l

Et cette même impression saisissante, je la retrouvais à cette séance de l'Académie où, nous lisant les notes de son père sur les condamnations à mort soumises au droit de grâce du roi, il arrivait aux lignes simples et tragiques où Louis-Philippe laissait la vie aux condamnés en mémoire du duc d'Orléans, expirant à Neuilly. A ce moment, la voix mâle et ferme du lecteur nous semblait comme strangulée par l'émotion, et nous partagions tous le sentiment qui faisait tremble r ce fils — un soldat — parlant de son père et de son frère.

C'est un bon Français qui meurt, un esprit d'élite et un grand cœur. Je l'ai entendu, au lendemain de Sedan, à Bruxelles, pousser un cri de patriotique indignation qui ressemblait à un appel de clairon de 92. Nul homme n'aima plus profondément sa patrie et ne mérita mieux de la servir. Ce fut un lettré dans toute l'exquisité du terme, un soldat dans toute la force généreuse du mot. On se demande ce qu'un tacticien de cette valeur, un cerveau de cette nature eût fait si la destinée lui eût mis en main le sort d'une armée défendant la frontière. Il y avait, il y aura toujours un vent et un rayonnement de victoire dans le souvenir de cette prise de la Smala où une poignée de braves gens chargèrent une foule, une horde, et qui faisait dire au colonel Charras : « Pour tenter pareille folie, il fallait être Français, avoir le diable au ventre et avoir vingt ans! » Le duc d'Aumale était très fier de ce jugement du républicain mettant éternellement devant la postérité un prince à l'ordre du jour.

Mais le sort voulait que, ne pouvant faire de l'his-

avec un sourire fier dans sa moustache militaire, au lendemain de 1870-71 :

« La France est cassée, mais les morceaux en sont bons I »

C'est une grande figure française qui disparaît dans la noire fumée de ces jours de deuil.

Je ne sais pourquoi il me semble que la nouvelle de la catastrophe de la rue Jean-Goujon a dû frapper le prince au cœur. Il n'y a pas seulement, parmi les victimes, la duchesse d'Alençon, sa parente, il y avait des amis, le général Munier qui, si je ne me trompe, devait, sous ses ordres, défendre la frontière devant Besançon, en 1875; cette charmante Mme d'Avenel et la baronne de Saint-Didier que nous vîmes, l'accompagnant et l'écoutant, dans ces galeries de Chantilly où chaque œuvre avait son histoire, chaque tableau, chaque objet d'art sa légende, collection unique au monde et que la générosité du prince français a donnée à l'Institut de France, c'est-à-dire à la France même.

Les tristes nouvelles de Paris ont dû le foudroyer, en cette Sicile où il nous disait, en partant, qu'il allait se reposer dans les bois d'orangers et les buissons de roses. La foule, aujourd'hui, contemplera avec émotion le portrait mélancolique du duc d'Aumale, pensif,^ sur le banc de pierre où l'a assis Benjamin Constant, dans l'espèce de paysage anglais qui fait songer à la fois aux allées de Chantilly et aux parcs de l'exil. Ce sera le dernier portrait du fils de France. M. Henri Lavedan disait naguère au maître peintre : « Que ne l'avez- vous représenté assis à sa table de travail, dans un fond de tableau héroïque et symbolique : les pis-

toiets de Condé et les drapeaux de Rocroy encadrés en son château dans la galerie des Batailles et faisant une auréole à ce général inutilisé devenu un homme de lettres militant! » Oui, c'eût été là un portrait digne du modèle et du peintre, un portrait d'histoire. Glorieuse destinée inachevée, noble vie faite de grands devoirs généreusement remplis, de chevaleresques dévouements — l'adieu à l'armée et le sacrifice à la patrie au lendemain de la République de 1848, — d'héroismes simples accomplis avec une bonne grâce gauloise, de profonds deuils intimes supportés en soldat. Existence tout entière consacrée à ce qui est la vie même de la France : les lettres, sa gloire ; l'art, son lustre; l'armée, sa force — et couronnée enfin par cette donation historique de tout un coin de patrie, trésor inappréciable, faite à la patrie tout entière.

Il y avait un grand cœur de héros, au château de Chantilly, un cœur qui ne battait plus depuis deux siècles, le cœur silencieux, enfermé dans la chapelle. Il y en aura un autre sous la même voûte, un cœur qui palpitait encore hier à toute noble cause : — celui du duc d'Aumale, si, au lieu de reposer dans la chapelle de Dreux, l'écrivain qui honora l'Académie et l'Institut de France est couché dans le château qu'il releva de ses ruines et s'il dort, soldat d'Afrique, près du cœur du grand Çondé, le soldat de Rocroy.

point fini et que notre « mollesse et notre incurie » nous condamnent à subir bien d'autres épreuves. Attendons.

— La justice divine est-elle satisfaite? Non. Ce n'est encore qu'un avertissement.

Ainsi s'exprime la voyante dont on pourrait, je pense, modérer l'intempérance de langage. Mais quoil c'est un peu là cette doctrine du père Ollivier déclarant que les martyres de la rue Jean-Goujon ne sont que des victimes expiatoires. La mansuétude fait défaut à l'ange Gabriel comme au dominicain, et Mlle Gouédon s'érige sévèrement en justicière. Les mondains ou plutôt les mondaines (car le désastre est tout féminin, et il y a eu fort peu d'hommes enveloppés dans le sinistre) ne trouvent pas grâce devant elle. Mais était-ce donc une « mondaine » cette pauvre et dévouée Blonska dont M. Francisque Sarcey évoquait hier la touchante silhouette et qui, n'ayant à elle que tout juste ce qu'il fallait pour vivre, donnait aux pauvres ce qu'elle pouvait, çà et là, recueillir et ce qu'elle gagnait elle-même?

Je ne vois pas trop ce que l'ange Gabriel eût châtié en elle si ce n'est la libre pensée qui fut le guide et la force de cette exquise créature saluée, au cimetière Montparnasse, d'un poignant adieu de M. Clemenceau, très pâle et très ému. Élise BJonska était une sorte de sœur de chçirité laïque. Elle appelait cette charité de V altruisme^ voilà tout. Si nous ne discutions jamais, en ce monde, que sur de pareils vocables!

Elle ne disputait aux pauvres qu'elle secourait qu'une somme légère, 200 francs, . qu'elle avait

toujours, comme une épargne, mise de côté, entre les mains d'un ami, afin de ne rien demander à personne pour se faire enterrer. Oui, toute sa fortune. Le reste était aux soufifrants.

Et le dimanche qui précéda l'incendie du Bazar de la Charité, elle dit au docteur Ch. Letourneau :

— J'avais pris sur mes 200 francs 100 francs pour les pauvres. Je les remets et je suis en règle : les 200 francs de mes funérailles sont complets.

Elle riait du mot, voulant disparaître comme elle avait vécu, simplement, sans bruit. Deux jours après, ^Ue était brûlée vive. Le moine de Notre-Dame croitil qu'elle eût à expier son luxe? A moins que, comme Polonius tué par hasard, la pauvre fille' n'expiât le iuxe des autres.

On rappellera longtemps les souvenirs de ce jour de deuil. Tout près de la tombe où Élise Blonska repose, côte à côte avec une amie russe qui fut une grande âme, Mme Nikitine, collaboratrice de la Nouvelle Revue (elle y signait E. Gendre, de son nom de jeune fille et Lavrof dit un adieu sur sa tombe) — un jeune homme en deuil et dont le désespoir navrait, se tenait à mes côtés, comme effaré encore de la tragédie qu'il venait de traverser :

— Mardi matin, me dit-il lentement, je déjeunais avec quatre personnes qui étaient brûlées mardi soir.

C'était M. Schlumberger. Sa mère tenait le comptoir pour les aveugles où Blonska a péri et, avec elle, la mère, la sœur et une cousine de M. Schlumberger. Que dire de pareilles atrocités? La pensée s'arrête subitement, comme devant un gouffre. J'ai salué avec

le cardinal Perraud prononcera, dans la chaire de Saint- Germain-des-Prés, l'oraison funèbre du ducd'Aumale. Nous aurions là un admirable modèle d'éloquence, et le royal confrère^ comme disait Victor Hugo , serait célébré d'une façon digne de lui.

C*est — j'y reviens — de l'histoire vivante qui disparaît avec ce prince dont la prodigieuse mémoire était toujours ouverte, pareille à une encyclopédie, à ceux qui l'interrogeaient. Avec une verve et une précision singulière, le duc d'Aumale racontait ses souvenirs de jeunesse et ceux de son père, d'une façon inoubliable. Il fallait l'entendre à Chantilly, dans sa bibliothèque, causer, tout en bourrant sa pipe, et évoquer le passé en témoin juste et véridique ou en héritier plein de certitude de telles ou telles traditions encore vivantes, grâce à lui. Il semblait alors, en vérité, un homme d'un autre âge, lui qui se mêlait avec une curiosité si active au mouvement parisien, à la vie de l'art et du théâtre. Il avait connu tous les survivants de la Révolution et de l'Empire, les soldats de Wagram et de Waterloo et, sur les conventionnels qu'avait fréquentés son père, sur les généraux de Napoléon qui lui avaient fait son éducation militaire, il conservait des souvenirs d'un pittoresque intérêt, qu'il rappelait volontiers, voulant les écrire peut-être.

Et toujours — avec une sorte de prédilection qu'expliquait son amour pour le drapeau chéri — il revenait plus spécialement aux « réminiscences » de la Révolution française. Il contait la visite de son père ( à Danton, après Valmy, le jeune duc ayant été chargé

par Dumouriez de venir porter à Paris la nouvelle de la victoire.

— Jeune homme, lui disait le tribun de sa voix tonnante, vous avez le tort de trop parler. Depuis hier que vous êtes à Paris, vous avez commis des imprudences et dit des bêtisçs. Ne vous mêlez donc pas de politique, et laissez-nous faire cette besogne. Elle n'est pas commode, mais c'est pour que ni vous ni moi ne soyons pendus que nous travaillons. Ne vous occupez pas de ce qui ne vous regarde pas, et retournez à l'armée !

On voulait nommer le duc de Chartres gouverneur de Strasbourg. Il réclama, désirant conserver un commandement actif. On le laissarej oindre Dumouriez.

Il y avait aussi une entrevue du jeune duc avec Pétion, fort intéressante. Le futur roi Louis-Philippe quittait, un moment, ses troupes, à la veille du procès du roi, pour venir supplier le duc d'Orléans, Philippe-Égalité, son père, de ne pas voter dans l'affaire de Louis XVI.

Le jeune prince connaissait et aimait Pétion. Il alla droit à lui, voulant le consulter, renforcer sa propre opinion de celle d'un patriote de cette autorité.

Le beau Pétion était en train de se raser, dans sa mansarde, devant un morceau de miroir cassé.

— Vous me demandez ce que doit faire votre père? dit Pétion. Je suis d'avis que le duc d'Orléans ne doit pas voter î

Après avoir appris à son père l'opinion du maire de Paris, Louis-Philippe repartit pour l'armée.

Dans la galerie de Chantilly, le duc d'Aumale gardait— et montrait — parmi les merveilles d'art d'une

collection unique, un vieux petit tableau d'Hippolyte Bellangé, représentant un officier des grenadiers delà République, un porte-drapeau entraînant ses hommes en agitant le tricolore au-dessus de son feutre bossue. C'était son premier tableau^ celui qu'il avait acheté jadis sur ses économies de jeune homme et qu'il avait acquis à cause du drapeau, de ce drapeau aux trois couleurs sous lequel il devait dormir, à Zucco, et, couché, aller de sa demeure à Palerme, porté par les bonnes gens de Sicile.

— 200f rancs, disait-il. Je l'ai payé avec mes semaines I Toute la politique, je dirai tout l'amour du duc d'Aumale, ce drapeau les symbolisait et le prince était le fidèle du tableau et du tricolore de Bellangé depuis le jour où, enfant, à Neuilly, il se couchait à terre avec ses frères pour entendre, l'oreille collée au sol, la vibration des coups de canon, ainsi qu'ils avaient entendu si souvent répéter par Gérard que celui-ci, à plat ventre, interrogeait la terre pour s'assurer et répéter, répéter dix fois à Grouchy immobile, qu'on se battait au loin, là-bas. Où? A Hougoumont, à Mont- Saint-Jean !

Dois-je rappeler un souvenir qui m'est personnel? Le 4 septembre 1870, j'étais à Bruxelles et je revenais du champ de bataille de Sedan, lorsqu'à VBôtel de Flandre^ où ils étaient descendus, il nous fut donné de voir le prince de Joinville, le duc d'Aumale et le duc de Chartres. Je n'ai rien oublié de cette journée pleine d'angoisses et de douleur, ce dimanche pendant lequel nous attendions des nouvelles de Paris, et nous donnions des renseignements sur l'affreux spectacle

174 i;.A VIE A PARIS.

fossé, avec une expression superbe et la voix vibrante :

— Qui a fait 48 1

Il oubliait tout, il ne se souvenait que de la France I Il ne voyait que le drapeau, le drapeau chéri^ le tricolore du petit tableau de Bellangé. Et je ne sais pas de cri d'indignationpatriotique plus poignant que celui-là.

Le duc d'Aumale m'apparaît encore sous un jour plus particulier, et ce n'est pas un des côtés les moins originaux de sa physionomie que celui d'amateur d'art et de théâtre. Il me disait souvent avec sa bonne grâce habituelle :

— Je suis le doyen de vos abonnés !

Il aimait profondément la Comédie française et il en rappelait, en des causeries pleines de verve, tels souvenirs qui échappaient même aux plus anciens de nos sociétaires. Il se revoyait étant enfant, traversant, pour se rendre dans la loge royale — alors placée au centre du théâtre, formant le milieu des premières loges, — le couloir qui sert aujourd'hui de communication entre la salle et le foyer, et que décorent des bustes, portraits de comédiens ou de comédiennes, et des tableaux. En ce temps-là, c'était un corridor où, sur des banquettes, demeuraient assis les figurants attendant le moment d'entrer en scène,/ et le jeune duc éprouvait un sentiment de curiosité à la fois et de respect à la vue de ces guerriers casqués, grecs ou romains, sommeillant à demi derrière leurs boucliers ou se mouchant, tout en s'appuyant sur leurs lances.

A dire vrai, la curiosité et l'étonnement aussi domi-

et ils n'étaientpas riches alors, ces comédiens illustres. Quelques-uns, comme Samson, demandaient à quitter la Comédie pour aller jouer au théâtre du Palais-Royal,, afin de pouvoir subvenir aux besoins de leur famille, et ils étaient condamnés, par arrêt de justice, à rentrer au bercail, à reprendre leur rang dans la société.

Louis-Philippe répondait aux semainiers :

— Donnez-moi de bonnes pièces, messieurs, je vous donne quittance de votre loyer!

Que demandait Benjamin Constant lui qui jouait aussi, mais jouait d'une autre manière que Samson?

Et il y eut une heure où la Comédie française, si prospère aujourd'hui, se trouva près de sa fin. C'était au lendemain de la guerre. Durant le siège, les sociétaires à part entière s'étaient contentés de toucher 80 francs, 100 francs au maximum, pour payer aux pensionnaires et aux employés tous les appointements au-dessous de 3000 francs. Ils imitaient en cela leurs^ anciens, les Desmousseaux, les Provost, les Geffroy, qui, à la fin de l'année, lorsqu'il n'y avait pas de bénéfices, point de partage, rapportaient une partie de leurs émoluments à la caisse pour solder le petit personnel du théâtre. Nobles souvenirs de l'histoire d'une glorieuse institution.

Mais cet esprit de sacrifice était déjà quelque peu atténué en mars 1871, lorsque M. Got eut l'idée d'aller gagner à Londres, avec une délégation de ses camarades, l'argent qiii manquait à la caisse à peu près vide de Paris. Pour toute fortune, pour toute ressource, la Comédie française avait alors 12267 francs.. II fallait se hâter. Déjà quelques sociétaires — un

maison qu'il avait tant aimée, qu'il ne devait jamais cesser d'aimer.

Et puis une intervention matérielle, ce n'est pas tout ! Le duc d'Aumale avait, pour cette troupe choisie, des amabilités qui séduisaient et touchaient. Il s'intéressait à toute œuvre nouvelle, à un début, à une reprise, comparant le présent au passé, parlant de ce passé avec des émotions attendries, mais qui ne le rendaient aucunement injuste envers aujourd'hui, se préoccupant de toute manifestation nouvelle, me demandant, par exemple, pourquoi dans Grisélidis je n'avais pas. copié les costumes sur la suite des peintures de la Royal Academy de Londres, disant à M. Mounet-Sully que, le jour où il jouerait Othello, il le faudrait costumer, non pas en Turc, mais en Vénitien, le More étant commandant des galères de la sérénissime république. Il y a à Chantilly,) entre autres merveilles, une délicieuse terre cuite de Tanagra, sous vitrine, une figurine drapée avec un art exquis. C'est le duc d'Aumale qui l'indiquait à Mlle Bartet, lorsque l'artiste étudiait son rôle à'Antigone,

Il avait vu les contemporaines de Mlle Mars et il me parlait de l'incomparable valeur de Mlle Heichenberg dans Agnès. Il avait vu jouer du Sedaine par les plus illustres et rien ne lui semblait plus parfait que Mme Barretta dans cette Victorine qu'a fait revivre Mme Sand. Un jour, il y eut fête à Chantilly, qui plut infiniment au doyen des abonnés de la Comédie. Ce fut lorsqu'il invita les sociétaires à visiter, après déjeuner, le château qu'il venait de léguer à la France. Tous revinrent enchantés de son hospitalité sans

hauteur, de son accueil d'une courtoisie charmante.

— Monsieur le prince avait sa troupe, me dit-il quelques jours après, et la Comédie française a pu vraisemblablement se croire chez elle. Et notez même que la troupe de Condé ne jouait pas seulement à Chantilly, mais en Normandie, en Picardie, en Flandre. Et le vainqueur de Rocroy ne pouvait arrêter ces tournées !

— Tâchez, ajoutait-il en souriant, de faire ce qu'il n'a pas fait 1

Je me laisserais aller très loin sur la pente des souvenirs. Il faut pourtant que je m'arrête. Ce sont là de petits traits d'une existence à la fois glorieuse et attristée. Ce qu'il faudra dire et redire, quand on reviendra sur cette mémoire, c'est que, chez le duc d'Aumale, le style et la manière d'être, tout en lui fut de clarté. « Un Français non de l'ancien régime, mais de l'ancien temps », le mot, écrit ce matin, est juste et définitif. L'armée le saluera de son épée, le jour des funérailles, et plus tard l'Académie le saluera de la parole. Il y aura, du moins, du haut de la chaire, un verbe qui ne semblera pas dater de Dominique et de la guerre des Albigeois !

La vie reprend, la séance continxie. — Parisiennes d'autrefois et Parisiennes d'aujourd'hui.— Une exposition de portraits de femmes et d'enfants. — La beauté anglaise. — Mistress Cuthbert. — L'école anglaise et les Nattier au quai Malaquais.

— Les idées toutes formulées et les petits paquets tout faits. — Le livre des snobs. -— Paris-Parisien, — Ce qu'il faut savoir et ce qu'il faut dire. — Peintres et causeurs. — En quoi consiste le chic parisien, — Il y a Paris et Paris. — L'âme parisienne.

— Paris qu'on éventre, — La place Vendôme. — Une bouteille géante. — La rue de Rivoli polychrome. — Le café de Madrid. — Les cafés au xvwie siècle et sous le second Empire.

— Un mot de Clément Duvernois.

19 mai.

Je voudrais pourtant échapper au souvenir de ce mois de mai voilé de deuil. La vie reprend, la « séance continue ». Les couturières et les modistes revoient leurs clientes, un peu effarées encore, et peut-être le Grand-Prix de Paris sera-t-il uuprix comme les autres, avec un peu plus de violet et de mauve. Je regardais précisément, le jour même delà catastrophe de la rue Jean-Goujon, nos jolies Parisiennes d'aujourd'hui

lady Eden, Dorothy Bland, lady Price ou cette éclatante mistress Cuthbert dont François Coppée se déclarait publiquement amoureux fou, l'autre jour.

Elle est admirable, en effet, cette mistress Cuthbert, de Lawrence, et je ne crois pas que, depuis mistress Siddons, il nous ait été donné de contempler pareil exemplaire de beauté anglaise. Nous ne connaissons pas assez les peintres anglais. Notre Louvre, très pauvre en maîtres espagnols, est indigent en maîtres de la Grande-Bretagne. Lady Richard Wallace vient de léguer à l'Angleterre l'incomparable collection formée par lord Hertford et continuée par sir Richard. C'est un- trésor sans prix, un musée complet qui formera, du reste, une annexe tout à fait indépendante de la National Gallery. Il est à regretter que lady Wallace, qui était Française, n'ait pas distrait de cette réunion de chefs-d'œuvre les tableaux de l'École anglaise et ne les ait point donnés au Louvre. L'Angleterre est fort riche en œuvres de ses fils et nos galeries nationales n'en ont pas ou presque pas.

J'avais vu ce portt*ait de mistress Cuthbert chez M. Sedelmeyer et j'ai retrouvé, à l'exposition du quai Malaquais, mon impression première. C'est un chefd'œuvre de grâce et de liberté dans l'exécution : le modelé des bras, le regard mouillé, la vie de cette chair féminine donnent la sensation d'une œuvre faite en souriant dans la joie d'un hymne à la beauté. Ils sont terriblement affectés et compassés, nos peintres galants du xvm^ siècle, Drouais, Nattier, comparés à ces poètes de la femme. Je ne parle pas des classiques et solennels Mignard ou Largillière, je parle des plus

iS-i LA VIE A PARIS.

poudrée et très peinte, et on prendrait, encore une fois, les duchesses de Van Loo et les marquises de Nattier pour des figurantes, d'ailleurs agréables, pomponnées, maquillées, un peu dévêtues et prêtes à affronter la rampe. Des princesses ou déesses d'opéra ! Je ne retrouve point la femme en ces figures pâlies, ces visages aux lèvres carminées où le regard seul, spirituel ou perçant — jamais rêveur, — semble vivant. La femme, c'est l'école anglaise qui l'a comprise, avec toute sa grâce, son charme, sa langueur, l'expansion de sa beauté, de son sourire, ou la séduction de sa mélancolie. Les plus séduisantes de nos Françaises c'étaient ces Parisiennes qui, l'autre jour, allaient d'un cadre à l'autre, avec des rapidités de papillons se posant au hasard.

Prudhpn soutient notre renommée, sans doute, et aussi David, malgré sa froideur, et le vieil Ingres, dont la belle esquisse, la Comtesse d^Haussonville, est là. Nos contemporains, Élie Delaunay, avec ses deux portraits supérieurs. Madame Toulmouche et Madame Bizet, Baudry, dont le Robert Fould enfant est un morceau incomparable, Chaplin, qui fut précisément un Anglais de Paris, luttent avec ces éclatants rivaux de l'école britannique. }!ais les séduisantes Anglaises effacent tout, emportent tout, et je comprends Coppée, revenant toujours à cette mistress Cuthbert.

Un amateur fort riche, M. de Angarica, qui, pendant longtemps, eut la fantaisie de posséder la plus rare collection de . cigares de haut prix qu'on pût trouver, a acheté ce portrait 200 000 francs tout

lés œuvres humaines, depuis le meuble de l'ébéniste jusqu'aux drames des poètes. Manei faisait, tous les ans, un voyage à Haarlem pour rendre visite à Franz Hais et il rentrait en disant :

— J'ai salué le père. . ^

On le salue aussi, quai Malaquais.

Mais l'exposition va fermer et ces portraits réunis un moment et qui — si les œuvres d'art ont leur vie propre — doivent échanger de si étranges dialogues entre eux, la nuit, la. Reine Margot de Clouet dialoguant^ je suppose, avec la Madame Danton de Boilly — ces portraits qui nous ont donné, pendant un moment^ l'illusion de spectres de beauté revenant au monde pour nous sourire, vont reprendre leurs places dans la pénombre des galeries particulières. On ne les reVerra plus que de loin en loin, lors des exhibitions spéciales, peut-être dans quelque galerie rétrospective en 1900.

Et, malgré la tristesse de Paris, ce concours de jolies femmes et de babys a été un des agréments de ce lugubre printemps. Voilà qu'aujourd'hui s'ouvre une exhibition toute différente, une exposition canine. Là, encore, la mode existe et — l'ekpression est à sa place — montre sa griffe. Il y a des chiens à l'ordre du jour et des chiens démodés. Les grands danois^ qui sont fort décoratifs, et les chiens japonais, qui sont fort laids — petits et bizarres comme les arbres nains cultivés par les jardiniers d'Yeddo, r- ont remplacé les braves chiens français, les pauvres bons caniches qui jouent au loto comme les chevaux russes du cirque Molier épelaient l'alphabet et, pour être

dans le train, ce fameux train qui emporte tout, il faut sacrifier à ces magots d'Asie les griffons et les fox-terriers.

Sachez, du reste, que les « chiens de Tannée » sont le scotch terrier et le fox-toy-bulldog , Hâtez- vous de vous en procurer si vous voulez être à la mode. L'an prochain, ce sera fini. Le genre de chien qu'on doit avoir aura changé.

Je trouve ce précieux renseignement dans le Paris- ^ Parisien de 1897, une sorte de guide pratique où Ton enseigne tout ce qu'il faut voir et ce qu il faut savoir k Paris, une sorte de vade mecnm à l'usage des snobs y un Dictionnaire de l'usage du Paris parisien, où tout est classé, étiqueté, défini, formulé, et qui mâche les opinions littéraires, artistiques, mondaines, politiques à la rigueur, dont les badauds ont besoin.

Le snobisme avait besoin de cette Bible portative. Le Tout-Paris des notoriétés avaij; son annuaire. Le Tout- Paris des gens qui aiment les idées toutes faites aura le sien. C'est ce que le fantaisiste Chavette, comparant les opinions de la foule à ces paquets de tabac qu'on achète à prix fixe appel9.it les petits paquets tout faits.

Et c'est extraordinaire ce qu'on peut trouver dans « les petits paquets tout faits » du Paris- Parisien. Vous y apprendrez, par exemple, que les chiens les plus célèbres du moment sont A /i, le danois bleu de la duchesse d'Uzès, les terriers blancs de MM. Terry, les terriers jaunes de la baronne Alphonse de Rothschild, Miss, le toutou de Poméranie de la comtesse de Bergues, sans compter Flic et Flac^ les chiens russes de Mme Sarah Bernhardt.

Veut-on avoir, avant la fermeture des Salons, des opinions toutes mâchées, comme pour l'exposition canine ? Ce singulier livre, encyclopédie des badauds, donne exactement à qui le feuillette la phrase toute préparée et qu'il faut dire, sous peine de n'être point Parisien ;

Jean Béraud. Peinture élégante. Grand succès de public.

Besnard, Très moderne.

Rosa Bonheur, S'habille toujours en homme avec autorisation de la police. Bœufs, chevaux. Ses plus belles toiles sont en Amérique.

Oui, voilà tout ce que le Paris-Parisien trouve à dire de cette George Sand du pinceau.

Léon Bonnat. Portraits officiels et de célébrités ; solidité de facture.

Carolus Duran. Peintre des mondaines riches ; virtuose du pinceau.

Benjamin Constant. Classique oriental ; portraitiste excellent.

Henner. Recherche des finesses de ton et de modelé des corps nus sur fond de bitume avec coins de] bleu clair. Ensembles harmonieux et poétiques.

Jules Lefebvre. Beaux morceaux d'académie.

Et sur toutes les célébrités de la littérature et du théâtre, comme sur celles de la peinture, le libretto donne aux^noôs une définition toute faite, un jugement tout formulé, la phrase banale et usée comme un vieux sou qu'on répétera dans un salon, au dîner, au fîve o'clock et qui fera dire : « Vraiment, voilà un causeur averti sur toutes choses ! »

Dans les règles du chic parisien^ le livre en question, enseignant ce qui ne s'enseigne pas, se fait professeur

comédiennes et sur les obligations usuelles. Il nous peint notre Paris si complexe et si charmant non pas tel qu'il est en réalité, mais tel que l'étranger se le figure, avec ce je ne sais quoi de superficiel et de décevant. C'est vraiment comme le roman de Thackeray, le Liv7^e des snobs. C'est du snobisme de poche. Lorsqu'on veut faire un tableau de Paris, le Paris bruyant, tout d'apparat et de surface, est le seul qu'on étudie. On s'en fient au Paris que tout le monde voit, on néglige le Paris qu'on ne voit pas et c'est cependant, pour ^ être exact, le vrai Paris que celui-là, le Paris en travail, la grande ruche anonyme et merveilleuse.

Ne jamais être exact à un rendez- vous (l'autre sera toujours en retard), porter une belle bague au petit doigt — pas de chaîne de montre, — avoir une opinion sur tout; connaître les dessous des événements parisiens ; avoir, comme je le disais tout à l'heure, un tout petit chien très cher ou un grand danois ; revêtir des vêtements (les hommes) qui, tout en étant neufs et soignés, aient l'air d'avoir été portés; ne compter sur l'exécution des engagements pris qu'au moins huit jours après la date fixée ; se plaindre d'avoir trop d'obligations mondaines ; avoir été à Bayreuth ou y vouloir aller l'année prochaine ; ne pas se plaindre de ses rhumatismes* mais de ses névralgies ; bibeloter; dénicher les antiquités ; couper quelques pages de^ livres des amis ; savoir rire, se montrer au Bois; ne manquer ni les représentations des cercles, ni les garden parties des ambassades — le Paris-Parisien ne voit rien au delà et ne conseille rien de plus au Parisien éprouvé.

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Je crois bien, sans surfaire Paris, qu'il y a cependant autre chose en lui et chez lui que ces bulles de savon. Mais tel on lé présente là aux snobs de tous pays, tel on se le figure quand on ne le connaît pas dans ses moelles, et je dirai dans son âme. Et cette âme n'a pas toujours l'occasion de se manifester. La catastrophe de la rue Jean-Goujon l'a montrée dans toute sa beauté, en un grand élan de pitié, faisant précisément contraste avec ce qu'avait pu avoir d'essentiellement parisien Végoiisme de certaines personnalités masculines dont on parle tout bas.

Mais ce Paris du snobisme n'est point le Paris de nos rêves. Et j'ai peur, à parler franc, qu'il ne détrône pourtant notre Paris à nous. « N'avez-vous point remarqué, me disait un des Parisiens les plus fins et les moins snobs que je connaisse, l'envahissement de la place Vendôme, la noble et admirable place Vendôme, par les grandes lettres d'or des enseignes? Ce coin de Paris, qui est comme un morceau de Versailles, au cœur de la cité même, n'avait jusqu'ici, au fronton de ses hôtels dessinés par Mansard, que deux enseignes très correctes : VHôtel du Rhin^ où logea Louis-Napoléon à la veille de l'Empire, VHôtel Bristol^ où descendit le roi de Grèce, à la veille de la guerre. Et ces noms, gravés sans tirer tceil^ ne dérangeaient pas plus l'harmonie sévère de la place que les inscriptions mêmes du ministère de la justice ou de l'état-major de la place de Paris, logé dans l'ancienne demeure du maréchal d'Eslrées. Mais voilà que les modistes, les

marchands d'antiquités étalent leurs grandes lettresdorées aux fenêtres, voilà qu'un hôtel-restaurant bâti* sur le modèle du Savoy de Londres et qui porte lemême nom, semble éventrer tout un côté de la place, et les grands hôtels où Mansard, le président Hénault, Vergniaud, Marie-Joseph Chénier, vécurent tour à tourvont avoir pour voisin quelque restaurant à la mode où le Paris-Parisien du snobisme amènera son tapageet ses mœurs. »

Je sais bien qu'on ne peut empêcher ni les fleuves de couler ni les automobiles de marcher. Mais cette invasion de notre Paris par un Paris américain, ce coin de yankéisme enfoncé dans la grande ville du goût et de l'harmonie, ces gares prenant possessionde nos rues, et ces rues mêmes, transformées, modifiées, défigurées, nous donnent un Paris inattendu qui ne gagne pas en beauté. Il y a quelque part une bouteille énorme, une bouteille géante, une bouteille colossale qui se dresse sur les toits, annonce gigantesque de quelque liqueur bizarre ou de quelque encre nouvelle : on ne voit qu'elle à l'horizon, elle se dresse sur le ciel de Paris comme le symbole même du Paris renouvelé !

Les négociants qui ont loué les boutiques delà rue de- Rivoli ne s'avisent-ils point, par exemple, de peindre de diverses couleurs les colonnes qui, sous les arcades, font face à leurs magasins ? Il s'agit évidemment de faire reconnaître de loin la maison par les clients d'habitude. Et voilà les colonnes peintes lesunes en rouge, les autres en vert. Le bariolage est ' déjà commencé. On a, çà et là, maquillé la pierre. Aa

lieu de cette rue de Rivoli, aux colonnes d'un gris blanc, imaginez une rue de Rivoli polychrome aux couleurs variées et hurlantes. On nous en menabe. Elle va surgir, barbare et singulière, avec des tons de chrome, de cobalt ou de carmin. Elle est inévitable. Elle apparaît déjà, pareille à une vieille femme avec des plaques de rouge sur les joues.

Ainsi chaque jour modifie la Ville, en emporte un fragment, remplace un café élégant par une taverne, un cabaret de luxe par uii bar. Tel coin historique s'efifrite. Le café de Madrid y qui fut pour toute une génération, ce^lle de la jeunesse combattant TEmpire, ce que le café Procope avait été pour les jeunes du xvm® siècle, va n'être plus bientôt qu'un souvenir, et il serait intéressant de montrer, précisément, l'influence des cafés sur les mœurs, la part prise par le caffé, comme on disait jadis, aux révolutions littéraires et politiques. Les cafés furent des clubs assis où, les réunions publiques étant interdites, on se retrouvait pour causer, répéter tout bas ce qu'on ne pouvait imprimer en France et ce que les correspondants du Jowfial de Genève ou de V Indépendance belge faisaient connaître à l'étranger et par l'étranger.

Les cafés furent une puissance à l'heure où la parole n'était pas libre. On me contait ce mot narquois de Clément Duvernois essayant de convertir à sa théorie de Vempire libéral un de ses vieux amis, républicain modéré, mais ferme dans ses convictions. Le futur ministre de Napoléon III lui vantait les mérites de la Constitution nouvelle, la bonne volonté de Tem-

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t94 LA VIE A PARIS.

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Une tragédienne italienne à Paris. — dre Dumas fils. — La Princesse de -T- Les jeux de scène tr^^uvùs par camélias à Londres. — Mlle Bartet théâtre. — Les Ricordi de Salvini nora Duse. — Mme Ristori. — Li Deux Parisiens d'aujourd'hui : H.

gan. — Une femme d'autrefois : î^l duc d'Aumale à la cour de Charleî Les romans de Feuillet et les futui cochers et l'automobilisme. — Les bateaux à vapeur. — Une chanson meetings n'y feront rien. — La vie

La première fois que j'entendi actrice qui se montrera dans pe fut par Alexandre Dumas fils, la Comédie française, la Pri avait soulevé des tempêtes et, combativité qu'il eut toute sa v revanche éclatante avec une c(

^Àii^a&sàùkù^

précisément avec celle qui venait de faire en Italie un succès enthousiaste de cette œuvre malmenée tout d'abord par le public parisien.

— Il y a là-bas, nous disait-il, une femme de génie qui a trouvé, dans le dernier acte de ma pièce, des mouvements que je n'avais même pas soupçonnés et qui, paraît-il, a vraiment fait une création à elle de ce personnage de Lionnette, si bravement, si fièrement joué chez nous par cette belle Croizette. Par exemple, lorsque l'amant maltraite l'enfant du mari devant la mère, l'actrice italienne a une façon de mettre brusquement sa main sur la tête de son fils et de regarder Nourvàdy avec une telle expression de méprisante colère que l'effet est irrésistible. Et c'est la Duse qui a trouvé cela : oui, le geste qui modifie, explique, fait acclamer une scène!

Dumas, lorsqu'il parlait de son théâtre, revenait toujours à la Duse avec un évident plaisir. Il savait qu'il avait, là-bas, comme il disait, une interprète de choix, toute pétrie pour incarner ses rêves. Que de fois, revenant à cette fameuse Route de Thèbes, pour laquelle il cherchait une comédienne réalisant toute la complexité de son personnage inquiétant, il me disait, se paralysant lui-même, hélas ! dans son travail parce qu'il souhaitait une interprète spéciale : « Ah ! parbleu, si j'avais la Duse I... »

La connaissait-il, cette Eleonora Duse qui nous jouera, sinon la Princesse de Bagdad j du moins la Femme de Claudel L'avait-il vue, écoutée, comme jadis cette Aimée Desclée qu'il alla, avec Montigny, entendre à Bruxelles et ramena à Paris pour lui faire

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d'ailleurs, entre sa compatriote et Mme Sarah Bernhardt, un parallèle, dans le goût classique d'autrefois, qu'on pourra lire en son livre et que je ne trouve équitable ni pour l'artiste italienne ni pour la grande tragédienne française.

Et que la Duse — à qui Adélaïde Ristori, ce matin même, rend hommage en répétant qu'elle incarne la femme contemporaine — soit la bienvenue ! Elle nous donne l'occasion de parler d'art, d'art pur, de théâtre ; elle nous apporte des émotions nouvelles, elle nous permet d'oublier un peu, avec des sensations inédites, si je puis dire, les tristesses d'hier, les préoccupations du moment, tout ce qui n'est pas la vie idéale qui s'agite entre cour et jardin. Elle sera un nouvel élément de curiosité pour ces Parisiens qui réclameraient volontiers non pas seulement une idée par jour, comme Girardin, mais une première quotidienne.

Deux de ces Parisiens-là, fort aimés et de toutes. les fêtes, préoccupent leurs amis à l'heure où j'écris: le prince de Sagan, qui n'est pas seulement le plus élégant, mais encore le plus obligeant des hommes, le plus courtois et le plus serviable, et Henri Meilhac, pris d'un refroidissement au sortir d'un ballet des Folies - Marigny, Pauvre Meilhac ! Va-t'-il disparaître ?

La société parisienne vient de perdre une femme d'une intelligence supérieure et d'un charmant esprit, qui avait été une des plus jolies personnes du Château, comme on disait du temps de Louis-Philippe. C'est Mme Cuvillier-Fleury, la veuve du critique aca-

démicien qui fut le précepteur du duc d Elle avait soixante-dix-sept ans, et je crois bi mort du prince lui a causé une émotion dont pas revenue. Elle vivait, à Passy, dans un 1 peuplé de souvenirs: les livres de son mari, le des guerres d'Afrique. Le duc d'Aumale, bien allait la voir et, fidèle à la mémoire de so précepteur, évoquait le passé, sa jeunesse, ses alors qu'il débutait à la cour de Piémon Cuvillier-Fleury écrivait de Turin à la reini Amélie: « Le duc d'Aumale aura été un a ambassadeur que M. le duc de Dalmatie. »

Mme Cuvillier-Fleury avait bien voulu me lorsqu'à l'Académie française j'eus l'hon succéder à son mari, ces lettres ou plutôt c d'un Journal de voyage qui constituent un document historique, et je relisais, l'autre je description d'un dîner de gala au palais Carij Gharles-Albert et son fils Victor-Emmanuc raissent caractérisés d'une touche rapide et Déjà le chef de la maison de Savoie, en octot songe à combattre. « Mgr le duc d'Auma Cuvillier-Fleury à la reine, était à la gauche qui avait à sa droite la duchesse de Savoie, ei Sa Majesté le prince héréditaire, ayant à dr gauche le prince de Carignan et le duc de 1 Le duc de Gênes était à la gauche du duc d' Le roi a constamment causé avec Son Altess et sur le ton le plus bienveillant. Il lui a phrase que le prince s'est rappelée, qu'il répétée le soir, et dont le sens ne lui semblait

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clair : Je serais fort heureux de combattre encore à vos côtes. Cela dit à propos des souvenirs de confraternité militaire que Sa Majesté paraît avoir conservés de ses anciennes relations avec notre armée. »

Le sens est bien net cependant, et déjà le futur soldat de Novare pense à tirer Tépée du fourreau. Mme Cuvillier-Fleury vivait parmi ces souvenirs. Sœur d'un diplomate éminent, M. Thouvenel, dont l'intelligence nous eût épargné bien des malheurs si elle eût été plus écoutée, cette femme d'un autre temps, avec sa bonne grâce et son esprit^ savait causer comme on ne cause plus, j'entends d'une façon toute particulière, ne visant jamais à l'effet, d'un ton exquis fait d'une mélancolique bonté. Elle avait partagé, avec un souriant courage, toutes les épreuves de son mari^ emportant, en 1848, dans son corsage, les diamants des princesses quittant les Tuileries, accompagnant, à la fin de sa vie, son mari presque aveugle, aux séances de l'Académie, l'attendant au bas de l'escalier, près des bustes de marbre, pour le reconduire en son cottage de l'avenue Raphaël, où le vieux bibliophile retrouvait les livres dont il pouvait encore toucher les reliures, mais qu'il ne pouvait plus lire...

Lui disparu^ Mme Cuvillier-Fleury ne vécut que de sa mémoire, consolée par le dévouement de sa fille, Mme Victor Tiby, et l'affection de ses petits-enfants. C'est une aimable figure féminine qui disparaît et que je salue avec respect, une de ces vieilles femmes demeurées séduisantes qui gardent jusqu'à la fin le sourire délicieux de leur vingtième année et dont les cheveux blancs rappellent cette comparaison avec la

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fleur de l'amandier que trouvait Musset devant le bonhomme Nodier.

Il y aura toujours des femmes exquises, il n'y en aura peut-être plus d'une certaine sorte. Tout se transforme, et le roman et l'histoire, à la fois, se modifient peu à peu ou plutôt très vite. Ne voyez-vous pas combien tout se précipite? C'en est fait: voilà cinq cents voitures automobiles que va lancer une compagnie renonçant, non pas aux cochers, mais aux chevaux. Les promenades sentimentales où un Octave Feuillet faisait chevaucher, sous bois, ses héros parlant d'amour entre deux temps de galop sembleront avant peu aussi préhistoriques que les romans à la Walter Scotts'ouvrantaucoin d'une cheminée, devant quelque poularde rôtissant aux sarments d'un feu clair. Le roman actuel a pour véhicule la bicyclette et la voiture automobile.

Et les cochers protestent I Les cochers et les selliers^ et les bourreliers, et les fabricants de mors, et tous les artisans des industries qui vivent du cheval, du cheval réduit avant peu à n'être plus qu'un enjeu de steeplechases ou un instrument de guerre. Ils protestent, les cochers, comme les gondoliers de Venise se sont révoltés contre les gondoles-omnibus des hôtels et les bateaux à vapeur du Grand Canal, comme aussi ,jadis^ les entrepreneurs de diligences ont protesté contre les chemins de fer. A quoi bon? Go aheadi Le progrès marche. Arrêtez donc un train lancé à toute vitesse î

Je ne dis point que Paris sans chevaux, Paris auto»

joo^le I

mobilisé sera plus pittoresque, je dis qu'il est inévitable qu'il ne devienne sillonné de ces voitures rapides, fort commodes après tout et économiques. L'inéluctable loi est là. Les cochers changeront de nom, ils deviendront des chauffeurs. On les appelle , déjà, dans le langage parisien courant, des moblots,

I Ce sont les mobilisés de la paix. Tous les meetings n'y

i^ feront rien. Les bateliers du temps de Papin brisaient

fe sa machine à naviguer et les bateaux à vapeur n'en

§1 ont pas moins vaincu les navires à voiles. L'omnibus

^ se change en tramway, le pas du cheval semble traînant

et lent, comparé à la traction électrique. Le téléphone paraît impatientant dès qu'il nous fait attendre une minute. Au galop ! c'est la devise.

Tout invite A vivre vite.

Aimons vite.

Pensons vite, Au galop.

Monde falot !

C'est du Béranger, ne vous déplaise. Et le vieillard, que la fébrilité de son époque étonnait déjà, serait fort surpris de la rapidité trépidante du nôtre. Il assurait que, fouettés par le temps, sans pitié pour l'âme, pour la pensée, pour les amours, nous cueillons en boutons les roses et les grappes en verjus, ne faisant jamais de pauses

Que pour changer de chevaux!

Et ce n'est plus même de chevaux que nous changeons, rapidement au jour la journée, c'est de bicy-

Une tragédienne italienne et une comédienne française. — Mme Arnould-Plessy. — Ce qui reste d'une actrice applaudie.

— Le passé de Célimène. — Les années de retraite. — Le comte de Cavour et Mme Plessy à la veille de la guerre d'Italie. — Les comédiennes et l'histoire. — Le foyer de la Comédie et l'oratoire de la princesse Clotilde. — Mlle Plessy à quatorze ans. — Une citation de Camille Doucet. — Le professeur Samson. — La retraite. — L'adieu de Sully Prudhomme.

— Les étoiles nouvelles. — Mme Plessy, Mlle Reichenberg et Mlle Barretta. — Une lettre d'adieu. — Souvenirs d'un maître du théâtre. — - Un mot de Scribe. — Gloires de la scène ! — Une actrice humaine. — La Duse. — La nature et la tradition.

— La vie parisienne.— Une lettre de M. Werestchagine. — Le général Skobelef et la rue Jean-Goujon.

3 juin.

Une tragédienne étrangère qui conquiert Paris, une comédienne qui, loin de Paris achève une existence glorieuse jadis; c'est l'éternel jeu de bascule de la vie courante.

Je n'ai connu Mme Arnould-Plessy que comme spectateur et elle avait depuis dix ans quitté la Comédie française lorsque j'y suis entré. Mais son souvenir et

Dieu. La religion avait, pour elle, remplacé le théâtre.

C'est une existence singulière que celle de ces reines d'un royaume de planches et de toiles peintes souvent prêtes à l'abdication. Il n'est pas rare qu'elles se dégoûtent de la scène et qu'elles éprouvent une sorte d'amère volupté à oublier tout ce qui fut leur orgueil et leurs joies. Vautre fois leur semble inutile, comme enveloppé d'une brume : le laurier fantôme. Si l'on publiait les lettres que Mme Arnould-Plessy échangeait soit avec Mme Sand, soit avec Mme Cuvillier- Fleury — dont la mort a dû la frapper, — on aurait,' sur un tel sujet, l'éloquente confession d'une âme.

Mme Plessy avait été, du reste, non seulement une comédienne admirable mais une femme supérieure, très capable de jouer un grand rôle autre part qu'au théâtre et qui, précisément, l'avait joué, ce rôle important. Lorsque M. de Càvour, passant de son rêve d'unité italienne à la réalisation de ses espoirs, venait à Paris pour recruter des dévouements à sa patrie, engager plus avant Napoléon III, il se servait de Mme Plessy, dont l'influence était grande sur le prince Napoléon et, par elle, poussait le prince à obtenir de son cousin des promesses plus formelles. Quelque dramaturge de l'avenir écrira peut-être une comédie, qui sera curieuse, sur l'intervention d'une belle comédienne dans les projets d'un grand homme d'État, les destinées d'une nation et l'unification d'un grand peuple.

« On se sert de tout ce qu'on rencontre, écrivait alors, après une entrevue avec Mme Arnould-Plessy, Cavour a un ami, et l'incomparable Célimène joue son per-

sonnage dans le drame italien qui ne sera pas seulement, je pense, une commedia deW arte. »

A cette date, c'est, pour l'homme d'État, l'alliée Célimène qui est incomparable. Très peu d'années après, pour le roi Victor-Emmanuel, c'est le 3® zouaves, le régiment dont on le nomma caporal, qui seral'impar^giaùile ; mais Araminte aura — secret amusant de l'histoire — marivaudé le prologue du fait d'armes de Palestro.

Il y aurait vraiment à écrire un chapitre spécial sur l'intervention des belles comédiennes dans les affaires de l'État. Au dix-huitième siècle, au dix-neuvième siècle elles ont eu leur part en nos aventures. Mais je crois bien que jamais influence ne fut plus déterminée qu'en cette circonstance où Cavour se servait d'un éventail de théâtre pour dissimuler ou murmurer à demi-voix ses projets, noblement ambitieux, comme, plus tard, il eut recours encore à un moyen de dramaturge, d'imprésario, pour arrêter, en le blessant au pied, Garibaldi à Aspromonte.

Il y a, au Palais-Royal, dans les bâtiments qui appartiennent au Conseil d'État et qui donneraient à la Comédie, si on les lui accordait, tout l'espace voulu pour établir un inestimable musée, ouvert au public, une salle d'exposition de toutes les œuvres d'art qu'elle ne sait où accrocher, faute de place ; il y a un petit bâtiment, une chapelle dont on peut, du dehors, en passant, remarquer les vitraux décorés des armes de Savoie. C'est l'oratoire que s'était fait construire la princesse Clotilde et où, toute seule, elle allait écouter la messe et prier. Or, par une ironie singulière, l'autel

de l'oratoire est adossé au mur qui sépare de cette chapelle le foyer des artistes de la Comédie française. Entre le retrait où priait la princesse et la salle célèbre où tant de comédiennes illustres ont passé, une muraille s'élève ; mais, d'un côté de cette muraille, dans le foyer delà Comédie, l'incomparaô/eCélimène pouvait jouer dé l'éventail, sourire aux madrigaux princiers ou mondains, régner de par le droit du talent et de la beauté, tandis — quelle vivante antithèse ! — que la fille de Victor-Emmanuel, agenouillée, à quelques centimètres de là, laissait, solitaire, monter sa prière vers Dieu.

Et les années ont passé qui ont rapproché, confondu les oraisons, changé les tirades de la comédienne applaudie en prières aussi, et dans sa rétraite de l'Abbaye du Quartier, en Bourgogne, Mme Arnould- Plessy n'avait plus, hier encore que d'ardentes pensées religieuses. Elle est morte comme une martyre. Qui écrira, si elle ne l'a fait elle-même, la crise de cette âme pensive et haute ? Je revois encore l'admirable femme, le soir de sa représentation de retraite. Elle avait, quatre ans auparavant, lu, pour les adieux de l'excellent Régnier, huit vers qu'elle avait piqués sur son éventail qui, cette fois, tremblait d'émotion. Le lundi 8 mai 1876, elle vint, à son tour, saluer une dernière fois le public, et ses adieux, elles les fit ellemême en récitant des vers écrits pour elle par M. Sully Prudhomme.

Elle avait, ce soir-là, joué une dernière fois Clorinde de VAventurièi^e avec Mlle Tholer jouant Célie, Célimène du Misanthrope avec M. Maubant dans Alceste et

rade Firmin, le rédacteur de la Gazette théâtrale^ qui saluait la petite merveille jouant Valérie — le rôle de Mlle Mars, rue de Lancry, sur le théâtre d'Amusements dramatiques^ —\ n'était autre que Camille Doucet, faisant là ses premières armes de journaliste et montrant déjà la sûreté de son goût et son amour du théâtre.

J'ai sous les yeux le portrait de la petite merveille à ses débuts. Mlle Plessy a déjà, sur la lithographie d'autrefois, le sourire un peu énigmatique, à la Joconde, qui séduira dans Mme Arnould-Plessy. Elle porte les bandeaux plats que le caprice a remis à la mode aujourd'hui. Elle est charmante en sa toilette simple. Et, poétique, elle semble triste. Je ne dis pas que je trouve déjà dans sa mélancolie le secret de la fin de sa vie. Mais il faut noter cette particularité singulière : son père était un moine défroqué qui, après 1789, quittant le couvent, s'était fait comédien. Et Célimène, pour un peu, jetant l'éventail aux orties, se serait fail«i religieuse en ses dernières années. Ressouvenirs ataviques! Fatigue, à un moment donné, de cette vie de théâtre, si lourde, si chargée de déceptions, de jalousies et de résistances à vaincre, de rivalités perfides, de déceptions et de rancœurs, même pour les victorieuses qui ne redoutent point de rivales et se troublent pourtant à la première ride!.. Mme Plessy, femme d'un esprit supérieur, ne se troublait, elle, que devant l'infini ; mais, en aspirant à la tranquillité silencieuse d'une vie nouvelle, elle emportait encore le souvenir des années de gloire et, à l'heure même où le rideau de la Comédie se baissait sur sa représentation dernière, elle adressait à ses camarades ^— à ceux qu'elle avait eus

jadis pour associés — à la Maison qu'elle avait délaissée» un moment, pour y retrouver, un jour, un asile, elle écrivait cette lettre en quelque sorte testamentaire que le public devait connaître aujourd'hui :

Lundi 8 mai 1876.

L'adieu public ne me suffit pas.

Je veux vous dire, à vous, mes compagnons de travail, le sentiment de reconnaissance que j'emporte, qui vivra dans mon cœur tant que mon cœur battra. J'ai été malade en 1868 ; un chagrin, un trouble moral m'auraient tuée. Les médecins le disaient, vous le saviez. Je n'ai reçu de vous, dans cette circonstance, que des marques d'attachement. Vous m'avez sans cesse soutenue, en me disant, en me faisant dire : « Soyez en paix, nous vous attendons ! »

Vous avez fait passer en moi une espérance que vous n'aviez peut-être pas, qui m'a soutenue, vivifiée, et je vous suis revenue après une année entière d'un repos que vous n'avez jamais cherché à abréger.

Vous saviez, nous savions travailler les uns pour les autres : c'est l'esprit de notre société, c'est la tradition laissée par Molière.

Je vous serre les mains.

Je vous remercie. ^

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